Hello tous !
Je m'enfonce à nouveau dans les réponses aux reviews :3 Peut-être ce weekend...
En attendant, un immense merci à toutes les vôtres ! Almayen, admamu, William, Ilinia, Ariane, Zo, Clélia, Mimi, Reapersis, Lwys, mariloo, Ysmira, Luckias et cousingaelle !
Et merci toujours à Nalou pour sa bêta !
Bonne lecture :)
Chapitre 14
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Sherlock ne connaissait pas l'homme à la porte. Il ne faisait aucun doute que c'était un loup, cependant. Et au-delà de ça, une personne dangereuse. Une aura inquiétante rayonnait du visage souriant du type quand celui-ci le bouscula pour entrer dans l'appartement sans y avoir été invité. Tous les pores du détective se hérissèrent quand leurs épaules furent en contact le temps d'une seconde, même à travers le tissu du costume outrageusement luxueux de l'importun. Du bout de ses cheveux noirs impeccablement gominés en arrière à celui de ses chaussures cirées, le nouveau venu respirait la confiance arrogante et la supériorité méprisante qui n'avaient rien à voir avec celles dont pouvaient faire étalage Mycroft ou, il pouvait parfois l'admettre, lui-même. Dans ses yeux tombants et noirs, brûlaient une folie furieuse qui ne semblait retenue que par un fin barrage de bonne volonté de l'individu — le genre d'obstacle que l'homme seul pouvait décider ou non de maintenir en place ou de faire exploser.
Il embrassa le salon des yeux avec une moue dubitative sur le visage. Le regard noir catalogua le livre que John avait abandonné sur la table basse, puis le fauteuil que le médecin occupait quelques minutes plus tôt et enfin son blouson pendu à la patère. Quand le nouveau venu grimaça un sourire en contemplant la porte menant aux les pièces privées de John, Sherlock sentit son regard se plisser. Il contint un grognement.
« Surprise ! s'exclama nonchalamment le visiteur en se tournant finalement vers lui et en écartant légèrement les bras. Salut, Sherlock. J'ai entendu dire que tu me cherchais. Tu as reçu mon message ?
Sherlock le détailla. Richesse et la rouerie. Arme de poing dans la poche intérieure de sa veste. Et ce regard dérangé, bon sang… Et… quel message ?
– Moriarty.
– Oh, je t'en prie, appelle-moi Jim, le reprit l'autre avec un sourire ravi et un hochement de tête, presque comme un salut.
Enfin Sherlock avait devant lui l'homme — le loup — sur lequel il n'avait eu de cesse de se renseigner au cours des deux derniers mois. Les pensées du demi-loup se déployaient à toute vitesse sous son crâne alors qu'il le jaugeait du regard et que Moriarty semblait prendre un malin plaisir à se observer.
Sherlock n'avait pas jugé utile d'impliquer John dans le processus de recherches parallèles portant sur cet individu. John n'avait pas besoin de savoir qu'il n'avait pratiquement pas progressé sur la question Moriarty, malgré ses efforts. Il n'avait pas non plus besoin de savoir qu'il avait fini par le relier aux meurtres de Clara et de ce patient infortuné. John allait mieux, mangeait plus, souriait, ne parlait plus de quitter définitivement l'appartement. Il avait son blog qui lui apportait du réconfort. Et puis John l'accompagnait et l'admirait sur leurs affaires. John rembarrait Anderson et Donovan, il avait de la répartie, il ne paniquait pas indûment même lorsqu'ils étaient la cible d'un revolver. John avait désarmé un suspect en se contentant de lui parler et de le convaincre qu'il avait plus à gagner en les gardant en vie qu'en les tuant. John en maîtrisait d'autres physiquement comme s'il n'avait jamais été blessé et semblait naïvement surpris d'avoir mal après coup. John était capable de faire ça, et de le complimenter, lui, après.
John était précieux. Alors Sherlock n'avait pas voulu révéler que Moriarty ne lui en voulait pas personnellement, mais manœuvrait et tuait dans le seul but d'atteindre le détective, en réalité.
Et Moriarty, à la tête de ce qui semblait être une organisation criminelle d'envergure dont trois loups avaient attaqué John, Estelle et Sherlock, se trouvait chez lui. À quelques mètres de sa mère. Et de John. La réflexion froide du détective sauta d'une solution à l'autre pour écarter ce Jim des deux personnes les plus importantes du monde, et le plus rapidement possible. Elle n'était pas si froide que ça, sa réflexion, à vrai dire, et il fustigea son esprit de ne pas maintenir le calme et le contrôle auquel il le soumettait habituellement.
– Parfait, acquiesça-t-il distraitement. Jim.
Il était chez lui. Il savait que Sherlock tentait de se renseigner sur lui alors qu'il s'était efforcé de rester discret, quand bien même ses recherches avaient été surtout infructueuses. Il connaissait son adresse, il savait depuis des lustres que John et lui étaient liés… Depuis combien de temps Moriarty emmagasinait-il des informations sur lui ? Combien d'exactions avaient été commises par lui dans le seul but que Sherlock le remarque ? Il y en existait forcément à côté desquelles il était passé.
Une issue, vite.
– Envie d'une promenade pour discuter ?
– Une promenade au clair de Lune, comme c'est une bonne idée ! acclama le loup d'une voix chantante, avec un sourire qui ressemblait à celui d'un enfant particulièrement extatique. Attends, juste une seconde…
Sherlock garda un visage parfaitement neutre quand l'autre fouilla à nouveau la pièce des yeux. Il sembla trouver son bonheur en traversant la trouée entre le salon et la cuisine pour se diriger vers la table sur laquelle reposait le téléphone portable de John, juste à côté de celui de Sherlock. Ce dernier serra les dents. Pourtant, Moriarty se contenta de se pencher sur le meuble d'où il prit le stylo qui reposait à côté du livret de mots croisés d'Estelle où il y griffonna quelques lignes. Sherlock avait presque soupiré quand il s'était finalement détourné de la table. Avant que le criminel ne fasse volte-face et n'empoche les deux portables.
– Tu comprends, moi aussi j'aime faire de petites expérience, sourit-il en revenant vers Sherlock. Ta chère maman a une écriture déplorable, si je puis me permettre, ajouta-t-il avec la moue d'un professeur qui informe un parent d'élève d'un léger souci de soin chez son enfant. Enfin… Après toi. »
Moriarty lui indiqua la porte d'un galant geste des doigts et Sherlock s'engagea en premier dans les escaliers noirs, vers la sortie de l'immeuble. Le soulagement d'entendre les pas du visiteur le suivre lui donna presque un vertige. Il ne put contenir un sursaut de surprise immédiatement suivi d'un frissonnement de dégoût quand il sentit une main se poser sur sa nuque, ce qui le ramena à l'instant présent de la façon la plus écœurante possible. Tout son corps lui sembla crisser sous ce contact. Mais pour l'instant, tout ce qui importait, c'était d'emmener ce type le plus loin d'ici.
John sortit dès qu'il entendit la porte d'entrée se fermer et les voix se taire. Il avait suivi la plus grande partie du dialogue à travers le panneau de bois fin et avait frissonné en entendant le nom de Moriarty. Il avait presque oublié que Sherlock avait parlé de l'individu à Mycroft.
John avait hésité à s'extraire de sa chambre plus tôt. Moriarty représentait clairement une menace pour Sherlock et le médecin aurait voulu se tenir à ses côtés face à l'intrus. Mais il n'avait pas pris sa décision assez rapidement et Sherlock était parti avec l'autre sans laisser d'adresse ni prévenir personne.
Il se précipita à la fenêtre d'où il vit un taxi démarrer juste devant l'immeuble et s'éloigner dans la nuit.
Sherlock était en danger, n'est-ce pas ? C'était certain. Pourquoi avait-il fallu qu'il propose à Moriarty de partir ? Pourquoi avait-il accompagné seul ce qui ressemblait bien à un criminel, sans en avertir qui que ce soit ? Stupide Sherlock Holmes.
John farfouilla dans ses poches à la recherche de son portable et ne le trouva pas. Il se souvint l'avoir laissé près de celui de Sherlock sur la table. Un juron jaillit d'entre ses dents quand il vit qu'aucun des deux mobiles n'y étaient. Avoir le numéro de Mycroft aurait pu être utile, ce soir. Et il n'avait pas le moindre moyen de communication à portée. Est-ce qu'il existait encore des cabines téléphoniques fonctionnelles, dans les rues de Londres ?
Son regard fut alors attiré par un détail. En haut de la grille de mots croisées d'Estelle s'étiraient quelques lignes d'une écriture ronde qu'il ne connaissait absolument pas.
Sherly et Jimmy sont allés s'amuser cette nuit.
Un tête-à-tête au pied du Marriott.
Ne pas les déranger, merci !
John grinça des dents en voyant les deux surnoms côte-à-côte. Il voyait globalement où se situait le London Marriot Hotel. Pas très loin de l'appartement, à vrai dire. Moriarty avait délibérément laissé un indice sur leur destination… Vraiment ? À quoi jouait-il ? Ne pas les déranger… Mon cul, oui, songea-t-il avec beaucoup de diplomatie.
Les mâchoires contractées, il s'empara de sa veste, s'assura que son arme était bien logée dans sa poche et descendit les escaliers quatre-à-quatre. Aucun taxi n'était en vue. Il commença donc à marcher sous la bruine fraîche de cette mi-novembre en jurant et grognant contre l'allumé qui s'était invité chez eux à l'improviste, contre l'imprudence de Sherlock, contre les taxis, contre Londres et contre la nuit.
« Alors, Sherlock, ça fait quoi d'être coincé dans le même appartement qu'un humain pendant presque un an ? Ça pue toujours autant que ce que j'ai pu sentir aujourd'hui ?
Sherlock ne répondit pas. Son regard sautait sur les vitrines, les voitures et les rares passants qui animaient les rues que le taxi parcourait paresseusement sans qu'il les enregistre ni même les voie. Moriarty n'avait pas eu besoin d'indiquer sa destination au chauffeur après avoir obligé Sherlock à rentrer dans l'habitacle de cette même main posée avec une nonchalance dangereuse sur la nuque. Ce qui pouvait signifier qu'il avait informé le chauffeur de l'endroit où les déposer avant de lui demander de passer par chez eux pour prendre le second passager. Ou, plus vraisemblablement, que le taxi travaillait pour lui.
Le silence avait régné entre eux deux pendant les cinq premières minutes du voyage. Cela avait parfaitement convenu à Sherlock, lui laissant la possibilité de réunir les maigres informations qu'il possédait sur l'homme. La situation dans laquelle il venait de se mettre était stupidement mortelle. Il n'avait pas vraiment réfléchi au pourquoi du comment, quand il n'avait eu rien d'autre en tête que d'éloigner le plus rapidement possible Moriarty de John et de sa mère.
Mais l'autre passager du taxi sembla décider que laisser réfléchir Sherlock plus longtemps ne représentait pas un divertissement suffisant.
– Quoique. J'imagine qu'on finit par s'habituer à l'odeur, au bout d'un moment, reprit le criminel sur le ton de la conversation. Après tout, les gens sont prêts à tous les sacrifices pour leurs animaux de compagnie.
Sherlock se tendit. Il ne voulait pas que Moriarty puisse comprendre ses émotions, qu'il puisse deviner ce qu'il pensait. Mais il sentit le regard brûlant et amusé se poser sur son poing fermé. Moriarty était un loup. Un vrai, fourni avec tout le kit d'hypersensibilité aux humeurs des autres êtres vivants autour de lui. Sherlock, lui, avait appris à se fermer aux ressentis, globalement toujours négatifs, qu'il provoquait chez les autres. Les regards de ses plus ou moins congénères lupins savaient lui faire comprendre combien son statut de demi-loup n'était malheureusement pas rattrapé par son intellect invraisemblable et il n'avait jamais eu les manières parfaites que son frère aîné avait su développer pour compenser l'ignominie d'être un hybride. Mycroft avait su faire sa place dans le clan de leur famille malgré ça. Sherlock, lui, s'en était tenu éloigné toute sa vie.
Il lui sembla que Moriarty pouvait lire dans ses pensées – et cette idée était absolument abjecte – puisque l'homme reprit en secouant la tête :
– Ah, mais non, que je suis stupide. C'est vrai que ta propre mère est une humaine. Beuark. Répugnant. Dire que nos espèces sont compatibles génétiquement… La nature fait parfois des plaisanteries franchement révoltantes, tu ne trouves pas ?
Le détective s'obligea à desserrer son poing pour le poser à plat sur sa cuisse, concentrant toute son attention sur la force de volonté astronomique que ce simple geste exigeait de lui.
Le taxi ralentit et s'arrêta sur le bord de la route, devant une ruelle étroite. Sherlock sentit la nausée le secouer un peu plus quand la main se posa de nouveau sur sa nuque.
– Sors.
Le volume de la voix était le même, mais elle était lourde d'une menace que Sherlock ne lui avait pas encore entendue jusque-là et qui donnait presque l'impression qu'elle ne provenait pas du même homme. Quand il jeta un regard à Moriarty en se penchant vers la poignée de la porte, son visage était devenu glacial. Seuls ses yeux noirs tombants étaient toujours aussi brûlants et sauvages, uniques points d'ancrage qui semblaient ne pas changer dans ce visage sans cesse mouvant.
Il se laissa mener vers une venelle sombre. C'était une ruelle privée entre un bloc de briques montées sur quatre étages de murs aveugles et l'arrière du bâtiment le plus haut du coin : un hôtel quatre étoiles dont l'aération bruyante portait sur l'extérieur à quelques mètres d'eux. Il était surprenant de voir comme, même au milieu d'un quartier aussi bien famé que celui-ci, il était toujours possible de trouver un lieu où les caméras étaient inexistantes et où les cris pourraient être facilement ignorés, au milieu de la nuit. Sherlock grinça de voir le cul-de-sac à une dizaine de mètres devant lui, alors que la rumeur des voitures qui passaient sur St Georges Street disparaissait sous le bruit de l'aération. C'était comme quitter la civilisation.
La main n'avait pas quitté sa nuque et Sherlock ne parvenait pas à s'habituer à sa présence gênante sur sa peau. Il détestait le contact d'un autre être humain. Ou loup. Peu importait, à vrai dire. Il n'avait su tolérer que les mains de sa mère sur son crâne ou son dos quand il était enfant, sur ses avant-bras aujourd'hui, quand il l'aidait à se déplacer. Il n'avait jamais eu envie de toucher personne de sa vie. Alors cet homme-là qui avait vraisemblablement été à deux doigts de tuer John et qui osait poser ses doigts sur lui aujourd'hui… La folie qui sortait par vagues du personnage l'incita à se tenir impassible, cependant.
Ils arrivèrent au bout de l'allée et la main sur la nuque glissa dans son dos sur sa chemise bien trop légère pour la fraîcheur de la nuit – il n'avait pas franchement pensé à prendre son manteau dans sa hâte de quitter l'appartement. Le détective retint le frisson de dégoût et d'appréhension qu'il sentit monter en lui, surtout quand il sentit les doigts invasifs s'insinuer dans sa poche de pantalon jusqu'à y trouver un couteau à cran d'arrêt qu'ils sortirent rapidement.
Moriarty lui adressa un sourire venimeux.
– Je t'en prie. Ce n'est pas comme ça que tu dois me craindre, Chéri. Joli couteau.
Le criminel déplia la lame d'un mouvement élégant alors qu'il s'éloignait de quelques pas, scrutant le métal puis le manche avec attention dans la lumière sale et pauvre d'un unique lampadaire lointain, à l'entrée de la rue.
– Royal Army property. Je ne pensais pas que tu possédais le moindre objet de l'armée. Je te voyais plus du genre idéaliste antimilitariste, j'imagine. Tu fais partie des Anges, après tout. Mais tu dois certainement aimer garder sur toi un objet appartenant à ton cher animal de compagnie.
Le sourire était ouvertement moqueur.
– Pourquoi m'avoir emmené ici ? interrogea Sherlock dans l'idée de gagner du temps — et parce que l'occasion d'en saisir plus sur lui était trop belle.
– Tu le sais déjà, répondit Moriarty avec un air soudainement plus ennuyé.
– Échapper à la surveillance de mon frère n'est pas des plus simples, j'imagine, supposa Sherlock. J'en sais quelque chose à vrai dire.
– Quoi ? Oh, ce bon vieux Mycroft. Un jeu d'enfant de se défaire de lui, en vérité. Il suffit de savoir lui parler. Non, vraiment, rien à voir avec lui. Enfin… Pas vraiment. C'est vrai que c'est amusant de narguer un homme en jouant avec ses marionnettes sur son propre terrain sans même qu'il le sache, non ? Regarde cet hôtel dans lequel tant de ses correspondants de passage ont dû payer quelques nuits, au cours des dernières années. Les magnifiques salles de réunions qui y existent et qui ont probablement accueilli des meetings d'importance auxquels il a peut-être assisté. C'est parfaitement logique d'exiger la même qualité pour ma propre rencontre avec son meilleur agent.
– Je ne suis pas son agent, annonça Sherlock.
– Oh, mais si, tu es complètement son agent, Sherlock. Son agent qui me recherche parce que Grand Frère veut arrêter les massacres qui risquent de mener nos contrées à feu et à sang, et qui échoue parce que je suis bien trop intelligent pour les deux frères Holmes réunis.
– Vous n'êtes qu'un homme, Moriarty, cracha le demi-loup.
– Moriarty… un homme, et tellement plus encore, chantonna le malfrat avec une légèreté dans la voix qui détonnait de son expression ennuyée et ses yeux noirs et brillants.
– Qu'est-ce que ça veut dire, ça « plus qu'un homme » ? Comment peut-on être plus qu'un homme ?
Sherlock sursauta quand le loup lança soudain le couteau dans sa direction. Mais non, Moriarty avait visé au-dessus de son épaule gauche et un claquement au sol derrière le détective lui apprit que la lame était tombée par terre. Il se demanda bêtement si ça ne l'avait pas abîmée. En entendant de nouveau le bruit du métal sur l'asphalte, Sherlock comprit que qu'ils n'étaient pas seul et que le nouvel arrivant, ami ou ennemi, venait de ramasser l'arme. Ennemi, apparemment, déduisit-il à peu près instantanément quand il sentit la fraîcheur du métal percer à travers sa chemise, alors que la pointe de la lame venait de se poser sur ses reins.
Le péril de sa situation lui apparut plus nettement que jamais
Gagner du temps. Espérer que quelque chose se passerait. Que John comprendrait la gravité de ce qui s'était déroulé à l'appartement et qu'il trouverait un moyen d'informer Mycroft ou Lestrade. Ou, vraiment, n'importe qui, parce qu'aussi malade que ça le rendait de devoir l'admettre, Sherlock ne pourrait vraisemblablement pas se sortir de cette situation et il faudrait que Mycroft ait toutes les cartes en main afin de pouvoir continuer à poursuivre Moriarty après ce soir.
Et le loup qui répondait tranquillement :
– Eh bien, déjà, nous sommes des loups, même si certains ici le sont un peu plus que d'autres. Et puis certains peuvent commanditer des meurtres, ou du moins aider leurs prochains à les réaliser sans se faire prendre. Alors que d'autres n'ont pour seul hobby que de comprendre bien après comment les assassins s'y sont pris sans jamais pouvoir les empêcher de mener à bien leur sinistre dessein. Il y a Dieu qui crée, et l'Homme qui essaie de comprendre pourquoi – et échoue. Je suis Dieu, tu es l'Homme, bien entendu.
– Merci, j'avais compris, répondit sèchement Holmes. Je serais remonté jusqu'à vous sans que vous vos montriez.
– Tt-tt, émit Moriarty du bout de la langue en secouant la tête avec un sourire indulgent. L'Homme ne parvient jamais à remonter jusqu'à Dieu. Dieu le tue avant qu'il en ait le temps. Parce que Dieu s'ennuie. Oh oui, qu'est-ce qu'Il peut s'ennuyer. Alors tuer les hommes, ou plutôt les envoyer se massacrer entre eux, au nom de Lui-même, ça Le distrait, n'est-ce pas ?
C'était un fait : ce type était complètement fou. Mégalo. Sherlock devait continuer de gagner du temps, encore un peu plus de temps, pour essayer de réfléchir et contourner ce qui ressemblait à une douce promesse de mort. Par chance, ce loup avait l'air d'apprécier jouer avec sa proie avant de l'achever.
– C'est donc bien pour tuer l'ennui que vous avez fait assassiner ces personnes…
– Les gens sont tellement barbants. Tu n'es pas d'accord ?
Sherlock s'abstint de répondre.
– Je n'avais rien contre eux personnellement, tu sais. J'ai juste donné à ceux qui le voulaient le moyen de venger l'un des nôtres, que ton animal de compagnie a massacré il y a quelques mois. Quelle déception, Sherlock. Choisir de s'isoler de la communauté des loups est une chose tout à fait compréhensible pour un bâtard. Mais s'acoquiner avec cet humain-là…
Moriarty secoua la tête, un regard dur surmontant son sourire. C'était de la foutaise.
– Ca n'a aucune importance, grinça Sherlock. Vous n'en avez rien à faire, que ce soit un loup ou qui que ce soit d'autre. Ce n'est qu'une excuse.
– Oh, voyons, Sherly. Il fallait bien que je trouve le moyen de te faire danser, un peu. Tu es partout, tu furettes, tu mets ton nez dans certains de mes crimes et tu es parfois un peu trop proche de me retrouver. Il faut bien que j'utilise ton langage, non ? Tu n'as jamais aimé quelqu'un comme tu aimes les cadavres qu'on t'offre sur un plateau. Sauf ta chère maman, peut-être. Et John ? Qu'en est-il de John ?
– Pourquoi eux ? l'interrompit Sherlock pour ne pas sentir le goût de la bile qui menaçait de lui envahir la bouche. Pourquoi les avoir tués eux précisément ?
Le criminel haussa des épaules.
– Je ne sais pas. Je ne sais même pas exactement qui ils sont. Je te l'ai dit, c'est le sport qui est intéressant. Est-ce que le chasseur se demande qui est le cerf avant de le tirer ? Leur identité ne m'intéressait pas le moins du monde. J'ai seulement aidé ces loups qui voulaient rendre justice à notre communauté puisque les tribunaux officiels y ont failli.
Sherlock roula des yeux et reprit avec une voix qui frôlait l'impatience, précisant sa demande :
– Pourquoi des personnes qui gravitaient autour de John ?
– Oh. Mais parce que tu me fascines, Sherlock Holmes. Depuis des lustres. Bien sûr, l'idée de faire peur au tueur de loup en exterminant des personnes assez proches de lui pour le toucher, mais suffisamment éloignées pour ne pas être protégées par la flicaille, c'était nécessaire. Mais je voulais surtout me rapprocher de toi.
« Toi, Sherlock. Enfin un homme qui pouvait attirer l'attention d'un Dieu ennuyé. Il fallait bien que je trouve un levier pour que tu viennes me chercher. C'est quand même bien plus distrayant si ce n'est pas moi qui fais tout le boulot, tu ne trouves pas ? Et cette occasion servie sur un plateau, cet humain, son geste malheureux, et le fait qu'il échoue dans ton appartement ensuite… Puis, le premier meurtre contre une de ses connaissances. Ça ne pouvait que m'inspirer. Je te le concède, celui-là n'est pas de moi – il était tellement brouillon, d'ailleurs… Mais pour le reste… Je ne pouvais que me saisir de cette occasion. Mes conseils avisés pour détruire ces quelques vies ne sont pas mes seules œuvres, bien sûr. D'autres personnes sont venues me voir pour de tout autres problèmes que je les ai aidés à régler.
– Un criminel consultant, en somme. Brillant.
– Exactement, répondit Moriarty, soudain extatique. Je savais qu'un homme tel que toi saurait voir la beauté de ce concept.
Il plissa les yeux et se pencha à quelques centimètres du visage du détective pour le détailler avec plus d'attention qu'avant.
– Mais toi non plus, tu n'es pas qu'un homme, n'est-ce pas ?
Sherlock se retint de reculer d'un pas. Pas une bonne idée avec un couteau qui lui chatouillait les reins.
– Je suis un loup, si c'est ça que…
– Bien sûr que non, ce n'est pas ça que je veux dire, tu n'es même pas un vrai loup. Ni un humain. Tu n'es rien, coupa violemment Moriarty en lui postillonnant dessus, le visage subitement enlaidi par la fureur et la froideur.
Il se radoucit tout aussi rapidement en faisant deux pas en arrière :
– Mais toi et moi, nous sommes pareils, ajouta-t-il avec l'air de savourer les mots.
– Sherlock !
La voix fit sursauter le détective ainsi que l'homme qui le menaçait par derrière.
Sherlock sentit la nausée le submerger, à égalité avec un soulagement contrit. Il connaissait parfaitement cette voix et elle n'aurait jamais dû se trouver ici, dans cette impasse sale et sombre. Le pas inégal de John se rapprocha et Sherlock et pria pour que le médecin décide soudainement qu'il avait beaucoup mieux à faire que de rester ici.
La pointe du couteau quitta sa peau, cependant, et la présence dans son dos s'éloigna. Il s'autorisa un léger mouvement de tête vers l'arrière : la lumière se réverbérait sur le canon de l'arme que John braquait sur le détenteur actuel de la lame. La main de l'ancien médecin militaire ne tremblait absolument pas.
– Voilà. On recule bien gentiment et on lâche le couteau. Bien. Un coup de pied pour le faire glisser vers moi ? Formidable. Ton maître t'a bien dressé à obéir aux ordres. Retourne donc à ton taxi, tu veux ?
La voix était celle de John mais ne lui ressemblait pas. Sherlock – qui essaya de ne pas songer à l'ironie de John utilisant la métaphore du chien pour s'adresser au sbire de Moriarty – ne l'avait jamais entendu parler comme ça, avec autant de... d'autorité ? De charisme ? De fermeté ? Un peu de tout ça à la fois. Puis il se souvint que John avait été capitaine dans l'armée.
L'homme qui le menaçait encore quelques secondes plus tôt avait levé les mains en l'air. Il était massif, avec des cheveux ras qui apparaissaient clairs dans la nuit, malgré la bruine qui les imbibait. Son visage semblait afficher un air méchant de nature. John prit le temps de ramasser son couteau à tâtons pour ne pas le perdre de vue une seconde.
– Allez, dégage, ordonna-t-il en s'approchant de façon tout à fait imprudente de l'acolyte de Moriarty, son arme pointée sur son crâne.
La menace fonctionna et l'individu se hâta vers l'entrée de la ruelle.
– Aaaaaah, voilà le fidèle animal de compagnie, se réjouit Moriarty sans avoir l'air contrarié par l'arrivée de John ni par le départ de son homme.
Il n'eut pas l'air de se sentir très concerné par le canon de l'arme qui se tourna vers lui, se contentant de lever un sourcil :
– Oh, mais non, John Watson, tu ne vas pas tirer.
– J'aimerais bien savoir pourquoi.
Moriarty roula des yeux, théâtral. Il fit un geste vague vers Sherlock et ce dernier vit John ciller en baissant lentement son arme, ses yeux à présent terrifiés fixés sur son front. Et le détective devina qu'une lumière rouge, celle d'un sniper, brillait sur son visage. Il ferma une fraction de seconde les yeux pour s'exhorter au calme.
– Oh. J'aime ce regard, ronronna le criminel dont le sourire n'avait rien à envier à la folie de ses yeux.
Il fit un second geste et Sherlock sentit ses tripes s'entrechoquer avec violence à la vue de trois points rouges qui se mirent à danser sur le torse de John. Ce dernier dû lire son regard puisqu'il baissa lui aussi les yeux sur sa veste et y vit les lumières sautillantes. Son regard remonta lentement jusqu'à celui de Sherlock et s'y ancra avec une intensité à laquelle le demi-loup s'accrocha comme à une branche, tentant désespérément de lui ordonner de ne rien faire d'irréfléchi.
– Oui, voilà, ce regard-là. C'est exactement pour ça que je voulais vous voir ce soir, reprit Moriarty en claquant des mains, l'enchantement palpable dans son ton. Oh la la, Sherly, se désola-t-il soudain avec ce qui ressemblait presque à de la commisération dans la voix. Pourquoi n'as-tu pas écouté ton grand frère adoré, lui qui se soucie pourtant tellement de toi ? S'attacher n'est jamais un avantage.
– La Police est en route, Moriarty. Et le grand frère en question est prévenu, mentit John – parce qu'il mentait, c'était certain, et Sherlock estima que sa voix était beaucoup trop calme et ferme pour la situation. Quoi qu'il advienne, vous ne vous en sortirez pas aussi facilement que ce que vous semblez le croire.
L'homme eut l'air vaguement irrité par l'information. Sans plus.
– Et que fera Mycroft Holmes quand son frère ne sera plus qu'un corps sans vie ?
La question rhétorique sembla faire l'effet d'une douche froide à John. Sherlock se tendit. Moriarty se désintéressa de leur présence, cependant. Il sortit les deux portables de sa poche et les étudia. Il garda celui qu'il décida appartenir à Sherlock et laissa nonchalamment l'autre tomber par terre. Pendant plusieurs minutes, il ne fit rien d'autre que le manipuler.
Sherlock en avait profité pour se tourner vers John. Leurs regards s'étaient joints dès que le criminel s'était détourné avec une intensité crispée. Les lumières rouges qui continuaient de sautiller sur leur silhouette respective étaient un rappel bien trop alarmant de ce qui se passerait au moindre mouvement brusque. Ou au moindre signe de la part de Moriarty.
Au bord de son champ de vision, le criminel revint vers eux, et Sherlock ressentit une tristesse indicible fouiller en lui quand John arracha son regard du sien pour diriger ses yeux sombres sur l'homme en costume qui rempochait son portable.
– Bien, où en étions-nous ?
– J'imagine que vous vous apprêtiez à nous tuer, l'informa Sherlock.
Les lueurs rouges dansaient toujours sur le torse de John, hypnotiques, et le loup s'obligea à détacher ses yeux de leur message de mort pour regarder Moriarty qui s'approchait dangereusement de lui avec un regard de professeur surpris par la mauvaise réponse d'un élève habituellement brillant.
– Vous tuer ? répéta-t-il, l'air profondément dubitatif. Oh non, je t'en prie Sherlock, tu me prêtes un peu plus de classe que ça, tout de même ! Non non non non non, je ne vais certainement pas te tuer. Oh, et pas la peine d'envoyer un regard aussi pitoyablement plein d'inquiétude à ton animal de compagnie : si vous continuez de bien vous comporter en ma présence, mes snipers ne devraient pas tirer ce soir. Non Sherlock, pourquoi te tuer alors qu'il y a tellement plus amusant à faire ?
Moriarty était à quelques dizaines de centimètres de lui.
– Comme quoi ? demanda Sherlock d'une voix placide, comme s'il s'ennuyait prodigieusement, pour ne pas reculer d'un pas à la place.
– Comme te voir danser. Comme te voir effectuer chaque pas de la chorégraphie de ta petite vie en pensant que c'est toi qui l'écrit alors que tu te contentes de faire ce que je veux de loin. Tu es tellement, tellement prévisible. Mais, oh ! je n'avais pas prévu certaines choses avec lesquelles il est bien plus amusant de jouer de près. Et, oui, le regard inquiet envers ta dulcinée est approprié, cette fois.
Le demi-loup tenta de ne pas envoyer effectivement un regard terrifié vers John. Le sourire fou du criminel face à lui s'ouvrit d'une façon haïssable et ce dernier se pencha à son oreille pour lui glisser sur le ton de la confidence, sa voix perdant le ton dansant pour y charger une raucité inquiétante :
– Je vais brûler ton cœur, Sherlock Holmes. Je te dois une chute, parce que tu t'élèves trop vite trop proche de moi et de mes affaires. Et cette chute sera si rapide qu'il ne restera que des cendres de ton petit cœur, fais-moi confiance. J'ai tout ce qu'il faut à ma disposition pour en arriver là. Et alors, seulement, je te tuerai.
Moriarty s'écarta de lui très lentement, juste ce qu'il fallait pour que Sherlock voie le regard de haine assassine que l'homme lui envoyait quand il dit à voix haute :
– Je t'en dois une, Sherlock. »
Puis sa tête plongea vers le bas. Le demi-loup n'eut pas le temps de faire un mouvement en arrière, sentit les crocs se refermer sur son biceps gauche avec violence avant d'être libéré tout aussi rapidement. Le bruit étouffé émis par John dans son dos le fit frissonner. Il vacilla sous la douleur explosant dans son bras, alors qu'il avisait le visage souriant de Moriarty, plein de démence, du sang coulant de ses dents sur son menton. La métamorphose avait été instantanée, juste le temps de lui infliger une blessure cruelle. Sherlock sentit l'hésitation de John derrière lui et pria de toute ses forces pour que le médecin ne fasse rien, rien qui puisse lui mériter une balle de sniper entre les épaule, mais le criminel reprenait déjà sa route vers la sortie de l'impasse et passa à quelques pas de John sans lui adresser un regard, avant de disparaître au coin de la rue. Quelques secondes de plus, et les points rouges se volatilisèrent, eux aussi. John se précipita vers Sherlock.
Ce dernier s'était appuyé contre le mur proche et se tenait le bras. Mais ses yeux étaient fixés sur le médecin.
– Ça va ? demanda-t-il d'une voix rauque.
La question étranglée parut surprendre le médecin.
– Bien sûr que ça va. Et toi ?
Sherlock acquiesça. Il grogna quand il vit John lever une main vers son bras ensanglanté, et resserra sa prise sur son biceps blessé.
– Ne sois pas stupide, Sherlock. Laisse-moi voir.
Le loup secoua la tête.
– Sherlock.
La voix était autoritaire. C'était la voix de John-Capitaine-de-la-Royal-Army. Sherlock frissonna, puis céda sous la main doucement posée sur la sienne.
Il ne lut rien dans les yeux neutres que le médecin posa sur la plaie. John commençait certainement à s'habituer à voir des blessures dues à des crocs de loups. Il avait vu la guerre, aussi. Surtout.
– Je ne peux rien faire ici, finit par annoncer le médecin. Et je ne lui fais pas confiance pour ne pas revenir à l'improviste. Viens, on va aux urgences.
Sherlock sentit ses yeux s'agrandir et ses dénégations se faire frénétiques. John leva un sourcil. Il jeta un nouveau regard à la blessure et céda à ce qui semblait avoir été un rapide débat intérieur.
– Ok. On rentre à l'appartement, je vais m'en occuper.
Sherlock ferma les paupières de soulagement. Habituellement, il se serait dit qu'il ne voulait juste pas perdre de temps dans un hôpital avec des poissons rouges en blouse blanche à qui il avait tout à apprendre sur l'art de la médecine. Ce soir, il ne put que songer que la perspective la blancheur des murs et de la lumière crue des néons lui faisait peur – le ramènerait dix ans en arrière, quand il avait appris les conséquences d'un AVC massif de la région fronto-temporale avec engagement sous-falcoriel sur une femme de quarante-huit ans, celle qui faisait que le monde avait un sens et que l'amour n'était pas qu'une théorie abstraite réservée aux autres.
– Tiens, prends ça, ajouta John en lui tendant la veste qu'il venait de retirer de ses propres épaules pour la poser sur celles du détective.
Ce dernier commença à secouer la tête puis, « Sherlock... », laissa faire l'ancien capitaine.
John ramassa son portable par terre puis les mit en route à leur tour vers St George Street, la civilisation et la lumière.
Ils marchèrent côte-à-côte en silence. Sherlock continuait de trembler de tout son corps – ah, oui, c'était donc ça la sensation désagréable qui le secouait depuis le départ de Moriarty – et il sentait parfois son pas faiblir, alors il ne repoussa pas le médecin lorsque celui-ci le saisit par la taille pour le soutenir. Il ne laissa presque pas tout son poids reposer sur l'homme plus petit que lui. Il ne s'étonna presque pas de n'éprouver aucun dégoût à ce contact avec un autre bipède. Il ne s'autorisa presque pas à apprécier le soutien fidèle, compact et inconditionnel qu'incarnait John Watson depuis que ce dernier habitait avec lui.
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À suivre
Merci pour votre lecture !
À vendredi prochain :)
Nauss
