« Attendez ? Vous voulez quoi ? Qu'on s'laisse choper ? Mais vous êtes devenue complètement tarée ? C'est pas du tout ce qui est dans notre accord ! Notre accord c'est : on bosse pour vous et on va pas en taule ! » beugla Jamieson.
« Je le sais très bien, M. Fawkes. Je ne vous demande pas d'aller en prison, je vous demande juste de vous laisser capturer par le sergent Zaryanova qui vous remettra ensuite aux autorités canadiennes, et vous donnera une opportunité de vous enfuir. » soupira l'Égyptienne.
«Hey, z'êtes au courant que si vous envoyez pas la Ruskoff sur nos culs, et qu'on a pas à faire semblant de se faire capturer, ben, on a pas à s'échapper ensuite ? »
« M. Fawkes, il faut que vous vous laissiez capturer. »
« Pourquoi ? »
Mako secoua la tête. A ce rythme, ça allait durer des heures.
« Jamieson ? »
« Oï ? »
« La ferme. » siffla-t-il.
« Mais, Roadie... »
Il le fit taire d'un geste et s'avança d'un pas, le repoussant derrière sa carrure massive.
« Lieutenant, vous voulez qu'on se laisse gentiment capturer pour que vous puissiez en retirer toute la gloire ? » demanda-t-il.
L'Égyptienne pinça les lèvres.
« Je ne dirais pas « gentiment ». Il faut que ce soit réaliste. Mais oui, il faudrait qu'à la fin, le sergent Zaryanova soit vainqueur. »
« Pourquoi on se laisserait faire? »
« Parce que vous avez accepté d'obéir à mes ordres ? »
Ils échangèrent un regard. Ce n'était pas exactement ce qu'ils avaient accepté.
Il le fit savoir d'un grognement mauvais.
« Ce que mon pote veut dire, c'est qu'on a accepté de, comment vous avez dit déjà ? Ah oui ! Faire un truc de bien pour une fois dans nos vies de merde. En quoi vous permettre de vous faire reluire le derche sauvera des vies ? Parce que OK, on bute des connards, on sauve des innocents, c'est logique, mais là, elle est où la logique ? » intervint Jamieson, pointant la tête par dessus son épaule.
Il ne l'aurait pas dit comme ça, mais il ne l'aurait pas mieux dit.
La militaire soupira une fois encore.
« La logique, M. Fawkes, c'est qu'en permettant à Overwatch de regagner davantage de légitimité, vous nous permettez d'augmenter notre champ d'action. De renforcer notre crédibilité et nos appuis politiques... »
« ...Et donc vos financements. » la coupa Mako.
Au final, on en revenait toujours à ça. Le pognon.
« C'est vrai, mais là n'est pas le plus important. Le plus important, c'est que vous nous permettrez de lutter plus efficacement contre la criminalité internationale. »
« Donc, ce sera nous les héros ? » demanda Jamieson.
« En un sens, oui. » acquiesça le lieutenant.
Un large sourire fendit le visage de son ami et il soupira. Jamie était tellement en manque de reconnaissance qu'il était prêt à accepter cette pauvre excuse de gloire.
« Alors c'est OK ! » claironna le jeune Junker.
Avec un grondement, il se passa une main fatiguée sur le masque. Il faudrait vraiment qu'il lui apprenne à réfléchir un peu avant d'accepter ce genre de projet foireux. Parce que là, c'était clair, ils avaient beaucoup à perdre, leur vie en premier, et pas grand-chose à gagner. Mais Jamieson était parti dans son délire de « On est des héros de l'ombre comme Bratman ! » et il ne risquait pas d'entendre raison.
Résigné, il l'attrapa par le harnais et le tira hors du bureau de la militaire. Elle saurait où les trouver en temps utile.
.
Une main en visière pour se protéger des rayons brûlants du soleil, Mei contemplait la vaste étendue brunâtre. A part quelques sacs poubelles à moitié encroûtés dans le sol, rien ne bougeait dans la faible brise chargée de poussière qui soufflait.
« Vous êtes sûre que c'est ici ? » demanda-t-elle à Satya.
« Les coordonnées GPS sont formelles. Nous nous trouvons très exactement au futur emplacement de la tour Vishnu. Sur la colline là-bas se dressera le jardin Bengali, et à sa gauche, le musée du Gange. »
« OK, OK. Commençons les mesures alors. » capitula-t-elle, s'essuyant le front qui, comme le reste de son corps ruisselait de sueur.
Satya transpirait à peine, les minuscules gouttelettes ajoutant juste un halo rayonnant à sa personne déjà tellement parfaite. Mei eut l'impulsion de l'étrangler. A la place, elle déploya Snowball qui s'envola, ravi d'être enfin libéré du socle sur son conteneur à fluide cryogénique qu'elle avait emporté sur demande express de Pharah. C'était son arme de service et, en tant qu'agent d'Overwatch, elle devait avoir son arme sur elle en mission.
Le petit drone revint flotter devant elle, des points d'interrogation sur son écran.
Elle se tourna vers l'Indienne qui l'accompagnait.
« Quelle est la superficie de la zone à analyser ? »
« Cinq-cents kilomètres carrés, Dr Zhou. »
« Quoi ?! » s'étrangla-t-elle.
Elle avait dû mal entendre. Cinq-cents kilomètre carré, c'était énorme comme surface.
« Cinq-cents kilomètres carrés, Dr Zhou. » répéta la femme.
« Vous êtes sûr, Mlle Vaswani ? C'est une superficie immense. Il nous faudrait des jours, non, des semaines pour faire une analyse complète de la zone. »
« Alors on ne devrait pas traîner, Dr Zhou. »
C'était absurde. Stupide. Il y avait forcément une erreur quelque part.
Satya Vaswani semblait très compétente dans son domaine, mais Mei ne pouvait décemment pas accepter un tel chiffre sans vérification préalable.
Fouillant dans son sac, elle en sortit son téléphone satellite et composa le numéro que Korpal lui avait donné. L'Indienne l'observait, impénétrable.
« Sanjay Korpal à l'appareil. »
« Bonjour, ici Mei-Ling Zhou. J'aurais besoin d'une information. »
« Posez toutes vos questions à Satya. Elle est là pour ça. » répondit-il d'un ton occupé.
« C'est à dire que... (Elle jeta un coup d'œil à la femme qui l'observait toujours calmement.) Quelle est la superficie à analyser exactement ? »
« Satya n'a pas pu vous donner cette information ? »
« Si, mais... »
« Alors quel est le problème, Dr Zhou ? »
« Mlle Vaswani avance le chiffre de cinq-cents kilomètres carrés. C'est une surface immense. »
« C'est la surface totale que nous comptons exploiter avec Idealia et ses faubourgs. »
« C'est à dire que... procéder aux analyses demandées sur une telle zone va demander des semaines. »
« Alors qu'attendez-vous ? »
Perplexe, elle cligna des yeux.
Un instant plus tard, un bip lui signala que la communication avait été interrompue.
Satya sourit.
« On peut se mettre au travail maintenant ? »
Elle devait rêver. C'était la seule explication logique. Elle sortit sa tablette et relut le contrat d'engagement. Elle avait été engagée à un tarif horaire indécent. C'était forcément un rêve. Elle allait se réveiller dans la suite climatisée de la tour Vishkar, et se rendre compte qu'elle n'était pas encore partie. C'était la seule explication logique.
« Si vous vous inquiétez pour le paiement de vos honoraires, Dr Zhou, je vous rassure : Vishkar veillera à ce que le gouvernement indien vous paie en temps et en heure. »
Ah. Donc c'était Vishkar qui la faisait travailler, mais pas eux qui allaient payer. Raison de plus de se méfier.
« Je dois encore passer un appel, si vous permettez. »
Satya acquiesça et s'éloigna un peu, contemplant le paysage, les mains croisées dans le dos, la paume de sa main gauche luisant de l'éclat bleuté du générateur photoformateur qui y était logé.
Cette fois, elle appela Overwatch.
La voix d'Athena lui demanda de s'identifier, puis après l'avoir saluée, à qui elle voulait parler.
« J'aimerais parler au lieutenant Amari. »
« Je vous connecte. Bonne journée, Dr Zhou. »
« Merci Athena. Bonne journée. »
La militaire décrocha au bout de trois sonneries.
« Dr Zhou, un problème ? »
« Peut-être. Je viens d'arriver sur site avec mon accompagnatrice fournie par Vishkar Corporation. Je viens d'apprendre que ce n'est pas Vishkar mais l'État indien qui va financer la mission. Or comme vous le savez sans doute, la rémunération est particulièrement haute pour ce type de contrat, et on vient de me demander d'analyser en profondeur cinq-cents kilomètres carrés. »
« C'est grand. Concrètement, ça signifie quoi ? »
« Que j'en ai pour deux à trois semaines, au moins. »
Elle entendit Pharah marmonner de son côté pendant qu'elle calculait, puis le bip inimitable de confirmation d'une recherche sur le serveur d'Overwatch.
« Vous avez bien fait de m'appeler, Dr Zhou. Je doute que le gouvernement indien soit disposé à vous payer un cinquième de son PIB pour des analyses, aussi poussées soient-elles. »
« Je fais quoi en attendant ? »
« Commencez les analyses sur le point où vous vous trouvez. Si je ne vous ai pas rappelée d'ici à ce que vous ayez terminé, attendez avant de poursuivre. »
« Bien. Désolée du dérangement. »
« Ne vous excusez pas, c'est une très bonne chose que vous m'ayez contactée. A bientôt, Mei. »
« Au revoir, Lieutenant. »
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Elles se mirent donc au travail et elle envoya Snowball scanner la zone alentour.
Korpal lui avait assuré que Vishkar fournirait de quoi faire les carottages. Elle s'était attendue à une colonne de carottage dernier cri, et certainement pas à Satya se servant du générateur photoformateur de sa main pour forer le sol et en extraire des carottes parfaites, qu'elle déposait délicatement dans les tubes de plexiglas prévus à cet effet et également fournis par Vishkar.
Chaque section de carotte pesait bien trente kilos, et pourtant l'Indienne les manipulait avec grâce, guidant le tube de lumière solide qui emprisonnait la terre généré par le gant de sa main gauche avec une espèce de manipulateur photoformateur qu'elle tenait de l'autre main, et qui évoquait à Mei le croisement absurde entre un pistolet, une griffe de rapace et un meuble design.
« Vous voulez de l'aide ? »
« Non. Faites vos analyses préliminaires, Dr Zhou. »
Elle hésita un instant. Ce devait être vraiment lourd.
« Ça n'aurait pas été plus simple d'utiliser une colonne de carottage classique ? »
« Plus simple mais moins optimisé. La lumière est par essence stérile, contrairement à l'acier. Je ne risque pas de contaminer les échantillons. »
« Oui, bien sûr. » marmonna-t-elle, s'approchant des premières carottes pour les examiner.
S'ils recherchaient des échantillons de bactéries inconnues, la non-contamination des carottes serait une priorité, mais comme ils recherchaient des métaux lourds et autres polluants qu'ils savaient présents en grand nombre, ce n'étaient pas quelques bactéries de plus ou de moins qui allaient changer quoi que ce soit.
Elle alluma l'enregistreur de son communicateur et se mit au travail, se penchant sur les premières carottes extraites par Satya.
« Forte présence de déchets plastiques. Sacs à usage unique et bouteilles en PET, principalement. Leur nombre semble augmenter avec la profondeur du carottage. Leur quantité reste toutefois anormalement élevée au-dessus de la zone de deux mètres, qui correspond à la période chronologique de ces trente dernières années. Pour rappel, l'usage de ce type de consommables plastiques a été totalement interdit par le traité de Chicago de 2052, après avoir été limité uniquement aux plastiques recyclés par les accords de Malmö de 2037. Cela me conduit à deux conclusions : la mise en œuvre des lois internationales de protection environnementale n'ont pas été appliquées correctement par le pouvoir en place, et les infrastructures de recyclage et de collecte des déchets font cruellement défaut. »
Elle s'interrompit, s'écartant pour laisser Satya déposer la dernière carotte du forage, puis elle se remit au travail.
« Le mélange boue organique-argile typique des sous-sols fluviaux a formé en séchant un milieu anaérobie, qui a empêché tout développement bactérien et donc toute décomposition des déchets. On constate qu'à cinq mètres de profondeur, les déchets sont aussi bien préservés que ceux à un mètre de fond. Fines lignes sédimentaires laissant penser à des contaminations sporadiques au nickel et au plomb. A trois mètres... vingt-trois, un résidu grumeleux noir laisse à penser que des huiles moteur ou des carburants fossiles ont été déversés à même le sol. L'éclaircissement de la teinte générale des sédiments est caractéristique d'une disparition rapide et totale de la végétation. A partir de quatre mètres soixante, présence de bois prouvant la couverture arborée de la région il y a cinquante ans, malgré la pollution plastique énorme de la zone à l'époque. Un film blanchâtre recouvre tous les sédiments de quatre mètres soixante-six à cinq mètres zéro-deux. Une analyse en laboratoire devrait fournir la composition exacte de ce film. Il s'agit sans doute d'une pollution chimique ayant duré plusieurs années. Les rejets d'une usine, peut-être ? Les sédiments deviennent exempts de traces visibles de pollution à partir de quinze mètres de fond. Des analyses chimiques permettront la confirmation ou l'infirmation d'une pollution invisible. Visuellement, les carottes indiquent que la région était recouverte d'une jungle en bonne santé il y a un siècle et demi environ. Après cela, les premières traces de dégradations humaines deviennent clairement visibles. Le premier déchet humains est un tesson de verre marron à... dix-sept mètres trente-neuf. »
Elle s'interrompit brièvement, réfléchissant, puis poursuivit :
« Suite à ces premières observations, mes recommandations sont les suivantes : le sous-sol de la zone est lourdement contaminé et doit absolument être traité avant toute exploitation du terrain. Après des analyses de laboratoire précises afin de déterminer l'exacte nature des polluants chimiques, les sédiments doivent être dragués sur une profondeur d'au moins cinq mètres, tamisés afin d'en retirer tout déchet plastique, puis passés par un cycle de nettoyage dans un « filtre de Bergson » afin d'en retirer les métaux lourds, cycle suivi d'une purification photochimique en phase aqueuse pour en extraire les composantes pétrochimiques indésirables. Je conseille enfin l'adjonction de charbon actif à une proportion de un pour mille afin de neutraliser les résidus médicamenteux ainsi que les bactéries hautement pathogènes dormantes, typiques de ce genre d'environnement (1). Ainsi, le sous-sol devrait être assaini de risques majeurs pour la population. Je déconseille toutefois d'y cultiver quoi que ce soit destiné à l'alimentation humaine. Pour cet usage, je recommanderais un nettoyage en catalyseur moléculaire - très coûteux au vu du volume à traiter - ou l'ajout d'au moins un mètre de terre saine par-dessus la terre contaminée pour des céréales, et trois mètres pour des arbres fruitiers, afin d'isoler les végétaux de la pollution. »
Satisfaite de son examen préliminaire, elle arrêta l'enregistrement et se redressa.
Satya, à son tour désœuvrée, l'observait avec attention.
« Vous déduisez tout cela de ces simples échantillons ? Comme ça, sans aucune machine ? Sans microscope ou chromatographe ? »
« Oui, mais ce n'est qu'une analyse préliminaire. »
Satya hocha la tête.
« Vous connaissez bien votre métier. Quelle est la distance minimale pour que le prochain carottage soit pertinent ? Cinquante mètres ? Cent mètres ? » demanda cette dernière, examinant les alentours.
« Ça dépend de l'échelle de mesure. Il vaut mieux que l'on attende confirmation, Mlle Vaswani. »
La femme se retourna, confuse.
« Mais vous l'avez dit vous-même, Dr Zhou, nous avons beaucoup de travail. »
Il n'y avait pas d'agressivité dans son ton, juste de l'incompréhension.
« Ce n'est pas grave, on va attendre un petit moment. De toute manière je meurs de chaud, j'ai besoin d'une pause. »
« Bien. Il faut que vous vous hydratiez correctement, sinon votre processus cognitif va ralentir. » acquiesça l'Indienne, produisant une bouteille d'eau à la ligne élégante.
Mei la prit avec gratitude et en avala la moitié alors que Satya buvait à peine une gorgée de la sienne.
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« On devrait continuer les analyses plutôt que d'attendre inutilement, Dr Zhou. »
Mei examina la proposition. C'était tentant. Travailler la distrairait un peu de cette fournaise.
« Non, on attend une confirmation. » décida-t-elle finalement.
« A votre convenance. »
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« Hey, Roadie, c'est quand que commence la mission « Russian Hunter » ? »
« Pas tout de suite. »
Jamieson s'affaissa un peu dans le side-car.
« Oh... dommage. »
Mako soupira. Cette question, Jamie la lui avait posée au moins dix fois depuis le matin.
Il jeta un coup d'œil à son ami qui grattouillait distraitement une tâche sur son manteau. Il était un peu inquiet. Jamieson était rarement aussi calme.
Avisant un vieux diner miteux au bord de la route, il ralentit.
« T'as faim ? »
« Hein ? Ouais, un peu. »
Quel manque d'enthousiasme.
Il gara la Hog sur le côté du bâtiment, hors de vue de la route, puis jeta un regard à l'intérieur. L'endroit était désert en plein milieu de l'après-midi. Ce qui expliquait l'état miteux des lieux. Le patron ne devait pas avoir de quoi faire les rénovations.
Rassuré, il se mit en route, Jamie dans son sillage. Avec un peu de chance, ils passeraient incognito... ou pas.
La porte à peine poussée, il fut accueilli par son portrait et celui de Jamieson sur l'écran de la télévision au-dessus du comptoir, allumée en sourdine sur une chaîne d'infos locale.
Avec un soupir navré, il sortit son arme.
Jamieson lui jeta un regard surpris, découvrit le petit écran, émit un « Oh ! » des plus cocasses, et l'imita, parcourant en deux enjambées la distance qui le séparait de la jeune serveuse aux cheveux bleus et à la robe rose qui nettoyait une table. Elle émit un petit cri et lâcha la tasse vide qu'elle tenait tandis qu'il se précipitait en cuisine pour neutraliser le cuistot bedonnant qui leva bien haut sa spatule et son paquet de margarine pas chère en l'apercevant.
« Pitié, ne nous faites pas de mal. Prenez tout ce que vous voulez. On n'a pas grand chose, mais on vous donne tout, promis ! » bafouilla-t-il alors qu'il lui faisait signe de sortir de la cuisine.
L'homme obtempéra.
« Lucie ! Pitié, ne faites pas de mal à ma fille ! » couina-t-il, horrifié en découvrant Miss Cheveux-bleus qui sanglotait, le lance-grenades de Jamieson appuyé sur la tête.
« C'est ta fille ? » demanda ce dernier, surpris.
« Oui. Pitié, tuez-moi si vous voulez, mais ne lui faites rien. »
« Papa, non ! » gémit-elle.
« Papa, non ! » coassa Jamieson en une imitation grotesque. « Mais c'est qu'elle l'aime le papounet ! Tu sais que t'en as de la chance, gamine ? T'as quel âge ? Quinze ans ? Seize ? »
« Dix-neuf. J'ai dix-neuf ans. » gémit-elle.
« Dix-neuf, et tu vis encore aux basques de ton papounet. T'en as de la chance, tu sais ? Moi, je me souviens même pas du mien. »
La fille le fixa, perplexe et en larmes.
Jamieson lui décrocha un immense sourire.
« Hey, mais j'y pense, t'as dix-neuf ans ! Toi et moi, on pourrait baiser et ce serait légal ! Ça t'tente, poulette ? »
Le père prit un air horrifié, la fille un air totalement perdu et Roadhog, sous son masque, fronça les sourcils. Ce genre de menace n'était vraiment pas le type de Jamieson.
« Yah nah ! Je plaisante, poulette ! Je plaisante. J'ai des standards moi, et t'es très loin de les remplir(il mima de sa main libre une paire de sein généreuse). Mais y a une chose que tu peux faire pour moi. Tu veux bien faire un truc pour moi ? »
La jeune femme hocha la tête en pleurant.
« Mais t'as vu ça, Roadie ? C'est une p'tite dame polie, hein ? »
Il gronda et, pour faire bonne mesure, secoua un peu le père.
« Tu vois, mon pote et moi, on crève de faim. Ça fait des heures qu'on roule, et il fait super froid dehors. Tu veux bien demander à ton gentil papa d'aller nous préparer de bons pancakes avec des myrtilles ou du chocolat et du sirop d'érable ? Et dis-lui de pas être radin sur la garniture, hein ? »
Elle acquiesça, puis bafouilla un truc inintelligible à son père, qui les fixa, paniqué.
« Je ferai tout ce que vous voudrez, mais je vous en supplie, laissez ma fille partir. S'il vous plaît ! »
Jamieson se laissa tomber sur le siège le plus proche, tirant la jeune femme à lui.
« Non, ça nous plaît pas. Allez, vas préparer notre commande, papa. Nous on va rester ici avec ta délicieuse fille. »
L'homme recula derrière son comptoir en zinc. Il le suivit avec le canon de son arme, jusqu'à ce qu'il soit retourné, toujours à reculons dans sa cuisine.
« Et t'appelles personne, sinon... Boum la fifille ! » beugla Jamieson avec un rire dément alors que la porte-saloon se refermait.
Un « Pitié » étouffé retentit derrière.
Un silence entrecoupé des sanglots de la fille s'installa. Il fit de même sur le banc en face.
Jamieson, avec un sourire trop large et un petit caquètement joyeux, sortit une grenade, attrapa la main de la fille, fourra la grenade dedans, murmura un « Serre fort » puis, d'un geste dextre, en arracha la goupille. La fille se figea, le teint crayeux. Si elle s'évanouissait et lâchait l'explosif, ils étaient dans la merde. Il gronda son mécontentement.
« Tu vois, j'suis gentil. J'te donne une arme. T'ouvres ta main et boum, on part tous en fumée.
Maintenant, t'es comme nous. J'peux tous nous tuer, Roadie peut tous nous tuer, et tu peux tous nous tuer. C'est cool, non ? »
La fille hocha frénétiquement la tête de gauche à droite.
« Pourquoi vous faites ça ? Pourquoi vous nous faites tout ça ? On ne vous a rien fait... » bafouilla-t-elle.
« On vous a fait quoi ? Rien du tout ? T'es blessée ? Roadie, elle est blessée ? Non. Qu'est-ce que tu m'chante ? On t'a rien fait ! C'est pas bien de dire des choses comme ça ! Regarde, tu fais de la peine à mon ami. Allez, excuse-toi ! »
La jeune femme lui jeta un regard terrifié puis bafouilla des excuses morveuses. Il gronda. Il avait faim et ce petit jeu ne l'amusait pas. Avec peine, il se releva pour aller voir ce qui se passait en cuisine.
« J'ai rien fait ! J'ai pas appelé la police, je vous le jure ! Vos pancakes sont presque prêts, regardez ! » s'écria l'homme.
Il hocha la tête, approbateur, puis se mit à fouiller derrière le comptoir. Pas grand-chose d'intéressant. Quelques bières de mauvaise qualité, et un paquet d'allumettes XXL.
« Hey, envoie un muffin ! » lança Jamieson, toujours assis sur la banquette avec la fille.
Ouvrant la petite vitrine, il attrapa un gâteau jaune.
« Un au chocolat si y a, et attends... Tu veux un truc, poulette ? Non ? T'es sûre ? Pourquoi, y sont pas bons vos muffins ? Si ? Ben alors, pourquoi t'en veux pas ? Ah, t'en veux un. Un à quoi ? Quoi ? Chocolat ? Ah non, pas chocolat, vanille ! Faut parler plus fort, ma jolie ! Un chocolat et un vanille, Roadie ! »
Il attrapa deux muffins de couleur adéquate et les balança en direction de Jamieson, qui les intercepta au vol.
« Merchi, mon pote ! »
Ce crétin avait déjà la bouche pleine.
Revenant vers la cuisine, Mako y jeta un coup d'œil. Le cuisinier lui rendit un regard terrifié et avec un sourire aussi faux que les dents en or de Jamie, désigna sa poêle.
Il se remit à fouiller le comptoir.
Le tiroir-caisse refusa de s'ouvrir. Rien qu'un bon coup de crochet ne puisse régler.
Le contenu était étonnamment décevant. Dix dollars et douze cents. Et ils étaient en plein après-midi.
« Alors ? » s'enquit Jamieson.
« Dix dollars, douze cents. »
Son ami prit un air outré.
« Dix dollars, douze cents. C'est quoi ça ? On est censés faire quoi avec ça, hein ? » demanda-t-il, agitant son lance-grenades.
La jeune femme sanglota de plus belle.
« Mais merde ! Comment on peut faire notre boulot correctement dans de telles circonstances, hein ? »
Elle bafouilla des excuses.
« Il est où, le reste de votre fric? »
« Y en a pas. C'est toute la recette d'aujourd'hui. On a pas plus d'argent.Désolée...Désolée... »
Jamieson siffla.
« Tu peux l'être. J'ai jamais vu un truc aussi pitoyable. Dix dollars, douze cents. Putain, même le vieux Jack qui vend les dents qu'il ramasse sur les macchabées, il en a plus dans ses chaussettes. Et je parle du putain d'Outback. On fait quoi avec dix dollars, douze cents chez les gens bien ? »
« Vos... vos pancakes sont prêts. » annonça l'homme, reparaissant avec deux assiettes.
« Alors aboule, papounet, j'ai la dalle ! »
L'homme s'empressa d'obéir, et Mako le suivit. Il avait aussi faim.
Jamieson lui fit signe de poser les assiettes, puis engouffra une énorme bouchée.
« Aloch... on faich quoi avech diche dollach, douche chenche ? »
« Je... je ne sais pas... » gémit la fille.
Il la fixa, fixa l'homme qui les regardait, les yeux exorbités, fixa Jamieson qui s'empiffrait, puis soupira.
Le jeune Junker se figea, un bout de pancake dégoulinant de sirop d'érable à mi-chemin de sa bouche. Heureusement, l'avant de son manteau était ruiné depuis longtemps.
Il agita son lance-grenades.
« Vous allez rester là à fixer vos clients tout l'long ? C'est pas très poli. Allez papounet, poulette, on se tourne. Face au mur. Voilà, regardez votre... très moche papier peint. C'est bien. On regarde le papier peint très moche, et pas ses clients. Le papier peint. Ouais, c'est super ! »
Hochant la tête de gauche à droite, Mako soupira et releva son masque. Assez haut pour pouvoir manger et voir en même temps, assez bas pour pouvoir le remettre en place en un instant.
Jamieson retourna à sa propre assiette.
Au bout de deux minutes de silence, le jeune Junker s'interrompit, essuyant les miettes au coin de sa bouche d'un revers de main.
« Elle est pourrie l'ambiance, non ? Qu'est-ce que t'en penses, poulette ? Hein, ouais, elle est pourrie. (Il agita son arme en direction de l'antédiluvien juke-box qui reposait dans un coin.) Il marche ce truc ? »
L'homme fit mine de se retourner pour voir ce qu'il montrait. L'arme de Jamieson se braqua immédiatement sur lui. L'homme se remit à fixer le mur.
« On regarde pas ses clients qui mangent ! »
« Pardon ! Pardon ! »
« Alors, y marche le truc là-bas ? »
« Le juke-box ? Oui. »
« Ah, super ! Hey poulette. T'as l'air d'être plutôt cool avec tes cheveux, tout ça. Si t'allais nous mettre de la musique cool ? »
La fille se releva et obéit. Il lui fallut trois essais pour mettre l'engin en marche. Une musique nasillarde emplit l'atmosphère. Soudain, Mako se retrouva transporté plus de deux décennies auparavant.
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La vieille jeep avait été l'idée de Maïa. Elle avait insisté. Il n'était pas question que leur futur enfant monte sur sa moto. Il avait dû vendre quelques trucs pour la payer. Des pièces de rechange pour sa bécane, essentiellement. La machine était un vieux modèle comme on n'en faisait plus et les pièces étaient dures à trouver, mais il ne regrettait rien. La moto, le gang, tout ça, c'était du passé. Enfin, pas la moto. Mais le gang oui. Il allait être père et, il y tenait, un aussi bon père que possible.
Et puis, même si conduire la jeep était loin d'être aussi excitant que d'être assis derrière le guidon , le monstre d'acier avait aussi quelques avantages. Un toit par exemple, et un vieil auto-radio un peu capricieux aussi. Deux accessoires fort utiles en cette nuit d'automne.
Maïa n'arrivait pas à dormir. Le bébé n'arrêtait pas de lui donner des coups de pied. Coups de pied tellement fort qu'il voyait la petite empreinte déformer la peau tendue du ventre de l'amour de sa vie. C'était à la fois merveilleux et terrifiant. A mi-chemin entre le reportage découverte et le film d'horreur.
Avec leur enfant en train de jouer au taureau en plein rodéo dans son ventre, pas étonnant qu'elle n'arrive pas à dormir. Il avait été ravi de l'emmener faire un tour en voiture. Ils s'étaient arrêtés au bord de la mer, le pare-brise fouetté par les embruns et la pluie qui tombait à verse, avec en fond cette exacte même mélodie sur la radio grésillante.
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Lentement le ciel d'orage nocturne s'estompa, laissant la place au papier peint très moche, aux banquettes usées et à Jamieson qui racontait un truc en agitant son lance-grenades. Il cligna des yeux, perdus. Tout ça lui avait semblé tellement réel. Plus réel encore que ce qu'il voyait à présent. Mais ce n'était qu'un rêve. La mémoire de quelqu'un mort longtemps auparavant. Les mauvais garçons de gangs de bikers reconvertis en fermiers pouvaient être papas, pas les tueurs en série comme lui.
Une lance de jalousie le transperça et, avant qu'il ait conscience de son geste, son poing jaillit, percutant l'arrière de crâne du propriétaire qui s'effondra net, sonné ou mort. Il ne savait pas, et n'avait pas envie de savoir.
La fille hurla et se jeta à son chevet, et Jamieson leva les bras, l'air de dire « Tu fous quoi ? »
Comment lui expliquer que ce n'était pas juste ? Que ce type avait eu le droit de voir sa fille grandir, avait eu le droit de l'aimer, de la gronder et de la féliciter, et que lui avait été privé de ce droit en même temps que de tout le reste ? Il ne pouvait pas. Pas sans lui expliquer qui avait été Mako Rutledge, avant l'apocalypse. Pas sans réveiller des choses qu'il valait mieux laisser à tout jamais endormies.
« Mange, et on se casse. » grogna-t-il à la place.
Jamieson se fit une joie d'obtempérer.
Quarante-sept secondes plus tard, ils étaient prêts à partir. Il était déjà en train de retourner vers la Hog lorsque Jamieson poussa un petit cri et fit demi-tour.
Il le laissa faire. Qu'il aille donc poser des mines dans cette parodie de diner si ça l'amusait, il n'arrivait pas à être désolé pour ce papa comblé d'une fille et cette fille qui avait la chance d'avoir un père.
Il s'assit sur la moto qui s'affaissa un peu sous son poids mais vrombit joyeusement sous sa main.
Bientôt Jamieson reparaissait, bondissant avec un petit rire dans le side-car.
Il démarra.
« J'ai failli oublier la grenade ! » expliqua le jeune Junker, faisant sauter l'explosif regoupillé dans sa main. « Me suis dit qu'un peu des thunes qu'on a piquées aux connards avec les mitrailleuses hier leur seraient plus utiles qu'une grenade. »
Il ne répondit pas, mais sourit tristement sous son masque. Jamie était en train de changer. Il ne s'en rendait pas compte, mais il était en train de changer. Peut-être que pour lui tout n'était pas encore perdu. Peut-être qu'il y avait encore une place dans ce monde pour Jamieson Fawkes.
« Tu crois qu'ils vont en faire quoi ? Changer leur papier peint ? En tout cas, j'espère qu'ils vont pas donner ces thunes aux flics. Ça me ferait beaucoup de peine. Je les leur ai pas données pour qu'ils les donnent aux flics ! »
Oui, sans doute y avait-il une place quelque part dans ce vaste monde pour Jamie.
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« Hey, Roadie, c'est quand que commence la mission « Russian Hunter » ? »
« Pas tout de suite. »
Jamieson s'affaissa un peu dans le side-car.
« Oh... dommage. »
Mako soupira. Onze fois que Jamieson lui posait la question aujourd'hui.
(1) C'est du pur techno-blabla. S'il y a des spécialiste dans le domaine, pardon si ce n'est pas plausible, j'ai fait de mon mieux et ai eu l'optimisme d'imaginer que depuis le temps, on a inventé une ou deux méthodes pour dépolluer le monde.
