Bonjour toutes et tous !

MERCI à Elie, Almayen, Luckias, Adalas, Mimi, William, cousingaelle, Reapersis, Zo et admamu pour vos reviews ! :D

Et bien sûr, tous les merci du monde à Nalou pour sa bêta lecture. Et pour tout le reste.

Bonne lecture à vous !


Chapitre 4

Les semaines qui suivirent parurent infiniment plus calmes à John — ceci dit, sauf cataclysme et apocalypse, il ne voyait pas comment il aurait pu en aller autrement. Les moments où il se sentait épié ou menacé dans la rue par des regards peu amènes s'espacèrent progressivement. Est-ce que son pic de paranoïa suite à l'assassinat brutal de Sarah était en train de redescendre doucement, ou s'habituait-il de nouveau à l'impression constante du danger, au point de ne plus le ressentir ? À moins que les loups se soient soudainement désintéressés de lui. Peut-être qu'au bout de six mois, ils avaient fini par se lasser. Un homme pouvait rêver…

Il avait spontanément espacé ses rencontres avec Greg, malgré tout. À vrai dire, il ne l'avait réellement revu qu'une seule fois depuis l'épisode Sherlock Holmes. L'inspecteur lui avait expliqué que le détective avait paru particulièrement déçu de lui annoncer, l'après-midi même de l'assassinat, qu'il avait remonté la piste jusqu'au meurtrier et que ce dernier s'était révélé parfaitement stupide. Ils en étaient d'ailleurs déjà tous conscients, puisqu'il s'était attaqué à Sarah à coup de crocs plutôt que tout autre arme traditionnelle, réduisant par ce geste inconsidéré la liste des suspects — initialement tout Londres — à une catégorie d'individus beaucoup plus restreinte. Et risquant de provoquer les émeutes que tout le gouvernement s'employait activement à prévenir, par ailleurs. De mémoire d'archives de police et milices, on n'avait plus vu d'agression de loups perpétrée à coup de crocs sur des hominidés depuis le quatorzième siècle. C'était dire le niveau intellectuel de celui-là.

John avait remercié Greg pour l'information sans en penser un mot et n'avait pas cherché à savoir qui était le meurtrier. Il ne connaîtrait assurément pas son nom et d'après l'inspecteur, toutes les mesures avaient été prises contre le loup. Ce qui signifiait qu'un danger de moins courait dans la nature. Surtout, il se sentait toujours aussi mal d'être la raison véritable de la mort de Sarah. Ne pas s'impliquer plus dans cette histoire que ce qu'il avait eu l'inconséquence de le faire le jour où il avait rencontré Sherlock lui permettait presque de mettre cette idée à distance, parfois.

Il n'avait pas non plus relancé le flic pour boire une bière ou regarder un match un soir. La crainte que Greg soit associé à ses connaissances proches et pris pour cible l'obsédait. Bien sûr, les loups n'étaient pas censés s'attaquer aux forces de l'ordre. Ils n'étaient cependant pas non plus censés arracher carotide, larynx et trachée à une innocente au milieu de la rue. Peut-être l'inspecteur avait-il compris sa prise de distance, peut-être John n'était-il pour lui qu'une connaissance vague parmi d'autres, quoi qu'il en soit le médecin ne reçut jamais de coup de fil de sa part.

À vrai dire, il passait le plus clair de son temps libre à l'appartement, refusait poliment quand des collègues de la clinique lui proposaient d'aller boire un verre, rentrait le plus vite possible le soir et ne s'accordait plus de petites promenades en dehors de courses absolument indispensables. Tout à fait conscient qu'il était en train de s'isoler dangereusement, il ne voyait aucune autre solution pour tenter de protéger le monde du péril qu'il représentait indirectement. Même quand quelqu'un lui demandait l'heure ou une direction dans la rue, il ne parvenait pas à dissiper l'idée que cette personne venait de signer son arrêt de mort en lui adressant la parole.

Heureusement, il y avait la vieille dame. Il prenait vaguement son parti de la situation en s'occupant d'elle et en passant une bonne partie de son temps libre en sa compagnie. C'était devenu une habitude que de rentrer du travail et la retrouver à la cuisine où il leur préparait à tous deux un thé, alors qu'elle le gratifiait de ses grands sourires d'enfant depuis la table où elle gribouillait dans ses mots-fléchés.

Ce jour-là, cependant, John ne la trouva pas assise. Depuis quelques jours, il avait négligé de faire la vaisselle — ça arrivait, quand la déprime prenait le dessus et que rester prostré dans le canapé ou, pire, dans son lit devenait son activité principale en dehors du travail. Lorsqu'il était parti pour la clinique au matin, il avait poussé un soupir épuisé rien qu'en avisant la pile de couverts et d'assiettes de ses repas et ceux des autres habitants de l'appartement. Ceux d'Estelle, en tout cas, car il n'avait pas l'impression que Sherlock Holmes se nourrissait chez eux, même s'il avait l'air de préparer des sandwiches pour sa mère, au vu des reliefs que le médecin trouvait parfois à son retour.

Mais Estelle, visiblement, avait décidé quelques minutes avant qu'il rentre ce jour-là que la vaisselle devait être faite. Elle se tenait en cet instant toute voûtée, son bras droit serré contre elle, alors que des assiettes encore couvertes de mousse étaient mises à sécher sur l'égouttoir.

« Oh non, non non non non non, murmura John d'une voix basse alors qu'il embrassait la scène du regard et procédait au constat affligeant que la main droite d'Estelle était ruisselante de sang et qu'une assiette brisée gisait au sol.

Il se hâta vers elle et la porta jusqu'à une chaise pour que ses pieds blottis dans des chaussons mous ne s'entaillent pas sur le verre. Puis il se mit en devoir de nettoyer et recoudre la blessure. Ce n'était rien de grave et il eut rapidement fini. Estelle était une patiente exceptionnelle, conciliante comme un ange. Mais dans ses grands yeux brillaient des larmes qui roulaient sur ses joues, silencieusement. Ses regards déchirants étaient faciles à lire.

Je ne sers à rien. Je ne suis qu'un poids. J'en suis consciente.

Cette étrange lucidité soudaine lacéra le cœur du médecin. Alors il lui sourit pour cacher sa propre peine, songeant qu'il pouvait à peu près dire la même chose, en y ajoutant « Et je suis un danger public pour qui fait l'erreur de me connaître ».

Il serra fermement son épaule maigre de sa main chaude dans une étreinte qu'il voulait réconfortante. Puis il balaya le verre devant l'évier et entreprit de faire à nouveau la vaisselle. Il parla de tout et de rien pour lui changer les idées. Pour qu'elle oublie qu'elle était vieille et inutile, aux yeux de la société. Pour qu'elle sache que lui, au moins, était heureux qu'elle existe.


« Ah non ! s'exclama Greg dans le vent, quand il aperçut la voiture noire du coin de l'œil, juste comme il passait les portes du Yard pour sa pause déjeuner amplement méritée.

Le véhicule s'immobilisa le long du trottoir tout à côté de lui. Le flic l'observa une seconde, puis poursuivit ostensiblement son chemin à pied. Alors la voiture se mit en marche, silencieuse, se maintenant à son niveau et à sa vitesse. Le bout de son capot arrivait juste à sa hauteur, de sorte que si Greg ne tournait pas légèrement la tête vers la droite, il ne pouvait l'avoir dans son champ de vision. Il ne put s'empêcher, après trois secondes, de vérifier qu'elle le suivait toujours. Puis une nouvelle fois, trois secondes plus tard. C'était foutrement ridicule. Après une demi-minute de ce manège, et parce que les passants de Victoria Street commençaient à regarder d'un œil curieux cette voiture avançant au rythme d'un homme qui semblait refuser de reconnaître son existence, le flic finit par s'arrêter et toqua sèchement à la fenêtre arrière, fumée. Ce fut la vitre avant côté passager qui glissa vers le bas et Greg put découvrir que le conducteur n'était autre que Mycroft lui-même.

– Bonjour, Inspecteur.

– Allez vous faire voir, Mycroft. Pas de ça aujourd'hui, j'ai pas de temps à perdre.

– Mh. Cernes que les lunettes de soleil ne parviennent pas à dissimuler, tache de café sur votre chemise qui date d'hier... Vous avez passé la nuit au bureau.

– Rien à foutre de ce que vous… Hein ? Oui, et alors ?

– Et alors cela explique votre attitude hargneuse.

– Mon attitude hargneuse s'explique par mon ventre vide et votre apparition qui est censée signifier que je dois oublier l'idée d'aller manger, ou de faire quoi que ce soit d'autre, pour vous suivre sans broncher. Autant que les choses soient claires : ça n'arrivera pas.

– Où comptiez-vous aller vous restaurer ?

La question eut l'atout de le désarçonner. Greg s'était attendu à un regard narquois ou irrité du type de ceux que Sherlock pouvait afficher lorsque l'un des êtres vivants autour de lui manifestait le désir de subvenir à un besoin vital, respirer compris. Ou à une remontrance sur le manque d'efficacité du Met' avec ces humains qui devaient se nourrir en permanence — et ce n'était absolument pas la faim et la fatigue qui rendaient Greg légèrement irrationnel et parano, non, non, même s'il savait parfaitement que les loups avaient les mêmes besoins alimentaires que leurs cousins primates. Il ne put que répondre un :

– Euh... Au Marquis of Westminster, mais…

– Deviez-vous y rejoindre des convives ?

– Non, mais…

– Très bien. Montez, nous y serons dans cinq minutes.

– Et... on aura le temps de parler de je-sais-pas-encore-quoi, en cinq minutes ?

Mycroft ne répondit pas, haussa un sourcil, alors Greg songea « Et puis merde. » Dans cinq minutes, il pourrait commander de la nourriture et rien d'autre ne comptait.

Il n'avait pas prévu, cependant, que Mycroft s'abstienne de poser la moindre question pendant le trajet, descende avec lui après avoir garé la voiture et le précède jusqu'à la porte du pub-restaurant en voyant que Greg, ahuri, le regardait sans esquisser le plus petit mouvement depuis le trottoir.

– Je peux me tromper, mais il y a plus de chances que les serveurs viennent prendre notre commande si nous sommes assis à l'intérieur plutôt que debout sur le pavé, Inspecteur.

Greg cligna des yeux, une fois, deux fois, puis passa par la porte que Mycroft lui tenait ouverte, encore trop sidéré pour réfléchir. Pour la première fois, alors qu'il entrait dans le pub qui n'affichait rien d'inhabituel, il fut frappé par le monde installé pour un repas ou une bière dans la salle du rez-de-chaussée aux murs peints en vert foncé au-dessus des boiseries vernies typiques. Il entendit le bruit, les voix fortes, l'animation, et jeta un coup d'œil au costume scandaleusement sur-mesure et assurément dispendieux de Mycroft, à son expression insondable, composée de cette moue éternellement snobe qui était la sienne et ses cheveux impeccablement coiffés en arrière. Un Mycroft Holmes détonnait terriblement dans une ambiance comme celle-ci.

Heureusement, se rappela le flic, il y avait une salle de restauration à l'étage, décorée de la même façon, mais sensiblement moins bruyante que celle-ci. En essayant de ne pas jeter un coup d'œil torve à son propre costume bon marché et à sa chemise tachée de café, oui, juste là, Greg se dirigea vers les escaliers et un serveur les mena à une petite table pour deux. Malgré tout ce que ça semblait irréel de s'asseoir en face de Mycroft Holmes, vraisemblablement pour partager un repas dans un pub, l'inspecteur décida que peu lui importait finalement. Il avait faim, il n'avait rien demandé à Mycroft... Soit l'homme au pouvoir tentaculaire se contenterait de ça, soit... eh bien, soit rien du tout. Il s'en contenterait, c'était tout. Déjà que Greg pouvait dire adieu à sa pause déjeuner dans le calme et la sérénité — il ne fallait pas se voiler la face, un entretien avec Mycroft Holmes ne pouvait se dérouler sans accrochage —, le type avait intérêt à se montrer raisonnable.

À vrai dire, Mycroft combla toutes les espérances de l'inspecteur en ne parlant pas travail dans un premier temps, leur laissant le temps à l'un et à l'autre de choisir dans la carte ce qu'ils désiraient manger. Le départ du serveur avec leurs commandes, cependant, les laissa sans autre alternative que d'entamer la conversation.

– Alors, que me vaut le plaisir de me faire enlever par votre voiture, aujourd'hui ? Je dois admettre que ça fait un bout de temps depuis la dernière fois.

– Certes. Ça ne vous a pas trop manqué, j'espère ?

Est-ce que Mycroft faisait de l'humour ? De l'humour véritable dans le but de provoquer un sourire à l'interlocuteur et non un grincement des dents ?

– Hum. Pas spécialement, non. J'aime être libre de mes choix et de mes mouvements.

– Vous êtes dans le restaurant dans lequel vous comptiez vous rendre, à l'heure à laquelle vous comptiez y être, fit remarquer Mycroft.

– Oui. Et sur le point de parler travail, j'imagine. Pas exactement le déjeuner de mes rêves.

Greg entendit au moment où il la prononçait comment pouvait être prise cette phrase. Il grimaça et se reprit :

– Ça serait pareil avec qui que ce soit d'autre, hein. Si je devais manger avec un de mes collègues ou n'importe qui, à vrai dire. Ça n'a rien de personnel.

Comme s'il aurait dû se soucier de ce que pensait ou non Mycroft Holmes. Ce dernier, cependant, se contenta de lui adresser un de ses habituels sourires sans joie.

– J'irai droit au but, alors, pour que vous puissiez ensuite vous relaxer et pour ne pas excéder votre seuil de tolérance à ma personne. Est-ce que vous avez eu des nouvelles récentes de Sherlock ?

Ah. C'est donc pour mon autre travail de renseignement, l'officieux. Et bénévole.

– Pas plus que d'habitude. J'ai encore entendu ses insultes sur mon intellect — ou plutôt son absence manifeste, semblerait-il — la semaine dernière. Il avait l'air d'aller plutôt bien.

– Vous aviez plus d'informations à partager que ça, il y a quelques semaines.

Greg grimaça à nouveau.

– Comme quoi je ne suis pas un indic' parfait, juste un flic. Vous n'avez pas des espions à lancer sur sa trace, plutôt que de demander au type qui lui sert de punching-ball verbal ?

Mycroft reposa le verre d'eau qu'il venait de porter à ses lèvres, essuya délicatement de sa serviette immaculée la goutte qui perlait à sa commissure — et Greg mit quelques secondes à faire migrer son regard de sa bouche à ses yeux, après cela. Le loup ne prit même pas la peine de regarder autour d'eux pour s'assurer que la pique de l'inspecteur n'avait été entendue par personne.

– Mes hommes ne peuvent m'informer que de ses déplacements. Ni de ses activités, ni de son humeur.

– Ah. Ben non, désolé, j'ai pas d'autres infos. Je vois pas pourquoi j'en aurais d'autres, d'ailleurs.

– La dernière fois, vous aviez pu me dire qu'il commençait à investir les communs de sa colocation avec John.

Oui, tiens, c'était vrai. Greg n'y avait plus pensé depuis quelques temps.

– En effet. C'est John qui me l'avait dit.

– Et il ne vous a rien révélé de plus sur mon frère, dernièrement ?

Greg n'aimait pas toujours jouer les informateurs. Il avait l'impression de trahir la confiance de Sherlock en faisant ça, aussi sporadique que ça puisse être et aussi bénignes que les informations relayées à Mycroft puissent sembler. Ceci dit, Sherlock n'avait pas la moindre confiance en lui, alors il ne trahissait sans doute pas grand-chose. Surtout, il aimait quand le sillon qui apparaissait parfois entre les sourcils de Mycroft semblait moins creusé parce que Greg venait de le rassurer sur la condition de son frère.

Le flic se força à se concentrer sur le présent et répondit d'une voix qu'il entendit plus amère que ce qu'il l'avait voulue :

– Je ne l'ai pas revu, depuis la dernière fois qu'on s'est parlé. John. Il a... je sais pas, coupé les ponts, on peut dire.

Mycroft arqua un sourcil.

– Et comment comptez-vous le « gérer » avec votre humanité et vos sentiments, si vous n'avez plus accès à lui ?

Houla. Le fil de la conversation les engageait dans de dangereux méandres, déjà.

– Je ne compte rien du tout. Je lui ai clairement dit que j'étais libre s'il voulait boire une bière de temps en temps ou quelque chose du genre. S'il ne me rappelle pas, c'est qu'il n'en a pas envie. Je ne vais pas non plus m'imposer.

– Est-ce que vous flirtez avec John Watson, Inspecteur Lestrade ?

Si Greg avait eu du vin en bouche, il aurait certainement taché le bois verni de leur petite table. Il n'avait que de l'eau, mais un Mycroft Holmes en face et pas franchement l'envie de l'arroser, alors il se contenta d'avaler de travers. L'origine de tous ses maux l'observait d'un œil vaguement curieux.

– Pardon? Je ne... hum. Je ne vois pas ce qui peut vous faire penser que je flirte avec John, émit-il, la voix étranglée, après une quinte de toux. Surtout pas quand je vous dis que je ne compte pas m'imposer.

Mycroft ne dit rien, d'abord. Puis :

– Je ne suis familier ni des propositions romantiques ni des échanges amicaux. Néanmoins, j'ai pensé que la proposition que vous lui avez faite, de "boire une bière de temps en temps ou quelque chose du genre", aurait pu être une amorce pour une relation plus qu'amicale.

Greg leva haut les sourcils sur son front et se demanda comment il pouvait se retrouver dans cette situation, où il parlait de ce genre de choses avec quelqu'un comme Mycroft. Le pire, songea-t-il, était qu'il aurait très certainement dit exactement la même chose, s'il avait effectivement eu des vues sur John. Il avait pourtant laissé ce message au médecin avec toute l'innocence du monde.

– Je... non. Quand bien même ça aurait quelque chose à voir avec vous, notez-le, je cherche rien à obtenir de John Watson.

– Très bien.

Sans doute Mycroft remarqua-t-il le regard surpris du flic face à lui en cet instant, puisqu'il précisa :

– La situation est déjà suffisamment compliquée. Il ne sert à rien d'y ajouter une dimension potentiellement dramatique avec une romance superfétatoire.

– J'imagine, émit Greg.

Voilà qui rendait clair ce que Mycroft pensait des relations amoureuses. Au temps pour ton loup et son sillon d'inquiétude. Stupide humain, s'insulta mentalement l'inspecteur, avant de reprendre, la voix bourrue :

– Bref. Non, je ne flirte pas avec John. Non je n'ai pas de ses nouvelles, et donc pas plus de Sherlock que ce que votre frère veut bien m'en donner – c'est-à-dire aucune en dehors de la continuation de sa survie et de sa misère d'être entouré de personnes stupides et ennuyeuses, sans même un criminel au QI correct pour le distraire quelques heures d'affilée.

Mycroft ne commenta pas.

Le silence qui s'installa alors n'était pas exactement agréable. Plutôt de ces silences tendus entre deux personnes qui pourraient éventuellement avoir des choses à se dire si elles s'appréciaient. Et si elles ne passaient pas leur temps à sous-entendre combien la présence de l'autre était indésirable, songea sombrement Greg. Heureusement pour eux, sans doute, le serveur revint. Il déposa son hamburger-frites devant le flic et sa salade composée face à Mycroft.

Le premier eut envie de rire en voyant leur plat respectif. Cela leur correspondait bien… Non, définitivement, Mycroft et lui n'avaient rien à faire ensemble. Ce n'était même pas qu'ils ne jouaient pas dans la même ligue, plutôt qu'ils ne pratiquaient de toute façon pas le même sport. Greg était le rugby et Mycroft le... l'équitation, sans doute, ou un truc dans ce genre. Le flic se rappela distraitement, en croquant dans son hamburger et en sentant avec une grimace quelques gouttes de jus couler le long de sa main, les gosses de riches qui montaient les canassons dans le centre équestre à côté de l'appartement de sa mère, des années plus tôt. Quand ils le croisaient sur un trottoir, ils ne le regardaient même pas. C'était comme si les gens comme Greg étaient inexistants pour eux. Comme s'ils ne représentaient rien, à part une éventuelle nuisance sonore et visuelle, la plèbe dont la pauvreté relative était une insulte à ce qu'ils voulaient bien voir. Ouais, Greg et Mycroft étaient à des années-lumière l'un de l'autre, rien que dans ce qu'ils mangeaient.

Et Mycroft qui chipotait avec ses morceaux de roquette… Greg le voyait du coin de l'œil.

– Vous mangez pas ? demanda-t-il et quand Mycroft haussa les épaules, il reprit en riant : Vous savez, c'est pas trois bouts de salade qui vont vous faire grossir !

Le regard que lui envoya son convive impromptu le fit déglutir un peu plus fortement. Oups. OK, il n'avait pas pensé une seconde qu'un problème de poids puisse être la véritable cause de cette attitude d'adolescente au régime. À vrai dire, il n'avait prononcé ces mots que comme une plaisanterie un peu stupide, une tentative pour crever la tension qui les accablait jusque-là.

Au temps pour l'humour dans le but d'alléger la conversation, songea-t-il en sentant le froid polaire qui régnait au-dessus de leur tête. Mais comme Greg ne savait apparemment pas la fermer aujourd'hui, il ne put garder sa surprise pour lui.

– Quoi ? Vous êtes sérieux, vous avez peur de prendre du poids en mangeant ça ? Mais... C'est de l'eau. Comment vous faites pour bosser avec le ventre vide ?

Les yeux bleu foncé furent surmontés d'un arc de sourcils peu amène et Greg songea soudain que boire la potion rétrécissante d'Alice au Pays des Merveilles serait sans doute le meilleur moyen de s'enfuir discrètement par un trou de souris, à cette heure-ci.

– Contrairement à vous, je n'ai pas besoin de manger plus que de raison pour avoir une capacité de concentration digne de ce nom, répliqua le technocrate de luxe, pincé.

Greg leva la serviette blanche dans laquelle il essuyait ses doigts et l'agita en un signe de reddition :

– OK, Mycroft, désolé, je ne savais pas que c'était un sujet sensible — j'aurais jamais pensé que ça pouvait être un sujet sensible, à vrai dire, et je continue de ne pas comprendre pourquoi quelqu'un comme vous devrait faire attention à son alimentation, mais soit, ça me regarde pas. Merci de ne pas m'attaquer sur quelque chose qui n'a rien à voir avec vous.

L'interpellé le regarda d'un air interdit, puis reporta son attention sur son assiette. Greg essaya de ne pas observer quelque chose qui ne le concernait vraiment pas, mais nota avec satisfaction que Holmes s'attaquait à un morceau de saumon qu'il avait d'abord mis de côté. Bien. Ce type était en mesure de déclarer par erreur la guerre à la Corée du Nord, il ne pouvait pas franchement se permettre de faire une crise d'hypoglycémie en plein service.

Le flic revint à son hamburger et estima que le silence était légèrement moins désagréable qu'avant, finalement. Il terminait son plat principal et s'attaquait à ses frites quand deux tablées descendirent régler leur addition et que, soudainement, ils se retrouvèrent à peu près seuls à l'étage. Il ne restaient plus qu'un couple d'octogénaires qui terminaient de manger en silence, plus loin. Pour la première fois depuis qu'ils étaient assis, Greg remarqua qu'une musique classique égrenait doucement ses notes de piano, diffusée par les quelques haut-parleurs qu'il avait automatiquement remarqués en entrant, en même tant que la caméra de surveillance. Ce n'était pas n'importe quelle musique. Il ferma quelques secondes les yeux pour écouter pleinement le morceau tout en essayant de faire taire la Madeleine de Proust que cela lui inspirait. Et quand il les rouvrit, bien sûr, ceux de Mycroft étaient sur son visage. Greg pouvait sentir les pensées qui agitaient l'homme en face de lui. Peut-être était-ce à cause de son côté loup, peut-être pas du tout, en tout cas, il se sentit particulièrement captif de ce regard et ne parvint pas à baisser le sien.

– Opus 28, numéro 4, ou prélude en mi mineur, énonça Mycroft.

Greg hocha la tête.

– Chopin, ponctua-t-il.

Le regard bleu, l'expression, ou bien quelque chose, il ne savait pas bien quoi, dans l'attitude de son vis-à-vis le fit continuer :

– Ma mère la jouait. Pas très bien. Et elle avait un... un vinyle qu'elle passait tout le temps à la maison. L'intégrale des nocturnes dessus, avec celle-là aussi. Et quelques autres.

– Qu'avait-il d'important, ce vinyle ? interrogea Mycroft en penchant la tête.

Parce qu'il avait bien sûr relevé l'information qui sous-tendait tout le reste. Greg revint à ses frites. Il en tripota vaguement une, tout en répondant.

– C'était ce qu'elle considérait comme son bien le plus précieux. C'était tout ce que sa mère avait pu emmener avec elle quand elles se sont enfuies de France, en quarante… Euh… En quarante-deux, je crois. Ma grand-mère vivait avec son mari et ses parents. Elle était sortie acheter... je sais plus, j'ai envie de dire une baguette de pain ou du fromage, mais c'est sûrement juste parce qu'elle était Française, que je dis ça... Bref. En passant devant le disquaire du quartier, elle a racheté ce vinyle parce qu'elle avait tellement écouté celui qu'elle avait déjà que le son n'était plus bon, apparemment... Elle était avec ma mère, qui avait quatre ans à l'époque. En revenant dans leur rue, elles ont vu de loin mon grand-père et mes arrière-grands-parents se faire embarquer, depuis l'extérieur de la maison. Elles se sont enfuies directement. Elles ont émigré ici.

– Votre mère était Française, elle aussi ?

– Comment ça, « elle aussi » ?

– Lestrade, c'est le nom de votre père, j'imagine.

– Je vous en prie, Mycroft, me faites pas croire que vous n'avez pas fait de recherches sur moi. Je suis certain que vous savez que j'ai pas de père.

Holmes ne répondit rien, d'abord. Il hocha un peu plus la tête. Puis dit :

– J'ai bien entendu fait des recherches sur vous. Vaguement quand vous avez commencé à accepter l'assistance de Sherlock dans certaines de vos enquêtes mineures. Puis plus minutieusement quand vous avez eu la... la gentillesse d'aller le tirer d'un des innombrables squats qu'il a fréquentés. J'ai fait des recherches sur votre passé en tant que policier et votre présent en tant qu'inspecteur, cependant. Si j'ai eu l'occasion de lire quoi que ce soit concernant votre ascendance, je n'en ai plus souvenir.

C'était... intéressant, songea Greg. Mycroft Holmes lui avait toujours paru sacrément intrusif de manière générale, mais peut-être moins que ne l'avait présumé le flic.

– Oh. Eh bien, dans ce cas vous savez, maintenant. Je n'ai pas de père et Lestrade est le nom de ma mère.

– Ça ne sonne pas juif.

– Non. Ma grand-mère était juive. Pas mon grand-père, Gaspard Lestrade. Enfin... Elle n'était pas pratiquante, d'ailleurs. Personne ne l'était dans sa famille, depuis longtemps. Mais l'ascendance était là. Ça suffisait, apparemment. Bref. Ma mère et ma grand-mère sont arrivées ici, avec leurs vêtements, ce vinyle et trois cents francs — anciens — qui ne leur servaient à rien à Londres. Et j'ai entendu Chopin pendant toute mon enfance. Je n'écoute jamais de musique classique — très peu de musique, de manière générale. Ce n'est pas que j'aime pas, mais... j'imagine que je ne suis pas éduqué à apprécier la musique classique. Sauf... eh bien, sauf quelques morceaux de Chopin. Qui me font me mettre à parler à tort et à travers. Désolé, s'excusa le flic avec un sourire contrit.

– Ne le soyez pas, se contenta de répondre Mycroft.

– Et vous ? demanda soudain l'inspecteur, surpris par sa propre audace.

– Quoi, moi ?

– Eh bien... Votre famille ? J'imagine que les loups ont aussi des histoires de famille, puisque malgré certaines caractéristiques qui poussent à nous considérer comme deux espèces différentes, nous partageons la même Histoire et vivons dans une relative harmonie depuis toujours. Le fonctionnement d'une famille de loup ne doit rien avoir de différent de celle d'une famille d'humains.

Mycroft s'essuya la bouche avec sa serviette d'un mouvement raffiné, sans lâcher le regard de Greg du sien. Le flic était certain que le geste lui servait plus à prendre le temps de réfléchir à ce qu'il lui dirait, s'il lui disait quoi que ce soit, qu'à véritablement essuyer ses lèvres. Finalement, le loup posa délicatement sa serviette sur la table après s'être assuré qu'elle était toujours parfaitement pliée.

– Eh bien... J'imagine que vous avez raison. À cela près que nous avons comme particularité supplémentaire de devoir apprendre très tôt à ne pas nous transformer en loups à tout bout de champ, quand nous sommes tout jeunes enfants. C'est comme l'apprentissage pour... devenir propre, j'imagine, si vous me pardonnez d'évoquer ce genre de sujets. De la même manière que nous apprenons à nous passer de couches, nous apprenons à contrôler nos transformations. Vous imaginez bien que nous avons des jardins d'enfants et des moyens de garde spécifiques aux loups, de même que des institutions pour les individus qui n'y parviennent jamais en raison d'une déficience intellectuelle, par exemple… Comme autre différence, je vois évidemment le fait que nous sommes conscients depuis notre naissance de l'existence de loups et d'humains se côtoyant... ce qui est, depuis quelques années, connu de tout le monde, ceci dit.

« En dehors du fait que nous sommes... mh... conditionnés à nous intéresser uniquement aux autres loups dans le but de fonder un foyer et une famille et que nous sommes tout autant conditionnés à ne pas supporter d'habiter avec des humains, tout en les tolérant sans problème le reste du temps, il n'y a pas grand-chose qui diffère d'avec vos familles. Mêmes fonctionnements, mêmes dysfonctionnements. Nos mythes disent que les notions de… couples dominants, disons, au sein de nos clans, avaient une importance capitale, fut un temps. Avec un pouvoir de vie ou de mort sur les membres de leur "meute". Légendes ou réalité ? Difficile de dire ce qu'il en était réellement, cela daterait d'au moins une dizaine de siècles… Quoiqu'il en fût, ces règles triviales ont évidemment été abrogées entre temps, si elles ont un jour sévi. Les positions sociales et le statut inhérent à la place dans la société commune — humaine et lupine — sont ce qui instaure notre... domination, au sein de nos clans. Comme pour vous. Enfin, si vous aviez des clans, évidemment. Comme vous le savez, certaines de nos familles poursuivent encore des vendettas qui datent d'il y a des siècles…

– Oui, je sais tout ça, interrompit Greg. Enfin, non, pas tout, mais… je demandais pour vous, votre famille. Je vous ai parlé de mes parents. Qu'ont fait les vôtres pour donner naissance à deux génies aussi insupportables l'un que l'autre ?

– Insupportables ? répéta Mycroft avec un sourcil levé.

– Oui, insupportable, assura Greg avec un grand sourire. Et ne me dites pas le contraire, Mycroft, vous vous êtes rarement montré conciliant, avec moi en tout cas. Ceci dit, j'admets que je n'aurais jamais supporté un repas entier en compagnie de votre frère alors que je semble très bien tolérer de passer tout un déjeuner en votre présence.

– Voilà qui me flatte, répondit le loup avec une expression qui ne semblait pas flattée du tout.

– Alors ? Comment sont venus au monde Mycroft et Sherlock Holmes ? Quel couple de loups a commis une telle engeance, pour le malheur de tous, lupins comme humains ? se moqua gentiment le flic.

Il se prit de plein fouet le regard plissé de l'un des représentants de l'engeance susnommée. Le silence s'étira si longtemps qu'il fut convaincu que Mycroft ne répondrait pas. À vrai dire, le loup avait déjà contourné la question trois fois en deux minutes, alors Greg se considéra vaguement crétin d'avoir insisté.

– Estelle Wood, commença alors le loup, qui habite avec Sherlock et John Watson, est la femme qui nous a mis au monde, mon frère et moi.

Greg fut totalement pris par surprise.

– Estelle W… Mais elle est... c'est une humaine, non ? John ne m'a jamais dit qu'il vivait avec une louve.

– Comment le saurait-il ? demanda Mycroft avec mépris.

– Je sais pas, énonça lentement Greg, avant de dire ce qu'il savait, cependant : Mais il sent quand il a affaire à un loup ou à un humain. C'était pas le cas quand je l'ai rencontré, évidemment. Mais la dernière fois que je l'ai vu, en tout cas, il m'a dit qu'il savait parfaitement s'il était face à l'un ou l'autre.

Mycroft eut l'air sincèrement surpris par cette annonce. Voilà qui était intéressant.

– C'est inhabituel ? demanda Greg.

– Eh bien... Je l'ignore, à vrai dire. Nous partons du principe que les humains ne nous distinguent pas des leurs. Mais John est le seul humain, que je sache, qui vive avec un loup en connaissance de cause. Et jusqu'aux dernières années, les humains ignoraient jusqu'à l'existence des loups, alors nous n'avons pas réellement le recul nécessaire pour savoir ce qu'il en est. D'autant plus que les individus à même de réaliser ce genre d'études, jusqu'à maintenant, étaient des loups et qu'il est plus simple de laisser un voile posé sur cette idée dérangeante qu'est celle d'humains et de loups capables de cohabiter dans le même logement. Ce n'est socialement pas accepté parmi les nôtres. Mais peut-être est-ce finalement ce qui se passe naturellement quand des membres de nos espèces créent des liens.

Peut-être, songea Greg. Il se demanda si, lui aussi, il se mettrait à distinguer loups et humains, si Mycroft et lui… Non. Chut, cerveau.

– Donc. Estelle est humaine... mais Sherlock et vous êtes des loups.

– Mon père, répondit Mycroft et le sujet n'avait vraiment pas l'air de lui plaire plus que ça, est un médecin renommé et effectivement, un loup.

Comme l'aîné des Holmes s'était tu et ne comptait visiblement pas poursuivre sur le sujet, Greg hésita quelques secondes avant de poser, malgré tout, une question :

– Ils... ne vivent pas ensemble, alors. Votre père et votre mère.

– Non.

Sa voix était sèche. Elle surprit Greg quand elle reprit, alors que ce dernier n'avait pas pensé que Mycroft ajouterait quoi que ce soit :

– Ce serait impensable.

– … Principe de loups ?

– On peut dire ça comme ça.

Greg observa minutieusement le visage de Mycroft qui n'était pas neutre, mais fermé. Il ne parvenait pas à estimer si l'homme qui mangeait face à lui avait faite sienne cette loi implicite qui empêchait, apparemment, un loup de s'unir à une humaine.

– Non, lui répondit Holmes comme s'il avait prononcé sa pensée à haute voix. Je ne vois aucune logique ni raison à ce principe qui oblige les loups à choisir un membre de leur... espèce pour créer des liens romantiques et procréer. Pour avoir grandi avec mes deux parents ensemble et heureux ainsi jusqu'à mes quatorze ans, avant que mon père, sous la pression familiale et... hum, raciale, disons, ne quitte ma mère et retourne parmi les loups et pour être moi-même le fruit d'une union loup-humain, je ne peux que considérer comme une aberration cet axiome selon lequel un humain n'est pas assez bien pour un loup.

– Oh. Parce que c'est à cause de cet axiome que cette loi a été édictée parmi les loups ?

– Bien sûr. À quoi vous attendiez-vous ?

Greg grimaça.

– Je sais pas. Mais pas à quelque chose d'aussi ouvertement... raciste, en fait. J'imagine que j'avais l'illusion que les loups voyaient des égaux en les humains, malgré tous vos… chercha Greg en secouant la main jusqu'à opter pour : … atouts. Que c'était parce que ça peut paraître… sale de mélanger deux espèces, un peu comme avec les animaux, sans qu'il y ait de critère d'eugénisme dans l'histoire pour autant.

Mycroft amena ses doigts sous son menton en une pose réflexive, les coudes posés sur la table.

– Mh. J'imagine que cette raison n'est jamais ouvertement prononcée. Je ne suis même pas sûr qu'elle soit conscientisée par la majorité des loups, à vrai dire. Je pense qu'on fait plutôt peur à nos enfants en disant que les humains, s'ils nous découvrent, voudront nous détruire — ce qui, les éléments actuels nous le démontrent, n'est pas tout à fait faux puisque nous nous battons depuis six mois pour éviter que le feu soit mis aux poudres entre humains et hommes-loups. Or, une union humain-loup impliquait nécessairement, à un moment, de mettre l'humain au courant du statut de son compagnon ou sa compagne. Il n'y a aucun doute sur le fait qu'il est forcément arrivé que naissent des enfants mixtes avant Sherlock et moi, pour une raison ou pour une autre, mais quand il étaient repérés par la communauté lupine, ils étaient probablement abattus jusqu'à il y a quelques siècles puis enfermés en des lieux où ils ne risquaient pas d'être vus — ni éduqués correctement. Mieux valait donc pour eux qu'ils ne soient pas repérés. Ils nous sont donc à peu près inconnus j'usqu'à aujourd'hui et la communauté des loups se fait un plaisir d'estimer qu'ils n'existent pas du tout. Oh, ajouta Mycroft avec un fin sourire sombrement amusé. Mon… accueil dans la communauté loup a d'ailleurs fait sensation car l'idée largement répandue était que le fruit d'une telle union serait forcément un être faible, difforme, ni loup ni humain et incapable de contrôler son côté loup à cause de la faiblesse des humains…

Greg grimaça une nouvelle fois.

– Je maintiens que vous pouvez bien parler de racisme de la part des humains, mais que c'est vous qui grandissez dans l'idée qu'on est clairement inférieurs à vous.

– Mes congénères grandissent ainsi. Ont grandi, du moins, puisqu'ils ont à présent la preuve que tant qu'un contrôle fin est exercé le temps que les populations s'habituent à cette idée, les humains peuvent tolérer les loups en toute connaissance de cause. Ils ont également la preuve que les enfants mixtes ne sont pas aussi débiles qu'ils l'appréhendaient.

– Génial. Il vous aura fallu des siècles pour en arriver à cette découverte. Formidable. Et dire qu'on se permet de faire la morale à d'autres nations ouvertement discriminantes envers telle ou telle minorité alors qu'au sein même d'une grande démocratie comme la nôtre, ce genre de convictions subsiste pour une partie de la population…

Mycroft laissa échapper un rire sec et son sourire devint ironique.

– C'est si naïf de votre part, Inspecteur. Avez-vous réellement eu besoin d'attendre le conflit loups/humains pour réaliser les injustices sociales qui rongent encore et toujours nos contrées ? Croyez-moi par ailleurs quand je vous affirme que vous ne voulez pas connaître tous les paradoxes et toutes les hypocrisies de nos grandes puissances occidentales qui se permettent de juger de la politique et de la corruption de puissances moindres. Je n'ai pas exactement le droit de vous en parler, mais pour rester à la surface des choses, la politique économique britannique vis-à-vis des anciennes nations du Commonwealth pourrait faire dresser sur votre tête vos cheveux d'inspecteur de police épris de justice. C'est pourtant ce même État puissant qui pourfend verbalement la tyrannie de certains chefs de gouvernement ailleurs.

Greg secoua la tête, dépité :

– Et ça vous amuse ?

– Pas plus que d'autres choses, répondit délicatement Mycroft en pliant minutieusement sa serviette, à présent qu'il avait terminé sa salade. Néanmoins, il n'est pas dans mes prérogatives de m'occuper de ces relations internationales là. Et il n'est pas encore trop tard pour que vous réalisiez que mes principaux traits d'humour sont noirs, pour ne pas dire cyniques.

– Inévitable, j'imagine, quand on a connaissance des tréfonds des affaires politiques peu glorieuses de nos figures dirigeantes…

– Voilà, sourit Mycroft de ce sourire que n'appréciait pas particulièrement Greg.

Le flic secoua une nouvelle fois la tête. Avant de réfléchir quelques secondes.

– Nous sommes en train de vivre la naissance d'une nouvelle ère, non ? Entre les loups et les humains, je veux dire. Maintenant qu'un couple mixte a procréé de façon reconnue sans que le déluge ne s'abatte et que les loups sont connus de tous, il n'y a plus de véritable raison de maintenir cette barrière, si ?

Mycroft l'étudia une seconde avant de répondre avec précaution :

– J'imagine que des couples mixtes vont commencer à se former ouvertement... N'oubliez pas que les loups grandissent quand même avec une pensée... particulière concernant leur rapport aux humains. Que c'est… eh bien, c'est l'odeur que nous associons aux humains qui est immédiatement considérée comme insupportable, quand elle est ancrée dans un endroit parce que l'humain en question y vit. Néanmoins, maintenant que ces deux grandes peurs lupines n'ont plus réellement lieu d'être, nous commençons à envisager un futur dans lequel il faudra prendre en compte la diversité des humains, des loups et des... hybrides à venir inévitablement, tels que Sherlock et moi. Je dois honnêtement vous dire que je suis plutôt soulagé, a posteriori, d'occuper moi-même un poste tel que... eh bien, tel que celui que j'occupe et qui me donnera un droit de regard sur ce qui sera édicté vis-à-vis des hybrides en question et de leur statut...

Mycroft le considérerait assurément avec son sourire condescendant signifiant encore une fois qu'il est un grand naïf, si Greg demandait à voix haute pourquoi quelque chose devait être édicté sur les hybrides par rapport aux autres membres de la population… À bien y réfléchir, il devait déjà exister des statuts spécifiques pour les loups, pour les humains… Le procès de John avait bien été mené sur la base de la légitime défense face à une personne non humaine, non ? D'autres critères au sein de ces deux catégories étaient sans doute pris en compte. D'ailleurs, son service était entre autre dévolu aux enquêtes impliquant des loups. Il n'était pas sûr de vouloir connaître lesdits critères, en tant que grand défenseur d'une égalité universelle qu'il aurait aimée de fait quand elle l'était seulement vaguement de droit — et même pas réellement, réalisait-il. Un autre point chatouilla sa curiosité, cependant, et il pencha la tête sur le côté pour demander :

– Il y a... Il y a des différences particulières entre les loups et vous ?

– Quelques unes, répondit Mycroft avec un ton suffisamment sec pour que Greg ne lui demande pas de préciser.

Le flic jeta un coup d'œil à son assiette à présent vide et se demanda vaguement quand il en était arrivé à sa dernière frite. Le moment de retourner au Yard était sans doute venu — oh, bordel, encore toute une après-midi à tirer. Il comptait bien ne pas faire de vieux os au bureau, ce soir. Est-ce qu'il aurait le courage de prendre une douche et de se déshabiller avant de tomber endormi dans son lit ou n'irait-il même pas si loin dans son appartement, pour s'écrouler à la place sur la banquette du salon, quand même vachement plus proche de la porte d'entrée ?

Il hésita pour un café, mais il avait une masse de boulot conséquente à abattre d'ici à quitter le Yard. Il valait mieux être raisonnable et ingurgiter l'infâme mixture que le budget du ministère de l'Intérieur allouait à ce qui se faisait passer pour du café dans les couloirs des commissariats britanniques. Au moins pourrait-il compulser quelques documents au passage.

Alors Greg se leva. Mycroft, lui, resta sur place et sortit l'ordinateur portable qu'il avait amené avec lui dans une sacoche que le flic n'avait même pas vue en arrivant — la faim dévorante, sans doute. L'inspecteur resta un instant debout, incertain, à observer Holmes soudain captivé par son écran. Voyant que ce dernier ne levait pas les yeux vers lui, Greg s'en alla sans le saluer.

En arrivant au comptoir à l'étage inférieur, il régla sa note. Et celle de Mycroft. Il avait cette conviction étrange que le type avec qui il venait de manger prendrait comme un affront personnel le fait qu'un simple flic comme lui paie pour son repas. Cette idée séduisait beaucoup le simple flic en question. Et puis, songea-t-il, c'est sans doute la seule fois que je pourrai lui offrir un repas...

En marchant vers le bureau sous le ciel lourd de nuages chargés et menaçants qui rendaient presque sombre la luminosité de cette fin mai, il jeta un coup d'œil négligent à sa montre. Puis observa l'objet avec bien plus d'attention, soudain, pratiquement bouche bée. Un sourire ironique apparut alors sur ses lèvres et il continua sa route en se sentant un peu plus d'énergie. Il était en retard. Mais ça ne le dérangeait pas plus que ça. À vrai dire, c'était un autre sentiment qui avait pris la place de l'irritation face à la perspective de ne pas quitter à l'heure initialement prévue.

Car pour la première fois depuis des années, il avait eu l'impression que vingt minutes seulement étaient passées là où quatre-vingt-dix s'étaient en réalité écoulées. Et, même s'il n'aurait pas dû en être satisfait dans cette situation précise, l'idée qu'il ait pu se sentir captivé par une personne de cette façon-là était vraiment plaisante.

.

À suivre


Alors, oui, pour les pas-fans de Mystrade, cette histoire est tout autant un Mystrade qu'un Johnlock (sans doute plus, même, d'ailleurs) ;)

Merci d'avoir lu, merci pour vos reviews !

Et à vendredi prochain ! Je vous offre des moules-frites et de l'excellente bière belge, cette semaine ! (je vous laisse choisir pour la bière, vous avez l'embarras du choix et ça, c'est quand même trop cool.)

Des bises à tous !

Nauss