Les nausées systématiques à la seule pensée de nourriture semblaient être enfin parties, et Zarya en était ravie, car ses cauchemars la poursuivait et elle n'en pouvait plus. De voir les visages de ses camarades morts au combat. Les visages de tous ceux qu'elle n'avait pas pu sauver. De ceux qui étaient morts à cause d'elle et de ses faiblesses. Mark, Olga, Boris et tous les autres. Ils étaient là depuis des années. Mais à présent qu'elle avait suffisamment récupéré pour recommencer à vraiment faire du sport, elle allait pouvoir les chasser par l'activité physique et ça lui ferait le plus grand bien. Le Dr Ziegler lui avait prescrit des somnifères, mais ça ne lui réussissait pas. Elle préférait la bonne vieille méthode de l'épuisement physique. Plus radical, mais aussi plus efficace. Il était deux heures du matin. Avec un peu de chance, la salle de sport serait vide. Ou alors, il y aurait le vieux mercenaire - Soldat 76 - ou le chevalier allemand, occupés à chasser leurs propres fantômes sur une machine ou une autre. La plupart des vétérans d'Overwatch semblaient être insomniaques, si bien que la base ne dormait jamais vraiment, mais une règle tacite semblait prescrire qu'après minuit, chacun ne s'occupait plus que des ses affaires, et si une salle était déjà prise, il fallait aller ailleurs. Ce qui convenait parfaitement à Zarya. Elle n'avait pas envie de gérer une conversation potentiellement gênante avec quelqu'un d'aussi mal dans sa tête qu'elle.

Elle n'eut même pas besoin d'ouvrir la porte du gymnase pour savoir qu'il était occupé et elle tourna à l'angle sans même ralentir. Pas grave, elle irait faire quelques tours de base, et des pompes aussi. Le froid lui ferait du bien.

Le froid lui fit du bien, effaçant un peu la désagréable impression de planer, de ne pas être tout a fait dans la réalité. Les fantômes s'effacèrent un peu. Les cris d'agonie aussi.

Elle accéléra. Cette fois, le but était clairement de se pousser à bout. Elle connaissait le parcours par cœur, devinant plus que voyant le bord de la falaise sur sa droite, là où l'obscurité devenait moins épaisse en s'ouvrant sur le vide de la mer.

Un tour, deux tours, trois tours : elle se mit à tousser, hors d'haleine, les jambes en feu, mais refusa de s'arrêter, accélérant encore. Le sol se déroba sous elle, et elle fit un vol plané pour atterrir durement dans le gazon humide et froid devant elle. Secouant la tête, elle se redressa et repartit, heureuse de se concentrer sur la brûlure de ses poumons, sur son cœur qui ne parvenait plus à suivre le rythme et sur ses genoux qui parvenaient à peine à se bloquer suffisamment pour l'empêcher de tomber à nouveau. Elle trébucha deux fois encore sur des nids-de-poule invisibles dans l'obscurité puis, au bord de l'évanouissement, elle s'effondra contre le mur d'un hangar, fixant le ciel sans le voir alors qu'elle récupérait.

Elle se sentait mieux. Pas bien, mais mieux. Elle ricana. Pauvre petite Alexa, qui a peur du noir et des monstres. Pauvre petite Alexa qui préfère le froid et la neige aux méchants enfants du dortoir. Au final, rien n'avait changé. Aleksandra l'orpheline de la toundra fuyait les sales gosses, préférant affronter le spectre de Baba Yaga et des omnics que leur vilenie, et Zarya, la championne, fuyait les souvenirs de ceux qui étaient morts à sa place, préférant à leurs regards accusateurs les déchirures musculaires et les douleurs articulaires. Rien n'avait vraiment changé : elle fuyait toujours une souffrance en se précipitant vers une autre.

Elle se releva avec peine et prit le chemin du retour. Peut-être que maintenant, elle pourrait dormir.

Mais peut-être qu'un peu plus de temps dehors lui ferait du bien... autant faire un petit tour pour finir de récupérer.

Tournant le dos à l'entrée des quartiers d'habitation, elle partit en sens inverse, traversant les vastes places bétonnées entre des hangars dont les portes n'avaient pas été ouvertes depuis une décennie puis, arrivée devant l'entrée principale de la base, elle se mit à longer le mur, qui portait toujours les marques de l'attaque de Talon des mois plus tôt. Attaque qui, sans les Junkers, aurait réussi.

Elle contourna quelques bâtiments, pour la plupart toujours vides, puis revint vers la petite zone habitée au cœur du complexe.

La route de béton devint une allée couverte, puis elle dût passer une porte à double battant et se retrouva à l'intérieur. Il faisait à peine plus chaud que dehors, les vastes zones techniques du complexe n'étant pour la plupart pas chauffées.

Le bruit de ses pas résonnait contre les murs de béton alors qu'elle descendait l'escalier qui s'enfonçait dans le ventre de la falaise, pour la faire déboucher dans une vaste caverne taillée à même la pierre brune afin d'accueillir plusieurs ateliers, hangars et autre postes de contrôle.

Elle s'y aventura tranquillement. Elle avait le temps à présent, sans plus de cauchemars à ses trousses. Elle passa devant un hangar, continua un bout, fronça les sourcils et fit demi-tour.

.

« Rutledge ?! »

Le géant gronda.

« Qu'est-ce que tu fous avec cette caisse ? » demanda-t-elle, méfiante, à l'homme qui était visiblement en train d'essayer de libérer une énorme boîte métallique du bas d'une pile.

« C'est à moi. »

« Hein ? »
« Le contenu de la caisse est à moi. »

« Qu'est-ce que tu pourrais bien avoir qui prenne autant de place, Junker ? »

« Ma moto. »

Elle haussa les épaules. En effet, le monstre de Frankenstein mécanique avait la bonne taille.

S'approchant, elle saisit une des caisses du dessus et la posa à côté. Quelque chose lui disait qu'il ne s'arrêterait pas avant d'avoir eu ce qu'il voulait.

« Comment elle aurait fini dans une caisse de fret ? » demanda-t-elle, curieuse.

« Le lieutenant Amari l'a fait récupérer en Russie, là où on l'avait laissée. »

Une énorme caisse dans les bras, Zarya se figea. C'était étrangement gentil de la part de la commandante de la base.

« Pourquoi elle aurait fait ça ? »

« Ça faisait partie du contrat. Je ne vais nulle part sans elle. »

Elle pouffa.

« Et sans Fawkes. » ajouta-t-elle.

Il grogna. Un assentiment peut-être.

A deux, ils eurent vite fait de dégager la grosse caisse de métal. Le Junker allait la défoncer avec son crochet, mais Zarya l'arrêta, se rappelant un peu trop bien qu'elle était malheureusement responsable de tout dégât qu'il pourrait causer sur la base, et partit chercher de quoi dévisser un des côtés de la boîte.

Il n'avait pas menti : à l'intérieur, l'énorme bécane noire attendait, vaguement calée par quelques blocs de bois, le side-car jaune vif coincé de travers par dessus.

Rutledge émit un gémissement qui se transforma bien vite en grondement de rage, alors qu'il se précipitait en avant, constatant les dégâts. Pas besoin d'aimer les motos pour voir que la peinture du réservoir avait été méchamment rayée par l'axe dévissé du side-car, et qu'un des blocs de bois avait un peu enfoncé le pot d'échappement.

Elle pouvait imaginer dans quel état elle serait en découvrant son canon abîmé ainsi par des transporteurs indélicats. Son canon - qu'elle avait perdu dans l'explosion. Elle se sentit soudain toute nue et bien fragile. Il faudrait qu'elle s'en trouve un nouveau rapidement.

« Attends, Rutledge, je vais t'aider. » proposa-t-elle à l'homme qui se battait avec le side-car pour essayer de l'extraire de là sans causer davantage de dégâts.

Il se retourna, grognant comme une bête furieuse, puis se figea et acquiesça une seule fois.

Elle le fixa, un sourcil levé. Le Junker n'était pas très sain dans sa tête. Mais ça, ce n'était pas nouveau.

A force de tirer, de pousser et de tourner, ils parvinrent à sortir le side-car, puis la moto.

Elle l'observa faire le tour de son véhicule chéri, l'air dévasté malgré son masque qui dissimulait ses traits.

« Hey, Rutledge. Je suis sûre que tu peux retaper tout ça. »

« Je peux, mais je ne devrais pas avoir à le faire. »

« C'est vrai. Je suis sûre que Mlle Lindholm pourra remettre tout ça en état pour le compte d'Overwatch. »

Il la fixa, longtemps. Elle se sentit mal. Apparemment, ce qu'elle avait dit était pire que toutes les insultes du monde.

« Laisse tomber, Junker. Tu veux que je t'aide à l'amener dans un atelier pour les réparations? »

Avec un grognement, il lui colla le side-car dans les bras puis, levant la béquille, se mit à pousser la moto.

Elle rajusta sa prise sur le lourd accessoire de métal et suivit en silence.

Une fois la moto installée au centre du coin d'atelier qu'il partageait avec l'autre Junker, l'homme se mit aussitôt au travail.
« Bon, je pose ça là.» nota-t-elle, larguant son chargement à côté.

Il l'ignora.

Elle doutait qu'il fasse quoi que ce soit d'autre que de réparer sa bécane, mais autant prévenir.
« Je vais aller me coucher. Ne fais pas de connerie pendant ce temps, Junker. »

Pas de réponse.

Elle le fixa quelques secondes, vexée, puis un détail la frappa.

« Hé, Rutledge. Comment ça se fait que tes cheveux n'aient rien ? » demanda-t-elle.

Cette fois, l'homme réagit et haussa les épaules.

« Tu sais pas ? »

« Non. Je ne les ai jamais perdu. Même après l'explosion de l'Omnium. »

« OK. Bon... je vais dormir. » déclara-t-elle sans attendre de réponse.

« Bonne nuit, Zaryanova. »

Elle se figea, surprise, puis se remit en route.

« Bonne nuit, Rutledge. »

Elle avait déjà traversé presque tout l'atelier lorsque la voix grave résonna, basse mais parfaitement audible dans le silence.

« La prochaine fois que tu n'arrives pas à dormir, vient me trouver. On fera un bras de fer. »

Elle ne répondit pas, continuant à avancer comme si de rien n'était.

.

Le lendemain, elle savourait depuis une bonne demi-heure le calme du réfectoire désert lorsqu'elle eut le déplaisir de voir sa paix voler en éclats, alors que Fawkes, toujours aussi criard, débarquait, escorté comme toujours de Rutledge, et - pour son plus grand plaisir - de Mei, qu'il avait apparemment été sortir du lit pour la traîner là afin qu'elle mange. Le Junker, tout sourire, se dirigea droit vers elle, pilotant son amie qui s'assit mécaniquement sur la chaise en face et bailla à s'en décrocher la mâchoire.

« Salut, la Ruskoff. Regarde qui nous honore de sa délicieuse présence ! » fanfaronna-t-il, désignant Mei comme si elle était un joyau rare.

« Jamieson... » gémit cette dernière tout en se relevant pour aller se chercher à manger, toute résistance vaincue.

Zarya sourit, alors que Fawkes lui emboîtait le pas, parlant de trottinettes.

Le Junker était absolument insupportable, mais il avait le mérite d'avoir agi alors qu'elle, à sa grande honte, n'avait pas osé forcer le mur derrière lequel son amie s'était retranchée depuis leur retour.

Elle se tourna vers Rutledge, qui était resté planté à côté de la table.

« Alors, cette moto ? » demanda-t-elle, lui faisant signe de s'asseoir.

« C'est pas encore ça. » grommela-t-il.

Elle prit une gorgée de son café tiède.

« Combien de nuits encore ? »

Il haussa les épaules, et le silence retomba, étrangement confortable pour une fois.

Deux minutes plus tard, il se brisait alors que Mei et Fawkes revenaient, Mei avec un bol de porridge et une tasse de thé sur son plateau, et Fawkes avec la moitié du menu entassé sur le sien.

Elle haussa un sourcil dubitatif quand au rapport quantité-taille de l'homme, puis le baissa un peu, alors qu'il fourrait plus de la moitié de son butin sous le nez de son ami avant de commencer à engloutir son repas d'une manière repoussante qui fit bondir Mei, laquelle - toute apathie oubliée - se mit en devoir de lui apprendre à manger la boucher fermée.

Rutledge sembla réfléchir pendant trois bonnes minutes, absolument immobile tandis qu'elle l'observait au-dessus de sa tasse de café, avant d'arriver à une décision et, avec un grognement vaincu et un soupir, de relever son masque juste assez pour découvrir sa bouche et de se mettre à manger en aveugle. Discipline qu'il semblait parfaitement maîtriser et qui choqua suffisamment Fawkes pour qu'il arrête de se disputer avec Mei pour fixer le géant avec des yeux ronds.

« Tu... Tu vas... bien, mon pote ? » finit-il par demander.

Rutledge leva un pouce en guise de réponse.

Fawkes le fixa encore de longues secondes, scandalisé, avant de hausser les épaules et de reprendre sa dispute avec Mei comme si de rien n'était.

Zarya soupira, terminant les dernières gouttes du breuvage amer. Autant commencer à s'y habituer, son petit doigt lui disait que ça ne serait pas la dernière fois qu'elle pourrait ainsi dire adieu à la paix de son petit-déjeuner.

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Apparemment, une semaine était un délai suffisant pour se remettre d'une explosion nucléaire, selon le lieutenant Amari. Selon Mei, ça ne l'était pas, mais elle n'avait pas vraiment d'argument pertinent à présenter. Les nausées et autres effets secondaires désagréables avaient disparu et, si ses ongles avaient gardé une couleur normale - les Fortunes en soient remerciées - elle en avait perdu deux aux pieds, étrangement sans la moindre douleur. Mais deux ongles et pas mal de cheveux en moins n'étaient en rien des excuses suffisantes pour la dispenser de missions de routine.

Et donc, huit jours très exactement après avoir été ramenée de l'enfer du front russe, elle partait pour une mission d'entretien sur une de ses centrales météorologiques.

Elle n'en avait pas envie, mais son instinct lui disait que ça lui ferait du bien de faire autre chose de que se morfondre dans sa chambre. Mais elle n'en avait pas envie quand même.