Hello les gens !
Merci à admamu, Reapersis, Almayen, William, Zo, Ariane, Lwyz, Mimi, Eurus, Sasa, cousingaelle, Luckias, Ysmira, Whitewolf et Isop pour vos reviews ! Je remonte petit à petit dans les réponses à faire :D
Merci à MaNalou pour sa bêta !
Bonne lecture pour ce chapitre un peu court ! Puissent les imparfaits du subjonctif contrebalancer pour certains d'entre vous le fait qu'il n'est que Mystrade ;)
Chapitre 8
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Mycroft aimait le piano. Il ne connaissait aucun instrument qui l'émût plus que celui-ci, à part peut-être le violon quand Sherlock en jouait. Ce dernier n'avait cependant plus joué d'une façon plaisante en sa présence depuis son adolescence. La musique avait sur Mycroft un effet apaisant et perturbant qu'il ne tolérait de la part de rien d'autre, être vivant comme hobby.
Si Mycroft se savait facilement ému par quelques belles pièces de piano, il n'avait pas anticipé qu'il pourrait être touché plus encore par la vision du visage de Gregory Lestrade lorsque la virtuose du clavier alignait les portées avec une sensibilité formidable. L'inspecteur gardait les yeux fermés, mais tout dans la tension de son corps indiquait qu'il était bien loin de s'endormir. Ses sourcils étaient très légèrement froncés, le tonus de son visage indiquait sa concentration sur la musique, sa respiration était lente et appliquée et, eh bien, la vue était superbe.
Mycroft tourna le regard vers la scène. Tout autant que l'enchaînement des notes d'un point de vue auditif, c'était le spectacle de la performance qui le fascinait. La virtuosité de ces doigts qui s'abattaient avec une force et une précision rythmique proches de la perfection, leur vitesse pour passer à l'accord suivant ou pour aller chercher une note isolée dans les aigus avant de revenir au centre comme s'ils ne s'étaient jamais perdus vers le haut du clavier... Cette pianiste-là choisissait de se laisser porter par la musique, s'autorisant un léger balancement du buste ou un hochement de tête qui accompagnaient régulièrement les émotions réveillées par ses mains de prodiges, dans cette harmonie parfaite entre l'individu et l'instrument.
La musique ou la science des émotions, songea Mycroft. Un art qui s'adressait directement aux sens sans qu'il fût besoin d'intellectualiser le message pour que celui-ci fasse vibrer l'auditeur de tout son être – quoique l'aspect théorique puisse être intéressant à creuser pour apprécier au mieux certains courants. Contrairement à la peinture nécessitant une analyse de la forme et des couleurs par le cerveau, l'éducation musicale n'était guère nécessaire pour que l'individu fût envahi de la nostalgie ou la joie d'une pièce musicale. La musique et le rythme parlaient à ce qu'il existait de plus instinctif, de plus primitif dans les êtres vivants. Et même les grandes œuvres mélodiques d'un raffinement extrême n'appelaient finalement qu'à écouter l'animal tapi en soi, celui qui se repérait à l'ouïe pour savoir s'il était à proximité d'un prédateur, d'une proie ou d'un partenaire potentiel de reproduction. La force de cette tierce qui permettait mineur et majeur, la puissance de ces modulations, de ces cinquièmes degrés et autres technicités parlait directement au cœur des individus, contactant directement leurs émotions.
Et pourtant, la notion d'algorithmes mathématiques n'était jamais très loin, en musique. De la physique pure — une corde tapée ou pincée qui ondulerait inévitablement en un nombre donné de vibrations par seconde, dû à sa longueur… Ainsi naissait une fréquence précise qui provoquait le mouvement des molécules d'air en une onde qui atteignait finalement la membrane tympanique dans l'oreille, pour faire entendre une hauteur de note précise, une fois les différents organes de l'audition traversés et les mouvements mécaniques de la corde puis de l'air puis des organes récepteurs de l'oreille devenus influx électriques informant le cerveau de ce qu'il devait entendre. Directement liée, intervenait également cette loi physique impliquant que diviser par deux la taille de cette même corde doublerait la vitesse d'ondulation et permettrait d'entendre une note une octave plus élevée… Une règle parmi de nombreuses autres, parfaitement scientifiques et intellectualisées qui, note après note, provoquaient des sentiments purs.
Oui, la musique était son petit paradoxe personnel. Son instant d'indulgence envers lui-même. Quand la rationalité, le cartésianisme et l'intellect étaient comblés par l'aspect rigoureux et scientifique de ces effets de fréquence et d'intensité, alors autorisait-il l'expression de ces conceptions moins carrées qu'étaient les sentiments et les vannes de ses émotions s'ouvraient. Pas que qui que ce soit, de l'extérieur, eût pu dire qu'il se laissait aller à quoi que ce fût, bien sûr. Mycroft savait pourtant pertinemment qu'il ne s'écoutait jamais tant que lorsque de la musique — classique, nul besoin de le préciser — l'emmenait dans cette région isolée et délaissée de ses émotions. Il n'était jamais bon de s'aventurer trop profondément dans cette portion de lui-même, il en était conscient. Un homme comme lui portait indubitablement des regrets profondément enracinés et des doutes qu'il ne pouvait se permettre d'écouter. Mais aujourd'hui, alors que son regard se perdait à nouveau sur Gregory qui n'avait fait aucun autre mouvement que de croiser les jambes, il y a quelques minutes, il écouta la voix intérieure qui lui susurrait que cet homme avait en lui quelque chose de particulier qu'il lui fallait explorer.
Tomber dans le sentimentalisme outrancier et se mettre à chanter sur le fait qu'il ne s'était jamais senti en présence de qui que ce soit comme il se sentait en présence de l'inspecteur aurait été stupide, vain et incroyablement prématuré. Il lui fallait cependant admettre que l'antagonisme qu'il menait avec Gregory n'avait rien à voir avec l'antagonisme qu'il présentait contre le reste du monde. Parce que la réponse de Lestrade à cet antagonisme avait quelque chose de rafraîchissant : elle le rappelait à la réalité. Après sa première rencontre avec l'inspecteur pendant laquelle ce dernier s'était montré franc dans leurs désaccords, Mycroft avait failli verser dans le ridicule de la punition dissuasive – celle réclamée par son ego bafoué. Il avait considéré d'agir pour destituer cet inspecteur insolent. Le loup s'était rapidement repris, fort heureusement, et avait dû admettre que rencontrer une résistance pouvait être intéressant. Gregory était loin d'être stupide, même si leurs façons de penser et de voir le monde était drastiquement différentes – comme un être humain et une fourmis se seraient observés chacun depuis l'extrémité d'un télescope avec la certitude de chacun détenir la vérité sur le monde. Et Mycroft avait dû admettre qu'être remis à sa place par une personne que d'aucun considérerait comme illégitime à le contredire lui rappelait une notion des limites qu'il avait peut-être tendance à occulter quand il en venait à ses relations avec les simples mortels.
Dans l'obscurité, il capta sur le visage de l'inspecteur, faiblement éclairé par les projeteurs doux qui soulignaient les mouvements de la pianiste, un froncement de sourcils accompagné d'un frisson dans tout le corps du policier.
– Tout va bien ? ne put-il s'empêcher de lui demander en se penchant vers lui et en baissant la voix au maximum.
– Oui, lui répondit Gregory sur le même ton, dans un chuchotement peut-être un peu étranglé. Tout va très bien. Merci, Mycroft.
L'inspecteur, yeux toujours fermés, avait légèrement tourné la tête vers lui pour lui répondre. Ce ne fut que quand les paupières de Gregory s'ouvrirent que Mycroft réalisa combien ce mouvement avait rapproché leurs visages. Il vit les yeux du policier papillonner une seconde, flous, puis se poser de façon bien trop ostensible sur ses lèvres. Mycroft déglutit, faillit répondre spontanément tant à ce que son propre corps quémandait qu'à ce que l'inspecteur avait l'air de considérer. Puis il se souvint qu'ils se trouvaient dans une salle de spectacle d'une capacité de plus de cinq mille personnes et qu'il était un homme relativement public — ou du moins connu par nombre de représentants du gouvernement dont certains étaient ici présents. Il se souvint qu'une personnalité de son rang social n'était pas censée embrasser qui que ce soit en public et encore moins un homme. Il réalisa, surtout, qu'une petite moitié de la salle était composée de loups qui auraient leurs pensées bien arrêtées sur le fait qu'il s'autorise ce genre d'égarement avec un humain.
Alors il étira ses lèvres en mince sourire et se redressa pour reprendre une posture droite, digne de ce qu'on était susceptible d'attendre d'un homme comme lui. Gregory lui rendit son sourire et Mycroft songea qu'il tenait la perle rare quand il ne ressentit ni déception, ni animosité de la part de l'inspecteur. Ce dernier se contenta de décroiser les jambes et d'amener son genou gauche frôler la cuisse droite de Mycroft, qui se fit un plaisir d'appuyer le contact.
Et, vraiment, écouter le reste des Nocturnes en observant régulièrement le visage de nouveau serein de Gregory et en sentant la chaleur de son genou contre le sien était plus que ce qu'il aurait pu espérer ce soir.
Ils venaient de sortir de la salle de spectacle. Greg n'avait pas voulu s'attarder, une fois que les applaudissements prolongés s'étaient éteints, contrairement aux lumières qui avaient lentement ramené l'attention de tous sur soi-même plutôt que la beauté pure d'une pièce magistralement exécutée. Il n'était pas spécialement séduit par l'idée de rester trop longtemps au milieu de toutes ces personnes qui évoluaient dans d'autres sphères que la sienne. L'air lui parut frais quand ils sortirent dans la nuit.
L'inspecteur était resté silencieux. À vrai dire, la musique continuait de résonner à ses oreilles. Il sentait encore les battements de son cœur, ce qu'elle lui avait fait ressentir. C'était la première fois qu'il entendait quelqu'un jouer réellement ces morceaux, en dehors de sa mère des années auparavant. C'était... c'était trop de choses pour pouvoir les décrire. Et bien plus encore.
Mycroft et lui marchaient en silence depuis cinq bonnes minutes, côte-à-côte, quand Greg s'aperçut qu'il traversait distraitement une esplanade aménagée avec de petits buissons impeccablement taillés et des balustrades en pierre qui rendaient le tout aussi cossu qu'on pouvait l'attendre d'une place à deux pas du Royal Albert Hall, et que le loup réglait son pas sur le sien sans le guider.
« Je... Pardon, je sais pas où je vais. Vous aviez des plans pour le reste de la soirée ? demanda-t-il, avant d'ajouter en se fustigeant de ne pas l'avoir fait plus tôt : Merci, Mycroft. Pour ça. C'était... C'est... merci.
Il se sentit stupide de ne pas trouver ses mots, face à cet homme qui trouvait toujours les siens. Mycroft lui retourna un sourire. Avant de sembler hésiter.
– Est-ce que... Serait-ce présomptueux de ma part de vous proposer de venir chez moi ?
– Ça implique de manger à un moment, dans le processus ? J'ai rien avalé depuis ce midi.
– Bien sûr, répondit Mycroft, l'air de s'en vouloir atrocement de ne pas avoir pensé que son invité pourrait avoir faim. J'ai de quoi préparer un repas rapide.
– Avec plaisir, alors, » sourit largement Greg.
Et parce qu'il n'y avait personne alentour, il accrocha son bras à celui de Mycroft. Ce dernier baissa les yeux sur leurs coudes entrecroisés, resserra son propre bras pour affirmer sa prise et les dirigea à travers la nuit.
Le 5, Kensington Palace Gardens, à quelques minutes de marche dans des rues chics et tranquilles, était une grande demeure blanche avec des airs, au choix, de maison en sucre ou de bâtisse de poupée coincée entre deux autres tout à fait semblables. Greg ne chercha pas à se faire du mal en comptant combien – de dizaines – d'années de salaire il lui aurait fallu accumuler pour seulement commencer à rêver d'avoir une maison comme celle-ci. Il s'en fichait, à vrai dire : les maisons de poupée et les rues proprettes ne l'avaient jamais fait rêver.
Quand Mycroft ferma la porte d'entrée dans leur dos, il eut le temps d'apercevoir la richesse confortable des lieux, faite de lambris vernis et de murs à tapisserie verte, avant de sentir la main de Mycroft sur son épaule. Il se retourna. Le loup était vraiment très proche, baissant les yeux sur lui avec quelque chose qui ressemblait à de l'anxiété et que Greg déclara intérieurement comme adorable. L'inspecteur tendit le cou et enfin, il put goûter aux lèvres de Mycroft Holmes. Il s'était senti rongé par cette envie, qui s'était insidieusement rajoutée au reste de ses émotions pendant le récital. Il ne servait à rien de mentir : entrelardé des nombreuses fois où il l'avait eu face à lui et avait, par conséquent, eu envie de le frapper – fait coutumier dès qu'il avait à lui parler – il s'était interrogé de façon beaucoup trop récurrente sur ce que ce serait, d'embrasser Mycroft Holmes. Ça ne lui ressemblait pas du tout. C'était très rafraîchissant. C'était bon.
Il brisa le baiser, ouvrit les yeux pour voir le regard de Mycroft sur lui. Et rit doucement en secouant la tête.
« Je… peux savoir ce qui vous amuse ? lui demanda le propriétaire des lieux avec une certaine tension dans la voix.
– Pas vous, Mycroft. Pas… toi, se corrigea Greg. Juste… tout. La situation. Moi, il y a deux mois, si on m'avait parlé de ce moment précis.
– Je vois.
– Tu comprends ce que je veux dire, non ?
– J'imagine que oui.
– Parfait.
Greg sourit d'un grand sourire franc, parce qu'il était… oui, il était heureux d'être dans les bras de Mycroft en cet instant. Il passa le dos de ses doigts sur sa joue, ce qui lui attira un regard légèrement surpris, peut-être un peu perdu de l'homme face à lui.
– Un problème ? demanda-t-il alors en fronçant les sourcils.
– Non. Rien. Juste… Peu d'expérience dans le domaine de… de la romance, j'imagine ? Ne me regardez pas comme ça, Gregory, ordonna le loup d'un ton sec.
« Comme ça », c'était avec une expression attendrie et étonnée. Évidemment : Mycroft qui avouait du bout des lèvres qu'il ne maîtrisait pas parfaitement quelque chose… Pourtant, vu le rencard qu'il venait de lui offrir, Greg songea que le loup sous-estimait ses capacités dans ce domaine. Il renouvela la caresse sur sa joue.
– Si tu veux tout savoir, reprit Greg en accentuant sur le pronom pour que Mycroft comprenne le message, je riais aussi parce que je crois que je n'ai plus eu de premier baiser, dans le sens romantique du terme, depuis au moins quinze ans et que je me sens un peu rouillé.
– Dans le sens romantique du terme ?
– Impliquant une relation autre que sexuelle, traduisit Greg.
Il grimaça d'avoir à verbaliser ça de façon aussi… franche. Et se demanda, soudain, si Mycroft mettait la même intention que lui derrière cette soirée.
– Je vois, répéta Mycroft.
Greg commençait à comprendre que ces mots, dans sa bouche, signifiait un certain malaise. Celui-ci se cristallisa dans le silence qui s'étira un peu plus longuement entre eux. Le flic décida qu'il fallait passer à l'étape suivante, puisque Mycroft en semblait incapable. En glissant sa main le long de son bras pour serrer sa main dans la sienne, il déclara :
– Mais avant tout, je veux bien à manger, s'il te plaît. »
Le loup acquiesça en lui souriant, comme soulagé qu'il lui propose un terrain neutre et connu pour commencer. Après tout, ils avaient déjà mangé ensemble.
« Tu n'as jamais eu de relation romantique avec un homme.
– Mh ?
Greg ouvrit une paupière et se força à reprendre conscience de ce qui l'entourait, à savoir les draps de Mycroft, la chaleur de Mycroft, l'odeur de Mycroft. Un peu plus loin, dans le monde tristement froid et pas plein de Mycroft, il y avait le mobilier de sa chambre – tout en bois de noyer, des meubles aux plinthes, en passant par les boiseries qui sertissaient la jonction des murs blanc et du plafond. C'était beau, sans doute. Quelque chose dans cette ambiance rappelait son propre appartement à Greg, mais en plus impersonnel et… luxueux, sans aucun doute.
Le flic leva la tête de l'oreiller, à plat ventre qu'il était sur le matelas, pour lancer un regard interrogatif à l'homme à ses côtés, lequel traçait du bout des doigts des formes sur son dos nu. Greg avait été plutôt attendri quand il l'avait senti poser ces caresses sur sa peau avec beaucoup d'hésitation, plus tôt. Il avait grogné son approbation, alors Mycroft avait continué. Lui s'était sans doute endormi entre temps, ou en tout cas avait-il somnolé, le ventre plein de nourriture. Rassasié sur d'autres plans qu'alimentaire également. Mais l'assertion du loup l'avait sorti de cette transe paisible par laquelle il s'était laissé bercer, sur fond de leurs respirations et du souvenir du concert quelques heures plus tôt.
– J'ai dit que tu n'avais jamais eu de relation romantique avec un homme, avant. Avec des femmes, oui. Des relations sexuelles avec l'un et l'autre, aussi. Mais aucun engagement avec un homme.
Les doigts avaient arrêté leurs arabesques caressantes. Mycroft était assis, son dos reposant sur l'oreiller coincé contre la tête de lit. Son regard était dirigé droit devant lui, sur le mur blanc. Greg accusa le coup de ces mots et de ce qu'ils pouvaient vouloir dire. Mais avant qu'il trouve ce qu'il était censé répondre à cela, Mycroft reprit :
– Je t'ai parlé de romance, tout à l'heure. Tu ne m'as pas contredit. Pourtant, ce n'est pas quelque chose que tu pratiques avec les hommes.
Une grimace tira les traits du policier pendant une petite seconde. Ce fut ce moment-là que choisit Mycroft pour lui jeter un coup d'œil. Alors Greg se détourna, passa sur le dos, une main sous le crâne. Son regard s'accrocha au plafond.
– Je t'ai pas contredit, émit-il simplement en essayant de garder une voix neutre.
– Pourquoi ?
– Parce que j'ai pas vu de raison de le faire.
– Est-ce que tu considères cette relation comme romantique, Gregory ?
Le policier ferma les yeux. Rien que la façon de poser la question rendait toute réponse compliquée.
– C'est pas toi qui m'as dit de considérer cette soirée comme un moyen de me remercier, dans ta voiture ? D'arrêter de me poser questions ?
Mycroft ne dit rien. Greg n'osa pas le regarder. Cette réponse était parfaitement stupide, venant de lui. Il appréciait Mycroft. Tous les doutes dont il lui avait fait part dans la voiture quelques heures plus tôt en étaient une preuve criante. La question du loup, cependant, et plus encore les affirmations qui l'avaient précédée le hérissait terriblement. C'est pourquoi, quand le silence se prolongea un peu plus longtemps, il ne parvint à retenir ses propres questions :
– Comment tu sais ça, exactement ?
– Quoi donc ? demanda Mycroft avec un détachement assez irritant.
– La façon dont je... gère mes relations.
Mycroft se contenta de hausser une épaule.
– Je me suis renseigné. J'ai appris que tu avais habité quelques années avec une femme, que tu as été en couple avec quelques autres, et que tes conquêtes plus superficielles s'étaient portées vers les deux sexes.
– Évidemment. Tu t'es renseigné.
Même Greg entendit qu'il avait craché ce dernier mot avec colère.
– À quoi t'attendais-tu ?
Bonne question.
– Une partie de moi devait espérer que ce soit de la déduction, ou quelque chose comme ça.
– Si c'est le cas, je pense que c'est une relation avec mon frère que tu recherches, attaqua Mycroft, son ton tout à fait pincé, cette fois.
– Mycroft. T'as encore fait des recherches sur moi ! C'est…
Insupportable. Exécrable. Prévisible ?
– Oui, j'ai fait des recherches. C'est ma façon de procéder. Je pensais que tu étais au courant, à présent.
Greg se passa une main sur les yeux. Puis s'assit au bord du lit et sans un mot, récupéra ses vêtements en tas au sol avec des gestes rendus saccadés par l'irritation.
– Tu pars, nota le loup.
– Bien vu.
– Ça a un lien avec cette conversation, j'imagine…
– Tes talents de déduction n'ont rien à envier à ceux de ton frère, si ça peut te rassurer, je pense que tu n'as pas à t'inquiéter que j'aille le voir, cracha-t-il avec fiel.
Le silence qui suivit sembla d'autant plus violent à Greg qu'il savait qu'il devait exister des gens capables de ne pas s'envoyer des phrases aussi basses et ridicules, quelque part dans le monde. Des gens qui n'étaient pas eux et qui savaient communiquer. Il s'en sentit d'autant plus frustré et en colère.
Il inspira profondément. Il avait toléré que Mycroft fasse des recherches sur lui sur d'autres points. Il avait pu trouver ça presque amusant, parfois. Aujourd'hui, il se sentait juste totalement agressé.
Il était sur le point de se barrer sans un mot de plus. Mais Mycroft ne ferait sans doute pas le premier pas à nouveau, n'est-ce pas ? Alors il parla.
– Je supporte pas que tu fasses des recherches sur moi, sur ma vie… puis que tu viennes m'annoncer ça comme ça, que t'en tires je sais quelles conclusions et que tu me mettes face à ça, en me demandant de me justifier. C'est… trop. Autant qu'on soit clair, Mycroft. Si c'est ta façon de procéder et que tu ne sais pas découvrir les gens autrement, on peut mettre un terme à tout ça dès maintenant.
– D'accord.
Greg sentit ses épaules se tendre et une frustration sans nom s'emparer de lui. Parce que ce « d'accord » était particulièrement douloureux.
– D'accord. Je vais… essayer d'arrêter de le faire, reprit le loup, et Greg, alors qu'il venait d'enfiler son caleçon, attendit la suite sans bouger d'un cheveu. Mais je… ne sais juste pas faire autrement. Je t'ai dit que je n'ai pas d'expérience dans ce domaine. J'ai besoin de connaître la personne que j'ai en face de moi.
– C'est pas en lisant des dossiers que tu connaîtras quelqu'un. Tu peux pas demander à quelqu'un de s'expliquer sur des choses sans savoir ce qui les sous-tend, et tu ne peux pas savoir ce qui les sous-tend en te contentant de lire.
– Comment fais-tu, alors ? Pour connaître les autres.
– Je discute avec la personne. Je… fais des choses avec elle. J'apprends à la connaître à travers ce qu'on se dit, pas à travers ce que d'autres peuvent me dire de son passé ou de son présent.
– Je ne vois pas en quoi ce que j'ai engagé, il y a quelques minutes, n'était pas une discussion. Je me suis contenté de te poser une question.
Greg cherchait sa chemise des yeux, depuis quelques secondes, sans grande conviction. Quand il la repéra à moitié sous le lit, il se pencha pour la récupérer, puis la garda dans ses mains, passant le tissu entre ses doigts, dos courbé et coudes posés sur ses cuisses. Perdu à la fois dans ses pensées et dans le tissage bleu clair.
– C'est dans l'autre sens que ça doit se passer. C'est moi qui suis censé t'apprendre ce qui s'est passé dans ma vie. Là, tu me mets au pied du mur.
Il y avait quelques chose de douloureux, dans sa poitrine. Mycroft ne dit rien, alors il continua :
– J'ai l'impression que t'en sais beaucoup plus sur moi que l'inverse. Beaucoup plus que ce que je voudrais. Des choses qui m'appartiennent et que tu n'as pas à savoir tant que je ne t'en parle pas. J'ai l'impression de devoir me défendre contre les infos que tu trouves sur moi et que tu me balances comme si je devais me justifier d'avoir eu une vie.
– … Je suis désolé, entendit-il dans son dos après quelques instants. Je ne souhaitais pas te mettre dans cette position.
Un sourcil se leva sur le front de Greg et il se retourna pour lancer un regard à Mycroft.
– Je voulais juste savoir pourquoi, reprit ce dernier. Je voulais juste savoir… si c'est vraiment une relation dans laquelle je peux m'investir, ou si c'est comme tes autres relations passées avec un individu de sexe masculin.
Le flic ferma les yeux quand les doigts de Mycroft l'effleurèrent avec beaucoup d'hésitation, d'abord, puis se posèrent avec un peu plus de fermeté sur son épaule. Là encore, la réponse n'était pas évidente. Il choisit la formulation qui lui semblait la plus honnête possible.
– J'ai envie de pouvoir m'y investir, confia-t-il au loup. Mais pour que ça marche, j'ai besoin que t'abuses pas de ton pouvoir de renseignement. Vraiment. C'est… primordial, si tu veux nous donner une chance.
– Je ne sais pas faire ça, Gregory, répéta Mycroft avec quelque chose d'un peu désespéré dans sa voix. Je vais essayer, d'accord, mais c'est un réflexe pour moi de faire des recherches sur mes interlocuteurs. Plus encore quand ça… compte. Je ne sais pas découvrir les gens autrement, je suis incapable de m'adapter à eux si je n'ai pas de données préalables.
Greg réfléchit une seconde en trouvant très triste l'idée que Mycroft ne se comporte qu'en s'adaptant à ses interlocuteurs, au lieu d'être simplement lui. Puis lui demanda :
– Tu avais lu quelque part que j'aimais Chopin ?
– Non, admit le loup après un temps de pause, l'air de déjà savoir où Gregory souhaitait en venir.
– Et pourtant, tu pouvais pas m'offrir une soirée plus belle que celle-ci pour un premier rencard. Parce que tu m'as écouté à un moment où on parlait d'autre chose que de ce que tes dossiers t'ont dit sur moi.
À la lisière de son champ de vision, il vit Mycroft hocher la tête.
– Tu restes ? » demanda finalement le loup, et l'appréhension qu'il ne parvint pas à dissimuler, si inhabituelle chez lui, fit sourire le policier.
Greg secoua la tête en riant doucement. Mycroft et lui auraient encore beaucoup de prises de bec, il en était convaincu.
Ça ne l'empêcha pas de répondre « D'accord, » en se laissant attirer dans l'étreinte du loup.
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À suivre
Merci d'avoir lu ! Merci pour vos reviews !
Bon weekend, bonne semaine et à vendredi prochain !
Nauss
