A partir de la semaine prochaine (et du chapitre 31), je repasse en publication hebdomadaire, tous les jeudis, le temps de terminer mes deux autres fanfics.


Mako devait laisser une chose à Jamieson : il savait être tenace quand il le voulait bien. Il lui avait fallu trois jours pour que le lieutenant Amari accepte de le recevoir. Et pour qu'elle accepte, il l'avait suivie de l'aube au coucher du soleil, étonnamment silencieux, restant assis à même le sol devant la porte de son bureau ou de sa chambre lorsqu'elle s'y enfermait. L'Egyptienne avait demandé au Dr Zhou - qui semblait s'être claquemurée dans sa chambre - de gérer le « problème » mais Jamie avait été intraitable, et avait expliqué à l'Asiatique qui était venue le voir, l'air sinistre, qu'il avait quelque chose à demander à la militaire et à personne d'autre, et elle avait fini par intercéder en sa faveur. Le lieutenant Amari n'avait tout de même cédé que le surlendemain, après que Reinhardt se soit pris les pieds dans Jamieson qui campait devant son bureau et ait fait un scandale.

Ce qui s'était passé dans le bureau, Mako n'en avait pas la moindre idée, mais Jamie en était ressorti triomphant. Apparemment, tant que le singe vérifiait et validait tout ce qu'il allait faire, il avait l'accord de la commandante de la base. Le jeune pyromane s'était aussitôt mis au travail, et il l'avait aidé jusque tard dans la nuit, suivant docilement ses instructions. Après tout, dans leur duo, si c'était lui le mécano, l'expert en chimie et explosions était incontestablement Jamieson. Vers trois heures du matin, il était allé se coucher et en revenant dans l'atelier, le lendemain, il avait trouvé son ami endormi sur l'établi au milieu des poudres, bocaux et autres tubes en carton.

Plutôt que d'aller chercher un café au réfectoire, il en avait préparé un à l'australienne sur un petit réchaud dans un coin de l'atelier, puis était allé le réveiller, le breuvage noir versé dans un bocal propre.

« Hein ?! »

Il agita la mixture sous le nez de Jamieson qui se releva, un trait bleu vif de sels de cuivre barrant son front et les yeux encroûtés de sommeil.

« Oh ! Du café, merci mon pote ! » s'enthousiasma ce dernier, avalant avec délice le concentré de caféine.

Pendant que Jamieson finissait de boire, il observa l'avancée de travaux. Deux cartons pleins en attente de validation par le primate. Il n'avait pas chômé.

Il désigna d'un pouce interrogateur le stock.

« J'ai bientôt fini. Encore une trentaine à préparer, et on pourra attaquer la seconde partie du plan. » répondit le jeune homme, reposant avec une mine satisfaite le pot vide.

Il acquiesça et s'assit sur le tabouret à côté de lui. Jamie lui donna un saladier plein de poudre à mélanger et il se mit au travail, écoutant sans l'entendre le babillement incessant de son idiot d'ami.

.

Si son instructeur à l'armée lui avait bien appris une chose, c'était que pour pouvoir remonter en selle, il fallait le faire tout de suite, même si cela impliquait de courir après un cheval emballé tout en ayant mal partout. Point de cheval alors qu'elle entamait péniblement son deuxième tour de la base au pas de course, mais Zarya avait mal partout. Les pires courbatures de sa vie. En général, elle partait sur dix tours. Trois suffiraient pour aujourd'hui. Elle ne portait pas son armure, juste un pantalon de sport et un vieux T-shirt, mais il lui semblait porter son armure, son canon et un camarade blessé. Ne pas penser. Ne pas réfléchir. Juste mettre un pied devant l'autre. Gauche, droite, gauche...

Enfin l'entrée du bâtiment douze, son point de départ. Ses jambes tremblaient, semblant vouloir se dérober sous elle à chaque pas, mais il lui restait encore un tour. Il allait lui falloir une autre méthode. Se forçant à focaliser son regard sur un point un peu plus loin sur son parcours - une zone pelée dans le gazon ras - elle se promit de courir au moins jusque là. Arrivée là, elle se trouva un autre repère - un lampadaire - et recommença, encore et encore. Mais à mi-parcours, elle fut obligée de ralentir. Elle n'était même pas spécialement essoufflée mais elle avait de tels vertiges que simplement avancer en ligne droite devenait périlleux. Mais elle ferait ses trois tours ! Elle ralentit, passant à un pas un peu titubant, mais continua à avancer.

Elle arrivait en vue des falaises qui longeaient presque deux côtés de la base, et la brise marine la frappa, la rafraîchissant agréablement.

Inspirant à fond, elle écarta un peu les bras, s'offrant à sa douce caresse. Malgré sa promesse de ne pas s'arrêter, alors qu'elle longeait le haut de la falaise enclavant une partie de la base, nichée en contrebas (1), elle ne put résister à l'envie de se mettre face à l'océan, immobile, les yeux fermés, le visage baigné par les rayons du soleil couchant et le vent plaquant ses vêtements contre elle. Elle se sentait vivante. Présente. Emplie d'une joie atavique. La joie simple et fondamentale d'être en vie.

Le sentiment triomphant l'envahit, et elle lutta contre le désir soudain de hurler son bonheur.

A la place, elle se remit en route au petit trot. Assez doucement pour ne pas se surmener, assez vite pour satisfaire un peu son exaltation. Elle ralentit néanmoins peu après, alors qu'elle approchait de la massive silhouette assise à même le sol, au bord du vide.

Après une hésitation, elle s'arrêta carrément.

« Qu'est-ce que tu fais là, Rutledge ? » demanda-t-elle à l'Australien, qui semblait contempler l'océan embrasé par les derniers rayons du couchant.

Elle montait courir presque tous les jours et ne l'avait jamais vu là, ni durant leur premier séjour sur la base ni depuis leur retour.

Le géant se contenta de tapoter le sol à côté de lui en une invitation muette.

Elle ne bougea pas.

« T'es pas un causant, hein, Junker ? »

Un grognement vague lui répondit, et à nouveau, il tapota le sol.

Elle contempla le panorama. C'était magnifique. Paisible, sublime, idyllique même. Un peu trop pour elle sans doute.

« Je n'imaginais pas une grosse brute dans ton genre amateur de soleil couchant. C'est pas un peu trop... mielleux pour toi ? » demanda-t-elle, se remettant à trotter sur place.

Un grognement agacé et cette fois, le Junker se tourna pour la regarder, dissimulé comme toujours derrière son masque.

« T'as tellement peur du silence et de la paix que tu ne peux pas rester calme une minute, Zaryanova ? » siffla-t-il.

Elle tiqua, piquée au vif, puis soufflant comme un bœuf fâché, elle se laissa tomber à côté de lui, les bras croisés.

Après deux minutes à regarder la mer, elle sentait ses muscles refroidir, et en avait plus qu'assez d'être éblouie par les derniers rayons de soleil se reflétant sur les flots.

« Ouais, c'est très beau, mais j'ai du sport à faire, Junker. Tu devrais essayer, ça ferait peut-être du bien à ta panse. »

Rutledge grogna un avertissement hargneux alors qu'elle se relevait.

« Tu devrais rester, le vrai spectacle va commencer. » nota-t-il ensuite tranquillement, comme si de rien n'était, fixant toujours l'horizon.

Elle fronça les sourcils. L'invitation était suffisamment étrange pour mériter son attention. Elle se rassit, observant alternativement le ciel dans lequel s'attardaient les dernières lueurs dorées, et le Junker, paisible et insondable. Le firmament passa de l'or au rouge, au rose et au violet, pour finalement virer au noir et au bleu de la nuit. Se retournant, elle devina les premières étoiles.

« Regarde. »

Elle se redressa, cherchant quoi regarder, en vain. La base était à moitié plongée dans le noir, seules quelques lueurs chaudes de-ci, de-là brisant l'obscurité pourtant grandissante, mais rien ne semblait vraiment sortir de l'ordinaire.

Puis un petit « Pfffui » retentit, suivi d'une explosion qui la fit sursauter alors qu'une gerbe de feu rouge et or embrasait le ciel au-dessus d'eux. Un autre « Pfffui » et une autre fleur de flammes violettes et bleues, puis toute une série de petites explosions, qui formèrent comme un long serpent argenté s'envolant à l'assaut du firmament.

« Un feu d'artifice ?! » demanda-t-elle, jetant un regard incrédule à l'Australien qui se tourna, la fixa un instant, puis lui fit signe de regarder le ciel. Elle obéit.

C'était magnifique. L'artificier - et elle avait une petite idée de son identité - avait un réel talent. Que ce soit l'ordre, la cadence ou les couleurs des feux d'artifice, tout était parfait. Ils se complétaient, s'embellissaient mutuellement, formant des tableaux éphémères dans le ciel. Elle se laissa absorber par le spectacle. Puis une explosion, plus puissante, plus bruyante et plus haute que les autres la fit sortir de sa transe. Elle jeta un regard paniqué au Junker qui n'avait pas bronché alors que la boule de feu et de fumée s'étiolait doucement.

« Une grenade ?! »

Rutledge haussa les épaules, sans quitter le ciel du regard.

Elle fit de même, une pointe d'inquiétude mâtinant à présent son émerveillement.

Apparemment, c'était bel et bien une grenade, et il n'y en avait pas qu'une de prévue dans le spectacle. Pourtant, elle se détendit à nouveau irrésistiblement. Tout était tellement parfaitement calculé qu'elle ne parvenait pas à avoir peur.

Le clou du spectacle lui coupa néanmoins le souffle, alors qu'un gigantesque smiley grimaçant apparaissait dans le ciel, entouré d'un déluge d'explosions qui n'avait rien d'un délicat feu d'artifice, mais dont l'éclat jaune fut effacé par les lueurs brillantes de centaines de flocons de neige de flammes et d'étincelles, qui illuminèrent longtemps les vagues obscures alors qu'ils tombaient doucement, presque comme de véritables flocons.

Elle ne put s'empêcher de sourire.

« Tu le savais, hein ? C'est pour ça que tu m'as tenue à l'écart de Fawkes, ces derniers jours. »

Un grondement, qui semblait positif.

Le silence retomba, tout comme l'obscurité et pourtant, elle ne se sentait plus de terminer son tour de course.

« Si un jour, il en a assez de cette vie, il saura quoi faire. » nota-t-elle.

Elle devina que le géant hochait la tête.

Un sourire vint à nouveau jouer sur ses lèvres.

«Je pourrais presque commencer à comprendre ce que Mei a bien pu vous trouver, à tous les deux. »

Rutledge ricana.

« Je pourrais aussi presque comprendre pourquoi elle t'apprécie, la Ruskoff. »

Elle pouffa.
« Déjà, je sens bon, moi... »

Il y eut un instant de silence, puis l'homme porta la main à son visage, releva un peu son masque et inspira bruyamment.

« C'est vrai. »

Pétrifiée, Zarya sentit ses joues s'enflammer, puis elle eut le réflexe le plus stupide de la terre. Levant un peu un bras, elle se renifla avant de froncer le nez. Elle sentait la sueur, et pas qu'un peu !

Elle ne put retenir un petit grognement dégoûté.

« Je schlingue. T'as un odorat de merde, Rutledge ! »

Il haussa les épaules en ricanant doucement, un son sourd et roulant à la limite de l'audible.

« Question de goût, je suppose.» répondit-il.

A nouveau, elle se figea, essayant d'ignorer la petite voix en elle qui lui rappelait fort « aimablement » qu'elle avait elle-même nourri quelques réflexions sur l'odeur de la sueur de l'homme quelques mois plus tôt.

Elle se gratta la gorge, puis se releva.

« Bon, c'est pas tout ça, Rutledge, mais j'ai un tour de terrain à terminer. Tu peux féliciter Fawkes pour le spectacle. »

« Fais-le toi-même, Zaryanova. » répliqua-t-il.

Elle grommela, puis repartit au pas de course malgré les protestations de ses jambes.

.

Il lui avait fallu tout l'après-midi pour tout installer, mais il y était parvenu avant le coucher du soleil. Le gorille avait vérifié chacun de ses explosifs, puis lui avait donnée le feu vert pour les tirer à partir du pas de tir pour fusées. Il avait discrètement rajouté les grenades qu'il avait préparées mais soustraites à l'inspection et avait tout mis en place, se servant des ordinateurs de la salle de contrôle voisine pour minuter les tirs. Si le déclencheur initial était relié à son fidèle détonateur portatif, le reste se ferait tout seul. D'habitude, il détestait déléguer à d'autres, surtout à des machines, le timing de ses explosions, mais pour une fois, il avait envie de pouvoir profiter de la vue en simple spectateur. Une fois tout son système installé, et les explosifs dissimulés sous une grande bâche grise, il s'était attaqué à la seconde partie de son plan.

Pour cette partie, il avait dû un peu ruser, mais Paola et Dolo... truc lui avaient donné un immense coup de main en lui confiant, des sourires ravis de conspiratrices aux lèvres, une centaine des petits sacs en papier blanc servant à emballer les sandwichs et autres snacks du réfectoire.

Le reste du matériel, il l'avait trouvé avec l'aide du singe dans les réserves poussiéreuses de la base. Ensuite, ça n'avait plus été qu'une question de bricolage, et une fois encore, Mako et son infinie patience avaient été là pour l'aider à rester concentré afin de terminer à temps.

Mais ensuite Roadie l'avait laissé se débrouiller seul, et il s'en était allé pour la partie la plus délicate de son plan : convaincre Mei de sortir de sa chambre.

Il lui avait déjà fallu toquer plusieurs fois à sa porte pour qu'elle lui ouvre.

« Qu'est-ce que tu veux, Jamieson ? » demanda-t-elle, l'air à la fois misérable et glacial.

Il eut l'étrange double impulsion de la serrer dans ses bras et de reculer en levant instinctivement les mains pour se protéger. A la place, il se gratta la nuque.

« Héhé... J'voulais te montrer quelque chose, princesse. »

« C'est vraiment obligé ? »

« Ben... heu... »

« Ce n'est pas important, donc c'est non. »

Elle allait refermer la porte, mais il l'en empêcha.

« Écoute, j'sais que t'es triste à cause de tes cheveux, et que ça a été dur, et que tu voudrais juste oublier le monde et que le monde t'oublie, mais c'est pas en restant toute la journée enfermée que t'iras mieux, tu sais ? »

Elle lui jeta un regard noir.

« Et toi, qu'est-ce que tu en sais, hein ? » siffla-t-elle, mauvaise.

Il rit, mal à l'aise.

« OK, c'est vrai... J'sais pas ce que ça fait de rester enfermé toute la journée dans sa chambre, ben... parce que j'ai jamais vraiment eu de chambre. Mais j'sais ce que ça fait de se sentir mal et de vouloir juste disparaître et de se sentir juste tout petit et tout nul et que le monde il est trop grand et il tourne trop vite. »

Elle le fixa un instant.

« Si tu sais, tu dois pouvoir comprendre non ? » marmonna-t-elle, fixant un point quelque part sur le sol entre eux.

Il opina, luttant toujours contre son envie de la serrer dans ses bras pour la réconforter.

« J'comprends, crois-moi, princesse. Mais j'sais aussi que ce qui m'a fait du bien, à chaque fois, c'est de m'être changé les idées. Bon, dans mon cas, c'était généralement qu'il fallait que je fuie sinon j'allais me faire trouer le cul par des connards venus me tuer, mais le principe est le même. Faut que t'arrêtes de penser à tout ça, et ça ira un peu mieux après. Nah ? »

Elle le fixa, l'air à présent juste misérable.

Il se balança d'un pied sur l'autre, maladroit comme toujours à cause de sa jambe à moitié métallique.

« Pourquoi tu fais tout ça, Jamieson ? » demanda-t-elle.

« Pourquoi je fais quoi ? » répliqua-t-il, espérant gagner un peu de temps - même lui, il n'était pas sûr de comprendre.

« Pourquoi tu es gentil avec moi ? »

Ça, c'était plus facile comme question.

« Parce que tu es gentille avec moi, enfin ! »

« Je ne suis pas gentille avec toi. » maugréa-t-elle, rougissant un peu, la mine boudeuse.

Il éclata de rire.

« Bien sûr que si, princesse ! Tu es, avec Roadie, la personne la plus gentille avec moi au monde. »

Elle le fixa avec un drôle d'air, puis se renfrogna.

« Est-ce que tu te rends compte à quel point c'est pitoyable ? »

Il réfléchit un instant, puis haussa les épaules en souriant, agitant la main comme si de rien n'était.

« Nah ! J'en sais rien et je m'en fiche. Est-ce que le savoir va me rendre plus heureux ? Ya, nah, j'pense pas. Mais ce que je sais, c'est que t'es gentille, courageuse, intelligente et très belle, avec ou sans cheveux, et que t'as fait plus de choses pour moi que toute l'humanité n'en a jamais fait, et que si j'peux faire quelque chose pour te rendre la pareille, ben, j'aimerais bien le faire. OK ? »

Elle le fixa un instant, les yeux écarquillés, puis appuya brutalement sur la commande de la porte qui se ferma avant qu'il ait pu réagir.

Il se figea, puis se ratatina un peu, déconfit. Qu'est-ce qu'il avait encore dit de mal ?

« Hey, princesse, tu m'entends ? Suis désolé, OK ? J'sais pas ce que j'ai dit pour te fâcher, mais suis désolé. Tu veux bien me dire ce que j'ai fait de mal, s'il te plaît ? »

Un petit coup sourd sur la porte. Sans doute un coup de poing de Mei.

« Tu es un abruti, Jamieson ! »

Il ricana.

« J'sais, Mako me le dit au moins dix fois par jour. Tu me pardonnes ? »

« Báichī! Bèn! Jamieson, nǐ shì yīgè kuàilè de báichī! »

« Ça veut dire que tu me pardonnes ? Tu veux bien rouvrir cette porte ? J'ai l'air de quoi, moi, à parler à un bout de métal ? » demanda-t-il en toquant.

Il y eut quelques secondes de silence puis, alors qu'il allait encore toquer, la porte se rouvrit.

« Bon, tu voulais me montrer quoi ? » demanda-t-elle, les bras croisés, et l'air farouche malgré le rose de ses joues.

« Tu comptes venir comme ça ? » demanda-t-il, désignant le pantalon de pyjama à motif hivernal et le T-shirt d'un vieux rose avec un yéti mangeant une glace dessiné dessus qu'elle portait présentement.

Avec un soupir, elle fit demi-tour et attrapa un épais cardigan en mailles.

Il sourit et leva un doigt d'un air professoral. L'heure de la vengeance avait sonné.

« Désolé princesse, tu ne peux pas venir comme ça. Il faut t'habiller avant. »

Elle leva un sourcil.

« Et te doucher aussi. Question d'hygiène. »

Elle l'assassina du regard.

« Tu t'es vu, Fawkes ?! »

Il haussa les épaules et jeta un regard à ses habits. Rien d'inhabituel pour lui, si ce n'était qu'il portait un pull pour se protéger de la fraîcheur d'une nuit de novembre espagnole, mais il était sans doute crasseux pour les critères de l'Asiatique.

« OK, je te propose un deal. Tu vas te laver et tu mets des habits propres, je vais faire pareil et je viens te chercher dans, heu... vingt minutes, OK ? »

Elle le fixa, l'air ébahi, la mâchoire pendante, puis referma la bouche avec un petit claquement sec.

« Tu vas te laver de ton propre chef ?! Tu es malade, Fawkes ? Faut-il que j'appelle le Dr Ziegler ? »

Il rit.

« Nah. Je vais me doucher seulement si tu le fais aussi et qu'ensuite, tu viens avec moi voir mon truc. Alors, deal ? »

Elle avait l'air toujours aussi ébahi, mais acquiesça et serra la main qu'il lui avait tendue.

Avec un grand rire, il s'éloigna en courant presque.

« Allez, hop hop, flocon de neige. L'heure tourne ! Tic tac. Tic tac ! »

.

Dix-sept minutes trente-deux secondes plus tard - selon la jolie montre dorée que Mei lui avait acheté et qui, bien qu'ayant le verre brisé et réparé au ruban adhésif tout comme plusieurs maillons du bracelet qu'il avait remplacés ou ressoudés avec ce qu'il avait pu, fonctionnait toujours parfaitement - il était de retour devant sa chambre. Il lui donna très exactement vingt minutes, puis toqua. Il dut encore attendre six minutes dix-huit secondes pour qu'elle sorte.

« Ben alors ? Qu'est-ce qui t'es arrivée ? T'es tombée dans la cuvette des toilettes ? » demanda-t-il, tout sourire.

Elle avait clairement l'air moins fripé, et ses vêtements aussi paraissaient moins chiffonnés.

Elle rougit. Ce qui était plutôt amusant, il fallait bien le reconnaître.

« Bon, on y va ? » s'impatienta-t-elle.

« Oï ! Si Madame veut bien me faire l'honneur, par ici.» répondit-il, lui désignant la route en une mimique exagérée.

Avec un soupir et un petit sourire, elle obtempéra. Il essaya de se retenir de rire de joie, parvenant à n'émettre que quelques gloussements étouffés. Elle avait souri. Un petit sourire, mais un vrai sourire. A cause de lui. Non, grâce à lui ! Le sien, de sourire, n'avait rien de petit alors qu'il se mettait à parler de tout et de rien. Essayant de lui laisser le temps de répondre et n'y arrivant pas toujours.

.

Qu'est-ce que ce fichu Junker manigançait ? Pourquoi tout ce cinéma, et où l'emmenait-il ? A sa connaissance, par là, il n'y avait que le hangar pour la navette Orca, quelques ateliers et salles de stockage désaffectés, les bureaux de Winston et le pas de tir, le tout à présent plongé dans le noir. Pourquoi les éclairages automatiques ne s'étaient-ils pas allumé, d'ailleurs?

Et où allaient-ils, à la fin ?!

Le pas de tir, peut-être. Il allait sans doute lui proposer de faire exploser des trucs. Ça le rendait heureux, alors il devait se dire que ça lui plairait aussi. Sans doute quelque chose comme ça... Ah tiens, non. Au lieu de continuer tout droit pour aller rejoindre l'aire bétonnée, ils tournèrent à droite.

Jamieson l'emmena jusqu'au deuxième étage d'un des bâtiments nichés contre la falaise, puis il s'arrêta devant une porte close, l'air conspirateur.

« Quand on était là-bas, dans la neige, tu m'as parlé de comment c'était ton enfance. Et tu m'as parlé de ce truc, là, le festival des lanternes. Tu as dit que tu aurais bien voulu y aller, mais à cause de cet abruti là, Ku... ben, t'as pas pu. »

« Wu, il s'appelait Wu.» corrigea-t-elle machinalement.

« Ouais, peu importe. J'sais que c'est encore un peu tôt... mais j'voulais te remercier pour tout ce que t'as fais pour moi et Roadie, alors, heu... J'espère que tu me pardonneras si c'est pas aussi bien qu'un vrai festival. » bafouilla-t-il avant d'ouvrir la porte dans un geste théâtral, visiblement aussi mal à l'aise qu'imbécilement heureux.

Elle s'avança, muette de surprise. La terrasse formée par le toit du bâtiment voisin, plus petit, était tout illuminée de centaines de lampions, formés de petits sacs de papier ressemblant à s'y méprendre à ceux dans lesquels elle emballait ses casse-croûtes, ornés de motifs - formes géométriques, étoiles, bombes, kangourous, plantes, flocons de neige, ours et autres animaux dont une quantité certaines de cochons mignons tracés d'une main plus sûre que la plupart des modèles tantôt dessinés au feutre, tantôt découpés.

« Heu, alors ? » demanda le Junker, qui se tenait un peu en retrait, l'air incertain.

« C'est... incroyable. Je... vous avez fait tout ça juste pour me dire merci ?! »

« Ça te plaît ? »

Se hissant sur la pointe des pieds, elle effleura un lampion placé plus bas que les autres, orné d'un truc représentant un dauphin - ou un obus, elle n'aurait su le dire.

« Je... oui, ça me plaît beaucoup. »

Jamieson s'illumina et, tout sourires, l'emmena au bord de la terrasse.

« Ahah ! J'le savais, un vrai abruti, ce Chinois ! » fanfaronna-t-il, farfouillant dans la poche du pantalon usé mais relativement propre qu'il avait enfilé pour remplacer celui qu'il portait précédemment.

Elle n'avait pas vraiment fait attention, mais il avait tenu parole et s'était réellement lavé et changé. Pour avoir vu combien ça lui était peu naturel, elle en fut d'autant plus touchée.

« Mais ça, c'est juste le début, princesse. » expliqua-t-il, agitant victorieusement le détonateur enfin repêché dans sa poche.

Il allait faire exploser quelque chose, bien sûr. Il ne pouvait en être autrement.

« Oh ! Mais attends ! »

Il partit de sa démarche claudicante jusqu'à une petite caisse qu'elle n'avait pas remarquée avant, rangée juste derrière la porte et qu'il ramena fièrement.

« J'ai lu que normalement, pendant le festival, on mange des, heu... Youn-chiao, mais ben étrangement c'est super dur à trouver ici, ces trucs. » expliqua-t-il, extrayant deux tasses et une thermos de la caisse.

« On dit yuánxiāo (2). »

« Voilà, ça. Enfin bref, comme c'est plein de flotte, gluant, asiatique et fait avec des azuki, je me suis dit que du boba ferait l'affaire. Ça peut faire l'affaire, non ? » demanda-t-il, soudain inquiet.

Elle hocha la tête et, pour faire bonne mesure, tendit les tasses, dans lesquelles il versa généreusement la boisson encore fumante (3).

« Y en a encore. Heu, alors... Joyeuse fête des lanternes, Mei ! » trinqua-t-il, tendant sa tasse avec une hésitation et un petit sourire plein d'espoir.

Elle ne put s'empêcher de sourire en retour. Qu'il ait fait tout ça pour elle la touchait plus qu'elle ne voulait le dire.

« Joyeuse fête des lanternes, Jamieson, et merci pour tout. » répondit-elle, savourant une petite gorgée de la boisson sucrée.

« Hé hé hé... Attends, c'est pas fini.» répliqua le Junker, avalant une rasade de la sienne avant de piloter la petite Asiatique pour la placer face à la mer, lui levant le menton d'une main alors qu'il appuyait sur son détonateur de l'autre. Le cœur de Mei rata un battement alors qu'un bruit qu'elle n'avait plus entendu depuis plus d'une décennie, depuis sa dernière visite dans son pays natal à sa famille - quand elle avait encore une famille - résonna.
Avant même que la première fusée n'explose dans le ciel, elle se retournait, les yeux humides. C'était comme être revenue à la maison.

« Yānhuā, xièxiè ! Xièxiè, Jamieson! »

Il rit, puis redevint soudain sérieux.

« Heu... ça veut dire quoi, shié-shié ? »

« Xièxiè. Ça veut dire « merci ». Merci, Jamieson. C'est merveilleux. » expliqua-t-elle, faisant demi-tour pour ne rien louper du spectacle.

Un petit couinement de joie retentit dans son dos, mais elle ne se retourna pas, hypnotisée par le magnifique embrasement céleste, rendu encore plus scintillant par les larmes contenues qui brouillaient sa vue.

Devant elle, les contes et les histoires de son enfance prenaient vie l'espace d'un instant, des dragons de feu bondissant dans le ciel à la place des agiles danseurs costumés qui défilaient dans les rues de sa ville natale, bientôt remplacés par des lions à la crinière de flammes, des bateaux rapides ou des formes lunaires. Entre deux motifs traditionnels tracés en flammes, elle en devina d'autres qu'elle ne connaissait pas. Du rouge, du jaune, un peu de vert fade. Les couleurs du monde de Jamieson. Les couleurs du désert dans lequel il avait grandi et, au milieu de tout ça, des grenades. La première la fit reculer de peur en hurlant, mais le Junker l'arrêta et la poussa doucement en avant, restant juste derrière elle.

« Tu n'as rien à craindre, flocon de neige. Mes explosions ne te feront pas de mal, tu as ma parole. »

Elle ne put s'empêcher de sursauter à chacune des autres détonations de grenade. Poussant carrément un couinement terrifié alors que le smiley que Jamieson semblait s'être choisi comme logo apparaissait au milieu d'un véritable déluge de feu, elle se retrouva plaquée contre le Junker, qui ne sembla absolument pas s'en formaliser.

Un instant plus tard, elle avait oublié sa peur et s'avançait, tendant instinctivement la main, comme si les flocons de neige qui scintillaient à présent pouvaient venir s'y poser.

Le silence retomba, bientôt suivi par l'obscurité, qui engloutit tout en dehors du cercle de lumière des lampions.

Elle resta longtemps le nez en l'air, perdue dans ses sensations, le petit choc des explosions semblant encore résonner en elle.

Jamieson ne bougea pas, ne dit rien, semblant lui aussi perdu dans ses pensées.

Finalement ce fut elle qui rompit le silence.

« Je... hum... Je crois que c'est la plus belle chose que j'ai jamais vue. »

L'Australien pâlit, sa main serrée sur sa tasse encore à moitié pleine se mettant trembler, et pendant un instant, elle craignit qu'il ne s'évanouisse ou ne fasse encore une de ses terrifiantes crises de tétanie, mais pour son plus grand soulagement et son plus grand désarroi, il se mit à pleurer. Il riait et pleurait en même temps, de grosses larmes roulant sur ses joues avant de venir inonder son immense sourire tout en dents.

« Haha... c'est vrai ?... Tu mens pas ? Tu mens pas ? » sanglota-t-il, s'essuyant dans sa manche en renfilant.

Elle paniqua un peu. Rien ne pouvait l'avoir préparée à la violence de sa réaction.

« Bien sûr que non ! Il ne faut pas pleurer, Jamieson. S'il te plaît. Ne pleures pas. »

« J'pleure paaaaas... suis heureux... » hoqueta-t-il, s'essuyant encore dans sa manche maintenant un peu luisante de morve.

Elle sourit, tâchant de garder contenance.

« S'il te plaît, arrêtes de pleurer. Sinon, je vais aussi m'y mettre. »

Il sembla horrifié par sa supplique et se précipita en avant, la serrant très fort dans ses bras.

« Non! Pleures pas ! Pleures pas à cause de moi ! Regardes, c'est bon, c'est fini ! » paniqua-t-il.

Elle rit. Comment pouvait-il être si candide, si sincère, et en même temps tout ce qu'il était d'autre ? C'était comme si plusieurs personnes se partageaient le même corps. De l'adorable Jamieson qui reniflait au-dessus d'elle, essayant de toutes ses forces de retenir ses larmes de joies, au terrifiant Junkrat, le tueur pyromane et sadique.

Elle décida que si elle n'appréciait guère le criminel Junkrat, Jamieson était définitivement touchant, et digne de son amitié et de sa compassion.

Elle lui rendit son étreinte, riant à nouveau alors que son geste causait une nouvelle crise de sanglots heureux, dont les larmes vinrent picoter la peau nue de son crâne.

Finalement, il se calma et, un peu essoufflé, s'écarta d'elle, essuyant ses yeux rougis.

« Je crois qu'une deuxième tasse de boba te fera du bien, non ? » suggéra-t-elle, allant récupérer la thermos.

Il opina et tendit les deux tasses. Elle remplit d'abord celle de l'Australien, qui avait renversé presque tout ce qui restait de la précédente dans sa joie, puis alors qu'il en buvait une gorgée pour se redonner de la contenance, elle versa les dernières gouttes de thé dans la sienne avec un haussement d'épaules.

« Ah non ! On partage ! » objecta Jamieson, versant maladroitement une grosse moitié de sa tasse dans la sienne.

Elle ne protesta pas. Ça ne l'effleura même pas. Même s'il avait déjà touché la tasse, déjà bu un peu du breuvage. Elle n'y pensa pas, se contentant de savourer le vent frais qui faisait danser les lampions, et l'arôme sucré de la boisson.

La nuit était trop belle pour s'en faire. La nuit était belle, et elle n'avait pas froid.


1)Partie qui correspond donc à la map Watchpoint : Gibraltar.

2)Sorte de soupe de mochi (boule de riz gluant sucré) consommée traditionnellement pendant le festival, qui a lieu en février.

3)Le boba peut se consommer froid ou, plus rarement, chaud. Aux haricots azuki, c'est très bon chaud.