Hello !
J'ai presque envie de vous sortir un magnanime et humble "Je vous ai compris" (oui, je recycle mes propres blagues, mais ça fait longtemps et celle-là je l'aime vraiment bien et puis en plus, c'est écologique). Sauf que ce serait un mensonge puisque tout était déjà écrit avant le début de la publication du premier chapitre. Bref, tout ça pour vous dire que j'espère que ce long chapitre vous donnera plus le sourire que les précédents !
MERCI, indéfectiblement, à Whitewolf, William, Ysmira, mariloo, Ariane, Zo, Lwyz, Cléliax13, Mimi, geliahs et admamu ! J'ai repris la réponse aux reviews hier mais je galèèèèèère. J'arrive, promis !
Merci à Nalou d'amour pour sa bêta. Ce chapitre a comme toujours souffert de changements jusqu'à ma dernière relecture il y a quelques minutes, si des fautes demeurent, c'est moi ki fo tapé.
Bonne lecture à toustes !
Chapitre 13
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Le matériel scientifique refit son apparition dans la cuisine dès que John et Sherlock rentrèrent du bureau de Mycroft. Le demi-loup se remit à faire du violon, lui reprochait de respirer trop fort et de gêner sa réflexion, l'accablait de paroles à propos d'enquêtes sur lesquelles Lestrade l'autorisait à travailler – et pour le plus grand étonnement de John, sur lesquelles lui-même se mit à être invité – de même qu'il restait étendu de longues heures sur le canapé, occupant les coussins de tous ses membres interminables dans le silence et l'immobilité les plus totaux. John aurait alors pu se mettre à danser la java à côté de lui que le loup n'aurait pas réagi. Comme avant, à cette époque qui avait suivi leur timide apprivoisement mutuel après leur rencontre explosive et glaciale.
Mh… Dire que tout se passait comme avant n'était pas tout à fait honnête, en vérité. Sherlock avait adressé la parole plus souvent à John depuis l'enlèvement par Mycroft qu'il ne l'avait fait en neuf mois de vie commune auparavant. D'abord avec quelque chose qui ressemblait à un air contrit, sans doute parce que John avait continué de lui manifester un peu de froideur le temps d'avoir la certitude que tout allait bien ; de toute son énergie et son impertinence habituelles ensuite, ce qui n'aurait pas dû faire sourire le médecin. Vraiment, Sherlock déblatérait sans cesse, parfois pendant des heures, et John s'était même demandé comment le faire taire à plusieurs reprises. Il n'avait jamais essayé de lui demander le silence, cependant, parce que le grondement de cette voix sombre et profonde avait un côté tantôt apaisant, tantôt enivrant, quand elle s'adressait à lui pour lui démontrer quelque chose qui n'intéressait personne d'autre que le demi-loup, ou quand elle exprimait toute la joie indécente du détective face à une nouvelle enquête pour homicides en série. Non, définitivement, John n'aurait pas dû en sourire comme ça.
Deux semaines après que leur cohabitation était passée de tendue à conviviale, Sherlock passa plusieurs heures enfermé dans sa tête, vraisemblablement, étalé de tout son long sur le canapé. John s'ennuyait ferme, depuis son fauteuil où il venait de terminer la lecture du journal. Il venait d'y lire un article qui relatait les conclusions de Sherlock sur une enquête qu'ils avaient tous les deux fait progresser. Et honnêtement, les informations relayées dans le papier étaient à la limite du faux, vaguement sensationnelles pour accrocher le chaland, donc mal romancées, sans pour autant rendre l'énergie réelle que cette investigation leur avait fait déployer. Il rumina à ce propos – et à cause du silence prolongé et frustrant de Sherlock – pendant un bon quart d'heure avant d'allumer son ordinateur et de se connecter à la page de son blog.
Ce blog, c'était la psy qu'on lui avait conseillé de voir à son retour sur Londres qui lui avait dit de le créer. John avait eu le temps de la consulter une fois, tout début janvier. C'était de son cabinet qu'il sortait quand il avait tué l'homme-loup dans la rue, s'aperçut-il soudain avec une sensation de vertige. Le souvenir flou d'une Emma Thompson affirmant qu'écrire un blog l'aiderait à survivre à l'inintérêt du quotidien fuita de l'antichambre minutieusement blindée de son inconscient. Elle ne l'avait pas dit dans ces termes, plutôt un charabia de psy du genre « réapprivoiser la douceur et le calme bienfaisants de la vie civile » et autres insanités. John et elle avaient même utilisé son ordinateur pour créer son compte sur une plateforme internet quelconque au cours de cette seule et unique séance. John avait dûment noté identifiant et mot de passe dans son agenda en se sentant singulièrement infantilisé par le processus. Surtout, il avait été pris dans quelque chose qui n'avait rien à voir avec la douceur et le calme bienfaisant dès sa sortie du cabinet. Il n'avait donc plus pensé une seule fois à son blog ni à Emma Thompson. Un spectre de culpabilité mâtiné de conventions sociales s'agita vaguement quelque part en lui avant de bien vite disparaître, lorsqu'il réalisa neuf mois plus tard qu'il lui avait posé un magistral lapin et l'avait presque entièrement effacée de sa mémoire.
Aujourd'hui, pourtant, des choses dans sa vie méritaient d'être partagées. La-douceur-et-le-calme-blablabla n'avaient certainement rien à voir avec ça, mais… le calme actuel d'un Sherlock qui oubliait sa fonction de moulin à parole l'inspira à corriger le stupide article qu'un journal avait été assez intellectuellement paresseux pour admettre dans ses pages.
« Tu as oublié de parler de mon palais mental. Et du fait que je suis un sociopathe de haut niveau.
John sursauta de dix bons centimètres de haut, à la louche. La voix de Sherlock avait résonné à son oreille. Le détective était penché par-dessus son épaule et le cerveau de John n'avait pas la moindre idée du moment où le demi-loup s'était levé puis rapproché, tant il avait été pris par son article.
Surtout, il sentit avec une sorte d'horreur lointaine son cœur accélérer sensiblement, sa respiration se couper d'une façon infime qu'il sentit malgré tout, et une sensation absolument malvenue dans son ventre. Il se força à déglutir — tout ça était aussi inopportun que grotesque, il n'était rien d'autre que surpris. Puis il parvint à former des mots :
– Ce n'est pas parce que tu es très satisfait de ton auto-diagnostic que je compte répandre aux yeux du monde un fait que je considère comme absolument faux.
Parce que, sérieusement, Sherlock était certes le roi des attitudes inappropriées — comme celle de parler au creux de son oreille, à quelques centimètres de sa peau comme il l'était toujours, pour commencer. Ils avaient eu des fous rires insensés sur des scènes de crimes, il répondait de façon inadaptée aux sentiments humains — et encore, était-ce réellement le cas ? Il y avait bien une réponse à chaque fois. Pas celle que le reste des individus attendait, mais une réponse qui avait sa propre logique malgré tout, John pouvait le voir. Surtout, John voyait les regards inquiets que Sherlock coulait régulièrement vers sa mère. Le détective faisait preuve d'humanité et de compassion pour elle. D'inquiétude. Et il avait failli le déchiqueter, bon sang. D'une façon tout à fait irrationnelle et stupide, mais tout de même — comme un enfant terrifié aurait attaqué la seule personne de confiance en sa présence, croyant aveuglément que l'adulte en question ne le rejetterait jamais malgré ça. C'était bien la preuve que son intellect de génie n'était pas sourd et froid aux émotions et que celles-ci prenaient parfois le dessus — souvent, même, s'il en jugeait par toutes les interactions qu'ils avaient eues, de ses attaques vers John à son exultation enfantine face à un nouveau jeu- une nouvelle enquête.
– Et tu ne m'as jamais expliqué ce tu appelles ton palais mental, ajouta John après quelques secondes de réflexion.
– C'est l'endroit où je range toutes les informations que j'engramme sur le monde, répondit Sherlock comme s'il était particulièrement stupide — et sans s'éloigner d'un pouce, ce qui indisposa un peu plus le médecin.
Ce dernier jeta un coup d'œil réflexe aux alentours, comme s'il espérait voir un coffre ou une pièce qu'il n'aurait jamais remarqué jusque-là et où Sherlock aurait pu garder les données de son immense cerveau. En même temps, il repoussa doucement du coude le visage du détective pour lui signifier qu'il était nettement dans son espace vital. Le loup ne broncha pas — ce n'était pas la première fois que John lui disait qu'il avait besoin d'un peu plus de distance même si c'était simplement le malaise d'avoir un être humain non intime trop proche de lui qui l'avait motivé, jusqu'à aujourd'hui. Sherlock le tança seulement avec un rien de mépris tout à fait sherlockien :
– Je ne te parle pas d'un lieu physique. Dans « palais mental », il y a « mental », ce n'est pas pour rien. J'y étais il y a quelques minutes. Il fallait que j'agence de nouvelles données. Tout y est un peu bousculé, depuis quelques semaines, j'avais besoin de le ranger.
– C'est parce que tu ranges ton palais mental que tu te sens le droit de ne jamais ranger l'appartement ?
Sherlock l'ignora avec une superbe toute féline. À la place, il alla bouder dans son propre fauteuil. Puis il céda à son envie de ronchonner et exposa à John les faiblesses de l'article de blog qu'il avait lu par-dessus son épaule. John ne broncha pas, et se contenta de sourire en continuant de taper, écoutant le ronronnement de la voix en oubliant de se concentrer sur les mots qu'elle prononçait, parce qu'ils n'avaient vraiment pas d'importance.
En réfléchissant pour son article, l'humain évoqua à nouveau les souvenirs de la toute première enquête que Sherlock lui avait gratuitement proposée, le lendemain du passage dans le bureau de Mycroft.
À vrai dire, il était toujours surpris que Sherlock lui ait spontanément proposé de l'accompagner. Ça n'avait rien à voir avec John, rien à voir avec les loups qui le persécutaient, et pourtant le détective lui avait spontanément envoyé sa veste — c'était un jour de septembre londonien typique, autrement dit pluvieux — en le prévenant qu'il venait de recevoir un SMS de Greg avec l'adresse à laquelle se rendre. Le médecin l'avait suivi sans demander son reste et il avait été tout aussi surpris que Greg ne proteste pas à sa présence. Il avait même apporté son avis quand Sherlock le lui avait demandé. C'était là qu'il avait réellement compris ce qu'il n'avait déjà pu qu'entrevoir plus tôt à plusieurs reprises : le loup était brillant et apte à voir des faits invisibles à tout autre que lui. Il le faisait en prenant tout le monde de haut dans le processus, surtout Donovan et Anderson.
Cela avait permis à John de revoir Molly Hooper également. La jeune femme lui avait envoyé un sourire franc dans sa timidité, apparemment elle aussi contente de le retrouver, même s'ils étaient de part et d'autre d'un cadavre et que Sherlock les avait sèchement rabroués quand ils avaient commencé à échanger des nouvelles brèves et impersonnelles, mais bienveillantes. Molly les avait rapidement laissés. Elle avait un rendez-vous, avait-elle confié à John dans un clin d'œil, et ce dernier put comprendre le « romantique » qu'elle n'avait pas dit à voix haute. Il avait souri de songer que la jeune femme oubliait apparemment Sherlock. C'était une fort sage décision de sa part, en toute objectivité.
John avait passé le test de cette première enquête, si c'en était un, puisque Sherlock s'était mis à lui proposer automatiquement de l'accompagner sur chacune de ses affaires avec le Yard – quatre en tout, dont une était toujours en cours. Il s'en sentait… heureux. Vraiment. Épanoui, même. C'était comme renouer avec une vie sociale, même à minima, même pour quelque chose d'aussi inhabituel que l'investigation de meurtres. C'était avoir quelqu'un dans son entourage qui l'appréciait ou du moins l'estimait suffisamment pour lui faire confiance et lui demander de l'accompagner régulièrement — peut-être que les appréciations émerveillées de John face au talent de Sherlock n'y étaient pas pour rien, même si elles agaçaient prodigieusement Greg.
John relut ce qu'il venait d'écrire. Ce n'était pas mauvais, s'aperçut-il. Il essaya d'imaginer un œil extérieur qui parcourrait l'article. Non pas qu'il espérait être lu — par qui et surtout, pourquoi quelqu'un s'y intéresserait, sérieusement — mais plutôt parce qu'il y avait quelque chose d'irréel à travailler avec Sherlock de cette façon. Le voir écrit… Savoir qu'il n'avait tapé à propos que d'une enquête sur les quatre qu'il avait vécues en deux semaines confirma l'impression d'étrangeté et d'extraordinaire qui le poursuivait.
Il hésita longuement avant de cliquer pour publier son écrit aux yeux du monde. Et quand il le fit, il eut l'impression d'annoncer à qui voudrait bien l'entendre : « Oui, ma situation est désespérée sur de nombreux aspects mais il y a ça, cet îlot de lumière au milieu, et ça irradie sur tout le reste. »
Sherlock continuait de déblatérer sur leur enquête en cours – un adolescent retrouvé mort dans la voiture brûlée de ses parents alors qu'il aurait dû se trouver à l'autre bout du monde. John relisait son article une nouvelle fois et appréciait la mise en page du blog, souriant en avisant son titre qui étalait en un vaste Times New Roman : « Naissance d'un partenariat. »
Trois jours passèrent avant qu'il s'attelle à écrire le seconde article. C'était un moment de vide sur le plan de l'action. Sherlock avait résolu leur enquête en cours et investissait des expériences nauséabondes impliquant manifestement des composés chimiques dont le mélange dégageait une étouffante odeur d'œuf pourri. Les fioles et autres béchers tintaient joyeusement dans son dos, pour le plus grand bonheur de John qui n'avait pas à gérer un Sherlock en crise d'ennui.
« C'était quoi, déjà, le truc de l'essence ? demanda le médecin parce qu'il s'apercevait que quelques données lui manquaient.
L'affaire était terminée depuis plus d'une semaine et John n'avait pas pris la peine de replacer la question dans un contexte, mais il savait que le cerveau de Sherlock s'enclencherait automatiquement sur la bonne réponse.
– L'ami de la victime avait affirmé qu'ils avaient fait le plein pour que les parents ne voient pas que la voiture avait été empruntée et qu'il avait quitté la victime vers treize heure dix, à la station service qui est beaucoup plus proche de chez lui que la résidence des parents. Les parents ont confirmé que la voiture était bien devant chez eux quand ils sont rentrés de leur matinée de travail, bien qu'ils n'aient pas regardé minutieusement à l'intérieur si leur fils y était, parce qu'ils n'avaient pas de raison de le faire. Il était alors treize heures vingt-cinq. En moins de quinze minutes de route, le réservoir n'était pas suffisamment vide pour que la voiture explose sans avoir bougé de devant chez eux à treize heures trente-cinq.
– Redis-moi pourquoi ?
– Tu pourrais retenir, non ? Ce sont les vapeurs d'essence qui sont inflammables, pas l'essence sous forme liquide. Plus le réservoir est vide d'essence, plus il est paradoxalement empli de vapeurs. Les adolescents ne sont pas passés par la station service à treize heures dix. Même si le mensonge était facile à éventer autrement (les stations service ont des caméras de surveillance), il était plus rapide de le contredire dès qu'il a eu l'amabilité de nous le dire. Ça aurait même accéléré les choses s'il l'avait dit plus tôt.
– Et au final, il voulait son silence sur quoi ? s'enquit John, parce qu'il avait dû répondre à un coup de fil quand le gamin était finalement passé aux aveux et qu'il n'avait pas pensé à demander ce qui pouvait bien justifier un tel acte entre deux garçons de dix-sept ans.
– Viols aggravés. Il avait fait l'erreur de montrer à son ami – celui qu'il a brûlé ensuite – une vidéo qu'il a prise de ses… performances en pensant que ça l'amuserait. Il s'est assuré qu'il n'en parlerait à personne ensuite, quand il a compris que l'autre avait un sens moral légèrement différent du sien. Il avait besoin de quelque chose pour allumer le feu – il était pressé, il avait assommé l'autre garçon pour être sûr qu'il ne lui poserait pas problème et il savait que la voiture devait absolument être devant la maison avant treize heures trente. Il a cherché de quoi allumer le feu chez les parents de la victime juste quand ils rentraient, puis a fait exploser la voiture. Le problème du silence était réglé. »
John tourna la tête pour jeter un regard effaré à Sherlock qui ne prit même pas la peine de lever les yeux de son matériel. Il ne commenta pas et se demanda s'il avait vraiment envie de raconter une histoire qui mettait la lumière sur un adolescent sociopathe au dernier degré, finalement, avec assez de sang froid pour fomenter ce plan cruel en quelques minutes à peine et l'appliquer sans d'autres erreurs que de n'avoir pas pensé qu'un être comme Sherlock existait. Au moins était-il derrière les barreaux à cette heure-ci…
Il secoua la tête, puis se connecta sur son blog — c'était tellement étrange de se dire ça, « Mon blog ». Il se donnait l'impression d'être jeune et vieux à la fois : il prenait une attitude d'adolescent en tenant un type de média qui n'existait définitivement pas même lorsqu'il était jeune adulte et s'il avait bien compris, les blogs n'existaient à peu près plus non plus à l'heure actuelle, déjà remplacés par des plateformes dont il ne comprenait ni le nom aux trop nombreuses consonnes, ni le fonctionnement.
Il jeta un coup d'œil automatique aux statistiques de sa page, puis y revint plus attentivement. Et déduisit que le compteur de vues pour son seul premier article avait forcément buggé. En trois jours, plus de cent personnes étaient apparemment passées par là. Mais comme pour l'empêcher de se dire que le site avait multiplié par cent les deux pauvres péquenots qui s'étaient sans doute égarés sur sa page par erreur, il trouva une dizaine de commentaires sous l'article. Des mots de soutien par rapport à la base de son problème, le sauvetage de la petite fille, d'autres pour le remercier de cet article et qui lui en demandaient de nouveaux.
Un peu étourdi, il répondit à chacun des lecteurs qui avait laissé une trace de son passage, par des messages les plus neutres possible. Tous les commentaires étaient positifs et encourageants ! C'était... Mon dieu, c'était si agréable de se sentir soutenu. Satisfait, il se mit à rédiger son second article avec enthousiasme. Après tout, sa vie s'était réduite aux enquêtes avec Sherlock. Si les raconter pouvait faire plaisir à quelques personnes et lui permettre d'avoir l'impression de garder une ouverture sur le monde extérieur, autant en profiter.
Il n'évoqua pas tout, cependant, peu adepte de révéler toute sa vie à de purs inconnus, même si le spectre des commentaires pouvaient donner l'illusion immédiate et trompeuse qu'il connaissait un peu leurs auteurs, puisqu'il avait lu leurs retours positifs. Il n'indiqua par exemple pas le fait qu'il ne sortait plus vraiment de l'appartement en dehors des enquêtes avec Sherlock. Il restait malgré tout un homme traqué par beaucoup de loups. Il ne parlait pas non plus de cette impression étrange qu'il était en sécurité totale lorsqu'il marchait aux côtés du détective, même lorsqu'un suspect récalcitrant les avait menacé du bout de son revolver.
Il posta son nouvel article et s'en sentit relativement fébrile.
Le nombre de vues grimpa encore, après la deuxième affaire ainsi relayée. Après la troisième, John put établir que des lecteurs partageaient l'url de son blog sur des réseaux sociaux, ce qui attirait un nombre massif de nouveaux intéressés. C'était… incompréhensible, quelque part. John publiait une à deux fois par semaine, en moyenne, trois fois lors de jours fastes en criminels. Il relatait les enquêtes, évoquant les tenants et les aboutissants, parlant des intervenant (Greg, Sherlock, lui-même, Mycroft aussi, une ou deux fois, tout en restant aussi taiseux que le dignitaire sur son rôle) et les lecteurs en semblaient ravis. Au bout d'un mois d'activité sur son blog, il recevait une quarantaine de commentaires à chaque nouvelle publication. Beaucoup pour apprécier l'histoire racontée, d'autres pour soutenir l'amitié et la coopération d'un loup et d'un humain. Quelques uns, glissés parmi les autres et quantité négligeable, étaient incendiaires. Du pur racisme anti-humain. Ou anti-loup, selon l'appartenance de l'abruti qui pensait que son avis était le bienvenu. C'était nouveau, mais pour avoir eu le temps de traîner sur les tréfonds des forums dans le seul but de faire passer le temps, quelques semaines plus tôt, il savait que c'était inévitable. Jeter des milliers de bouteille à la mer impliquait que certaines d'entre elles soient attrapées par de tristes individus, la magie d'internet étant que les concernés avaient maintenant la possibilité de les renvoyer brutalement à la figure de celui qui les avait lâchées sans se demander qui ils pouvaient blesser dans le processus.
Dans quelques uns des messages qui s'ajoutaient inlassablement au bas de ses articles, John reconnaissait la patte ou le nom de personnes que Sherlock et lui connaissaient dans la vie réelle : Donovan qui faisait des commentaires acides sur certains faits concernant Sherlock que John avait indiqués sans réfléchir ni penser qu'on pourrait les utiliser pour se moquer de lui — mais le loup ignorait que la Terre tournait autour du Soleil, John avait été obligé d'en parler pour dresser un tableau complet du personnage, incroyable savant et ignorant tout à la fois. D'autres messages provenaient de Greg qui leur laissait parfois un merci plus ou moins amer, selon le degré de prétention dont Sherlock avait atteint cette fois-là. Molly Hooper était aussi de ceux-là, répétant combien elle aimait son blog d'une façon adorable, de même que son petit-ami, Ian. Elle insistait beaucoup trop sur l'existence de ce dernier pour que John continue de penser qu'elle était passée à autre chose et pas plutôt en train de chercher à rendre Sherlock jaloux. Il n'était pas certain de ce qu'il ressentait à ce propos. Parce qu'elle courait à la déception, si elle s'accrochait réellement au demi-loup, évidemment. Il n'était pas du tout ambivalent envers cette infatuation à cause de toutes ces fois où il avait dû s'écarter de Sherlock parce que le souffle du loup ou une main posée sur la peau de son poignet sans que le médecin ne la voie venir avaient éveillé en lui un ressenti qu'il aurait voulu ne jamais ressentir.
Sherlock n'avait pas émis de commentaire quand John lui avait parlé de la fréquentation du blog. Il n'avait laissé paraître qu'un froncement de sourcils en parcourant les articles puis les messages laissés par les lecteurs. Les seuls mots qu'il prononça se chargèrent de critiquer le titre des articles de John et la façon dont ce dernier avait romancé les affaires.
« Il faut que ce soit lisible, Sherlock.
– Je ne vois pas pourquoi.
– Pour que les lecteurs aient envie de finir et de commenter l'article !
– Parce que c'est pour ça que tu as écrit ton premier article, à la base ? »
Non, s'était dit John en fronçant les sourcils. Non, il n'avait jamais pensé aux lecteurs potentiels en écrivant le premier article. Il l'avait fait pour lui. Quatre semaines plus tard, il s'apercevait que sa principale motivation à écrire frénétiquement l'enquête des trois jours passés se trouvait dans l'anticipation des retours qu'il en aurait. C'était un changement… perturbant. Sur lequel il s'appliqua à tartiner tout son déni.
Quand John observait son quotidien, aujourd'hui, il ne pouvait nier qu'il ne s'était jamais senti aussi vivant que ce dernier mois. Il n'avait pas totalement oublié ce que Mycroft lui avait sournoisement dit — comment le pourrait-il alors que l'homme avait utilisé les termes « Souffler le chaud et le froid » et que l'expression était devenue littérale, depuis ? Il admettait que suivre dans le sillage de Sherlock amenait une sensation extraordinaire, sans compter qu'il avait de nouveau appris à se passer de sa canne à partir du moment où il avait crapahuté sur des scènes de crime. C'était extraordinaire pour lui, en tout cas, alors que les rares sourires du demi-loup lui étaient réservés. Sherlock pouvait être insupportable et il était définitivement intransigeant à propos de tout et de rien, mais il était solaire et John avait l'impression de se nourrir à son insatiable et inépuisable élan de vie. C'était la première fois depuis des années que le médecin avait l'impression d'avoir envie de vivre pour la raison évidente, soudain, que son existence lui plaisait.
De manière générale, Greg n'aimait pas vraiment le mois d'octobre. Quand il l'avait révélé à Mycroft vers la fin de septembre — quelques semaines plus tôt, donc — ce dernier avait hoché la tête en lui affirmant qu'il comprenait, de la commisération dans le regard et de la douceur dans ses bras qui avaient entouré son amant. Alors Greg avait levé les yeux au ciel, s'était écarté et avait précisé que, non, ce n'était pas parce que sa mère était morte un douze octobre qu'il n'aimait pas ce mois. Ça datait d'avant cet événement qui, certes, n'avait pas amélioré son rapport au dixième mois de l'année, mais ça n'en était pas la cause.
Non, c'était le temps qui lui posait problème. Météorologique, déjà, alors que les bourrasques annonçant l'hiver se faisaient plus nettes, et il n'y avait rien de plus agaçant que des vents forts et impétueux qui remontaient les longues lignes droites des artères principales de la capitale, quand on y était plus souvent piéton que conducteur — ce que Gregory était indéniablement quand il n'était pas en fonction. Et puis il y avait la notion temporelle. Il lui semblait que les minutes n'avaient de cesse de filer inexorablement vers le froid et la nuit, ne lui laissant jamais voir la lumière du jour sur ses moments de loisir, tout en choisissant d'arrêter leur course en milieu de journée alors quand il aurait voulu que l'heure de la fin du travail arrive enfin. C'était la transition vers le temps triste et frais d'un hiver londonien, avant le mois de novembre qui assurait avec aplomb que la météo n'était pas là pour arranger les êtres humains vivant sous leurs latitudes, et décembre qui se laissait parfois aller à la poésie d'une chute de neige pendant quelques heures, créant des embouteillages monstres en forme de tempête dans un verre d'eau.
Greg détestait le mois d'octobre et il lui arrivait parfois de détester plus encore Sherlock Holmes, même quand un John Watson magiquement revigoré lui courait après et faisait de l'arrondissage d'angles sa mission personnelle.
Les deux colocataires venaient de s'éclipser de la morgue où ils avaient laissé l'inspecteur sur place en compagnie de Molly et de Sally. Cette dernière s'offusquait à propos de quelque chose — son supérieur ignorait quoi, parce qu'il y avait des chance que ce soit Sherlock et qu'il avait déjà bien assez à faire avec sa propre exaspération pour ne pas s'accaparer en plus les remontrances de sa collègue.
« Non, vraiment, vous ne devriez pas vous énerver comme ça, sonna la voix de Molly.
Cela attira l'attention du flic malgré lui, parce qu'il lui semblait que la jeune femme se lançait rarement dans une conversation qui pouvait tourner au pugilat — et Sally qui s'attaquait à l'absence de respect de Sherlock était la définition même d'une conversation qui avait toutes les chances de tourner au pugilat.
– Je m'énerve si je veux ! répondit effectivement son agente, avant de s'adoucir. Il est odieux avec vous, Molly. Quand est-ce que vous vous en rendrez compte ?
– Il n'est pas odieux. Pas vraiment…
– Oh, c'est pas vrai, ne vous mettez pas à prendre sa défense ! s'exclama la femme brune.
Greg observait le malheureux cadavre entre elles deux. Il se demanda bêtement si une part de ces pauvres types qui finissaient sur cette table restait consciente quelque part. Si c'était le cas, est-ce qu'ils pouvaient entendre les déductions froides de Sherlock alors que ce dernier venait de les décortiquer sans le moindre scrupule, comme le faisait Molly Hooper seule sur les affaires où le détective consultant n'était pas nécessaire ? Est-ce que celui-ci assistait à l'échange de ces deux femmes qui discutaient avec passion ? Se demandait-il lui aussi comment Sherlock se débrouillait pour être au centre de tout, même quand il n'était plus dans la pièce, Tartuffe dont tout le monde parlait avec emphase même quand ses détracteurs auraient eu mieux fait de passer à autre chose plutôt que de s'abîmer dans une indignation qui n'était néfaste pour personne d'autre qu'eux-mêmes ?
Greg était fatigué et frustré et ses pensées l'agaçaient.
– Vous êtes efficace, Molly. Vous excellez dans votre travail. Je trouve tout simplement inadmissible que Sherlock Holmes ait le droit de fourrer son nez dans des corps juste parce que Monsieur n'a pas envie de lire un rapport d'autopsie qui est déjà complet.
– Vous exagérez, Sally, dit doucement Molly sans pouvoir contenir un sourire flatté, malgré tout.
– Je n'exagère pas du tout et vous le savez très bien.
– C'est juste un autre point sur lequel vous pouvez critiquer l'intervention de Sherlock, lui répondit la légiste avec une expression narquoise. Si vous étiez satisfaite de lui, ça ne vous poserait pas de problème qu'il s'accapare aussi ce travail.
Greg sourit intérieurement de la perspicacité de la jeune femme. Sally afficha une moue pincée.
– Oui, eh bien, je ne suis pas satisfaite de lui. Et… Enfin, je pense que c'est une très bonne chose que vous vous soyez trouvé quelqu'un. Vous êtes beaucoup plus intéressante quand vous parlez d'autre chose que de ce type. Racontez-moi cette histoire de poison indétectable, là, j'aimerais bien savoir ce que c'est, l'explication de cette mort.
Molly Hooper et Sally Donovan n'étaient pas à proprement parler ce que Gregory aurait appelé des amies. Il ne pensait pas qu'elles se voyaient en dehors des jours où une enquête leur donnait l'occasion de se croiser. Cependant, il était fasciné par leur capacité à être en désaccord permanent tout en se manifestant une affection chaleureuse et indéfectible, lorsqu'elles se croisaient.
Elles décidaient tout juste de parler cadavre et venin autour d'un repas chaud à la cafétéria quand le portable de Greg sonna dans l'écho silencieux de la morgue. Il se dépêcha de quitter l'endroit pour s'assurer d'avoir du réseau et prit l'appel.
Mycroft, indiquait son écran de portable, et Greg leva les yeux au ciel avec une moue indulgente.
« Ils vont bien et sont amoureux comme au premier jour, annonça-t-il quand il eut décroché, la voix légèrement agacée parce que sa mémoire à moyen terme lui rappelait l'existence de Sherlock Holmes et sa récente performance d'irrespect total envers l'ensemble de l'humanité en général et de ses agents en particulier.
– … Bonjour à toi aussi, Gregory, lui répondit Mycroft d'une voix enjouée.
– Ils doivent aller sur les lieux de la mort, là, sauf si Sherlock s'est rendu compte de la taille des cernes de John et qu'il consent à le laisser dormir au cours de l'enquête.
– Ça va fort bien, et toi ? continua son amant sur le même ton.
Greg fronça les sourcils. Un soleil pâle flottait sur le parking qu'il venait de rejoindre en s'extrayant de l'hôpital et il avisa un banc vers lequel se poser.
– Tu ne voulais pas avoir des nouvelles de Sherlock ? Ils viennent de quitter la morgue, j'ai pensé que tu…
– J'appelle pour avoir de tes nouvelles à toi, le coupa Mycroft. Ça fait presque deux semaines qu'on n'a pas réussi à se voir.
C'était vrai. Les criminels sortaient de leur trou en masse, Sherlock vampirisait tout son temps — parce que même lorsque le détective enquêtait seul, il pouvait passer à l'improviste par son bureau, ou tout endroit où Greg se trouvait à ce moment-là, d'ailleurs — pour exiger une information. Quand ce n'était pas le flic qui était censé la lui fournir par message séance tenante parce que Sherlock était trop occupé/fainéant pour se déplacer jusqu'à New Scotland Yard. Et Mycroft était tout aussi occupé par sa fonction — quelque chose qui concernait une des deux Corée, apparemment, et qui nécessitait qu'il vive sur leur fuseau horaire depuis Londres. Autant dire que l'emploi du temps du stratège d'État et de l'inspecteur de police ne pouvait pas concorder.
– Excuse-moi, souffla le flic.
– Mon frère a encore été un ange de douceur et de patience?
– Il a plus ou moins insulté la légiste de St Barth, ma collègue et moi avec un panache affligeant. John s'est excusé pour lui, mais bon…
– « Amoureux comme au premier jour » ?
Greg ricana.
– Ils sont… épuisants. Ils se comprennent à demi-mots, Sherlock accepte de s'expliquer sur ses déductions quand John le lui demande, et John ne peut pas s'empêcher de le complimenter sans même avoir l'air de s'en rendre compte. On m'aurait dit ça il y a deux mois, j'aurais dit que c'était inimaginable, et il a suffi que tu « invites » John dans ton bureau pour que tout s'arrange.
– Je leur ai fourni un ennemi commun, commenta Mycroft. Manœuvre de base pour inviter deux partis à s'allier, même s'ils semblent à des lieux de la coopération avant ça.
– Bien joué, commenta Greg dans un bâillement, avant d'ajouter : Tu me manques.
– Il n'y a vraiment aucun moyen pour que tu décides de vivre avec neuf heures de décalage par rapport au reste du Royaume-Uni ?
– Non, malheureusement. Il faudrait que je prenne des congés pour ça.
– Je peux arranger ce problème.
– Ben tiens. Et qui c'est qui s'assurera que ton frère ne se fait pas trucider par un de mes agents, si je ne suis pas là ?
– Je peux m'arranger pour qu'une enquête émerge en dehors de Londres et qu'il ne relève pas de ton secteur, plaisanta Mycroft.
Greg ne parvint à estimer la mesure de sérieux que le loup injectait dans sa proposition — ni à quel poin lui-même avait envie de répondre « oui, fais ça, s'il te plaît. »
– La dernière fois qu'il est sorti de Londres sur les traces d'un tueur, j'ai reçu l'ordre de le rejoindre de la part d'une entité alors inconnue mais manifestement gouvernementale, au bout d'à peine deux jours qu'il y était. C'était il y a trois ans, lui rappela plutôt Greg en ricanant.
Il s'étira sur le banc et laissa le soleil d'un octobre qui se décidait à être clément baigner son visage, pendant que la voix du loup berçait son oreille. Il aimait bien se souvenir que, s'il n'avait fait la rencontre physique de Mycroft que lorsque l'affaire de John et des loups avait commencé, leurs premières interactions remontaient à quelques années, déjà.
– Certes. Il n'avait pas totalement abandonné son attirance pour les substances fortement addictives, à cette époque.
– Il n'avait pas John, traduisit Greg.
Cela faisait déjà quelques mois que Sherlock était clean quand John s'était installé chez eux. Il ne l'avait donc pas réellement attendu pour ce sevrage. Ça n'en restait pas moins la plus longue période d'abstinence que Greg lui ait connue, depuis qu'il avait rencontré à ce qui ressemblait encore à un adolescent dégingandé, huit ans plus tôt. Sherlock avait bien sûr eu d'autres passades où il s'efforçait à la sobriété, mais c'étaient les exceptions plutôt que la règle. Gregory avait toujours été fasciné par le fil de rasoir sur lequel il n'avait cessé d'avancer chaque jour, équilibrant d'une façon qui forçait l'admiration son addiction dévorante avec une vie quotidienne qu'il semblait parvenir à maintenir à bout de ses bras trop maigres. À l'époque, Sherlock enquêtait un peu pour lui et Greg avait l'impression que c'était tout ce qui lui donnait une raison de ne pas s'abîmer totalement dans la coke. Le flic voulait de tout son cœur croire que ce gamin avec la vie devant lui et un cerveau hors du commun à y déployer pourrait s'en sortir, un jour. En réalité, il se demandait surtout combien de temps encore Sherlock aurait assez d'argent avant de devoir passer à l'héro. Et là, il n'aurait plus alors donné bien cher de sa peau.
L'entité qui avait catapulté ce détective hors pair dans sa vie avait aussi été celle qui lui avait ordonné d'aller chercher Sherlock dans un squat et de le sécuriser le temps qu'il dégrise — dégriser, c'est le beau mot pour parler d'une descente violente après pendant laquelle Sherlock avait eu l'air au bord du suicide, après une prise qui avait dû jouer avec les limites des tolérances physiques de son corps avant de jouer avec sa psychologie et sa sérotonine gaspillée. C'était la première fois que Greg avait vraiment eu peur pour lui. Ce n'était arrivé que trois ou quatre fois, cependant, ce qui était franchement peu sur huit ans d'addiction assidue.
Depuis quelques mois, Greg avait également appris que le gamin qui n'en était plus vraiment un avait dû s'occuper de sa mère sur toute cette période. Est-ce que ça l'avait obligé à tenir sur cette crête étroite et dangereuse qu'il parcourait de son pas élégamment nerveux depuis tant de temps, ou ce fait avait-il participé à l'enfoncer d'avantage dans le besoin d'un état de conscience altérée ? Il ne connaissait pas la réponse à cette question. Les deux à la fois, probablement. Cela dit, ce dont il était certain après un savant croisement des informations qu'on avait tardé à lui fournir (le lieu où Sherlock habitait et avec qui, pour ne parler que de ces points), c'était que John avait d'office pris en charge Estelle Wood et Sherlock, quand il avait été propulsé dans la vie de la mère et de son fils. Et que ce dernier lui avait semblé beaucoup moins souvent susceptible de basculer dans le vide.
– Il n'avait pas John, confirma finalement Mycroft avec ce qui ressemblait à une certaine réticence dans la voix.
– Ça te pose problème ? précisa Greg en fronçant les sourcils.
Mycroft ne répondit pas immédiatement, alors le flic attendit. Il avait faim, s'aperçut-il. Les plats de Mycroft lui manquaient, eux aussi.
– Que se passera-t-il quand il n'aura plus John ?
– Ce n'est pas prêt d'arriver, répondit simplement Greg avec beaucoup de certitude.
– Notre bon docteur Watson est un exemple d'abnégation et l'esprit même du sacrifice, mais il arrivera bien un moment où il voudra vivre sa vie, le contredit le loup d'une voix inquiète. Je ne peux pas espérer qu'il supporte et soutienne Sherlock indéfiniment. Ce serait injuste pour lui.
Depuis combien de temps gardait-il cette inquiétude tapie en lui ? Elle avait dû se renforcer quand Greg avait commencé à lui rapporter la relation chaleureuse que les deux colocataires partageaient maintenant.
– Il est en train de la vivre, sa vie, Mycroft. Il va bien. Je pense pas qu'il voie rien de tout ça comme injuste. C'est… Merde, ils sont amis. John n'attend rien de plus de Sherlock que ce qu'il lui donne déjà.
– Sherlock ne donne rien. Il a sciemment et délibérément désappris à offrir quoi que ce soit à ses interlocuteurs.
– En tout cas, c'est assez pour John.
– Et quand John trouvera quelqu'un d'autre pour lui procurer son shoot d'adrénaline ?
Greg n'avait aucune idée de ce dont parlait Mycroft, mais quelque chose était clair, cependant :
– C'est quoi qui t'angoisse comme ça ? Depuis quand tu as peur de ce qui n'est pas encore arrivé ?
– Je passe mon temps à avoir peur de ce qui n'est pas encore arrivé, Gregory. C'est ce qui me rend si habile à empêcher qu'arrive effectivement ce qui pourrait mais ne doit surtout pas arriver.
– Et qu'est-ce qui n'est pas encore arrivé et sur lequel tu n'as pas assez de contrôle pour t'assurer que ça n'arrive pas, au point de te rendre incapable de voir que John serait prêt à tout pour ton frère, ce qu'il nous a déjà prouvé avec son complexe du héros alors que Sherlock et lui ne s'adressaient même pas la parole à l'époque ?
Un silence de quelques secondes s'étira d'abord. Puis :
– Je m'inquiète pour maman, répondit finalement Mycroft.
Greg sentit une de ses commissures s'étirer dans une moue désolée qui n'avait rien d'un sourire. Ça, il ne pouvait que le comprendre.
– Tu sors du travail à quelle heure, aujourd'hui ? demanda-t-il au loup d'une voix douce.
– Dans seize heures environ. Je t'appelle au milieu de ma nuit, là.
– Ok. Marque-moi dans ton agenda dans seize heures.
– Il sera quatre heures du matin, Gregory.
– Parfait. Je t'apporte des croissants pour ton dîner, ça te va ?
– Oui, répondit simplement Mycroft.
– Je suis sur un banc au milieu du parking de l'hôpital, je profite du soleil, et je pense à toi, déclara l'humain sans savoir très bien si c'était utile ou pas.
– Je suis dans mon lit et je n'arrive pas à dormir alors que j'arrive toujours à dormir quand j'en décide ainsi. Et je pensais à toi, lui répondit le loup et Greg décida que c'était utile, parce que c'était agréable de pouvoir visualiser son amant alors qu'ils ne s'étaient pas vus depuis si longtemps.
– Je dois filer si je veux manger un bout avant de reprendre. Je t'embrasse.
– Moi aussi. Tu me manques. »
Le flic sourit de la douceur d'entendre Mycroft prononcer ce genre de mots. Greg était plutôt celui qui les lançait, comme les « Je t'embrasse », et Mycroft semblait préférer les attraper au vol et lui assurer leur réciprocité d'un « moi aussi », plutôt que de se risquer à les dire lui-même. Comme s'il avait peur qu'ils soient mal reçus, que ce ne soit pas le moment, que Greg lui réponde « Moi pas. » C'était doux d'entendre que Mycroft se sentait de plus en plus sûr d'eux.
Gregory sourit à son portable avant de le mettre dans sa poche. Il se leva, s'étira et décida de sauter le repas malgré sa faim, pour se remettre plus tôt à ses dossiers, ne pas sortir du Yard trop tard avec un peu de chance, et grappiller plus de quatre heures de sommeil avant de rejoindre Mycroft chez lui avec des croissants et du jus d'orange.
La cohabitation dans l'appartement de John et Sherlock était exaltante et intéressante — et pourvoyeuse de toujours plus de ressentis troublants desquels John se serait résolument passés, en toute mauvaise foi. Elle était rythmée par des réparties allant de l'acerbe au complice, d'engueulades mémorables et de réconciliations autour de la table de la morgue parce que Sherlock était une comète absolument brillante qui admettait John dans la lumière de son sillage. Que celui-ci soit fait de ressentiment ou d'effervescence, John ne voulait rien d'autre que s'y trouver.
Une ombre au tableau existait, cependant, et c'était l'état d'Estelle. Il ne s'améliorait vraiment pas, malgré l'ambiance chaleureuse et chahuteuse qui s'était mise à régner dans l'appartement. John qui lisait dans les communs et Sherlock qui y menait ses expériences et reprochait aux présents de penser trop fort ainsi qu'au reste du monde d'exister, ne suffisaient plus à faire naître un sourire serein sur ses traits.
Un soir, alors qu'Estelle venait de se traîner hors de la pièce pour se coucher après seulement quelques heures d'éveil, il sentit qu'il pouvait interroger Sherlock à son propos, ce qu'il n'avait jamais osé faire jusque-là. Cela faisait deux mois qu'il était rentré de l'hôpital, il avait eu l'occasion lors d'une vingtaine d'enquêtes de s'excuser pour Sherlock auprès des différents membres du Yard — dont, lors de leur douzième affaire, l'imprimante, après un malmenage en règle qu'elle avait toutefois elle-même provoqué en refusant obstinément de fonctionner (mais Sherlock aurait pu être compréhensif et se souvenir qu'emmerder les gens restait après tout le rôle officieux des imprimantes). Après l'envoi du numéro de responsabilité civile du demi-loup au service comptable du Yard (parce qu'ils ne l'avaient pas encore enregistré dans leur base de donnée, ce que John ne parvenait pas à comprendre), il avait enfin pu se débarrasser de son gilet orthopédique, découvrir que les muscles de son bras avaient fondu, laisser échapper une petite vingtaine de fois à voix haute combien les déductions de Sherlock étaient extraordinaires, l'envoyer paître plus souvent encore de frustration, d'énervement et d'exaspération mêlée, tout en se convainquant avec un certain succès qu'il n'y avait aucun attendrissement caché derrière chacun de ces précédents sentiments.
« Elle a quel âge, ta mère ?
Sherlock cligna des paupières. Il avait passé la fin d'après-midi et la soirée à parcourir distraitement son Palais Mental, les mains collées l'une à l'autre sous son menton, allongé de tout son long sur le canapé dans sa chemise bleu ciel et un pantalon noir. Depuis plusieurs minutes, John avait senti qu'il n'était plus plongé en lui-même et gardait simplement la pose un peu plus longtemps parce qu'il se révélait parfois être la paresse incarnée. Le demi-loup posa un regard plissé et attentif sur lui.
– … Cinquante-neuf ans, pourquoi ?
– Parce que quand je l'ai rencontrée elle en paraissait soixante-dix. Et qu'elle est plus… silencieuse qu'une femme de cinquante-neuf ans ne l'est habituellement.
Sherlock avait toujours ses doigts sous son menton. Il ramena son regard sur le plafond.
– Elle n'est plus en possession de toutes ses facultés cognitives et mentales, si c'est ce que tu veux dire, répondit-il d'une voix monocorde.
John aurait parlé d'indifférence s'il n'avait pas eu l'impression que Sherlock calculait soigneusement chaque intonation pour ne pas laisser transparaître la moindre émotion. On pouvait compter sur lui pour énoncer une vérité si dure dans des termes cliniques et froids.
– AVC ? demanda le médecin.
– Oui.
– Il y a combien de temps ?
– … Dix ans.
Sherlock devait avoir… dix-neufs ans, non ? John grimaça. C'était tôt, pour presque perdre un parent. Il en savait quelque chose.
– Et il n'y a jamais eu d'améliorations ? De son langage et de son autonomie, tout ça…
Le détective ferma les yeux, puis se redressa brusquement en station assise, un vague ennui sur le visage qui servait à dissimuler, John le savait, une émotion tout autre.
– Entre le moment où elle s'est réveillée quasiment paralysée et avec une capacité attentionnelle de moins de cinq minutes avant de se rendormir d'épuisement, et le moment où tu l'as rencontrée, capable de comprendre pratiquement tout ce que tu lui disais, de marcher et d'exprimer ses émotions, même si ce n'était pas par la parole ? Si, une sacrée amélioration. Le langage n'est jamais revenu, c'était un AVC massif. Mais il y a d'autres moyens de communiquer que les mots, non ?
John hocha la tête avec douceur. C'était étrange de parler d'un sujet intime avec Sherlock. Quoique celui-ci parvenait à garder une distance assez déconcertante avec le sujet.
– Je suis désolé, » déclara-t-il.
Et il l'était vraiment, désolé.
Le détective haussa les épaules sans répondre. Il se leva et attrapa son violon qui reposait sur le velours de son étui ouvert. Archet tendu et rapide accordage, puis il se mit à jouer. La mélodie, aussi superbe qu'elle pouvait l'être lorsque Sherlock cherchait à jouer réellement quelque chose et pas seulement à faire du bruit, indiqua que la discussion était close.
Et John ferma les yeux pour l'écouter, des sentiments de sérénité et de bien-être procurés par la musique se disputant la place avec la tristesse inspirée par le sujet de conversation précédent.
Et avec un tout autre ressenti : celui d'une chaleur agréable. Parce que Sherlock lui avait parlé. Sherlock avait partagé quelque chose avec lui. John était dubitatif d'avoir reçu une réponse. Il s'était presque attendu à ce que Sherlock lui réponde « Non pertinent » ou « Sujet inintéressant » comme il avait tendance à le faire dès qu'il estimait que la conversation se perdait dans des méandres trop sentimentalistes ou plébéiens pour valoir le coup d'être poursuivie. Alors, dans l'atmosphère chaleureuse des lampes dont la douce luminosité combattait la nuit qui avait eu le temps de tomber. Dans un demi-sommeil où les notes et les morceaux se fondaient les uns aux autres sans qu'il en perde une miette pour autant, il se demanda sans parvenir à s'accrocher à la question pourquoi il était si horrifié par la chair de poule qui courait sur sa peau lorsque Sherlock prenait trop de place trop proche de lui.
Puis un toc-toc insistant à la porte les fit sursauter tous les deux. Sherlock s'interrompit au milieu de l'Andante de la sonate de Bach qu'il égrenait doucement sur son violon et John releva vivement sa tête qui avait décidé sans se concerter avec le reste de son corps que le haut du dossier de son fauteuil était somme toute un oreiller absolument pas délétère pour ses cervicales.
Qui était entré dans le bâtiment sans sonner et se trouvait devant leur porte en cet instant ? Qui venait si tard sans s'annoncer ? Après quelques secondes d'immobilité totale pendant lesquelles ils échangèrent un regard surpris, Sherlock finit par poser son violon dans son étui avec des gestes doux.
Il croisa le regard de John, éloquent, lorsqu'il passa devant lui pour aller à la porte. Le médecin s'était levé et guettait le mouvement de la main que Sherlock ne tarda pas à lui adresser dans son dos, alors qu'il ouvrait la porte légèrement et découvrait le visiteur. John ne chercha pas à savoir qui venait de toquer et obéit à l'injonction silencieuse du détective : il s'enferma dans sa chambre sans un bruit.
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À suivre
Merci de votre passage, merci des traces que vous laisserez derrière vous et à très vite pour le prochain chapitre (une semaine. Si, je vous jure, c'est rapide).
Des zoobs à tous !
Nauss
