Hello les copaines !
Roh, je comptais répondre aux reviews avant de publier ce chapitre et finalement... C'est pour bientôt :)
MERCI à mariloo, Nekonya, William, admamu, ptit clad, Almayen, Sasa, Zo, Ariane, Isop, Mimi et Nuda Veritas pour vos reviews ! Merci à tous les nouveaux favoriteurs et followers !
Merci à NALOU d'amour pour sa bêta lecture !
Et bonne lecture à vous :)
Chapitre 5 :
« Tu vas finir par moisir, si tu ne sors pas d'ici.
La voix de velours râpeux sur les bords roula vers John depuis la cuisine de l'appartement.
Grande nouveauté des dernières semaines que la capacité à lui parler de Sherlock et son apparition aux yeux de John dans l'appartement. Cela s'accompagnait d'un envahissement constant de la table à manger par un réseau de matériel de laboratoire qui semblait professionnel, et celui du frigo et du micro-ondes par des choses de type biologique qui n'auraient jamais dû s'y trouver.
Étrangement, même si cela contraignait John à manger dans son fauteuil et sur la table basse après avoir dû désinfecter la moitié de la cuisine pour s'y préparer trois fois rien, le désordre actuel donnait une chaleur réconfortante aux communs de l'appartement. Sherlock Holmes semblait totalement incapable de vivre dans l'ordre. Après que Lestrade les avait « mis en contact », le détective avait petit à petit commencé à investir le salon et la cuisine et le voir avec le fameux crâne humain à la main avait au moins résolu le mystère des objets animés.
Ça avait commencé par de brèves apparitions de quelques secondes dans les jours qui avaient suivi leur rencontre, sans que Sherlock croise son regard. Mais John ne l'avait jamais rien qu'entraperçu au cours des cinq mois précédents, alors il avait pris cela pour une amélioration sensible et la preuve que l'autre homme pouvait rester dans la même pièce que lui sans céder à son instinct de l'écharper sur place. C'était plutôt une bonne nouvelle. Aujourd'hui, cette présence devenue acceptable par l'un comme par l'autre se soldait par un chaos notoire régnant en maître dans les pièces communes.
– J'ai rien à faire dehors, annonça John à l'invective cachée sous la phrase agacée de Sherlock.
Le médecin se demandait souvent si ce n'était pas l'attention que tous deux portaient à la mère de Sherlock qui les avait rapprochés, plus que toute autre chose. Il savait que le demi-loup avait parfois surgi de l'extérieur ou des parties privées des Holmes pour arriver au milieu d'un concert de rires entre le médecin et la vieille dame. Ils pouvaient avoir les larmes aux yeux d'hilarité, sans raison vraiment connue d'eux-mêmes, mais c'était une complicité qu'ils ne partageaient qu'ensemble.
Le demi-loup avait forcément vu la plaie recousue sur la main de sa mère, aussi. Si Sherlock n'en avait rien dit, John s'était senti épié par des yeux bleu délavé, plissés d'interrogation plus que de colère, une partie de la semaine qui avait suivi ce nouvel acte résolument héroïque. C'était un soulagement de voir autre chose que la haine dans ces yeux, quand ils se posaient furtivement sur lui.
Le jour où le médecin avait soigné Estelle concordait avec la semaine où Sherlock s'était réellement mis à vivre à proprement parler dans les communs. John avait pensé que cela ne durerait que quelques jours, mais le matériel de laboratoire que sa présence avait amené était toujours présent, trois semaines plus tard. Il ne se rappelait plus qui, de lui-même ou du demi-loup, avait prononcé la première parole à l'intention de l'autre. En tout cas, l'entente était civile, à défaut de pouvoir résolument utiliser le terme « cordialité », aujourd'hui. Sherlock lui parlait même dans des cas qui ne relevaient pas de l'absolue nécessité. C'était encourageant. Et, il fallait bien l'admettre, un poids en moins sur ses épaules.
– Ta présence me gêne. J'ai besoin de silence.
Bon, il n'y avait rien de folichon dans ce rapprochement. Parler de rapprochement était presque un doux mensonge duquel John se berçait parce que c'était plus agréable que de parler de cohabitation relativement pacifique. Sherlock restait froid et distant la plupart du temps. Leurs échanges restaient pratiques, de l'ordre de la vie quotidienne. John avait bien vite compris que cet infléchissement dans leur relation ne se transformerait vraiment pas en partage des tâches domestiques. Pour finir, des « Manifestement » et « Évidemment »à la limite de l'insolence s'employaient à démontrer à chacun de leur ersatz de conversation qu'il était définitivement moins intelligent que le loup. C'était un fait dont la véracité se révélait agaçante, à la longue. Bien moins agaçante qu'elle était impressionnante, cependant.
– Je suis simplement en train de lire, je ne vois pas comment je peux te déranger.
John entendit Estelle babiller un instant. Il leva les yeux pour lui découvrir un sourire ravi et se sentit arborer malgré lui le même sourire face à ce visage enfantin. La vieille était assise à la table, en face de son fils qui faisait des expériences sans dévier le regard du liquide rougeâtre de son éprouvette dans lequel il mélangeait au compte-gouttes un autre liquide rougeâtre. Le détective faisait toujours attention de laisser un petit périmètre libre pour sa mère et ses mots croisés au milieu des becs Benzène et des fioles et Estelle s'épanouissait dans sa bulle cruciverbiste cernée par des grilles de tuyaux et de fioles. Rien ne semblait la rendre plus heureuse que d'être au milieu des deux hommes dans les communs.
– Ta respiration de phoque et le bruit irritant de tes doigts sur le papier nuisent massivement à ma concentration.
Ploc, ploc, faisaient les gouttes en tombant dans l'éprouvette. Respiration de... ?
– Estelle fait du bruit aussi.
Maigre répartie, se fustigea John. Mais c'était la première fois qu'on lui reprochait de respirer, pour ne pas dire d'exister.
Il reçut un double regard bleu qui signifiait clairement « Vraiment ? Tu veux la jouer comme ça ? » et Sherlock, comme à peu près tout le temps, le surprit franchement en déclarant :
– Oui, et elle me dérange également. Allez donc faire un tour, tous les deux.
John s'apprêtait à répliquer, plus pour le principe qu'autre chose, quand deux gouttes tombèrent dans un « splatch » là où il aurait « manifestement » dû n'y en avoir qu'une seule. Le liquide rouge se mit à mousser et vu la réaction vive de Sherlock qui courut jusqu'au lavabo et y abandonna l'éprouvette en s'éloignant de quelques mètres avec un juron, John devina que ce n'était absolument pas souhaité. Il se hâta d'aller chercher les chaussures d'Estelle et enfila les siennes alors que Sherlock enlevait d'un geste rageur ses gants pour se saisir la base du nez et s'exhorter au calme.
– Tu auras nettoyé quand on rentrera, évidemment, » tenta de ne pas sourire le médecin, en insistant sur le dernier mot.
Il fit un mouvement du menton en direction de la mousse rouge qui s'expansait d'une façon invraisemblable et débordait joyeusement de l'évier en cet instant.
Puis referma la porte sur Estelle et lui, se protégeant du regard assassin du détective.
Celui-là, je l'ai cherché, songea-t-il avec un sourire.
C'était la première fois qu'il sortait avec Estelle dans la rue. Il n'était même pas sûr que la femme avait eu l'occasion de se promener depuis qu'il était arrivé à l'appartement. Sherlock s'occupait visiblement correctement d'elle à l'intérieur, l'aimait de tout son cœur, avec une tendresse silencieuse qui avait étonné John (il ne lui avait pas semblé lors de leur première rencontre que Sherlock soit du genre à être tendre avec qui que ce soit). Mais il ne se promenait jamais avec elle. Estelle ne sortait pas toute seule, ce qui était plutôt une bonne nouvelle puisqu'elle se serait certainement perdue ou cassé le col du fémur ou fait renverser par un vélo...
John décida que pour une des premières sorties d'Estelle dans Londres en des mois, ils longeraient la Tamise. Elle avait les yeux brillants. Ses petites mains fragiles étaient accrochées au bras droit de John qui adaptait ses pas au rythme lent de sa partenaire de promenade, son flanc gauche battant la mesure de sa canne. Elle regardait partout autour d'elle avec son sourire d'enfant, et John ne put s'empêcher de se demander si Sherlock avait déjà arboré cette expression une fois dans sa vie. Forcément, quand il était plus jeune, non ? Parmi toutes les personnes qu'il connaissait, le détective-consultant-chimiste-génie-hors-pair était celui que John parvenait le moins à imaginer enfant. Même s'il devait admettre l'avoir vu quelques fois bouder d'une façon qui le plaçait indubitablement dans la catégorie des individus les plus puérils qu'il ait jamais côtoyés.
Greg était passé quelques fois à l'appartement, ce qui avait l'air d'être une attitude nouvelle de sa part vu la première réaction de Sherlock. John, qui s'était stratégiquement replié dans sa chambre pour ne pas exposer l'inspecteur à la dangerosité d'être trop proche de lui, avait alors compris que Sherlock aidait le policier dans certaines enquêtes. Uniquement quand le loup estimait que son temps précieux n'y serait pas gâché, cependant. De façon surprenante, ce n'était pas les meurtres les plus brutaux qui animaient son besoin de… justice, disons, mais ceux qui étaient en mesure de proposer un défi à son cerveau.
« C'est mon moyen le plus efficace et le moins destructeur de lutter contre l'ennui, lui avait un jour confié le détective consultant — le seul au monde, avait-il précisé — quand John avait osé lui demander pourquoi il enquêtait pour Greg sans être payé. Et je n'enquête pas pour Lestrade. Je le fais pour moi. Le fait que la police ne m'apporte que les enquêtes pour lesquelles elle ne s'en sort pas seule est une première présélection des crimes intéressants à étudier. »
John avait aussi appris que s'il avait pris soin de l'enquête sur le meurtre de Sarah, c'était notamment parce qu'un loup en était à l'origine. Ces derniers pouvant se montrer plus intelligents que les humains, Holmes avait estimé comme probable que l'affaire soit un challenge suffisant pour satisfaire son exigence de performance vis-à-vis de la classe criminelle. Il avait été particulièrement déçu par cette affaire.
John songeait qu'une personne normale trouverait Sherlock Holmes absolument insensible de voir le monde de cette façon. Peut-être était-ce de vivre avec lui, de l'entendre parfois jouer du violon, de le voir s'occuper de sa mère ou d'apercevoir son air absorbé quand il était sur une affaire pour Greg ou une de ses expériences… Toujours est-il que John le voyait comme un être incroyablement passionné plutôt que comme un extra-terrestre sans sentiment ni empathie.
Il avait saisi, aussi, que l'ennui que le loup avait évoqué, ce jour miraculeux où il avait accepté de répondre à une question qui touchait presque à l'intime, n'était pas l'équivalent de l'ennui que lui-même ressentait à force de rester majoritairement enfermé dans l'appartement en dehors de ses heures de travail. Non, c'était quelque chose de bien plus effrayant. John avait assisté deux fois à ce que Sherlock qualifiait d'ennui, lorsque ce dernier en était pris. C'était comme si de la vermine rampait sous sa peau en s'introduisant par tous ses pores, remontait dans ses nerfs jusqu'à faire le siège de son cerveau pour en grignoter les noyaux sans la moindre anesthésie. Sherlock était alors insupportable.
John s'était interrogé plusieurs fois sur le lien entre de possibles addictions passées, puisqu'il avait cherché les signes et ne lui en avait pas trouvé dans le présent, et cet état d'ennui. Cette supposition lui sembla absurde dès qu'il l'eut à l'esprit. Tout en Sherlock respirait l'ascétisme et le raffinement. Après tout, il n'avait vu le loup fumer que lorsque Lestrade ne lui avait pas apporté d'affaire depuis trop longtemps. Ce n'était pas vraiment une attitude qui pouvait amener l'accoutumance… Ça avait l'air si vital et incontrôlable, cependant, dans ces moments-là…
Ce doute avait émergé et si John pouvait se féliciter de quelque chose, c'était de son intuition. Ce que cette dernière lui disait, c'était que Sherlock avait le besoin constant d'être occupé et devenait fou quand il se retrouvait confronté à rien d'autre que soi-même. Il dépensait toute son énergie à l'enquête qu'il décidait suffisamment méritante pour lui, comme s'il y jouait sa vie, puis redescendait brutalement comme s'il s'écrasait en atterrissant à nouveau dans la vraie vie, quand elle prenait fin, sans qu'il ait pris le temps de la savourer. Il n'avait alors de cesse d'en trouver une nouvelle qui lui fournisse ce shot de quelque chose. Sherlock était l'archétype de la personnalité addictive qui s'accrochait à tout ce qui passait et le surinvestissait avant de tomber de haut.
Quand John avait pris son courage à deux mains pour lui demander s'il avait effectivement un passif avec la drogue, le seul regard prolongé et silencieux du loup lui avait fourni la meilleure des réponses. À la question suivante, celle où le médecin supposait à voix haute que c'était en lien avec l'ennui qui lui rappelait les delirium tremens de sa sœur, du temps où il essayait de l'aider parce qu'il croyait encore pouvoir la sortir de son alcoolisme contre son gré, Sherlock avait hoché la tête en plissant des yeux inquisiteurs dans sa direction. Puis il était retourné à son expérience sans rien ajouter. John se demandait quand Sherlock avait appris à trouver une solution dans les drogues dures. Et comment il était parvenu à en trouver une en dehors, depuis. À ces interrogations, il était certain de ne jamais avoir de réponse.
Il se prenait à avoir envie de poser des questions à Estelle sur son fils, sur ce qu'il était quand il ne dépassait pas le mètre cinquante. Sherlock Holmes adolescent... À quoi pouvaient ressembler ces pommettes parfaitement lisses et blanches, parsemées d'acné juvénile, se demandait-il parfois avec un sourire coupable. Aujourd'hui, comme les autres fois, il se contenta cependant d'écouter le babillement sans sens de la vieille dame qui redécouvrait sur sa peau la sensation du soleil par un dix juin lumineux.
Ils étaient proches d'un skate park au bord du fleuve. Des adolescents risquaient leur moelle épinière en exécutant des sauts vertigineux à roller sous l'œil mi-excité, mi-effrayé d'Estelle, quand une vibration dans sa poche fit sursauter le médecin. Il ne recevait plus de SMS depuis des semaines et ne gardait son portable avec lui que pour voir l'heure ou recevoir l'appel urgent d'un patient.
Où êtes-vous ? – SH
Numéro inconnu, mais les initiales étaient facilement devinables. Déductibles, se corrigea automatiquement le médecin avec un sourire. Il avait saisi que cette différence était plus que significative aux yeux du détective, au cours de leurs quelques échanges. Sherlock, sous l'œil brillant de sa mère dans la cuisine, venait de lui révéler avoir déduit tout ce qu'il avait pu dire de John lors de leur première rencontre, en se basant seulement sur son observation. C'en était suivi un numéro époustouflant durant lequel le demi-loup, très arrogant et visiblement fier de l'être, lui avait expliqué comment il avait pu édicter chacune des informations qu'il avait balancées à propos de John, lors de leur rencontre. Si le demi-loup avait été dans une hargne terrible envers lui pendant cette première entrevue, le fait que John approuve chaque déduction d'un « stupéfiant » médusé avait eu l'air de l'adoucir franchement.
John répondit au message avec un nouveau sourire, ne se demandant même pas comment Sherlock avait pu avoir son numéro. Il semblait avoir un talent qui relevait presque de la magie pour trouver n'importe quelle information — ou outil ou matériel d'expérimentation ou autorisation — qu'il pouvait souhaiter. Une dizaine de minutes plus tard, le détective les rejoignit.
« Envie de te promener avec nous ? demanda le médecin, l'air de rien, sans se tourner vers lui alors que Sherlock semblait lutter pour maintenir son rythme naturellement pressé sur le leur, bien plus lent.
Il sentit plus qu'il ne vit le sourcil levé à son attention.
– Pas particulièrement, non. Mais souviens-toi que tu n'es pas la personne la plus appréciée par une certaine tranche de la population. Ai-je besoin de te rappeler ce qui est arrivé, la dernière fois que tu as été associé à une femme ?
John ressentit cette réponse comme un violent coup de poing dans le ventre qui le laissa sidéré pendant quelques secondes. Il continua de marcher d'un pas d'automate alors que la brutalité de cette phrase faisait bégayer son cerveau. En parcourant les rues avec une Estelle rayonnante de bonheur innocent, il n'avait pas pensé une seconde à la catastrophe qui résumait sa vie depuis six mois. Il n'avait plus pensé au corps mutilé de Sarah ni à son inquiétude constante pour sa sœur.
– Je devrais rentrer, » souffla-t-il, complètement ébranlé.
Le soldat se demandait si sa voix sonnait aussi amère que la vague de dégoût qu'il ressentait. Le silence du détective n'arrangea rien. Alors John s'éloigna après un dernier sourire à Estelle. Un des sourires les plus composés et les moins réels qu'il ait jamais affichés dans sa vie.
Lorsque ses deux colocataires rentrèrent, John s'exila du salon vers sa chambre, incapable de supporter la présence du détective dans la même pièce que lui.
Greg tapait, tendu, le rapport qu'il devait envoyer à la commission d'enquête sur les événements de la veille au soir. Dire qu'il essayait de le taper serait plus juste. Il n'avançait pas, complètement incertain quant à ce qu'il était censé y relater. Il n'en était pourtant pas à son coup d'essai sur ce type de paperasse tellement plus déplaisante que tout l'administratif des impôts et taxes diverses et variées réunis. Mais aujourd'hui, ça bloquait. Il effaçait méthodiquement chaque phrase que ses doigts récalcitrants finissaient par taper difficilement.
De guerre lasse, il se laissa partir en arrière dans son fauteuil en cuir à peu près défoncé — mais il n'en aurait changé pour rien au monde. Pas que le Yard ait le budget ni l'envie pour moderniser les meubles de son bureau, d'ailleurs, mais il était de toute façon plus ou moins tombé amoureux de ce fauteuil dont le cuir noir, élimé à force de s'y asseoir et s'en lever pour partir inlassablement en quête de café autant que de réponses, lui rappelait étrangement celui dans lequel sa grand-mère avait passé la plus grande partie de son temps à écouter Chopin en tricotant. Et l'idée qu'il aurait dû en commander un nouveau l'agaçait profondément, ces quelques fois où il surprenait le regard d'un de ses supérieurs posé avec mépris sur le revêtement abîmé. Bande d'abrutis.
Il bâilla et se frotta les yeux en n'étouffant pas tout à fait un juron. Il n'avait pas dormi depuis plus de vingt-quatre heures.
Ce n'était pas une nuit blanche passée au Yard qui l'avait empêché d'obtenir son quota de sommeil, cette fois. Il avait quitté le bureau vers une heure du matin. Sherlock, très habile et perspicace, lui avait désigné plus tôt dans la soirée le nom d'un type à aller cueillir à son domicile, coupable présumé d'une blessure volontaire par arme blanche lors d'un casse en bijouterie. L'intervention que le détective avait laissé à l'inspecteur et son équipe avait… mal tourné. L'opération qui aurait dû se passer dans un cadre relativement calme et plus ou moins serein s'était transformée en drame.
Le type les avait attendus de pied ferme, tout-à-fait conscient de sa culpabilité et avec l'idée affligeante que leur tirer dessus au fusil de chasse à travers la porte de son appartement insalubre lui éviterait d'être incarcéré pour les vols en série de bijouteries qu'il avait commis et pour son dernier crime aggravant. Même s'il avait tiré à l'aveugle quand les flics lui avaient demandé d'ouvrir, toutes les balles du type ne s'étaient pas perdues dans le mur décrépit en face de sa porte d'entrée.
Greg comptait actuellement deux de ses agents à l'hôpital, dont l'un était toujours dans un état critique. Greg avait passé plus de deux heures à informer et réconforter les familles des deux hommes, tard le soir. Il connaissait l'épouse de celui qui était suspendu entre la vie et la mort, et il l'avait serrée dans ses bras quand elle était arrivée après avoir laissé leurs trois enfants âgés chez sa sœur. Il avait fait la connaissance des parents de l'autre agent, à peine vingt-trois ans, et Greg s'était rageusement souvenu qu'il n'existait pas pires circonstances pour rencontrer un couple que quand leur enfant était en salle de réveil après une opération fructueuse, certes, mais qui le laisserait incapable de marcher pendant plusieurs semaines.
Ce n'était pas la première fois que Greg était confronté aux blessures graves d'un de ses agents. Il avait déjà dû annoncer la mort d'une de ses sergentes à sa famille — un compagnon comptable et deux collégiens timides pour enfants, il se souvenait affreusement bien de leurs visages encore aujourd'hui, cinq ans après, alors qu'il ne les avait vus qu'à cette seule occasion. La fille avait un serre-tête bleu pâle dans ses cheveux châtains et son père lui tenait l'épaule dans une étreinte tremblante aux jointures livides qui avait dû être douloureuse. L'adolescente avait pris la main de son père dans la sienne, celle de son grand frère dans l'autre, et Greg avait eu l'impression qu'elle venait alors de s'improviser pilier ferme dans cet océan de terreur incrédule qui ballottait violemment les deux membres restants de sa famille. La détermination dans les yeux affligés de la gamine l'avait beaucoup marqué.
Greg était tout aussi amer que cette fois-là, aujourd'hui. Plus, même, peut-être. Le tireur qui avait fini par se retrouver à court de balles avait éclaté en sanglots quand les menottes lui avaient été passées aux poignets pendant que les sirènes d'une ambulance approchait. Lestrade avait eu furieusement envie de lui fracasser le crâne alors que deux de ses hommes étaient à terre et que le cinquantenaire décharné, à présent neutralisé, se permettait l'indécence vulgaire de pleurer comme un gamin. Et il s'était senti plus mal encore quand il avait interrogé l'homme aux cheveux blancs, aux traits creusés par un souci visible, porté par ses yeux enfoncés dans leurs orbites, sa face verdâtre luisante de larmes et de sueur.
Le type qu'ils avaient cueilli était bien le braqueur de bijouteries — Sherlock avait eu raison, comme toujours. Mais, et c'était sans doute le pire, la cerise sanglante sur le gâteau macabre de cette atroce soirée, la raison pour laquelle ce cinquantenaire décharné en était arrivé à cette extrémité n'avait rien à voir avec la cupidité ou la cruauté. L'individu devait simplement rembourser des sommes colossales qu'il avait empruntées pour envoyer de l'argent aux États-Unis où vivait son fils. Leucémique, naturalisé américain depuis des années, il n'avait pour se soigner que l'argent que son père lui faisait parvenir.
L'interrogatoire avait commencé vers vingt-trois heures et n'avait pas duré bien longtemps. Quand Greg était entré dans la salle, il revenait tout juste de l'hôpital et avait eu deux familles à soutenir, des parents et une épouse. Et des enfants, là-bas, qui se faisaient sans aucun doute un sang d'encre. Il s'était pour une fois senti prêt à se montrer aussi déplaisant avec l'homme que ce qu'il était éthiquement autorisé de l'être pour le faire parler. Sauf que l'homme n'avait pas eu besoin d'être malmené pour dire ce qu'il avait à dire. Il avait raconté d'une voix tremblante son histoire.
Ce n'était pas un génie du mal qui faisait face à Greg. Ce n'était pas un être machiavélique, vénal, sans scrupule et sans morale. C'était un individu comme les autres, seulement un peu plus à bout. À bout d'énergie, à bout d'espoir, rongé par son amour pour son fils malade, seul dans la vie depuis que ce dernier était parti. Qui avait enterré sa femme trop tôt et élevé son enfant sans aide en travaillant toute sa vie sur trois ou quatre Mcjobs à la fois, instables et épuisants, et qui s'était surendetté auprès de compagnies de crédits peu scrupuleuses quand sa seule famille s'était retrouvée malade, là-bas, de l'autre côté de l'océan. Les faits avaient pu être vérifiés presque immédiatement. L'homme ne mentait pas. C'était simplement la vie d'un individu qui avait toujours fait tout ce qu'il avait pu et qui n'avait pas eu de chance. C'était abject.
C'était le genre de situations qui gardait Greg yeux ouverts toute la nuit, couché dans son lit, épuisé physiquement et mentalement et psychologiquement, ne souhaitant rien plus que cesser de penser en se laissant emporter par un sommeil libérateur, et pourtant incapable de s'endormir. C'était le genre de situations qui l'obligeait à se rappeler qu'être flic pouvait le mener à se sentir plus proche et empathique avec le coupable qu'avec la victime — les bijoutiers lésés ne traversaient aucun problème financier et ce n'était pas les malheureux vols commis par ce type qui les inquiétaient financièrement, sans même parler de leurs assurances qui couvrirait le problème.
Greg avait donc passé sa nuit à se rentrer dans le crâne à coups de matraque métaphorique que la loi était nécessaire pour que des individus puissent évoluer de façon à peu près libre les uns auprès des autres dans la société. Et que faire la respecter était son job. Il n'avait pas le droit de penser aux cas particuliers. Il n'avait pas le droit de se rappeler que cet homme à bout leur avait tiré dessus dans un moment de perte totale de lucidité, harcelé par les créanciers et désespéré par l'état de santé de son fils qui ne s'arrangerait réellement que lorsqu'un donneur de moelle osseuse serait compatible et nécessitait, en attendant, transfusions sanguines et chimiothérapies coûteuses. Et, de vols en série et blessure légère par arme blanche, il se retrouverait incarcéré pour tentative d'homicide préméditée sur des agents des forces de l'ordre et port et détention d'arme illégaux.
Greg n'avait pas le droit, surtout, d'entendre encore et encore la voix enrouée et secouée de sanglots qui répétait que son fils n'aurait plus personne pour lui envoyer de l'argent, à présent.
Dans son bureau du Yard, l'inspecteur serra les mâchoires en pressant ses doigts sur ses yeux. Si seulement son cerveau pouvait cesser de cogner sa douleur à ce point, ce serait l'idéal.
Un coup frappé à la porte le fit sursauter. Il tenta de se redresser pour se donner contenance en criant un « Entrez ! » bien plus vaillant que ce qu'il se sentait réellement, qui lui vrilla le crâne.
Les bouclettes de Sally s'agitèrent nerveusement quand elle passa son visage visiblement agacé par la porte de son bureau. Greg observa distraitement les mèches noires s'immobiliser autour des traits tendus de la brune.
« Gregory, il y a ce type pour toi, en bas. Insupportable. Il a dit Holmes, comme nom. Il a pas la gueule de l'autre taré, mais…
– Et merde, siffla l'inspecteur entre ses dents.
Il ferma les yeux et laissa sa tête partir en arrière contre le dossier de son fauteuil dans un mouvement de désespoir, renonçant à toutes les apparences. Est-ce que quelqu'un pouvait lui expliquait pourquoi Mycroft s'arrangeait toujours pour apparaître quand Greg avait fait un tour de cadran sans dormir, au juste ?
– Il a dit ce qu'il voulait ? demanda-t-il, se doutant parfaitement de la réponse.
– Non, grimaça Sally. Il… Je passais quand il t'a demandé à l'accueil, alors je lui ai demandé ce qu'il voulait. Il… merde, il m'a fait flipper. Il m'a en gros dit que ça ne me regardait absolument pas et que, si j'en avais la capacité, j'avais intérêt à me grouiller de te prévenir. Tout ça version Public School avec accent de snob de merde et…
– Ouais, j'ai compris, » asséna Greg sur un ton tel que Sally jugea apparemment plus prudent de ne pas poursuivre ni rester dans son passage quand il se leva avec humeur.
Mycroft Holmes avait la mauvaise idée de se jeter sur son chemin aujourd'hui alors qu'il était d'une humeur de chien ? Parfait. Greg avait déjà entendu que les loups avaient tendance à massacrer leurs cousins canidés quand ils en croisaient. Le flic était fermement prêt à prouver que le contraire pouvait arriver aussi.
Et oui, comme l'avait annoncée Sally, il bien était là, longue veste d'été en daim beige, cheveux lissés en arrière, visage lisse, silhouette droite et guindée, parapluie noir entre ses deux mains fines et blanches. Dans toute sa splendeur de Mycroft Fucking Holmes.
« Ah, Gregory. Bonjour, le salua le loup avec un sourire affable et composé, dès que les portes de l'ascenseur s'ouvrirent et que Greg en sortit d'un pas déterminé.
Le sourire, en cet instant, agressa le flic par tout ce qu'il avait de faux et de feint. Le pouvoir sans limites de Mycroft, sa richesse outrancière, ses manières raffinées et calculées en permanence, cette réalité qui était la sienne à des lieux de celle du flic et des gens normaux qui gagnaient tout juste de quoi vivre pour un mois sans pouvoir ne serait-ce que songer à se payer des costumes du quart du prix de ceux de son vis-à-vis tous ces gens normaux qui n'avaient pas la marge de manœuvre de s'inventer des personnalités à animer comme des marionnettes sans vie parce qu'il était moins dangereux d'afficher une facette fausse que sa personnalité véritable… Mycroft Holmes et tout ce qu'il représentait était odieusement insupportable pour Greg, à cette heure-ci.
– Pas aujourd'hui, asséna le flic quand il arriva face à son nébuleux supérieur.
Le sourire composé disparut et il aperçut brièvement le léger sillon se creuser entre les deux sourcils bruns. Greg choisit de ne pas s'y attarder. D'autant moins quand le sourire revint avec une nuance qu'il n'avait pas le moins du monde envie d'interpréter.
– Ah bon ? J'avais pourtant pensé que...
– Cessez de penser et de prendre des décisions pour les autres. J'ai dit : pas aujourd'hui.
Parler ainsi à cet homme était une erreur. Greg le savait. Ça l'était moins, cependant, que le reste des choses qu'il risquait de lui dire si Mycroft se maintenait plus longtemps dans son champ de vision.
Sauf que ce dernier eut la très mauvaise idée de prendre cela comme une remise en question de sa domination naturelle et universelle.
– Dois-je vous rappeler d'où vous tenez vos ordres sur l'affaire Watson, Inspecteur ?
Sa voix était guindée et vaguement menaçante et Greg s'aperçut pour la première fois que Mycroft lui avait réservé jusque-là un type particulier d'expressions plutôt amènes. Ce fut quand il se retrouva sous le regard d'une froideur extrême et un visage particulièrement distant qu'il songea que le magnat des services secrets britanniques pouvait faire peur à n'importe quel homme dans son état normal.
Greg n'était pas dans son état normal. Et Mycroft cherchait, sur son territoire, au sein même du Yard, à lui faire courber l'échine et reconnaître sa suprématie. Autant que ce soit clair : cela n'arriverait pas.
– Dehors, grinça-t-il à destination de l'homme en même temps qu'il marchait lui-même droit vers les portes vitrées de la sortie.
S'il devait hurler et s'en prendre à Mycroft, puisque ce dernier n'avait pas été suffisamment perspicace, pour une fois, pour comprendre que ce n'était pas le putain de jour, alors il le ferait sur un terrain neutre, de préférence pas face à ses collègues et subordonnés.
Mycroft le suivit sans un mot et Greg pouvait sentir les ondes frigorifiques qui émanaient du loup même sans le voir. L'extérieur était venteux et la pluie menaçait sérieusement, raison pour laquelle les quelques passants se pressaient sur les trottoirs sans perdre de temps. L'inspecteur marcha d'un pas rageur sur quelques dizaines de mètres, jusqu'au minuscule square des Christchurch Gardens, tout proche. L'étendue d'herbe était luisante des averses tombées plus tôt.
Greg ne savait pas bien quand s'arrêter. Il avait l'impression que sa colère irrationnelle, si elle ne refluait pas, était néanmoins canalisée par l'activité physique. Quand il arriva au pied du monument des suffragettes, cependant, il cessa automatiquement d'avancer. Ses yeux tombèrent sur l'inscription gravée et peinte en blanc sur le cuivre en forme de parchemin stylisé.
Cet hommage fut érigé par l'association des suffragettes pour commémorer le courage et la persévérance de tous ces hommes et toutes ces femmes qui, lors de cette longue bataille en faveur du droit de vote des femmes, ont bravé de manière tout à fait altruiste la dérision, l'opposition et l'ostracisme, beaucoup parmi eux subissant des violences physiques et des souffrances diverses.
Et, se demanda sombrement Greg, est-ce qu'un jour sera érigé un monument à la mémoire des anonymes qui se battent toute leur vie contre la malchance d'être né dans la misère sans espoir d'en sortir et qui finissent par craquer ? L'Égalité, cette belle notion qui l'animait tout autant que la justice, ne lui avait jamais semblé aussi illusoire qu'aujourd'hui.
– Y a-t-il une raison pour cette promenade bucolique et l'averse que nous risquons d'essuyer très prochainement, ou est-ce l…
– La ferme, Holmes. Je ne suis pas votre chien. Je ne suis pas à vos ordres. Mes agents ne sont pas à vos ordres et rien ne vous autorise à les traiter comme de la sous-merde comme vous venez de le faire avec Donovan.
Il entendit, ou plutôt il sentit Mycroft se tendre nettement, dans son dos.
– Vous êtes de nouveau d'une humeur particulièrement affable en raison de la distance de votre dernier repas, peut-être ?
Greg pinça la base de son nez entre son pouce et son index et souffla pour réprimer son envie de l'insulter. Il n'avait pas l'impression que leur repas impromptu partagé au Marquis of Westminster datait d'à peine trois semaines.
– Non, Mycroft ! Je suis dans un état de colère tout à fait légitime quand quelqu'un se permet de se comporter comme vous venez de le faire.
– Je ne suis pas certain de mériter tant de fiel.
– Apprenez à vous comporter avec les gens et on en reparlera. Je ne sais pas ce qui vous a mis dans la tête que vous avez le moindre pouvoir sur moi et que vous pouvez me convoquer quand bon vous semble. J'ai été suffisamment conciliant jusque-là pour…
– Conciliant ? répéta Mycroft avec dans la voix quelque chose qui ressemblait à de la condescendance — bordel. Je doute que vous maîtrisiez la définition de ce terme si vous l'employez pour décrire votre attitude envers moi depuis que nous nous sommes rencontrés.
– Et pourtant, Holmes, je vous assure que je ne me serais pas comporté avec qui que ce soit d'autre comme je l'ai fait avec vous — que je n'aurais pas toléré aussi longtemps vos façons feintes, et vos sourires vaniteux et tout ce qui est vous et faux, de la part de quelqu'un d'autre. Alors que vous puissiez vous pointer comme ça à mon bureau en m'interrompant dans mon travail parce que vous avez quelque chose à me demander... Merde, y'a des limites !
– Il est quatorze heures trente et vous n'êtes pas sorti plus tôt, pas même pour déjeuner. Aussi incroyable que cela puisse paraître, je n'ai pas non plus que ça à faire d'attendre dans ma voiture que vous sortiez à une heure indécente pour manger.
– Oh, vous voulez que je m'excuse peut-être ? hurla Greg en même temps qu'il sentait, sans la sentir, la première goutte de pluie annonçant l'averse suivante. Que je m'excuse de ne pas vous avoir permis de me stalker plus tôt ? Et ce sera pour quoi, cette fois ? Des informations sur votre frère parce que Sherlock ne vous aime pas assez pour savoir que vous vous inquiétez pour lui ? Ou bien sur votre mère, puisqu'il n'y a apparemment qu'à travers l'autre grand drame de ma vie que vous pouvez en avoir ? Ou bien me dire combien j'ai mal fait mon travail pour telle ou telle enquête ? Je vous écoute, Mycroft, je suis tout ouïe. Je doute que quoi que vous puissiez dire me mettra plus en colère que je le suis déjà, de toute façon !
Il avait fini par se retourner et aperçu le visage de Mycroft qui se fermait d'une façon bien plus définitive qu'il ne l'avait jamais vu jusque-là. Putain ! hurla-t-il intérieurement à son connard de cœur qui se serrait dans sa poitrine. Merde, ce n'était PAS le moment !
– Je venais vous informer que j'avais des informations sur l'identité de votre père, si vous désiriez en savoir plus, répliqua froidement Mycroft avec un calme atroce.
– Quoi ? demanda Greg d'une voix blanche.
– Sur votre père. L'homme qui a refusé de vous reconnaître quand vous êtes né et qu…
– Comment... Pourquoi vous avez eu ces informations ?
– J'imagine que ce que j'ai à vous dire vous intéresse, soud…
– Putain, je…
Greg ferma les yeux une pleine seconde. Il avait eu tort. Mycroft avait trouvé le moyen de le mettre plus, bien plus en colère qu'avant.
– Je n'arrive pas à y croire. D'où vous pouvez croire que je voulais que vous cherchiez ces infos, bordel ? Vous vous prenez pour qui, pour aller fouiller dans le passé des autres, pour remuer ce que bon vous semble, pour accumuler un peu plus de pouvoir encore sur les individus qui vous entourent ? Non, je ne veux pas vous entendre sur ce sujet, non, je n'ai pas besoin que vous me disiez quoi que ce soit. Je sais très bien qui est mon père et je n'avais aucune envie que vous, vous parmi tous les autres êtres humains de cette planète, vous renseigniez sur ce point, bordel !
– Mais vous m'avez dit…
– La ferme ! Je n'en ai rien à foutre de ce que je vous ai dit qui a pu vous faire croire que je voulais que vous foutiez votre nez là-dedans. Je suis même sûr de ne rien avoir dit que n'importe quel être normalement constitué aurait interprété comme ça, merde ! Vous vous attendiez à quoi, Mycroft ? À m'emmener manger tranquillement dans un resto, sans doute un peu plus huppé que notre dernier repas parce que, merde, faut pas abuser, Mycroft Holmes ne mange pas dans des pubs que même un inspecteur de police peut s'offrir, et que vous m'auriez révélé l'information que je désespérais d'apprendre, en tant qu'orphelin de mère et en quête de mon père ? Vous vous êtes cru dans un roman, en preux chevalier ? Et vous vous attendiez à quoi, après, à ce qu'on mange tranquillement et qu'on appelle ça un rendez-vous romantique, peut-être ?
Ce fut quand il ne reçut aucune réponse sardonique que Greg comprit que, oui, Mycroft Holmes avait cru ça. Tout ça. Putain de bordel de merde, songea-t-il en essayant de faire taire son abruti de cœur qui grognait faiblement, entre espoir, tristesse, bonheur et indignation envers sa propre stupidité.
– J'imagine que je me suis fourvoyé sur plus d'un point.
La voix glaciale de Mycroft l'atteignit comme une lame affûtée. Greg songea distraitement que ses trente heures de non-sommeil, le drame de la veille et celui qu'il venait de mener de main de maître allaient avoir raison de sa résistance et qu'il se mettrait sans doute à chialer comme un gosse d'ici peu si les choses continuaient à ce rythme.
– J'imagine que vous proposer de m'accompagner à déjeuner pour vous changer les idées de votre soirée d'hier était une autre erreur de ma part, continua la voix froide et intraitable, et Greg n'arrivait même pas à regarder son propriétaire dans les yeux.
La pluie tombait dru, alentour. Le flic secoua la tête.
– Putain. Quand vous voulez inviter quelqu'un à manger, demandez-lui au lieu d'exiger sa présence en malmenant au moins un de ses agents.
– Est-ce qu'agir de cette façon aurait mené à une acceptation de votre part ?
Greg avait l'impression d'en être arrivé à un constat. La colère était toujours là, mais insidieuse, sourde. Le reste de lui-même était épuisé, trop pour être encore activement énervé. Et il ne pouvait plus que faire face au constat amer de cet immense gâchis qu'était toute sa relation avec Mycroft Holmes, depuis leur toute première rencontre.
– J'imagine que nous n'en saurons jamais rien, puisque vous avez joué au mâle dominant, comme toujours, déclara-t-il avec une franchise qui le surprit lui-même, et il secoua la tête de dépit.
– Au moins n'est-ce pas un « non » franc et massif.
Greg haussa les épaules. Il commençait à sentir la pluie, qui avait trempé ses cheveux depuis bien longtemps, suinter à travers sa veste de costume. Il frissonna. Mycroft, lui, avait ouvert son parapluie dès les premières gouttes. Le flic observa l'homme parfait et immaculé qui le toisait de son visage fermé. Il secoua une dernière fois la tête.
– OK. Je vais rentrer, maintenant, si vous me le permettez. »
Mycroft ne répondit pas au ton ironique qu'il employa sur le dernier mot et Greg, alors qu'il marchait jusqu'au Yard d'un pas trop lent pour la météo, bien trop lessivé par tout pour pouvoir se presser plus, se demanda s'il inventait le regard bleu foncé qu'il sentait sur sa nuque ou si Holmes était bien resté jusqu'à ce qu'il se soit mis à l'abri dans les bureaux de police. Comme il était lui aussi stupide et qu'il jouait également, comme un con, à ce jeu de domination, il ne se retourna pas pour vérifier.
Numéro inconnu : La prochaine fois, je vous demanderai si vous souhaitez aller « boire une bière ou quelque chose du genre. »
Greg observa, incrédule, son portable. Il eut cette fois vraiment envie de pleurer et il se contint jusqu'au soir parce que, merde, ça n'allait pas le faire au Yard. Une fois chez lui, en sécurité dans son appartement, il laissa l'ensemble des émotions qui l'avaient torturé ces quarante-huit dernières heures le terrasser. Puis il enregistra le numéro et répondit à Mycroft Holmes en se demandant, coupable de se poser cette question, si le destinataire avait fébrilement attendu sa réponse pendant tout l'après-midi :
Allez vous faire foutre.
La réponse ne se fit pas attendre :
Ducon Mycroft : Excellente idée.
Greg éclata d'un rire qui eut l'originalité d'être sec et désagréablement mouillé à la fois. Il était épuisé et alla se coucher sans même prendre un repas. S'il ne se sentait pas beaucoup mieux que la veille à la même heure, il parvint cependant à s'endormir rapidement et avec un sourire pâle qui étirait ses lèvres.
La promenade du dimanche après-midi devint une institution, malgré la fin de la première qui inspirait à John des sentiments plutôt ambivalents chaque fois qu'il y pensait.
La semaine suivante, Estelle était allée mettre ses chaussures et attendre paisiblement devant la porte avant même que Sherlock ou John aient pu avoir l'idée de sortir avec elle. Le détective était en pleine expérimentation et avait semblé soulagé que John se porte silencieusement volontaire pour se promener avec elle. Le SMS du loup était arrivé une demi-heure plus tard, et Sherlock les avait rejoints comme la fois précédente après une vingtaine de minutes. John s'était alors automatiquement effacé. Il n'était même pas sûr que Sherlock ait remarqué sa disparition. Encore qu'avec ses sens de loup, il avait certainement dû s'en apercevoir. Pas que ça ait une très grande importance. Le dimanche suivant, le même schéma se mit en place.
John avait l'impression qu'Estelle était plus vaillante de jour en jour, depuis la première promenade. Il lui avait même semblé qu'elle avait prononcé un mot — « Thanks » — alors qu'il lui remettait une chaussure au lacet un peu trop lâche, dans un parc. Il en avait frissonné. Même à la maison, ses sourires semblaient moins videment innocents, plus alertes. Sa bonne humeur plus à propos. Ses lettres erronées mieux formées dans les cases de mots croisés.
Le médecin commençait à se sentir véritablement plus tranquille d'esprit, aussi. Comme si le fait de s'afficher en public, même quelques instants, aux côtés du loup qu'était Sherlock lui assurait une protection qui dépassait ce simple cadre pour qu'il la ressente même quand il marchait seul dans les rues. Ses voyages jusqu'à la clinique n'étaient plus stressants comme ils avaient pu l'être. John avait l'impression de goûter de nouveau à la vie, de redécouvrir ce que c'était de traverser le centre-ville sans se sentir menacé, sans avoir l'impression que sa poitrine le serrait d'appréhension.
Il espérait intimement que cette situation durerait.
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À suivre
Merci pour votre lecture, merci d'avance pour vos retours !
Je vous embrasse pour la semaine, à très vite !
Nauss
