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Des mercis à Nalou pour sa bêta au top !
Et maintenant, place à la lecture. Vous avez dit "Sherlock" ? ;)
Les Crocs d'un homme
Chapitre 2
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Elle répondait au nom de Sarah Sawyer.
Gregory savait qu'elle travaillait avec John à la clinique. C'est avec elle que le médecin était sorti deux ou trois fois. John lui avait aussi rapidement expliqué qu'ils étaient devenus… comment avait-il dit ? Il n'avait rien dit, en fait. Les rares occasions où John et lui avaient parlé de femmes, après quelques pintes — il fallait au moins ça — il avait compris que cette aventure s'était soldée par des sourires amicaux dans les couloirs de la clinique. John avait-il conscience que son visage exprimait une tendresse tranquille pour elle quand il l'évoquait rapidement ? De ce que Greg saisissait plus ou moins du médecin, il pensait ne pas trop s'avancer en prédisant que la mort de cette collègue l'affecterait plus qu'il ne s'y attendrait.
À midi, l'inspecteur appela John pour lui demander de venir au Yard. Il avait laissé son équipe sur les lieux du meurtre et lui-même accueillerait le médecin au commissariat. Le convoquer de cette façon n'était pas très professionnel, mais c'était John. Il refusait de se contenter d'annoncer le décès par téléphone. Son statut d'ami ne le permettait pas. Ça ne changerait rien à ce qui s'était passé, mais… c'était forcément mieux que rien, non ? Le voir en personne, discuter avec lui…
« Viens immédiatement, lui intima-t-il pour ne pas laisser au médecin la possibilité de dire qu'il n'avait pas besoin de compagnie. Annule tes patients de l'après-midi.
Comme il s'y attendait, John était tout en sourcils froncés et air à la fois désorienté et chagrin, quand il alla le trouver à l'accueil du Yard pour le mener à son bureau.
– Je peux voir les photos ? demanda-t-il assez rapidement après que Greg lui avait fourré un café chaud entre les doigts.
– Les photos de quoi ?
– De son corps.
Elles avaient été envoyées par e-mail crypté sur son ordinateur quelques minutes avant son arrivée. Greg les avait observées d'un œil torve. Il avait déjà vu la dépouille en direct, mais les détails figés sur une image lui apparaissaient toujours comme une violation supplémentaire de la victime, en plus de celle que la mort imposait déjà à son physique et de l'enquête à venir qui autoriserait de parfaits inconnus à fouiller l'intégralité de sa vie. Dans cette situation, c'était pire encore à cause de la violence de ce décès.
Il étudia John pendant quelques secondes, mais le regard déterminé et stable du médecin ne cilla pas. Ancien médecin au front, se rappela le flic. Alors il tourna l'écran de son PC vers lui.
Sarah Sawyer avait été retrouvée dans une ruelle proche de son domicile, égorgée. Pas au couteau, mais d'un coup de mâchoire dans le cou, comme John avait pu en voir dans celui de vaches maigres et malchanceuses, dans le désert, alors que sa patrouille avait interrompu le festin d'un prédateur — l'ancien soldat le lui avait raconté, un jour qu'ils avaient brièvement abordé la question de son déploiement avant sa blessure. Ici, la trace de morsure était énorme. La photo mettait terriblement en exergue le fait que du sang — probablement les cinq litres approximatifs que le corps contenait — avait coulé partout sur le chemisier de Sawyer, par ses lèvres entrouvertes et son cou déchiré et sur les pavés en dessous. Le médecin ne manquait certainement rien des détails anatomiques de ce qui avait été arraché, écrasé, vidé.
– Je sais que t'as pas envie d'en parler, John, mais… pendant ces deux mois…
– Non. J'ai rien vu. Rien reçu. Ni menace, ni... Rien.
Le médecin avait l'air éreinté et dévasté. Au-delà du chagrin, ses difficultés à dormir marquaient son visage et sa posture. Il n'en avait jamais rien dit à Greg, évidemment, mais ce dernier avait déjà noté son attitude traquée quand ils s'étaient vus deux ou trois semaines plus tôt.
–OK. Je me doutais que tu m'aurais prévenu si tu avais ressenti la moindre menace.
– Je… commença John avant de s'interrompre alors qu'il semblait chercher dans le regard attentif de Gregory quelque chose qui l'encouragerait à continuer. J'ai ressenti une menace. J'ai senti que j'étais suivi. Qu'on m'épiait. Mais… Enfin, je veux dire… Ça n'aurait sauvé personne que je t'en parle, hein ?
Greg lui sourit faiblement, tentant de le rassurer.
– Non. Bien sûr que non. Pas besoin de ça pour savoir que t'étais pas tranquille. On était au courant que t'étais suivi. Mes agents ont gardé un œil sur toi. C'est peut-être pour ça, d'ailleurs, qu'aucun loup ne t'a attaqué. Non, John, reprit Greg en voyant le regard sceptique du médecin sur lui. Ils vivent en bonne intelligence avec nous depuis des siècles. Plusieurs familles anglaises puissantes sont composées d'hommes-loups. Ils ont des têtes pensantes, des conseils de... meutes ? Familles ? Bref, des genres de sommets pendant lesquels ils reçoivent des instructions. Enfin... J'imagine que ça se passe à peu près comme ça : les représentants, les patriarches ou les dominants, je ne sais pas jusqu'à quels points on peut les comparer à de vrais loups... bref, des représentants — peut-être même qu'ils sont élus — se rassemblent et passent des ordres ensuite. Et puis les lois générales s'appliquent à eux. Céder aux… pulsions vengeresses qu'ils pourraient ressentir contre toi va non seulement à l'encontre la loi, mais ils ont en plus reçu l'ordre des plus haut placés dans leur hiérarchie de ne surtout pas t'attaquer. La présence de policiers est un poids en plus. Ils ne peuvent pas se soulever contre la population humaine en s'en prenant aux représentants des forces de l'ordre, à la fois parce que c'est contre leurs intérêts et surtout parce qu'il y a aussi des loups dans nos rangs — enfin, pas ceux missionnés pour ta surveillance, évidemment.
– Mh, se contenta d'émettre John, manifestement dubitatif, en regardant à travers la vitre du bureau de Greg l'open-space où des agents s'agitaient en permanence.
Le policier passa une main sur sa nuque pour s'encourager à continuer. À vrai dire, ce n'était encore une fois pas totalement désintéressé, s'il avait pris la décision de parler avec John directement plutôt que le garder à distance. Il y avait des choses desquelles ils devaient discuter. Ce ne serait pas agréable pour John, mais au point où il en était, autant tout déballer d'un coup. Et rien à foutre des ordres qui lui avaient intimé de ne révéler que le strict minimum de cette affaire à John… Ce dernier venait de perdre une connaissance qu'il appréciait et c'était suffisamment injuste comme ça. Greg lui devait la vérité.
– Il faut que tu comprennes la situation, commença le policier d'une voix qui attira immédiatement le regard plissé du médecin sur lui. Il te manque beaucoup d'infos pour tout saisir, avec l'Afghanistan qui t'a coupé de tous les événements liés à la révélation des loups, et puis le fait tout bête que tu ne travailles ni dans le gouvernement ni dans mon service des forces de l'ordre. Un vent de panique a soufflé dans les sphères politiques quand une mouche à merde de journaliste a diffusé un dossier "égaré" par la police sur une famille de loups, il y a cinq ans. Ça a révélé leur existence au grand public.
« À ce moment-là, les loups se sont demandé dans quelle mesure ils risquaient de devenir des parias. Avec la question sous-jacente d'une domination d'une espèce sur l'autre et d'un ordre établi totalement bouleversé, parce qu'on est cons comme ça et qu'on n'imagine pas deux espèces différentes sur un même pied d'égalité, il faut qu'on se sente supérieurs aux autres. Humains comme loups, hein. En vérité, les loups n'ont aucune raison de vouloir une confrontation directe avec les humains. Ils ne sont pas assez nombreux. Même si une guerre ouverte entre nos espèces tuerait un bon nombre d'humains, les loups finiraient probablement par être dominés. Ou devoir s'exiler. Mais c'est surtout que la question ne peut pas se poser. C'est comme si… comme si on décidait d'opposer les roux au reste de la population. Ça n'aurait aucun sens. Pour illustrer ça, y'a une anecdote qui me fait rire à chaque fois : des partis populistes et des groupuscules genre Britain First ou National Action ont tenté d'ajouter l'expulsion des loups à leurs programmes vomitifs, jusqu'à s'apercevoir qu'une partie de leur propre électorat en est aussi.
« Ça n'a pas empêché de nombreux humains de se déclarer ouvertement pour l'exil des loups — les abrutis : pour les envoyer où, en plus ? En bref : les loups ne peuvent pas vouloir un conflit ouvert. Or, s'attaquer à un homme protégé par des policiers serait un excellent moyen d'en arriver là.
– Alors ils ont pris une cible innocente parce qu'elle n'était pas surveillée et que ça ne risquait pas de dégénérer, c'est ça ? Une personne qui avait comme seul tort de me connaître. Pour m'atteindre moi, conclut John d'une voix blanche.
– Il semblerait, oui, admit Greg après s'être raclé la gorge.
Il se leva, contourna son bureau et pressa l'épaule du médecin. Quand il avait rencontré ce soldat réformé, cinq mois plus tôt, il avait d'abord vu un être ahuri qui découvrait seulement un fait de société, lequel avait massivement fuité des années plus tôt en un scandale retentissant. Il avait demandé sa canne, comme toute première parole au flic. Greg avait froncé les sourcils d'apprendre que ce type avec les cernes les plus profonds qu'il ait jamais vu et qui avait besoin de cet accessoire pour marcher était aussi celui qui avait égorgé le loup avec un sang froid et une précision létaux. Et puis, après quelques heures à le côtoyer, le policier avait finalement découvert une sensibilité et une attention tout en pudeur chez le médecin. Il sentait que c'était lui, cette fois, qui avait besoin de l'attention de quelqu'un.
– Du moins, c'est ce qu'ont fait des individus solitaires, peut-être même un seul, de leur propre chef et contre les consignes de leurs... personnalités influentes, précisa Gregory.
– Qu'est-ce que vous allez faire ? interrogea soudain John. Vous... vous pouvez pas surveiller toutes les personnes que je connais… Je veux dire, il y a ma colocataire… Et ma sœur, ajouta-t-il après coup avec un froncement de sourcils.
Greg ne répondit pas. Il s'était lui aussi posé la question. Justifier la mise en faction de policiers à proximité du médecin avait été possible, en arguant du fait que la famille du loup qu'il avait tué constituait une menace concrète pour lui. Ses supérieurs avaient tiqué — ils étaient bien loin d'un quelconque sureffectif — mais avaient fini par accepter. Jamais cependant ils ne permettraient de déployer ne serait-ce qu'un agent par connaissance de John, aussi peu nombreuses qu'elles semblent être.
Le médecin lut parfaitement son silence.
– Arrête de me faire suivre, Greg. Récupère tes hommes pour qu'ils fassent autre chose de leur temps. Ça sera fini plus vite pour tout le monde.
– Et te laisser te sacrifier, c'est ça ? T'espères que ce sera terminé après ta mort, sans doute ?
Le flic secoua la tête. Il n'avait pas voulu répondre d'un ton si cassant que celui qui venait de résonner à ses oreilles, mais il savait où John voulait en venir et sa proposition l'irritait profondément. C'était pénible, ce complexe du héros sacrificiel.
– Ils... Ils veulent se venger de moi, non ? s'assura John, l'air perdu, soudain. Parce que j'ai tué un homme-loup… Pourquoi ça ne s'arrêterait pas, si je disparaissais ?
– Tu es un héros de la nation, John, annonça le flic alors qu'il retournait s'asseoir sur sa chaise en saisissant un stylo qu'il tripota machinalement. Je suis navré de te l'apprendre : ce ne sont pas tes cinq ans au front qui t'ont accordé ce statut, mais le fait que tu as sauvé une petite fille. Les tabloïds en parlent encore, cinq mois après les faits et deux mois après ton procès. Les plus... soft, disons, s'arrêtent à cette information. Tu as sauvé une fillette, point. Certains autres journaux moins... eh bien... humanistes explicitent ce que les premiers ne font que sous-entendre : tu l'as secourue d'un homme-loup.
– Oui... ? encouragea John, l'air d'appréhender le froncement de sourcils de Greg et son expression similaire à celle qu'il avait prise lors de leur conversation deux mois plus tôt, dans le contexte autrement plus agréable du pub. Oui, je le sais, tout ça.
– Il y a encore... encore une autre chose, derrière ce sauvetage. Quelque chose que quelqu'un de... oui, d'humain comme toi ne peut pas entrevoir. Ton acte ne se résume pas à avoir sauvé une fillette d'un loup. Cet homme-loup, tu l'as tué.
– Les charges contre moi ont été abandonnées ! s'exclama le soldat, outré. Les gens ne peuvent pas continuer à m'en vouloir d'avoir tué cet homme ! C'était de la légitime défense, c'était de l'assistance à personne en danger... Ça devrait pas peser dans la balance !
– Eh bien, ça compte, John. Mais pas dans ce sens-là. Non, la majorité des gens ne t'en veulent pas de l'avoir tué. Ils te remercient. Ils t'admirent. Parce que ce n'est pas un homme que tu as tué. Mais un loup.
John resta un instant interdit.
– Ils m'admirent d'avoir tué un être humain ?
– Un loup, John. Un homme-loup.
– Mais… tu m'as dit que les humains avaient bien accepté la révélation de leur existence…
Greg soupira. Passa une main dans ses cheveux poivre et sel.
– Ils ont... fait avec. On a tous dû faire avec. Les politiciens et les personnes célèbres qui étaient des loups se sont dévoilés, à l'époque... Enfin une partie d'entre eux. Tous les hommes-loups ne se sont pas identifiés et c'est leur droit le plus légitime et fondamental. Mais ils ont réussi à tourner toute cette situation dramatique en un jeu médiatique. Qui serait le prochain People à faire son coming-out, en gros, tu vois ? Ils ont réussi à détourner l'attention, à distraire la masse humaine qui aurait pu se sentir spontanément menacée de se savoir entourée de loups... Montrer que certaines personnalités publiques admirées sont également des loups était censé rassurer la population d'hommes et de femmes non lupins. Et ça a fonctionné, pendant les premiers mois. Mais les humains ont commencé à voir qu'ils étaient nombreux, parmi les puissants, à être des loups. Que les membres du gouvernement, les financiers en sont, pour une part relativement importante d'entre eux…
– Et... C'est vraiment le cas ?
– Oui et non. Proportionnellement, il y a légèrement plus de loups dans les professions donnant accès au pouvoir et/ou à la célébrité que dans la population globale, disons. Et peut-être à des postes plus haut placés. Néanmoins, ce n'est pas uniquement leur appartenance à leur famille qui les a menés là. Ils ont des facultés spécifiques, une intelligence suffisante pour arriver aux places qu'ils occupent sans piston... Une intelligence certainement supérieure à la nôtre, en moyenne, à vrai dire, essaya d'expliquer Greg, avant de laisser échapper un rire jaune et désabusé. En fait, je serais pas étonné qu'ils représentent l'avenir de l'être humain, si tant est qu'ils sont issus de la même branche que nous. Encore que si on coexiste tous depuis tant de temps sans que leur proportion ait apparemment changé dans la population, c'est peut-être bien qu'un équilibre est nécessaire pour que les deux espèces subsistent… La prolifération des loups n'arrivera pas, contrairement aux grandes peurs populistes : ça serait déjà arrivé depuis longtemps, sinon.
Il médita quelques secondes cette pensée nouvelle avant d'envoyer un regard à John qui avait l'ait encore une fois dépassé par les événements. C'était compréhensible, après tout. Il était venu pour parler avec l'inspecteur du meurtre d'une de ses collègues et amie et ils en étaient arrivés à une conversation aux méandres dangereusement politiques.
– Je... Attends Greg, on s'éloigne du sujet de départ, là. Qu'est-ce que ça a à voir avec le fait que ma disparition ne marquerait pas la fin de toute cette histoire ?
L'inspecteur leva les yeux sur lui. Il choisit ses mots avec soin.
– Si tu disparaissais, John, et quelle que soit la façon... Alors ce serait au tour des humains de se venger des loups.
Lestrade l'observa en silence. Voyant qu'il n'ouvrirait pas des lèvres que le médecin avait intensément pincées, il précisa :
– Si tu te fais attaquer, les idées humaines extrémistes de plus en plus en vogue, qui estiment que les loups n'ont pas leur place parmi nous et devraient être exclus, pour ne pas dire exterminés, vont voir dans ton meurtre une confirmation qu'ils sont un danger pour l'humanité, qu'ils vont nous envahir, qu'ils nous dominent déjà intellectuellement et par la menace physique à présent. Ça risquerait de souffler sur des braises qui ne concernent qu'une minorité de la population humaine pour le moment. Et le fait que les loups vivent parmi nous depuis des centaines d'années sans que ça ait posé de problème jusque-là ne semble pas être pris en compte par ceux qui soutiennent cette vision des choses. Ils vont se faire un plaisir de répliquer. Et si, admettons, tu venais à disparaître du paysage sans laisser de traces, les gens estimeront que c'est suspect. Soit ils concluront à une mort étrange et dissimulée par et pour les loups, et le résultat sera le même teinté de soupçon et d'incertitude. Soit ils penseront que tu as subi des pressions ou des menaces telles que tu as décidé de disparaître dans la nature et le vent de colère soufflera aussi, prêt à renverser la fragile tranquillité actuelle.
– C'est... Je... Ma survie est devenue un enjeu... politique ?
– Politique, social, sociétal, de paix civile... Appelle ça comme tu veux. Mais oui. Un enjeu de taille. Il se peut qu'on se trouve à l'aube d'une guerre civile, John. Je t'avoue que c'est un… représentant du gouvernement, pour ne pas dire le Gouvernement lui-même, qui m'a ouvert les yeux sur la situation ce matin, quand il a appris le décès de Sarah Sawyer et que les liens ont été établis. Il a lui-même des agents sous ses ordres qui pourraient assurer ta protection, mais... hem. Ce sont des loups pour la plupart. Lui aussi en est un, d'ailleurs. Ce serait donc plus une menace pour toi qu'ils reçoivent l'ordre de te suivre qu'autre chose... Il n'était pas spécialement en faveur que je t'explique la situation, mais... Je pense que c'est nécessaire que tu le saches.
– Je ne comprends pas, commença John avant de chercher ses mots, tandis que l'inspecteur se préparait patiemment à une nouvelle question tout en songeant qu'il n'était clairement pas le mieux placé pour répondre à toutes ses interrogations. Je croyais qu'ils n'avaient pas intérêt à ce que cette... guerre civile se déclare. Je croyais que les loups avaient reçu des ordres de leurs chefs de… euh… de meutes pour éviter que ça dégénère. S'ils m'exterminent, forces de l'ordre impliquées ou non dans l'histoire, ça dégénérera. Pourquoi chercheraient-ils à me tuer, alors ?
– Eh bien… Si j'ai bien compris ce représentant du gouvernement — si j'ai bien compris la colère viscérale dans sa voix même s'il tente de la cacher, quand on se rencontre pour parler de toi et de ce problème… C'est relativement instinctif chez les loups de supprimer une menace. Supprimer physiquement. Ils ont un… instinct de survie de l'espèce, doublé d'un ego assez exceptionnel, en tout cas pour les deux ou trois que j'ai croisés et qui s'affichent ouvertement comme loups — mais qui sont en soi particuliers, hein, je sais pas s'ils représentent bien le reste de leur espèce. Ça rend toute rationalisation… compliquée vis-à-vis de ce genre de situation, pour eux. Ils sont plus intelligents que nous, oui, mais en moyenne seulement. John, toi et moi sommes plus intelligents que la moyenne des humains. Et je pense que ça nous situe légèrement au-dessus de la moyenne des loups. Pourtant, on n'a pas vu la situation venir. Et je sens comme tu aurais envie d'égorger de tes propres mains celui qui a tué Sarah. Je ne pense pas que leurs représentants aient un pouvoir infini sur l'intégralité des loups, même si leur hiérarchie reste encore beaucoup plus significative et concrète à leurs yeux que ce que la nôtre pourrait nous sembler. Et certains sont malheureusement moins intelligents que d'autres.
– … Les loups les plus haut placés sont quand même en faveur de ma protection ?
– Oui. Contre ce que leur dicte leur instinct naturel… mais oui.
John frissonna, l'air soudain nauséeux. Greg serra les dents en regardant l'homme qui, pensant qu'une harde de loups assoiffés de vengeance était à ses trousses, s'était étonné d'être toujours en vie aujourd'hui. Mais ce n'était pas une meute de prédateurs qui traquait le médecin. C'était, au sein de chaque individu loup, des pensées intellectuelles politiques et stratégiques qui luttaient d'une façon viscéralement antinaturelle contre des forces brutes et animales de plus en plus compliquées à contrôler. Voilà ce qui débattait chaque heure, chaque minute, chaque instant, de la validité de la vie de John Watson.
– Je suis désolé, John, dit le flic d'une voix basse. Je suis vraiment désolé.
L'ancien militaire secoua lentement la tête, le regard vide.
– Alors... Alors je vais continuer à voir des gens autour de moi se faire tuer parce que leurs meurtriers n'ont pas le droit de s'attaquer à moi ?
Greg ne répondit pas.
– Et... Est-ce que ce représentant du gouvernement t'a… autorisé à rechercher lequel des siens…
John s'interrompit, ses yeux s'arrondissant alors qu'il semblait conscient, comme Greg l'était, qu'il venait pour la première de s'exprimer spontanément comme si humains et loups n'appartenaient pas à la même espèce. Il frissonna une nouvelle fois en secouant la tête.
– Est-ce qu'il t'a autorisé à rechercher qui a tué Sarah ? finit-il alors.
Greg sourit, cette fois. Un sourire sans joie, sombre, mais qui répondait par l'affirmative là où John était manifestement convaincu de recevoir un « Non » sec et clair.
– Il se trouve que nous travaillons régulièrement avec quelqu'un qu'il connaît bien et qu'il a autorisé à se pencher sur cette enquête. Nous pensons qu'il vaut mieux que ça se règle en interne, pour éviter de soulever un nouveau vent de colère chez les loups en y mêlant des humains.
– … Tu es en train de me dire que l'enquête est confiée à un loup.
– Tu n'as pas confiance en lui juste parce que c'en est un ? interrogea Greg en levant un sourcil. Tu ne serais pas le premier. Même dans mon équipe… Enfin… le fait qu'il a en plus un caractère… particulier soulève pas mal de protestations chez mes collègues. Mais je n'aurais pas songé que toi tu réagirais de cette façon.
– Je sais rien de lui, Greg. Tu m'aurais dit ça quand je venais d'entrer dans ton bureau, j'aurais même pas relevé. Mais là, tu m'as convaincu que les loups, y compris ceux qui sont conscients de l'extrême fragilité de la situation, souhaitent instinctivement ma mort. Comment veux-tu que j'aie confiance en l'un d'entre eux, qui que ce soit ?
– En te disant que ce n'est certainement pas pour toi qu'il résout cette affaire, mais pour lui ? Peut-être pour la paix civile ou pour la justice, mais — honnêtement ? — je pense plutôt que c'est pour son propre plaisir.
Étrangement, cela eut l'air de grandement rassurer le médecin.
– John. Je comprends que ta situation doit te paraître...
– Catastrophique ? proposa gracieusement le concerné avec le regard d'un condamné à la potence.
– Oui. Mais les hommes-loups existent depuis toujours. T'en as côtoyé sans le savoir. T'as pu devenir très ami avec certains d'entre eux, même. Une bonne partie de tes anciens collègues de l'armée en était certainement, parce qu'ils ont une certaine tendance à la témérité et à aller au-devant du danger. Comme ils ne prennent jamais leur forme animale — même si ce meurtre me contredit encore —, tu n'as aucun moyen de savoir qui de tes connaissances proches en est un ou non. En plus, en dehors des personnalités publiques qui l'ont annoncé pour faire tourner le vent dans le bon sens, les loups lambda ont évité de se faire connaître, justement par peur de l'exclusion… Je pense en avoir dans mon équipe et je sais qu'ils doivent entendre des propos racistes quasiment tous les jours, depuis que tout le monde sait qu'ils existent et qu'ils sont nombreux dans les professions dominantes. Pourtant, il y en a des cons, des malhonnêtes, des lâches, mais il y en a aussi des bons, des justes et des généreux. J'avais vraiment besoin que tu comprennes qu'ils sont d'une autre espèce pour que tu saisisses la menace qui te guette personnellement. Mais si on t'exclut de l'équation, ils sont n'importe qui et tout le monde. Ils sont comme nous et dans les mêmes proportions que les êtres humains, il y en a qui croient en la justice et se battent pour elle.
John soupira et acquiesça. Oui. Bien sûr. Il le savait. La discussion l'avait secoué, Greg pouvait le voir, mais il avait l'air profondément convaincu que le policier avait raison.
Le flic lui donna une tape sur l'épaule, avec un sourire pincé. Ce fut à ce moment-là que son portable vibra. Ses sourcils se froncèrent quand il vit le message — quand on parlait du loup… — puis il leva les yeux vers le médecin.
– Je viens de recevoir un SMS de notre enquêteur. Il a des pistes et il voudrait me voir. Je dois y aller.
– Je peux venir ? demanda immédiatement le médecin.
– Euh… émit Gregory, pris au dépourvu, pour se donner le temps de la réflexion. Ce n'est pas franchement autorisé.
– C'est grave ?
Le flic observa l'humain. Il y avait quelque chose dans son regard qu'il n'avait jamais vu jusque-là. Une dureté et un fatalisme, celui de l'homme prêt à prendre la mesure des dégâts que son existence a créés. Une nouvelle fois, l'ombre du soldat en John s'imposait très ouvertement. Alors Greg envoya un message et attendit la réponse qui vint instantanément.
– Il est seul… Il est… différent des autres loups. J'imagine que tu peux… Oui. Faisons ça. Comme ça tu pourras estimer son… euh… professionnalisme par toi-même.
– Parfait. »
.
John suivit l'inspecteur dans la ruelle quand ils furent descendus de la voiture qu'un de ses agents avait conduit. Il faisait particulièrement chaud pour la mi-mai et le médecin tenait son pull d'une main, gardant l'autre serrée sur la poignée de sa canne. Il frissonna malgré tout quand il entra dans l'ombre des bâtiments ceignant la venelle froide, une légère chair de poule remontant le long de ses avant-bras nus.
Ils croisèrent la civière sur laquelle le corps était emmené dans une blouse noire. John posa les yeux dessus avant de les détourner presque immédiatement, incapable d'affronter la vision de cette simple toile sombre, sachant ce qu'elle renfermait.
« Bonjour, Sherlock.
L'homme que Greg venait de saluer et qui portait apparemment le nom le plus ridiculement snob que John avait jamais entendu était accroupi au-dessus d'une flaque de sang impressionnante. Il ne posa pas plus les yeux sur eux qu'il ne répondit. L'une de ses mains gantées de latex était levée à hauteur de son regard, tandis que l'autre retenait les pans de son long manteau noir pour éviter qu'ils trempent dans le liquide sombre et luisant. Ses cheveux foncés et bouclés tombaient en mèches désordonnées sur son front. Il parut grand à John, même dans cette position. Grand et filiforme, alors qu'il était occupé à observer son index et son pouce qu'il frottait l'un contre l'autre, rouges du sang dans lequel il venait de les tremper. Yeux plissés, sourcils légèrement froncés, l'espèce d'aura qu'il émettait semblait se répandre en ondes presque palpables d'intelligence, d'énergie vibrante difficilement contenue et d'intense concentration.
Alors c'est ça, un loup ?
Le détective porta les doigts à son nez, renifla, puis s'immobilisa particulièrement brusquement. Sa main s'abaissa en même temps qu'il se releva en pivotant vers les nouveaux arrivants, son long corps se dépliant avec lenteur. La dureté de son expression percuta alors John comme si le loup avait su précisément où il se trouvait avant même de tourner le regard dans leur direction. Un regard bleu, froid, profondément haineux, plissé au-dessus de pommettes impressionnantes. Sa lèvre supérieure se souleva à droite à la manière d'un animal menaçant, le muscle canin dévoilant un millimètre de dents blanches.
La prestance naturelle de l'individu additionnée à sa posture alerte et à son visage qui exprimait ouvertement toute sa répulsion pour John aurait fait reculer des hommes plus courageux que l'ancien militaire. Celui-ci parvint à n'effectuer qu'un pas en arrière avant de se reprendre.
– Je te présente John Watson, Sherlock, intervint Gregory. John, voici Sherlock Holmes. Un des meilleurs détectives que tu puisses rencontrer.
Le regard bleu perçant lâcha John, à ces paroles et se modula vers une expression… vexée ? Il paraissait sur le point de reprendre l'inspecteur, mais fut interrompu avant même de pouvoir ouvrir la bouche.
– Ah Greg ! T'es enfin là ! Pourquoi tu nous as laissés seuls avec le taré ? Philip est en train d'essayer de ne pas donner un coup de poing dans le mur, de frustration.
John, qui n'avait pu lâcher des yeux le loup pendant un instant — instinct de survie — avisa le léger sourire suffisant qui souleva la commissure droite de Sherlock Holmes d'une façon bien moins désagréable que l'expression qu'il lui avait réservée quelques secondes plus tôt. Le médecin finit par se tourner vers la femme qui venait d'intervenir. Elle était brune avec des cheveux drus et frisés, dans un tailleur noir.
– Je devais discuter avec John Watson ici présent de cet assassinat… commença d'expliquer l'inspecteur.
– Le John Watson ? l'interrompit frénétiquement la policière, incrédule, avant de se tourner vers l'interpellé et de lui tendre une main enthousiaste que John serra, dubitatif. Je suis enchantée de vous rencontrer. Nous avons tous entendu parler de vous, bien sûr. Votre acte était héroïque. Nous vous en sommes tous reconnaissants. Ce que vous avez fait pour venir en aide à cette fillette était une bénédiction.
Il décida qu'il ne l'appréciait résolument pas au moment où elle lui adressa un clin d'œil et un sourire à la limite du flirt avant de lancer un regard féroce et narquois au détective toujours debout à côté de la flaque.
L'homme s'était tendu en entendant ces félicitations, même John l'avait vu. Ce dernier avait l'impression que le compliment n'était qu'une façon de faire enrager silencieusement le loup. Le médecin n'appréciait vraiment pas qu'on utilise cet événement de la sorte. Il n'était pas un fervent adorateur de l'idée d'avoir dû tuer un individu une semaine seulement après son retour à la vie civile. Après ce que Greg lui avait expliqué, il lui semblait en plus qu'exciter un loup à proximité de lui relevait de la stupidité profonde.
– Il va falloir qu'on discute un peu de ce cas avec Anderson et les autres, histoire que vous compreniez un minimum les implications, intervint Gregory avec un regard d'avertissement à sa collègue, avant d'exprimer un certain malaise. Et... hum. Nous allons devoir laisser Sherlock le gérer entièrement…
– Attends, c'est une blague, Gregory ? grimaça la femme brune en se hérissant. On lui laisse cette affaire, à lui ? J'espère qu'il y a une bonne raison pour qu'un loup hérite de…
– Sally, la rappela à l'ordre l'inspecteur. Est-ce que tu penses vraiment que je ferais ça sans raison ?
– Nul besoin de vous fatiguer, Lestrade, s'exprima enfin Holmes. Je ne vois pas en quoi ni Donovan ni Anderson sont concernés par tout ceci. Ni comment même eux n'ont pas encore réussi à comprendre ce qui s'est passé ici. Je vais néanmoins faire l'effort de leur expliquer le problème.
John fut franchement surpris par cette voix grave et profonde qu'on aurait attendue chez un homme plus âgé — et il s'aperçut qu'il s'était plus ou moins attendu à l'entendre grogner ou hurler, très bêtement. Le détective ne regardait personne en particulier, leur exposant son profil depuis les pavés bordant sa flaque de sang. Il parla en retirant ses gants en latex, ignorant le « Sherlock, je ne suis pas sûr que tu sois le mieux placé pour… » d'un Greg blasé.
– Ce meurtre est évidemment directement lié à celui perpétré il y a cinq mois par votre héros national, se lança le détective, son regard balayant finalement l'assistance à l'exception du médecin qu'il ignora superbement. Il faut impérativement qu'un homme-loup s'occupe de cette affaire et surtout qu'aucun humain en dehors de vous n'en entende parler. Ce qui vous en écarte et vous interdit d'en faire mention à qui que ce soit, Donovan. Aucun dossier à ce propos... Peut-être ne m'appréciez-vous pas, admit ensuite le loup, et la policière renifla avec mépris à ces mots. Néanmoins, il est d'importance nationale que vous entendiez ce que je suis en train de vous dire. Lestrade vous le confirmera.
– … C'est tout ? Je ne vois pas en quoi ce sont des explications.
– Vous n'avez pas besoin d'en savoir plus. À présent, je dois m'entretenir avec Lestrade, alors si vous pouviez aller jouer aux enquêteurs sur une autre affaire d'importance mineure, ce serait certes une perte de temps pour les personnes impliquées, mais ça m'arrangerait beaucoup.
– Non, mais tu te prends pour qui ? J'exige de savoir pourquoi cette affaire tombe aux mains d'un loup. Pour que tu puisses la manipuler comme tu veux et couvrir un des tiens, parce que le cerveau minuscule des êtres humains ne mérite pas qu'on s'y intéresse et qu'il ne doit y en avoir que pour les Clebs à l'intelligence si développée ? Même si ça signifie dissimuler le meurtre de l'une des nôtres ?
John s'attendait presque à ce que Holmes se transforme en loup et la prenne à la gorge. Il n'avait encore jamais entendu parler d'un homme-loup qui aurait réglé ses différends de cette façon-là — sauf qu'il n'avait en fait entendu parler que de ça, en ce qui le concernait —, mais c'était ce que lui aurait eu envie de faire à sa place. Cependant, il sentit la glace descendre le long de son dos lorsqu'il entendit le détective répondre tranquillement.
– Ce n'est pas l'une des vôtres, comme vous le dites si bien, Donovan. Navré de vous décevoir, mais Sarah Sawyer était une louve. Et les « Clebs à l'intelligence si développée » ? Je n'ai aucune idée de ce dont vous parlez. Loups comme humains, vous êtes tous si lents.
Sherlock Holmes pivota alors vivement, son long manteau tournoyant autour de lui. Il enjamba la flaque de sang, leur passa devant et s'éloigna à grands pas. John se retrouva à battre de la canne pour rattraper Greg qui avait automatiquement suivi le détective et débouchait avec lui sur la rue principale, comme si tout ceci était un schéma habituel à la mécanique parfaitement huilée.
– Tu peux me dire ce que tu as déjà vu, avant qu'on arrive à la morgue ? Hooper y est pour réceptionner le corps ?
Sherlock ne prit pas la peine de répondre. Il les devançait de plusieurs mètres, mais n'eut pas besoin de se retourner pour asséner :
– J'aimerais autant que votre animal de compagnie ne nous suive pas, Lestrade. Je ne vois pas pourquoi lui plus que les autres serait autorisé à m'écouter.
– Oh, Sherlock, tu pourrais peut-être essayer de te montrer agréable avec lui, tenta vaguement Greg.
– Je n'essaie d'être agréable avec personne, Lestrade. Les probabilités pour que je fasse une exception avec cet homme en particulier battent des records de proximité de zéro.
John luttait pour suivre leur rythme, bataillant de la jambe et de la canne. Il n'avait pas assez de souffle pour protester lui-même, alors il laissa Greg faire.
– Tu ne le connais même pas.
– Ancien militaire, de retour à Londres il y a quelques mois, se mit alors à débiter Sherlock Holmes à une vitesse ahurissante, comme si garder une seconde de plus en lui les mots qu'il contenait menaçait de le faire exploser. Cinq mois au minimum, évidemment — avant le meurtre d'Alistair Olson. Revenait d'une campagne en Irak. Ou en Afghanistan. Blessé, mais pas au champ de bataille contrairement à ce que la presse se fait un plaisir d'écrire en large et en travers. Suffisamment pour ne plus pouvoir continuer à l'armée, en tout cas. Actuellement généraliste dans une clinique, médecin militaire quand il était sur le front, donc. Habite dans un appartement peu spacieux, au moins la cuisine est commune à plusieurs résidents. N'était pas au courant avant d'en tuer un que les hommes-loups existaient. Ne parvient toujours pas à y croire vraiment même après être devenu le héros de la Grande-Bretagne. Ne comprend pas comment il a pu se faire embarquer dans une situation bien trop compliquée et supérieure à sa simple petite personne pour qu'il puisse réellement l'appréhender. Des intentions globalement honnêtes, mais pris entre deux feux et va bientôt se retrouver à devoir faire des choix qui, dans tous les cas, lui apparaîtront comme néfastes au moins pour sa conscience. Cache d'ailleurs un revolver qu'il n'est pas censé porter et espère plus que tout ne pas avoir à s'en servir.
« Je ne le connais peut-être pas, mais je suis toujours capable de faire ce que je fais le mieux, Lestrade, merci.
John s'était figé au milieu du trottoir, comme foudroyé. Greg, lui, avait attrapé Sherlock par le bras pour le contraindre de s'arrêter. L'autre s'était dégagé plutôt brusquement, mais n'avançait plus. Il se tourna vers l'inspecteur, hautain, ignorant toujours délibérément le médecin, attendant que son vis-à-vis réponde à sa prouesse.
– Je vois que Mycroft s'est bien renseigné, comme toujours. Et qu'il t'a fait passer les infos. Tant mieux. Ça sera plus facile pour nous tous.
Les deux yeux bleu délavé devinrent deux fentes serrées et plongèrent dans le regard surpris et sur la défensive de Greg.
– Qu'est-ce que Mycroft a à voir là-dedans ? Vous me connaissez assez pour savoir que je n'ai pas besoin d'avoir lu un dossier pour déduire la vie de quelqu'un, Lestrade, non ?
– C'est simplement que… je l'ai vu ce matin — enfin, je me suis fait embarquer dans une berline noire, très exactement — et qu'il m'a expliqué la situation. Je pensais que vous aviez discuté de tout ça ensemble puisqu'il m'a aussi dit t'avoir autorisé à enquêter sur cette affaire.
Les sourcils n'étaient plus froncés. Ils se levèrent même très haut sur le front blanc balayé par l'onde de cheveux noirs, une colère sourde perçant dans les yeux bleus.
– Il m'a « autorisé » ? Il savait plutôt que je n'aurais laissé cette enquête pour rien au monde même s'il m'avait ordonné de l'abandonner, oui. Et je n'ai eu besoin de l'aide personne pour comprendre le désastre vers lequel nous nous dirigeons potentiellement si votre héros venait à disparaître. Merci bien.
– Je voudrais vous remercier d'enquêter sur la mort de mon amie, Monsieur Holmes, s'immisça justement le héros, agacé qu'on parle de lui comme s'il était incapable d'entendre ou de comprendre ce qui se disait.
Il se retint d'exécuter un nouveau pas en arrière quand le loup se tourna d'un bloc vers lui, des vagues de violence animale émanant de sa silhouette filiforme et frappant le médecin à l'en faire presque vaciller. Sherlock se contentait pourtant, du haut de toute sa taille et de tout son dédain, de le vriller de ses yeux bleus trop clairs – Je connais ce regard, songea John avant de se raisonner : il était bien certain de n'avoir jamais vu cet homme jusqu'à aujourd'hui.
– Ne pensez pas une seconde que je fais ça pour vous faire plaisir ni vous rendre service, Watson, gronda Holmes au fond de sa gorge. Ne faites surtout pas cette erreur. Vos remerciements sonneraient presque plus comme une insulte pour moi que quoi que ce soit d'autre. Vous êtes à cette heure-ci l'une des personnes que je méprise le plus dans cette ville et même si mon intellect et ma raison purs devraient m'empêcher de ressentir une telle chose, rien ne me ferait plus plaisir que d'apprendre qu'un loup a manqué aux instructions qui nous ont été dispensées, ce qui me mènerait certainement à enquêter sur votre propre disparition.
La voix était acérée, pleine de la potentialité létale d'un scalpel. Glaçante, quand elle atteignit le cœur du médecin qui s'en trouva paralysé pendant quelques secondes. Voilà qui incarnait assez crûment les précédentes explications de Greg.
John secoua finalement la tête en souriant, cachant combien les mots s'insinuaient sournoisement en lui. Il tenta même d'en plaisanter pour oublier que tous les loups le voulaient mort, sans exception :
– Pourtant, vous avez dressé un tableau de moi plutôt flatteur pour quelqu'un qui me méprise. Je pense que vous m'appréciez trop pour me tuer, pas vous ?
John n'eut que le temps de sentir ses poumons se vider alors que sa tête cognait soudain contre une surface singulièrement dure. Il lui fallut une demi-seconde avant de réaliser que Sherlock Holmes venait de le projeter contre le mur et le tenait au col, ses deux mains suffisamment serrées sous son menton pour lui faire lever la tête vers son visage. Le corps fin du loup perdu dans son long manteau n'avait rien laissé deviner de la force qu'il abritait.
John n'avait plus que le faciès rageur dans son champ de vision, penché sur le sien. Il entendait à peine les protestations de Greg, n'était pas conscient des passants qui s'étaient tournés vers eux et les regardaient bouche bée. Sa vision était bleue, comme ces yeux d'une rare violence qui envahissaient sa vue, et rouge de la hargne pure qu'ils exprimaient. Il agrippa les poignets de Holmes à deux mains par réflexe pour tenter de les écarter, mais il n'avait vraiment pas l'ascendant dans une lutte qui l'avait pris par surprise.
– Je suis très mauvais pour comprendre le second degré, Watson, grogna littéralement le loup d'une voix basse, ses doigts resserrant légèrement leur pression sur le col du tee-shirt, le dos des phalanges appuyant un peu plus contre la trachée du médecin. Ne vous avisez pas de plaisanter avec moi, je risquerais de vous prendre au pied de la lettre. Alors contentez-vous de me croire quand je vous affirme que l'animal en moi se ferait une joie de vous éventrer. Ça n'a rien de logique. Rien du tout. C'est ce qui ferait toute la beauté du geste, non ? Un acte qui n'aurait aucun sens. Au contraire. Vous sauvez une petite fille par altruisme et courage, laissant par là un monde meilleur. Et celui qui vous tue ne le ferait que par instinct et égoïsme, menant l'Angleterre au chaos. Quelle symbolisme…
John se sentait trembler. Il n'arrivait presque plus à respirer, ne pouvait détacher son regard des iris bleues. Paradoxalement, la voix de Greg lui parvint avec plus de force qu'auparavant :
– Sherlock, lâche-le tout de suite. Ne m'oblige pas à tirer !
– Dommage que je ne croie pas aux symboles, souffla Sherlock sur son visage avant de libérer John qui s'avachit de vingt bons centimètres contre le mur.
Le médecin inspira profondément, tentant de reprendre contenance. Le détective, lui, s'était détourné sans un dernier regard. Il pivota face à l'inspecteur qui n'avait toujours pas baissé son arme de fonction.
– Ne vous en faites pas, Lestrade. Je ne suis pas aussi stupide que vous avez l'air de le penser. Et puis… commença-t-il en s'éloignant. Si j'avais voulu le tuer, ce serait chose faite depuis cinq mois. Je suis une des personnes les mieux placées pour l'exécuter aussi facilement que je le souhaite.
John, toujours penché en avant, une main appuyée contre le mur pour reprendre son souffle et calmer ses tremblements, regarda les pans du manteau se balancer au gré des pas du détective alors que ce dernier s'éloignait sans se retourner. Il se remettait lentement de la certitude fugace qui l'avait étreint avec une force étouffante : celle que le loup allait l'étriper sur place.
Greg s'approcha de lui en rangeant son arme à sa ceinture.
– Ça va ?
Il lui posa une main sur l'épaule avec suffisamment peu de délicatesse pour que John ne se sente pas trop blessé dans son ego par le geste soucieux. Le médecin toussa, se redressa enfin en hochant la tête vers l'inspecteur qui affichait une mine contrite.
– Ce n'était peut-être pas une idée brillante de te mettre face à un loup maintenant, finalement, fit remarquer le flic.
– Peut-être pas, acquiesça John en se massant automatiquement la gorge, même si Holmes n'avait pas serré suffisamment pour qu'il reste la moindre douleur. Je croyais qu'il devait être seul, ici ? Je suis presque certain qu'il se serait pas énervé autant sans ta collègue pour le provoquer.
Il ramassa son pull par terre puis fit quelques pas pour se prouver que ses jambes tremblantes pouvaient le porter.
– Je voulais dire qu'il serait le seul loup sur place, grimaça Greg. J'avais pas pensé que les autres pourraient être un problème, je t'avoue. T'as une idée de ce qu'il a voulu dire ? Sa dernière phrase, je veux dire.
Le médecin hocha la tête. Il ne parvenait pas à se défaire de la vision de ces yeux bleu délavé. Mais sur un autre visage. Maintenant qu'il avait fait le rapprochement, il ne pouvait plus ne pas le remarquer. De même que d'autres éléments, ce front et ces pommettes si hautes qu'elles semblaient briser l'harmonie du visage, les sourcils étonnamment pâles d'être peu fournis, comparés aux cheveux noirs et la forme de cette large lèvre inférieure… Il n'était pas habitué à voir ces traits si jeunes ni pleins de colère, mais indubitablement, l'air de famille était bien présent.
– Oui. Oui, je sais parfaitement ce qu'il a voulu dire. On habite au même endroit. C'est avec lui que je partage ma cuisine commune. »
John comprit enfin la raison pour laquelle il n'avait jamais aperçu la personne qui vivait avec la vieille dame. Tout simplement parce que le type en question ne pouvait pas le croiser sans éprouver une envie dévorante de l'assassiner, tout en sachant que ce serait une catastrophe de céder à ses pulsions. Une catastrophe plus grave que si John était n'importe qui, plus exactement.
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À suivre
Merci pour votre lecture !
Des bises à tous, du chocolat, des lardons pour ceux parmi vous qui n'aiment pas le sucré, des aubergines pour les végétar/liens, et si ça vous va toujours pas, j'aurai fait de mon mieux.
Bye et à vendredi prochain ! (Peut-être. Peut-être pas. Semaines erratiques à venir...)
Nauss
