La princesse lui avait tendu sa tablette pour qu'il y lise un truc. Il avait essayé, mais c'était trop compliqué. Trop de mots, des graphiques. Ça lui donnait mal à la tête. Il lui rendit la machine.
« Explique-moi. »
« C'est des statistiques sur le nombre de morts lié au trafic d'armes au Canada. Ça dit que depuis que M. Rutledge et toi avez commencé à travailler pour Overwatch il y a six semaines, cinq-cents (elle vérifia le chiffre exact), non, cinq-cent dix-huit personnes sont encore en vie grâce à vous. »
Il éclata de rire. Ça ne faisait aucun sens. Ils ne sauvaient personne. Ils détruisaient plein de choses et tuaient plein de gens. Il le lui dit.
« Je sais... mais... mais en faisant ce que vous faites, vous avez sérieusement entravé le trafic d'armes et il y a eu moins de fusillades, moins de règlements de comptes, moins de meurtres. Je sais que... vous tuez des gens, et que le Soldat 76 et Shrike font pareil, mais... en les tuant, vous en sauvez d'autres. Beaucoup d'autres. Parmi eux, il y a sûrement des criminels, mais aussi des dizaines, non, des centaines d'innocents ! » bafouilla l'Asiatique.
Il prit le temps de digérer ses mots. De s'assurer qu'il avait tout bien compris et que son cerveau ne mélangeait pas tout. Il fallait qu'il s'en assure.
« Attends, princesse ! Attends. Tu veux dire que parce qu'avec Roadie, on fait sauter des trucs, y a des gens qui devraient être morts et qui sont toujours en vie ? »
« Exactement. »
« Donc, parce qu'on a fait sauter des trucs, ils sont toujours là ? »
« Oui, Jamieson. »
« Donc on leur a sauvé la vie ? »
« Oui ! C'est ce que j'essaie de t'expliquer. Les statistiques ne mentent pas. En six semaines, vous avez sauvé des centaines de vies ! En six semaines, Jamieson, vous avez sauvé des centaines de vies alors que les agents « officiels » d'Overwatch n'y parvenaient pas. »
Les mots semblaient se presser dans sa tête, s'emmêler.
« Parvenaient... quoi ?! »
« Le lieutenant Amari m'a expliqué que ça fait des mois qu'Overwatch collabore avec les autorités canadiennes, sans arriver à rien de probant. Les statistiques n'ont commencé à bouger que depuis qu'elle vous a mis sur le coup. »
Non. Définitivement, il n'avait pas mal compris. Il eut le vertige. Rien, jamais, ne l'avait préparé à ça. Il se laissa tomber au sol, arrachant un cri horrifié à la princesse.
« Jamieson, qu'est-ce qu'il se passe ? »
« On est des héros, flocon de neige. Roadie et moi, on est des putains de héros. Des héros comme dans les histoires. On est des putains de héros de l'ombre... Comme dans les histoires. Tout le monde croit qu'on est les méchants, mais on est des héros. » bafouilla-t-il, fixant le sol devant lui sans le voir.
Elle s'accroupit à côté de lui et lui tapota maladroitement l'épaule.
Il tourna la tête pour la regarder dans les yeux.
« Ça fait quoi un héros ? »
Elle rit.
« Je n'en sais rien, Jamieson, je n'en suis pas un. »
Il fronça les sourcils.
« Bien sûr que si ! »
Elle rit encore, un peu gênée.
« Mais non. Je suis juste climatologue. Je suis connue dans mon domaine, mais je ne suis pas une héroïne. Et c'est très bien comme ça. Je laisse volontiers ça à Mlle Oxton ou à M. Reinhardt » répliqua-t-elle modestement.
Il se renfrogna encore plus. Quelque chose clochait dans sa logique. Se mordillant le pouce, il tenta de trouver la faille dans son raisonnement. Finalement, il la trouva, et se redressa avec une petite exclamation.
« Aha ! T'as tort, flocon de neige. Et tes statistiques le prouvent ! Tu m'as dit qu'elles disent que parce que Roadie et moi, on bosse pour Miss Balai-dans-le-cul, y a cinq-cents péons qui sont en vie alors qu'ils devraient pas. Si t'as pas menti. T'as pas menti, hein ? (Elle fit non de la tête.) Donc, si t'as pas menti, ça veut dire que si on était pas là, ils seraient tous morts. Or qui a fait qu'on soit là ? (Il ménagea un instant de suspens pour l'effet.) C'est toi. C'est pas moi, c'est pas Roadie, c'est pas Miss Balai-dans-le-cul ou la Ruskoff. C'est toi et seulement toi. Et donc... conclusion logique : tu as sauvé ces gens. Chacun d'entre eux te doit la vie. T'es aussi un héros. OK, un peu moins que Roadie et moi, parce que c'est nous qui avons fait le boulot - enfin surtout moi - mais quand même ! Tu leur a sauvé la vie. Indirectement. Mais sans toi, y aurait pas de jolies statistiques, princesse » expliqua-t-il joyeusement.
Lorsqu'il se retourna, l'Asiatique était toujours accroupie là où il était précédemment, le fixant avec de grands yeux humides. Son exaltation retomba immédiatement.
« Pardon, flocon de neige ! Pardon. Pleure pas, s'il te plaît. J'voulais pas te fâcher.» paniqua-t-il, agitant les mains en l'air dans une vaine tentative d'en faire quelque chose de constructif.
Elle renifla en se redressant et s'essuya d'un revers de manche.
« Je ne pleure pas, Jamieson. »
« J'suis positivement sûr du contraire, princesse. Qu'est-ce que Jamie l'abruti a encore dit ? »
« Je ne pleure pas, promis. » mentit-elle, essuyant encore ses yeux. « C'est juste que... je crois que... que j'avais vraiment vraiment besoin d'entendre ça. »
« Quoi ? D'entendre quoi ? Que t'es aussi un héros ? »
Elle opina avec un reniflement pitoyable.
Il voulait l'aider. Il en avait vraiment envie, mais ne savait pas comment. Comment faisaient les gens normaux ?
Il tendit la main, hésitant, et l'approcha de son épaule, lentement, qu'elle puisse s'éloigner si elle ne voulait pas qu'il la touche.
Elle ne bougea pas alors qu'il posait la main sur son épaule et serrait un peu. Doucement, pour ne pas lui faire mal.
« Hey, flocon de neige. (Il attendit qu'elle le regarde en face pour poursuivre.) T'es stupide. »
L'incompréhension totale qui passa dans son regard le fit éclater de rire.
« T'es stupide. Vraiment très très stupide. Comment tu dis déjà ? Une, heu... Baicha ? »
« Báichī.» le corrigea-t-elle automatiquement.
« Ouais, c'est ça une boichi. »
Elle le fixait toujours, l'air perplexe. Incertaine. Fragile.
« Regarde. Là.» Il tapota le badge cousu sur la manche de son pull.
Elle baissa le nez.
« Quoi ? »
« Ce truc là. Ce petit machin tout moche. Pourquoi tu crois que t'as le droit de le porter et pas moi, ou Roadie, ou la Ruskoff ou les deux Espagnoles de la cantine ? »
« C'est le badge d'Overwatch. Seuls les agents peuvent le porter. »
« Exactement. Ça veut dire que t'es un agent d'Overwatch. »
« Je suis juste climatologue. »
« C'est pas ce que dit ce poster - très moche d'ailleurs - ni celui-ci.» protesta-t-il, lui désignant deux des grandes affiches un peu défraîchies qui décoraient depuis leurs cadres le couloir dans lequel ils se trouvaient.
Elle les regarda longtemps, ravala un sanglot, se releva puis fit à la fois la chose la plus logique possible, et la plus inattendue. Elle lui colla un douloureux coup de poing dans la clavicule, puis se jeta à son cou en émettant des petits bruits à mi-chemin entre les pleurs et l'insulte en chinois.
Il gronda de douleur, puis ricana bêtement, ne sachant toujours pas quoi faire de ses bras, qu'il finit pas enrouler maladroitement autour d'elle.
« Aha, pis si ça t'suffit pas, flocon de neige, à titre totalement personnel, t'es mon héros à moi. Un tout petit héros bridé qui dit plein de gros mots que j'comprends pas. »
Elle se figea un instant, lui colla un autre coup de poing, beaucoup plus gentil, puis se détacha de lui, et eut un petit rire.
« Jamieson ? »
« Oï ? »
« Tu es un abruti. »
« J'sais.» rit-il de bon cœur.
Le silence retomba, durant un peu trop pour être confortable. Mei se dandina un peu devant lui.
« Tu es souvent un abruti... mais des fois... tu es la personne la plus sage que je connaisse. »
A son tour, il se tortilla, mal à l'aise. Qu'était-il censé répondre ?
Elle ne sembla pas se formaliser de son absence de répondant.
« Et... et comme ami... »
« J'sais... j'sais... y a pas pire ! » ricana-t-il avec un petit geste négligent de la main.
Elle eut l'air horrifié.
« Non ! Au contraire ! Tu es... exceptionnel ! Je veux dire... comme être humain... heu... ben... Oui, t'es nul des fois – souvent... Mais comme ami... M. Rutledge a beaucoup de chance... et moi aussi... »
Il se figea en plein milieu d'un geste, comme frappé par la foudre.
« Jamieson ? »
Il lui fallut quelques secondes et toutes ses forces pour mettre assez d'ordre au dedans de lui pour articuler quelque chose.
« Ouais, c'est moi. »
« Tout va bien ? »
Il connaissait la bonne réponse à sa question, mais là, tout suite, elle lui échappait.
« On est amis ? » bafouilla-t-il à la place.
« On ne l'est pas ? » répliqua-t-elle, dubitative.
Mais ce n'était pas une réponse, ça ! C'était une question ! Il sentit la colère monter et se perdre au milieu du reste de ses émotions conflictuelles.
Il n'arrivait pas à réfléchir. Trop d'idées, trop de pensées, trop d'émotions. Tout arrivait en même temps et lui échappait sans cesse.
Machinalement, il plongea la main dans sa poche, s'accrochant au cube de métal qui était devenu un des éléments clés de son quotidien. Le cube qui l'aidait à se concentrer d'habitude, mais là, ce n'était pas assez. Pas assez de sensations pour forcer son cerveau à se calmer. Toujours trop d'espaces vides pour divaguer. Une mine aurait été parfaite pour l'occuper, mais il n'en avait pas.
Impossible de réfléchir comme ça. Il lui fallait quelque chose sur lequel se concentrer.
« Mei ? »
L'attention de l'Asiatique fut tout entière sur lui. Il n'utilisait son prénom que dans les circonstances les plus graves.
« J'peux t'prendre dans mes bras ? »
Elle ne comprenait pas pourquoi, c'était évident, mais elle écarta les bras. Il la serra contre lui, se concentrant là-dessus. Sur la pression de son corps contre son torse. Sur son odeur et le rythme de sa respiration. Sur le retour sensitif de sa prothèse, légèrement dissonant des sensations de sa main de chair. Sur la texture du tissu de son pull, avec une zone un peu râpée, là dans le dos, et la manière dont le fait qu'elle soit contre lui collait ses propres vêtements contre son corps. C'était assez. Assez de sensations, assez de stimuli. Il pouvait réfléchir. Réfléchir à une chose à la fois.
« On est amis. » statua-t-il, l'esprit enfin clair.
Elle acquiesça, quelque part contre son torse, mais ne bougea pas. Il ne la relâcha pas. C'était tellement reposant. En se concentrant sur sa présence, pendant un instant béni, il pouvait ne penser qu'à une seule chose. Pendant un instant béni, son cerveau n'était plus en ébullition. Pendant un instant béni, il y avait presque du silence dans sa tête. Le silence à la place du bruit incessant de ses pensées. Pas de bruits plus forts, pas d'explosions pour les couvrir, mais un vrai silence. C'était ça, être normal ? Ne pas penser à mille choses en même temps ?
Il dut retenir un gémissement frustré. C'était tellement, tellement bon. A regret, il s'écarta de la petite Chinoise qui se recoiffa - en vain, au vu de la longueur de ses cheveux sur lesquels scintillait la broche qu'il lui avait offert, renvoyant la lumière des néons. Il devrait peut-être réfléchir à une bombe utilisant le composé cryogénique de la princesse. Oui, une arme biphase, projetant d'abord des éclats de glace partout, puis une charge lumineuse... du magnésium peut-être... pour éblouir les ennemis et les désorienter. Ça pourrait être bien. Mais il faudrait qu'il se fabrique quelque chose pour se protéger. Roadie avait les verres de son masque, mais pas lui. D'ailleurs, il devrait aussi terminer les croquis de son propre masque à gaz. Ça pourrait être utile un jour d'avoir aussi un respirateur. Quitte à se faire un masque, autant le faire assorti à celui de Mako. Du cuir orange peut-être ? Ou jaune. Et en forme d'animal. Pas de cochon. Il n'était pas trop cochon. Et Roadie risquait d'être jaloux. De coyote ? Ou de rat ? Oui, de rat, pour aller avec son nom de scène. Il faudrait réfléchir à faire quelque chose de bien avec les oreilles.
Il gémit. Le silence était définitivement fini. Retour à la normale. Il se sentit soudain épuisé. Maintenant qu'il y pensait, en terme d'arme biphase, il y avait peut-être aussi quelque chose à faire avec l'anesthésiant qu'utilisait Shrike dans son fusil (1).
« Jamieson ? »
« Hein ? »
« Tu m'as écouté ? »
« Nah. »
« C'est bien ce que je me disais. »
Il se força à se concentrer sur elle.
« Maintenant, j't'écoute. »
L'Asiatique rougit un peu et tenta de mettre derrière son oreille une mèche qu'elle n'avait plus.
« Ce soir, Mlle Oxton organise la projection d'un film. Je pensais y aller. M. Rutledge et toi, vous devriez venir. »
« Un film ? »
« Oui, c'est un film d'action. Je ne sais plus lequel. »
« Oh... Je vais demander à Mako. Mais, heu... il y aura d'autres gens, non ? »
« Logiquement, oui. »
« T'es sûre qu'ils seront d'accord ? »
Le regard de la femme se fit soudain dur et froid.
« Vous avez le droit d'être là. Si quelqu'un y trouve quelque chose à redire, qu'il vienne me l'expliquer en face ! »
Il ne put s'empêcher de rire. Il ne se considérait pas comme spécialement courageux, mais il voulait bien voir qui pourrait l'être assez pour s'opposer à la reine des glaces lorsqu'elle était ainsi.
« J'promets rien pour Roadie, mais compte sur moi ! »
Son sourire lui fit chaud au cœur.
Il s'éloigna, agitant la main en signe d'au-revoir.
« A plus tard, Jamieson. »
« Oï ! »
.
L'accueil réservé aux deux Junkers n'avait pas été exactement chaleureux, mais personne n'avait eu le culot d'ouvertement objecter. On avait plus ou moins poliment prié Jamieson de se la fermer après à peine dix minutes de film, et il avait terminé la séance la tête coincée sous le bras de Rutledge qui le bâillonnait d'une main, l'autre tranquillement posée sur son ventre titanesque, mais en dehors de ça, il n'y avait pas eu d'incident.
Le film terminé, tout le monde s'était égaillé, et Zarya - qui était aussi venue de son côté - lui avait suggéré un verre à la cafétéria, ce que les Junkers avaient accepté de bon cœur bien qu'elle ne les aient pas invité. Ils avaient ainsi eu l'occasion de découvrir que Jamieson n'avait pas dû voir le même film qu'eux, au vu du récit qu'il en faisait, et que Rutledge, sans en avoir l'air, avait une certaine culture cinématographique. Sans doute un peu datée, mais néanmoins assez pointue.
A la mention de l'antiquité cinématographique qu'était « Le cuirassé Potemkine », Zarya s'était lancée dans une longue diatribe sur les gemmes méconnues du cinéma russe, et avait fini par conclure sur la nécessité de leur préparer une rétrospective des meilleurs films produits par son pays depuis l'invention du cinématographe. Ce qui promettait beaucoup d'heures d'ennui devant des films mal sous-titrés, s'ils étaient seulement sous-titrés. Rutledge semblait intéressé, Jamieson pas du tout, et bien qu'elle n'ait pas le cœur de clairement dire non à son amie, Mei ne se sentait guère tentée par l'expérience.
Vers minuit, elle décida qu'il était temps d'aller se coucher, et elle laissa les deux Junkers écouter Zarya leur expliquer en quoi les films d'action russes étaient infiniment plus réalistes que leurs pendants hollywoodiens.
Il était tard, et elle était censée partir en mission en Inde le lendemain pour aller mesurer concrètement la pollution des sols dans le désert du delta du Gange, et pourtant le sommeil ne venait pas. Ce n'était pas exactement une insomnie. Elle n'avait juste pas sommeil. Plutôt que de contempler le plafond sans rien faire, autant mettre ce temps à profit. Pour réfléchir, par exemple. A certaines choses qu'elle esquivait soigneusement depuis des semaines, entre autres.
J'ai écrit ce passage en m'inspirant de mon quotidien. Pendant que je relis ce chapitre, je pense aux personnages d'une éventuelle futur fanfic crossover avec des wraiths (Stargate : Atlantis), entrant dans un temple yautja (Alien vs Predator), ainsi qu'aux prochains chapitres de mes autres fanfics en cours, mais également au fait que j'ai encore un bout de gâteau vieux de deux jours à la cuisine et qu'il va falloir que je le mange vite, et aussi que demain, je dois faire le ménage et que je n'en ai pas envie, et que je dois aller faire les courses, mais que j'ai la flemme et que j'ai très envie d'écrire, mais priorité aux courses à cause des horaires des magasins, et que j'espère que ma peinture sera sèche d'ici demain, pour pouvoir continuer à rénover la salle de bains, et... et tout ça avec de la musique dans les oreilles pour essayer d'occuper un peu de bande passante. Oui, mon fidget cube à moi, c'est mes fanfics.
