Coucou tous !

De grands mercis à Ysmira, Mimi, Whitewolf, Reapersis, mariloo et cousingaelle !

Merci à Nalou pour sa bêta lecture.

Bonne lecture à tous !


Chapitre 16

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Sherlock et John se rendirent au Yard dès le lendemain matin, après avoir prévenu Lestrade de leur venue. Ils – John – avaient aussi envoyé un message à Mycroft qui les attendait par conséquent dans le bureau de l'inspecteur à leur arrivée. Parce que le médecin avait bien sûr bluffé face à Moriarty la veille, lorsqu'il avait déclaré avoir prévenu le frère de Sherlock et la Police avant de les rejoindre dans la ruelle. Ni le loup ni le flic n'avaient la moindre idée du drame qu'ils étaient sur le point de découvrir.

Sherlock se mit en devoir de relater l'événement de façon factuelle, résumant les dialogues et les actes. Sans qu'il ne prenne de l'exprimer explicitement, le fait que John et lui s'étaient mis en danger la veille était évident.

Ça ne faisait qu'une ou deux minutes que Sherlock avait commencé son exposé quand Greg décida, vu l'ampleur de ce qu'il entendait, qu'un verre de scotch ne serait pas de refus. Il choisit d'ignorer le regard sarcastique du détective sur le liquide doré : un commentaire de la part de ce dernier sur le fait qu'il boive au bureau amènerait fatalement de la part du flic une réponse portant sur l'état de loque en forme de Sherlock Holmes, à l'intelligence hors du commun, certes, mais complètement défoncée, qu'il avait parfois accueillie sur ses scènes crime il y a quelques années. Or, ce sujet n'était pas un de ceux à aborder en présence d'un Mycroft déjà intérieurement fulminant, dont le visage minutieusement neutre ne trompait personne.

La voix blanche de colère, l'aîné des Holmes finit par faire remarquer à son cadet l'imprudence et la stupidité crasse de sa conduite de la veille, avec quelque chose dans le ton qui ressemblait à de la déception. John sentit Sherlock se tendre à ses côtés et capta dans un regard en coin les yeux plissés du détective. Pas seulement de colère, songea le médecin sans comprendre pourquoi le mot « peine » s'imposait à son esprit.

« Et toi, tu as failli à me protéger efficacement, très cher frère. Encore.

Si les frère Holmes avaient tenu une coupe de champagne en l'air à cet instant précis, le hochement de tête mesquin de Sherlock aurait donné l'impression qu'ils portaient tous les deux un toast à leur incompétence respective. Mais ce furent les affres d'une douleur et d'une culpabilité rapidement dissimulées que John crut voir dans le regard foncé de l'aîné des Holmes, cette fois-ci. Il se demanda si les joutes verbales entre les deux frères étaient un rituel bénéfique ou délétère pour leur relation. Celle de ce jour-là, en tout cas, était empreinte d'amertume et de ressentiment pour l'un comme pour l'autre.

– Je te rappelle que tu m'as toi-même demandé d'alléger la surveillance que je menais il y a encore peu de temps.

– Comme si te demander cela pour la cent trente-troisième fois en trois ans avait pu te convaincre de le faire, rétorqua le détective avec une ironie amère.

Mycroft observa quelques secondes de silence avant de tourner son regard vers un John qui se découvrit ravi d'avoir été ignoré jusque-là.

– J'ai en effet pensé que l'influence de ce cher Docteur Watson préviendrait quelques catastrophes. Mais puisque même lorsque sa vie peut être mise en danger par ton imprudence, tu continues à considérer ta vie comme quantité négligeable… j'imagine que mes hommes n'auront pas oublié en quoi consiste leur tâche exactement quand je leur dirai que le niveau de vigilance sur toi, très cher frère, est de nouveau à son maximum. Je te rappelle que nous œuvrons depuis quasiment un an pour éviter une guerre civile en préservant la survie de cet homme. Il serait apprécié que tu ne mettes pas tous tes efforts à réduire ces heures de travail à néant.

Sherlock frémit mais ne répondit rien. John se rappela qu'il était en présence de deux loups en conflit. Les vibrations animales qui se dégageaient d'eux à cet instant frappèrent le médecin. Mycroft, Sherlock, Moriarty... Est-ce que tous les loups avaient un regard d'une puissance à couper le souffle ?

– Bref, intervint Gregory, réticent à l'idée d'intervenir dans cette lutte du regard, visiblement, mais conscient du nombre alarmant d'affaires sur lesquelles il avait prévu de se pencher aujourd'hui – dont l'attaque de John et Sherlock la veille ne faisait évidemment pas partie, à l'origine. Qu'est-ce qui l'a décidé à partir ?

– Rien en particulier, répéta Sherlock avec un ennui latent dans la voix, lâchant le regard de Mycroft pour poser ses yeux sur l'inspecteur.

– Merci, Sherlock, je ne suis pas sourd. Mais il devait bien y avoir une raison, non ?

– Cette question est inintéressante, mesura Sherlock avec un haussement d'épaule.

– Permets-moi de ne pas être d'accord avec toi, répondit Lestrade d'une voix pincée.

Ce fut Mycroft qui interrompit Sherlock avant que celui-ci puisse partager son opinion :

– Ce qui compte pour l'instant, c'est de savoir pour quelles raisons il vous a contacté hier.

– Il nous l'a dit, Sherlock, intervint John.

Il parlait pour la première fois depuis qu'il avait salué l'inspecteur et le gouvernement britannique en arrivant, avant de s'asseoir en silence sur une chaise et de frissonner régulièrement quand Sherlock avait raconté d'une voix atone et rapide l'entretien entre Moriarty et lui-même dans le taxi puis la rue froide, jusqu'à ce qu'il finisse par les rejoindre.

Le médecin sentit les regards tournés vers lui, mais il réserva le sien pour le détective, sentant une chaleur dont il se serait bien passé grimper dans son cou.

– Il a dit qu'il voulait nous voir tous les deux. Qu'il faisait sa propre expérimentation scientifique. Pour voir comment tu réagirais à ma présence dans cette situation.

Le détective ne répliqua pas. Déjà parce que John ne répondait pas correctement à la question. Son explication correspondait à la rigueur à « pourquoi Moriarty les avait-il approchés de cette manière, » alors que Mycroft et Sherlock, eux, s'interrogeaient sur le « pourquoi maintenant et pas avant ou même jamais. »

Sherlock ne répliqua pas aussi parce que cette réponse que John donnait s'approchait bien trop de cette terrifiante vérité : Moriarty n'en avait rien à faire de John mais était obsédé par lui, Sherlock Holmes, et prêt à ruiner plusieurs vies sur son passage pour attirer l'attention du détective. Pire, ce que le médecin mettait en mots, c'était que si Moriarty montrait tout de même un minuscule intérêt pour John, cela n'avait pour seul but que d'utiliser le médecin de façon à atteindre Sherlock. Et Sherlock savait depuis la veille, depuis la première seconde où le criminel était entré chez eux, que ce dernier avait très bien compris combien menacer John était un levier redoutablement efficace.

Mycroft, lui, verrouilla son regard sur le visage de son frère qui prit bien soin de garder ses yeux fixés sur le pot à crayons à côté du clavier – dont les touches ctrl et shift gauches ne fonctionnaient plus depuis trois semaines pour cause de café pris d'une soudaine envie de liberté hors de son gobelet, analysa-t-il plus ou moins consciemment.

– Et tu as parfaitement su montrer à Moriarty qu'il avait tort sur ses a-priori, j'imagine, ironisa le loup le plus âgé de la pièce.

– C'est qui, ce type, exactement ?! s'énerva soudain John, à la fois parce que la question tournait sans cesse sous son crâne depuis des heures et aussi parce qu'il en avait marre d'assister aux affrontements verbaux entre les deux hommes sauvages de la pièces. Il débarque chez nous comme ça avec l'air de tout savoir sur nous… Sur Sherlock. Il possède beaucoup trop d'informations beaucoup trop confidentielles.

– Confidentielles ? releva Mycroft.

– « S'attacher n'est pas un avantage », il paraît que ça vient de vous, cracha le médecin, avec bien plus de mal à contenir le fiel dans sa voix qu'il ne l'avait imaginé.

– Et ?

Le pli à la jonction du nez et de la joue gauche de l'aîné des Holmes s'était élevé de quelques millimètres.

– Et Moriarty a dit, à peu de choses près, que Sherlock aurait dû écouter son très cher frère parce que s'attacher n'était pas un avantage. Je ne suis pas le détective ici, ni l'inspecteur de Police, ni le représentant – entre autres – des services secrets de ce pays, mais je doute que beaucoup de monde connaisse ce type d'information sur Sherlock.

John nota avec satisfaction une réponse sous forme de sourcils très légèrement froncés sur le visage précautionneusement composé de Mycroft. Il aperçut du coin de l'œil le regard intensément attentif que Sherlock avait posé sur lui et le ressentit stupidement comme une émulation :

– J'imagine que vous y avez pensé l'un et l'autre, après tout, c'est vous êtes les génies dans cette pièce, mais comme la question n'a pas été abordée et qu'on patauge dans la surenchère d'amour fraternel, je me lance : je doute que Sherlock ait dit à qui que ce soit que son grand frère chéri lui apprenait à ne pas avoir de cœur, et ce n'est pas le genre de choses que relate mon blog – quand bien même je le saurais. Je doute que qui que ce soit d'autre le sache – je vis avec Sherlock depuis près d'un an ce qui, selon toutes nos connaissances communes, relève du miracle et pourtant je n'étais pas au courant de cette phrase que ce criminel connaît. Est-ce que, vous, Mycroft, vous auriez une idée de qui est susceptible de lui en avoir parlé ?''

Sherlock était du genre à parler à la place des autres, à répondre pour eux s'il le pouvait, et même s'il ne le pouvait pas. D'autant plus quand la réponse était évidente. John se sentit donc fort et puissant quand le détective se contenta de tourner ses yeux plissés vers son frère, dans l'attente d'une réponse de sa part. Laquelle ne vint pas immédiatement.

– Est-ce que vous pensez pouvoir faire un portrait-robot de l'individu que vous avez rencontré hier ? s'enquit l'aîné des Holmes d'une voix méticuleusement neutre.

– Mycroft ? demanda Greg, parce que cette question maintenant n'était pas une bonne nouvelle et qu'il n'était pas sûr de vouloir connaître ce qui l'avait motivé. Tu…

– Mon très cher frère a une idée de l'identité de Moriarty, confirma Sherlock pour Lestrade, ses yeux toujours plissés par la réflexion et la colère. Et à ces rides qui n'étaient pas encore là il y a quelques mois mais qui sont particulièrement profondes à cette heure-ci, il sait déjà qu'il a commis une erreur substantielle.

Le détective tendit une main inquisitrice vers Lestrade. Ce dernier observa les doigts ouverts avec perplexité.

– Euh… Tu veux quelque chose ?

– Du papier et un crayon, pour voir si ce représentant du gouvernement a divulgué à mon ennemi des informations qui pourraient me nuire.

– On a un logiciel pour faire ce genre de chose.

– Merci, trancha Sherlock en posant enfin un regard sombre sur l'inspecteur de police. Une feuille et un crayon feront l'affaire.

Gregory jeta un bref coup d'œil à la pendule. Non, décidément, neuf heures et demi, c'était bien trop tôt pour se battre avec un Holmes sur la question très délicate et visiblement relative qu'était les technologies qui simplifiaient les procédures de la Police.

Sherlock se mit donc à la tâche.

John était curieux. Parce que le détective, violoniste, chimiste et arrogant était également capable de dessiner ? Vraiment ? Il ne se sentait plus si fort et puissant, tout à coup. Il songea avec amertume au fossé qui le séparait de Sherlock Holmes.

Pour occulter cette sensation désagréable, comme il savait si bien le faire avec à peu près l'intégralité de ses sentiments embarrassants, John se pencha par-dessus l'épaule du détective. Et resta bouche bée. Oui, ces yeux tombants, noirs, luisants, insolents. Le sourire condescendant, le menton fin, les cheveux impeccables. Le grain de beauté sous l'œil. Peut-être un détail ici ou là ne correspondait pas exactement à ce dont se souvenait John, mais pour qui avait déjà vu ce visage au moins une fois, il était impossible de ne pas le reconnaître.

Le dessin n'était pas encore terminé quand le regard de John dériva de lui-même sur le visage concentré du détective. Il ne parvenait pas à croire qu'il restait suffisamment de place dans le cerveau de Sherlock pour un tel talent, un autre en plus de tous ceux qu'il connaissait déjà. Comment un type comme celui-ci pouvait être réel ? Est-ce que ces pommettes invraisemblables faisaient vraiment partie de sa réalité tangible ?

Greg se racla soudainement la gorge. John tourna vivement la tête vers lui, reçut son regard éloquent et se rendit compte qu'il avait ouvertement fixé le visage de son colocataire depuis trois bonnes minutes avec certainement ce qui se rapprochait de l'admiration pure dans ses traits. Il détourna le regard vers le dessin que Sherlock peaufinait à l'excès, comme tout ce qu'il faisait, tout en gardant intérieur le sourire que lui évoquait le regard de Greg. Dans un autre lieu et une toute autre ambiance, celle d'un pub autour d'une bonne bière, par exemple, l'inspecteur n'aurait pas manqué de grimacer en rappelant que Sherlock n'avait pas besoin d'être admiré si ouvertement pour avoir un ego passablement sur-développé. John ne pouvait qu'être d'accord avec lui. Mais comment ne pas admirer Sherlock Holmes ?

Le dessin s'arracha de la vue de John quand Sherlock le tendit en silence vers Mycroft. Ce dernier prit délicatement la feuille entre son index et son pouce droits et l'observa minutieusement. John était convaincu qu'il ne continuait d'observer le dessin depuis une dizaine de secondes que parce qu'il était très réticent à l'idée d'admettre que Sherlock avait vu juste.

– Alors, très cher frère, ce visage te serait-il familier ?

– Il se pourrait que nous ayons accueilli cet homme dans nos cellules, il y a une douzaine de mois. Il s'appelait Richard Brook, à l'époque, ceci dit.

Le sourire victorieux de Sherlock aurait pu paraître chaleureux si ses yeux n'étaient pas devenus deux points bleus trop clairs et trop noirs à la fois.

– Et ce Richard Brook aurait-il été, par hasard, en mesure d'entendre parler de ma vie autrement que par les absurdités que John impose au pauvre monde de par son blog ?

John aurait pu crier à l'outrage, mais le sujet était bien trop grave pour s'arrêter sur quelque chose d'aussi insignifiant que sa dignité sauvagement piétinée.

– Il était absolument obsédé par toi. Il avait gravé ton nom partout dans la cellule. Nous l'avons accueilli « chez nous » parce que nous le suspections d'être un petit rouage dans un énorme réseau de…

Mycroft s'interrompit soudainement, leva les yeux du dessin qu'il avait continué de fixer, pour les balayer du regard l'un après l'autre, avant de sourire poliment.

– Hem. Vous pouvez vous passer de cette information. Il existait en tout cas de très bonnes raisons pour qu'il n'ait pas échu aux bons soins de la police mais aux nôtres.

– Et existait-il aussi de très bonnes raisons pour qu'il sorte de tes locaux avec plus d'informations sur moi qu'il ne pouvait en détenir à son arrivée ?

– Il n'acceptait de livrer des informations sur ledit réseau qu'en échange de données sur toi.

– Donc vous lui en avez donné ?! s'exclama John qui ne savait pas s'il était estomaqué ou franchement énervé.

– Mycroft, tu… tu as vraiment informé un criminel sur la vie de ton petit frère ? demanda Greg sans pouvoir le croire.

Sherlock se contenta de le scruter avec des iris au bleu si glacial qu'il en devenait brûlant.

Son aîné plissa des yeux, visiblement mécontent de s'attirer la désapprobation de toutes les personnes présentes dans la pièce.

– Il est parfois des situations dans lesquelles nous sommes obligés de consentir à des sacrifices personnels pour garantir la sécurité d'autrui.

– Pas la sécurité de votre propre frère, visiblement, nuança vicieusement John. Et comment un criminel interrogé par les services très spéciaux de Monsieur Holmes a pu être relâché ?

– Les informations qu'il a saupoudrées, mises bout-à-bout, étaient cohérentes et nous ont permis de démanteler ce… que nous souhaitions démanteler.

– … Ok… ? encouragea John.

Ce fut la voix de Sherlock qui lui répondit, cependant.

– C'était la condition pour le libérer, à l'époque où ils pensaient encore que ce n'était qu'un rouage parmi d'autres. Suffisamment d'informations de sa part contre une promesse de libération. Oh, quel joli paradoxe. Quel dilemme ça a dû être pour toi, très cher frère, flatta le détective en souriant venimeusement. À chaque nouvelle information qui vous rapprochait du centre de ce réseau, tu as pris conscience que ce n'était pas qu'un rouage que tu avais entre les doigts. La promesse de libération… tu n'aurais eu aucun scrupule à ne pas la tenir, si tu en avais eu la possibilité. Mais avec Richard Brook dans la nature, tu avais une taupe potentielle, du genre que tu repêches régulièrement parce que tu sais qu'elle aura de nouvelles informations pour toi. C'est un type qui ne vit que dans l'illégalité, qui en a fait son business... Mais j'ai du mal à croire, cependant, qu'un poisson si puissant se soit laissé prendre, d'autant plus en se faisant passer pour un rou- Oh, s'interrompit Sherlock dans un sourire quelque peu admiratif, cette fois – admiratif envers Brook/Moriarty. Ce n'était pas son réseau qu'il vous a fait démanteler. Quoi qu'il vende – drogues, armes, femmes, enfants – il le fait non seulement avec la complicité de personnalités politiques et/ou financières dont la culpabilité, si elle était ébruitée, accablerait l'Angleterre et son gouvernement, peut-être même la Couronne. Il a donc un énorme pouvoir sur toi et tes chienchiens. Et il est de plus parvenu à vous faire détruire son concurrent sans même que vous vous rendiez compte que vous le serviez. Quelle élégance.

– D'accord, très bien, admit John, une fois que l'énormité de ce que Sherlock venait de déballer eut fait son chemin sous son crâne. J'imagine que vos services s'en sont rendu compte rapidement, Mycroft. Pourquoi est-ce qu'il nous a menacés hier, exactement ? Pourquoi il n'est pas revenu faire un tour dans vos cellules, histoire de graver dans le béton le nom de votre propre frère avec une obsession semblerait-il malsaine jusqu'à la fin de ses jours ? Vous deviez bien pouvoir le faire kidnapper par une berline noire, lui aussi, non ?

– Bien sûr que non, John ! lui répondit Sherlock avec un ton surpris qui donnait presque l'impression que le détective prenait soudainement la défense de son frère. Tu as bien entendu ce que je viens de dire, non ? Il connaît trop de noms importants qui ont trempés, comme ils savent tous si bien le faire, dans des affaires hautement criminelles. Et, surtout, reprit le détective en se tournant vers Mycroft, dans l'attente de l'approbation de son aîné : quand Mycroft a malgré tout choisi d'exposer des membres du gouvernement et la Couronne au scandale potentiel, et de capturer à nouveau ce Richard Brook qui était finalement bien plus dangereux que ce qu'il pensait initialement et effectivement obsédé par son petit frère, il s'est rendu compte que Brook n'était qu'un nom d'emprunt. Et que, maintenant qu'il est libéré, il n'existe plus aucune données sur ledit Richard Brook, alors que celles-ci avaient semblé parfaitement en ordre et réelles quand ce dernier croupissait dans une cellule secrète. Mycroft n'avait donc plus aucune idée ni de l'identité, ni de la localisation de ce très, très gros poisson.

Sherlock réfléchit une seconde avant de commenter :

– Quoique la métaphore du poisson ne soit pas très appropriée, n'est-ce pas, Mycroft ? C'est un adversaire de taille que tu t'es trouvé.

– Un adversaire de taille qui t'a trouvé, corrigea l'aîné des Holmes qui avait jusque-là acquiescé sans mot dire aux déductions de son cadet.

– Grâce à ton précieux concours.

John s'interposa à nouveau.

– Et maintenant que vous savez que ce Richard Brook est Moriarty, qu'est-ce que vous allez faire ?

Le sourcil sous le début de calvitie de Mycroft se leva très haut.

– Rien qui vous concerne un tant soit peu, en tant que citoyen et civil anglais, Docteur Watson.

– Oh, pardon, j'ai cru un instant que le fait d'avoir été menacé par des tireurs d'élites hier et de vivre avec l'objet de l'obsession d'un psychopathe en puissance qui a œuvré pour tuer deux de mes connaissances dans le seul but d'atteindre votre frère me donnait le droit de savoir ce qui se passerait pour le psychopathe en question, ironisa John de son ton le plus lapidaire.

Sherlock cilla à l'évocation des connaissances tuées pour l'atteindre lui à travers John. Avant de se détourner pour sonder le visage de son frère.

– Il ne peut pas te répondre parce que lui comme moi avons, en gros, fait chou blanc jusqu'à aujourd'hui malgré nos recherches actives sur Moriarty ce dernier mois. Pour ce qu'on en sait, ça pourrait tout à fait être un autre nom d'emprunt.

– Il faut en conclure qu'il a toutes les cartes en mains et que quand on le reverra – si on le revoit – ce sera au moment et à l'endroit où lui l'a décidé ? demanda le médecin avec un genre nouveau de lassitude, après un long soupir.

– Je ne sais pas en ce qui te concerne, corrigea le demi-loup. Mais s'il a décidé de me revoir un jour, et c'est le cas, alors oui.

– Ne sois pas stupide, Sherlock. Avec ce qui s'est passé hier, tu peux être certain que je ne te laisse pas seul face à ce type. Que ça me « concerne » ou pas, précisa John, l'index et le majeur de chacune de ses mains encadrant le mot « concerne ».

Les iris bleu clair s'enfuirent instantanément vers la fenêtre et les nuages bas qui, de leur dôme uniformément gris, semblaient couvrir les bâtiments en briques rouges et blanches de Caxton Street.

Greg observa avec un sourire cette insulte directement adressée à l'intellect du détective, suivie par la preuve d'une fidélité spontanée et à toute épreuve de la part de John. Et Sherlock qui ne lui offrait même pas le moindre minuscule regard plein de douces promesses de mort face à cette insulte et, plus encore, à cette déclaration adorable. L'inspecteur échangea un bref regard amusé avec Mycroft qui s'était visiblement fait la même remarque. Ils se rappelaient probablement tous deux une même conversation téléphonique datant de quelques semaines plus tôt seulement. Et tous deux sursautèrent au « Oh, la ferme ! » cinglant que Sherlock leur adressa immédiatement.

– Je n'ai rien dit, se défendit bêtement Greg, qui aurait pu prononcer la réplique suivante à la place de Sherlock :

– Vous pensez bien trop fort vos aberrations.

L'inspecteur de Police s'autorisa un nouveau sourire en coin. Ce qui, comprit-il rapidement, n'était pas l'idée du siècle puisque cela lui attira les foudres très personnelles d'un Sherlock subitement énervé.

– Et je vous conseille aimablement de dissimuler votre condescendance à propos d'un sujet que vous êtes à des lieux de seulement pouvoir entrevoir, Lestrade. Quoi que vous cherchiez à interpréter ici, sachez que rien ne m'empêche de révéler, si l'envie m'en prenait, ce que j'ai déduit récemment, et à raison, moi.

John suivit les yeux insistants que Sherlock posa d'abord sur l'inspecteur, puis sur Mycroft, puis sur Greg à nouveau, avec un regard qui se voulait certainement éloquent. Et qui l'était, si l'expression agacée de Gregory était un signe.

– Nous te remercions pour ta discrétion quant à ce sujet qui ne te concerne en rien, indiqua Mycroft, sa voix roulant au fond de sa gorge comme un grognement menaçant. Quoique je voies que tu commences toi aussi à te faire vieux, si j'en crois le temps que tu as mis à t'en rendre compte, ajouta-t-il avec un sourire narquois.

– Oh, Mycroft, je t'en prie, grinça Sherlock en fronçant le nez. Vraiment ? Comme si des données si plébéiennes pouvaient avoir le moindre intérêt pour moi. Sache par ailleurs que j'avais repéré depuis bien longtemps que Lestrade était de nouveau dans une idylle romantique absurde qui a commencé il y a quelques mois. Tu m'excuseras de ne pas avoir pu songer ne serait-ce qu'une seconde, avant de vous voir interagir ensemble, qu'il était désespéré au point de porter son choix sur toi.

John tourna la phrase, encore et encore dans sa tête, puis son cerveau l'obligea à percuter. Son regard passa lentement de Gregory à Mycroft, puis de Mycroft à Gregory, puis encore une fois dans chaque sens.

– Fermez la bouche, Watson.

John décida que voir Mycroft irrité et embarrassé, même s'il cherchait absolument à le cacher, était particulièrement réjouissant. Il n'avait aucune idée du moment où la conversation avait pris ce tour. Il avait apparemment été le seul à avoir été largué par un Sherlock en mode Menace et Déduction jusqu'à ce que gêne s'ensuive, mais voilà qui éclairait sa journée.

Être le témoin de l'embarras de Greg n'était pas tout-à-fait aussi satisfaisant, cependant. Le visage de ce dernier était fermé et il embraya rapidement sur la suite :

– Bon. Est-ce qu'il y a encore la moindre information utile sur le sujet de Moriarty qui n'ait pas été évoquée ? demanda-t-il avec fermeté. Parce qu'il est dix heures et que je n'ai pas encore commencé ma journée.

John attendit quelques secondes avant de demander :

– Est-ce que vous pensez que mes connaissances sont toujours menacées, maintenant qu'il a pris contact avec Sherlock ?

Les frères Holmes échangèrent un regard, comme pour s'accorder silencieusement sur la question. Ce fut Sherlock qui prit la parole :

– Je pense personnellement – et, apparemment, Mycroft aussi – qu'il n'en a plus besoin. Il a… d'autres points de pression plus directs, maintenant qu'il m'a rencontré.

Son colocataire ne le regarda pas une fois dans les yeux alors qu'il lui répondait, et John s'en sentit nauséeux.

– Je pense qu'il n'y a plus de nouveau point à aborder.

– Ah, si, une chose. Il a mon portable à l'heure actuelle. Il n'a pas réussi à le déverrouiller hier soir et il est suffisamment protégé pour que je ne fasse pas un grand souci sur la question, mais je n'avais pas envisagé jusqu'à ce matin qu'il faisait partie – et est vraisemblablement à la tête – d'un réseau d'une telle ampleur. J'ignore ce qu'il peut faire de ce qu'il trouvera dedans.

– Brillant, ponctua platement Mycroft avec un soupir bref, avant de demander sans avoir vraiment l'air d'y croire : Et le module qui permet d'effacer les informations à distance par mon équipe, que j'avais fait placer sur ton téléphone à ton insu il y a quelques mois ?

– Je l'ai retiré, évidemment. À mon insu, Mycroft, vraiment ?

– Évidemment, acheva le loup, ses yeux levés au ciel.

L'aîné des Holmes décida probablement que la réunion impromptue était close. Il se leva, adressa à chacun un hochement de tête en se dirigeant vers la porte du bureau – avec un regard peut-être un peu plus appuyé pour Greg, ne put s'empêcher de remarquer John avec un sourire. Puis il disparut dans les méandres du Yard.

Sherlock, lui, se pencha sur Lestrade tel un vautour avisant ce qui pourrait bien être une carcasse intéressante.

– Une affaire digne de ce nom sur laquelle vous avez désespérément besoin de mon concours, peut-être ?

– Non, Sherlock. Apprends à te reposer. Tu pourrais par exemple te remettre de la soirée d'hier.

– Tss. Vous voulez que je porte une couverture post-choc aussi ?

Dans un tourbillon de manteau noir, le détective se détourna de l'inspecteur et sortit à grands pas du bureau. John resta derrière quelques instants, juste le temps d'échanger un regard avec Greg qui sembla sur la réserve.

– Je… C'est une bonne nouvelle. Pour Mycroft et toi, je veux dire.

Greg sembla surpris une seconde, puis sourit.

– Oui.

– Vous n'en parlez à personne ? C'est vos positions qui ne vous le permettent pas ?

L'homophobie était présente partout, même en 2018, et surtout dans les domaines professionnels qui impliquaient le pouvoir, l'autorité, et ce que certains réduisaient à la notion de virilité. Pour avoir passé cinq ans au front et bien plus à s'entraîner pour l'armée, John le savait parfaitement.

– Ah. Non. Pas seulement. C'est juste que… Eh bien, c'est un loup et pas moi. Tu m'excuses John, faut vraiment que je commence ma journée. Si tu me promets de répondre à mes SMS, on sortira un soir, mais là…

Il laissa une main en suspens vers son bureau et la pile de dossiers qui chevauchait à moitié son clavier.

– Bien sûr. Bonne journée, Greg.

L'inspecteur acquiesça distraitement, déjà en train de coincer son téléphone entre son oreille et son épaule en ouvrant une volumineuse chemise en carton.

Quand John rejoignit un Sherlock qui trépignait d'impatience à la sortie du Yard, la phrase de Gregory tournait dans sa tête depuis trois bonnes minutes. Eh bien, c'est un loup et pas moi. Ça avait le goût d'une injustice révoltante. Il était presque prêt à évoquer le sujet avec Sherlock, quand ils montèrent dans un taxi avec une certaine satisfaction à quitter la fraîcheur de cette mi-Novembre. Sauf que l'ancien soldat ne voyait absolument pas ce qu'il pourrait lui dire exactement. Ni si Sherlock était réellement le bon interlocuteur, lui qui s'était exilé depuis son enfance de la communauté des loups parce que sa mère n'y était pas acceptée.

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Nauss