Pharah avait pu joindre le ministre de l'Ecologie indien. Le ministre avait appelé Korpal, qui avait appelé Satya. Satya avait répondu par oui ou par non à toutes ses questions, puis avait raccroché. Korpal avait rappelé le ministre, et ils avaient négocié pendant des heures. Heures que Mei avait passé à cuir à l'ombre de leur véhicule tout-terrain. Alors que le soleil atteignait le zénith, la privant de toute ombre, elle avait enfin reçu des instructions claires. Le gouvernement indien finançait vingt-cinq prélèvements, soit environ un prélèvement tous les cinq kilomètres et demi. Korpal, et par extension Vishkar, refusaient de se satisfaire de ce chiffre. La corporation financerait donc cent dix-neuf carottages supplémentaires, afin de porter le grand total à un carottage tous les deux kilomètres environ (1). C'était bien plus gérable qu'un tous les cent mètres.
Comme elles n'avaient pas de machine complexe à installer et désinstaller, elles pouvaient espérer faire deux prélèvements à l'heure. En comptant huit heures de travail par jour en plus des temps de trajet, Mei estimait à neuf jours - dix pour être sûre - la durée de son étude sur le terrain. L'analyse en laboratoire des prélèvements prendrait encore au moins trois semaines. Un gros mois, et elle serait de retour en même temps que le printemps à Gibraltar.
Maintenant que tout était clair, elles pouvaient se rendre sur le prochain site de carottage.
Alors que Kal-5 ou un autre omnic chauffeur du même modèle démarrait le tout-terrain, Mei se tourna vers sa collègue et guide.
« Mlle Vaswani, je ne veux pas être impolie, mais je me pose une question. Pourquoi m'accompagner ? Vous êtes architecte non ? Pas géologue. »
L'intéressée la fixa longtemps. Si longtemps que Mei eut envie de disparaître entre les coussins de son siège.
« Je suis architecte, c'est exact. Mon métier demande une précision et une méticulosité absolue. Ce n'est pas - comme beaucoup le croient - un domaine frivole, où il suffit de s'amuser avec des murs et des fenêtres. Un architecte se doit de prendre en compte tous les aspects de la réalité pouvant influencer sa création. Composition et stabilité du terrain, infrastructures pré-existantes, climat, météo, mais aussi culture et comportement des futurs résidents et de leur voisinage, possibilités de développement urbain, présence de faune et de flore, lois et réglementations en vigueur dans la zone. Tout est important. J'ai besoin de chacune de ces données pour pouvoir faire mon travail correctement. Je ne suis pas là par caprice, Dr Zhou. Je suis là parce que j'ai besoin de savoir précisément sur quelles bases je vais poser les fondations d'Idealia. »
« Je... C'est vous qui gérez le projet Idealia ?! »
« Oui. Cela vous surprend ? Est-ce parce que je suis une femme, ou parce que je suis Indienne ? » demanda froidement Satya.
« Ni l'un ni l'autre... C'est juste que vous semblez tellement jeune... »
« J'ai vingt-huit ans. J'ai participé à l'élaboration d'Utopea et d'autres cités-lumière. J'ai toujours effectué mon travail avec le plus grand sérieux et obtenu des résultats éclatants. Il est logique que M. Korpal m'ait délégué ce projet. C'est un honneur mérité. » répliqua-t-elle durement.
Vingt-huit ans, comme Zarya. A peine plus jeune qu'elle. Soudain, Mei se sentit vieille et inexplicablement un peu minable.
« Je suis sûre que vous méritez totalement de vous occuper d'un projet de cette envergure. » offrit-elle en une tentative de calmer l'Indienne, qui semblait s'être mise sur la défensive.
Mei pouvait comprendre. Le fait d'être femme n'avait jamais vraiment posé problème dans sa carrière, mais dans de nombreuses régions du monde, le sexisme était encore une rude réalité.
Satya n'ajouta rien, et le reste de leur court trajet jusqu'au prochain point de prélèvement se fit en silence.
L'architecte n'était pas très bavarde, mais Mei parvint à avoir quelques échanges avec elle au cours de la journée. Essentiellement des brèves discussions purement informatives sur le climat de la région, les projets de préservation des écosystèmes que finançait Vishkar, ou encore l'économie indienne.
Une fois les seize prélèvements du jour effectués, ce qui les mena presque au milieu de la nuit - rien qu'un puissant projecteur monté sur le toit de la voiture ne puisse régler - elles rentrèrent à leur camp de base, à quelque trois-cents kilomètres de Calcutta, au bord d'une des dernières routes parcourant le désert du Gange. Camp de base composé d'un énorme semi-remorque bien trop lourd pour s'aventurer hors piste et conduit par un autre omnic en tout point identique à Kal-5 (à moins que ce ne soit lui), qui les avait attendues patiemment à une cinquantaine de kilomètres de la zone de prospection. Le camion avait tout le confort moderne : air conditionné, douche, holo-projecteur avec télévision par satellite, cuisine dernier cri et couchettes à système de sommeil intégré. Sans doute le camp de base le plus confortable qu'ait jamais connu Mei. Mais pas le plus chaleureux. Entre les deux omnics qui ne pipaient mot et l'Indienne qu'elle n'arrivait pas à apprivoiser, Mei se sentit un peu seule.
Elle avala son repas tout prêt mais néanmoins digne d'un restaurant gastronomique en silence, et épuisée par la chaleur et le travail, s'apprêtait à aller se doucher lorsque l'Indienne se racla bruyamment la gorge. Un bruit incongru pour la si digne et discrète architecte qui la fit se retourner, inquiète qu'elle ne se soit coincé quelque chose dans la trachée.
Mais Satya devait aller bien, si elle en jugeait par son air poliment curieux alors qu'elle l'observait, les mains posées chastement sur les cuisses.
« J'ai lu votre dossier, Dr Zhou. Votre carrière est impressionnante. Pourtant aujourd'hui, vous n'êtes plus personne. Vous êtes morte, et le monde scientifique vous a pleuré. Vous êtes revenue et avez fait les gros titres, mais depuis, plus rien. Comment le supportez-vous ? »
La première réaction de Mei fut de hausser les sourcils, ébahie pas la franchise crue de l'Indienne. La seconde fut de s'offusquer - tout comme Snowball qui, ayant suivi l'échange depuis un coin de l'habitacle, flasha quelques insultes en chinois à l'attention de Satya. Sa troisième réaction fut de réfléchir posément à la question.
« Tout ce que j'ai fait, je l'ai toujours fait pour la beauté de la science. Pour le savoir. Pour la recherche. Je ne l'ai jamais fait pour la célébrité ou le feu des projecteurs. C'est vrai, j'ai travaillé sur des projets très médiatisés par le passé, et ce n'est plus le cas aujourd'hui, mais ce n'est pas important. Ce qui compte, c'est ce que je peux apporter de plus au monde. Vous comprenez ? »
Satya médita ses paroles quelques secondes.
« Oui, mais être célèbre vous donne davantage de poids pour défendre vos arguments. »
« Si une théorie à besoin d'une star pour la soutenir, alors c'est une mauvaise théorie. Une bonne idée se suffit à elle-même. »
Satya pouffa élégamment.
« Vous me semblez être une personne logique, rationnelle. Comme moi. Ce n'est malheureusement pas le cas de la majorité de l'humanité. La plupart sont incapables de comprendre la beauté et l'importance d'une équation. La perfection que permet d'atteindre la rigueur scientifique. Ils aiment croire en des choses séduisantes mais fausses, imaginaires, stupides en somme. »
Mei haussa les épaules.
« C'est aussi ce qui fait la beauté de l'humanité. Cette étincelle un peu folle de créativité. »
« La créativité n'est pas le problème. Le problème, c'est le chaos. Toute chose doit avoir une place et une fonction. Sinon, le monde ne peut pas tourner rond ! »
La climatologue ne put s'empêcher de sourire en imaginant la réaction de Satya Vaswani face à Jamieson. L'incarnation même du chaos. Un terrifiant et joyeux chaos fait homme. Elle serait épouvantée. Répugnée. Ulcérée. Comme elle l'avait été. Pire encore. Et pourtant, ça ne pourrait pas lui faire de mal. Cette femme était trop carrée. Trop mathématique. Trop scientifique. Et c'était elle, une climatologue, une femme de science, qui le disait !
« Dans un monde parfait, tout aurait une place définie et claire, mais ce n'est pas le cas. Le monde n'est pas parfait et c'est ainsi qu'il doit être. » répondit-elle.
Aurait-elle giflé gratuitement l'Indienne que l'expression de cette dernière n'aurait pas été différente.
« Je pensais que vous œuvriez à l'amélioration du monde, Dr Zhou. » murmura cette dernière, glaciale.
« C'est ce que j'essaie de faire. Mais l'améliorer et le rendre parfait, ce n'est pas pareil. Que faites-vous des gens et des choses qui ne sont pas parfaits ?»
« Ce qui n'est pas parfait ne devrait pas exister. »
« Vous les détruiriez ? »
« Si nécessaire, oui. »
Mei sourit, désabusée.
« Alors je vais prier pour que vous ne mettiez jamais la main sur le bouton de la fin du monde, Mlle Vaswani. Maintenant, si vous le permettez, je vais aller me doucher et dormir. Nous avons beaucoup de travail demain. »
« Faites donc, Dr Zhou. Je ne peux me permettre d'être la cause d'une baisse de vos performances. »
.
Zarya était prête. Avec un soin méticuleux, elle colla le dernier sticker sur son tout nouveau canon à particules. Le lieutenant Amari lui en avait trouvé un autre. En fait, elle avait trouvé un char léger entier et l'avait acheté. Elle lui avait donné le canon gauche et avait confié le reste du mastodonte de métal à Brigitte avec la consigne d'en faire ce qu'elle en voulait. La Suédoise s'était immédiatement mise à l'examiner pour savoir comment le désosser et en tirer le maximum de pièces réutilisables ailleurs.
Winston l'avait aidée à modifier le canon du char pour qu'elle puisse - comme le précédent - l'utiliser comme arme personnelle, et elle s'était ensuite appliquée à le peindre et à le décorer afin de le faire vraiment sien. Elle avait son canon, son armure, et un ordre de mission clair. Elle était prête. Et pourtant, elle était terrifiée. Parce que ce qu'elle allait faire était tellement... faux. Mal. Dangereux. Malhonnête. Ce n'était pas pour ça qu'elle s'était enrôlée dans l'armée. Pas pour ça qu'elle avait rejoint Overwatch. Mais elle n'avait pas le choix. C'était trop tard pour reculer. Elle avait donné sa parole. Elle allait plonger jusqu'au cou dans cette arnaque potentiellement mortelle et aller jusqu'au bout.
Le lieutenant Amari avait été claire. Même si les dés étaient pipés, elle allaient jouer la partie depuis le début. Et le début, ça consistait à aller jusqu'à Ottawa pour y rencontrer son contact au sein du gouvernement canadien pour cette mission. Ensuite, ça consisterait à trouver les Junkers. Et une fois encore, elle allait devoir jouer le jeu et vraiment les traquer. Parce que l'Egyptienne avait été très claire : jusqu'à ce qu'elle les ait attrapés, ils allaient rester sur territoire canadien et poursuivre leur propre mission sans plus avoir aucun contact avec l'organisation. A elle de les retrouver.
Cette partie ne l'inquiétait pas trop. Ils étaient sans doute les êtres humains les moins discrets de la planète et sans l'aide de l'Orca et d'Overwatch pour disparaître des radars, ils seraient infiniment plus faciles à localiser. Ce qu'elle redoutait, c'était la suite. L'arrestation. Là, les dés pipés entreraient en jeu, mais elle ne pouvait s'empêcher de craindre l'affrontement. Les Junkers n'étaient pas connus pour la jouer réglo. S'ils décidaient de tricher, ses dés pipés ne suffiraient pas. Serait-elle assez forte pour les neutraliser quand même sans les tuer ? Et surtout, serait-elle capable de maintenir l'illusion pendant des jours, peut-être des semaines ? Et les Australiens ?
« Il ne faut pas t'en faire, très chère. Tu es très compétente. » déclara gentiment Shrike, comme souvent pilote volontaire de l'Orca.
« Je suis soldat, pas agent double ! » cracha-t-elle - plus méchamment qu'elle ne le voulait.
La vieille mercenaire mit la navette en pilote automatique et vint s'asseoir face à elle.
« C'est vrai, et en même temps très faux. Ici, on est tous un peu soldat. Et tous un peu agent double. Mais ça, il faut avoir le courage de se l'avouer. »
« C'est facile pour vous, vous êtes juste tueuse à gages. »
La vieille combattante soupira puis, lentement, avec de petits gestes qui trahissaient son âge et sa fatigue, releva la visière triangulaire qui dissimulait son visage.
Dessous, les traits doux d'une vieille dame moyen-orientale, dont la frange grise dissimulait à moitié le bandeau couvrant son œil droit, tandis que le gauche, rehaussé d'un tatouage atrocement familier à Zarya, la fixait avec bonté et compassion, de petites rides joyeuses faisant écho à son sourire doux.
« Shrike n'est pas une tueuse à gages. Enfin, pas que ça. Mais le capitaine Ana Amari était agent d'élite d'Overwatch et sniper. Tous les grands conflits auxquels a participé Overwatch, j'en ai fait partie. Moi et mon équipe avons mis fin à plus d'entre eux que je ne pourrais en compter. Mais déjà alors, on faisait face aux mêmes problèmes qu'aujourd'hui. Il y avait des combats qu'on ne pouvaient pas gagner. Parce que nos adversaires ne jouaient pas selon les mêmes règles. Alors, il y avait Blackwatch. Ils faisaient le sale boulot. Jouaient sans suivre aucune règle. Ç'a fonctionné, pendant un temps. Puis je suis morte. Du moins officiellement, et Overwatch est tombé. J'ai décidé de ne pas jouer les phénix. De ne pas renaître de mes cendres. Il y a toujours une tombe à mon nom dans un cimetière quelque part. Je suis devenue Shrike. Parce que Shrike n'a pas besoin de jouer selon les règles. C'est une grande liberté, et un immense poids. Mais depuis dix ans, j'efface petit à petit les échecs du capitaine Ana Amari et ça, c'est bien. (La vieille femme posa une main sur son genou et serra un peu en un geste réconfortant.) Tu n'es pas agent double, ma chère. Tu es agent d'Overwatch. C'est très différent. (Voyant qu'elle allait objecter, l'Egyptienne la fit taire d'un geste de la main.) Être agent d'Overwatch, ça ne veut pas dire porter un de ces prétentieux uniformes bleus. Ça veut dire faire passer le bien de l'humanité entière devant toute autre allégeance. »
Zarya acquiesça en silence et, avec un dernier sourire réconfortant, la vieille femme repartit à son siège de pilote.
« Le lieutenant Amari est votre fille ? »
« Oui. Ma fille unique. »
« Elle sait que Shrike est sa mère ? Que vous êtes en vie ? »
« Oui. Depuis quelques mois. »
Zarya fonça les sourcils. Qui pouvait être assez cruel pour laisser croire à son enfant qu'elle est orpheline ? Qui pouvait être assez cruel pour laisser sa fille unique pleurer sur une tombe vide ?
« Pourquoi le lui avoir caché ? Pendant dix ans ? »
« Parce que le plus grand bien est plus important que mon bonheur, ou celui de ma fille... » répondit tristement la tireuse d'élite.
Que répondre à ça ? Soudain, ce fut Zarya qui se sentit égoïste et cruelle.
D'un geste sec, Ana remit le pilote automatique en marche et se retourna résolument dans son siège. « ...Et Fareeha s'en est très bien sortie sans moi. Je n'aurais pas pu être plus fière d'elle. » ajouta-t-elle avec un sourire sincère avant de se tourner une fois encore vers ses commandes.
« Vous le lui avez dit ? »
« A quoi bon ? Elle m'en veut - à juste titre - et a admirablement fait sa vie sans moi. »
« Dites-le lui.»
La vieille soldate soupira.
« Pourquoi ? »
« Parce que vous êtes sa mère, son modèle. Elle vous en veut, c'est évident, et elle en a tous les droits, mais vous êtes sa mère. Tout ce qu'elle a fait, chacun de ses actes, elle l'a fait en pensant à vous. Seul un imbécile ne s'en rendrait pas compte ! »
Le silence retomba, puis un petit rire fatigué le brisa.
« Alors je dois être la reine des imbéciles. Merci de m'avoir ouvert les yeux... Enfin, l'œil, très chère Aleksandra. »
Zarya ne put s'empêcher de sourire malgré elle. La vieille Ana Amari ne ressemblait pas du tout à sa mama, ni même à sa babushka, et pourtant, elle ne pouvait s'empêcher de se sentir rassurée, consolée et fière. Presque comme si c'étaient ses ancêtres qui avaient dit être fière d'elle, Aleksandra Zaryanova, la petite orpheline de la toundra, et pas le capitaine Amari parlant du lieutenant Amari.
Parce que Aleksandra « Zarya » Zaryanova n'avait pas accompli moins que Fareeha « Pharah » Amari, mais en plus, elle, elle n'avait jamais eu la chance de grandir entourée de héros et de modèles. Elle n'avait jamais eu un mentor ou une idole à suivre. Ce qu'elle était, elle l'avait bâti toute seule. Sans guide et sans repère. Pharah avait émergé de l'ombre d'Ana. Zarya n'était sortie de l'ombre de personne. Elle n'avait personne à qui se comparer. Personne à imiter. Et ça, c'était un don rare. Zarya ne devait rien à personne. Sa fierté pouvait être tout entièrement sienne.
Elle se sentit mieux. Elle n'était toujours pas à l'aise avec sa mission, mais elle se sentait à présent capable de faire face à tout ce qui pourrait arriver. Elle était arrivée jusqu'ici sans aide. Elle attendrait avec impatience le jour où elle rencontrerait celui qui l'arrêterait !
« J'espère que tu es prête, très chère. Atterrissage dans sept minutes. »
« Je n'ai jamais été aussi prête ! »
La vieille Egyptienne lui jeta un coup d'œil et sourit.
« Que j'aime entendre ça ! »
(1) 500 km2, c'est un carré de 22,38 km de côté. J'ai arrondi à 22 pour faire mes calculs.
