Malgré l'offre de Zarya et les multiples propositions de Jamieson, Mei n'était plus retournée assister aux duels nocturnes. Elle avait percé le mystère et se contentait largement des récits matinaux de Jamieson et des nouveaux gages arborés par Zarya. Ce n'était pas son genre de s'incruster ainsi dans la vie des autres. Après une dizaine de jours, Jamieson se lassa aussi, mais pas les deux gros bras, puisque le manège gage - échange de badge continua au point que Zarya ne put plus tous les accrocher à sa veste de sport et qu'elle dût faire un choix quant auxquels arborer.

Apparemment, il ne s'agissait pas forcément des plus beaux, mais plutôt de ceux ayant été remportés au terme des plus épiques duels.

Si la rumeur de ce qui se passait la nuit dans l'atelier s'était répandue ou si la machine à ragots s'était essoufflée, elle n'en savait rien, mais toujours est-il que l'étrange manège finit, au bout d'un petit mois, par faire partie du quotidien - jamais banal - de la base.

Une autre chose qui se fit une place dans son quotidien avec la ténacité d'un rat qui veut accéder à une poubelle particulièrement alléchante fut Jamieson. Le Junker, visiblement ravi d'avoir quelqu'un d'autre que Rutledge sur qui déverser son trop plein d'idées et de pensées, prit l'habitude de passer une ou deux heures par jour à la suivre où qu'elle aille et quoi qu'elle fasse en lui parlant de ce dont « il avait le droit » de ses missions avec Roadhog. Il ne parlait jamais des morts, jamais des destructions - à la limite d'une teinte de flammes intéressante en raison d'un produit chimique - mais lui racontait par le menu et avec une précision parfois effrayante leurs trajets en moto, les paysages qu'il voyait, les animaux qu'il rencontrait, les éventuelles choses qu'il avait mangées, et aussi une quantité assez impressionnante de données météorologiques et climatiques qu'il supposait pouvoir l'intéresser.

C'était lassant, mais aussi touchant. Il lui avait demandé des livres sur le sujet, et lorsqu'elle avait refusé de les lui laisser emporter, il avait passé plusieurs après-midis vautré sur le sol froid de son laboratoire à lire avec peine pendant qu'elle travaillait, des écouteurs sur les oreilles.

L'Australien était intelligent et rusé, mais comme elle l'avait découvert, il était à peine lettré, et ne pouvait lire que très lentement et en articulant tout haut chaque mot, ce qui était un véritable supplice à entendre.

Le laisser lire avait l'avantage de l'occuper, mais il était incapable de le faire en silence. Elle lui avait donc proposé de l'aider à perfectionner sa lecture et il l'avait regardée comme si elle lui offrait la lune. Leur échange était resté gravé dans sa mémoire.

« Tu ferais ça pour moi, flocon de neige ? » avait-il demandé, empli d'espoir.

Elle avait haussé les épaules, ne sachant quoi répondre et il s'était renfrogné, ses sourcils se fronçant en un pli méfiant.

« Pourquoi tu ferais ça ? »

« Parce que je suis gentille ? »

« Pourquoi tu serais gentille avec moi comme ça ? C'est Lieutenant Balai-dans-le-cul qui te l'a demandé ? »

« Non. Je pense que le lieutenant Amari n'est pas intéressée par ton quasi illettrisme dans la mesure où cela n'interfère de toute évidence pas avec vos missions. »

Les sourcils s'étaient encore froncés, mais d'une manière plus perplexe.

« Alors pourquoi faire ça ? »

Elle avait soupiré.

« Parce que ça m'énerve de savoir qu'il y a encore de l'illettrisme dans notre monde. »

Jamieson s'était avachi, un peu misérable.
« Y a pas d'école dans l'Outback. Y en a plus... »

Elle avait un peu hésité, puis avait posé une main sur le bras du Junker, qui l'avait fixée, l'air profondément perdu, comme s'il ne savait pas quoi en faire, puis il s'était secoué comme pour chasser une mouche avant de se redresser.

« Perds pas ton temps, flocon de neige. J'suis un abruti au cerveau grillé par les radiations. T'as mieux à faire. »

Il était parti, la laissant seule et blessée par son geste. Mais elle ne l'était pas restée longtemps. Il était fier, et les gestes de gentillesse lui étaient étrangers : normal qu'il réagisse mal.

Et elle avait réfléchi à une solution. Parce que s'il avait réussi à apprendre suffisamment de notions de physique et de chimie pour devenir le bombeur pyromane qu'il était, il n'y avait aucune raison qu'il ne puisse pas apprendre à lire correctement.

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Le son typique de la démarche de la Russe lui fit poser et éteindre son fer à souder. Secouant la tête, il sourit pour lui-même. Depuis quand laissait-il qui que ce soit d'autre que Jamie le déranger dans son travail ? Mais la femme était une compagnie supportable, agréable même. Pas assez civilisée pour lui faire sentir combien il n'était plus humain et suffisamment calme pour que sa présence soit comme un baume après le chaos constant d'une journée au côté de Jamieson.

Et puis, depuis que Jamie avait trouvé en le Dr Zhou un second exutoire à son inépuisable énergie, il avait beaucoup plus de temps qu'avant pour faire ce qu'il devait auparavant faire pendant les quelques heures de sommeil de son ami. Il pouvait donc bien consacrer ce temps nouveau à une « activité sociale ».

« Hey, Junker ! »

Il grogna une salutation, terminant de ranger ses affaires pendant qu'elle préparait leur table.

Toujours la même, avec toujours les deux mêmes tabourets. Le sien avait une dentelure sur le repose-pied et sa semelle gauche y crochait souvent.

Il s'assura une dernière fois de n'avoir pas oublié un appareil allumé ou une bouteille de solvant ouverte, puis il partit la rejoindre.

« Prêt ? »

Il acquiesça.

« Si je gagne, tu enlèves ton masque. »

Toujours la même demande, nuit après nuit, encore et encore. Elle était tenace. Mais pourquoi ?

« Pourquoi ? »

« Alors le... attends, quoi ? »

Il pouffa alors que les sourcils impeccablement épilés de la Russe s'envolaient.

« Pourquoi ? » répéta-t-il sur le même ton qu'il le faisait avec Jamie quand ce dernier n'avait pas écouté.

« Parce que je veux voir l'homme que j'affronte, pas son personnage public.» répondit-elle comme si c'était la chose la plus évidente au monde.

Il fronça les sourcils, à son tour perplexe. Il ne s'était pas attendu à cette réponse. Plutôt à quelque chose du type « Je veux voir la défaite sur tes traits » ou quelque chose du même acabit, collant mieux au caractère frondeur de son adversaire.

« Pourquoi ? »

La question lui échappa.

Les mâchoires de Zarya se serrèrent, comme si elle tentait de mordre ses paroles.

« Parce que je sais ce que ça veut dire d'avoir un personnage public. Une face caméra. Mais pour savoir qui est Roadhog, j'ai qu'à allumer la télé ou lire les rapports de police. Ce n'est pas lui que j'affronte à cette table, c'est Mako Rutledge. »

« Mako Rutledge est mort. »

Elle pouffa.

« Tu aimerais bien, gros tas. Mais c'est pas si facile que ça de tuer la personne derrière le masque. Je le sais, j'ai assez essayé. »

Par réflexe, il gronda d'un ton menaçant.

Pendant un instant, il tenta de se rappeler quand est-ce que la femme avait tenté de le tuer - à part lors que leur combat dans la toundra -, puis il réalisa qu'elle ne parlait pas de lui, mais d'elle.

Il soupira, puis haussa les épaules. Si ça pouvait la faire passer à autre chose.

« Soit. Si je gagne, c'est toi qui te chargeras de la lessive de Jamieson pour le reste du mois. »

Dans un cas comme dans l'autre, ça lui ferait sans doute des vacances.

« Quoi ?! »

Il grogna, interrogateur. Voulait-elle renoncer au deal ?
Faisant la moue, elle capitula.

« OK. Je gagne, tu enlèves ton masque, je perds, je m'occupe de la lessive du rat d'égout. »

Posant le coude sur la table, il lui tendit la main.

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Le combat fut particulièrement acharné. Il l'était toujours. C'était une chose qu'elle appréciait chez le Junker. Sous ses airs détachés, il ne faisait jamais rien à moitié. Chaque manche était une nouvelle épreuve qu'elle relevait avec délice et douleur. Mais une saine douleur. La douleur d'un combat ardu et bien mené. Une douleur fortifiante.

Elle gagna la première manche, perdit la seconde, manqua de perdre la troisième, mais parvint à renverser la vapeur à la dernière seconde.

Comme à chacune de ses victoires, elle se retrouva un peu étonnée. D'habitude, Rutledge lui tendait le badge mis en jeu : mais là, il leva simplement les mains, faisant sauter, avec un petit clac qui résonna haut et clair, les fermetures du masque.

Les lanières de cuir usé pendaient autour du masque plus maintenu que par la main du Junker.

« Si tu prononces un seul mot, je ferai en sorte que ce soit le dernier. »

Depuis le temps qu'elle passait la moitié de ses nuits dans l'atelier, elle avait fini par décoder certaines des nuances dans le ton en apparence toujours également menaçant de Rutledge. Là, c'était un vrai avertissement.

Elle acquiesça.

Lentement, l'homme baissa le masque. La lumière crue des néons de l'atelier ne lui faisaient pas de cadeau. Les ombres de la lanterne sourde - lorsqu'elle avait tenté de le soigner dans cette tente, en attendant le retour de Mei et de Fawkes avec des médicaments - avait été bien plus charitable.

Les trois longues cicatrices qui barraient son visage de la tempe droite à la mâchoire gauche, comme si un fauve s'y était attaqué, luisaient d'un rouge sombre, le tissu cicatriciel formant comme des remous figés dans la chair. Le sourcil droit était coupé en deux endroits, mais l'œil en dessous avait par miracle été épargné, contrairement à l'arête du nez, qu'il avait épaté et un peu tordu par des coups qui avaient dû le casser plus d'une fois.

La trace la plus basse s'arrêtait juste à la commissure des lèvres larges, celle du milieu descendait presque à la limite de la marque rouge laissée par le bord du masque.

Malgré tout, il devait prendre soin de lui, car c'était à peine si elle pouvait deviner un duvet gris sur ses joues. Elle n'avait pas le droit de parler, mais elle avait le droit de sourire. Mako avait un regard parfaitement assorti à sa personne. Un regard gris sombre, glacial, dur et solide, qui la fixait avec une intensité crue, profondément enfoncé sous deux arcades sourcilières proéminentes, et à peine accompagné de premières rides dans les coins.

Son visage était comme le reste de sa personne. Massif, gras et coriace. Cohérent. Il était cohérent. Pas beau, pas séduisant, mais cohérent. Terriblement cohérent.

« Satisfaite ? »

Sans le masque, sa voix était moins étouffée, plus nuancée, mais pas moins grave.

Elle devina l'éclat de dents massives. Toujours cette même cohérence. C'en était hypnotisant.

Sans vraiment réaliser, elle tendit la main. Il fallait qu'elle touche pour s'assurer que ce n'était pas une illusion. Une poigne énorme emprisonna son avant-bras. Elle réalisa ce qu'elle était en train de faire, mais ne retira pas sa main. Elle avait besoin de toucher ce visage si rationnel, si logique, tellement en harmonie avec le reste de cet être.

L'homme poussa un grognement menaçant qui semblait dire : « Je ne suis pas une bête de foire ». Le regard disait autre chose. Il disait : « Je sais que je suis une bête de foire ».

Elle avait apprit à lire ses expressions sous le masque. Sans le masque, il était presque aussi lisible que Fawkes, qui n'avait aucune barrière entre ses émotions et le monde.

Elle n'avait toujours pas le droit de parler, mais ce n'était pas très grave. Les mots n'avaient jamais vraiment été son fort. Les gestes étaient plus faciles et plus clairs.

Sans retirer sa main, elle tendit l'autre, attrapant celle toujours posée sur le masque du Junker.

Elle dut tirer un peu pour qu'il accepter de bouger, puis elle guida sa main jusqu'à sa propre tempe, et à la cicatrice en forme de croix qui s'y étalait.

Sans le quitter des yeux, avec son index, elle lui fit suivre la plus longue des deux marques, celle qui partait du haut de son front jusqu'au haut de sa pommette, prenant le temps de s'arrêter un peu à l'endroit où son sourcil était tranché et au coin de sa paupière, là où la lame de l'omnic avait failli crever son œil. Elle recommença avec la plus courte, celle qui lui aurait coûté son autre œil si elle n'avait pas été à cet instant clé jetée au sol par une explosion un peu trop proche.

Elle lâcha ses doigts au-dessus de son nez. L'immense main du Junker resta là, suspendue, lui bouchant la vue, puis lentement, il suivit en sens inverse le tracé de ses cicatrices.

Il la fixait sans la voir. Elle sourit tristement. Elle connaissait ce regard. Le regard d'un soldat blessé qui se découvre dans la glace. Qui découvre qu'il ne sera plus jamais pareil. Que celui qu'il était avant la guerre est resté quelque part sur le champ de bataille, au milieu des cadavres. Ce regard, elle l'avait vu. Dans le petit miroir des toilettes de son baraquement, si longtemps auparavant. Elle s'était habituée à son nouveau visage, l'avait maquillé, l'avait sublimé, l'avait fait sien. Mako l'avait juste enterré sous un masque de cuir puant. Son visage, celui qu'il avait l'habitude de voir, était posé sur la table à côté d'eux, et pourtant, les traits mutilés qui lui faisaient face étaient tellement plus cohérents, tellement plus naturels. Tellement parfaits, à leur manière.

La poigne qui l'emprisonnait se relâcha, et elle n'eut qu'à se pencher un peu pour le toucher du bout des doigts. La peau était chaude, épaisse, un peu poisseuse et moite de sueur. Ni douce ni rêche, mais parfaitement réelle. Le tissu cicatriciel était fin, tendu, lisse et plissé à la fois, comme le sien. Elle suivit lentement, religieusement chacune des trois lignes. De haut en bas, mais arrivée au bout de son tracé, elle ne baissa pas la main et très doucement, très prudemment, comme pour demander la permission, elle laissa sa paume venir se nicher le long du contour de la mâchoire.

Le regard de l'homme ne changea pas. Une méfiance calme, comme un volcan qui couve, et pourtant elle sursauta, ravalant avec peine une petite exclamation alors qu'il bougeait imperceptiblement, instinctivement pour s'appuyer un peu plus contre sa main.

Elle faillit encore une fois ouvrir la bouche, se rattrapant de justesse. Puis elle fronça les sourcils en un pli interrogateur, tourna un peu la tête en direction de l'horloge numérique enchâssée dans le mur au-dessus de la porte de l'atelier, puis récupéra la main du Junker qui était revenue se poser sur son masque, mais qui cette fois suivit la sienne sans problème. Et elle la posa sur sa joue en un miroir de la sienne. Il comprit sa question muette.

« Trop longtemps. »

Les mots brisèrent le charme. Elle retira sa main tandis qu'il récupérait son masque.

« Tu n'es pas obligé. »

Il s'arrêta, la pièce de cuir dissimulant déjà la moitié supérieure de son visage.

Les lèvres esquissèrent un sourire.

« Je sais, mais si je ne le remets pas, tu n'auras plus rien à demander à l'avenir. »

Les sangles furent refermées avec une aisance née de l'habitude.

Elle acquiesça en souriant.

« Moi qui avais presque fini ma collection de badges boule de billard. » plaisanta-t-elle.

Il ricana alors que les filtres du masque se remettaient en marche, emplissant l'espace de leur son familier.

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Mei s'était creusé la tête, et la réponse lui était venue lors d'un examen de routine avec le docteur Ziegler. La doctoresse venait de lui annoncer que ses analyses de sang étaient parfaitement normales et lui avait, comme à chaque fois, demandé comment allait le moral. Comme à chaque fois, elle avait répondu que ça allait. Et comme à chaque fois, la Suissesse avait souri avec douceur.

« J'ai aussi un degré en psychologie, Mei, et je suis dans tous les cas tenue par le secret médical. Si vous avez besoin de parler, je suis là. »

Elle avait acquiescé, plus préoccupée par l'idée qu'elle venait d'avoir que par autre chose.

« D'accord, d'accord. Mais j'aimerais vous demander autre chose, Docteur. »

« Je vous écoute, Mei. »