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Et Merci bien sûr à Nalou pour sa bêta !
Vous avez demandé du loup, non ? ;)
Chapitre 10
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Cinq semaines avaient eu le temps de s'écouler depuis que son patient et Clara avaient été trucidés. John traînait une impression que plus rien n'avait d'importance. Quand il restait à l'appartement, c'est-à-dire la plupart du temps, il se laissait couler dans une apathie larvesque, contemplant les minutes qui se déroulaient lentement devant ses yeux, sans avoir l'impression d'avoir la moindre prise sur elles. Pas qu'il essayait d'avoir prise sur quoi que ce soit, à vrai dire. Quand il sortait faire des courses, se demandant régulièrement pourquoi il continuait de s'alimenter, il en venait à se dire que si un loup l'attaquait, là, maintenant, il ne se voyait pas capable de sortir de son état pathétique pour se défendre. À quoi bon ? Pour sauver quoi, exactement ? Qu'y avait-il dans sa vie qui lui donne encore la moindre valeur de se battre pour elle ?
Il savait malgré tout, et c'était peut-être la pire preuve de sa lâcheté et de sa faiblesse, qu'il se défendrait. Son instinct de survie reprendrait le dessus pour prolonger encore un peu la misère qu'il traînait derrière lui. Avoir conscience de cela le faisait se haïr un peu plus et s'ajoutait à son sentiment de culpabilité maladif qu'il essayait de taire en permanence mais qui l'assaillait toujours de plus belle. Un sentiment de ne pas mériter de vivre, quand sa vie n'avait plus aucun sens et que son existence continuait de menacer l'intégrité des personnes qui le connaissaient – ou qui l'avaient connu, plutôt, puisqu'il s'abstenait de maintenir le contact avec qui que ce soit. Il avait renvoyé deux semaines durant les appels quasi quotidiens de Greg avant que celui-ci ne renonce. Il n'avait pas plus répondu à ceux de sa sœur. Il avait supprimé ses SMS et ses messages vocaux sans s'infliger la peine de les écouter ni de les lire, ce qui avait encore un peu plus annihilé son estime déjà bien réduite de lui-même. Il se disait qu'il n'était pas en état de lui répondre, qu'il la mettrait dans un danger encore plus grand en le faisant. Vicieuse, une pensée insidieuse lui rappelait que sa sœur n'avait pas pris de ses nouvelles depuis les huit mois qu'il était rentré en Angleterre, même quand il n'avait pas été pas au mieux de sa forme, et qu'il ne parviendrait pas à faire comme si de rien n'était et à être là pour elle quand c'était elle qui avait besoin de lui.
Le mois d'août était déjà avancé presque à sa moitié. Londres ne désemplissait pas de ses touristes estivaux et John avait pris l'habitude de se promener avec Estelle dans des rues isolées, sans intérêt, pour éviter la foule.
Ils étaient sortis depuis une dizaine de minutes et John marchait aux côtés des pas trottinants de sa colocataire en parlant de tout et de rien et en essayant d'y croire vraiment fort, quand il sentit sa nuque le picoter d'une chair de poule désagréable qui descendit jusqu'à ses avant-bras et le long de sa colonne vertébrale. Alerte. Il n'avait plus ressenti un tel sentiment depuis des mois. Depuis que son instinct de survie s'était mis en sourdine, érodé par la crainte constante d'abord, puis volontairement étouffé par sa dépression. Une sensation d'effroi, de menace imminente. De silence pesant alors que la rue n'était pas déserte, que quelques passants pressaient le pas alentours et discutaient par paires ou groupes de trois.
Il stoppa immédiatement sa marche, surprenant Estelle qui lui lança un regard déconcerté alors qu'il resserrait instinctivement ses doigts autour de ceux qu'elle avait posés sur son avant-bras. John ne la vit pas. Il avait instantanément exécuté un tour d'horizon des yeux, avait intuitivement arrêté son regard sur deux hommes qui paraissaient ne pas les avoir remarqués. Immobiles, silencieux, ils fumaient face-à-face à une vingtaine de mètres d'eux. Trois ou quatre personnes se trouvaient entre John, Estelle et le duo.
Non, il se remettait sûrement à débloquer… Sa paranoïa était certainement lassée de laisser l'apathie prendre le pas. Elle réagissait sûrement à des stimuli erronés. Il reprit sa marche, pressant un peu le rythme, essayant de guetter du coin de l'œil les deux hommes tout en avançant.
Quand une exclamation étonnée et assurément effrayée se fit entendre dans son dos, il avait déjà pivoté sur lui-même pour faire face aux loups qui fonçaient sur eux. Sa vision périphérique l'informa que les deux hommes qu'il avait repérés n'étaient nulle part en vue.
Pourquoi nous attaquent-ils ? Qu'est-ce qui se passe ? Je croyais qu'ils n'en avaient pas le droit ? Est-ce que des hommes de Greg me suivent toujours ? Pourquoi nous attaquent-ils ? ...
Il posa une main sur son arme à travers le tissu de sa chemise, mais il n'avait plus le temps de la sortir : le premier loup lui sautait déjà dessus. Et la pensée que tuer un nouveau loup n'arrangerait pas son affaire eut le temps de lui effleurer l'esprit avant qu'il ne se jette sur le côté en emmenant Estelle avec lui. La vieille croassa en tombant. John roula pour se retrouver en position de se lever facilement. Il saisit finalement la crosse de son revolver en sautant de nouveau sur ses pieds. Soit il utilisait l'arme, soit Estelle et lui mouraient. Il s'aperçut avec horreur qu'un des loups s'était élancé sur la silhouette faible et tremblante au sol, mais une forme sombre avec deux traînées rouges à la place des yeux se précipitait dans sa direction et détourna son attention de la tragédie.
Ses sens étaient soudain alertes et aiguisés. Il eut l'impression d'être véritablement vivant pour la première fois depuis des semaines, lorsqu'il mit l'animal en joue. Il tira et le loup monstrueux s'affaissa avec un glapissement. Il bougeait toujours quand John courut pour le dépasser et sauter sur l'autre sans perdre une seconde. Il avait changé sa prise sur le pistolet, tenant le canon dans sa main gauche, et asséna de toutes ses forces la crosse sur le crâne de l'animal. Celui-ci tomba lui aussi sur le côté, écrasant Estelle qu'il avait commencé à lacérer de ses crocs.
La menace à peu près écartée, John sentit la panique l'envahir. Il se força à la faire refluer. Les mains tremblantes, il repoussa l'animal inconscient. L'autre glapissait toujours, remuant au sol, blessé mais pas mortellement – John y avait veillé.
Estelle tremblait de tout son corps. Elle était au bord de l'inconscience, un bras méchamment abîmé par plusieurs morsures profondes. Apparemment, c'était tout ce que le loup avait eu le temps d'atteindre. Le médecin interpella quelqu'un au hasard et lui ordonna d'appeler les secours. Il chercha le numéro de Sherlock dans son répertoire de ses mains aux tremblements incontrôlables – ils venaient de frôler la mort, il venait de sauver Estelle, ils s'étaient fait attaquer par des loups, les événements le rattrapaient avec quelques minutes de retard. Il coinça son portable entre son oreille et son épaule après avoir enlevé sa chemise. En attendant que Sherlock réponde, la respiration coupée par l'angoisse, il taillada sa chemise pour essuyer une partie du sang et essayer d'y voir plus clair dans les blessures d'Estelle. Quand un « Sherlock Holmes » absolument atone lui répondit, John lui indiqua d'une voix blanche et tremblante le nom de la rue dans laquelle ils se trouvaient, réflexe purement conditionné par ses nuits en tant que médecin de garde.
« Je... Sherlock, je suis désolé, on a été attaqués par deux loups, je... Estelle est blessée, je ne crois pas que ce soit grave mais... Sherlock ? Allo ?
Un claquement soudain venant du haut-parleur l'avait fait sursauté, comme si le portable était tombé, et il n'entendait plus ni la respiration de Sherlock, ni rien d'autre. Lui-même laissa échapper son propre portable quand il tenta d'entourer le bras d'Estelle dans une de ses bandes de fortune. Il jura entre ses dents. Il parlait à Estelle, essayait de la rassurer, de la faire parler, du moins de lui poser des questions en lui demandant d'acquiescer ou d'émettre un son. Il luttait avec elle pour qu'elle ne sombre pas dans l'inconscience. Il fallait à tout prix l'en empêcher. Il avait l'impression de lui faire une transfusion directe de sa propre énergie pour essayer qu'elle maintienne un semblant de conscience, parlant avec autant de dynamisme et d'intensité qu'il en était capable.
Un attroupement s'était formé autour d'eux et John eut une impression de déjà-vu particulièrement désagréable. Sans pouvoir le contrôler, il envoya un regard en direction du loup qu'il avait touché d'une balle, pour s'assurer qu'il était toujours en vie. Oui, il bougeait. John ignora les conseils stupides que les personnes autour de lui prodiguaient et les questions à base de ''Vous êtes sûr que... ?'', ne prit pas la peine de hurler de frustration qu'il était médecin et qu'il savait parfaitement ce qu'il faisait. En partie parce que la petite vieille en forme d'oiseau blessé qu'il tenait dans ses bras était une personne qu'il s'apercevait aimer, aimer de tout son cœur, et que son cerveau, plein d'un coton insupportablement narcotique, l'empêchait d'agir autrement que par automatismes. Il luttait contre les images de tout autres personnes, des soldats, dans un tout autre endroit brûlé par le soleil, qu'il avait eues entre ses bras. Il luttait contre les images de ceux, parmi eux, qui avaient eu moins de chance que les autres. Il se demandait aussi pourquoi Sherlock n'avait rien répondu au téléphone. Sans doute le détective était-il parti dans la précipitation pour les rejoindre le plus vite possible. Au point de faire tomber son portable...
Pourquoi les secours n'arrivaient-ils pas ? John se sentait dans un état second. Une partie de lui-même le faisait agir comme le médecin responsable qu'il était, superficiellement calme et sûr de ses mouvements. Mais John-l'être-humain-qui-venait-de-se-faire-attaquer était dans un état de panique indescriptible qui l'empêchait de réfléchir correctement au-delà de ses gestes mécaniques d'ancien urgentiste et médecin militaire. La menace des loups était présente depuis le premier jour, elle s'était concrétisée à travers trois meurtres perpétrés pour l'atteindre lui... Mais jamais elle ne lui avait semblé aussi réelle et palpable qu'aujourd'hui où il était lui-même la cible.
Il n'avait aucune idée du temps écoulé depuis qu'il s'était penché sur Estelle. Elle semblait calmée, toujours tremblante, toujours grimaçante de douleur, ses joues trempées de larmes. Petit oiseau frêle à l'aile sanguinolente. Elle ne ferait sûrement pas un malaise, ce qui était plutôt posit…
Il fut interrompu par un cri. Encore.
John sursauta, l'adrénaline pulsant toujours dans ses veines. La sensation que sa vie n'était qu'une longue succession d'événements dramatiques jalonné d'interminables temps d'attente angoissée traversa son esprit blanc de panique.
L'attroupement explosa alors que toutes les personnes rassemblées autour d'Estelle et lui se dispersaient soudain en courant. John dut même sauter sur ses pieds et tendre les bras au-dessus de la blessée pour s'assurer que le groupe paniqué ne lui marche pas dessus. La stupidité de la foule.
Puis il le vit.
Son esprit sous adrénaline eut le temps d'analyser que ce loup-là était sensiblement moins gros que les autres, et plus foncé, beaucoup plus foncé. Presque noir. Que ses yeux étaient clairs, aussi, et non pas rouges. Il n'aurait pu à aucun moment différencier les loups qui l'avaient attaqué jusque-là, tous semblables, mais il en allait différemment pour celui-ci.
Son esprit analysa également les crocs découverts par les babines relevées, alors que l'animal se rapprochait à une vitesse invraisemblable et se préparait déjà à lui sauter dessus.
John sentit l'air quitter ses poumons au choc de son dos contre le bitume. Une explosion de couleurs derrière ses paupières et la douleur qui l'accompagna lui indiquèrent qu'il s'était violemment cogné la tête au sol, mais il était bien trop obnubilé par le loup pesant sur lui de tout son poids pour y faire attention, ses pattes avant sur son torse alors qu'il le fixait de ses yeux bleu délavé, rageurs, tous crocs dehors, l'air prêt à le déchiqueter d'un instant à l'autre. John vit du coin de l'œil son arme qui avait glissé vers le mur, à deux mètres d'eux. Il se débattait, les deux mains dans les poils du loup au niveau de son thorax pour essayer de le repousser, mais même avec sa force, la gravité jouait contre lui et lui imposait ce constat : le loup avait beau être plus petit que les autres, il n'en avait pas moins des proportions surnaturelles comparées à celles d'un simple animal.
Une ou deux secondes seulement s'étaient écoulées, le loup n'avait toujours pas attaqué, grognant de manière plus que menaçante. John crut déceler un éclair dans les yeux bleus, comme une décision sur le point d'être prise, et il sut qu'il devait absolument se sortir de là s'il ne voulait pas faire partie des morts collatéraux au sauvetage de la fillette.
Mon couteau. John se tortilla pour permettre à sa main d'atteindre la poche de son jean dans laquelle le poids de son arme blanche le rassurait chaque jour autant que celui de son flingue. Il parvint à l'attraper au moment où il vit, contre toute attente, Sherlock détourner la tête... Sherlock ? John resta bouche bée. Oui. C'était Sherlock, ce loup. Il le reconnaissait. Il n'y avait pas de doute. Ce regard, ce regard bleu et haineux, agressif, menaçant, il le connaissait parfaitement. Son cerveau avait fait la correspondance mentale et venait d'en informer sa conscience. Mais... non, ça n'avait pas de sens... Pourquoi se mettait-il à l'attaquer, lui aussi ?
John sentit sa prise sur son couteau devenir moite. Dans un effort surhumain, profitant de la distraction passagère du loup — il avait dû entendre un bruit — John se dégagea d'un coup d'épaule plus violent. Il parvint à se relever, alors que l'animal perdait l'équilibre.
– Sherlock... souffla-t-il, encore incrédule.
À ce mot, la face du loup se fit encore plus agressive, alors qu'un grognement plus fort que les autres roulait au fond de sa gorge.
John courut vers son arme. Je pourrai peut-être au moins le menacer... Il refusa de penser à l'éventualité où la simple menace ne suffirait pas.
Il entendit le galop du loup qui se rapprochait. Se retourner, vite, sinon il ne pourrait pas se défendre. Son arme à feu était à ses pieds mais une fraction de seconde à le ramasser serait peut-être une fraction de seconde de trop. Il fit volte-face et l'animal en plein saut emplit son champ de vision. John laissa échapper son couteau par surprise de voir les crocs déjà si proches. Mais ce fut un Sherlock sous forme humaine qui le plaqua contre le mur derrière lui, agrippant le col de la chemise de John d'une main. La transformation avait été presque instantanée et le médecin était sous le choc, son esprit pragmatique toujours incrédule de voir un être humain et un loup partager la même identité ; et la panique et l'adrénaline brouillaient encore un peu plus sa pensée. Là encore, une sensation de déjà-vu dont il se serait bien passé s'empara de lui.
Mais si Sherlock, lors de leur première rencontre, avait eu l'air de vouloir le détruire quand il l'avait maintenu dans cette même position, le détective était bien plus patibulaire quand il était réellement dans une transe meurtrière. Un contact froid contre son cou fit frissonner le médecin, et il comprit que Sherlock appliquait la lame du couteau, qu'il avait rattrapé au vol, sur sa carotide.
– Sh… Bordel Sherlock ! Qu'est-ce que tu fous ? ! coassa John en luttant contre son instinct de se débattre, le métal glacé menaçant son cou.
Exactement comme il était resté immobile sans l'attaquer sous sa forme animale, Sherlock ne faisait pas un geste. Ses yeux étaient plissés par la haine, ses muscles élévateurs des angles de la bouche dévoilant ses canines — plus longues que la moyenne, songea John — et le couteau posé contre sa peau. John se sentait trembler alors que Sherlock semblait peser une tonne lorsqu'il l'encastrait dans le mur de cette façon, son visage à cinq centimètres du sien, de la colère liquide distillée dans le bleu de ses yeux. L'hésitation de Sherlock à le saigner sur le champ était un reste de lucidité, n'est-ce pas ? Le détective génial ne voulait pas réellement le tuer, hein ?
Puis un éclat de lumière l'atteignit dans l'œil. Son regard se détourna automatiquement du visage menaçant et immobile pour en trouver la source. Le soldat en lui savait très exactement ce qu'il venait d'entrapercevoir, mais le médecin espérait encore se tromper. Par-dessus l'épaule de Sherlock, il vit l'objet sur lequel le soleil s'était reflété pour capter son regard.
Arme-à-feu, sensiblement plus grosse que la sienne. Tournée dans leur direction.
John ne se posa pas de question. Il songea vaguement au fait que le détenteur de l'arme voulait certainement le protéger, l'arracher des griffes de Sherlock — un des hommes de Greg ? Surtout, il n'eut pas le temps de se rendre compte qu'écarter Sherlock de la trajectoire de la balle signifiait la recevoir à sa place.
À vrai dire, une seule image lui vint en tête : le visage d'Estelle. Pas l'Estelle au bord de l'évanouissement sur laquelle il était penchée il y a encore trois minutes. Mais celle, rayonnante, au milieu des deux hommes qui vivaient avec elles, s'accrochant à leur bras quand ils passaient à proximité, les couvant du regard quand John lisait un livre dans le salon alors que Sherlock pratiquait ses expériences dans la cuisine. L'Estelle d'il y a quelques semaines. Celle qui continuait d'essayer de le sortir de sa solitude avec ses sourires et ses borborygmes. La seule personne qui compte dans sa vie, depuis quelques mois.
Une Estelle qui ne pourrait jamais survivre sans Sherlock, sans quelqu'un pour prendre soin d'elle, pour habiter avec elle. Qui dépérirait sans son fils. Qui avait besoin de lui.
Une Estelle qu'il avait mise en danger en prenant le risque de s'attacher à elle.
John sentit sa force se décupler quand il poussa Sherlock sur le côté, alors que retentissait la détonation. Le détective, surpris par le bruit, sursauta, puis recula de quelques pas sur sa droite, ses yeux apparemment incapables de se détacher du trou, de ce trou qui marquait l'impact de la balle dans l'épaule droite de John, juste sous la clavicule.
John eut l'impression que son épaule, son bras, son torse, son cou, son corps explosaient. Il sentit le choc de ses genoux contre l'asphalte, sa vision se troublant en gerbes de lumière alors que la douleur intolérable l'empêchait de réfléchir.
Sa pensée s'accrocha cependant, quand il vit le détective le fixer, troublé. Il hurla quelque chose à son attention sans chercher à savoir si sa bouche formait de véritables mots en avisant l'homme au flingue qui levait son arme une nouvelle fois en direction du détective. Ce dernier se tourna d'un bloc vers l'homme armé et dans sa vision floutée, à travers les limbes de douleur et de paniques qui posaient un filtre trouble sur ses yeux, John eut l'impression que Sherlock fondait. Un gros loup noir remplaça soudainement corps, cheveux et vêtements et posa avec une grâce un peu lourde ses pattes avant sur le sol. L'animal n'attendit pas d'être stabilisé sur ses quatre membres pour s'élancer en avant, droit vers le trou noir et mortel de l'arme dirigée sur lui. Le médecin blessé, lui, se sentait gagné par une nausée atroce alors que se déroulait une pensée à la lucidité glaçante sous son front.
Un civil qui n'a pas l'habitude de la guerre ni de tirer sur quelqu'un, qui aurait simplement voulu venir en aide à quelqu'un d'autre, ne réagirait pas comme ça après avoir raté sa cible. Un civil serait déjà choqué d'avoir dû tirer, même s'il avait touché la personne visée à l'origine. Il serait incapable de viser de nouveau. De penser à le faire. Et un flic n'aurait pas mis en joue Sherlock alors que celui-ci ne représentait apparemment plus une menace.
John sentit sa main gauche palper le sol alors que son cerveau réfléchissait tout seul sans qu'il ait prise sur ses pensées, la douleur l'aveuglant presque. Sa main rencontra le métal de sa propre arme.
Il mit en joue le bras du tireur. Inutile de risquer de tuer quelqu'un d'autre. Il tira. Le coup n'était pas précis, il tremblait, il savait qu'il risquait de ne pas le toucher... Par chance, la balle dévia de sa course d'une façon parfaite, et toucha le canon de l'arme qui visait Sherlock. Le tireur poussa un cri alors que l'arme lui échappait des mains. John le vit se détourner et commencer à courir. S'enfuir. Il vit Sherlock faire quelques mètres sur ses talons.
Puis la douleur, la panique, le sang perdu et sa moitié de corps en lambeaux le rattrapèrent.
Il s'écroula face contre terre alors que le bruit strident d'une sirène lui vrillait les tympans.
Les secours, eut-il le temps de penser avant de sombrer.
Greg essayait d'être enjoué. Vraiment. Il refusait de montrer à ses collègues qu'il était affecté. Mais quand il était seul – ou presque – dans son bureau, il ne parvenait plus à s'empêcher de ruminer sombrement.
Il avait été convaincu — ce putain de Mycroft Holmes l'avait convaincu — que John était en sécurité, que le médecin ne risquait plus rien, si ce n'était des regards menaçants et à la rigueur des insultes de la part de la communauté lupine, et qu'absolument aucun loup ne prendrait le risque de s'attaquer à lui. Non. Plus maintenant. Plus après sept mois. Mycroft avait même eu des retours des siens qui s'étaient montrés outrés par les meurtres précédents et l'acharnement vis-à-vis de l'humain. Certains loups, plus obtus que d'autres, étaient peut-être encore légèrement perturbés par toute cette histoire de sauvetage impliquant un meurtre, mais jamais, au grand jamais au point de s'en prendre à John.
Ben tiens, cracha intérieurement le flic en même temps qu'il se remémorait ce qu'on lui avait rabâché ces dernières semaines jusqu'à ce qu'il lâche et cède à ses supérieurs.
Comment avait-il pu être suffisamment stupide pour les croire ? Le jour de l'attaque, il avait été convoqué dans le bureau de son supérieur. Greg venait d'arriver au bureau en catastrophe après avoir été tiré de son lit par un appel, le lendemain de la soirée au restaurant qui avait marqué son énième rabibochage avec Mycroft. Il avait alors dû faire face à une troupe d'administratifs de l'État en colère, tous, loups comme humains, parfaitement conscients du délicat équilibre entre les deux espèces cohabitantes. Ils avaient affirmé que l'agression de John relevait de sa responsabilité. En ça, ils avaient parfaitement raison puisqu'il s'était finalement montré aussi stupide qu'eux.
Mycroft était présent également. Il avait été appelé peu de temps après Gregory et il se trouvait alors parmi les administratifs qui agonissaient le policier. Lui, cependant, s'était permis de rappeler que Greg avait dû faire face à la pression du sous-effectif policier avec lequel on lui rebattait les oreilles dès qu'il demandait de nouvelles unités, depuis qu'il avait mis John et sa sœur sous surveillance. L'aîné des Holmes avait souligné que Gregory Lestrade avait fini par libérer les hommes assignés à cette filature de sécurité parce qu'il en avait besoin sur d'autres affaires et parce que les Watson ne semblaient plus courir de danger. Il utilisa un ton plat et monocorde, celui-là même qu'il savait rendre vaguement menaçant, en ravivant le souvenir que toutes les personnes présentes dans cette pièce étaient effectivement convaincues, encore quelques heures plus tôt, que cette surveillance ne servait plus à rien.
Greg avait été reconnaissant du soutien de Mycroft. Lui-même aurait été incapable de se défendre sans hausser le ton, encore sous le choc de l'annonce. Son cœur s'était serré plusieurs fois quand il avait levé les yeux sur le visage insondable de son amant. Ils avaient tous les deux appris que la mère de Mycroft avait elle aussi été attaquée.
C'était arrivé un mois plus tôt, mais il s'en voulait toujours autant qu'il en voulait à tous les êtres sur Terre impliqués dans cette décision stupide de lever la protection, aujourd'hui.
Greg frappa du poing sur sa table de travail. Fort. Il sentit avec satisfaction une certaine douleur irradier dans son poignet.
« Cesse de te fustiger.
Greg leva un regard noir vers Mycroft, adossé à son armoire pleine de dossiers dans un coin de la pièce, son éternel parapluie entre les doigts. Mycroft était le « presque » qui faisait qu'il n'était pas tout à fait seul dans son bureau.
Son vis-à-vis soupira, avant de se décoller de l'armoire et de contourner le bureau pour poser ses mains sur les épaules de Greg, en s'appuyant contre le dossier de son fauteuil.
– Ce n'est pas de ta faute, martela-t-il, pressant ses doigts sur les trapèzes tendus sous la veste de costume grise, avec beaucoup plus de douceur que sa voix n'en laissait transparaître. D'accord ? Arrête de ruminer, Gregory. Ça n'avancera à rien. Tu ne pouvais pas prévoir ce qui s'est passé. Même nous n'avons pas pu le prévoir.
Greg se dégagea suffisamment rudement pour qu'il puisse imaginer la ride imperceptiblement vexée apparaître sur le visage de Mycroft, dans son dos.
– Si. Si, je l'avais prévu. Je l'avais senti. Je savais qu'il était en danger, Myc'.
Il se passa une main sur le visage.
– Je vois mal comment tu l'aurais su. L'attaque n'était même pas réellement dirigée vers lui.
– Deux loups qui l'attaquent en pleine rue ? Une balle perdue dans l'épaule ? Je ne te parle même pas de ton frère qui était à deux doigts de l'égorger — non mais vraiment ! Tu as vu la vidéo surveillance comme moi, Myc'. Peut-être que la balle ne lui était pas destinée, en effet, mais les loups, c'était pour lui. Du nouveau, de ce côté-là, d'ailleurs ?
Mycroft soupira – il n'y avait qu'en présence de Gregory qu'il s'autorisait à tomber le masque sarcastique pour exprimer sa lassitude. Il se décala légèrement pour s'appuyer au bureau, sa cuisse cherchant la chaleur du genou de l'inspecteur à travers le tissu de son pantalon.
– L'interrogatoire n'était pas dans nos priorités, malheureusement… Ils ont eu le temps de se composer, pendant que nous travaillions sur la dissimulation de l'attaque de John aux humains. Et les deux hommes ont été muets comme des tombes, jusque-là. L'un d'entre eux a craqué il y a trois jours, cependant, et a sous-entendu que le tireur qui s'est enfui était avec eux. Raison pour laquelle nous soupçonnons que toute cette attaque était en fait dirigée contre Sherlock, et non pas John. Il n'a été qu'un… appât. Tout comme notre mère. Pour que Sherlock vienne, de préférence dans un état tel qu'il n'était pas apte à percevoir une menace, et devienne une proie facile à son tour. Mais le bon Docteur était là, une fois encore…
– Tu as demandé à Sherlock de les interroger ? Je suis certain qu'il pourrait tirer quelque chose d'eux. Déduire, je sais pas, comme il fait d'habitude…
Mycroft eut un sourire froid, ses yeux à des années-lumières d'être éclairés par l'étincelle de l'amusement.
– En toute honnêteté ? Je n'ai pas osé. Tu as vu comme moi la façon dont il a réagi face à John parce que celui-ci a « failli à protéger notre mère », comme il s'est mis à le penser dans sa transe quasi-meurtrière. Imagine que je le mette face aux Hommes-loups qui l'ont véritablement blessée… Nous avons beau avoir des techniques d'interrogatoire un peu moins… indolores que celles que vous pratiquez dans vos locaux, des techniques qui laissent un peu plus de traces que vos rares coups d'annuaire sur le crâne d'un prévenu… Sherlock n'a pas la même maîtrise de soi que j'ai moi-même. Et même si je compte bien leur faire regretter ce qu'ils ont fait comme jamais ils n'ont regretté quoi que ce soit jusque-là, je ne permettrais pas à mes hommes de faire subir à ces deux enfoirés ce que Sherlock serait capable de leur infliger.
Greg secoua la tête.
– Il n'est pas si… inhumain que ça, ton frère.
Le sourire se fit plus carnassier, et l'inspecteur reconnu le loup en Mycroft.
– Il n'a pas inventé le qualificatif de « sociopathe de haut niveau », tu sais. Non, je sais ce que tu vas dire. Je sais qu'il n'est pas sociopathe, même s'il en est stupidement convaincu. Mais si un imbécile de psychiatre lui a collé cette étiquette quand nous étions encore enfant, c'était parce que certains traits de Sherlock peuvent faire penser à la sociopathie. Et aussi parce que le thérapeute n'a pas supporté qu'un enfant de dix ans en déduise plus de lui que lui-même n'en avait compris de l'enfant, au passage, précisa Mycroft en haussant les épaules. Il est impératif que mon frère ne se retrouve face à ces hommes à aucun moment. Même un mois après l'attaque. D'autant qu'il leur en veut également férocement d'avoir aussi blessé John.
– Attends... Il leur en veut pour John ? C'est une blague ? Après ce qu'il a fait ?
Les dernières fois que Greg avait rencontré Sherlock au cours du mois passé, il avait savamment évité de parler de l'agression en voyant le regard noir du détective qui signifiait clairement que ce ne serait pas sujet à discussion. Il s'était contenté de lui demander des nouvelles de la santé de sa mère — qui était rapidement rentrée chez elle, heureusement. Il n'avait donc aucune idée de sa position vis-à-vis de John, mais il avait l'impression que Sherlock était plutôt du genre dur à faire changer d'avis.
– Je ne vois pas en quoi cela te surprend. Tu m'as toi-même dit que tu étais étonné de leur proximité quand tu avais discuté le cas Clara Forkstank et Philip Trush avec eux.
– Tu parles de ce jour qui a signé le début de leur guerre froide ? grinça Greg. Et après lequel leur premier réel contact a été Sherlock menaçant John d'un couteau alors que celui-ci venait de sauver la vie de votre mère ?
L'inspecteur était toujours bouillonnant d'une colère contenue, ressentiment envers les loups, Sherlock, Mycroft et, surtout, lui-même. Il secoua la tête encore une fois.
– Et… une idée sur la raison pour laquelle ils sont si peu… prolixes, vos deux prisonniers ? Malgré vos méthodes ?
Le stratège afficha un sourire qui exprimait clairement « Ah, enfin une question qui vaut le coup d'être posée. » Les deux frères se ressemblaient tellement, parfois... Greg eut presque envie de rire en songeant à la réaction de Sherlock s'il prononçait un jour cette phrase à voix haute. Il faudrait qu'il essaie une fois, juste pour voir. Quand la situation serait un peu moins dramatique.
– Eh bien… Ils sont terrifiés. Ils ont plus peur de ce qui les attendrait dehors s'ils craquaient, que de ce qu'ils vivent dans nos locaux. Ce n'est pas par loyauté – du moins je ne le pense pas. Véritablement de la terreur pure. Celui qui a… cédé et fourni l'information selon laquelle le tireur fait partie de la même organisation qu'eux ne dort plus, depuis. D'angoisse, indubitablement.
Greg hocha la tête.
– Ça… ça donne l'idée d'une organisation plutôt puissante, non ? Ou au moins d'un homme puissant derrière tout ça.
– … Oui.
Mycroft hésitait visiblement à poursuivre, puis sembla décider qu'il pouvait lui faire confiance.
– En fait, je pense que ça n'a plus rien à voir avec John. Quelle que soit la personne derrière cette attaque, elle ne visait pas véritablement John. Je me demande même dans quelle mesure les deux derniers meurtres étaient réellement dirigés contre lui.
– Attends. T'es en train de me dire quoi, là ? Pourquoi la belle-soeur et ce patient de John auraient été tués, dans ce cas ?
De nouveau, Mycroft hésita.
– Ce ne sont que des supputations, à vrai dire. Nous verrons bien.
Greg n'aima pas entendre cette phrase. Elle sonnait comme une expectative, comme l'idée de laisser l'adversaire continuer à avancer ses pions sur l'échiquier en se contentant d'attendre la nouvelle agression.
– Ce que tu viens d'entendre ne te plaît pas, analysa Mycroft.
Greg secoua la tête en dénégation.
– Je suis un homme de terrain, Mycroft. Je sais que tu n'aimes pas cette partie de ton boulot, mais c'est celle qui me plaît dans le mien. Je me sentais déjà frustré de ne pouvoir rien faire avant, mais là, depuis l'attaque de John, c'est encore pire. Et puis je suis certain que cet abruti va encore ignorer mes appels, pour me « protéger », maintenant qu'il est sorti de l'hôpital... Tss.
Il avait pu rendre visite quelques fois à un John prostré dans son lit, l'épaule reconstruite mais toujours en cours de guérison. Le médecin avait donné le change a minima, visiblement totalement déprimé, toujours affaibli par une blessure qui n'avait pas été loin d'être fatale.
– Je sais, dit doucement Mycroft.
Greg saisit la main que Mycroft lui tendait et se laissa hisser hors de son siège sur ses pieds. Il jeta un coup d'œil réflexe vers la fenêtre qui donnait sur l'open-space de son étage du yard avant de se laisser attirer contre le torse de son amant. Il était rare que ce dernier soit démonstratif dans un lieu où ils pouvaient être surpris, même si l'heure tardive leur garantissait d'être seuls dans les locaux, selon toute vraisemblance. Les loups n'avaient jamais été tendres quand ils apprenaient que l'un des leurs avait eu le mauvais goût de s'être pris d'affection pour un humain. Et ces temps-ci, les humains étaient plutôt réticents à l'idée d'une histoire entre un homme et un loup. Sans même amener sur la table le sujet de l'homosexualité. Alors Greg accepta avec gratitude l'étreinte de son compagnon.
– Je crois que Sherlock n'a pas rendu visite une seule fois à John, à l'hôpital. Sauf s'il arrive à lui expliquer ce qui lui est passé par la tête quand il a l'attaqué, je vois mal comment ils pourraient supporter de vivre ensemble à nouveau, grogna-t-il doucement dans la chemise de Mycroft.
Ce dernier soupira en lui caressant la nuque du bout des doigts.
– Vraiment ? Tu espères que Sherlock va expliquer quoi que ce soit ? Et qu'il va parler de ce qu'il a pu ressentir ?
– Ça paraît compromis, hein ?
Greg sentait ses épaules se détendre. Il se rappela pourquoi il aimait cet homme drogué au pouvoir et ses ondes étrangement apaisantes. Pas qu'il se soit demandé très souvent pourquoi il avait choisi Mycroft comme compagnon, soit dit en passant. Ce n'était pas le genre de question qu'il se posait, même si vivre avec un Holmes n'était pas la décision la plus reposante qu'il avait prise dans sa vie. John pourrait témoigner en sa faveur. « Vivre avec » n'avait définitivement pas la même définition pour le médecin au chômage et l'inspecteur, certes.
– Je pense que je vais devoir organiser une petite « rencontre », pour m'assurer que John ne déménage pas, dit le loup après quelques secondes d'un silence contemplatif.
– Génial. Tu vas le traumatiser.
Greg entendit le sourire de requin — de loup — dans la voix de Mycroft :
– C'est ce que je fais de mieux.
Il rit, s'écarta légèrement, scella un instant ses lèvres à celles de son compagnon.
– Allez. Je sais que tu as pris du retard pour venir me voir. Retourne gouverner le monde, maintenant.
– Comment le pourrais-je ? Je n'occupe qu'un poste mineur de fonctionnaire d'Etat, s'étonna faussement Mycroft avec une mauvaise foi manifeste.
– Partez d'ici, Monsieur le loup. Avant qu'un de vos congénères ne s'attaque à un de nos bien aimés crétins colocataires.
Greg déposa un dernier baiser sur ses lèvres, puis s'écarta pour l'inciter à partir.
Mycroft lui adressa un sourire en coin et le flic assista, toujours fasciné par ce spectacle, à la métamorphose de son petit-ami en l'homme de pouvoir qu'il était en public. Adieu la tendresse et l'aura apaisante. Le stratège insaisissable était de retour. Comment Greg avait-il osé l'approcher dans l'idée de le découvrir autrement que comme le membre du gouvernement de très loin son supérieur hiérarchique, déjà ?
– Myc', appela l'inspecteur.
L'interpellé se retourna, la poignée de porte en main, avec un regard interrogateur.
– Merci d'être passé. Ça m'a fait du bien.
Le sourire que lui adressa son compagnon lui apporta un réconfort certain.
– Avec plaisir, Gregory. »
.
À suivre
Merci d'avoir lu !
Pour la petite histoire, c'est en écrivant ce chapitre dans la première version de cette histoire que le Mystrade est né. C'est en arrivant à cet instant que j'ai repris du début pour intégrer le couple de Mycroft et Greg. Parce que Greg a eu l'idée stupide de se demander comment il a osé approcher le loup alors que leur relation n'existait presque pas, et que mon cerveau a eu envie de lui répondre. Voilà ;)
Bonne semaine à tous ! Des bisous !
Nauss
