Jamieson lui avait juré, promis, craché qu'il serait sage comme une image. Et Mei ne doutait pas de sa sincérité, oh non : elle doutait de sa définition de « sage comme une image », et aussi de la mémoire du Junker. Combien de temps se souviendrait-il de sa promesse ?

Rutledge n'avait rien promis du tout. Mais ce n'était pas lui qui avait posé problème sur la base par le passé, et quelque chose lui disait que Zarya veillerait au grain.

Pour l'heure, fort heureusement, les Junkers semblaient aussi épuisés qu'elle et, une fois que Winston leur eut signifié qu'ils n'avaient qu'à reprendre les chambres qu'ils occupaient la dernière fois, ils s'étaient éclipsé en silence. Zarya avait déjà disparu comme par magie et Mei parvint à esquiver les récriminations des anciens d'Overwatch, visiblement rendus furieux par l'initiative du lieutenant Amari.

Ce n'était absolument pas ce qu'elle avait suggéré, et encore moins ce qu'elle avait voulu, mais ils n'avaient pas vraiment eu le choix. Et les deux Australiens semblaient s'en satisfaire. Elle soupira. Après tout, ce n'était pas comme s'ils connaissaient autre chose que l'illégalité. Ce que Pharah leur avait offert était une illégalité un peu plus confortable, et ça leur avait suffi.

Si ça leur suffisait, elle n'avait qu'à s'en contenter.

Elle retrouva enfin sa chambre. Snowball lui manquait, mais le Dr Ziegler ne le lui avait pas encore rendu. Le petit drone se trouvait confiné dans un des caissons de la salle de décontamination. Il y resterait jusqu'à ce qu'il n'émette plus de radiations. Quelques jours, voire quelques semaines. Elle se sentait seule. Seule, épuisée et glacée. Malgré la douche chaude, le pyjama en flanelle et son lit moelleux avec la grosse couverture à motifs de flocons de neige, elle avait froid. Toujours ce même froid, qui semblait venir de l'intérieur et que rien ne pouvait faire partir. Elle piqua un fard. Presque rien. Heureusement, elle était trop fatiguée pour réfléchir. Avec un petit gémissement, elle se blottit sous les couvertures, éteignit la lumière et s'endormit en moins d'une minute.

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Le réveil avait été difficile, mais pire encore avait été le passage à la salle de bains. Ç'avait commencé par un brusque spasme vomitif alors qu'elle s'asseyait dans son lit. Elle n'avait eu que le temps de courir jusqu'aux WC de sa minuscule salle de bains attenante, et d'en soulever le couvercle.

Pendant de longues minutes, elle avait contemplé le fond de la cuvette de métal, tirant sporadiquement la chasse d'eau, puis la nausée s'était calmée et elle avait osé se relever, s'appuyant sur son évier comme sur une béquille.

Elle avait l'air misérable. Le teint gris et de gros cernes. Et ce maudit patch chauve au-dessus de sa tempe.

Mais ça ne suffisait pas. Elle entreprit de se brosser les dents et lorsqu'elle cracha, c'était rose de sang. Un examen visuel lui apprit que, comme l'avait prédit la doctoresse, ses gencives saignaient.

Et, coup de grâce, malgré toutes ses précautions, elle perdit une quantité absurde de cheveux en se les coiffant.

A nouveau, elle se retrouva pliée en deux au-dessus de ses toilettes, vomissant de la bile acide qui se mélangeait aux larmes coulant sur ses joues.

Qu'avait-elle fait pour mériter ça ?

Elle resta presque une heure prostrée sur le carrelage à côté de la cuvette de métal froid, puis enfin, elle trouva le courage de se relever, d'enfiler un pantalon et un t-shirt sous son gros pull à capuche et, la débâcle qu'était son crâne dissimulée sous le capuchon, elle partit en quête de Zarya, qu'elle trouva dans sa chambre, occupée à s'étirer avec un grand verre de boisson protéinée à peine entamé à côté de son tapis d'exercice.

La Russe la fit entrer tout de suite, inquiétée par son air pitoyable.

« Qu'est-ce qu'il s'est passé ? C'est ce sale... rat ?! »

Elle la regarda, perplexe.

« Rat ? Oh, tu parles de Jamieson. Non. Il n'y est pour rien pour une fois. »

La militaire grogna, dubitative.

« Non... j'ai besoin de ton aide. »

« Tout ce que tu veux, Mei. »

Elle rabaissa le capuchon.

« Oh. »

Zarya eut la délicatesse de ne rien dire d'autre tandis qu'elle examinait l'ampleur des dégâts.

« Rasoir ? » demanda-t-elle ensuite, secouant discrètement - mais pas assez - la main pour se débarrasser de la mèche de cheveux tombés qui s'y était accrochée.

Elle acquiesça.

« Bouge pas, je vais chercher tout ce qu'il faut. »

Zarya était partie avant qu'elle n'ait eu le temps de répondre. Elle resta un peu plantée là, fit vaguement le tour de la pièce, examinant quelques mystérieux accessoires de fitness qui lui évoquaient plutôt des engins de torture, puis s'assit au bord du lit. Dépassant de sous les draps bleus fournis avec la chambre, elle aperçut la patte d'une peluche. Elle tira délicatement le jouet vers elle. Un ours en peluche, un peu usé, un peu écrasé, dont on avait maladroitement recousu le cou. Zarya n'était pas le genre de femme qu'elle imaginait avoir des peluches, et pourtant... Elle remit le jouet là où elle l'avait trouvé. Quelque chose lui disait que son amie serait gênée de voir cet aspect « mignon » de sa vie révélé.

Zarya revint quelques minutes plus tard avec une tondeuse électrique, une paire de ciseaux, un grand linge pour récupérer les cheveux et un énorme pot de glace noisette avec deux cuillères.

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Ça n'avait pas été aussi dur qu'elle l'avait anticipé.

Zarya, la glace - bien qu'à peine goûtée - et une comédie russe absurde avec des sous-titres foireux n'y avaient pas été étrangères.

Alors qu'elles se rendaient au réfectoire pour un repas de midi très tardif, Mei ne pouvait pas dire qu'elle se sentait bien, mais elle ne se sentait pas mal non plus. La sensation de son crâne nu était étrange et elle se sentait un peu mal à l'aise à l'idée d'affronter le regard des autres, mais elle ne se sentait plus aussi misérable qu'à son réveil.

Le réfectoire était vide en dehors de Brigitte, venue se chercher un casse-croûte, et la jeune femme eut la délicatesse, tout comme Dolorès derrière son comptoir, de faire comme si de rien n'était.

Mei put choisir sa salade sans avoir envie de disparaître dans un trou.

Elles partirent manger au bord des falaises, face à la mer.

« Comment tu fais pour être aussi... courageuse ? » demanda-t-elle à son amie, qui picorait prudemment ses blancs de poulet - apparemment, elle n'était pas la seule à avoir eu un tête-à-tête avec la cuvette au réveil.

Zarya lui jeta un coup d'œil interrogatif.

« Je veux dire... tes cheveux... (Elle se passa la main sur son crâne nu.) Tu n'as pas hésité une seconde... »

La Russe éclata de rire.

« Au contraire, je suis lâche. L'idée de ressembler ne serait-ce qu'un peu à ce Fawkes m'horrifiait tellement que j'ai préféré tout enlever... et puis, si je les rase volontairement, ce n'est pas la même chose que s'ils tombent, da ? »

Elle ne répondit pas. Elle comprenait tout a fait la logique. Mais tout de même. Oser sauter le pas ainsi, avant même de savoir s'il y aurait des dégâts...

« Au fait... désolée pour cette histoire. Tu n'aurais pas dû être impliquée. C'est injuste que le lieutenant Amari t'aie aussi nommée responsable... »

Zarya haussa les épaules, posant son assiette à peine entamée à côté d'elle.

« Je me suis impliquée toute seule en acceptant de te soutenir, Mei et puis on ne va pas être de trop de deux pour contrôler ces deux... publikatsiya opasnosti. »

Elle opina, même si elle n'avait pas compris la fin de la phrase. Ça la rassurait de ne pas être seule pour gérer les deux ingérables Australiens.

« D'ailleurs, on devrait peut-être s'inquiéter de ne pas encore avoir entendu parler d'eux, non ? »

Zarya fit un petit geste négligent du poignet.

« Ne ! J'ai été voir Rutledge ce matin pour mettre les choses au clair. Il s'assurera que Fawkes ne fasse rien sauter. »

Bien sûr. Zarya, toujours réactive, toujours au taquet, s'était déjà occupée de tout. Mei se sentit à nouveau misérable. Elle n'eut soudain plus qu'une envie : se rouler en boule sous sa couette et disparaître.

Elle posa aussi sa salade à peine entamée.

« Je crois que je vais retourner dans ma chambre. Je ne me sens pas très en forme. » s'excusa-t-elle.

Son amie la fixa avec inquiétude, puis hocha la tête, se relevant et ramassant les restes de leur repas.

« Pas de problème. Donne, je vais rapporter tout ça au réfectoire. »

« Merci, mais je vais la garder... peut-être que, plus tard... »

La militaire acquiesça, s'éloignant avec son plateau.

Mei jeta un petit regard désolé aux feuilles vertes. C'était surtout qu'ainsi, elle n'aurait plus à sortir de sa chambre pour aller chercher de la nourriture avant le lendemain.

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Mako l'avait coincé à l'aube et il s'était réveillé avec une pogne énorme serrée autour de sa gorge, l'autre emprisonnant sa main et la paire de ciseaux qu'il avait cachée sous son oreiller.

Le géant lui avait bien fait comprendre que s'il ne se tenait pas tranquille, s'il ne saisissait pas l'opportunité qui leur était donnée, il aurait à faire à lui. Il avait acquiescé, tentant de respirer, ne parvenant qu'à émettre de petits sifflements stridents.

Mais ç'avait semblé suffire à Mako, qui était reparti comme il était venu. Il s'était redressé sur un coude, maudissant le biker et crachant des menaces de mort qu'il ne pensait pas. Mako n'était pas toujours gentil, mais s'il y avait bien une personne sur terre dont il était certain qu'il ne voulait pas le tuer, c'était bien lui. Il avait confiance en Roadhog. Ce n'était pas pour rien qu'il était son garde du corps.

Mais il avait été un peu blessé par son attitude. Mako aurait dû savoir qu'il était sincère quand il avait promis à la princesse des neiges de se tenir tranquille.

Surtout que l'accord qu'ils avaient obtenu n'était pas du tout celui qu'elle leur avait proposé et qu'elle s'était retrouvée engagée sans même avoir eu son mot à dire. Ce n'était pas juste et, la veille, il avait essayé de faire changer d'avis à l'Égyptienne, mais cette dernière était restée inflexible. S'ils restaient, ils devaient être sous la responsabilité de quelqu'un, et cette personne ne serait personne d'autre que celle à l'origine de leur retour : Mei. Et ce n'était pas juste.

Mei était gentille. Mei était polie. Mei avait veillé sur lui, l'avait soigné et protégé alors même qu'il avait essayé de la tuer - bien qu'involontairement - et puis elle le détestait. Malgré tout, elle avait même été encore plus loin et lui avait donné une chance que personne ne lui avait jamais offerte auparavant. Elle ne méritait pas d'être punie pour tant de bonté.

Il ne se faisait pas trop d'illusions. Rien que par sa simple existence, il serait sa punition. Mais il pouvait essayer de la rendre la moins pénible possible. Être sage. Ne pas la fâcher, et peut-être trouver quelque chose pour la remercier. Et la faire sourire aussi. Elle avait eu l'air tellement triste la veille. Il avait réussi à la faire sourire un peu et en était très fier, mais ça lui brisait le cœur. Mei avait un adorable petit sourire, timide et mignon. Plein de nuances. Parfois un peu dédaigneux, parfois gêné, confus, joyeux ou amusé. Mais toujours beau et vrai. Pas de grand sourire découvrant les dents. Petits, délicats, et pourtant tellement sincères. Il aimait la voir sourire, et il aimait encore plus la faire sourire. Même si c'était très dur. Surtout parce que c'était très dur. Jamieson Fawkes, l'homme de tous les défis. Ce n'était qu'une question de temps. Il trouverait un plan. Il trouvait toujours un plan.

Saisissant son carnet, il l'ouvrit à une page presque encore vierge et inscrivit en grosses lettres : « Mission sourire Mei-veilleux. »(1)

Lorsque Mako vint le chercher pour aller manger, il avait pré-sélectionné une dizaine de plans. Restait à les affiner et à choisi le meilleur. Et aussi à convaincre Lieutenant Balai-dans-le-cul de le laisser le réaliser, puisqu'elle avait été très claire. Il ne planterait pas un clou, n'ouvrirait pas une porte et ne cueillerait pas un brin d'herbe sans son autorisation préalable.

Mais ça, ce serait une fois son plan choisi, perfectionné et détaillé jusque dans les derniers détails, et pour l'instant...

« Dolo... Charmante Espagnole qui cuisine de fabuleuses trottinettes, dis-moi que tu as en as pour moi ! » salua-t-il la petite femme rondelette derrière le comptoir de métal étincelant.

Elle le fixa avec un sourire confus.

« Trottinette, señor Fawkes ? »

« Ouais ! Trottinette. Le gâteau, là ! »

Il gesticula, tentant de se faire comprendre.

« Tortilla, Dolorès. » intervint Mako.

« Voilà, trottinette ! »

Le sourire de la femme s'élargit et elle partit en cuisine.

«Ah ! Tortilla ! , j'ai de la tortilla, señorFawkes. Voilà. De ce matin. Je vous la réchauffe? , . C'est bien que vous soyez de nouveau là, señorFawkes, señorRutledge. C'était vraiment trop calme quand vous n'étiez pas là. » babilla-t-elle, leur adressant un clin d'œil complice, coupant deux grosses parts jaunes qu'elle mit à réchauffer, avant de leur remplir généreusement deux assiettes de divers légumes chauds et froids.

Elle leur donna également à chacun une part de tarte aux framboises et une crème dessert au chocolat dans un petit pot en plastique.

« Il vous faut manger correctement. Des grands hommes comme vous, ça a besoin de beaucoup d'énergie. Hein, señorRutledge ?Oh, d'ailleurs, mon fils, il dit que sa moto, depuis qu'il a fait les changement que vous lui avez conseillé, elle est mieux qu'avant. Alors gracias, gracias, señorRutledge. »

Mako grogna un assentiment, inclinant brièvement la tête, et ils partirent manger à une table près de la baie vitrée.

« Mmmmh... ch'adore ches truchhh... Rien que pour cha... cha vaut la peine de che colchtiner Mich Balai-dans-l'chul.» baragouina-t-il, la bouche pleine de tortilla.

Mako soupira, essuyant négligemment les bouts de patate à moitié mâchés qui avaient atterri sur son bras.


(1) Je suis très fière d'avoir trouvé un équivalent français au célèbre « A-Mei-zing ». On est fier de ce qu'on peut, hein !