Hello tous !

Merci à Almayen, William, Deuda, mariloo, cousingaelle, isop, Reapersis, Ariane, admamu, Lwyz, Sasa, Mimi, Luckias, Whitewolf, Ysmira
et Adalas pour vos reviews ! Toujours autant de retard dans les réponses, un jour viendra, comme toujours ;)

Et MERCI à Nalou pour sa bêta !

Bonne lecture à vous :)


Chapitre 12

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« Ah, Docteur Watson. Je vous en prie, asseyez-vous.

L'homme qui avait parlé était grand, comptait certainement quelques années de plus que John et se tenait particulièrement droit. Cela accentuait l'aristocratie qui se dégageait de lui, alors que ses deux mains accrochaient le pommeau en bambou d'un parapluie noir – accessoire totalement inutile dans cette pièce et par la belle météo de cette journée, ne put s'empêcher de remarquer John. Une aura de puissance émanait de lui, plus prégnante que celle, naturelle, des loups. Il en était un, à n'en pas douter une seconde, mais son charisme allait au-delà de ça. Cet homme était dangereusement puissant, tout en lui l'indiquait, de son air tranquillement condescendant à son costume parfaitement ajusté et visiblement hors de prix, en passant par l'apparat et la position de son bureau, au cœur d'un bâtiment particulièrement cossu.

John avait dû traverser un portail doré, des portes en bois massif trouées dans des murs recouverts de marbre blanc et de longs couloirs, pour arriver ici, suivant la louve dans un silence surréaliste malgré les quelques personnes qu'ils avaient croisées. Même le bruit de ses pas était inaudible sur l'épaisse moquette rouge qui sertissait le sol. Sa ravisseuse l'avait finalement introduit dans ce bureau, alors inoccupé, et son interlocuteur actuel était arrivé après quelques minutes que John avait occupées en observant la décoration luxueuse de la pièce terriblement spacieuse et lumineuse. Il n'imaginait même pas le prix du loyer – ou du mètre carré – et le dossier de l'agence immobilière qu'il avait pris avec lui lui sembla bien léger, soudain, calé sous son bras gauche.

L'homme, le loup, lui indiqua d'une main impérieuse une chaise recouverte d'un velours vert molletonné à l'aspect soyeux, face à la table de travail massive. John s'abstint cependant de s'asseoir. Il n'avait pas franchement envie de devoir lever plus encore le regard pour soutenir le sien. L'autre ne s'en formalisa pas, affichant seulement un sourire condescendant, franchement irritant.

– Qui êtes-vous ? s'entendit-il demander.

– Ah ! Question pertinente. Qu'en pensez-vous ?

L'homme était resté debout, lui aussi, après avoir contourné son bureau. Il se tenait derrière le meuble face à John, les grandes fenêtres entourées de lourds rideaux de velours bordeaux dans son dos.

– Je ne suis pas certain que ce soit très utile de continuer sur cette voie, grogna John, sa voix sortant de sa bouche avec plus d'aplomb qu'il n'en ressentait vraiment. Vous avez l'air de connaître plus de choses à mon compte que l'inverse. Je n'ai aucune idée de qui vous êtes, alors que vous connaissez mon nom et que vous avez pu me faire kidnapper en pleine rue en sachant exactement où je me trouvais.

L'homme laissa résonner un bref rire qui frôlait la condescendance, tout en s'appuyant sur son parapluie.

– « Kidnapper. » Je vous en prie, Docteur Watson, vous n'êtes pas un enfant. Et je suis certain que vous avez eu le temps de formuler un certain nombre d'hypothèses, sur le chemin. Vous avez bien une vague idée de la raison pour laquelle nous sommes amenés à nous rencontrer aujourd'hui.

Concrètement, un voyage contre mon gré dans une voiture noire, peut-être ?

– Les loups, répondit-il à la place. Le meurtre de l'un des vôtres que j'ai commis il y a plusieurs mois.

Son interlocuteur leva un sourcil, laissant quelques secondes de silence planer avant de répondre.

– Vous voulez parler du sauvetage d'une fillette qui se faisait attaquer par un homme transformé en bête sauvage, j'imagine.

– Vous... êtes le premier des vôtres à le formuler ainsi, fit remarquer John en plissant les yeux vers lui. C'était une jeune louve de votre clan, j'imagine, en train de se faire trucider par une famille rivale ?

L'homme ne commenta pas la remarque, prenant son temps pour observer John et estimer dans quelle mesure sa question était impertinente. Le médecin sentit son irritation grandir. Celui qui pouvait manier les silences était celui qui menait la conversation. S'il y avait une chose utile qu'il avait apprise lorsqu'il avait pris du galon dans l'armée, c'était bien celle-là. Lui aussi pouvait jouer à cela.

Le loup revint finalement au sujet premier.

– Vous savez donc pourquoi vous êtes ici. Vous savez que je suis un loup – et bien que vous pourriez l'avoir facilement déduit, je pense néanmoins que c'est autre chose qu'un recoupement d'informations qui vous l'a indiqué, n'est-ce pas ?

John l'observa vraiment. Une lueur de curiosité dans le regard de l'homme lui signifia que la question n'était pas uniquement rhétorique. Derrière ce déploiement de puissance assumée, l'humain eut l'impression qu'il n'était finalement pas une menace à proprement parler. Dangereux, certainement. Pas pour lui, cependant.

– Je vous... sens, tenta-t-il d'expliquer parce qu'il n'était malgré tout pas de taille à lutter face aux silences de cet homme.

– Ah. C'est donc cela qu'il advient, quand un humain vit un certain temps en compagnie d'un loup. Intéressant.

– Comment vous savez avec qui je vis ? Et, désolé, mais je ne vois pas en quoi savoir que cette rencontre a à voir avec cette première agression m'indique la vraie raison de ma présence ici.

Le loup choisit d'ignorer la première question pour répondre plutôt à la seconde. Il désigna du menton le dossier de l'agence.

– J'ai besoin que vous continuiez à vivre avec Sherlock Holmes.

– Et on pourrait savoir pourquoi ? se hérissa John. En quoi l'identité de mon colocataire ou l'endroit où je décide de vivre vous regarde ?

L'homme arqua un sourcil peu impressionné, son menton levé avec suffisance donnant l'impression qu'il regardait John d'encore plus haut.

– Vous avez vu l'endroit dans lequel nous nous trouvons, Docteur Watson. Vous ne pouvez que voir l'officialité du lieu. De ma propre activité. Je travaille pour le gouvernement et je n'ai pas à vous expliquer pourquoi il m'a été demandé de vous faire rester auprès de Monsieur Holmes.

– Ouais, gouvernement ou pas, je pense que j'ai le droit de savoir pourquoi on m'imposerait une décision qui a un tel impact sur ma vie, rétorqua John avec mauvaise humeur. De toute façon, j'ai déjà pris la décision de partir, comme vous avez l'air de le savoir. Ça sera la meilleure chose que je puisse faire pour tout le monde, Sherlock Holmes compris, et peu importe ce que vous en pensez. Je ne l'intéresse pas, il ne m'intéresse pas, nous sommes parfaitement d'accord l'un et l'autre sur la question.

Un regard calculateur accueillit sa remarque.

– Est-il possible que vous soyez si stupide alors que votre ami Sherlock s'est visiblement entiché de vous ?

John ouvrit la bouche avec étonnement une fraction de seconde avant de parvenir à parler, sous le coup de l'insulte directe que le ton et le sourire condescendants du loup s'étaient contentés de suggérer jusque-là.

– Sherlock ne… Autant qu'on soit clair et qu'on gagne du temps : Sherlock et moi n'entretenons aucune relation d'aucune sorte. Ni amitié, ni entichement, ni quoi que ce soit. Vous faites erreur.

– C'est vous qui vous méprenez, Docteur Watson. Sherlock Holmes vous estime plus que vous n'acceptez de le voir.

– Je pense que vous êtes tout à fait au courant qu'il a essayé de me tuer il y a quelques semaines. Et que c'est plus ou moins grâce à lui que j'ai hérité de ça.

John désigna d'un geste de la main gauche le gilet, très agacé que quelqu'un se permette de lui dire comment se passait – ou ne se passait pas – sa relation avec Sherlock. L'homme laissa échappé un « Mh » froidement amusé qu'aucun sourire ne vint appuyer.

– Et pourtant, je vous l'affirme. Il ne se serait pas contenté d'essayer de vous tuer, si vous n'étiez qu'un autre poisson rouge parmi ceux qui gravitent autour de lui. Il ne vous aurait pas toléré plus de quelques jours dans son appartement après qu'il n'y a plus été obligé si vous ne l'intéressiez pas par ailleurs. Mais vous y êtes depuis le…

Il feuilleta dans un petit carnet qu'il venait de sortir de sa poche, puis reprit :

– … Depuis le cinq janvier et il n'a jamais exigé votre départ. Et au passage, l'intérêt est réciproque, Docteur Watson.

– Pardon, mais je ne pense toujours pas que cela vous concerne. Au-delà du fait qu'une fois encore, vous faites erreur, répondit John en tentant de ne pas se demander pour la millième fois qui était ce type et comment il pouvait connaître si bien sa vie.

– Je suis prêt à vous transférer mensuellement une somme significative pour que vous continuiez à vivre avec lui. En échange d'informations sur Sherlock.

John porta sa main gauche à son coude droit, croisant plus ou moins les bras autant que le lui permettait le gilet, ses yeux plissés exprimant toute l'irritation que lui inspirait cet inconnu qui tentait de le soudoyer à grand renfort de suppositions affligeantes. Ce fut à ce moment-là qu'il sentit son portable vibrer pour lui signaler l'arrivée d'un message. Sherlock qui lui répondait finalement ? Il jugea qu'il ne devait absolument pas plus de respect qu'il n'en témoignait déjà à cet homme insupportable et se permit de lire la réponse du détective.

Lestrade prévenu. Blessé ? Arrivé quelque part ? Où ? Avec qui ? - SH

– Non, s'entendit répondre John à l'homme, avant de détacher les yeux de l'écran. Et ce n'est pas négociable.

Un nouveau sourire en coin releva une commissure de l'homme, sans réchauffer le moins du monde son visage.

– Vous n'avez pas la moindre attache vis-à-vis de lui et pourtant vous lui témoignez une loyauté à toute épreuve. Comme c'est touchant. Quoi qu'il en soit, je vous conseille de lui répondre. Autrement, l'homme qui n'a aucun intérêt envers votre personne mais qui vous demande des nouvelles malgré tout risque de s'inquiéter. Et un Sherlock Holmes inquiet est insupportable. Plus que d'habitude.

Les yeux de John s'étrécirent encore. L'autre n'avait pas pu voir son message.

Un type snob et arrogant. Grand bâtiment officiel dans Westminster, silence total. Portail doré, portes en bois. Pas blessé.

John rangea son portable avec une sensation d'irréel.

– Continuerez-vous de vivre avec lui, John Watson ? attaqua de nouveau le type snob et arrogant.

– Vous avez du mal à comprendre que non ! Je ne vois pas en quoi me faire enlever par une voiture noire et m'interroger me ferait changer d'avis.

– Contrarier un loup dans votre situation… Vous êtes réellement stupide, alors.

John haussa les sourcils en même temps qu'il ne put contenir sa levée d'yeux au ciel. Il ne parvint pas plus à mater l'insolence et l'agacement dans sa voix :

– Vous faites partie du gouvernement. Permettez-moi de douter que vous représentiez une menace pour mon intégrité physique. Vous êtes sans aucun doute un de ceux qui ont préconisé aux hommes-loups avides de vengeance de ne pas m'attaquer pour le bien de la paix sociale et nationale suite à l'incident à l'origine de tout ce bordel, quoi que vous ayez ressenti sur le coup. Et visiblement, votre rage instinctive a eu le temps de s'éteindre depuis l'événement. Après avoir difficilement couvert mon attaque il y a un mois et demi pour éviter une révolte des humains contre les loups, je doute que ma disparition soit dans vos prérogatives.

– Soit, admit l'homme dans un sourire pincé. Je vois un peu mieux pourquoi Sherlock Holmes vous tolère.

John en avait assez d'entendre parler de Sherlock, d'entendre cet inconnu lui affirmer que le demi-loup, le type le plus froid du monde avec lui encore plus qu'avec les autres, l'estimait ou même le tolérait.

– Bien, cette conversation inutile est terminée, stipula John en se détournant pour avancer vers la porte.

– Comment va votre jambe, docteur Watson ? Ne vous fait-elle pas souffrir, après tant de temps en position debout ? Ne souhaitez-vous pas vous asseoir ?

– Ma jambe va très bien, grogna John en s'appuyant plus manifestement sur sa canne alors qu'il marchait vers la sortie.

– N'allait-elle pas mieux quand vous aviez toute l'attention de Sherlock Holmes sur vous, avant votre agression ?

John s'arrêta net. Plus d'une fois, il s'était demandé pourquoi son genou l'avait laissé tranquille, quelques mois plus tôt. Pile quand Sherlock était entré dans sa vie, effectivement. Il tourna un regard plissé vers son interlocuteur imposé, lequel s'empressa d'exprimer sa satisfaction à avoir touché suffisamment juste pour le faire réagir :

– Oh, quelle douce ironie que celle-ci, n'est-ce pas ? Psychosomatique, cette blessure ? Mh, émit l'homme avec une moue dubitative. Peut-être. Mais à cause du traumatisme de revenir à une vie moins palpitante qu'au front, plutôt qu'à cause de votre blessure lors de cette manœuvre militaire, alors. Non ?

– Ma vie est pleine de loups qui veulent ma mort et parfaitement palpitante, merci bien.

– Et l'un d'entre eux habite potentiellement avec vous. Dites-moi, John – je puis vous appeler John, n'est-ce pas ? – qu'est-ce que cela fait d'être attiré par l'incertitude de vivre aux côtés d'un ennemi ou d'un ami ? Vous appréciez cela d'une façon toute perverse, non ? Que ce soit parce qu'il est celui qui vous menace ou parce qu'il éveille cette impression d'aventure en vous par ses enquêtes exaltantes, même si vous n'êtes pas toujours invité à y participer, il comble votre besoin d'adrénaline que la guerre ne peut plus satisfaire depuis votre blessure. Et ainsi disparaît votre douleur psychosomatique. Il souffle le froid et le chaud, et vous êtes avide de savoir comment il se comportera avec vous tel jour et tel autre. Avide de sa bonne humeur aux moments les plus indécents, tout autant que de sa hargne lorsque vous auriez besoin de douceur, dans votre stratégie d'auto-flagellation ridicule depuis la mort de ce premier loup. Et vous raffolez de l'idée qu'il puisse peut-être même vous vouloir du mal à cause de ce premier événement, tout autant que vous frétillez dès qu'il exprime l'envie de vous aider. Prêt à tuer pour lui, à être tué pour lui… et pendant ce temps, le loup le plus intransigeant que ce monde ait porté vous autorise à vivre sous le même toit et à respirer le même air que lui. Et il n'aurait aucun intérêt pour vous comme vous n'en auriez aucun pour lui ? Laissez-moi rire, docteur. Vous êtes aussi tordus et peu fréquentables l'un que l'autre. Vous ne supporteriez pas d'aller vivre quelque part où il n'est pas et de reprendre une vie civile normale, ce que vous n'avez plus connu depuis votre adolescence – et quelle vie, à l'époque, si je puis me permettre.

Quand l'homme s'interrompit, l'air particulièrement fier de lui, John ne répondit rien. Il se contenta de le regarder, la bouche légèrement entrouverte, alors qu'il venait d'encaisser chaque phrase comme si elles avaient été autant de coups assénés avec une précision mortelle. C'était une colère sans nom qu'il ressentait contre ce type, en cet instant, et il aurait pu le frapper pour ça. Pour toutes ces choses qu'il n'avait certainement pas envie d'entendre et encore moins de reconnaître.

Heureusement pour son futur et celui de l'individu odieux en face de lui, une nouvelle vibration lui fit baisser les yeux sur son portable.

Dis-lui qu'il est un sombre crétin et demande-lui s'il n'a rien d'autre à faire que d'enlever des gens au hasard – SH

– Oui, vraiment, je comprends ce que Sherlock Holmes voit en vous, poursuivait tranquillement le type, ne se rendant apparemment pas compte que John aurait pu le cogner jusqu'au coma sans le moindre scrupule, une seconde plus tôt. Que vous a-t-il répondu ?

– Il vous salue poliment. Il apprécie que l'on se soit rencontrés grâce à ce petit enlèvement, répondit John en tentant de se calmer.

– J'imagine qu'il ne devrait plus tarder, alors, annonça l'homme avec une moue indéchiffrable.

Et en effet, la porte s'ouvrit avec fracas sur un Sherlock particulièrement remonté. John ne l'avait jamais vu comme ça : cette colère ne ressemblait pas à la rage froide et contenue qu'il arborait parfois. Elle ne ressemblait pas non plus à la transe dans laquelle il semblait être quand il l'avait attaqué. Elle était beaucoup plus explosive… à l'image de celle que John s'exhortait à ne pas exprimer.

– MYCROFT ! De quel droit tu te permets de faire ça ?

L'interpellé lui offrit un visage de marbre.

– J'ai tous les droits, Sherlock. C'est ce que procure le pouvoir. Et il fallait bien que je trouve un moyen d'en avoir sur toi.

– Je ne vois pas en quoi attaquer John Watson pourra te permettre d'avoir le moindre pouvoir sur moi, cracha le détective en croisant les bras.

– Et pourtant te voici, alors que je n'ai pas réussi à te faire venir ici depuis des mois.

Le nouvel arrivant ne répondit pas immédiatement, comme s'il avait besoin de réfléchir à sa réplique suivante. Ce qui était une première, de ce que John avait vu de Sherlock jusqu'à aujourd'hui. Il n'eut d'ailleurs pas l'air vraiment convaincu quand il expliqua finalement :

– Je ne pouvais pas le laisser se faire menacer par un loup. Comme tu le sais très bien, la sécurité du pays dépend de sa protection.

– Oui, Sherlock, oui. C'est d'ailleurs moi qui ai ordonné aux autres loups de ne pas l'attaquer puis qui me suis arrangé pour qu'il échoie à ta garde dans ton propre appartement, en janvier. C'est moi également qui m'échine à l'y faire rester le plus longtemps possible malgré ses quelques tentatives de recherches pour déménager. Tu t'en souviens probablement, c'était dans le but que tu puisses assurer un minimum sa sécurité. Opération dans laquelle tu t'es montré particulièrement habile, notamment lorsque tu l'as envoyé à l'hôpital.

La voix était dure et cassante. Accusatrice.

– Et l'enlever te permettra d'assurer sa protection, peut-être ? Il est toujours blessé, et vu ses messages, tu ne l'as pas averti qu'il n'était pas en danger. Très protecteur de ta part.

– Il fallait lui permettre de se rendre compte qu'il avait tout intérêt à rester avec toi et que malgré ton incapacité à le lui démontrer, tu te souciais de lui, non ?

Ce fut un silence qui accueillit cette question rhétorique.

– Qu'est-ce que ça veut dire, rester avec moi ?

Et répondit cette fois un sourire triomphant et suffisant :

– Ah, oui, bien sûr. Comment aurais-tu pu t'en rendre compte. Ce n'est pas comme si les sentiments humains étaient ton fort... Comment pourrais-tu comprendre qu'à force de te conduire comme un être abject, il finirait pas vouloir partir ?

John fut frappé par le regard brûlant et accusateur que lui adressa soudain Sherlock, après une seconde d'immobilité totale. Ce dernier n'avait pas semblé avoir remarqué sa présence dans la pièce jusque-là, s'adressant uniquement au dénommé Mycroft et parlant de John comme s'il n'avait pas été avec eux. Mais Sherlock était très conscient de son existence, ce que John découvrit, troublé, alors qu'il recevait une nouvelle expression trahie après que le jeune loup avait posé les yeux sur le logo de l'agence immobilière qu'arborait le dossier calé sous son bras. L'esprit de John peinait à suivre la conversation et à en extraire les informations qui le concernaient directement. Pourtant, au milieu du brouillard qui lui paralysait le cerveau, une notion s'imposa peu à peu à lui.

– Vous avez fait en sorte que je vive dans cet appartement ? gronda-t-il. Et c'est vous aussi qui avez modifié la connexion internet de l'hôpital puis de l'appartement pour que je n'accède pas aux sites d'agences, alors ? Et maintenant vous essayez de m'acheter pour que j'espionne Sherlock à votre compte, alors qu'en fait tout ce que vous voulez c'est que je reste docilement sous la surveillance de votre sbire ? Je peux savoir dans combien d'autres aspects de ma vie vous intervenez ? Au delà du fait que vous me faites enlever par une voiture simplement pour l'attirer, lui, jusque dans ce bureau ? Aussi incroyable que ça puisse paraître à tous les loups de cette planète, je ne suis pas un appât à Sherlock Holmes !

– Et je ne suis absolument pas son sbire, claqua la voix de Sherlock, glaciale. Et toi, Mycroft. Si tu veux de mes nouvelles, adresse-toi directement à moi. Nul besoin d'enlever mon colocataire.

– Tu n'as pas répondu à mes soixante-dix-huit derniers messages, Sherlock. À temps désespérés, mesures désespérées. Tu sauras au moins comment éviter à John de se retrouver ici contre son gré, la prochaine fois.

– Peut-être que tu aurais pu réaliser que je ne souhaite pas avoir de tes nouvelles ni te renseigner sur ma vie. La plupart des gens auraient compris le message après soixante-dix-huit SMS ignorés, alors que ce sont eux que tu qualifies de poissons rouges.

– Je voulais des nouvelles de Maman.

Sherlock accueillit cette indication, prononcée avec une voix plus douce, par un nouveau silence. Puis il répondit sur un ton similaire qui contrasta avec sa colère précédente :

– Elle va bien. Elle se remet doucement.

– Et ce n'est pas grâce à toi.

Maman ? La maman de qui, exactement ? intervint John, sidéré.

Il espéra très fort avoir mal compris. Mycroft ne répondit pas, lui adressant un énième regard condescendant. Sherlock consentit à préciser l'évidence :

– Notre mère. C'est mon frère. Mycroft Holmes.

John ferma fort les yeux, s'exhorta au calme, et se surprit à y arriver avec beaucoup de facilité, finalement. Parce que tout lui apparut clairement et qu'il ne trouvait plus matière à s'énerver. Peut-être ressentait-il plutôt de la pitié. Il avait beau être le dindon de cette farce, ce n'était peut-être pas lui le plus triste sire :

– Vous vouliez prendre des nouvelles d'Estelle, Sherlock ne vous en donne pas, alors vous m'avez fait enlever pour lui faire comprendre qu'il devait vous répondre à ce propos ? Bordel.

– Manifestement, commenta Mycroft Holmes en regardant les ongles de sa main gauche comme s'il en évaluait la propreté.

– Et vous aviez besoin que je reste dans l'appartement pour avoir ces infos… Mais vous n'avez pas proposé la carotte de l'argent immédiatement, pour m'extorquer des informations. Si la seule menace avait suffit à me faire rester chez Sherlock, comment auriez-vous obtenu ces informations, exactement ?

– Eh bien...

La porte s'ouvrit de nouveau, interrompant l'aîné des Holmes. John, soudain lasse, se demanda quel allait être le nouveau personnage de ce vaudeville. Il fut à peine surpris de voir entrer Gregory Lestrade. Ce dernier le salua d'un hochement de tête accompagné d'un regard plein de reproches, sans doute de ne pas lui avoir donné de nouvelles depuis sa sortie de l'hôpital, avant de se diriger vers Mycroft avec un doigt tout aussi accusateur pointé sur sa poitrine.

– Toi. Je savais que tu allais t'amuser à ton petit jeu de pouvoir pour avoir les infos que tu voulais, mais je pense que tu y as été un peu fort.

Et, au grand étonnement de Sherlock et John qui en échangèrent même un regard de stupéfaction étrangement complice, Mycroft recula spontanément d'un pas sous le poids de la voix menaçante. Greg reprit avant qu'il n'ait pu lui répondre.

– Gérer ton frère est « parfois » compliqué, alors essayer de le contenir quand il est paniqué parce que John se fait enlever, merci bien ! Je t'avais demandé de ne pas traumatiser John. Il n'est pas en état de recevoir des menaces à tout bout de champ alors qu'il se fait attaquer dès qu'il se relève de sa blessure précédente !

L'ego de John se sentit profondément insulté de voir le nombre de personnes qui cherchaient à le protéger alors qu'il avait prouvé plus d'une fois qu'il pouvait parfaitement se débrouiller tout seul et qu'il n'était pas le moins du monde traumatisé, merci bien. Mais Greg poursuivit sans lui laisser le temps d'exprimer son irritation.

– Et après, c'est moi qui me fais harceler de messages de Sherlock pour savoir si j'ai de ses nouvelles et pour me dire que les deux... « témoins » enfermés dans tes locaux depuis l'agression de John et Estelle n'ont aucune information intéressante à fournir sur le sujet, « même après interrogatoire minutieux. » Je cite son message.

Mycroft resta une seconde silencieux avant de se tourner vers son frère.

Interrogatoire minutieux ?

Les yeux de Sherlock étaient plissés, effectuant des aller-retours rapides entre son frère et l'inspecteur, et son visage affichait une expression que John avait appris à reconnaître comme une intense réflexion et l'emboîtement d'un tas d'informations en un puzzle idéatoire. Il sembla se rappeler qu'on venait de lui poser une question, s'arracha à sa contemplation méticuleuse et haussa les épaules.

– Il n'a pas fallu les interroger longtemps pour comprendre qu'une berline noire n'était pas tout à fait leur genre, quand leur organisation s'attaque à un humain.

– Une quelconque autre information d'intérêt ? Nous ne sommes pas parvenus à leur extraire grand chose pour l'instant.

– En échange de quoi ?

Mycroft plissa des yeux avec agacement.

– La sûreté nationale n'est pas une motivation suffisante en soi ? demanda-t-il, agacé, et Sherlock ricana. Très bien, cher frère, que désires-tu ?

Le détective énonça rapidement :

– Que tu cesses de mettre ton nez dans mes affaires. Que tu n'enlèves plus John. Que tu nous laisses tranquille.

John tiqua à ce « nous » sorti de nulle part. Sherlock, lui, marquait un instant de réflexion, avant de se tourner vers Greg et d'ajouter :

– Et que Lestrade s'arrange pour me fournir en meurtres suffisamment intéressants sur lesquels enquêter un peu plus souvent.

– Tu veux que je paie les criminels, aussi ? s'exaspéra le policier.

Mycroft considéra quelques instants la proposition.

– Soit. Admettons que je lève quelque peu ma surveillance et n'intervienne que si le besoin s'en fait réellement sentir. Qu'as-tu à m'apprendre ?

Un sourire aussi radieux que calculateur découvrit les dents de Sherlock, surprenant tout le monde.

– Moriarty.

– … Et qu'est-ce que cela ?

Le sourire s'agrandit :

– Aucune idée. Un nom inconnu. Celui d'un homme. Ou d'une organisation.

– C'est tout ? interrogea Mycroft avec une moue.

– Comme tu l'as dit, c'est plus que ce que tu as pu en tirer jusque-là. Et... ils n'étaient plus en état de m'informer sur quoi que ce soit d'autre, une fois que j'ai eu récupéré ce nom.

– Ah. Dans quel état sont-ils, alors ?

– Ils devraient être remis d'ici quelques mois. Avec les soins nécessaires.

Mycroft soupira.

– Eh bien... J'imagine qu'il ne nous reste plus qu'à chercher à quoi correspond Moriarty, alors.

– Visiblement. Merci d'énoncer l'évidence. Maintenant, Mycroft, avec tout le respect qu'on ne te doit pas... Viens John. Pas besoin de le saluer, il n'en vaut pas la peine.

Le médecin vit le détective avancer en trois enjambées sur lui et saisir le dossier qu'il tenait toujours sous son bras pour l'envoyer irrévérencieusement par terre, les feuilles se répandant partout alentour. Puis il le poussa du bout des doigts sur son épaule indemne vers la sortie. John ne prit pas la peine de protester. Il était trop saisi par le changement radical d'attitude de Sherlock envers lui et par les yeux bleus amènes qui avaient fait réagir ses entrailles d'une façon qui fit un peu trop résonner à ses souvenirs l'analyse peu flatteuse proférée par Mycroft Holmes, quelques minutes plus tôt. La voix du loup s'éleva justement de derrière eux, et John sentit Sherlock s'immobiliser en l'entendant.

– Apprends à ne pas te mettre à dos les personnes qui te veulent du bien, Sherlock. Tu as vu les vidéos de surveillance. Tu sais qu'il a sauvé la vie de maman et la tienne. Tâche de lui témoigner un peu de reconnaissance au lieu de l'inciter à chercher un autre appartement, dorénavant. »

Le détective ne répondit pas, se remit en marche, et John l'imita jusqu'à sortir sous le ciel clair. Il ne dit pas un mot, monta dans le taxi que Sherlock sembla appeler à la réalité tangible pour leur seul usage et se laissa porter en silence vers l'appartement. Leur appartement. Quelque part, quelque chose dans l'attitude de Sherlock Holmes et dans son dialogue avec son frère avait convaincu John qu'il n'était peut-être pas un véritable intrus chez eux.


Dans son bureau, Mycroft passa une main sur son visage, manifestement éreinté.

« Tu l'as mérité, asséna Gregory sans la moindre compassion.

– Vraiment ? Devoir gérer les caprices d'un adulte puérile, c'est mérité ?

– C'est toi qui parles de puérilité...

– J'ai un gouvernement à gérer.

– Et il résout des crimes, avec brio, ce qui ne vous empêche ni l'un ni l'autre d'être parfaitement immatures. Et d'entraîner les autres dans votre relation dysfonctionnelle. John n'a rien demandé à personne.

– C'est lui qui s'est montré absolument insupportable, incapable de faire preuve de gratitude, et qui a mené John a vouloir partir. Je n'ai fait qu'arranger les choses.

– Oui, bien sûr. D'une part, de ce que j'ai cru comprendre, ce n'est certainement pas tes menaces ni ta proposition qui ont motivé John à rester dans cet appartement. D'autre part, tu l'as remercié d'avoir sauvé ta mère et ton frère, toi, après lui avoir fait croire qu'il se faisait de nouveau attaquer par des loups ?

Mycroft pinça les lèvres avec agacement. Gregory Lestrade le connaissait un peu trop bien. Il finit par sourire, néanmoins.

– Peu importe. John est reparti avec lui, et il ne compte visiblement plus déménager pour l'instant. C'est grâce à mon intervention, d'une façon ou d'une autre, puisqu'il a pénétré ce bureau en étant certain qu'il déménagerait.

Greg soupira avec un sourire mi-amusé, mi-blasé.

– Et comme ça, John me parlera de nouveau de Sherlock quand on se verra, et je te transmettrai les nouvelles sur ton frère et ta mère…

– Exactement, acquiesça Mycroft en se penchant sur le policier pour lui déposer un baiser sur la tempe.

– Ta journée n'est pas terminée, j'imagine ? grogna Greg.

– En effet.

Le flic soupira, puis s'éloigna ostensiblement de son amant.

– Ça te dérange si je reste ici pendant que tu travailles ? J'ai amené des dossiers…

– Bien sûr que non. Reste. »

Greg sourit, sortit de sa sacoche quelques documents qu'il devait lire et s'installa dans le fauteuil moins formel qu'un coin de la pièce accueillait, à côté d'une table basse sertie d'une lampe Tiffany que le policier trouvait parfaitement kitsch, comme toutes les décorations de ce type, mais qui avait sa place ici. Il aimait profiter de l'ambiance Mycroftienne de la pièce et de la simple présence de son amant, lequel retournait lui aussi à ses propres dossiers.

Ce faux conflit qu'il venait de vivre avec le loup à propos de John, pour lequel son amant n'avait même pas cherché à se défendre, lui rappela qu'ils n'en avaient plus réellement vécu depuis plusieurs mois. Mycroft ne l'avait plus agressé par une de ses remarques signifiant clairement qu'il s'était renseigné de manière intrusive sur son compte. Greg n'était pas certain que ce soit réellement le cas ou simplement son ressenti qui n'était plus le même… Quoi qu'il en soit, il ne se sentait plus menacé par la seule existence d'un homme dans sa vie. Ce qui était franchement appréciable.

Il n'avait toujours pas proposé à Mycroft de venir chez lui, cependant. Ni l'un ni l'autre n'effleurait ce sujet. Ce qui était pour le mieux, parce qu'il n'était pas encore prêt à voir Mycroft débarquer dans son appartement. Greg restait trop… fragile pour ça, aussi absurde que ça lui paraisse, parce qu'il lui semblait qu'il n'aurait utilisé ce qualificatif pour lui-même dans aucune autre situation de sa vie.

Ce soir, par exemple, il suivrait Mycroft jusqu'à sa voiture quand le loup aurait terminé de travailler, puis ils iraient tous les deux rue Kensinghton gardens pour y passer la soirée et la nuit. Et ce serait parfait.

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À suivre


Merci d'avoir lu !

Des bises à tous et à la semaine prochaine ;)

Nauss