« Non, Jamieson, je ne veux rien savoir ! »
« Mais c'était trop bien ! »
Mei s'arrêta net, et l'Australien manqua de l'emboutir.
« Non ! Massacrer des gens à coups de grenades est la chose la plus éloignée de « bien » à laquelle je puisse penser ! Je... je sais que c'est ce que le lieutenant Amari veut que M. Rutledge et toi fassiez, et force est de constater que de toute évidence... ça te plaît, mais je ne veux pas en entendre parler. Je... je déteste ça. Je... je fais encore encore des cauchemars à cause des deux hommes... que... que j'ai... neutralisé quand Talon a attaqué la base. Et je ne suis responsable de votre comportement qu'au sein de la base, alors s'il te plaît, Fawkes, ne m'en parle pas. » bafouilla-t-elle.
Jamieson la fixait, la tête penchée, l'air pensif.
« Tu fais des cauchemars, flocon de neige ? »
Elle soupira et se força à redresser les épaules.
« Oui, toutes les nuits. »
« Sur les deux types de Talon ? »
Elle n'avait pas envie de parler de ses mauvais rêves.
« Pas seulement. »
Elle se remit en marche, avançant aussi vite que possible en une vaine tentative de semer le Junker, qui faisait un pas là où elle devait en faire deux.
Il la suivit un moment, silencieux. Elle en fut soulagée.
« Moi aussi, je fais des cauchemars. » murmura-t-il, si bas qu'elle eut de la peine à être sûre de l'avoir entendu.
Il y avait quelque chose de pitoyable dans sa subite timidité.
Elle eut envie de le réconforter mais sans savoir comment, alors elle continua d'avancer, quoiqu'un peu moins vite.
« Dis, princesse, si je peux pas te parler de mes missions, de quoi je peux te parler ? »
Elle réfléchit un peu.
« Je ne sais pas. De tout - sauf des morts, des explosions et des cadavres, d'accord ? »
« Donc je peux te parler de, heu... quand avec Roadie, on a pissé au bord de la route ? »
« Non ! »
« Ah ! Tu vois, je ne peux te parler de rien du tout ! Toi, tu me parles tout le temps de tes stations météorologiques, du climat, de tes relevés pluviométriques, des cumulonimbus et de la couche d'ozone, et moi, j'ai rien le droit de te dire ! »
Elle s'arrêta, surprise de l'utilisation de termes exacts dans un contexte exact.
« Tu as écouté ce que je racontais ?! »
« Bien sûr. Qu'est-ce qui t'as fait penser le contraire ? »
« Tu es tout le temps en train de faire autre chose quand je te parle, Jamieson ! »
« Oï ! J'peux faire plusieurs choses en même temps. »
« Tu parles tout seul ! »
« J'parle tout seul et je t'écoute, c'est pas incompatible. »
« Si ! »
« Nah ! »
« Rhaaa. Tu m'énerves. »
Elle se remit en route.
« Je sais. » répondit-il joyeusement, continuant à la suivre, poursuivant visiblement la discussion dans sa tête. « Ah, je sais de quoi j'peux te parler ! »
Elle poussa un grognement neutre en une imitation passable de Rutledge. Elle commençait à comprendre le mutisme relatif de l'homme. Pour ne surtout pas encourager la logolalie de Jamieson.
« Des arbres ! »
Elle haussa un sourcil, puis acquiesça. Oui, il pouvait probablement lui parler des arbres, et c'est ce qu'il fit pendant les quinze minutes suivantes, lui parlant des grands pins couverts de neige qu'il avait vus au bord de la route au Canada. De comment ils bougeaient dans le vent, faisant parfois tomber un peu de leur beau manteau blanc. Il lui parla d'un arbre foudroyé qu'il avait vu, et d'un autre, immense, couché au bord de la route. Puis il dériva sur l'arbre à came de la moto de Rutledge et de là, se mit à lui parler mécanique. Puis il dévia encore un peu et lui parla de son ami. De sa colère en découvrant sa moto abîmée par le transport. De comment il l'avait soigneusement remise à neuf, mais s'était mesquinement contenté de s'assurer que son side-car, qu'il avait customisé avec amour, soit en état de rouler avant de le rattacher à la moto. Son joli side-car plein de traces et de bosses.
A ce moment là, elle essayait de travailler dans son laboratoire sur une simulation climatologique depuis presque une demi-heure, mais elle lui avait tout de même demandé s'il se souciait tant que ça de l'aspect du véhicule et il avait haussé les épaules, répliquant que c'était une question de principe, avant de repartir de plus belle sur les petites manies de Roadhog, abandonnant la chaise sur laquelle il s'était blotti comme une grande araignée cachée dans un coin de mur pour aller se vautrer à même le sol de son laboratoire.
Au bout d'un moment, son monologue s'était tari, puis il avait sorti un carnet et un crayon des poches de son pantalon et s'était mis à gribouiller, maugréant dans son coin.
Après trois heures à ce rythme, Mei rêvait de calme et de silence.
« Jamieson, tu n'as pas quelque chose à faire ? »
« Si, je travaille, là. »
« Non, je veux dire, ailleurs ? »
« Nah. »
Il se remit à dessiner Dieu sait quoi dans son carnet, la langue coincée entre les dents et les jambes battant l'air, comme un enfant.
Elle soupira. Irrécupérable.
« Jamieson, tu ne veux pas aller ailleurs ? »
« Nah, je suis bien ici. »
Elle se pinça l'arête du nez.
« Bon, je vais être plus claire : j'aimerais que tu ailles ailleurs. »
Il la fixa avec un air de chien battu qui la fit se sentir immédiatement coupable.
« Mais, pourquoi ? J't'embête pas, je suis juste là à m'occuper de mes affaires pendant que tu t'occupes des tiennes. Non ? Pis si je pars, après tu vas encore m'accuser de faire des bêtises. Parce que c'est toujours Jamieson qui fait des bêtises, jamais Mako ! »
Il y avait un quelque chose d'immature dans son ton, qui la hérissa.
« Si je n'ai jamais besoin de reprendre M. Rutledge, c'est parce que lui sait se comporter correctement ! »
« Mako tue des gens à mains nues ! »
« Je ne veux pas le savoir ! »
L'Australien se releva.
« En attendant, il le fait. Moi pas ! Et c'est moi qui ne sait pas me comporter ?! »
« Jamieson, je t'ai déjà dit que je ne voulais pas entendre parler de ça ! Je ne sais pas et ne veux pas savoir comment M. Rutledge tue des gens, comme je ne veux pas savoir comment Zarya, ou le lieutenant Amari ou qui que ce soit tue des gens ! Compris ?! »
L'homme poussa un grognement de bête furieuse.
Elle se força à se calmer un peu.
« Je ne sais pas comment se comporte M. Rutledge pendant vos missions. Je ne sais pas comment tu te comportes. Mais je sais que ce n'est pas M. Rutledge qui a bouché les toilettes du secteur six en y jetant un rouleau de papier-toilette entier, pas plus que c'est lui qui a vomi derrière l'Orca après avoir mangé trop de churros pour le petit-déjeuner. »
Jamieson fit la moue.
« Tu n'as aucune preuve. »
« Jamieson, j'étais là. Je t'ai donné un mouchoir pour t'essuyer. »
« N'empêche, tu n'as aucune preuve. » plastronna-t-il en toute mauvaise foi.
Elle soupira.
« Bon, est-ce que je pourrais travailler au calme, maintenant ? »
Les épaules du jeune homme s'affaissèrent.
« Tu veux vraiment que j'parte ? »
Elle se mordit la lèvre. Oui, elle le voulait vraiment, mais se sentait horrible de le lui demander.
« Oui, Jamieson. »
Il haussa les épaules, ramassa ses affaires et sortit.
« A plus tard alors. »
« A plus tard, Jamieson. »
La porte se referma sur un silence bienfaisant et elle appuya son front sur le métal frais de la console du simulateur. Elle se sentait fatiguée et un peu coupable.
Jamieson ne devait pas avoir eu beaucoup d'occasions de socialiser en dehors de Mako Rutledge - et l'homme n'était pas un monument de sociabilité.
Elle pourrait peut-être passer un peu de temps avec lui, plus tard. Quand elle aurait terminé son travail. Et fait une sieste, aussi.
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A cinq heures, Mei décida qu'elle avait assez travaillé pour la journée et mit le simulateur en veille, avant de se lever, s'étirant avec un bâillement.
« Allez viens, Snowball, c'est l'heure d'un thé. » appela-t-elle spontanément, avant de se rappeler que son drone bien-aimé était toujours en décontamination. En fermant la porte de son laboratoire, elle se sentit soudain horriblement seule.
Bah, peut-être que Zarya aurait envie de venir boire quelque chose avec elle ? Elle allait l'appeler lorsqu'elle se rappela que la Russe était toujours en mission avec Reinhardt et Brigitte.
Elle soupira. C'était Jamieson qui allait être content.
« Hey ! Hello, chérie. Comment ça va ? » l'interpella une voix pimpante à l'accent londonien pas très subtil.
« Oh ! Bonsoir, Mlle Oxton. Je vais bien, et vous ? »
« Oh là là, quelle rigueur, Dr Zhou ! S'il te plaît, appelle-moi Lena, comme tout le monde. »
« Heu, je vais essayer. »
L'Anglaise sourit joyeusement.
« Super ! Oh pendant que j'y pense, j'ai découvert que Genji ne connaissait pas un des monuments de la culture britannique, et je comptais réparer cette impardonnable lacune ce soir, tu veux venir ? »
Elle cligna des yeux.
« Quel monument ? » demanda-t-elle, tâchant d'imaginer quel bâtiment typiquement britannique pouvait bien se trouver à Gibraltar - qui était certes une ancienne colonie de la Couronne, mais à la culture très ibérique.
« Doctor Who, voyons ! Mais je ne ne suis pas sadique, hein ! Pas la première série, ni celle du début du siècle, mais plutôt la nouvelle. Celle qui a commencé avec le film de 2042. Ça te dit ? »
Elle avait un peu entendu parler de la plus vieille série du monde, avec plus d'un siècle de diffusion presque régulière, mais n'en avait jamais vu plus que quelques vagues extraits.
« Je veux bien. A quelle heure ? »
« A vingt heures, dans le salon à côté de l'infirmerie. Genji s'occupe des boissons et j'amène de quoi grignoter, alors amène ce qui te chante. OK ? »
Elle acquiesça, ravie de cette opportunité inattendue de faire un peu mieux connaissance avec les deux jeunes « anciens » membres de l'organisation.
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Dix minutes avant l'heure dite, elle était là, avec un paquet presque périmé de crackers chinois aux cacahuètes et une grande thermos de thé vert.
« Entre, chérie. Installe-toi donc ! » l'invita Lena, occupée à répartir sur des tabourets disposés en guise de table d'appoint de grands bols de pop-corn et de bonbons en tous genres.
Elle entra, confiant son offrande alimentaire à la femme qui s'empressa de l'ajouter au reste, puis se tourna vers le cyborg japonais qui terminait de positionner un des gros fauteuils face au mur servant d'écran.
« Bonsoir, M. Shimada. » salua-t-elle respectueusement, s'inclinant un peu par habitude.
L'homme, visiblement secoué par un réflexe tout aussi asiatique, s'inclina en retour.
« Bonsoir, Dr Zhou. »
Le rire de Lena les fit se relever tous deux, elle confuse, le Japonais vexé.
« Hey, on se relaxe ! Soirée film. Pépère, tranquille. Vous êtes pas au boulot, là ! » les gronda-t-elle gentiment, tout en retirant le harnais de son accélérateur chronal qu'elle posa à côté d'un des fauteuils avant de s'y laisser lourdement tomber, attrapant d'une main la télécommande, de l'autre une grosse poignée de pop-corn qu'elle enfourna.
Ils échangèrent un regard, puis s'installèrent de part et d'autre de la Britannique, qui leur fit un bref résumé du concept de la série avant de lancer le premier épisode.
A la fin du deuxième épisode, Genji requit une pause, le temps d'aller chercher le câble qui lui permettrait de recharger les batteries de ses parties robotiques - soit la majorité de sa personne - et elles en profitèrent pour faire une pause pipi/dégourdissage de jambes.
« C'est pas trop dur ? » demanda Lena alors qu'elles revenaient vers la salle de projection.
« Pardon ? »
L'Anglaise désigna sa tête du menton et elle comprit.
Elle répondit ce qu'elle se répétait à elle-même tous les matins devant le miroir :
« Ça repoussera. »
Lena hocha la tête.
« Ç'a vraiment dû être terrifiant. »
Elle opina. Elle n'avait pas idée à quel point.
« Je respecte le lieutenant Amari, c'est ma supérieure et tout, mais tout de même, c'est vraiment cruel de sa part de t'avoir collé les Junkers dans les pattes après tout ça. Surtout qu'il paraît que tout est arrivé à cause d'eux. C'est vrai ? »
Mei fit la moue alors qu'un pincement au cœur la secouait. Elle avait oublié Jamieson, alors qu'elle s'était promis de passer un peu de temps avec lui.
« En partie. Je ne sais pas trop. En tout cas, une chose est sûre : sans eux, les omnics nous auraient tous tués. »
Lena la fixa, se mordillant la lèvre, l'air pensif. Mei rougit sans savoir pourquoi.
« N'empêche que c'est cruel de te forcer à les fréquenter. Ils sont vraiment horribles. »
A son tour, elle se mordilla la lèvre.
« A vrai dire... Ils ne sont pas si atroces qu'on pourrait le croire. Enfin je veux dire, l'odeur, la crasse et tout ça est bien réel, Mako Rutledge est une énorme brute terrifiante, et Jamieson Fawkes est bruyant, agaçant et aussi assez terrifiant des fois, mais... »
« Mais ? » l'encouragea la Britannique qui la fixait à présent avec beaucoup d'intérêt.
« Ben, ils ont aussi de bons côtés... des fois. »
« Quel genre de bons côtés ? »
« Ben, heu... ils ont de l'honneur, même s'il est d'une conception assez... particulière, et ce sont d'extraordinaires mécaniciens. Ils ont fabriqué un chauffage silencieux et performant à partir d'un vieux moteur diesel et de quelques pièces cramées de chromatographe ! Et, hum... Ils sont dangereux sur un champ de bataille... »
« Ah ! Ça, c'est sûr. Je préfère mille fois les avoir avec moi que contre moi ! »
Elle acquiesça, alors que Lena l'observait toujours. La Britannique rit tout bas.
« Je suppose qu'en effet, si on regarde sous la crasse et la vulgarité, Fawkes peut être assez craquant... si on aime les hommes. »
« Craquant ? Si on aime les hommes ? » bafouilla-t-elle, prise de court.
« Oui, mignon, chou, charmant. Et je suis lesbienne, chérie. »
Mei vira au rouge pivoine, sans savoir si c'était à cause de la remarque sur Fawkes ou de la sexualité de la Britannique, qui d'ailleurs ne semblait rien avoir remarqué.
« Après tout, tout le monde à vingt kilomètres à la ronde a vu le superbe feu d'artifice qu'il a fait rien que pour toi, Doc. »
Cette fois, elle sut parfaitement pourquoi ses joues la brûlaient. Et elle se sentit encore plus honteuse d'avoir oublié le Junker.
« Il n'y avait rien de romantique là-dedans ! »
« Ah, vraiment ? »
« Non ! »
Une idée affreuse s'infiltra en elle. Et si Lena avait raison ?
« OK, je te crois. » capitula l'Anglaise alors qu'elles retrouvaient les fauteuils et le Japonais qui les attendait, un gros câble branché sur secteur fiché dans la poitrine.
« On s'y remet ? » demanda Lena comme si de rien n'était.
Ils acquiescèrent. Et Mei essaya de se concentrer sur le troisième épisode, alors que le sentiment de culpabilité la poursuivait même si, avec ce nouvel éclairage apporté par Mlle Oxton, elle n'était plus certaine d'avoir envie de croiser Jamieson tout de suite.
J'ai remarqué que cette séance ciné, c'est la soirée des éclopés d'Overwatch. Entre la nana qui a un souci de congélation, celle qui ne peut pas lâcher son accélérateur sans se perdre dans le temps et le mec qui tombe en panne s'il n'a pas son chargeur à brancher, c'est la team de la gloire !
