Zarya avait hésité un moment à appeler sa supérieure, puis y avait renoncé. Inutile d'inquiéter le lieutenant alors qu'elle n'avait absolument aucun début de réponse ou d'information à lui fournir. Elle ne savait même pas ce qui se passait exactement. Est-ce que - et c'était probable - les Junkers les avaient trahis, ou - plus improbable - ils ne l'avaient pas fait ? Qu'est-ce que Talon leur voulait ? Où allaient-ils ? Combien étaient-ils ? Autant de questions auxquelles elle n'avait pas le début d'un bout de réponse. Et tant qu'elle n'aurait pas quelque chose à donner au lieutenant Amari, elle poursuivrait sa mission.

Pendant trois heures, elle suivit à l'odeur les criminels, jusqu'à ce qu'elle perde la piste à un carrefour. Devant elle, trois voies et, d'une manière tout à fait désespérante, assez de neige sur aucune d'elle pour lui donner une indication de la direction prise par le convoi. Elle tourna à droite, espérant que le blindé était effectivement sorti des Rocheuses pour partir sur les plaines de l'Alberta et Edmonton. Une heure plus tard, elle devait se rendre à l'évidence. Elle s'était trompée et les avait perdu.

Jurant entre ses dents, elle se résolut à appeler sa supérieure et à lui expliquer la situation.

Le silence accueillit son exposé.

« Lieutenant Amari ? »
« Je réfléchis, sergent Zaryanova. » répondit sèchement cette dernière.

Elle acquiesça, sans se rendre compte que l'Egyptienne ne pouvait pas la voir.

La pause dura si longtemps qu'Athena se sentit obligée de demander si elle devait couper la communication.

« Non, je réfléchis ! » siffla sèchement Pharah.

L'IA s'excusa et redevint muette.

Le silence se prolongea encore d'interminables minutes, que Zarya passa assise sur sa moto arrêtée sur le bas-côté.

Finalement, Pharah prit la parole.

« Vous avez déjà enquêté sur Talon, non ? »

Comment savait-elle à propos de sa mission secrète pour Katya Volskaya ? Mystère, comme tant d'autres choses que l'Egyptienne et Overwatch semblaient savoir.
« J'ai enquêté sur un de leurs membres, c'est exact. » répondit-elle sobrement (1).

« Votre enquête vous permettrait-elle de les retrouver ? »
« Peut-être. Ça remonte à un moment, et mon... suspect ne semblait pas faire à proprement partie de Talon... Plus un genre de prestataire extérieur. »

« Peu importe. Vous pensez être capable de remettre la main sur les Junkers ou, à défaut, sur quelqu'un qui pourrait nous aider à les trouver ? »
« Da ! Ce n'est pas la première fois que je fais ça et... je déteste perdre ! » gronda-t-elle, féroce.

« Bien. Alors retrouvez-moi ces criminels et assurez-vous que notre sécurité ne soit pas menacée. »

« A vos ordres, Lieutenant. »

« Ah, et que cela ne vous étonne pas, sergent Zaryanova, mais je vais déployer d'autres agents sur l'affaire. »

«Entendu. » opina-t-elle.

Elle avait merdé. Normal que Pharah cherche à protéger Overwatch en couvrant ses arrières. C'était tout ce qu'un bon officier pouvait faire.

Elle raccrocha et fit faire demi-tour à la moto. Ce n'était pas en tournant au hasard dans la neige qu'elle allait remettre la mains sur ses Australiens puants.

.

Jamieson était anormalement calme, mais Mako ne s'inquiétait pas. Ce n'était pas parce que le jeune Junker ne bougeait pas que son cerveau ne tournait pas à mille à l'heure. Il le voyait à ses yeux. Jamie se concentrait sur le chemin. Mémorisant le moindre détail, et tentant de déduire leur destination en superposant les paysages qu'ils traversaient aux cartes imaginaires qu'il s'était fait au cours des derniers mois. Il faisait de même, suivant mentalement leur progression plein nord le long des routes peu fréquentées des Rocheuses canadiennes. Ils avaient dépassé tous les grands centres de population de ce coin du continent. Tout ce qu'il restait devant eux, c'était de petites villes forestières, puis les grandes étendues vides du Yukon et des territoires du Nord-Ouest. Un paradis pour se cacher, pour quiconque maîtrisant les techniques de survies du Grand Nord. Ce qu'ils n'étaient pas leur cas.

Ils étaient des Junkers. Chez eux dans un désert brûlant de radiations et de soleil. Le désert de glace et de forêts qui s'étendait devant eux était à peu de chose près un piège mortel pour eux. Ils n'étaient pas équipés pour survivre sur le long terme dans un pareil climat. Et ils ne connaissaient pas bien ses ressources et ses dangers. Ce n'était pas pour rien qu'ils étaient toujours restés près des villes et de leurs richesses. Peu importait le climat, les villes présentaient toutes à peu près les mêmes ressources et les mêmes dangers, qu'ils savaient parfaitement gérer dans les deux cas. Mais là, c'était autre chose.

Mako se mit à regretter l'absence du Dr Zhou ou de Zarya. Elles l'avaient déjà prouvé, elles étaient chez elles dans la neige. Mais elles n'étaient pas là. Il soupira et poussa un peu la Hog afin de ne pas se faire distancer par le blindé qu'il avait laissé prendre un peu d'avance, afin de ne pas être constamment noyé dans le nuage de neige que soulevait son passage.

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Ils roulèrent toute la nuit, et continuèrent encore, au point que la tête de Mako commençait à lui tourner d'épuisement. Il était sur le point de s'arrêter sur le bord de la route pour une sieste éclair, que les occupants du blindé soient d'accord ou pas, lorsque ce dernier, descendant une lame chasse-neige devant lui, vira brusquement entre les arbres, s'engageant sur une piste invisible sous le tapis blanc. Après avoir échangé un regard perplexe avec Jamie, il les suivit à une allure plus modeste, afin de ne pas abîmer la Hog sur un obstacle enfoui sous le manteau blanc tassée par leur prédécesseur.

Le blindé ne ralentit pas le moins du monde, et disparut bientôt entre les arbres, sans que cela ne l'inquiète. Ils avaient une magnifique piste creusée dans la neige fraîche à suivre, et avec la quantité déplacée par le monstre mécanique, même s'il se remettait à neiger, elle ne disparaîtrait pas avant longtemps. La piste les mena loin de tout chemin carrossable, jusqu'à finalement s'arrêter brusquement au milieu de rien.

« Y sont où ?! » s'exclama Jamie, se redressant dans son side-car pour regarder alentour.

Il grogna son ignorance. La piste s'interrompait brusquement, sans la moindre trace du blindé ou de quoi que ce soit d'autre.

Jamieson se dévissait à présent le cou pour voir s'ils ne s'étaient pas envolés. Au vu des circonstances, ce n'était pas l'idée la plus stupide qu'il ait eu.

« Merde ! Y sont passé oOUUU ?! »

La fin de la question de son ami fut avalée par un cri de surprise alors qu'il devait précipitamment s'accrocher au side-car, afin de ne pas en tomber alors que, dans un grand tremblement, ils s'enfonçaient sous terre, avec le carré de six mètres de côté de neige qui les entourait et deux jeunes sapins.

A la surprise, succéda bientôt des murs de béton s'enfonçant en diagonale dans le sol, et de loin en loin une veilleuse à la lumière rouge.

Sous son masque, il sourit, appréciateur. La planque était impressionnante.

Leur descente dura presque une minute, puis leur plate-forme déboucha sur un vaste espace souterrain, où étaient parqués une demi-douzaine de blindés, plusieurs autres véhicule, et à sa plus grande horreur, plusieurs saloperies d'omnics de combat.

Jamieson eut le même réflexe que lui, et crachant des insultes, pointa son arme dans leur direction, avant de se figer en réalisant qu'ils ne bougeaient pas, contrairement à la silhouette noire qui semblait les attendre au pied de la plate-forme mobile.

« Ils sont déconnectés, et de tout manière, pas autonomes. » siffla le fantôme, tout en leur désignant d'un doigt griffu un emplacement vide pour garer la Hog.

Mako obéit, la faisant avancer au pas. A la seconde où la roue arrière ne fut plus en contact avec la plate-forme, cette dernière se mit à remonter, larguant occasionnellement un peu de neige qui rejoignait celle déjà tombée sur le sol de béton.

Mako grommela. Ils étaient piégés dans cette base souterraine et il détestait ça. Jamie ne semblait pas apprécier davantage.

« Bon, y sont où les pancakes ? » demanda ce dernier, bravache, se désolidarisant du side-car avant de faire craquer ses vertèbres.

Mako pouvait presque voir l'air perplexe du fantôme derrière son masque.

« Tu vas pas nous dire qu'on a fait toute c'te route pour rien, le gothique ? »

Le masque soupira et leur fit signe de les suivre. Mako ne s'exécuta qu'une fois la Hog sécurisée par quelques explosifs directionnels. Que quelqu'un essaie de la toucher, et ce serait la dernière action de son existence.

« Hey, au fait, on doit t'appeler comment ? Edgeboy ? Gothicman ? Le Crââââne ? » demanda Jamieson, de son ton le plus agaçant.

L'intéressé gronda, alors qu'il souriait, admirant l'éternelle morgue de son ami.

« Reaper. C'est Reaper. »

« Le Faucheur ? Ben tu t'fais pas chier ! Junkrat (il se désigna) et Roadhog (il le pointa du doigt). » répliqua Jamie.

« Je sais. » siffla Reaper.

« C'est qu'on est célèbres ! T'as entendu ça, mon pote ? M'sieur Reaper nous connaît ! »

Le fantôme grogna son agacement. Autant Jamie était exaspérant, autant il adorait le voir infliger ça à d'autres que lui. Surtout à ce genre de personnage antipathique.

L'homme les conduisit à une sorte de réfectoire. Ou ce qui devait en tenir lieu. Une grande pièce froide en béton gris avec des tables d'acier et des bancs vissés au sol, et dans un coin, une série de distributeurs automatiques crachant des plats réhydratés qui n'avaient que deux propriétés : être chauds et caloriques.

En découvrant les fentes à carte de crédit, Jamieson leva un sourcil et se lança dans une grande diatribe sur l'hospitalité, jusqu'à ce que Reaper produise des plis de son manteau de cuir une carte argentée et ne leur offre leur repas. Ils avaient largement assez de cartes de crédit et de cartes prépayées volées pour payer, mais Mako était d'accord avec le principe : il n'y avait pas de raison qu'ils paient leur repas après la nuit atroce que le masque de mort leur avait fait passer.

Les assiettes, pleines d'une substance blanchâtre inidentifiable et sans doute apparentée à un gratin furent vites avalées, sous le regard insondable du Faucheur.

« Ouh... suis crevé ! » bailla Jamieson, s'étirant au point de manquer de tomber en arrière.

« Je suppose que votre... briefing peut attendre quelques heures. » siffla Reaper.

Jamieson opina avec enthousiasme.

Ils furent donc conduits à un grand dortoir, dans lequel s'alignaient les lits à étages anonymes, dont la plupart semblaient avoir un occupant, bien qu'il n'y ait que trois autres personnes dans la vaste pièce à ce moment là, toutes profondément endormies.

Jamieson s'avança entre les rangées, s'arrêta devant un lit qui faisait un angle et donc offrait une bonne position de défense, détailla avec un sifflement appréciateur la pin-up accrochée au mur, arracha la photo représentant une fillette souriante affichée à côté, la roula en boule et la jeta au loin avant de se hisser agilement sur la couchette.

Mako, quant à lui, testa de la main la solidité de l'armature, et face au grincement protestataire du métal, décida qu'elle ne tiendrait pas la charge de son imposante carcasse. Il ramassa donc les deux matelas du lit voisin, expédia la structure contre le lit suivant -réveillant en sursaut les trois dormeurs- et les posa au sol avant de s'installer dessus, son arme à la main, posée sur sa vaste panse. Le tout sous le regard énigmatique de leur hôte, que Jamieson chassa d'un geste négligent de la main. Après quelques secondes, l'homme s'éloigna, les laissant dans une relative intimité.

« Pfff, au moins à Ov... Ow ! Mais ça va pas ?! » beugla Jamieson, coupé en plein dans sa râlerie par le coup de pied qu'il avait décroché à la structure, dont le montant s'était un peu plié.

Il gronda un avertissement.

« Orlando ! J'allais dire Orlando ! Là-bas au moins, y faisait chaud ! »

Il soupira. Bien rattrapé. Mais il allait devoir rester aux aguets. La langue bien pendue de Jamieson risquait de les faire tuer sans même que le pyromane ne s'en rende compte.

Ce dernier ne tarda d'ailleurs pas à s'endormir, ses tics faisant grincer sporadiquement le lit.

Mako s'autorisa finalement à glisser dans un demi-sommeil attentif, le moindre son lui faisant ouvrir l'œil.

.

« Oï ! C'est quoi le programme ? »

Quatre heures de sommeil et Jamieson était à nouveau en pleine forme. Mako ne pouvait pas en dire autant, mais il suivit le mouvement.

« Pas de pancakes ? » siffla sarcastiquement leur morbide nouveau patron.

« Y en a ? »

« Non. »

« Alors ya, nah ! »

« Peut-on commencer ?! »s'agaça l'homme.

« Oï ! »

« Parfait... »

.

Zarya n'avait pas menti à Amari. Ça faisait un moment qu'elle avait mené son enquête sur le hacker invisible, Sombra. Ces informations n'étaient pour la plupart plus d'actualité, et les liens avec ses indics d'alors pour moitié rompus. Il allait lui falloir un peu de temps avant de pouvoir à nouveau tirer quoi que ce soit d'utile de ces contacts là. Aussi contre-productif que cela pouvait paraître, son premier geste avait été de trouver un aéroport et un vol pour Dorado. C'était au Mexique qu'elle avait trouvé la piste de sa hackeuse, se serait là-bas qu'elle la reprendrait. Si les Junkers réapparaissaient, il serait toujours temps de sauter dans une navette pour aller leur casser la gueule.

Dans le même temps, elle avait essayé d'entrer en contact avec Lynx, le pirate informatique omnic avec qui elle avait alors fait équipe malgré sa haine des robots. L'omnic ne lui avait malheureusement pas été d'un grand secours. Sa précédente rencontre avec Sombra (1) l'avait laissé amoindri et piraté et il s'était bien gardé d'approcher à nouveau la hackeuse avant d'être certain d'avoir de quoi se défendre, ou au moins se protéger, ce qui de toute évidence n'était pas encore le cas. Il lui avait néanmoins promis de lui transmettre toute information à propos de Sombra ou de Talon qu'il pourrait glaner sur le Net.

En attendant, elle en était revenues aux bonnes vieilles méthodes et s'était mise à tabasser tous les gangers des Los Muertos sur lesquels elle pouvait mettre la main, dans l'espoir que l'un d'entre eux pourrait lui donner une piste ou le début d'une piste.

Ce qui finit par fonctionner... en quelque sorte.

A force d'envoyer à l'hôpital les petites frappes du gang, Zarya avait attiré l'attention des têtes pensantes, et finalement, ce fut un des barons qui vint la trouver, accompagné de la moitié encore valide de ses hommes. Une brève explication et une petite démonstration du potentiel destructeur de son canon l'avait convaincu de l'intérêt de lui fournir les informations qu'elle désirait. L'homme lui transmit donc fort aimablement la localisation d'une laverie peu après la frontière américaine, servant de façade au blanchiment d'argent de Talon.

Elle se mit donc en route, non sans appeler auparavant Overwatch, se doutant que le chef de Los Muertos ne manquerait pas de prévenir ses associés de Talon de son arrivée imminente.


(1) Voir la BD « La recherche » et le court-métrage « Infiltration » (la fin surtout).