Saaaalut les copaines !
MERCI à admamu, mariloo, Zo, Adalas, Guest, Elie, Cherina, Mimi et Luckias pour vos reviews ! Eeeeet je suis à jour dans les réponses \o/
Merci à MaNalou pour sa bêta de choc !
Et bon lecturage à tous ! :D
Chapitre 3 :
Gregory Lestrade observa John s'éloigner avec des sourcils froncés. Un homme normal n'aurait pas dû avoir à vivre ce genre d'événements, le flic en était bien certain. Comme si la menace diffuse des loups n'était pas déjà assez lourde, John se retrouvait confronté à l'un d'entre eux qui avait l'idée absolument lumineuse de lui sauter à peu près gratuitement et littéralement à la gorge. Après que Greg lui avait assuré qu'il n'avait rien à en craindre, en plus ! Qu'aurait dit Holmes, déjà ? Ah, oui. « Brillant. »
En parlant d'homme normal, il lui fallait absolument rattraper Sherlock. Bordel, ce type était ingérable. Et c'était le colocataire de John, en plus ? Comment le médecin avait-il pu rater ça ? De quelle façon vivaient-ils pour qu'ils ne se soient jamais croisés avant ? C'était ridicule.
Énervé ou pas, il devait obtenir du loup les informations complémentaires sur l'enquête avant que…
Greg s'apprêtait à tourner au coin de la rue empruntée quelques minutes plus tôt par Sherlock quand un véhicule noir le dépassa lentement avant de s'arrêter en silence à sa hauteur, le long du trottoir. L'inspecteur ferma les yeux pour s'exhorter à la sérénité, ce qui n'avait souvent tendance qu'à attiser encore un peu plus son irritation. Entrer dans la voiture à kidnapping de Mycroft Holmes alors qu'il était déjà sur les nerfs était sans aucun doute une très mauvaise idée.
Depuis les prémisses de cette histoire, cependant, dès la première fois qu'il avait dû monter dans une berline noire comme celle-ci alors qu'il sortait tout juste du Yard où il avait reçu la déposition d'un John en état de sidération totale et encore couvert de sang, cinq mois auparavant, il avait découvert une clause irréductible, inévitable et irrévocable entre l'univers et lui. Elle stipulait, dans le Grand Livre sur la course du monde tenu par une quelconque entité divine qui travaillait sous les ordres de Mycroft Holmes, que quand une telle voiture venait le chercher, Greg devait y monter, qu'il le veuille ou non. Alors il ouvrit la porte arrière avant que le chauffeur n'ait à s'extraire du véhicule pour le faire et s'assit lourdement dans l'habitacle avec un soupir agacé. Il détestait ce pouvoir contre lequel il n'avait aucune prise et auquel il devait en plus rendre des comptes.
La voiture le déposa devant le Diogenese Club, comme c'était déjà arrivé trois ou quatre fois jusque-là. Greg descendit, entra dans le bâtiment, sauta l'étape de la réception et n'attendit pas qu'on lui indique la direction à prendre pour monter d'une démarche qui aurait dû être bruyante jusqu'à ce qu'il savait être le bureau de Mycroft Holmes. Il n'eut cependant même pas le plaisir relatif d'entendre ses pas énervés résonner dans les couloirs. Tout ça à cause de cette stupide moquette rouge et épaisse qui assurait un silence total absolument partout entre ces murs.
D'une main, il toqua sèchement à la porte en bois massif du bureau et entra avant d'y être invité.
Aujourd'hui et comme à l'accoutumée, Mycroft ne dérogeait pas à la règle par laquelle il semblait édicter l'immuabilité de son apparence, impeccable dans son costume sur mesure, jusqu'à ses cheveux châtains méthodiquement ramenés en arrière au-dessus de son visage strict. Cette image avait agité Greg, la première fois. Depuis, le flic prenait bien garde de taire tout ce qu'il ressentait beaucoup trop facilement face à ce genre de puissance portée par les rares hommes à l'aura stricte et dangereuse qu'il avait croisés dans sa vie. Sauf la colère légitime que lui inspirait toujours celui qui déployait si tranquillement son pouvoir depuis ce bureau. Cette colère, il ne la taisait pas du tout.
Mycroft, par ailleurs, était en plein coup de fil, assis derrière sa table de travail en bois tout aussi massif que la porte, à l'image du reste de la pièce à l'ambiance luxueusement studieuse. Le maître en ces lieux arqua les sourcils en voyant l'inspecteur avancer d'une démarche non pas conquérante, certes — qui aurait pu paraître conquérant sur le territoire nominatif de cet homme ? —, mais aussi impérieuse qu'elle pouvait l'être.
Holmes avait cessé de parler à l'instant où la porte s'était ouverte. Il ne reprit pas la parole immédiatement, observant ouvertement Lestrade. Ce dernier croisa les bras et ne songea pas un seul instant à baisser le regard ni à bouger, fermement planté au milieu de la pièce. C'était simplement hors de question. Mycroft finit par pincer les lèvres et s'excuser au téléphone en précisant qu'il rappellerait plus tard, avant de raccrocher.
Victoire, songea furtivement Greg. Ce n'était sans doute pas grand-chose — rien d'autre que le moindre respect qu'un individu devait à un autre quand il le convoquait voitu-militari —, mais il ne put s'empêcher de se sentir férocement satisfait. Ce qui n'enleva rien à l'agacement ouvert qu'affichait son visage.
« Mycroft. J'espère que vous êtes conscient que je travaille, moi aussi, et que je n'ai pas que ça à faire que vous voir. Ça fait deux fois aujourd'hui que je monte dans une de vos voitures.
– Vous avez vu Sherlock, éluda Mycroft avant de se lever et de contourner son bureau contre lequel il s'appuya. Que pouvez-vous me dire ?
– Rien, malheureusement, parce qu'un petit contretemps m'a empêché de m'entretenir avec lui sur ce meurtre.
– Ah, oui, sourit Mycroft avec un sourire qui ressemblait à tout sauf à un sourire. Parce que vous avez mené John Watson sur la scène du crime sans raison et en présence de mon frère avec ça. Me pardonnerez-vous de vous exprimer ma franche stupéfaction sur ce point et mon interrogation encore actuelle quant à votre professionnalisme et votre intelligence ? Que ce soit par éthique professionnelle, par raisonnement logique — Sherlock est un loup, bon sang, à quoi vous attendiez-vous ? – ou par simple respect des lois, mettre l'objet de toute l'attention de mes services sur le chemin de mon frère était particulièrement stupide, je me dois de vous en faire part.
Parce que Mycroft était déjà au courant, bien sûr. Greg inspira par le nez pour s'exhorter au calme.
– Je ne retiendrai de cette diatribe que le fait que j'ai été capable de vous surprendre par mon attitude, ce qui en soi ne me fait pas regretter d'avoir amené John.
– Oh. Parce que la sécurité de cet individu et avec elle, celle de tout le Royaume-Uni — et je vous informe au passage que la communauté d'hommes-loups outre-Manche commence à s'agiter — est moins importante que le fait de me surprendre, inspecteur ?
– Descendez de votre piédestal et apprenez à entendre l'ironie, Mycroft. C'est moi, celui qui s'est battu sur mes heures supplémentaires pour qu'un détachement de mes effectifs soit alloué à la protection de John — puisque malgré son importance, il semblerait que vous n'ayez pas d'hommes pour cette tâche…
– Mes hommes sont des loups, ce que vous savez déjà, et ne représenteraient pas exactement une protection.
– Et ce n'est pas de ma faute, que je sache. Vous n'avez que vous à blâmer si vous avez mis tous vos œufs dans le même panier en n'employant aucun humain dans vos équipes. J'imagine que mes congénères et moi-même n'avons pas les capacités intellectuelles nécessaires pour mener à bien ce que, vous, vous êtes capables de réaliser. Mais vous avez besoin de nous dans cette affaire, pour que John ne se fasse pas égorger parce que l'instinct irrationnel de vos hommes les rend potentiellement inaptes à mener à bien une mission de surveillance, alors je vous prierais de ne pas remettre en question mes méthodes.
Greg s'interrompit quelques secondes avant de reprendre sans laisser à Mycroft le loisir d'énoncer ce qu'il prenait son temps à formuler :
– Et si vous pouviez éviter de vous comporter d'une façon qui me pousse à la limite du racisme anti-loups, je vous en serais reconnaissant. Je ne suis qu'un simple humain, certes, mais vous pourriez au moins respecter mes méthodes de travail.
Mycroft ne répondit pas immédiatement. Puis :
– Et en quoi mener John Watson sur ces lieux est une méthode qu'il me faudrait respecter ?
Ce qui était une question pertinente, certes.
– J'admets l'avoir fait en pensant à John plutôt qu'à l'enquête. Je me suis dit que savoir que des loups se trouvaient dans son camp l'aiderait à ne pas se sentir trop menacé…
– Sauf qu'il est réellement menacé, loups dans son camp ou non. À quoi bon lui présenter Sherlock — pour le bien que ça a fait, en plus ?
– Eh bien peut-être que vous êtes incapable de comprendre ça, mais il se sentira sûrement moins seul de se savoir soutenu malgré tout. Je vous parle d'un type qui m'a clairement demandé d'arrêter de le faire protéger par mes hommes, si sa mort pouvait signifier que les meurtres cesseraient.
– Nous savons tous les deux que sa mort ferait peut-être cesser ces meurtres-là, mais engendrerait…
– Oui, je sais très exactement ce que ça engendrerait — ce n'est pas comme si vous me l'aviez expressément dit ce matin même, le coupa Greg, excédé. Et c'est ce que je lui ai expliqué. Mais je ne garantis rien sur la rationalité d'un type qui se sait traqué comme il l'est, qui se sent responsable de la mort d'une de ses amies, qui ne peut rien faire d'autre qu'attendre que d'autres, peut-être, y passent aussi. Et qui a voulu lui-même voir la scène de crime de ladite amie, comme si cela pouvait lui faire plus de bien que de rester en sécurité chez lui. Ça fait de lui une personne plutôt imprévisible, d'où mon idée de lui présenter des loups censés être plus malins que les autres. Et si vous pensez autrement, sachez que je m'en contrefiche. Ce qui est fait est fait, John n'a pas été blessé tout à l'heure, malgré la connerie de votre frère. Et, en plus, cette brève entrevue m'a appris quelque chose que j'aurais préféré savoir plus tôt : que Sherlock et lui habitent ensemble. Je suis bien convaincu que vous n'avez rien à voir avec ça — et oui Mycroft, c'est encore de l'ironie — donc que c'est tout-à-fait normal que vous ne m'en ayez jamais rien dit.
– Je ne vois pas pourquoi je vous aurais informé de l'adresse de mon frère.
– Non, bien sûr, ricana Greg, prêt à cracher au loup tout le bien qu'il pense de lui. À l'origine, quand j'ai reçu l'ordre nébuleux de la part d'une puissance supérieure de laisser Sherlock enquêter sur certaines de mes affaires pour l'occuper, il y a quelques années, c'était déjà parfaitement normal que je n'aie pas été renseigné sur son adresse ou tout autre donnée du genre, railla-t-il avec un rire sec et surtout jaune. Merde, je l'ai sorti de situations suffisamment pourries et même là, vous n'avez pas daigné me renseigner sur la question. Et aujourd'hui, vous attendez de moi que je travaille en bonne intelligence avec lui sur une affaire qui dépasse de très loin toutes celles sur lesquelles nous avons été amenés à collaborer jusque-là ? Alors qu'ils habitent dans le même putain d'appartement ? Vous pouvez m'accuser d'avoir mis John sur le chemin de Sherlock aujourd'hui, mais vous, vous l'avez placé dès la semaine suivant son homicide dans l'antre de votre frère, sans même me prévenir alors que je suis censé les gérer l'un et l'autre. Qui de nous deux, entre vous et moi, est le plus stupide, exactement ?
Les sourcils au-dessus des yeux bleu foncé de Mycroft se froncèrent franchement et Lestrade se refusa à songer qu'il avait peut-être franchi une limite.
– Le plus stupide ? Comment avoir de meilleures chances d'éloigner des loups agressifs qu'en plaçant l'agneau dans la tanière d'un autre loup ? Sherlock s'est tenu volontairement hors de vue de John, ou, plus exactement, a tenu John hors de sa vue afin de ne pas risquer de l'agresser même si nous avions tous deux estimé comme peu probable qu'il ne parviendrait pas à se contrôler. Il a par ailleurs le statut nécessaire pour le protéger en cas d'attentat de ce type. C'est vous qui les avez fait se rencontrer physiquement alors que ça n'avait jamais été le cas jusqu'à aujourd'hui.
– Le garder "hors de vue"… Si c'est comme ça que vous protégez vos cibles, dans ces services secrets que je vous soupçonne de contrôler, je me demande comment le Royaume-Uni n'a pas encore périclité.
– Peut-être n'êtes-vous pas à même de juger de la chose, alors.
– Quoi qu'il en soit, Mycroft, vous faites définitivement erreur de comparer John à un agneau. Et le traiter comme ça ne pourra mener qu'à une catastrophe, asséna Greg, parce que merde, c'était ça, le sujet de conversation à la base.
Holmes observa quelques secondes de silence, puis émit du bout des lèvres comme si l'idée lui déplaisait au plus haut point :
– Peut-être que l'informer sur les événements et sa situation pourrait nous permettre de le contrôler.
– Oui, Mycroft. C'est ce que j'ai fait, d'ailleurs. Pour qu'il comprenne l'engrenage dans lequel il est pris. Je l'ai informé, contre votre avis de ce matin, si vous me permettez de vous le rappeler. Si vous pouviez me faire confiance sur la façon de gérer John Watson, je pense être mieux placé que vous pour avoir un impact sur lui. C'est un type que j'apprécie, ce n'est pas qu'un pion dans mon échiquier et je pense que ça me donne une longueur d'avance sur la façon de traiter avec lui, par rapport à vous.
Mycroft ricana.
– Parce que mêler les émotions et l'affect à la stratégie est profitable, peut-être ?
– Oh, pardon, j'oubliais l'homme de glace dont me parle souvent votre frère. Tiens, d'ailleurs, parlons-en de votre frère : quand j'ai été le chercher dans un squat plein de camés sur votre ordre direct — même si je ne connaissais pas encore votre visage, à ce moment-là — parce que j'étais alors la seule personne qu'il écoutait plus ou moins, j'imagine que ce n'est pas du tout l'affection que vous lui portez qui vous a incité à user du personnel de police comme bon vous semblait et de façon totalement irrégulière ? »
Greg n'avait jamais été tendre avec Mycroft. Que ce soit à leur première rencontre physique, cinq mois plus tôt, quand l'aîné des Holmes lui avait apporté des informations complémentaires sur les Loups et l'avait mis au parfum de ce que l'homicide de John pourrait avoir comme conséquences, ou quand il l'avait retrouvé par la suite après s'être vu contraint et forcé de monter dans sa berline, il n'avait jamais été conciliant avec lui. Il avait admis sans problème ce qu'il estimait être des idées ou des points de vue intéressants et s'était fermement opposé à ce qu'il pensait être aberrant et preuve d'une profonde ignorance des missions de terrain. Car malgré ce que Mycroft semblait vouloir faire croire au reste du monde, il existait des choses qu'il ne maîtrisait pas totalement.
Surtout, Greg se connaissait suffisamment pour savoir qu'il lui fallait lutter contre un homme comme celui-là. Il ne lui avait pas fallu longtemps face à lui pour éprouver l'envie de cajoler l'ego de ce type dans l'espoir d'en obtenir autre chose que du mépris — ou même du mépris, d'ailleurs ; il aurait pris ce que Mycroft avait à lui donner. À vrai dire, l'humain se méprisait lui-même de sentir le tiraillement dans son torse quand il devait faire face aux Mycroft Holmes de ce monde. C'était presque autant à cause son propre agacement issu de cette faiblesse que par conviction, qu'il s'opposait furieusement aux idées parfois décalées de ce Holmes-là.
Il était donc très légitime qu'il se soit plusieurs fois demandé pourquoi le loup n'avait pas fait en sorte de le démettre de ses fonctions en réponse à cela. Ou, s'il n'en avait pas le pouvoir — ce dont doutait profondément le flic — d'au moins l'écarter de cette enquête spécifique. C'était certes déjà un peu le cas, puisque le service de l'inspecteur était l'un des principaux concernés pour tout ce qui était maintien de l'ordre dans la population quand un loup pouvait être concerné, mais que Sherlock avait récupéré l'affaire spécifique de Sarah Sawyer avant même que Greg apprennne qu'elle existait. Néanmoins, Mycroft aurait pu s'arranger pour ne plus avoir affaire à lui en ce qui concernait les hommes placés en protection autour de John. Il aurait pu exiger qu'un autre inspecteur devienne son interlocuteur.
Il se demandait, à vrai dire, quand Mycroft l'énerverait au point que lui-même franchirait la limite de l'acceptable en réaction. Parce qu'il fallait se rendre à l'évidence, l'aîné des Holmes avait un effet plutôt néfaste sur son tempérament. Greg n'était pas exactement la personne au sang froid le plus prononcé... mais il existait peu d'individus face auxquels il en venait à s'énerver inévitablement. À vrai dire, à part Mycroft, il n'y avait que Sherlock qui avait cette capacité. Ça devait être un truc de famille. Se comporter comme un crétin détenteur de pouvoir et de connaissances telles que le commun des mortels devenait quantité négligeable, par comparaison... Quoi qu'il dût admettre que Sherlock et Mycroft avaient, malgré quelques similitudes frappantes, des caractères foncièrement différents.
En cet instant, alors qu'il venait de franchir une nouvelle ligne de ce qu'il avait déjà pu balancer au visage de Mycroft, dans des accès de colère tout à fait légitimes, Greg songea que c'était peut-être la dernière fois qu'il entendait parler de cette affaire de loups en tant que chargé d'enquête.
L'aîné des Holmes l'observa avec un œil dur, mais ne dit rien. Ni l'un ni l'autre ne détourna le regard ni n'exécuta le moindre geste. Puis, comme ils en étaient toujours là au bout d'une minute, Greg finit par rompre le silence.
– Bien. Si nous avons terminé et même si vous avez l'air de penser que mon travail n'est pas assez remarquable pour que je ne doive pas l'abandonner en plein milieu quand vous me sommez de vous rejoindre, je vais retourner au Yard. Est-ce qu'il y avait autre chose, avant que je parte ?
– … À vrai dire, je ne vous avais pas fait venir pour parler de cette affaire, à l'origine.
Eh merde. Ça veut dire qu'on n'a même pas encore abordé le véritable sujet, ça, hein ? Après un longue inspiration pincée, Greg prit le parti d'en sourire avec lassitude. Il se sentait soudain particulièrement fatigué, il crevait de faim parce qu'il était quinze heures et qu'en neuf heures, il n'avait rien avalé en dehors de la boisson tiède discount que le Yard voulait faire passer pour du café. Il n'avait juste plus envie de se battre. Alors il avança de quelques pas jusqu'au bureau, attrapa le dossier de la chaise installée pour les éventuels visiteurs et y prit place. Sa voix lui parut infiniment calme et sereine, après l'échange vif qu'ils venaient d'avoir :
– Parfait. Désolé, je m'assois si on n'en est qu'au début. La prochaine fois, avant qu'on se perde sur des terrains houleux qui ne sont même pas ceux que vous voulez aborder, autant me le dire dès le début, ça nous évitera de nous entre-tuer un peu plus que de coutume.
Mycroft l'observa d'abord sans bouger, les yeux baissés sur les siens et franchement, c'était étrange. Greg n'avait pas calculé qu'en s'asseyant sur ce fauteuil, juste à côté de l'endroit où Mycroft était appuyé contre le bureau, il se trouverait à quelques centimètres de celui-ci et dominé de toute sa hauteur.
Ce qui était étrange, vraiment, c'était l'impression que ça ne le dérangeait pas alors qu'il venait de passer les vingt minutes précédentes à refuser tout net la domination que Mycroft avait l'air de vouloir spontanément imposer à tous ceux qui se retrouvait sur son passage, de sa voix snob et de ses regards condescendants. Ce qui était étrange, c'était de voir le loup l'observer de cette façon, interdit, insondable, son corps à une vingtaine de centimètres de celui de Greg, sans que ni l'un ni l'autre n'ait cherché ce rapprochement physique, bien trop intime pour deux gentlemen anglais qui se connaissaient à peine et ne se supportaient pas plus de quelques secondes — généralement le temps moyen avant que l'un d'entre eux ouvre la bouche.
Puis Mycroft brisa le moment de flottement en pivotant brusquement pour aller s'asseoir lui-même de l'autre côté de son bureau. Ce qui était un progrès : la toute première fois qu'il avait mis les pieds ici, Greg s'était assis sur son invitation alors que l'autre était resté debout et l'inspecteur n'avait pas osé se lever pour compenser la différence nette de taille.
La situation n'est peut-être pas si désespérée que ça, sourit sombrement et intérieurement le flic en songeant que, merde, le flottement qui venait de les surprendre tous les deux était tout sauf le bienvenu.
– Alors, Mycroft, pourquoi vous m'avez fait venir, au final, si c'était pas pour avoir des informations sur Sherlock ? trancha Greg pour empêcher son train de pensées de s'égarer en des eaux trop troubles.
Le type qui occupait une place indéterminée au gouvernement, en tout cas pour Greg, n'avait pas le moins du monde l'air perturbé par quoi que ce soit. Il prit néanmoins son temps pour formuler sa demande.
– … Ce sont bien des informations sur Sherlock que je souhaite, mais pas celles qu'il aurait pu partager avec vous quant à cette enquête. Sherlock est doué, mais pas au point d'avoir relevé suffisamment d'indices pour m'intéresser déjà alors que ce cas n'en est qu'à ses prémisses. Non, je me demandais si vous pouviez me dire quoi que ce soit en ce qui concernait mon petit frère qui puisse me... renseigner.
Tout était dit sans l'être et Greg contint un sourire satisfait : oui, Mycroft Holmes avait bien un cœur et oui, il lui arrivait d'avoir des émotions. Est-ce que ça valait le coup de rouvrir le feu en le lui faisant remarquer ? Greg décida qu'il n'avait plus l'énergie pour ça.
– Eh bien… Il ne m'a bien sûr pas dit comment il allait… Mais vu son humeur massacrante et la façon dont il s'est comporté avec mon équipe puis avec John, je dirais qu'il va parfaitement bien. Il avait l'air ravi — à sa façon — d'avoir une nouvelle affaire, un peu moins ravi quand je l'ai informé que vous l'aviez autorisé à s'y intéresser. Voilà, en gros. Il porte son manteau noir même quand il fait quasiment vingt degrés, son col était remonté — bref, tout va bien, quoi.
Mycroft ne dit rien pendant une seconde. Puis :
– Rapport de qualité médiocre, si vous me permettez, Inspecteur Lestrade.
Greg leva un sourcil. Le ton était le même que d'habitude, l'expression aussi, mais il y avait quelque chose dans le regard... Quelque chose qui n'existait pas normalement, quand le loup lui faisait part de son opinion négative à propos de quoi que ce soit.
– Allez vous faire voir, Mycroft, sourit-il en réponse. Je suis pas le baby-sitter de Sherlock, que je sache.
– A-t-il dit quoi que ce soit à propos d'Estelle Wood ?
– Estelle Wood, réfléchit Lestrade.
S'il était certain que Sherlock n'avait jamais prononcé ce nom en sa présence, il savait l'avoir déjà entendu. Il se rappela soudain :
– Estelle Wood, la… colocataire de Jo… Oh. Et celle de Sherlock, donc. Non, pourquoi ?
– Simple curiosité, éluda Mycroft en secouant vaguement la main pour éloigner le sujet, mais Greg eut le temps d'apercevoir un micro-froncement de sourcils qu'il avait appris, pendant ses formations en interrogatoires de suspects, à assimiler tant à l'omission qu'à l'inquiétude.
– Je pourrai lui poser la question, si vous voulez, offrit l'inspecteur, dans une volonté de rameau d'olivier, parce que converser avec Mycroft sans élever la voix était une chose rare et pas si désagréable que ça.
– Oui, bien sûr, et il ne saura pas déduire d'où vient cette demande. C'est de Sherlock Holmes, mon frère, que nous parlons. Est-ce qu'il vous arrive de réfléchir, parfois, Lestrade ?
Rameau d'olivier qui ressemblait bien à une branche massive que Mycroft lui renvoyait dans la gueule de tout son dédain. Incroyable comme l'aîné lui fit penser au cadet, en cet instant — ce qui était étrange : il ne se souvenait pas d'avoir jamais vu Mycroft se montrer acerbe d'une manière si ouverte, lui qui privilégiait plutôt l'ironie acide à l'insulte directe.
Il n'avait pas à supporter l'humeur des Holmes, cependant. Et il devait rejoindre Sherlock à la morgue, s'il y était toujours… C'était déjà bien assez pour aujourd'hui. L'inspecteur se leva sans y avoir été invité.
– Ok, parfait. J'imagine que je n'ai plus rien à vous apprendre dans ce cas, parvint-il à sourire – et vraiment, c'était crispant de ne pas insulter Mycroft en retour, mais il préférait ne pas repartir sur ce terrain dès maintenant, merci bien.
Holmes ne se leva pas pour le saluer — pas que Greg s'y soit attendu. Le flic avait quasiment franchi la porte quand la voix de Mycroft Holmes résonna :
– Je ne considère pas que votre travail n'est pas digne de mon respect, inspecteur. »
Greg se figea une seconde. Puis, sans se retourner, il ferma la porte derrière lui et remonta le couloir jusqu'aux ascenseurs les plus silencieux du monde.
Merde merde merde, rumina-t-il jusqu'au Yard alors qu'il tentait de taire l'homme des cavernes en lui qui grognait sa satisfaction féroce chaque fois qu'il repensait à la salutation très… mycroftienne de Holmes.
Après le départ de Sherlock Holmes et la fin de sa conversation avec Greg, John s'en alla sans ajouter un mot. Il avait besoin de marcher. De s'éloigner de toute cette histoire. De s'éloigner de Greg. C'était peut-être irrationnel et simpliste, mais John ne pouvait regarder l'inspecteur sans avoir des images de mort et de loups en tête. Il était secoué et avait besoin de mettre le plus de distance possible entre tout ce qui touchait aux loups et lui-même. Il savait que Greg irait certainement rejoindre le détective : ils avaient encore à discuter. Une fois que l'inspecteur serait remis de sa surprise d'apprendre que Sherlock et John étaient plus ou moins colocataires, bien sûr.
John frissonna. Il était donc en danger, même dans son propre appartement. Tout dans l'homme-loup qu'il venait de rencontrer respirait la vive intelligence. Et malgré ça, les menaces qu'il avait proférées étaient édifiantes. Il marcha plus rapidement, ses deux mains profondément enfoncées dans ses poches, les épaules tendues. Il avait l'impression qu'un pavé de cinq kilos appuyait sur son diaphragme, l'empêchant de respirer correctement.
Il croisa beaucoup de monde sur le chemin du retour. Des inconnus. De rares personnes qui semblaient le reconnaître et lui adressaient un sourire timide — ceux qui avaient lu les journaux et se souvenaient de son visage même plusieurs mois après les faits. Il y eut ce jeune type, aussi, qui lui envoya un regard meurtrier. Qui ne fit pas un pas dans sa direction, ne se détourna pas de son chemin... qui se contenta de le croiser avec cette expression féroce, avant d'être englouti par la foule londonienne. John referma avec un soulagement tout relatif la porte de son appartement et ne prit pas le temps de saluer sa vieille voisine assise à la table avant de s'enfermer dans sa chambre.
Quand il s'éveilla le lendemain matin, il ne se rappela ni quand ni comment il s'était endormi. Il avait passé la fin d'après-midi prostré à plat-dos sur son lit, un bras sur les yeux pour se protéger de la lumière et du monde extérieur. Son cerveau avait ressassé sans arrêt la conversation avec Greg, la rencontre avec Sherlock. Les implications que l'une et l'autre avaient dorénavant sur sa vie, tout en sachant qu'il n'était pas apte à appréhender totalement toute cette grande scène de laquelle il n'était qu'une composante mineure. Un minuscule rouage sous la pression croissante d'un piston quelconque… et qui rendrait folle toute la machinerie s'il en venait à sauter. Il n'avait aucun pouvoir sur ce qui le menaçait. Il n'était même pas en mesure d'en appréhender les contours.
Pourtant, en s'éveillant tout habillé et refroidi sur sa couette, John se sentit étrangement reposé. Il n'avait pas fait le moindre cauchemars cette nuit, pour autant qu'il s'en souvienne. Alors il se leva immédiatement, grimaça en posant une main sur son genou et chercha sa canne des yeux. Elle n'était nulle part en vue.
Mince. Il ne se souvenait pas d'être rentré avec elle la veille. Il avait dû la laisser tomber quand Sherlock lui avait témoigné sa hargne et oublier de la ramasser ensuite. Et comment c'était possible, exactement ? Depuis son retour à Londres, il ne se souvenait que d'une seule autre fois où il ne s'en était pas servi pour se déplacer. Il avait alors eu un loup hargneux sur le point de sauter sur une gamine devant les yeux et sa main gauche avait instinctivement lâché le pommeau pour attraper son couteau. Il n'avait pas non plus ressenti de douleur, ce jour-là.
Aujourd'hui, cependant, l'absence de l'accessoire était plutôt problématique. Il se leva, ignora l'élancement dans son genou et se lava dans sa salle de bain en inspectant d'un œil critique la cicatrice sur sa cuisse. La peau, là où une balle s'était fichée dans la chair quelques mois plus tôt, était d'une blancheur brillante propre à une blessure jeune. Elle n'était douloureuse que lorsqu'il appuyait volontairement dessus, ce qui était plutôt positif. Ce qui l'était moins, c'était la douleur inexplicable qui sévissait dans son genou depuis que la balle avait été retirée et qu'il s'était remis à marcher.
Il inspira profondément, une fois séché et habillé. La main posée sur le panneau de la porte vers les parties communes, il ne sortit pas immédiatement de sa chambre. Il força sa respiration à se faire plus profonde, puis ouvrit.
La cuisine était vide. Et bien en évidence sur la table, reposait sa canne.
Il se rendit à la clinique en début d'après-midi, comme son emploi du temps l'exigeait. Une lecture en diagonale des gros titres du journal et des principaux sites d'informations sur Internet lui apprirent que rien n'avait filtré sur la façon dont Sarah était morte. Il avait l'impression que son décès datait d'il y a un siècle et les condoléances de ses patients qui avaient appris qu'elle était brutalement décédée ne cessaient de l'étonner. Il se sentait cruel et insensible, mais il avait l'impression que la conversation avec Lestrade, la rencontre chaotique avec Sherlock et la nuit de sommeil la plus longue qu'il avait réussi à passer depuis des années l'empêchaient d'être secoué comme il aurait dû l'être par la mort de sa collègue. Il se sentait vide, aussi, et peut-être était-ce sa réponse émotionnelle au choc. Une vie avait été écourtée la veille pour tenter de l'intimider…
C'était ridicule, mais il se surprit plusieurs fois à penser à sa sœur, dans tout ce bazar. Et chaque fois, le pavé de cinq kilos lui semblait doubler de poids dans sa poitrine. Harry lui revenait à l'esprit à chaque temps mort dans son travail. Devait-il la contacter ? Lui expliquer la situation ? Elle devait être au courant que des loups vivaient parmi les humains. Son alcoolisme chronique qui la déconnectait globalement du reste du monde ne pouvait pas l'avoir épargné de la société à ce point.
Elle avait certainement loupé l'information sur le meurtre commis par John, cependant. Le sauvetage, pardon. Le sauvetage commis par John. Sinon elle l'aurait contacté, certainement. Non ? Est-ce qu'il devait la prévenir qu'elle était potentiellement en danger ? Mais ils n'étaient plus en contact depuis si longtemps. Et en établir un aujourd'hui serait probablement une erreur. Sans doute ?
Il se conforta dans l'idée qu'il ne devait surtout pas céder à son envie d'avoir des nouvelles, lui qui n'en prenait jamais. C'était bien, parce que ça simplifiait quand même beaucoup de choses. Pourtant, tout l'après-midi, son regard s'échoua régulièrement sur son portable. Il avait plusieurs fois été prêt à envoyer un message à sa sœur, avant de se raviser au dernier moment.
La vieille dame était là, quand John rentra, épuisé. L'angoisse, la tristesse et la colère face à son sentiment d'impuissance le rattrapaient et s'exprimaient par une fatigue terrassante. Il s'étala sur une chaise de la cuisine avec un gémissement. Quand il rouvrit les yeux après les avoir pressés sous ses doigts pendant quelques secondes, il capta avec surprise le regard inquiet de la femme.
Ces yeux bleus délavés. C'était étonnant de les voir soucieux pour lui. Il se rappela ceux de Sherlock, la veille, tellement semblables quand on oubliait l'étincelle de haine qui les avait alors animés. C'était stupéfiant de se retrouver face à la mère, certainement, du détective. De voir que celle-ci semblait s'inquiéter naturellement de la fatigue et de la lassitude qu'il affichait.
« Vous n'êtes pas une louve, n'est-ce pas ? demanda spontanément John.
Il brisait toutes les règles tacites qu'il avait mises en place sans s'en rendre compte avec cette femme. C'était la première fois qu'il lui posait une question personnelle depuis qu'il avait emménagé. La première fois ou presque qu'il lui adressait la parole à proprement parler. Jusque-là, les borborygmes, les sourires de la vieille dame, les siens et ses hochements de tête avaient suffi à lui exprimer plus de choses que ce qu'il avait eu l'impression d'être capable de partager aux autres êtres humains avec qui il avait eu l'occasion d'échanger de vrais mots. L'état mental de la vieille ne l'incitait pas à mettre en place une communication plus élaborée, par ailleurs.
C'est pourquoi il fut particulièrement stupéfait quand elle secoua la tête avec un regard grave et une mine triste. Ça n'avait pas l'air d'être un geste vide de signification, ce « non » et ses yeux bleus ancrés dans les siens renforçaient ce sentiment. John se retint de s'exclamer "Vous me comprenez quand je parle ! ?" ce qui aurait été le comble de l'impolitesse. Alors demanda à la place :
– Mais votre fils en est un.
Hochement de tête. Regard et sourire mélancoliques. Elle n'ouvrit pas la bouche pour ajouter quoi que ce soit. John ne savait pas si elle pouvait parler. Il avait beaucoup de questions à lui poser, pourtant… Elle avait certainement été au courant de l'existence des hommes-loups bien avant les autres humains. Elle devait savoir des choses que même Greg ne connaissait pas. Parce que si Sherlock était un loup et elle non, cela signifiait que son père en était un, certainement ? Ce qui signifiait que Sherlock n'était pas un loup, mais un demi-loup. Il lui semblait que ça comptait. Ce n'était pas anodin. Ça ne pouvait pas l'être.
Il n'aimait pas le regard mélancolique de la femme, cependant. Ces yeux n'étaient pas faits pour des sentiments négatifs. Sherlock remplissait bien largement cette part avec les siens. John voulait voir un sourire plisser le regard bleu délavé.
Alors il se redressa sur sa chaise pour ne pas avoir l'air trop pathétique et demanda :
– Vous le remercierez pour moi ? Je pense qu'il a ramené ma canne hier.
Elle n'acquiesça pas, sembla perdue et John se demanda s'il n'avait pas été au-delà de ses capacités de concentration. Son visage finit par s'éclairer, cependant — bon sang, leurs pommettes étaient exactement les mêmes — et elle sortit un papier de sa poche sur lequel le médecin aperçut une écriture anguleuse. Elle le lui tendit. Il hésita, puis s'en saisit avec réticence, se demandant s'il devait le lire maintenant ou pas. Ça ne pouvait que venir de Sherlock Holmes, n'est-ce pas ?
Il sentit sa colonne vertébrale se glacer en lisant les lignes manuscrites et une vague nausée l'envahir. Pas de menace. Pas de mots rageurs, pas d'insultes. Quelque chose de beaucoup plus angoissant.
Ne contactez pas votre frère. Ils ne savent pas qu'il existe. Pour l'instant.
Rien de plus. Juste trois phrases qu'il sentit agir sur lui comme un poison paralysant, transformant son sang en cristaux de glace.
Ils ne savent pas qu'il existe. Et lui, comment le savait-il ? Certes, c'était une sœur et non un frère, mais comment pouvait-il possiblement savoir que John n'était pas fils unique ? Comment savait-il que l'obsession de contacter sa sœur l'avait rongé toute la journée ? Comment être sûr qu'il était le seul à connaître leur lien ? Il n'était certainement pas le seul.
Qui étaient ces "ils" dont Sherlock parlait ? La menace sur sa vie et celle de ses connaissances avait-elle un visage, après tout ? Sherlock avait-il déjà une idée de l'identité du meurtrier de Sarah ? Ou alors parlait-il du commun des loups, de ceux qui seraient susceptibles de commettre un assassinat pour se venger de lui ?
John avait réfléchi : si tous ces loups étaient, après tout, des personnes comme les autres avec un instinct seulement un peu plus agressif quand ils se sentaient menacés par une personne spécifique — et, certes, la capacité de se transformer en loup... — ils ne devaient pas être nombreux capables de commettre un meurtre de sang-froid sur une tierce personne, si ? Parmi tous les humains qui s'étaient senti l'envie intense d'éviscérer un criminel dont parlaient la télé ou les journaux, combien auraient véritablement été capables de commettre un tel acte si l'occasion s'était présentée ? Et combien parmi ceux-là se seraient attaqués à un proche de ce criminel par simple esprit de vengeance ?
Pour l'instant. C'était ce "pour l'instant" qui le figeait. Si la première phrase n'avait pas ressemblé à un conseil, John aurait presque pu croire à une menace de la part de Sherlock. Un "pour l'instant" voulant dire "jusqu'à ce que je leur dise." Mais non. Ça ne pouvait pas être ça, hein ? Et pourtant, ils étaient écrits, ces deux mots.
"Ne précipite pas les choses en les aidant à découvrir tes connexions." Voilà ce qui était écrit. Frissons, encore. À quel point John était-il surveillé ? Des loups faisaient partie de la police ou travaillaient pour des compagnies de téléphonies, c'était certain. Celles-là mêmes qui pouvaient récupérer le contenu de ses messages. Et si l'un d'entre eux était particulièrement malintentionné ? Et s'il avait été placé sur écoute ? Depuis le Prevention of terrorism Act, c'était un jeu d'enfant pour quelqu'un travaillant dans la police. Encore plus qu'avant, disons.
John froissa le papier de ses doigts tremblants, les yeux perdus dans le vague. Il remarqua le regard de nouveau inquiet de la mère de Sherlock et se força à détendre son visage. Il massa ses mâchoires d'une main, s'apercevant qu'elles étaient douloureusement contractées et envoya un sourire qu'il espéra pas trop pincé à la vieille. Il défroissa le papier et demanda du regard s'il pouvait prendre le stylo des mains de la femme, dont la mine reposait depuis plusieurs minutes sur sa grille de mots croisés — toujours les mêmes — et bavait une tache rouge. John essaya de ne pas se laisser hypnotiser par la tache d'encre et attrapa le crayon. Il hésita plusieurs secondes, peut-être même une minute, l'esprit vide. Ou trop plein. Il finit par poser la pointe sur le papier et inscrivit "Merci pour la canne."
Il aurait voulu poser un nombre invraisemblable de questions, mais la certitude qu'il n'obtiendrait jamais de réponse de la part de Sherlock l'en empêcha. Alors il se contenta d'exprimer prudemment sa reconnaissance pour quelque chose que le loup ne pourrait pas prendre pour une insulte, cette fois.
Il rendit le papier à Estelle Wood en lui demandant de le remettre à son fils. Elle le lut, ou essaya, puis le rangea dans sa poche avec le sourire le plus rayonnant que John lui ait jamais vu avant.
Parce qu'il devait toujours se nourrir, le médecin attrapa rapidement une tranche de pain de mie et une tomate en songeant qu'il devrait vraiment commencer à faire attention à ce qu'il mangeait — il ne savait plus de quand datait son dernier repas digne de ce nom — puis il se rappela que c'était déjà un exploit en soi qu'il parvienne à avaler quoi que ce soit avec son estomac noué par l'anxiété.
Le sommeil le fuit longtemps, cette nuit-là, les mêmes mots tournant en boucle derrière son front.
Ne contactez pas votre frère. Ils ne savent pas qu'il existe. Pour l'instant. Ne contactez pas votre frère. Ils ne savent pas...
Ce n'était pas une déclaration d'amour, ni même de cordialité. C'était néanmoins la signification que Sherlock était dans son camp. Parce que c'était le cas, n'est-ce pas ? John n'avait pas la réponse à cette question. Mais il lui semblait qu'un sentiment un peu bestial levait la tête à l'intérieur de lui, fasciné par cette oscillation entre la confiance et la méfiance qu'il ressentait spontanément envers son colocataire, vingt-quatre heures à peine après leur rencontre.
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À suivre
Merci pour votre lecture, merci pour vos reviews :)
Et à peut-être la semaine prochaine (semaines toujours aussi chaotiques). Des zoobs à tous !
Nauss
