Hello les copaines !

Merci pour l'accueil que vous avez fait à cette histoire ! Admamu-Satsuki, Zo, Sasa, Reapersis, Almayen (j'espère que tu as de nouveau accès à ton compte...), Elie, Nuda Veritas, Adalas, Mimi, Chapaf, Cherina et Mariloo !

Merci à NALOU de mon coeur pour sa bêta (j'ai fait masse de modifs depuis sa relecture sur ce chapitre, si des fautes restent, je les proclame miennes) !

Et j'ai oublié sur le prologue : merci beaucoup à odea qui a été la première à relire cette histoire et qui m'a confirmé qu'elle valait le coup d'être remaniée et publiée !

Le bisounoursage étant terminé, bonne lecture :3


Chapitre 1

Le procès eut lieu le cinq mars, soit trois mois plus tard.

C'était très rapide. Trop, avait pensé John lorsque sa convocation était arrivée. Quelqu'un quelque part avait dû tirer des ficelles… Il avait d'abord craint que ce soit à son désavantage, mais aujourd'hui, il pouvait affirmer qu'on ne lui avait pas mis le moindre bâton dans la canne.

De toute façon, tout jouait en sa faveur : les témoins étaient somme toute relativement nombreux pour un homicide, une victime potentielle avait été sauvée, l'homme tué dans l'action — un dénommé Alistair Olson et c'était particulièrement désagréable de mettre un nom sur ce qu'il avait seulement cru être une bête sauvage et féroce — était connu des forces de l'ordre pour faire partie d'une famille de loups. Une famille de loups, se répétait régulièrement John, pour essayer de comprendre.

À vrai dire, il s'était senti pris dans un tourbillon d'informations et d'actions qu'il parvenait à peine à saisir et il avait bien conscience que ce n'était pas avec son sentiment de déconnexion totale par rapport au reste du monde qu'il aurait pu s'en sortir seul dans cette affaire. Il y avait déjà la chance inouïe que représentaient des témoins pour confirmer ses dires. Il avait aussi bénéficié de la sympathie de l'inspecteur de police qui avait fait de la rue de l'agression sa scène de crime. Le fait que son avocate connaissait parfaitement son travail avait finalement été un atout non-négligeable — quoique dans ces circonstances, n'importe quel juriste aurait pu le tirer d'affaire. Après tout, il avait sauvé une enfant et peut-être bien d'autres personnes en neutralisant cet homme manifestement dangereux qui, de plus, était alors un loup...

C'était ça, surtout, qui dérangeait John. Il avait déjà tué des hommes. Ça n'avait rien d'agréable, surtout quand les dégâts collatéraux n'étaient pas prévus, mais ça avait été son métier. Après y avoir été dûment entraîné, il avait très vite appris à ne pas faire de sentiment lorsque la vie d'un ennemi, la sienne ou celle d'un civil était en jeu. Mais tuer un loup qui était en fait un homme… Ça faisait plus que le déranger, à vrai dire. Ça mettait sens dessus dessous son monde et ses convictions profondes concernant ce qui l'entourait.

Même après trois mois, il se souvenait encore très précisément que Lestrade, l'inspecteur, avait été obligé de lui répéter « Oui, c'était un loup, mais quand ils sont tués sous leur forme animale, ils reprennent apparemment leur forme humaine. Oui, Monsieur, c'était un loup et maintenant c'est un homme. Mort. Vous pourriez répondre à mes questions, à présent ? »

Même après trois mois, même alors qu'il sortait du Palais de Justice avec enfin une reconnaissance de circonstances atténuantes largement suffisantes pour que son acte soit considéré comme de l'assistance à personne en danger et de la légitime défense contre un être conscient non humain, John ne parvenait pas à intégrer cette donnée.

J'ai tué un loup et c'est le cadavre d'un homme qui a été emmené à la morgue.

« Alors, John, soulagé ?

Le sourire de Lestrade l'atteignit alors que l'homme passait l'arche imposante du Royal Court of Justice — écrasante, dirait même John, comme le reste du bâtiment grandiose. Un timide soleil printanier perçait les nuages et posait ses rayons diaphanes sur la route encombrée, devant lui. John venait de serrer la main de son avocate pour la remercier de son travail et de sortir du tribunal sans savoir exactement de quoi serait constitué la suite de sa vie, maintenant que cette histoire sordire était derrière lui.

Tout ce qu'il savait pour l'instant, c'était qu'il se sentait soulagé d'échapper enfin à l'ambiance de luxe froid et solennel qui l'avait accueilli pendant ces quelques heures de procès. Même sa respiration lui semblait plus profonde alors qu'il laissait derrière lui les sols de mosaïque dont la délicatesse lui avait donné la sensation d'être un lilliputien réalisant des cent pas angoissés sur une immense table en marqueterie fine et sophistiquée pendant la délibération des jurés. Les longues arches fines soutenant le plafond et les portraits immenses d'emperruqués donnaient au lieu une majesté et une intensité qui avaient semblé souffler désagréablement à l'oreille du petit soldat blessé, toujours accusé d'homicide, que le bâtiment n'avait pour seul but et volonté que de l'engloutir, le mâcher et le digérer jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien de lui. Il lui avait semblé perdre quelques centimètres supplémentaires lorsqu'il s'était tordu le cou pour observer les rayons du soleil qui traversaient les vitraux bleus des hautes croisées. Ils se fondaient à cette lumière irréelle sous le plafond qui lui évoquait le doigt divin. Et rien ne lui indiquait alors si la main était celle d'un dieu vengeur ou miséricordieux.

Maintenant qu'il sortait du Palais de Justice en s'appuyant sur sa canne et se retournait pour répondre à l'inspecteur de police, captant en arrière-plan les traits fins du large bâtiment, il admettait que les tourelles et les pics donnaient au bâtiment une aura de sagesse et d'intemporalité, comme sa rosace en pierre et en vitrail. Une cathédrale, voilà à quoi il lui faisait penser. Voilà pourquoi il ne s'y sentait pas à l'aise. Ce qui tombait bien, c'était que, comme venait de le sous-entendre Lestrade, il n'aurait plus à le fréquenter avant un bout de temps — ni même de toute sa vie, avec un peu de chance.

– Salut, Greg, répondit John en lui serrant la main. Je... J'ai encore du mal à réaliser que cette histoire est terminée ! Mais oui, soulagé.

– Tu as le temps pour un petit café ? J'ai pris ma matinée exprès pour voir le procès. J'étais pas le seul, d'ailleurs. Il faut fêter ça !

L'inspecteur ne l'avait pas seulement pris en sympathie, trois mois plus tôt. Il était devenu ce qui était le plus proche d'un ami pour John, surtout après cinq ans passés au front à l'autre bout du monde sans qu'il ait cherché à garder réellement contact avec qui que ce soit. Alors le médecin se laissa entraîner en s'appuyant sur sa canne vers un pub, l'Edgard Wallace qu'il ne connaissait absolument pas, mais qui avait l'intérêt incontestable de se situer dans la rue voisine. Greg avait raison : il fallait célébrer le verdict de cette affaire qui avait secoué tout Londres.

L'histoire de l'homme-loup attaquant une petite fille avait fait le tour des journaux et son propre visage s'était étalé sur quelques Unes comme celui d'un héros. Les photos avaient été prises le soir de l'agression. On y voyait son air hébété sous les giclées de sang, expression qui ne l'avait en gros plus quitté ces trois derniers mois. Ce matin, le public dans la salle du procès lui avait semblé sensiblement plus fourni qu'il ne s'y était attendu. Il n'y avait reconnu aucun de ses proches, évidemment.

D'ailleurs, qu'est-ce que ça pouvait bien vouloir dire, « ses proches » ? C'était tout à la fois étrange et prévisible de voir que les individus qui auraient pu se sentir éventuellement concernés par son sort ne s'étaient finalement pas montrés. John n'avait pas cherché à les contacter pour parler de toute cette histoire, ceci dit, alors sans doute n'était-ce pas totalement leur faute.

Peut-être devrait-il prendre des nouvelles de Harry et éventuellement lui en donner. Elle restait sa sœur, après tout… Il ne l'avait pas fait depuis son retour sur Londres, de même qu'elle n'en avait pas pris — pas plus que lorsqu'il était déployé en Afghanistan, d'ailleurs. Leur relation chaotique était telle que le silence demeurait sans doute l'état le plus confortable entre eux. Qui sait si elle n'avait pas déménagé ou changé de numéro de téléphone, ou bien les deux, depuis leur dernier échange quelques années plus tôt, de toute façon…

John haussa les épaules pour lui-même et s'assit devant les deux bières que Lestrade avait commandées pour eux — autant pour le « café » du matin — et prélevées du comptoir en vieux bois ciré et en marbre noir juste assez foncé pour convenir à l'ambiance chaleureuse et simple du pub quasiment vide. En détaillant les innombrables dessous-de-verres en cartons punaisés sur chaque surface plane des mur et du plafond en guise de décoration, l'ancien soldat caressa distraitement de ses doigts le verre assez frais pour que des gouttes d'eau condensées en tapissent les parois extérieures.

– Tu vas pouvoir retourner à la clinique en tant qu'homme innocenté ! Et en tant que héros ! le relança Greg, l'air presque plus satisfait que John du verdict unanime des jurés.

– Content de savoir que tout est fini, grimaça l'ancien militaire.

Il se laissa choir contre le dossier de sa chaise, but une gorgée désaltérante de sa brune. Ce ne fut qu'après avoir dégluti qu'il releva intérieurement que Lestrade n'avait pas approuvé avec bonhomie comme il aurait dû le faire. Au contraire, en reportant son attention sur lui, John voyait parfaitement la contracture de sa mâchoire et ce qui semblait être un certain malaise pas tout à fait masqué par son sourire forcé.

Une irritation légère fit sa place dans la poitrine de John alors que son inconscient estimait comme tout à fait blasphématoire de se sentir tendu dans un pub.

– Qu'est-ce qui se passe, Greg ?

La forme était une question, mais le ton signifiait clairement Je sais qu'il y a un problème, alors crache.

L'inspecteur hésita, ouvrit la bouche, y porta finalement sa bière, prit son temps pour avaler sa gorgée, reposa lentement la pinte.

– Hum... Tu sais, la gamine que tu as sauvée, commença-t-il passant un index à l'ongle consciencieusement rongé sur le rebord de son verre.

– Oui ?

Une anxiété qu'il n'avait pas eu conscience de garder tapie au fond de lui se manifestait et enflait dans sa poitrine à chaque nouveau tour que le doigt de Lestrade exécutait sur le verre, construisant paresseusement son nid dans sa poitrine à la place de la brève irritation précédente.

– Elle... C'est une louve, elle aussi.

Greg s'interrompit, but une nouvelle gorgée d'ambrée, le regard fuyant, évitant volontairement les yeux bleu foncé de son ami pour leur préférer la jeune femme qui passait dans la rue à ce même instant.

John revit les grands yeux verts trop sérieux.

– Je... D'accord. Et ? Je n'ai toujours pas compris comment des hommes ont appris à se transformer en loups en l'espace de ces cinq années que j'ai passé, moi, en Afghanistan, mais c'est une information que j'ai été contraint de classer dans le champ des possibles. La petite est une louve aussi. Très bien. Visiblement pour vous autres, un être humain qui a la capacité de se changer en canidé hirsute, ça semble vraisemblable. Quel est le rapport avec moi ? Qu'est-ce que ça fait, que cette gamine en soit une aussi ?

– Non, John, j'ai déjà essayé de t'expliquer cent fois — au moins. C'est pas un truc qui « s'apprend », c'est un truc de famille. C'est génétique. Ça fait des générations qu'on sait qu'il y a des familles d'Hommes-loups...

Non, Greg, le singea John. J'ai fait des études de médecine, j'ai étudié la génétique et je peux t'assurer que ça n'a rien de normal que ces personnes aient cette capacité. C'est pas le genre de transformation qui s'inscrit dans le génome, ça ! On m'a jamais parlé d'allèles lupins !

– Toujours est-il qu'on le sait depuis toujours, au moins dans certains locaux de la police — les miens — et à un niveau gouvernemental. Parce qu'ils ont beau ne jamais se transformer en animal, en gros — plus depuis des centaines d'années en tout cas — les loups sont plus ou moins organisés en meutes. Ça n'a plus vraiment d'importance aujourd'hui, mais il fallait voir ça comme des… des familles, dans le sens d'entités de pouvoirs. Et ça a régulièrement dégénéré en guerres d'influence par le passé… Des guerres cachées et sournoises à base de règlements de compte entre loups, que certains réac' complètement tarés font perdurer aujourd'hui. Ça reste… plus ou moins toléré dans leur organisation, même par ceux qui n'y prennent plus part. Ça n'empêche pas d'ouvrir des enquêtes quand ça arrive, même si, « étrangement », on ne trouve jamais le coupable. On a des archives sur des familles dont les premiers exploits sanguinaires ont été recensés dès le douzième siècle, sachant que les écrits plus vieux ont probablement été perdus. Tu as raté l'info quand c'est sorti du silence il y a quatre ans et demi parce que tu étais au front et que tu ne te tenais apparemment pas vraiment renseigné sur ce qui se passait ici. Mais comme le gouvernement est constitué pour moitié d'hommes-loups depuis des lustres et que leurs collègues humains les plus hauts placés le savaient déjà mais étaient tenus au silence, ça n'a pas induit plus de changements que ça dans la société quand le secret a été éventé... À part la peur de l'opinion publique par rapport à cette info et le risque que ça...

John leva une main pour lui intimer le silence, soudain plus attentif. Un élément de ce que Gregory venait de lâcher s'inscrivait en gros derrière son front.

– Attends. Tu parles de familles, de vendetta, de luttes d'influence entre les loups et qui ont l'air de ne concerner qu'eux… T'es en train de me dire quoi, là ?

– Tu... t'es interposé au milieu d'un règlement de compte. Entre deux des plus vieilles familles de loups de Londres.

Vide. Blanc. Esprit comme du coton. Plusieurs fois, John tenta vainement de faire repartir son cerveau, comme il avait kické avec désespoir sa mobylette récalcitrante, il y a des années de cela.

– Attends. En quoi ça me concerne ? Je... oui, je me suis interposé, d'accord, mais…

Greg soupira.

– La famille de l'agresseur — la famille de l'homme que tu as tué, qui a brillé par son absence pendant ton procès — en a vraisemblablement après toi, maintenant.

Le vide, le blanc et le coton tintèrent en un sifflement strident, insupportable.

John observa le policier, bouche bée. Des hommes-loups, soit des types qui ressemblaient à n'importe qui, capables de se transformer en une meute de canidés agressifs, étaient susceptibles d'en avoir après lui. La guerre avait décidé de le suivre à la maison, visiblement.

– C'est… Enfin, je veux dire… commença John en cherchant ses mots. C'est vraiment le cas ou c'est juste une possibilité ?

– J'ai peur que ce soit le cas, répondit Lestrade avec l'air d'avoir envie d'être partout sauf dans ce pub avec lui. J'ai placé deux de mes agents en garde discrète pour suivre tes déplacements — désolé de ne pas t'en avoir parlé, je ne voulais pas t'inquiéter pour rien — et ils ont repéré un certain nombre de personnes qui te suivaient également. Et je ne te parle pas d'admirateurs emballés à l'idée qu'un de ces sales clebs, comme ils les appellent, ait été mis hors-jeu. Les loups ont repéré mes hommes, ça ne fait pas de doute. Ils sont bien meilleurs que les humains en pistage, mais on a quand même pu établir certaines certitudes... Certaines de ces personnes qui te suivent sont clairement identifiées comme des membres des familles lupines recensées dans nos fichiers. Les autres pourraient être des hommes-loups inconnus de nos services — c'est le cas de la majorité de la population des loups.

Vertige. John agrippa par réflexe le bord de la table rendue légèrement collante par des générations de consommations qui avaient un jour ou l'autre laissé une trace de leur passage, alors que sa vision se brouillait pendant une seconde. Il secoua la tête.

– Alors... C'était pour ça, la matinée de congé, Greg ? Rien à voir avec l'idée de boire un… café entre potes, mais la nécessité de me prévenir que je suis suivi par des loups ?

John se passa une main sur le visage, l'arrêtant quelques secondes au niveau des yeux, espérant que la pression du bout de ses doigts sur ses paupières lui rendrait une certaine clarté d'esprit. Ou ferait disparaître toute cette histoire. Ou que, lorsqu'il les rouvrirait, Lestrade crierait Poisson d'avril !

– Attends, tu as dit des membres « des » familles de loups recensées... Ça veut dire quoi, ça ? C'est pas seulement celle de la famille d'Olson qui m'en veut ?

– Non. C'est tous les loups. Tous les clans.

– Même... Même celle à laquelle appartient la gamine que j'ai sauvée ? Ils... Ils pourraient vouloir me protéger, peut-être ? En remerciements ?

Un homme avait le droit de rêver. John y crut le temps de poser la question, mais fut coupé net dans son espoir naïf par le regard sombre de l'inspecteur depuis l'autre côté de la table.

– Non, John. Les... Les hommes-loups sont très fiers. Le fait qu'un humain soit intervenu dans leurs histoires de querelles ancestrales... Hem. Ton intervention n'a pas exactement été jugée comme bénéfique par la famille de la petite. Ça serait plutôt une humiliation. Les loups se battent entre eux. Ils nous sont supérieurs sur beaucoup de plans. Vraiment. Et savoir qu'un simple humain, un brave couillon valeureux a empêché une de leurs sempiternelles vengeances de s'accomplir... Ça ne fait plaisir à personne. Surtout avec cette crainte de ce que les êtres humains peuvent penser de leur existence et l'idée qu'ils puissent ne pas accepter l'existence des loups, maintenant qu'ils sont connus — même s'ils font partie de notre société depuis toujours.

– Wow. Ils ont l'air charmants, mesura John avant de soupirer. Donc... Pas d'espérance de protection ?

– … Non. Pas de la part des loups civils, en tout cas.

Le regard brun de l'inspecteur en face de lui s'assombrit plus encore. Et pour John, soudain, toute chaleureusement revêtue de boiseries et de dessous-de-verres qu'elle puisse être, la pièce devint franchement froide.

– Et il y a encore autre chose. Il y a autre chose, hein, Greg ?

John ne savait même plus à quoi s'attendre. Mais c'était certain, l'expression du flic ne mentait pas : non seulement il n'avait pas fini d'entendre parler des loups, mais les mauvaises nouvelles n'étaient pas terminées.

– En fait... Ils font partie d'une espèce différente de la nôtre. Non, ne m'interromps pas. Je sais que tu vas me dire que ce n'est pas parce qu'ils ont des différences qu'ils ne sont pas comme nous et tout ça... Mais c'est un fait. Du moins, c'est ainsi qu'ils se considèrent eux-mêmes. Supérieurs aux simples humains, je te l'ai dit. Ils possèdent les avantages des deux espèces qui les caractérisent.

– D'accord. Et ?

John ne voulait pas comprendre. Il ne voulait surtout pas que Lestrade confirme l'idée qui se déroulait paresseusement dans le coton de son esprit.

– Et tu as attaqué l'un des leurs, John. Ce n'est plus une histoire de famille. Ce n'est plus une affaire de vengeances folkloriques entre tribus.

– Je suis…

– Tu es devenu leur ennemi commun. »

Et juste comme ça, les opposants bien dessinés de la guerre en Afghanistan, ceux qui se tenaient de l'autre côté de cette ligne virtuelle et malgré tout géographique et sur lesquels il ne faisait aucun doute qu'il fallait tirer s'ils étaient à portée de vue et d'arme, semblèrent bien plus concrets et faciles à mater qu'une multitude de loups mortellement offensés qui évoluaient sous forme d'humains.


John ne savait pas comment ses pas l'avaient porté jusque chez lui, après cette discussion. Il n'avait aucun souvenir du chemin de retour. Lestrade l'avait raccompagné, se rappelait-il vaguement. Il s'était senti soulagé de savoir que quelqu'un portant une arme l'avait suivi jusqu'à l'entrée de l'immeuble dont il occupait partie du deuxième étage.

Il avait trouvé cet appartement quelques jours après avoir appris l'existence des hommes-loups, alors que, rentré sur Londres depuis une semaine, il se ruinait encore à l'hôtel en attendant de trouver un taudis abordable dans le centre. La propriétaire louait les différents étages, proposant des chambres et des salles de bains privées ainsi que des pièces communes – cuisine, salon – pour tous les habitants d'un même niveau. Le système était original, semblable à une colocation, mais pas tout à fait. Il était surtout le seul que John pouvait s'offrir, vu les prix exorbitants qu'affichaient les sites des agences de location qu'il avait consultés. Les loyers sur Londres n'avaient pas diminué depuis qu'il était parti en Afghanistan. Ça, au moins, ça n'avait pas changé.

Il payait donc depuis trois mois pour une chambre et une salle de bain personnelles acceptables et des communs qu'il partageait avec au moins une vieille femme, au deuxième étage de ce bâtiment sans le moindre signe distincitf, ni beau ni laid, ni neuf ni décrépi. Seul le nom d'Estelle Wood était indiqué sur la sonnette, au-dessus du sien. Il était cependant convaincu qu'elle n'était pas la seule à vivre avec lui et qu'elle partageait ses pièces privées, manifestement plus nombreuses que celles de John, avec quelqu'un d'autre. Ce n'était qu'une impression, cependant. John n'avait aucun élément tangible pour le prouver et elle seule était présente chaque jour dans les communs.

En trois mois, il avait appris à se sentir relativement à l'aise dans le salon aux papiers peints vieillots et à l'atmosphère feutrée, comme dans la cuisine qui venait en enfilade. Cette dernière était fonctionnelle, suffisamment spacieuse pour coincer une table entre les plans de travail et les appareils de base, mais guère plus. John se sentait à vrai dire tellement à l'aise ici qu'il n'avait pas cherché un autre logement quand il avait trouvé son travail à la clinique et s'était mis à gagner un peu plus que ce que lui offrait sa pension militaire — rien de folichon, ce job : un bête quatre-vingt pour cent en tant que médecin généraliste de ville, un peu plan-plan entre les vaccins et les rhinopharyngites ; mais la tranquillité, n'était-ce pas ce qu'il voulait après cinq ans d'urgence épuisantes, de membres arrachés et de shrapnel incrustés dans les chairs ? L'appartement donnait l'impression d'avoir été gardé intact depuis l'époque victorienne, ce qui n'était pas pour lui déplaire. Mais tout autant que les murs et la décoration improbables, c'était l'ambiance générale dégagée par l'ensemble qui avait creusé un chemin directement dans ses pores, pour rentrer sous sa peau et lui donner cette sensation de chez lui dès qu'il en respirait l'air.

L'impression que le salon était rangé était une vaste illusion : trois fauteuils, un canapé et quelques tables basses y avaient été placés de façon plus ou moins anarchique, avec comme seule logique les sièges qui faisaient face à la cheminée condamnée. Un sourire étirait régulièrement les lèvres de John lorsqu'il trouvait entre deux coussins ou sous un meuble des objets aussi insolites qu'animés, manifestement, puisqu'il s'était un jour assis sur un crâne humain alors qu'il était convaincu que son siège était totalement inoccupé, quelques heures plus tôt.

Quant aux lames et lamelles en verre qui s'amassaient parfois au bord de l'évier pendant plusieurs semaines avant de toutes disparaître en une nuit, il était convaincu qu'elles n'appartenaient pas à la vieille femme muette en forme de moineau ridé qu'était sa colocataire officielle. Sans même parler des mélodies de violons qui s'élevaient parfois des pièces privées d'Estelle Wood à des heures indues de la nuit, faisant grincer des dents les simples mortels aux obligations professionnelles incontournables et matinales. Inutile de dire que la dame toute tremblante ne pouvait pas être à l'origine de ces pièces. Elles étaient si magistralement réalisées et avec tant d'assurance que John n'était encore jamais parvenu à vouloir qu'elles se taisent, même au plein milieu de la nuit. Vivre dans cet appartement où l'improbable et l'intemporel se mariaient parfaitement lui faisait du bien, au milieu d'une Londres dans laquelle s'étaient improvisés des loups magiques et des technologies diaboliques liguées contre lui, jusque dans les caisses automatiques volontairement récalcitrantes et qui n'existaient résolument pas, cinq ans plus tôt, dans les magasins qui en oubliaient d'être réconfortants.

Pourtant, aujourd'hui, même le crâne de bison transformé en luminaire kitchissime et accroché au mur du salon ne parvint pas à le détendre. Il traversa les communs et s'enferma dans sa chambre où il se laissa tomber assis sur son lit en prenant sa tête entre ses doigts. Puis il fit un bond pour farfouiller fébrilement dans le tiroir de son bureau. Sa respiration lui parut moins laborieuse quand la masse du métal froid de son arme de poing qu'il détenait de façon totalement illégale pesa au creux de ses doigts.

Il lança alors un regard traqué à la pièce autour de lui avec l'impression d'être pris au piège. Un lit, une armoire, une fenêtre, une table de nuit, un bureau, un lavabo, vierges de toutes décorations. Si impersonnels. C'était comme si les seuls lieux vivants de l'étage qu'il partageait avec ses mystérieux voisins se résumaient aux pièces communes.

Son regard coula de lui-même vers la porte derrière laquelle le reste du monde évoluait, sa colocataire comprise. Il trouvait assez incroyable de n'avoir rencontré personne d'autre que cette femme gentiment sénile. Le ou les autres habitants ne voulaient-ils purement et simplement pas se trouver en sa présence ? Au regard de ce que Greg venait de lui dire, cet accès de paranoïa lui parut moins extrême que d'habitude. Mais peut-être la vieille dame était-elle simplement très seule et vivait en solitaire, même si son état de santé ne semblait pas le permettre.

Bon. Un moineau ridé. Ça ne pouvait pas représenter un bien grand danger, si ? Surtout un moineau de vieille femme sénile.

John se secoua. Il était resté assis immobile, son arme entre les mains, pendant de trop nombreuses minutes. Peut-être même plusieurs quarts d'heure. Peut-être même assez pour que cela se transforme en heures, mais il n'était pas tout à fait certain de l'assumer. Déni ou non, il ne pouvait plus ignorer la sensation de faim qui lui tiraillait le ventre. Il s'ébroua, ne reconnaissant pas l'homme presque effrayé à l'idée de sortir de sa chambre qu'il aperçut dans le miroir.

C'était bien lui, pourtant. Avec des cheveux clairs qui avaient eu l'idée préjudiciable, depuis sa blessure, d'accueillir de fines mèches grises qui couraient comme des tranchées argentées au milieu du sable et qui avaient surtout profité des dernières heures pour devenir un vaste champ de mines à moitié explosées Il comptait aussi à présent de magnifiques valises sous les yeux, qui avaient toujours chargé son visage d'aussi loin qu'il s'en souvienne, mais qui semblaient s'être particulièrement chargées depuis le verdict du procès — ou, plus vraisemblablement, depuis la bière au pub. Son regard perdu, son visage pâle malgré le bronzage qui n'avait pas encore disparu — disparaîtrait-il jamais ? Il lui semblait que le soleil afghan l'avait marqué à vie — et ses épaules tendues sous son pull… Ce fichu miroir resterait intraitable, comprit-il dans un demi-sourire sans joie.

Pathétique. Dire que tu te pensais libre, à la sortie du tribunal...

Quand il se décida à abaisser la poignée de porte qu'il regardait fébrilement entre ses doigts depuis de trop longues secondes, il tomba sur la vieille dame qui lui sourit gentiment. Il se prépara un toast et un œuf dur en lui rendant son sourire, malgré sa crispation générale teintée d'une paranoïa qu'il niait farouchement, elle aussi.

Il avait appris à apprécier cette vieille dame, présence silencieuse qui hantait les parties communes et les éclairait de ses sourires gratuits et illimités. Aujourd'hui, comme souvent, elle était assise devant une tasse remplie d'un thé qui devait être froid depuis des lustres, penchée sur une grille de mots croisés. John y jeta un coup d'œil, contint un soupir en voyant que les rares lettres qu'elle était parvenue à inscrire à l'intérieur des cases étaient à peine identifiables et n'approchaient en rien les réponses possibles. Quelle que soit la personne qui vivait avec cette femme, elle devait certainement prendre en charge toute sa vie. Ce devait être pesant. Enfin, tant qu'elle n'était pas dangereuse pour elle-même…

Elle lui adressa un nouveau sourire rayonnant en lui attribuant des velléités cruciverbistes qu'il n'avait certainement pas et John sentit son cœur faire une embardée inattendue. Il posa sa main sur celle trop froide et parcheminée de la vieille femme et la serra doucement en essayant d'imprégner son visage de confiance et de chaleur. Elle émit un borborygme qui s'approchait d'un rire, le visage joyeux d'une petite fille transcendant ses traits ridés et John songea qu'elle n'était en fait pas vieille du tout.

Il se réfugia dans sa chambre pour manger son œuf et son pain. Et cette fois, il savait que c'était la tristesse plus que la peur qui l'avait fait battre en retraite.

Parce que, non, la vieille n'était pas vieille. Simplement usée. Très très usée.


Depuis la révélation de Lestrade quelques jours plus tôt, seul le poids de son arme dans sa poche pouvait rassurer John lorsqu'il marchait vers la clinique. Il contrôlait ses tremblements en carrant ses épaules, plus pour se convaincre lui-même de sa force que pour les autres. Il essayait aussi de ne pas détailler chaque visage qu'il croisait, de ne pas y lire les traits d'un loup… De toute façon, comment aurait-il pu ? Avaient-ils seulement des caractéristiques physiques qui les distinguaient des humains lambda ? John se souvenait des immenses yeux verts et sérieux et des cheveux noirs de la petite. Rien qui sorte de l'ordinaire. De l'homme qu'il avait tué... il n'avait pas vu son visage humain. Il n'avait pas vu la vie l'animer. Il se souvenait de son pelage gris foncé, de ses crocs jaunes, de ses babines retroussées, de ses yeux noirs parcourus de veines rouges. Comme son sang. Il avait été énorme, pour un loup.

Le médecin dormait mal les nuits. Dans ses cauchemars, il voyait des yeux rouges et brillants qui l'observaient dans de sombres ruelles aveugles. Il entendait des grognements. Il courait sans parvenir à avancer pour tenter d'échapper à ces regards qui disparaissaient dès qu'il essayait de les voir mieux. La scène lui montrait ensuite un loup attaquant une fille, une fille qui se transformait en louve énorme elle aussi et les deux animaux se positionnaient alors de front pour le poursuivre, bientôt rejoint par toute une meute sanguinaire.

Il se réveillait en sursaut quand leurs crocs le rattrapaient. Pantelant, essoufflé, luisant de sueur, il demeurait incapable de se rendormir pendant des heures.

Ironiquement, il ne parvenait pas à décider si ses journées étaient plus ou moins éprouvantes que ses nuits. À chaque nouveau patient qu'il introduisait dans sa salle d'auscultation, John se demandait s'il ne refermait pas la porte sur sa propre mort. Clic. La poignée qui remontait, la personne derrière lui pouvait s'être transformée en loup quand il avait le dos tourné — et peu importait l'assurance de Greg qu'ils ne prenaient normalement jamais leur forme animale.

Aucun loup transformé ne l'avait attendu dans son cabinet lors de sa première journée de travail après le procès, cependant. Ni au cours des suivantes. La clinique semblait être sûre… Alors c'étaient finalement les trajets jusque-là qui l'effrayaient particulièrement.

Il avait songé à prendre un taxi pour éviter de marcher quinze minutes dans les rues de Londres tôt le matin, puis en soirée, même si la circulation lui aurait certainement fait perdre un temps fou. Il avait rapidement abandonné l'idée, cependant. La simple pensée d'être enfermé avec un inconnu dans un habitacle clos le rendait fébrile et ses doigts cherchaient alors convulsivement à se refermer sur son arme à travers le tissu de ses vêtements.

Alors il se résolvait à sentir en permanence des présences oppressantes quand il marchait dans la rue et prenait le métro. Il sentait des ombres, des bruits, comme il avait senti dans le désert que ses camarades et lui n'étaient pas toujours seuls, juste avant d'essuyer une attaque. Un sixième sens qui, finalement, lui semblait bien inutile dans une capitale si vivante.

Tu te fais des idées. Il y a toujours du monde autour de toi quand tu marches. Londres, la ville qui ne dort jamais. Ce sont de simples passants. Tous. Et pourtant, sa nuque le picotait régulièrement, avec cette impression désagréable qu'autour de lui, il n'y avait pas que des passants pressés, des travailleurs en route vers leur bureau ou des ados traînant sur le chemin du lycée. Non, parfois ses picotements lui indiquaient « noir », lui susurraient « danger », murmuraient « mort ». Chuchotaient « loups ».

Mais quand il se retournait, il n'apercevait jamais personne qui correspondait à ce pressentiment. Alors il maudissait son instinct de soldat qui se réveillait à mauvais escient. Il maudissait son inquiétude constante. Il maudissait son appréhension. Il maudissait Greg qui l'avait prévenu contre ce qui semblait être un mythe.

Il se maudissait lui-même de ne rien maudire de tout cela en réalité, car, au fond de lui, il savait que le meurtre de l'homme-loup n'était pas oublié et que sa punition viendrait.

Alors, chaque jour, il marchait avec l'impression que sa propre mort était imminente.


Pourtant, deux mois après le procès, deux mois au cours desquels il ne parvint pas à identifier nommément une menace, John commença finalement à se demander si les loups se vengeraient un jour. Il gardait toujours son arme, se sentait nu dès qu'il ne l'avait pas avec lui, mais il vérifiait de moins en moins souvent que le métal dur pesait bien dans sa poche. Il ignorait les picotements de sa nuque, il occultait presque totalement le sentiment désagréable qui lui tordait doucement l'estomac quand il se sentait épié. Il sortait de sa chambre sans plus se poser de question. Souriait à sa vieille voisine qui ne lui adressait jamais que des borborygmes ravis et des sourires radieux.

Il avait aussi bu quelques bières avec Greg au cours des semaines passées et ils avaient savamment évité le sujet stressant de l'épée de Damoclès qui oscillait lentement au-dessus du crâne de John. Ils avaient même évoqué cette femme, collègue du médecin, avec laquelle ce dernier était sorti une ou deux fois. Que John parle de ce genre de choses était assez exceptionnel pour que ça l'ait marqué.

Pourtant ce n'était pas du flic, mais bien de la vieille dame que John se sentait le plus proche. Incapable de partager avec qui que ce soit ce qui le rongeait intérieurement alors même qu'il s'efforçait de l'ignorer, c'était dans ce silence relatif et grâce à la joie enfantine et insouciante dans ses yeux bleus et délavés qu'il se sentait compris.


Bien entendu, ce fut le premier matin depuis le procès où il s'éveilla sans penser à la menace, où il marcha sans ressentir le moindre malaise et où il accueillit ses patients sans plus se poser de question que l'épée de Damoclès tomba.

Et trancha.

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À suivre


Merci d'avoir lu !

Des bises sur le pif à vous tous, et à vendredi prochain !

Nauss