Coucou ! :D

Bon, je crois que je me suis encore noyée sous les reviews. Comme toujours il y aura une réponse, mais la Vie prend beaucoup de temps en ce moment...

MERCI en tout cas pour tous vos retours ! Eurus, Lwyz, Lectrice, mariloo, Ariane, Luckias, cousingaelle, y, Zo, William, Ysmira, admamu, Reapersis et Mimi !

Et MERCI à Nalou pour sa bêta lecture ! *coeurs avec les doigts*

Bonne lecture, les copaines :)


Chapitre 11

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Le retour chez lui en véhicule médical se fit dans le plus grand des silences. La conductrice avait bien tenté d'engager le dialogue sur des banalités, mais John n'avait que vaguement grogné en guise de réponse, alors la femme s'était rapidement tu.

Le médecin gardait plutôt le regard vers la fenêtre, sur ces bâtiments et ces rues qu'il connaissait. L'extérieur. Ça faisait un mois qu'il n'était pas sorti de l'enceinte de l'hôpital. Le jardin y était bien mignon, mais pas très grand. Et lui n'avait longtemps pas été en état d'y faire le moindre petit tour, de toute façon.

John s'était rendu compte de plusieurs choses, à l'hôpital. La plus importante étant qu'il était cerné par la solitude. Les infirmiers et infirmières étaient des visages qu'il avait fini par connaître, mais recevoir presque uniquement leur visite dans le but d'ingérer médicaments et repas peu goûteux n'était pas exactement l'idée qu'il se faisait d'une vie sociale. En apprenant sa profession, de plus, ils s'étaient montrés assez méfiant. John admettait qu'il avait sans doute plus d'une fois remis en question les quantités de morphine qu'on lui administrait — à partir du moment où il avait été capable d'aligner deux pensées pas trop embrumées pour cause d'opiacés, évidemment. Il avait tenté de garder ses plaintes pour les médecins qui le prenaient en charge, mais la morphine n'était pas la substance qui permet la plus grande lucidité et inhibition des pensées, délirantes ou non. Il avait soigné assez longtemps pour savoir qu'il n'existe pas pire patient qu'un médecin.

Quand le personnel avait dû se mettre à faire ses lessives parce que personne dans sa vie ne s'était posé la question de lui apporter des affaires depuis l'appartement, John avait réalisé que les soignants étaient habitués à des patients plus entourés. Greg avait fini par lui amener son ordinateur et quelques vêtements — sa canne, aussi, puisque son genou faisait de nouveau des siennes — l'air choqué de ne pas y avoir pensé plus tôt et par lui-même, après que John le lui avait demandé par téléphone d'une voix mortifiée.

Le flic était venu le voir deux ou trois fois pendant ce mois de convalescence. Mais qu'avaient-ils à se dire, en vérité, quand ce n'était pas une pinte ou le visionnage d'un match qui les rassemblait ? À part que sa chambre était sous surveillance constante pour s'assurer qu'aucun loup en mal de justice n'essaie de l'attaquer à nouveau, le policier était vite arrivé à cours de sujet. John n'avait pas spécialement tenu à le relancer. Exprimer sa reconnaissance à Greg était au-dessus de ses forces, quand bien même ses rares visites avaient aidé à supporter quelques unes de ses après-midis interminables. Il se sentait épuisé, à vrai dire, et par tout. Plus vide que quand Sherlock avait cessé de lui adresser un mot. Plus que quand il avait appris le meurtre de Clara et de Trush. Plus que quand un nouveau déployé au front l'avait blessé accidentellement pendant une manœuvre d'entraînement, il y a près d'un an.

C'était inutilement compliqué de garder des connaissances proches, avait décidé John. Trop fatiguant. Il n'y avait de toute façon pas beaucoup d'individus dans cette ville qu'il aurait vus avec plaisir. Il avait prié pour que Harry ne débarque pas un de ces jours — et, visiblement, il avait été entendu par le Dieu de l'alcoolisme. Pas qu'il l'ait tenue au courant de son état, ceci dit. Pas qu'il ait espéré la voir ici même s'il le lui avait dit, après tant de temps sans nouvelles… Peut-être qu'une visite d'Estelle aurait pu le faire sourire, ceci dit. Et Sherlock… Il n'était pas certain de ce qu'il ressentait en cet instant, en ce qui concernait le loup.

Un long soupir s'échappa d'entre ses lèvres alors qu'il fixait sans les voir les passants pressés qui avançaient sur le trottoir sous un soleil encore chaud pour cette mi-septembre, à côté de la voiture prise dans les embouteillages londoniens.

Il n'avait eu aucun contact avec Sherlock ces dernières semaines. Évidemment. Le loup n'était pas passé le voir, il ne l'avait pas appelé, ne lui avait pas envoyé de SMS. Ni nouvelles, ni bonjour, ni excuses, ni… rien. John était toujours secoué par l'attaque. Une partie de lui comprenait que Sherlock ait été submergé par son instinct, quand il avait appris que sa mère avait été attaquée. Qu'il en soit arrivé à l'attaquer, cependant… John grimaça, un goût amer dans la bouche.

Au moins, Estelle était rapidement rentrée chez eux après son hospitalisation. Greg le lui avait dit, quand John avait de nouveau été en état de s'inquiéter pour ce genre de choses. Mais il ne savait pas à quoi s'attendre, concernant sa relation avec Sherlock. Il s'était même demandé s'il rentrerait à l'appartement. Une partie de lui voulait fuir, trouver un autre endroit où vivre et ne plus revoir le loup. Quitte à laisser ses affaires sur place — ou à demander à Greg de les lui apporter, plus vraisemblablement. Il n'avait nulle part où aller, cependant.

L'ambulance ralentit, dans sa rue cette fois, et pas à cause d'un feu. Ils étaient arrivés. John serra les dents et se bagarra avec la portière et sa canne pour sortir. Le gilet orthopédique qui lui bloquait l'épaule et le bras droits ne l'aidait clairement pas. La conductrice l'avait devancé et ouvrait le coffre dans lequel un sac de sport contenait ses quelques affaires.

« Je peux le monter, si vous voulez, » lui proposa-t-elle avec un sourire compatissant qui hérissa John au plus profond de sa virilité.

Il était prêt à répondre qu'il allait se débrouiller sans savoir exactement pourquoi ni comment, stupidement froissé à l'idée de devoir s'en remettre à une femme svelte pour porter un sac volumineux. Avant que son ego de mâle ait le temps de le ridiculiser, cependant, un bras qui n'était ni à lui ni à elle passa dans son champ de vision et s'empara du sac. John cligna des yeux quand Sherlock lança la charge par-dessus son épaule et s'engouffra dans le couloir qui menait à l'escalier en haut duquel attendait l'appartement. Le médecin fronça les sourcils, secoua la tête, puis la hocha vers la conductrice surprise pour la saluer. Il s'engagea à la suite de Sherlock, se sentant mi-perdu, mi-reconnaissant.

Un homme comme lui n'aurait pas dû être essoufflé après avoir gravi la vingtaine de marches qui menaient au première étage. Il prit quelques secondes pour s'appuyer au chambranle de la porte quand il arriva au second, puis ferma dans son dos. Sherlock était dans la cuisine, penché, pour changer, sur son matériel du Petit Chimiste. Il manipulait des portions généreuses d'être humain de ses mains gantées. Le sac avait été posé sur le canapé.

Voir ce grand corps pâle penché sur ses expériences à la limite de la légalité à travers la trouée un peu plus large qu'une porte qui donnait du salon sur la cuisine avait manqué à John. Il en prit conscience quand ce qu'il ressentait comme un poing serré au fond de son estomac se détendit sensiblement en lui juste à cette vision, alors qu'il n'avait même pas eu conscience de son existence jusque-là.

« Merci, » lança-t-il à tout hasard, comme on pose un pied prudent sur un lac gelé pour savoir ce qu'il va se passer.

Son colocataire ne tourna même pas la tête dans sa direction.

Bien. Il lui servait donc de l'indifférence. John se renfrogna en se demandant quand il avait pu croire que cet homme pouvait attraper un rameau d'olivier, y compris dans les situations où il paraissait le plus logique de le faire. Il laissa bien au chimiste quelques minutes pour lui manifester autre chose que de l'indifférence, s'imbibant de l'ambiance familière et bordélique qu'il avait appris à aimer sans s'en rendre compte et qui lui avait elle aussi atrocement manqué pendant ces semaines dans une chambre blanche et ennuyeuse. Et puisque Sherlock l'ignorait toujours, il alla s'enfermer dans sa chambre, sa main droite bataillant entre sa canne et l'anse de son sac, le ressentiment revenu en force et les pensées ruminant avec virulence tout ce qu'il reprochait durement au loup.

John se sentit amer et stupide. Vouloir de l'attention de son colocataire alors que ce dernier n'était même pas venu le voir à l'hôpital, pas foutu de se sentir concerné par la courtoisie de perdre son temps en rendant visite à un blessé… Il lui gardait cette rancœur tenace, sans même effleurer le sujet du Je t'ai sauvé la vie, crétin. Tu pourrais au moins reconnaître mon existence quelque part à l'orée de ton champ de vision, quand tu ne portes pas mon sac.

John s'était couché sur son lit, le visage tourné vers le plafond. La douleur à laquelle il s'était accoutumé depuis un mois sourdait doucement sous le gilet orthopédique. Encore un mois au minimum à le porter, puis des séances de rééducation à n'en plus finir... Aucun pronostic n'avait été prononcé pour sa claudication qui avait refait son apparition et lui imposait de nouveau sa canne. Réaction psychologique, apparemment liée au stress selon les médecins qui l'avaient opéré puis suivi. Il était bien placé pour savoir exactement à quel point l'évolution d'une réaction physique liée à un choc traumatique était imprévisible.

Ses yeux accrochaient une fine craquelure qu'il connaissait bien dans la peinture blanche du plafond. Dans une mise en abyme terrifiante, il se revit allongé sur le même lit quelques semaines plus tôt, empli de la même amertume. Sa situation n'avait pas évolué d'un pouce. À une épaule démantelée près. La spirale qui l'avalait depuis neuf mois était une lente descente sans fin. Les loups l'avaient vaincu. Ils étaient parvenu à le réduire à l'état de loque survivant à un jour puis un autre sans rien attendre de la vie. Que pouvait-il attendre ? Il n'avait plus rien. Plus de travail, plus de famille. Il ne comptait pas répondre à l'invitation à boire un coup que Greg lui avait sous-entendue la dernière fois qu'il lui avait rendu visite à l'hôpital. Il n'avait personne d'autre dans sa vie. Plus personne. Sans compter que la seule idée de sortir de l'appartement alors qu'il pouvait se faire attaquer à nouveau le paralysait. L'idée de rester enfermé ici avec Sherlock dans les pièces voisines ne l'enchantait pas beaucoup plus.

John grinça des dents et songea qu'il lui faudrait consulter les sites des agences immobilières du coin. En espérant qu'il pourra y accéder, puisqu'il n'avait jamais réussi à se connecter à leur site depuis l'hôpital.

Cela attendrait le lendemain, cependant, parce qu'il ne se sentait l'énergie de rien et qu'il avait rarement eu aussi peu envie de penser que maintenant. Alors il fouilla dans son sac et y trouva les somnifères qu'il prenait tous les soirs pour s'endormir, depuis que ses cauchemars s'étaient peuplés d'un loup beaucoup plus foncé que les autres et avec des yeux trop bleus.


Sherlock vit Estelle le regarder de ses impassibles yeux bleus. Elle l'avait rejoint quelques minutes plus tôt, sans doute parce qu'elle avait entendu John arriver. Mais ce dernier s'était enfermé dans sa chambre avant qu'elle puisse le croiser. Sherlock connaissait ce regard impassible : c'était ce qu'il y avait de plus proche de l'expression de la colère, chez sa mère. Il tenta d'y rester insensible. Mais il se rendit compte qu'il laissait tomber pour la troisième fois une goutte de soude sur l'ongle d'un pouce de gaucher alors qu'il aurait dû passer à la suite de l'expérimentation depuis au moins dix bonnes minutes et il se rendit à l'évidence qu'il ne parvenait même pas à se mentir à lui-même. Il plissa les yeux avec mauvaise humeur, retira ses gants en latex, se redressa aussi droit qu'il le pouvait et finit par aller à la porte des pièces privées de John.

Il ne savait pas vraiment comment procéder, alors il choisit de toquer. Puis de nouveau au bout d'une trentaine de secondes sans réponse. Il finit par essayer d'ouvrir la porte qui n'était pas fermée à clé. Son cerveau enregistra sans y penser les détails de la pièce. Chambre impersonnelle, mobilier et décoration minimale. Rideaux ouverts sur le soleil du milieu d'après-midi. Sac pas défait.

John couché en travers de son lit, tout habillé et inanimé.

Le détective sentit un bloc de glace remonter le long de sa colonne vertébrale. L'image de John qu'il avait perçue en début d'après-midi en allant l'accueillir à sa sortie du taxi, et qu'il n'avait pas voulu analyser dans l'immédiat ni s'imposer plus longtemps le percuta à retardement. Un John amaigri, au visage pâle, fatigué, hypotonique. Hypnotique. L'étincelle de défi qui animait ses yeux encore quelques semaines plus tôt, même dans la tourmente, n'était plus là. Les cheveux ternes, sans être sales, attestaient d'un état global dégradé, tant physiquement que psychologiquement. Ce que confirmaient la canne qui avait fait sa réapparition. Se superposèrent à cette image alarmante les connaissances que Sherlock avait de la vie actuelle de John : un champ de bataille insoutenable, une vie sociale réduite pour ne pas dire inexistante, un taux d'activité proche du néant et une blessure par balle en cours de soin à cause d'une menace permanente sur sa vie alors même qu'elle n'avait plus de sens pour tous les spécialistes de la question.

Et le médecin militaire, souffrant de cauchemars confinant au trouble d'anxiété post-traumatique depuis sa toute première rencontre avec un loup, n'avait pas répondu à Sherlock alors que celui-ci avait toqué avec insistance.

Les yeux de Sherlock sautèrent en deux secondes sur toutes les données qu'ils purent rassembler avant que le reste de son corps ne parvienne à esquisser le moindre mouvement.

Plaquette de somnifères au pied du lit. Pas de bouteille ni de verre d'eau dans les coins. Il est peut-être allé prendre une gorgée d'eau au robinet de sa salle-de-bain pour les avaler ? Non, il aurait emmené la plaquette là-bas. Il a dû les gober comme ça. Est-ce qu'il a ingéré autre chose ? Quand a-t-il mangé pour la dernière fois ?

Le loup se précipita vers le médecin, le secoua. Celui-ci gémit, tourna très légèrement la tête, son visage grimaçant, sans ouvrir ses yeux. Épaule. Gilet. Douleur. Sherlock tâtonna au sol jusqu'à saisir la plaquette. Puis fut rassuré de voir que seulement trois pilules y avaient été prélevés.

Étiquette de garantie d'inviolabilité de la boîte arrachée et par terre : boîte ouverte aujourd'hui. Trois somnifères. Largement plus que ce que recommanderait un médecin à son patient. Mais loin, très très loin d'une dose engageant un quelconque pronostic vital. Désir manifeste de s'extraire de la réalité du présent mais pas d'intention suicidaires

Sherlock, plus soulagé qu'il n'aurait pu l'imaginer, se redressa. Le médecin était toujours endormi. Le contraire aurait été surprenant, à vrai dire. Un sillon creusait la peau entre ses sourcils en une ligne profonde que même le sommeil n'effaçait pas. Le détective hésita, puis soupira et essaya de déplacer son colocataire en tentant de lui provoquer le moins de douleur possible, pour l'arranger dans une position plus acceptable sur le lit. John fut conciliant dans son sommeil, surtout quand il sentit qu'on le recouvrait d'une couverture, s'ajustant aux mouvements de Sherlock. Le loup lui enleva ses chaussures avant de tourner un regard plissé et accusateur vers le sac qui contenait les affaires de John. Il était toujours plein. John ne se serait pas abandonné au sommeil en plein milieu d'après-midi sans l'avoir vidé, en temps normal. Sherlock en était certain. Le médecin était d'une maniaquerie assez déconcertante concernant l'ordre. Peut-être son passé militaire. Ceci dit, John n'aurait pas non plus choisi d'ingérer des somnifères pour s'endormir en plein milieu d'après-midi, en temps normal. Il ne serait pas si maigre et ne paraîtrait pas si abîmé par la vie.

Une boule pesait sur son diaphragme et gênait sa respiration, alors Sherlock s'aperçut que le sentiment que l'état de John lui inspirait était de l'inquiétude. Une inquiétude présente en lui depuis des semaines.

Il se sentit plus inadapté que jamais quand il prit conscience qu'il ne savait absolument pas quoi faire pour que John aille mieux, pour que la boule d'inquiétude s'estompe. Son anormalité ne lui avait plus sauté douloureusement au visage depuis des années, depuis qu'il avait décidé que c'étaient les autres qui étaient inadaptés, pas lui. Il s'était habitué à être moqué à l'époque où il avait tenté de faire des efforts, et à ce qu'on le fuie depuis qu'il avait décidé que les loups et les humains n'en valaient pas la peine. Mais c'était de John qu'il s'agissait. Et il était incapable de savoir quoi faire. Respirer lui parut plus compliqué quand il fit le constat qu'il était finalement bien l'inadapté que Donovan, Anderson et sans doute même Lestrade voyaient en lui. Il se sentit particulièrement stupide et seul, en regardant, prostrée sur le lit, l'ombre de cet homme qu'avait été John Watson quand il s'était installé chez eux, à cette époque où Sherlock l'épiait encore à son insu.

Il sentit l'amertume tordre son visage. Il eut envie de dire à John qu'il essaierait d'arranger les choses, qu'il lui apporterait son aide, toujours. Il eut presque envie de lui passer les doigts dans les cheveux, comme si John était un enfant, lui qui haïssait rien que l'idée d'être en contact avec autrui. Il avait amorcé le geste de tendre la main vers la blondeur terne sur l'oreiller quand il se rappela qu'il avait attaqué John, un mois plus tôt. Que John avait pris une balle pour lui éviter d'être blessé. Que le médecin avait rassemblé ses ultimes forces pour lui sauver une deuxième fois la vie dans la même minute en tirant sur leur agresseur armé. Puis que lui, Sherlock, ne lui avait pas donné signe de vie pendant tout son mois d'hospitalisation. Mais se confronter à certaines vérités était trop difficile, comme celle de John blessé au fond d'un lit d'hôpital par sa faute, à cause de sa stupide impulsivité pour tout ce qui concernait le seul être humain qui existait pour lui sur Terre. Il ne regrettait pas d'avoir réagi d'une façon excessive : rien n'était excessif, quand c'était la sécurité de sa mère qui était en question. Il regrettait le fait qu'il était incapable de gérer ses sentiments sous la forme d'un loup. Celui qui avait le plus du sang d'Estelle sur lui, quand il était arrivé dans la rue où les deux loups avaient attaqué, c'était John. Il avait attaqué John.

À cette pensée, il contracta sa main à quelques centimètres de la peau de John et retira vivement son bras dans un sursaut désagréable, comme s'il venait toucher une clôture électrifiée.

John n'avait pas besoin qu'il lui dise qu'il était là pour lui. John n'avait pas besoin de sa main dans ses cheveux. John n'avait pas besoin de lui. Au contraire. Sherlock n'avait rien pu lui apporter de positif jusque-là, en près de huit mois de vie commune. John en était même arrivé à penser qu'il pouvait être dans le camp des loups tueurs. John ne lui avait plus adressé véritablement la parole pendant un mois entier avant son hospitalisation.

Quelque chose dans sa poitrine se serra douloureusement. Ressentir était détestable. Les sentiments humains étaient détestables. Se transformer en loup en atténuerait la force. C'était comme si l'intégralité de ses viscères se tordaient et cherchaient à se faire les plus petits possibles à l'intérieur de son corps pour laisser la place à cette émotion trop forte qui l'envahissait tout entier. Alors il battit en retraite, s'enfuyant de la chambre pour s'enfermer dans la sienne.


Estelle avait observé son fils. Son visage s'était éclairé quand elle l'avait vu couvrir le médecin de sa couverture. Puis ses traits s'étaient contractés tristement en le voyant suspendre soudainement son geste vis-à-vis de John. Son visage s'était fermé quand Sherlock s'était enfui de la chambre pour se terrer dans leurs parties communes avec un regard fermé. Estelle savait ce que Sherlock ressentait. Elle avait vu grandir son fils si différent des autres. Différent des loups, différent des humains. Ni l'un, ni l'autre, et bien plus encore.

Elle se leva, tira doucement la porte de la chambre du médecin que son fils n'avait pas refermée dans sa hâte de la quitter.

Puis elle saisit ses mots croisés, s'assit sur sa chaise et écrivit tristement des caractères encore moins semblables à des lettres que d'habitude, encore plus en dehors des cases.


John sortit de l'agence immobilière avec, sous le bras, un dossier... intéressant. Enfin, en terme de rapport qualité/prix. L'adjectif ''intéressant'' était donc tout relatif. Un studio un peu excentré. Pas immense. Mais qui avait besoin d'un palace quand il vivait seul sans aucune activité ni hobby ? Il devait encore visiter l'endroit.

Il aurait dû se sentir soulagé de savoir qu'il allait quitter l'appartement. Il ne supportait plus la tension permanente qui y régnait. Le matériel scientifique de Sherlock avait disparu de la cuisine quand John s'était traîné hors de sa chambre une fois que les somnifères n'avaient globalement plus fait effet, le lendemain de son retour. Et le détective, depuis les deux semaines qui s'étaient écoulées, était resté autant que possible hors de l'appartement. Il ne croisait pas le regard de John les rares fois où il leur était arrivé d'être dans la même pièce. John était excédé par son attitude. Il ne comprenait pas. Il se sentait... oui. Blessé. Ce n'était pas que Sherlock lui doive quoi que ce soit. Le loup s'était finalement montré très clair vis-à-vis de lui dès le départ. Dès leur première rencontre, à vrai dire. C'était la faute de John et de sa capacité à sociabiliser et à voir des relations là où il n'en existait pas, s'il avait fini par croire que Sherlock l'estimait un minimum.

Et Estelle n'était plus que l'ombre de l'ombre d'elle-même. Elle était physiquement guérie, mais ne souriait presque plus. Elle dormait beaucoup, se levait rarement pour faire ses mots croisées, toute courbée en permanence, et ne mangeait presque rien de ce que John se démenait à préparer de sa seule main gauche. Elle était faible, paraissait encore plus vieille qu'avant. Et si la plaie de la morsure ne laissait plus qu'une cicatrice, à présent, elle ne se servait pratiquement plus de son bras. Le petit oiseau perdait ses plumes. Pour finir, les promenades du dimanche étaient devenues inenvisageables. John était triste, mais quelque part soulagé qu'elle ne lui demande même pas de sortir. La voir dans cet état lui serrait le cœur. Il n'y arrivait plus. Il n'avait plus son petit oiseau pépiant pour le faire sourire. A sa place, il n'y avait plus qu'un semblant de vieille dame usée. Et il avait honte de ne pas pouvoir soutenir son regard éteint, de ne pas réussir à lui redonner le moral, choisissant la fuite à la place.

Mais ça ne servait à rien de se complaire dans cette situation, avait-il enfin décidé. Il n'y avait rien à dire de plus. Il tenait un dossier pour un nouvel appartement entre ses doigts, peut-être un nouveau départ. Il avait été obligé de se déplacer jusqu'à une agence immobilière pour ça, son ordinateur portable continuant obstinément à lui afficher un message d'erreur dès qu'il tentait de se connecter à un site internet lié au domaine de l'immobilier, mais au moins la décision était-elle prise, maintenant. Il soupira sans savoir au nom de quel sentiment exactement.

John était sur le point de héler un taxi lorsqu'il les vit. Un frisson glacé remonta le long de sa colonne. Vivre avec Sherlock lui avait permis de développer une capacité aiguë à percevoir cette aura de puissance, presque animale, là où les autres humains ne ressentaient rien de particulier.

Une louve, le nez dans son smartphone, encadrée par deux individus de son espèces, impressionnants dans des costumes de prix et avec les cheveux impeccablement coiffés, qui s'approchaient tranquillement de lui en ancrant leurs yeux dans les siens. Il stoppa net, fit un pas en arrière avant de jeter un coup d'œil vers la route pour voir s'il pouvait traverser et fuir par cette voie. Mais une voiture noire s'était silencieusement garée à sa hauteur, lui coupant toute retraite de ce côté-là.

Quelle coïncidence, songea John avec un goût amer dans la bouche. Son gilet orthopédique maintenait parfaitement immobile son bras droit toujours sensible et courir avec sa canne serait un enfer de douleur en soi, alors devoir bousculer de potentiels agresseurs au passage avec son épaule blessée... Il n'était pas sûr de ne pas s'évanouir sous la douleur que cela lui occasionnerait. Il ne put que regarder l'élégante jeune femme approcher avant qu'elle lui adresse un sourire distant, son regard sautant un instant sur son visage avant de revenir sur son smartphone. Elle fit un geste dans la direction de la voiture pour l'inviter à y monter. John lança un regard aux hommes-loups qui l'accompagnaient. Leur visage donnait l'impression qu'on avait oublié de les équiper à la naissance de ce qui aurait pu leur permettre de paraître sympathiques, même s'ils l'avaient voulu très fort.

La main de John se posa d'elle-même sur le tissu de sa poche dans laquelle son arme formait une bosse.

« Je vous le déconseille fortement, annonça la femme sans lever les yeux de son portable. Je pense même que vous devriez le remettre à mes hommes. Et monter dans la voiture.

John était obligé de lever le menton pour croiser le regard d'un des loups qui tendait la main, l'autre écartant légèrement le pan de sa veste de costume pour dévoiler, de façon à ce que seul John puisse l'apercevoir, un holster attaché à des bretelles. L'humain maudit sa petite taille et sa malchance.

– Il n'est pas nécessaire que les événements tournent mal, Docteur Watson, si vous vous montrez raisonnable.

La voix de l'homme était grave. Vaguement menaçante. Les mots, en tout cas, étaient parfaitement clairs.

Visiblement, ce groupe-là avaient une façon d'opérer drastiquement différente de celle des loups tueurs qu'il avait eu l'occasion de croiser jusque-là. Pas le même standing. Pas le même objectif ? Quoi qu'il en soit, on ne lui laissait pas le choix.

John bloqua le nouveau frisson qui voulait remonter le long de sa colonne vertébrale et sortit son arme de sa main gauche avec des gestes lents, le tenant délibérément par le canon pour bien montrer qu'il ne comptait pas l'utiliser. La panique commençait à brouiller ses idées et il se sentit totalement nu quand le poids de l'arme s'évanouit du bout de ses doigts et qu'il la vit disparaître dans la veste de l'homme. Il s'incita au calme. Perdre les pédales ne pourrait certainement pas l'aider. Réfléchir.

– Nous avons été avertis que vous pourriez porter un couteau, également.

Avertis par qui, exactement ?

– Je... ne l'ai pas. Plus.

Il ne l'avait pas récupéré après avoir été emmené aux urgences. Son couteau était sans doute resté sur le trottoir après la dernière agression de loups en date.

John sentit le regard foncé de la jeune femme se poser sur la main qu'il avait inconsciemment portée à la fine cicatrice blanche sur son cou, là où Sherlock avait tenu la lame contre sa peau. Le détective l'avait légèrement entaillé quand John l'avait poussé sur le côté pour lui éviter la balle. Et la coupure avait laissé une marque blanche et lisse.

La femme tourna finalement le regard vers la porte de la voiture puis revint John, lui intimant silencieusement de monter. Il soupira. Ne voyant aucune alternative, de la même façon qu'il n'en voyait plus depuis un an en ce qui concernait chaque aspect de sa vie, il ouvrit la portière et se faufila dans la voiture, bataillant avec son gilet et sa canne. Seule la femme monta après lui, et la voiture se mit doucement en mouvement.

Il était en train de se faire enlever. Et personne, absolument personne ne pouvait rien faire pour lui. Il hésita en voyant que la femme ne le regardait pas, absorbée par son smartphone, puis sortit son propre portable. Pas de réaction du côté de la louve. Il écrivit le plus rapidement possible un SMS contenant sa position actuelle et des informations qu'il jugeait essentielles comme « Je suis vraisemblablement en train de me faire enlever par des loups, berline noire, aucune idée de la direction ni de l'identité de la louve à côté de moi. » Il hésita une bonne dizaine de secondes avant d'envoyer le message à Sherlock.

Instant de vérité, songea-t-il. C'était finalement un bon moyen de voir à quel point Sherlock Holmes était désintéressé par le court de son existence.

Stupide. Même s'il faisait en sorte de me retrouver, ce serait uniquement pour éviter une guerre civile loups/humains, et pas pour moi.

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À suivre


Merci d'avoir lu !

Je vous embrasse, lecteurs de mon coeur :)

Nauss