Hello les gens !
MERCI à Ysmira, cousingaelle, mariloo, Mimi et Lwyz pour leurs reviews !
Merci à Nalou, comme toujours, pour sa bêta !
Et bonne lecture à tous :)
Chapitre 15
.
Estelle s'était relevée. Elle était agitée. Peut-être avait-elle entendu que quelqu'un avait frappé à la porte plus tôt, peut-être s'était-elle rendu compte qu'elle était seule dans l'appartement, peut-être que côtoyer des loups pendant des années l'avait rendue plus sensible aux changements d'humeur des hommes qui vivaient avec elle... Quoi qu'il en soit, ils la trouvèrent devant la porte, ses mains ridées anxieusement serrées l'une sur l'autre, ses deux grands yeux bleus larges et apeurés, sa peau couverte d'une chair-de-poule facilement explicable par la fraîcheur ambiante et sa simple chemise de nuit trop légère. Quelque chose qui ressemblait atrocement à un sanglot trouva son chemin hors de sa gorge quand John ouvrit enfin la porte de l'appartement pour tomber nez-à-nez avec elle.
« Estelle ?
Il lâcha la taille de Sherlock après s'être assuré que celui-ci avait au moins un montant de porte auquel se retenir au besoin et prit les deux mains de la vieille femme entre les siennes. Il grimaça en voyant ses yeux trop larges s'agrandir encore quand ils tombèrent sur les traces rouges et humides qu'il venait de laisser sur sa vieille peau parcheminée. Il avait les doigts plein du sang de Sherlock, depuis qu'il avait observé sa blessure dans la rue.
John lança un regard au détective qui acquiesça. Le médecin essaya de ne pas le trouver beaucoup trop pâle, lui aussi. Il prit de nouveau les mains froides d'Estelle entre les siennes pour la mener à l'évier où il rinça leurs doigts avant de les sécher. Il passa ensuite son bras sous celui de la vieille femme et la dirigea vers sa chambre. Il s'entendit la réconforter distraitement pour essayer de faire taire le tremblement dans ce corps d'oiseau trop faible, ce tremblement qui, il en était sûr, n'était pas dû au froid uniquement.
– Ce n'est rien. Sherlock s'est légèrement blessé, mais ce n'est absolument rien. Je vais m'occuper de lui. Je suis médecin, vous le savez bien, Estelle. Il ne faut pas s'inquiéter. Je vais vous ramener jusqu'à votre lit, d'accord ? »
John n'avait jamais pénétré les parties privées des Holmes. Il laissa donc la vieille femme le diriger vers son lit et prit encore dix bonnes minutes pour s'assurer que rien ne lui manquait, qu'elle était bien couverte, qu'elle se réchauffait sous les couvertures et que le tremblement se calmait à mesure que ses phrases rassurantes baissaient en intensité, se transformant en une litanie berçante.
Sherlock était outré : John était parti depuis bien trop longtemps.
Non. Il n'était pas outré, en réalité. C'était seulement plus simple de se dire que c'était le cas, plutôt qu'admettre qu'il se remettait tout juste de la rencontre avec Moriarty. Toujours frissonnant, il avait attendu que le médecin ait disparu avec sa mère pour essayer de faire un pas… Il n'avait pas voulu risquer de parasiter John qui assistait Estelle, ce qui se serait assurément passé s'il avait essayé d'avancer, qu'il n'y avait pas réussi et qu'il s'était étalé au sol.
Il parvint en réalité sans encombre jusqu'à un fauteuil dans lequel il se recroquevilla. C'était celui de John, et il ne réfléchirait pas à pourquoi ce siège-là plutôt que le sien qui reposait à deux pas de là. Non. Ça ne servait à rien de gaspiller son énergie à interroger une telle insignifiance. Il n'analysa pas non plus cette inspiration profonde qu'il s'autorisa contre le tissu du dossier sur lequel sa joue reposait.
Il était roulé en boule sur le fauteuil, le dos bloqué par un accoudoir, les pieds calés contre l'autre. Il ferma les yeux pour tenter une entrée dans son Palais Mental, histoire de se calmer, avant de les ouvrir brutalement pour échapper à l'image d'un Moriarty grimaçant son sourire fou, imprimée derrière ses paupières.
John finit par revenir, passa par sa chambre, déposa une trousse de médecin en cuir sur la table basse près de Sherlock, en sortit fil, aiguille et désinfectant, puis s'éloigna de nouveau pour se passer les mains sous l'eau. Il n'avait pas accordé un regard au détective dont les genoux étaient toujours ramassés contre son torse sur le fauteuil, sa main droite dégoulinante de rouge fermement arrimée à son biceps gauche.
Quand le médecin revint à ses côtés, il s'agenouilla face au fauteuil et à Sherlock. Prit de la gaze sur laquelle il versa du désinfectant puis se racla la gorge. Sherlock fit non de la tête. Dans sa vision périphérique, le demi-loup aperçut les yeux fermés une seconde entière comme pour s'exhorter au calme, le soupir silencieux qui vida les poumons du médecin, puis ce regard bleu foncé qui tomba sur son visage.
« Sherlock.
La voix n'était pas seulement autoritaire. De la colère y perçait également.
Sherlock eut envie de fermer de nouveau les paupières mais il savait que le sourire fou l'attendait. Il sursauta de sentir la main de John écarter la sienne. Lutter contre était trop douloureux, alors il laissa le médecin dégager la plaie.
– Aide-moi à t'enlever ta chemise.
Sherlock obtempéra. Ce qui signifie qu'il ne fit rien d'autre que faciliter les mouvements de John comme il le pouvait, la morsure le lançant terriblement à chaque geste de son bras.
Il tenta de faire refluer la douleur pour parvenir à analyser le regard soucieux de John posé sur la plaie. Il compta un, deux, trois, jusque trente, avant que John relâche enfin l'air qu'il n'avait certainement pas eu conscience d'avoir gardé si longtemps dans ses poumons.
– Ça aurait pu être pire, j'imagine.
La voix du médecin trembla.
Le désinfectant sur la blessure donna à Sherlock l'envie de hurler. Il serra les dents, contractant sa main droite sur l'accoudoir, et tant pis pour les tâches de sang. En même temps que la douleur physique, celle de son esprit s'éveilla.
Il avait mené la conversation avec Moriarty avec morgue et détachement, parce que c'était ce qu'il savait faire de mieux. S'était senti plus vulnérable quand le sujet abordé avait été John. Savait que Moriarty l'avait vu. Que c'était très exactement ce que Moriarty avait voulu voir. Ce soir, il avait livré à ce nouvel ennemi une information bien plus grave que toutes celles que le criminel avait déjà trouvées sur lui, réunies.
Il ne servait à rien de tenter de se convaincre de l'inverse : John était devenu un point faible, et Sherlock l'avait magistralement démontré, ce soir. S'attacher n'est jamais un avantage, Sherlock. Mycroft le lui avait répété tant et tant de fois, pourtant. Toute vie s'achève, tout cœur se brise. Sherlock l'avait appris au prix fort quand la vie que sa mère avait menée jusque-là s'était brutalement achevée pour laisser derrière elle une enveloppe ridée, qui semblait avoir pris vingt ans et ne pouvait plus s'exprimer, ne pouvait plus écrire cette poésie dans laquelle elle excellait, n'avait plus cette lucidité acide contrebalancée par un optimisme déroutant qui la caractérisait alors. Heureusement, son regard était resté le même. Celui qu'elle avait posé sur lui depuis sa naissance. Alors, même si elle n'avait jamais pu redire un mot, même si elle n'avait jamais pu écrire plus de trois lettres de suite pour former un message cohérent, même si on ne pouvait jamais être certain de sa compréhension, ce regard dans lequel il lisait son affection, son amour, et qu'elle lui réservait avait permis à Sherlock de ne pas laisser son propre cœur prendre le même chemin que l'hémisphère gauche de sa maman.
Mais comme si cet accident déchirant ne lui avait pas suffisamment enseigné, il avait fait l'erreur de s'attacher à cet autre humain. Il ne pouvait pas accuser la jeunesse et l'amour infantile d'un fils pour sa mère, cette fois. John avait été parachuté dans sa vie il y a dix mois, Sherlock avait alors vingt-neuf ans. Il n'avait aucune excuse. Ça s'était fait insidieusement. Il n'en avait même pas été conscient jusqu'à récemment – treize semaines plus tôt, quand il avait vu l'épaule de John perforée par une balle qui avait ramené le demi-loup à un présent et une lucidité qu'il avait totalement perdue à ce moment-là. Sherlock avait eu l'impression que la rage remontait en lui de voir cet humain blessé. Il n'avait pas vraiment compris, n'avait pas cherché à comprendre – et c'était bien une première. Il avait vu le pull du médecin s'imbiber de sang et était déjà en train de se tourner d'un bloc vers la source de cette balle avant que John, ce brave John aux portes de l'inconscience, le prévienne d'un danger imminent. Se ruer sur le tireur avait sans aucun doute relevé de la stupidité profonde. Sa réaction avait été digne du plus poisson rouge des poissons rouges de cette espèce qui s'appelait humaine – mais la rencontre avec Moriarty ce soir prouvait que quand John était dans la balance, la capacité de Sherlock à prendre des décisions réfléchies était abyssale. Et par ce dimanche après-midi d'août, il n'avait pu s'empêcher de vouloir plonger profondément ses crocs dans le cou de celui qui venait de mettre à genoux le médecin militaire. Puis John avait trouvé le moyen de le sauver, encore une fois.
Moriarty n'en avait pas parlé – Sherlock n'avait pas réussi à se résoudre à amener le sujet – mais cette agression était elle aussi de son fait. Et de manière bien plus active que des conseils avisés glissés à l'oreille des bonnes personnes. Sherlock était convaincu que le Criminel Consultant avait lui-même organisé l'attaque de John et de sa mère.
Tout ça pour rencontrer Sherlock. C'était sans doute ça, le pire de tout ce déballage que Moriarty s'était fait un plaisir de lui faire. Clara Forkstank et Philip Trush avaient été tués pour détruire John afin d'atteindre Sherlock. Tous ces morts n'étaient que des victimes collatérales. Sans Moriarty, il n'y aurait eu d'autres tués que le loup qui attaquait la petite fille, il y a presque un an, et Sarah Sawyer ensuite – si le Criminel Consultant lui avait dit la vérité en affirmant qu'il n'était pour rien dans ce meurtre spécifique. Sans Sherlock, John n'aurait pas eu besoin de vivre dans l'angoisse de voir disparaître des connaissances plus ou moins proches, n'aurait pas eu à vivre cette culpabilité qui le rongeait depuis un an.
Sherlock refusa de se rappeler de cette fois où il avait dit à John que toutes ces personnes étaient mortes de sa faute. Il refusait de considérer ce souvenir qu'il n'était pas parvenu à effacer complètement.
Et le médecin était en ce moment-même penché sur lui et encore une fois, prenait soin de lui alors que l'attitude de Sherlock l'avait presque mis à la porte, il y a quelques semaines… Pourquoi, bon sang ? Pourquoi John Watson avait-il besoin de se comporter avec lui comme personne ne se comportait jamais envers Sherlock Holmes, détective consultant, le seul au monde, froid, distant, inatteignable ? Pourquoi n'affichait-il pas cet air de crainte et de mépris mêlés qu'il avait appris à inspirer volontairement aux Autres pour ne plus avoir à les subir ? Comment Sherlock était-il censé ne pas s'attacher à une personne telle que lui ? C'était insupportable. Insupportable.
Une protestation étranglée le ramena brutalement au présent. Il remarqua John qui tenait une aiguille et du fil pour suture et qui fronçait les sourcils en le regardant, plus en retrait qu'il ne l'avait été pour le désinfecter. Sherlock sentait ses émotions malvenues refluer et une paix qu'il savait trompeuse masquer ce bouillonnement de sentiments qu'il ne voulait pas admettre. Il entendait mieux, les odeurs – John, sang, John, savon, John, restes d'expériences qui traînaient sur la table, John – lui parvenaient avec tellement d'acuité qu'il aurait pu en élaborer une carte détaillée. Il s'était transformé en loup sans en avoir eu l'intention.
– Sherlock…
La voix était hésitante, mal-assurée. Sherlock vit une étincelle de crainte dans le regard du médecin. Il vit l'hésitation dans ses gestes. Il lut l'envie de s'éloigner dans son attitude.
Voilà. Ça, c'était normal. Ça, il savait comment le gérer. Ça, c'était ce qu'il attendait de John Watson et du Reste du Monde.
– Sherlock. Je ne peux pas te recoudre, si tu es… comme ça. Les poils…
Le loup plissa les yeux, releva les babines sur ses crocs. Un grognement commença à rouler du fond de sa gorge. Ça, un John Watson craintif, à défaut d'énervé, il saurait quoi en faire. Il saurait s'en défaire. Mycroft avait raison. Moriarty avait raison. S'attacher n'était pas un avantage. Sherlock pouvait toujours se détacher volontairement. Ce serait nécessairement moins douloureux que de voir John partir. Parce que John finirait par partir, n'est-ce pas ?
Le médecin avait vacillé en entendant son grondement et dans ses yeux avaient dansé les souvenirs de ce jour où le loup avait été sur le point de le trucider, de ses crocs d'abord puis de la lame d'un couteau.
Le détective fut complètement pris par surprise, cependant, quand John hocha la tête pour lui-même, son regard se verrouillant au sien avec la même intensité qu'une heure plus tôt au fond d'une ruelle mal éclairée. Sherlock ne comprit pas quand il se pencha vers lui, mains en avant, et que ses doigts s'enfoncèrent dans sa fourrure au niveau de son encolure. Il avait eu peu de contacts avec quelqu'un d'autre sous sa forme humaine, en dehors de coups échangés rageusement. Et ça ne lui était jamais arrivé sous sa forme lupine. Il sentit les doigts fourrager d'abord avec une certaine hésitation dans ses poils noirs, puis plus franchement. Et les yeux bleu foncé toujours ancrés dans les siens avec ces sourcils froncés au-dessus et ce visage sérieux, déterminé… Sherlock eu envie de laisser ses paupières se clore et de frotter son cou et sa tête contre ces mains attentives et caressantes. Ce qui était bien entendu hors de question.
Les doigts s'immobilisèrent rapidement, une main sur son cou, l'autre sur le côté de sa gueule, proche, si proche des crocs mais le médecin ne sembla pas s'en inquiéter une seule seconde. Les yeux bleu foncé dévièrent vers le bas, les sourcils exprimant de la colère, ou de l'inquiétude, ou quelque chose dans ce goût-là, mais Sherlock n'était pas le meilleur pour lire les sentiments des autres quand il ne cherchait pas à les manipuler pour une enquête, et moins encore quand il était un loup.
– Ne refais plus jamais ça.
La voix était basse et amère, mais il l'entendait comme si John avait parlé tout haut.
– Ne repars plus jamais comme ça, sans dire où tu vas avec ce type d'individu, sans réfléchir à ne serait-ce qu'une échappatoire.
Les yeux bleu foncé s'étaient de nouveau ancrés aux siens, et Sherlock constata que le « quelque chose » ressemblait dangereusement à de l'affection.
– Maintenant, tu vas reprendre ta forme humaine et me laisser te soigner, puisque je n'ai pas pu empêcher ta blessure.
Le loup cligna une fois des paupières. Puis les ferma, se concentra un instant, sentit le picotement typique, pas désagréable, qui accompagnait chaque métamorphose. Quand il fut de nouveau humain, Sherlock se focalisa sur la douleur physique pour ne pas laisser les émotions l'assaillir à nouveau.
– Merci, avait dit John en se désinfectant à nouveau les mains pour reprendre l'aiguille et se pencher sur son bras blessé.
Sherlock eut envie de faire remarquer que ce n'était pas à lui de dire merci dans cette situation. À la place, il ne dit rien. John leva un regard sur lui, puis revint à la blessure.
– Si tu as une capacité de guérison accélérée, c'est le moment de me prévenir, lança le médecin d'une voix hésitante, dans une tentative étrange de plaisanter.
– Pourquoi aurais-je une capacité de guérison accélérée ?
Il en voulut à sa voix de trembler. Mais tout son corps tremblait encore. Alors ça devait être normal. C'était physique. Purement physique. Et puis John avait commencé à le recoudre, sa main droite maintenant les deux lèvres irrégulières de la plaie l'une contre l'autre pendant que la gauche œuvrait avec l'aiguille.
– Parce que tu es un loup. On ne sait jamais.
Sherlock sentit un goût âpre se répandre dans sa bouche alors que quelques répliques de Moriarty lui revenait en mémoire.
– Je suis un demi-loup, ne put-il s'empêcher de corriger.
– Ça change quelque chose ?
Parler d'un sujet qu'il connaissait bien, parler de quelque chose qui concernait ses gènes, quelque chose sur lequel il n'avait pas prise, aucune possibilité de contrôle, quelque chose qui était un état de fait indépendant de sa volonté. Voilà qui le sauverait. Tout plutôt que ces stupides sentiments et ces stupides émotions et ce stupide John Watson qui ferait mieux de faire disparaître cette affection et cet intérêt de ses yeux trop bleus et trop foncés.
– Physiquement, oui. Les loups – les vrais loups – sont tous semblables quand ils sont transformés. Enfin, aux yeux des humains du moins, puisque nous sommes tous capables de nous différencier par d'autres critères que le physique, évidemment. Ils sont tous gris foncés, avec des yeux rouges. Du fait de mes gènes humains, mon apparence lupine garde des traits caractéristiques de mon apparence humaine.
– Les poils noirs et les yeux bleus plutôt que rouges, réfléchit John à voix haute en hochant la tête sans y penser, concentré sur son travail de suture. Qu'est-ce qui se passe, pour vos vêtements ? Ils se transforment avec toi. Ça n'a pas de sens.
Sherlock s'ébroua mentalement. Ça, c'était un domaine qu'il maîtrisait parfaitement.
– Il y a eu peu de recherches à ce sujet. C'est assez délicat à étudier parce que… eh bien, même pour la science, les loups sont frileux, quand il en vient à prendre leur forme animale. Ils sont stupides. Bref, quoi qu'il en soit, il semblerait que de la même façon que la matière qui nous compose se remodèle lors de la transformation, les particules de nos vêtements se remodèlent également pour former des poils plus longs, en fonction de l'épaisseur de ce qui nous couvre.
– Les particules ? À un niveau… commença John, attendant que Sherlock complète.
– À un niveau atomique. En-dessous, même. Les neutrons, protons et électrons se réarrangent pour former les atomes nécessaires à la formation de tout ce qui compose nos poils.
Le regard de John remonta plus longuement à son visage, cette fois, alors que ses doigts suspendaient leur travail. Il avait l'air sidéré.
– Vous êtes les premiers inventeurs de la fission nucléaire ? se marra-t-il, incertain. Tu te rends bien compte que ça n'a aucun sens ? Tu viens de m'exposer à combien de Becquerel en te transformant deux fois en quelques secondes ?
Sherlock leva les yeux au ciel parce que cette blague n'était vraiment pas drôle, d'autant moins que l'allusion à la radioactivité de John était aussi ridicule que mal amenée, puisqu'il avait confondu l'unité de ce qu'émet un corps radioactif et celle qui mesure la dose reçu par exposition. Il se fendit seulement d'un :
– On fonctionne comme ça. Un loup avant et après transformation pèse exactement la même chose, vêtements et poils compris.
– Vous êtes… époustouflants, souffla finalement le médecin, laissant cette fois l'humour de côté. Et c'est pareil pour les demi-loups ?
– Oui. Pour moi, en tout cas. Hum… Pour répondre à ta question précédente, une des différence entre être un loup et un demi-loup : pour les vrais loups, c'est inacceptable d'être un bâtard.
– Par bâtard tu veux dire…
– Avoir un parent loup et un parent humain. C'est l'union en soi qui est proscrite. Et par conséquent, le fruit de cette union est exclu lui aussi.
– Mycroft… ?
– … possède des qualités que je n'ai pas.
Sherlock détourna les yeux du visage qui s'était à nouveau concentré sur son biceps. Parce qu'il ne voulait surtout pas croiser le regard de John à cet instant si le médecin avait eu l'idée stupide de lever les yeux de son travail.
– Et ça lui permet d'être accepté parmi les loups ?
– … Apparemment.
– Mais pas toi ?
John était toujours focalisé sur l'aiguille et la plaie et ne se rendait certainement pas compte de la colère qui perçait dans sa voix quand il relevait ce qui devait immanquablement lui sembler cruel et injuste. Sherlock étouffa l'élan de reconnaissance qui le prit totalement par surprise.
– Pas moi. On ne peut pas non plus véritablement dire que j'aie essayé d'en faire partie.
– Pourquoi ça ? J'imagine que les liens entre les loups sont légèrement différents de ceux qui lient les familles d'humains, non ? Il n'y a pas des fonctionnements de meutes ? Greg m'a parlé de clans, il y a quelques mois. Ça n'a pas été... un manque pour toi, de ne pas en faire partie ?
À quoi bon essayer désespérément d'en faire partie en sachant parfaitement que cela ne mènerait à rien ? Mieux valait se prémunir en n'essayant tout simplement pas, non ? Sherlock avait suffisamment affronté le rejet des autres de manière générale, loups comme humains, pour ne pas chercher à se lier avec les membres de son clan. Et puis, pour ce que cette notion signifiait aujourd'hui, à part chez quelques familles qui vivaient dans le passé et perpétraient sottement des vendettas absurdes…
À vrai dire, la réponse était même bien plus simple que ça et lui échappa comme une savonnette glisse des mains sous la douche.
– Ils n'ont jamais accepté maman.
John leva un regard insondable sur son visage. Sherlock se sentit transpercé par ces yeux qui ne laissaient rien paraître des pensées qu'ils abritaient. Il était stupide d'avoir dit cela. Mais il ne put empêcher la phrase suivante de couler d'entre ses lèvres également :
– À partir du moment où j'ai compris qu'elle n'habitait plus avec mon père à cause de cette stupide loi tacite complètement archaïque qui réprouve cruellement les loups qui se choisissent un humain pour compagnon et qui pose un tel tabou et une telle terreur dans leur petit monde de loups qu'ils effacent de la mémoire collective tout individu y contrevenant, j'ai décidé que je ne ferais jamais partie d'une société qui vivait selon ces règles.
– J'imagine que tu ne t'étais pas encore rendu compte du nombre invraisemblables de règles tout aussi stupides qui régissent les échanges entre les humains par ailleurs.
John avait dit cela sans y faire attention, comme une évidence, alors qu'il avait repris sa suture, et Sherlock se sentit profondément troublé tant par le fond que par la forme. Trop pour ajouter quoi que ce soit.
– Voilà. J'ai terminé.
Le médecin effleura distraitement la peau de son avant-bras du bout de ses doigts, juste à côté de la suture, puis retira brusquement sa main. Il se racla la gorge.
– Hem. Je ne sais pas si ça laissera de cicatrice. Je n'ai jamais recousu de loup avant. Enfin si, certainement, sans le savoir. Bref.
– Merci.
John leva un regard surpris sur lui et Sherlock se sentit une nouvelle fois totalement inadapté. Se comportait-il d'une façon telle que la moindre expression de sa gratitude en devenait surprenante ? Sans doute. Il s'en voulut bêtement. Jusqu'à ce qu'un large sourire naisse sur le visage du médecin, si honnête et franc qu'il se demanda s'il était légal d'exprimer autant de choses par une simple mimique.
– De rien.
Quelque part dans sa poitrine, Sherlock sentit l'urgence de dire à ce médecin que non, ce n'était pas rien. C'était l'opposé de rien. C'était nouveau et c'était dur à comprendre. Et ce n'était pas quelque chose qu'on devait écarter d'un simple « de rien » juste parce que les conventions sociales l'exigeaient. Mais cette urgence aussi était nouvelle et dure à comprendre, alors lui aussi s'en tint au « rien » et se contenta de hocher la tête sans parvenir à regarder John dans les yeux.
Mycroft et Moriarty avaient raison. Mais Sherlock sentait qu'il s'était bien trop écarté de la neutralité sarcastique avec cet humain-là pour pouvoir battre en retraite.
John resta quelques secondes encore agenouillé devant le fauteuil, puis sembla s'apercevoir qu'il n'avait plus aucune raison d'être là. Il se racla la gorge, encore une fois et se leva.
– Tu as besoin de moi pour aller te coucher ? Enfin, je veux dire... Tu peux marcher jusqu'à ta chambre ?
– Ça ira, répondit Sherlock sans le regarder.
– … Ok. Bonne nuit, Sherlock. »
Le loup hocha la tête, croisant rapidement le regard de John avant que celui-ci ne sorte de la pièce.
Sherlock ne comptait pas dormir. Pas tout de suite, du moins. Il resta roulé sur lui-même dans ce fauteuil qui n'était pas le sien, ferma les yeux et constata que, si Moriarty était toujours là à l'attendre avec sa grimace en forme de sourire fou, un autre visage beaucoup plus doux rendait la vision tolérable. Il put ainsi entrer dans son Palais Mental qui avait furieusement besoin d'une mise à jour, suite à cette soirée. Et l'ajout d'une entrée spécifique pour le Criminel Consultant n'était pas le plus grand changement à effectuer.
Il songea aussi qu'il devrait trouver un moyen de voler son couteau à John maintenant que celui-ci l'avait récupéré. Sherlock s'était habitué à avoir son poids dans sa poche de pantalon, depuis treize semaines.
.
À suivre
À la semaine prochaine, jeunes gens !
Nauss
