Le sous-continent indien avait toujours été une contrée chaude, mais le réchauffement climatique ne lui avait pas fait de cadeau. Un demi-siècle plus tôt, le Gange était un immense fleuve entouré de jungle et de terres agricoles riches parsemées de cité populeuses. A présent, la rivière sacrée hindoue n'était plus qu'un pauvre ruisseau entièrement canalisé afin d'éviter que les rayons sans pitié du soleil ne le fassent complètement s'évaporer.

Il existait encore des oasis de verdure dans le vaste pays, mais ce qui avait été un sublime delta verdoyant n'était plus qu'un vaste désert. Le désert du delta du Gange. Une immense étendue de boue contaminée craquelée et d'ordures qui ne se décomposaient plus. Une catastrophe naturelle figée sous un soleil de plomb. Aux quatre coins de la planète, le monde était devenu meilleur mais, et Mei était bien placée pour le voir, nombreux étaient les endroits oubliés dans cette grande marche du progrès. Il y avait eu des villes ici autrefois. Ses habitants les avaient fuies bien longtemps auparavant, préférant se réfugier dans les bidonvilles qui ceinturaient toutes les grandes cités massées au nord-ouest et venant ainsi grossir leur population déjà trop nombreuse.

Elle avait dû emprunter des vols commerciaux pour venir, la navette Orca ayant été requise ailleurs. Gibraltar-Madrid, Madrid-La Mecque, La Mecque-New Delhi, New Delhi-Calcutta. Une longue suite de correspondances de plus en plus cahoteuses qui l'avait laissée vidée et agitée en même temps.

L'aéroport de Calcutta avait été beau, mais il était depuis au moins vingt ans en grand besoin de rénovation. Partout du marbre craquelé, des barres de chantier installées des années plus tôt en une mesure provisoire – et depuis devenue définitive - de soutenir le toit que les pylônes sculptés ne supportaient plus et, au milieu de tout ça, installés à même le sol devant les rideaux de fer des boutiques prestigieuses dont il ne restait plus que des logos défraîchis, des dizaines de vendeurs de bouteilles d'eau, de fruits, de pâtisseries et autres cartes de la région.

Les services de douane n'avaient même pas été une formalité. Comment un pauvre garde dans une guérite de guingois aurait-il pu vérifier les visas des quelque trois-cents passagers fraîchement débarqués ? Coincée entre un homme portant turban et moustache et une mère de famille tâchant de ne perdre aucun de ses quatre enfants dans la foule, Mei avait été charriée jusqu'à la sortie de l'aéroport sans pouvoir y faire grand-chose.

Un peu désorientée, elle se retrouva soudain seule sur un trottoir en béton brûlant devant lequel filaient des tuk-tuk à lévitation et autres bus navettes aux flancs peints de toutes les couleurs.

« Docteur Zhou, bienvenue en Inde ! » la salua un homme au teint hâlé et au sourire rayonnant vêtu d'un uniforme blanc et violet.

« M. Korpal, je suppose ? Enchantée. » répondit-elle, infiniment soulagée de le voir s'approcher d'elle.

Elle lui tendit la main.
« Sanjay Korpal, lui-même. Je vous remercie d'être venue si vite, Dr Zhou. » sourit-il, lui rendant sa poignée de main avec douceur mais fermeté.

« Pas de problème. C'est vous qui allez me servir de guide ? » demanda-t-elle, s'essuyant le front.

Il devait faire presque cinquante degrés. Comment faisait-il pour ne même pas transpirer, impeccable dans son bel uniforme à manches longues, alors qu'elle dégoulinait dans sa chemise fine ?

L'homme rit, d'un rire communicatif qui la fit se sentir plus légère.

« Seulement jusqu'à nos bureaux. Je ne vous serais malheureusement pas très utile sur le terrain mais je vous rassure, vous ne serez pas lâchée toute seule. Quelqu'un de plus compétent que moi vous accompagnera. »

Elle acquiesça, tâchant d'ignorer la vague boule d'angoisse au creux de son estomac. C'était sa première grosse mission depuis la Sibérie. Il fallait qu'elle se calme et qu'elle réagisse rationnellement. Les chances qu'une catastrophe se reproduise étaient infinitésimales.

Korpal lui fit signe de le suivre, offrant de porter son sac, et après avoir décliné sa proposition, Mei lui emboîta le pas jusqu'à une voiture de fonction délicieusement climatisée.

« Et le reste de mes bagages ? » demanda-t-elle alors que l'omnic chauffeur demandait l'autorisation de démarrer.

« Kal-5, ici présent, a été les chercher. Ils sont dans le coffre.» répondit l'homme, désignant le robot du menton.

« Merci, Kal-5. »

« C'est un plaisir, Madame. » répondit ce dernier, faisant démarrer la voiture qui accéléra en douceur, glissant silencieusement sur son champ antigravitique.

Korpal avait un don étrange. Celui de rendre le silence confortable. Elle se surprit bientôt à regarder le paysage par la fenêtre.

Calcutta. La ville était noire de monde et Kal-5 devait zigzaguer dans un véritable chaos de véhicules en tous genres et à tous degrés de décrépitude. Des grands bâtiments coloniaux construits presque deux siècles plus tôt, il ne restait plus que l'ossature, sur laquelle s'étaient greffés des bâtiments plus récents, construits plus ou moins professionnellement selon les besoins et la richesses des occupants. Partout des affiches au néon criardes, des câbles électriques, des panneaux vantant les mérites d'un gourou ou d'une nouvelle crème éclaircissante, et dans le moindre recoin laissé libre, un portrait richement encadré ou une statue habillée et ornée de colliers de fleurs d'une quelconque divinité. Omniprésents entre les passants affairés, des singes et des vaches aux grandes cornes souvent décorées de fleurs ou de peintures vives fouillaient les ordures. Misère et prospérité, vulgarité et raffinement, sérénité et empressement. La ville semblait être un immense paradoxe vivant.

« En Inde rien ne fonctionne mais tout marche. »

« Pardon ? »
« En Inde rien ne fonctionne mais tout marche. Mon père disait souvent ça. » expliqua Korpal. « Je trouve que ça résume bien le pays. Vous ne trouvez pas, Dr Zhou ? »
« Heu... Oui, sans doute. »

La voiture ralentit, puis s'arrêta, immobilisée par un bus qui bouchait toute la rue, un de ses disques de lévitation de toute évidence en panne.

Avec curiosité, elle observa la scène. Les conducteurs qui klaxonnaient furieusement, les badauds curieux arrêtés sur le côté et la foule de plus en plus nombreuse de ceux qui essayaient de trouver une solution. En moins de cinq minutes, le bus s'ébranlait lentement, un tuk-tuk à lévitation attaché en guise de roue de secours avec des chaînes, des cordes et même une section de câble électrique sortie d'elle ne savait où.

Une fois le mastodonte proprement garé sur le bord de la route, la circulation démentielle reprit en un instant son cours et la voiture repartit.

« Vous voyez ? » demanda Korpal avec un sourire en coin.

« Oui. C'est très impressionnant. » acquiesça-t-elle.

Comment développait-on un tel sens pratique ? Un tel sens de l'improvisation ?

Comme s'il avait lu ses pensées, l'homme fit la moue. Ce devait être dur de voir toute cette misère au quotidien.

« C'est impressionnant, mais aussi désespérant, Dr Zhou. Ne vous méprenez pas, j'adore mon pays. L'Inde pourrait être le plus bel endroit du monde, j'en suis convaincu, mais malheureusement, ce n'est qu'un affreux bourbier dans lequel étouffe toute la grandeur qui pourrait en émaner. Regardez tous ces gens. Pouilleux, incultes et sales. Ils se content de chercher leur nourriture au jour le jour et de faire beaucoup trop d'enfants. A part la pilosité - et encore - je ne vois pas ce qui les différencie de macaques qui pullulent dans nos rues. » soupira-t-il, fixant d'un regard mélancolique une femme en sari misérable qui baignait son bébé dans une cuvette à même le trottoir (1).

La sympathie qu'elle ressentait pour l'homme disparut d'un seul coup.

« Ces gens, je suis sûre que si on leur laissait le choix, ils ne vivraient pas ainsi .»
L'homme tourna son regard vers elle, méditatif.

« Vraiment ? J'en doute, Dr Zhou. Mon entreprise, Vishkar, consacre des fonds non négligeables à l'aide aux populations démunies. Nous réhabilitons les bidonvilles. Leur offrons des habitations salubres, des écoles, des hôpitaux, et pourtant la plupart de ces gens préfèrent retourner à leur crasse. »

« Peut-être n'utilisez-vous pas la bonne méthode ? »
Quelque chose de glacial scintilla dans le regard de l'Indien.

« J'ignorais que vous possédiez également un degré en sociologie, Dr Zhou. »

« Je n'en ai pas, mais... »

« C'est bien ce que je pensais. Vous devriez peut-être vous contenter de donner votre avis dans votre domaine d'étude, Docteur, vous ne croyez pas ? »
Confuse, elle baissa les yeux.

« Oui, bien sûr, désolée. » bafouilla-t-elle.

Le silence retomba lourdement, alors qu'il se retournait pour contempler le paysage qui défilait.

Pourquoi s'était-elle excusée ? Fronçant les sourcils, elle regarda par la fenêtre la grande tour blanche de laquelle ils semblaient s'approcher.

Pourquoi s'être excusée ? Elle n'avait rien dit de mal et n'avait pas été malpolie. Elle se sentit furieuse et honteuse tout à la fois d'avoir été manipulée par l'homme, qui ne lui avait à présent plus rien de sympathique.

Le trajet dura encore une bonne demi-heure, puis enfin Kal-5 immobilisa la voiture devant les portes de verre de la grande tour blanche aux couleurs de Vishkar Corporation.

« Votre voyage a dû vous épuiser, Dr Zhou. On a préparé une chambre à votre attention » annonça comme si de rien n'était Korpal alors que l'omnic lui ouvrait la porte.

Elle fixa l'homme, les yeux ronds. Comment pouvait-il parler si poliment alors qu'un instant plus tôt, un lourd silence régnait dans la voiture ?
« Ne vous en faites pas, on va s'occuper de vos bagages, venez. » l'invita-t-il à le suivre.

Elle lui emboîta mécaniquement le pas, et se laissa guider jusqu'à une véritable suite au cinquante-deuxième étage de l'immeuble.

« Désirez-vous manger quelque chose ? Nous avons un chef new-yorkais qui fait des burgers sublimes. » suggéra-t-il, attrapant une télécommande qui, sur simple pression d'un bouton, transforma un pan entier de mur en écran géant affichant des paysages idylliques entre deux clips promotionnels de l'entreprise.

Il coupa néanmoins le son.

Elle fixa l'homme, perplexe. Son comportement lui échappait. Son ventre gargouilla et elle se rappela qu'il lui avait posé une question.

« Oui, volontiers. »
« Fantastique ! Un plateau va vous être monté. Reposez-vous, le briefing pour votre mission est agendé à cet après-midi. » ajouta-t-il avec enthousiasme, posant la télécommande.

Elle le regarda s'approcher de la porte. Il émanait de lui une telle aura de sympathie qu'elle se mit à douter de sa mémoire. Est-ce qu'elle n'avait pas rêvé l'échange dans la voiture ?
« A plus tard, Dr Zhou. Et merci encore d'être là. » la salua-t-il.

« ...A plus tard. » répondit-elle mécaniquement.

Quelque chose lui échappait, et ça la rendait vaguement nauséeuse.

La porte se referma en silence et elle se retrouva seule. Son premier geste fut d'éteindre l'écran. Le second, de prendre sa trousse de toilette dans son sac et de se diriger vers la douche.

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Le bureau en penthouse dominait toute la ville, offrant une vue unique à trois-cent soixante degrés de Calcutta, sa grandeur et sa décadence.

D'un clic, Korpal changea de caméra. Enroulée dans une serviette brodée de l'insigne de Vishkar, la petite Chinoise grignotait les frites accompagnant le burger qui venait de lui être apporté.

S'il avait insisté pour aller lui-même chercher la femme, ce n'était pas pour rien. Overwatch. Il fallait qu'il juge de la puissance de l'organisation. De son potentiel aussi. Elle pouvait être autant un utile allié qu'une très gênante épine dans le pied. L'analyse environnementale indépendante demandée par le gouvernement indien avait été une parfaite excuse pour prendre contact avec l'organisation renaissante, afin de tâter le terrain.

Trois coups sur la porte vitrée de son bureau lui firent lever le nez. Il jeta un dernier regard satisfait à son écran. Pour l'heure, la petite femme rondelette n'avait rien fait laissant supposer qu'elle était là pour autre chose que pour analyser de la poussière contaminée.

Il éteignit l'écran et se leva.

« Entrez, Satya. »

« M. Korpal, bonsoir. »

« Prenez place. » l'invita-t-il.

Elle obéit, lissant maniaquement le pantalon de son uniforme avant de fixer un point quelque part sur son front, attendant qu'il prenne la parole.

Il se réinstalla avant de commencer à parler.

« Merci d'être venue, Satya. Je voudrais que nous préparions le briefing de tout à l'heure. »

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Une douche, un bon repas - Korpal n'avait pas menti sur les capacités du chef cuisinier - et une sieste lui avaient fait beaucoup de bien. Lorsque le téléphone sonna, Mei était en pleine forme.

Au bout du fil, une voix féminine lui demanda si elle était prête. Dix minutes plus tard, Korpal toquait à sa porte. Tout en discutant gracieusement de tout et de rien, il l'escorta jusqu'à un immense bureau au dernier étage de la tour, puis l'invita à s'asseoir autour d'une grande table oblongue en verre.

Elle obéit, se sentant toute petite et un peu perdue dans le grand fauteuil en cuir bleu identique à la dizaine d'autres qui entourait le large plateau de verre.

L'homme s'installa à une des extrémités de la table, dos au grand bureau qui dominait toute la pièce depuis son piédestal.

« Mlle Vaswani va bientôt nous rejoindre. Mais laissez-moi en attendant vous présenter notre nouveau projet : Idealia.» proposa-t-il, appuyant sur le bouton d'une télécommande qu'elle n'avait pas vue auparavant, faisant se déployer un hologramme au milieu de la table.

En belles lignes bleues, tournait lentement sur elle-même l'image d'une ville toute en tours élancées et en jardins luxuriants.

« Utopea et ses nombreuses sœurs l'ont prouvé : grâce à la technologie de photoformation que nous avons brevetée (2), Vishkar est en mesure de bâtir dès aujourd'hui les villes de demain. Jusqu'à maintenant, nos projets se sont toujours intégré à des villes déjà existantes, soit en venant s'ajouter aux quartiers déjà présents, soit en remplaçant ceux devenus insalubres. Intégrer une ville de lumière à une cité souvent plus que centenaire pose ses propres défis, mais aujourd'hui, nous sommes prêts à en relever de nouveaux, ce en construisant une ville là où il n'y a rien. » expliqua-t-il, tandis que l'hologramme accompagnait ses paroles par un travelling arrière jusqu'à montrer une vue spatiale du désert du delta du Gange, au milieu duquel scintillait comme un joyau le petit point d'Idealia.

Il fallait bien le reconnaître, l'homme savait vendre son produit.

« Avec Idealia, nous voulons autant créer un nouveau centre urbain moderne et prospère que réhabiliter un écosystème ravagé par les inconséquences des générations précédentes. » poursuivit-il, la projection montrant à présent les portions de jardins-jungles censés jalonner la ville.

Détournant les yeux du spectacle scintillant, Mei fixa l'homme de l'autre côté de l'hologramme.

« Ce projet à l'air grandiose. Mais je ne suis pas là pour vous aider à le construire. Je suis là pour analyser les taux de pollution dans le désert. »
« C'est vrai, Dr Zhou. Pour être exact, vous êtes là pour nous dire quelle est la nature exacte de la pollution qui souille nos sols, et quelles sont les meilleures méthodes pour nous en débarrasser. On ne peut pas construire une cité idéale sur une base corrompue. »

Son ton était poli et optimiste, et pourtant, toujours cette impression un peu désagréable qu'elle ne parvenait pas vraiment à cerner.

Elle n'eut pas le loisir d'y penser davantage car, de trois coups sur la porte de verre du bureau, une Indienne en uniforme blanc et violet attira son attention. Korpal lui fit signe d'entrer.

Si elle n'avait pas eu l'air aussi strict et la démarche d'une économie parfaitement régulière, la femme aurait pu être mannequin. Grande, des jambes interminables, le visage d'une symétrie parfaite, elle était sublime.

« Dr Zhou, voici Satya Vaswani, notre meilleure architecte et votre guide. Quand je vous disais que nous allions vous confier à quelqu'un de plus compétent, je ne mentais pas.» nota joyeusement Korpal, tandis que la femme la saluait d'un geste de la tête.

« Bonjour, Dr Zhou. » ajouta sobrement cette dernière.

« Bonjour, Mme Vaswani. »

« Mademoiselle. » corrigea la femme.

« Excusez-moi, Mlle Vaswani. »

Cette dernière acquiesça, et Korpal reprit le fil de sa présentation tandis qu'elle s'asseyait à côté de lui.

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Korpal avait été clair. Aussi transparent que sa technologie photoformatrice. Elle était là pour leur permettre de concrétiser leur projet titanesque. Mei détestait l'idée de travailler ainsi à enrichir une corporation.

Satya, qui l'avait raccompagnée à sa chambre, prit soudain la parole, la faisant sursauter.

« Sanjay pense que vous n'êtes pas convaincue du bien-fondé de notre projet. Si tel est le cas, vous avez tort, Dr Zhou. Vishkar ne fait qu'œuvrer pour le plus grand bien. Idealia permettra de reloger dans de meilleures conditions des milliers de gens. Aujourd'hui, presque vingt pourcent de la superficie de notre pays est rendue inhabitable par le désert. Si nous parvenons à le dompter et à le faire reculer, nous pourrons reprendre ce qui nous revient de droit. Nous avons le pouvoir d'améliorer la société. Il serait criminel de ne pas en faire usage. » déclara-t-elle en un anglais parfaitement académique, d'un ton à la fois métronomique et enthousiaste.

Mei sourit. Elle espérait sincèrement que la femme avait raison.

Satya ne sembla pas noter qu'elle ne lui répondit pas.

« Notre départ pour la zone de prospection est prévu pour demain huit heures zéro-zéro, cela vous convient-il, Dr Zhou ? »
« Oui, ce sera parfait. »
« Très bien, à demain.» conclut l'architecte, faisant demi-tour, la laissant seule devant la porte de sa suite.

Mei la regarda partir. Satya avait quelque chose de moins chaleureux que Korpal, comme une note étrange dans la voix, un quelque chose d'anormal dans le rythme élégant de ses gestes. Comme son supérieur, il y avait en elle quelque chose qui ne tournait pas rond. Il faudrait qu'elle s'en méfie.

.

Parmi les quelques trucs utiles que l'armée lui avait appris, le fait qu'être appelé aux aurores dans le bureau de son supérieur n'était généralement pas bon signe figurait en tête de liste pour Zarya.

« Lieutenant Amari ? » demanda-t-elle, passant la tête par la porte du bureau entrouverte.

L'Egyptienne lui fit signe d'entrer.

« Veuillez fermer la porte, je vous prie. »

Elle obtempéra, et se posta en position de repos devant le bureau.

Pharah lui jeta un regard critique.

« J'apprécie la rigueur militaire, Sergent, mais le soleil n'est pas encore levé, alors par pitié, asseyez-vous. »

Elle obéit.

L'Egyptienne contempla une dernière fois l'écran devant elle, soupira, puis se passa une main fatiguée sur les yeux.

« Pardonnez mon audace, Lieutenant, mais vous avez dormi cette nuit ? »

Pharah soupira.

« A votre avis, Sergent ? »
Bien sûr que non. Elle n'avait qu'à regarder ses cernes pour le voir. L'Egyptienne sembla enfin trouver le courage de lui exposer la raison de sa convocation.

« Depuis combien de temps êtes-vous ici, Zaryanova ? »
« Un peu plus d'un an, Lieutenant. »
« Et que pensez-vous d'Overwatch ? »
« Je ne comprends pas votre question. »

Où est-ce qu'elle voulait en venir ?

« Que pensez-vous de l'organisation ? Des ses missions ? De ses membres ? »
Zarya prit le temps de réfléchir.

« Je pense que le travail d'Overwatch est d'utilité publique, et j'apprécie les missions qui me sont confiées. »

Pharah acquiesça.

« Et que pensez-vous des membres présents sur la base ? »

La question était délicate. Il faudrait que sa réponse le soit tout autant.
« Pour autant que je puisse en juger, ils sont tous très compétents dans leur domaine respectif. »

Une fois encore l'Egyptienne hocha la tête, puis se massa les tempes.

« Si je puis me permettre, Lieutenant. Pourquoi m'avoir convoquée ? »
Pharah soupira.

« Parce que j'ai un problème, Sergent. Un problème épineux. »

« Si je peux vous aider, je le ferai.» assura-t-elle sans hésiter.

La spontanéité de sa réponse la surprit, et sembla aussi prendre de court l'officière, qui lui tendit une des nombreuses tablettes traînant sur son bureau. Elle la prit et consulta l'e-mail affiché dessus, puis la lui rendit. Pharah la reposa sur les autres.

« Vous avez un problème, en effet. » approuva Zarya.

« J'ai un problème, et vous êtes la seule solution que j'aie pu y trouver. »

« Je ne suis pas sûre de comprendre, Lieutenant. »

Pharah reprit le mail et le relut en diagonale.

« Overwatch essaie désespérément de retrouver sa légitimité. Dans de telles circonstances, on ne peut pas refuser une telle mission, mais pour des raisons évidentes, nous ne pouvons pas non plus la remplir. »

Elle pencha la tête de côté, perplexe.

« Vous voulez volontairement faire échouer cette mission ? »
« Oui et non, Sergent. Je veux qu'officiellement, cette mission soit un succès, tout en permettant à Fawkes et Rutledge de continuer à travailler pour nous. »

« Je comprends, mais pourquoi faire appel à moi ? Vos agents - officiels, s'entend - ne peuvent-ils pas s'en occuper ? »

« Malheureusement non. Envoyer un agent d'Overwatch et non un mercenaire à notre solde rendrait l'éventuel échec de la mission beaucoup trop compromettant. »

Ça, elle l'avait bien compris, mais pourquoi ne pas envoyer un des anciens agents d'Overwatch devenus mercenaires ?

« Pourquoi moi, et pas Shrike ou le Soldat 76 ? »
« Vous n'êtes pas la seule mercenaire à notre solde, mais vous êtes la seule à l'être officiellement, sergent Zaryanova. Voilà pourquoi. »

« Je comprends votre logique, Lieutenant, mais si j'agis en votre nom, un échec de ma part équivaudra à un échec d'Overwatch, non ? »

« C'est pour ça qu'officiellement, vous n'allez pas échouer. »

« J'avoue que je ne vous suis pas. »
L'Egyptienne la dévisagea de longs instants.

« Vous aimez votre pays, n'est-ce pas, Zarya ? »
Elle fronça les sourcils. Bien sûr qu'elle aimait son pays. C'était quoi cette question ?
« Oui, vous aimez votre pays. Que seriez-vous prête à faire pour lui ? »
« Tout ce qui est nécessaire. »

C'était une réponse absolue. Mais ce « tout » avait changé depuis quelques mois. Parce qu'elle en était venue à la conclusion qu'elle ferait davantage de bien à la Russie et au monde en travaillant avec Overwatch qu'au service des différentes corporations de sa nation.

Pharah acquiesça.

« Cela va de soi. Au vu des derniers événements, selon vous, où Rutledge et Fawkes sont-ils les plus utiles ? Neutralisés en prison, ou ici, sous mon contrôle ? »
« Ici. »

Une fois encore, la réponse ne souffrait aucune hésitation. Elle avait étudié les dossiers des Junkers. Ils n'étaient jamais restés aussi longtemps sous le contrôle d'aucune autorité.

Pharah sourit.

« Nous sommes d'accord. Je suppose que lorsque vous faisiez encore partie de l'armée, vous avez dû choisir une fois ou l'autre entre vos camarades ou la réussite de votre mission. »

« Et vous, Lieutenant ? »
« Trop souvent. »

« Pareil. »

Elles échangèrent un regard. Entre elles, la compréhension muette des vétérans qui ont vu et fait des choses inhumaines.

« Que voulez-vous que je fasse ? »
« Accomplissez la mission. Neutralisez-les. Arrêtez-les et faites ce que la patriote que vous êtes ferait : prévenez votre gouvernement. »

« Vous voulez que je remette les Junkers aux autorités russes ? Alors que le Dr Ziegler a dû ruser pour les y soustraire ? »

« Oui. Appelez-les. Dites-leur que vous les avez neutralisé, et qu'ils ont été remis aux autorités canadiennes. Qu'une mission d'extraction rapide pourra leur permettre de les récupérer. »

Elle comprit enfin la stratégie de l'Egyptienne.

« Vous comptez sur la mission d'extraction pour donner une opportunité aux Junkers de fuir ? »
« Exact. Si chacun joue son rôle, ils seront toujours sous mes ordres, mais Overwatch sera néanmoins crédité de leur capture efficace. Gagnant sur toute la ligne. »

« Leur évasion risque de causer des morts. » nota Zarya.

« C'est pour ça que je vous ai demandé ce que vous étiez prête à faire pour votre pays, Sergent. Êtes-vous prête à sacrifier quelques compatriotes pour le bien de cette mission ? »
Elle prit le temps de réfléchir. C'était la première fois qu'elle réfléchissait. Elle l'avait fait tant de fois sans même y penser. Mourir pour la patrie, c'était normal. C'était ce qu'on attendait d'eux. C'était ce que faisaient les bons soldats. Mais un bon soldat ne mourrait pas dans une affaire louche comme ça. Un bon soldat mourrait en défendant sa patrie contre des saletés d'omnics.

Elle repensa à Poda et à ses hommes. Des matricules que tout le monde, sauf Mei-Ling Zhou et Angela Ziegler, avait été prêt à sacrifier. Personne n'avait pensé qu'ils valaient la peine de les sauver, sauf les deux scientifiques d'Overwatch. Overwatch était censé protéger les gens, pas les mener à leur mort. Mais Mei lui avait montré les statistiques. Ces putains de Junkers avaient indirectement sauvé plus de cinq-cents personnes. Combien pourraient-ils encore en sauver ? Infiniment plus que la poignée de personnes à qui leur évasion coûterait la vie, c'était certain.

« J'y suis prête, mais Lieutenant, à l'avenir, ne me mentez plus. Vous ne m'avez pas convoquée parce que je suis la seule mercenaire légale ici. Vous m'avez convoquée parce que je suis la seule Russe ici. Ce n'est pas pour éviter les retombées d'un éventuel échec que vous me vouliez, mais pour que je trahisse mon pays. »

« Je ne vous demande pas de trahir votre pays, Zarya. »
«Ne ! Vous me demandez de trahir mon pays. Vous me demandez de trahir le gouvernement à qui j'ai juré fidélité... mais vous me demandez de le faire pour les bonnes raisons. Parce que vous aviez raison : la légalité ne peut pas tout faire. Les héros qui font la couverture des magazines ne peuvent pas tout faire. Trop souvent, ils sont impuissants. Je sais de quoi je parle. Et je serais la dernière des negodyay, si je refusais de l'admettre. »

« Merci, Sergent.» soupira l'Egyptienne, infiniment soulagée.

« Ne me remerciez pas, lieutenant Amari, je ne le fais pas pour vous. Je le fais parce que je crois que c'est la meilleure chose à faire. » répondit-elle sèchement en se levant.

Pharah acquiesça et se leva pour la saluer dans les formes.

Elle lui rendit son garde-à-vous, puis sortit.

Parfois, la meilleure chose à faire était aussi la plus pénible. Mais cette mission là n'en faisait pas partie. Des inconnus allaient mourir pour le plus grand bien. Elle pouvait vivre avec ça. Leurs ombres sans visage s'ajouteraient juste aux ombres innombrables qui peuplaient ses nuits.

Le lieutenant Amari lui enverrait les détails de la mission en temps utile.


(1) C'est le genre de scène que j'ai vu lorsque je suis allée en Inde. La misère y est omniprésente et, en quelque sorte, grandiose.

(2) Pour ceux qui sont plus familiers de la version anglaise, la photoformation, c'est le terme français officiel pour la technologie « Hard-light ».