Hello tous !

Merci à Mimi, Almayen, Meranath, admamu, Ysmira, Zo, cousingaelle, mariloo, et Lwyz pour vos reviews !

Merci à Nalou pour sa bêta lecture.

Et bonne lecture !

Warning : y'a de la tristesse.


Chapitre 17

Et comme ils n'avaient rien d'autre à faire en ce qui concernait Moriarty, ils attendirent. Dès que John laissait son attention dériver, durant les jours qui suivirent son apparition, il ressassait cette question : pourquoi Jim Moriarty s'était montré à eux. À Sherlock, s'amendait-il immédiatement. Moriarty n'en avait rien à faire de lui. John n'était qu'un personnage secondaire. Comme depuis le début de son existence, John était dans l'ombre, en permanence, et c'était dans celle d'un détective théâtral au long manteau noir qu'il se cachait actuellement.

Pas que cela le dérange véritablement. Il avait l'habitude de cette place, de ce recul. Mais quand un fou furieux préférait s'attaquer à son voisin plutôt qu'à lui-même, ça le faisait franchement grincer des dents. Le monde dans son entier avait l'air de ne pas vouloir l'admettre, malgré ce qui l'avait à l'origine foutu dans cette merde, mais il était bien plus apte à se défendre que la grande majorité des personnes qu'il connaissait. Il avait été soldat, bordel. Médecin sur le front, certes, mais tout de même. Il avait secouru d'autres soldats sous les tirs. Il avait survécu à cinq ans de guerre. Il avait subi les mêmes entraînements que les autres. Tué, aussi. Et encore récemment, il avait prouvé qu'il était toujours prompt à sauver des vies, comme il avait été conditionné à le faire depuis plus d'années qu'il ne pouvait s'en souvenir.

Alors voir que Sherlock était devenu la cible de ce malade de Moriarty, c'était insupportable. Sherlock avait probablement raison quand il affirmait que Moriarty n'avait certainement aucun plan pour le médecin. Il ne lâcherait pas le détective de si tôt, cependant, ce qui signifiait que John était impliqué aussi, quoi qu'en pensent le détective et son frère.

« Je ne sais pas qui tu crois tromper en tournant régulièrement les pages de ton livre. Ça fait une demi-heure que tu ne le lis plus.

La voix de Sherlock lui parut agacée. Tout allait bien, donc.

Comme souvent, le demi-loup avait raison. John s'était encore laissé entraîner par ses pensées. Il ferma le livre qu'il posa sur la table basse à côté de lui et étira ses bras au-dessus de sa tête en bâillant dans son fauteuil.

Sherlock était perché sur le canapé, ses deux jambes repliées sous lui et ses bras entourant ses genoux pour que ses mains puissent atteindre le clavier du portable de John, posé sur la table basse juste devant lui. Il ressemblait à un corbeau voûté sur sa branche.

Quand il entendit la porte des pièces privées des Holmes s'ouvrir doucement, bien trop doucement, et en sortir un petit moineau tout ridé, John se demanda distraitement pourquoi il comparaît les humains qui l'entouraient à des volatiles. Toujours mieux que des loups mutants, hein.

Estelle s'approcha à petits pas de la table de la cuisine, puis s'arrêta debout devant la chaise, sans rien faire. John lança un coup d'œil à Sherlock qui tapait frénétiquement sur le clavier. Il n'avait pas relevé la tête depuis des heures – oui, John l'avait observé du coin de l'œil tout ce temps-là et, non, il ne se justifierait pas. Même lorsque le détective lui avait fait remarquer qu'il ne lisait plus, il avait gardé le nez sur l'écran, se focalisant sans doute sur sa façon de tourner les pages, ou le rythme de sa respiration, ou Dieu savait quelle autre magie à fondement scientifique il pouvait utiliser pour déduire ce que John faisait et pensait sans même avoir à le regarder.

Pourtant, ses yeux se posèrent immédiatement sur sa mère. John l'observa lorsqu'il se mordit la lèvre inférieure, probablement en proie à un de ces dilemmes intérieurs qu'on ne lui voyait pratiquement jamais, son regard bleu voyageant pensivement de l'écran à la femme immobile. Il finit par déplier ses longs membres trop blancs qui flottaient dans son tee-shirt, son pantalon de pyjama et sa robe de chambre pourpre.

– … Maman ?

John sentit son cœur le serrer. Quand il se posa sur Sherlock, le regard bleu délavé au milieu des traits ridés passa de totalement désorienté, presque apeuré, à plein d'amour, de tendresse et de ce rayonnement trop triste qu'Estelle arborait depuis l'agression des loups dans la rue. Sherlock semblait si vulnérable, quand il parlait à sa mère… John se rendit compte qu'il avait les mâchoires furieusement contractées, et la pensée qu'Estelle allait chaque jour moins bien ne l'aida pas à desserrer les dents. Il détourna les yeux de cet amour mère-fils trop intense et de celle à qui Sherlock s'adressait avec une voix chaque jour plus faible.

Le demi-loup l'aida à s'asseoir, posa ses mains sur ses épaules maigres en restant dans son dos. Il accepta la sensation de peau parcheminée lorsque les doigts d'Estelle attrapèrent son poignet pour y blottir sa vieille joue trop douce.

– John ? appela-t-il d'une voix pleine de détresse.

Le médecin était déjà debout. Il mit à griller une tranche de pain de mie et attendit qu'elle soit prête, les yeux perdus sur les résistances rougeoyantes à l'intérieur du grille-pain. Il ne parvenait plus à faire face à Sherlock quand celui-ci était avec sa mère. Quelques jours plus tôt, le lendemain de la visite de Moriarty, ce rituel s'était mis en place. Ils venaient de rentrer du Yard, n'avaient rien à faire dans l'immédiat et, visiblement, rien à se dire, et Estelle était arrivée. Elle n'avait pas su s'asseoir à la table, elle semblait totalement désorientée et avait manifestement peur de cette sensation. Seule l'apparition de Sherlock dans son champ de vision l'avait rassurée. Dès ce premier jour, John s'était collé à lui préparer son petit-déjeuner.

Mais là, alors qu'il extrayait la tranche de pain de l'appareil et y étalait de la marmelade, il ne pouvait que se préparer mentalement à devoir poser les yeux sur cette mère trop sénile pour ne pas ressembler à un nourrisson vulnérable et sur son enfant trop lucide sur le fait qu'il n'aurait bientôt plus de maman. Qui n'en avait plus vraiment, déjà, depuis dix ans — depuis que la maladie avait redistribué le rôle du protecteur et celui du protégé.

John savait ce que c'était d'être orphelin. Il avait eu Harry pour partager ça avec lui, quand il avait eu seize ans et elle dix-huit. Pas pour le soutenir, non. Ça ne fonctionnait pas comme ça, entre eux. Mais au moins savait-il que quelqu'un d'autre vivait la même catastrophe que lui. Harry avait élu remède dans la bouteille. Elle était déjà bien lancée avant, à vrai dire. Lui avait trouvé son salut dans l'armée. Ça avait marché un temps. Puis une bête maladresse d'un de ses compagnons d'armes lors d'une formation de nouveaux arrivés sur le terrain l'avait blessé. Une explosion proche de lui qui avait fiché un méchant fragment de métal dans son bras gauche, provoquant des tremblements à long terme de ses doigts… Et puis son genou qu'il s'était tordu dans la surprise et la crainte que ce soit un assaut surprise qui vienne de le provoquer. Rien d'héroïque, malgré ce que la presse avait décidé de titré, lors de son coup d'éclat face à son tout premier loup — c'était même plutôt ridicule, comme façon de se faire déclasser. Le pire étant bien sûr dans les séquelles : il avait fallu un bon moment avant de réaliser qu'une fois la torsion remise, sa douleur au genou n'était pas due à une réelle faiblesse physique. Peu importait. Au moment de décider de son avenir au sein de l'armée, les tremblements et la douleur ne s'étaient pas encore envolés grâce au contact prolongé du demi-loup. Alors on lui avait parlé de la pension militaire.

Non. Il n'avait pas le droit de penser à ça. Il n'avait pas le droit de ramener à lui le malheur qui se profilait dans le futur proche de Sherlock. Il arma son visage de son plus beau sourire en tendant la tartine à Estelle et sut qu'il avait lamentablement échoué à paraître serein et détendu quand il croisa le regard froid de Sherlock.

Alors il battit en retraite vers son livre qu'il ouvrit en sachant pertinemment qu'il ne parviendrait pas à lire, ce que le détective capterait en un coup d'œil dans sa direction.

John n'aimait pas du tout savoir que Sherlock Holmes allait prochainement être immensément triste, lui qui ne semblait capable d'émotions positives que lorsque sa mère était concernée. John se demanda si Sherlock deviendrait totalement vide de tout sentiment positif, lorsque la seule personne qu'il semblait véritablement aimer disparaîtrait. Il se demanda si le détective serait jamais capable d'aimer quelqu'un d'autre, ou si Mycroft lui avait trop bien appris à ne pas avoir de cœur.


C'était insupportable. Ces regards, cette empathie, ce stupide John qui lui témoignait tout ça, et son traître de cœur qui se serrait à chaque œillade du médecin, chaque expression qui signifiait « je suis de tout cœur avec toi, je te soutiens, je voudrais pouvoir faire quelque chose pour toi. » Toutes ces œillades prévenantes qui lui tartinaient en pleine face une vérité que Sherlock ne pouvait pas se permettre de prendre en compte maintenant. Pas s'il voulait faire face de la façon que méritait sa mère. Stupide John. Stupide, stupide, stupide petit soldat aveugle et plein de bons sentiments.

Sherlock n'avait pas pardonné à Mycroft et Greg cet échange de regards, quelques jours auparavant, au Yard. Quand ils avaient remarqué quelque chose. Sherlock l'avait remarqué aussi, ce quelque chose, et depuis longtemps. Il savait très bien que John était devenu un point faible. Le sien. Mais que ces crétins l'aient vu aussi, tous les deux, qu'il ait été si transparent... C'était intolérable.

C'était lui mettre cruellement devant les yeux, là encore, ce qu'il n'aurait jamais ; ce qu'il ne devrait même pas vouloir. John était gentil avec tout le monde. John voulait aider tout le monde, soutenir tout le monde, prouver sa valeur. C'était un fait. Sous ses pulls doux et laids, sous ses traits doux et usés, sous ses gestes doux et secourables, existait un homme doux et juste. À la morale féroce. Et douce. Il était très exactement ce qu'on attendait de lui. Et beaucoup plus. Ses pulls, ses traits et ses gestes ne semblaient plus doux du tout, mais empreints d'une sauvagerie qui lui seyait indubitablement quand il élevait la voix et y mettait la fermeté du capitaine qu'il était toujours un peu. Quand il tenait son arme à la main, quand il l'utilisait, quand il défendait Sherlock, aussi – il n'avait pas tenu et avait copieusement insulté Anderson quand celui-ci avait fait une remarque sur le détective, la veille, sous l'œil atterré d'un Lestrade près de lâcher sa scène de crime, d'exaspération.

Ce stupide John qui ne pouvait pas se contenter d'être ce qu'il semblait être, qui était furieusement plus, non-lisse, non-normal.

Ce stupide John qui était doux et gentil et aimable avec tout le monde, et cet encore plus stupide Sherlock qui avait commencé à ressentir de l'attachement pour lui. Ça n'avait aucun sens. Ça n'avait aucune rationalité d'aucune sorte. C'était insupportable.

Il se lécha les lèvres, irrité, en avisant l'arrière du crâne de John dont la position était totalement non-conforme à celle qu'il prenait habituellement quand il était réellement en pleine lecture. La main qui tenait le livre aurait dû être plus haute et l'autre soutiendrait son menton, le coude posé sur l'accoudoir, au lieu d'être bêtement planté dans sa cuisse. John n'avait aucun sens quand il essayait de faire croire qu'il lisait.

Et Sherlock ne parvenait pas à lire l'esprit de John quand il se laissait dériver ainsi au gré de son train de pensées. Il ne savait pas ce qui courait sous le crâne du soldat. Tout, tout était brouillé par l'empathie, par cette volonté imbécile de ne pas charger Sherlock plus que du fardeau qu'il portait déjà et à ne pas lui laisser lire les inquiétudes et les réflexions d'un autre. John était incapable de cacher une émotion de son visage sauf quand l'empathie envahissait tout et dissimulait habilement le reste. Le soldat faisait ce qu'on attendait de lui : il n'était un poids pour personne.

Stupide stupide stupide stupide stupide John.

Sa mère se leva lentement après avoir mâchonné une bouchée de pain et laissé le reste sur la table, des miettes et de la confiture tombant sur les mots croisés restés intouchés depuis que Moriarty y avait écrit son petit poème abject. Elle retourna dans les parties privées des Holmes. Elle y dormirait tout le reste de la journée, comme elle le faisait en ce moment.

Sherlock insulta John en pensée une fois de plus, lui-même, Gregory, Mycroft, et encore un peu plus Mycroft, puis saisit son violon. Il enregistra, au léger craquement du fauteuil dans son dos, que John avait posé le livre fermé sur ses genoux, ses deux mains dessus, laissé reposé sa tête sur le dossier du fauteuil et l'écoutait jouer, les yeux fermés.

Alors Sherlock s'insulta un peu plus et joua avec autant de ferveur et de talent qu'il pouvait mettre dans un morceau de violon quand il voulait faire taire un trop-plein de sentiments par la musique, la pureté et le beau.

Puis, quand il termina le morceau, il attrapa son portable et envoya un bref message à Mycroft.

Je pense que Maman sera contente de te voir un peu plus souvent ces prochains jours. S

Il reprit son violon et joua encore plusieurs heures.

Quand il s'arrêta, il vit que John avait fini par s'endormir dans le fauteuil. Il regarda les réponses de son frère.

Dès que possible. M

Merci. M

Stupide Mycroft. Stupide tout le monde.


Lorsque le téléphone de Mycroft sonna pour lui indiquer qu'un message était arrivé, il venait de poser la tête sur l'oreiller. Plus exactement, Gregory venait de lui poser la tête sur l'oreiller, s'assurant que le loup finirait à plat-dos, ses cuisses bloquées entre les siennes, les mains fermées sur ses doigts, appuyées dans le matelas de chaque côté de son visage. Le policier aimait neutraliser ainsi son amant pour l'embrasser furieusement, avait compris ce dernier. Et il n'allait certainement pas s'en plaindre. Laisser à Gregory l'autorité qu'il voulait et se laisser dominer par quelqu'un lui plaisait beaucoup, quand c'était lui et quand ça n'avait rien avoir avec le travail. C'était reposant. C'était surprenant.

Le bip-bip les tira cependant de leur activité en cours et Gregory se redressa, toujours à califourchon sur lui, pour lui laisser la possibilité d'attraper l'appareil avant même que Mycroft fasse mine de l'avoir entendu. Tous deux savaient que les messages du loup ne pouvaient pas attendre, pour la plupart.

Mycroft se sentit d'abord très agacé lorsqu'il vit le nom de son frère inscrit sur l'écran et il faillit ne pas l'ouvrir immédiatement. Avant de se raviser. Il ne se souvenait que trop bien de la dernière fois où Sherlock aurait pu avoir besoin de lui. Quand il lut le message, ce fut finalement le souci et la tristesse qui creusèrent ses traits.

Gregory, qui avait assurément assisté à ce changement d'expressions avec attention, comme toujours, lui envoya un regard interrogatif qu'il ne put ignorer. Il n'avait pas envie de l'ignorer, à vrai dire. Il était même heureux, à défaut d'un mot plus juste, de ne pas être seul en cet instant. Même si cela signifiait admettre cette faiblesse qui le prenait soudain, alors que ses yeux heureusement secs le piquaient un peu, malgré tout.

Il dirigea le petit écran vers son amant pour qu'il puisse lire. Ce qu'il fit, avant de lui envoyer un second regard interrogatif.

« C'est un problème ? demanda-t-il au loup. Que votre mère veuille te voir, précisa-t-il.

– Sherlock n'aurait pas pris la peine de m'informer d'une telle chose, si c'était réellement ce que signifiait ce message.

– Alors quoi ?

Mycroft serra les dents. Se passa une main dans les cheveux en détournant les yeux pour fixer le plafond plutôt que le regard doucement perplexe de l'inspecteur.

– Que si je souhaite passer encore un peu de temps en sa compagnie, c'est le moment ou jamais.

Greg ne répondit rien, d'abord. Puis il se laissa glisser sur le flanc, à côté de Mycroft.

– Elle va si mal que ça ?

– On peut dire ça. »

Mycroft ne dirait rien de plus. Pas ici, pas maintenant. Pas alors que Gregory posait la question pour la politesse plus que pour se renseigner réellement. Le policier avait vu les enregistrements des vidéos de surveillance, ceux qui relataient l'attaque de loups avec John. Il n'avait que pu voir son état altéré.

Bon, peut-être ne posait-il pas cette question par simple politesse, Mycroft en était conscient. C'était certainement pour lui donner l'occasion d'en parler s'il en avait envie, comme son amant lui avait désigné être la façon normale de fonctionner dans une relation, la première fois qu'ils avaient eu un rendez-vous ensemble.

Comme le loup ne se saisit pas de la possibilité ouverte par Gregory, ce dernier se contenta de lui caresser la joue, doucement, avant d'attirer sa tempe à ses lèvres pour l'embrasser. C'était un geste plein d'affection, de compréhension, de soutien silencieux. Un Je suis là. Je sais que je ne peux rien faire de plus que ça, mais je suis là. C'était très doux. Alors Mycroft le laissa faire quand il le serra contre lui. Il laissa aussi sa tête reposer sur son torse et les doigts du policier glisser dans ses cheveux, mouvement répétitif qui se prolongea longtemps.

Tout aussi longtemps, ils restèrent ainsi, immobiles, si ce n'était la respiration de Gregory qui soulevait régulièrement la tête du loup, contemplant l'un le plafond, l'autre le drap, jusqu'à ce que la lumière du jour déclinante ne leur permette plus que de fixer le noir devant eux. Mycroft avait seulement envoyé une réponse, à un moment, puis il se laissa profiter de l'instant. De manière générale, il répugnait à ne rien faire que regarder le temps passer mais il avait aussi découvert que, quand il dépensait ledit temps dans les bras de Gregory ou face à lui au restaurant ou encore à regarder son amant dormir, ne rien faire revêtait soudain un intérêt fascinant.

« Je t'aime, » glissa-t-il à un moment, quand il eut tout à fait conscientisé cette information et sa signification.

Un baiser long sur le haut du crâne et un autre sur ses lèvres, quand Gregory lui eut tiré la tête vers l'arrière, lui répondirent dans la nuit.


John était dans le salon avec Estelle, le jour où celle-ci mourut.

La porte des pièces réservées à mère et fils venait tout juste de s'ouvrir. John leva automatiquement un œil de son livre pour voir de quoi la vieille femme pouvait avoir besoin. Elle était très pâle, un bras tenant l'autre qui semblait totalement inerte, et appuyée contre le chambranle de la porte comme si sa jambe, du même côté, ne pouvait plus tenir son poids. Elle ouvrait et fermait la bouche en émettant de faibles glapissements. John sentit son sang se glacer dans ses veines. Il se précipita vers elle, l'accompagna en la portant presque jusqu'au fauteuil de Sherlock et l'y assit. Immédiatement, il appela le 999 depuis son portable. Il déclina son identité de médecin, ce qui était toujours un excellent moyen de gagner du temps dans ce genre de situation, et déclara qu'une femme âgée de cinquante-neuf ans était en train de faire un AVC. Que c'était une récidive, dix ans après le premier, et qu'il y avait urgence, évidemment. On lui dit que les secours étaient en route. Alors il raccrocha.

C'était la partie facile, celle qui relevait du réflexe et pendant laquelle il avait pu garder l'affect loin de son esprit. Il avait tenu la main d'Estelle, agenouillé devant elle tout le long de l'appel. Lui avait envoyé des sourires qu'il espérait pas trop crispés et plutôt réconfortants. Il observait son visage de plus en plus pâle, ses yeux de plus en plus absents, et ça ne dura qu'une trentaine de secondes, mais il se secoua pour passer à l'étape suivante.

Avec beaucoup d'appréhension, mais presque sans hésiter, il appuya sur son écran pour appeler Sherlock. Il ne voulait pas lui faire de mal. Il ne voulait pas lui annoncer ce qui était en train de se passer sous ses yeux – « Je suis en train d'appeler Sherlock, Estelle. Tout va bien se passer. Tout va bien se passer, d'accord ? Restez avec moi. » – et… et il avait peur. Il avait bêtement peur de la réaction du loup. Il avait presque envie qu'il ne décroche pas, d'ailleurs, comme si ça pouvait régler le probl…

« John ?

C'était la voix qui signifiait Tu sais très bien que je déteste parler au téléphone. En arrière fond, John entendait les bruits de la rue. Le demi-loup était allé au Yard pour régler une affaire de preuve subtilisée avec Lestrade en fin de matinée. John se demanda stupidement s'il l'interrompait ou s'ils avaient terminé. Sherlock serait de meilleur humeur, dans la deuxième situation.

– Sherlock, je… Estelle ne va pas bien. Je viens d'appeler les urgences. On est à la maison. Est-ce que tu peux rentrer ?

Le silence lui répondit, d'abord, et le médecin ne put s'empêcher de repenser à celui qu'il avait entendu, quelques mois plus tôt, juste avant qu'un loup noir ne lui saute dessus dans la rue et l'égorge presque – juste avant qu'il prenne une balle dans l'épaule.

– Sherlock ?

« Pas bien » comment ?

– … Pas bien du tout. Rentre.

– Je suis presque à la maison. »

Sa voix était neutre – minutieusement neutre, dirait John. Mais il lui avait répondu. Il lui avait dit qu'il rentrait, il n'allait donc pas l'attaquer, n'est-ce pas ? Bien sûr qu'il ne va pas t'attaquer, se fustigea-t-il sèchement.

Il entendit ses pas dans l'escalier après quelques minutes pendant lesquelles il s'était branché sur pilote automatique, parlant à Estelle en lui tenant la main alors que la vieille dame tombait peu à peu dans l'inconscience, quoi qu'il puisse dire, quoi qu'il puisse faire, battant à peine des paupières quand il lui secouait doucement l'épaule.

Il se leva et laissa sa place à Sherlock qui s'avançait lentement dans son dos, avec hésitation. Quand John soutint son regard avec ce qu'il voulait être de la commisération, Sherlock détourna brusquement le sien et vint saisir la main de sa mère.

« Maman, c'est moi, murmura le loup. Tu m'entends ?

John s'éloigna d'eux. Il alla à la fenêtre, surveillant la rue. Quand, après cinq minutes, il entendit des sirènes d'ambulance qui approchaient, il se dirigea rapidement vers la porte. Une main saisit la sienne au passage, alors qu'il passait auprès du canapé. Il tourna son regard vers Sherlock, lequel le fixait avec des yeux remplis de larmes et une expression qui paraissait vide. Perdue.

– Les secours arrivent, lui dit John parce qu'il ne supportait pas de voir ces yeux, ces traits, cette douleur encore trop violente pour être réellement ressentie mais qui ne manquerait pas de terrasser le détective, bientôt.

Il fit mine de reprendre sa route vers la porte mais les doigts de Sherlock se resserrèrent sur les siens. Le loup détourna les yeux quand John lui envoya un regard interrogatif, en même temps qu'il lui serra maladroitement l'épaule de l'autre main.

– Elle ne va pas se réveiller, n'est-ce pas ?

La voix était très faible. John détailla lui-même le visage éteint, dans le fauteuil, la petite silhouette en dessous, inerte.

– On va voir, Sherlock, » mentit-il, parce qu'il ne sut rien répondre d'autre.

Le détective lâcha sa main quand les sirènes furent devant leur bâtiment, les secouristes devant leur porte. John leur ouvrit, répondit aux questions du médecin présent, observa les ambulanciers charger rapidement Estelle sur une civière. Tenta de ne pas voir Sherlock qui s'était écarté, toujours à genoux, et qui regardait la scène d'un œil vide, ses bras pendant de chaque côté du corps, sans un mot – comment aurait-il pu dire quoi que ce soit, avec ses mâchoires si étroitement serrées qu'elles en paraissaient carrées ? – dans une posture qui était presque plus effrayante que tout le reste.

Le loup se leva comme un automate quand Estelle fut emmenée vers la porte, accompagnant les ambulanciers. Il s'arrêta juste avant de sortir, pour demander « Tu viens ? » à John. Ce dernier attrapa le long manteau noir de son colocataire, sa propre veste, et s'engouffra à sa suite dans les escaliers. Il composa le numéro de Mycroft, quand un instant de lucidité lui fondit dessus. Le frère de Sherlock exigea de parler au chauffeur de l'ambulance, lequel pâlit nettement avant de raccrocher et de rendre son portable à John. Sherlock et lui montèrent à l'arrière du véhicule, quand Estelle y fut installée.

L'attente fut longue, à l'hôpital. John se demandait pourquoi. Il avait vu Estelle. Il savait à quoi s'en tenir. On aurait déjà dû le leur annoncer, à cette heure-ci.

Sherlock, roulé en boule sur une chaise à côté de lui, demeurait aussi parfaitement silencieux qu'immobile. Son regard, dur cette fois, semblait creuser un trou dans le sol, juste auprès de la plinthe grise en bas du mur devant eux. Il n'avait pas répondu quand John lui avait proposé de lui chercher de l'eau, n'avait pas fait un geste pour prendre le verre que l'ancien soldat lui avait ramené malgré son silence, et qui était donc posé par terre, à ses pieds, intouché.

Mycroft était arrivé assez rapidement après eux. Il les avait salués, très tendu, son visage affichant des émotions d'une façon que John ne lui avait jamais vue. Il avait envoyé un regard soucieux à son frère, puis s'était excusé : il avait des personnes avec lesquelles il devait parler urgemment pour s'assurer que leur mère serait prise en charge de la meilleure façon qui soit.

John avait eu l'envie irrationnelle de lui cracher qu'il existait des domaines dans la vie où tous les pouvoirs et toute l'influence du monde ne servaient à rien. Il faillit le faire, crispé comme il l'était, anxieux tout en sachant très bien que ce n'était plus pour Estelle qu'il l'était, plus vraiment… Puis il s'était ravisé juste à temps. À quoi bon dire ça à Mycroft ? Le pauvre homme ne faisait que ce qu'il savait faire : essayer de contrôler les événement autour de lui. Il ne connaissait pas le lâcher prise. Il ne tolérait pas les situations contre lesquelles rien ne pouvait être fait. C'était sûrement pour ça qu'on ne leur avait pas encore annoncé qu'il n'y avait rien à faire. Que trop d'aires du cerveau avaient manqué pendant trop longtemps d'oxygène pour qu'Estelle puisse se réveiller. Que, si on la ranimait malgré tout, elle serait dans un état de mort cérébrale. C'était sûrement parce que Mycroft Holmes avait donné des ordres et que tout était tenté pour voir si on ne pouvait pas la réveiller malgré tout.

L'aîné des Holmes fut celui qui finalement vint les prévenir qu'il n'y avait pas d'issue positive. John les laissa en famille se rendre dans la chambre où leur mère avait été mise sous respirateur artificiel. Lui resta assis sur sa chaise, observant ses mains sans les voir. Il savait qu'à un moment, pendant qu'il attendait, quelqu'un éteindrait l'assistance respiratoire. Et alors, le petit moineau qui avait égayé ces derniers mois de son pépiement enfantin s'envolerait enfin vers un endroit où il pourrait à nouveau vivre pour de vrai.


Il était près de deux heures du matin quand Sherlock et lui furent déposés chez eux par la voiture de Mycroft. Le cadet n'avait pas bronché au moment de monter dans le véhicule, ce qui avait quelque chose d'effrayant en soi. À vrai dire, John ne se souvenait pas l'avoir entendu ouvrir la bouche, depuis qu'il lui avait demandé de l'accompagner avec l'ambulance. Sur le chemin du retour, il était resté silencieux, immobile, le regard dur. Colère, pouvait lire John. Le médecin sentait son cœur se serrer chaque fois qu'il lançait un regard au visage tiré du demi-loup. Il savait très exactement ce qu'il pouvait être en train de ressentir. Et, en même temps, non. Une part de lui se faisait la remarque, vu la façon dont l'état d'Estelle s'était dégradé ces dernières semaines, qu'il valait mieux qu'ils aient tous été surpris par une mort si subite plutôt que d'avoir assisté à sa transformation en une femme grabataire incapable de subvenir au moindre de ses besoins. Et d'un autre côté, qui était-il pour décider de ce qu'il y avait de mieux pour elle et pour ses fils ? Il ne ferait pas l'erreur de dire à Sherlock que c'était la meilleure option. Trop de personnes s'étaient permises de lui dire qu'au moins il n'avait pas eu à vivre une longue maladie de ses parents avant qu'ils ne meurent.

Quand il ouvrit la porte, Sherlock se dirigea immédiatement vers les pièces qu'il partageait avec sa mère jusque-là et s'y enferma. John, lui, se sentait épuisé mais incapable de dormir. Avant de descendre de la voiture de Mycroft à la suite de Sherlock, il avait été retenu une dizaine de secondes par l'aîné qui lui avait demandé, la voix soucieuse : « Prenez soin de lui, s'il vous plaît, Docteur Watson. » Il avait acquiescé. Mais il n'y avait rien qu'il pouvait faire pour que Sherlock aille bien en cet instant. Absolument rien. Et c'était frustrant, putain, d'une façon qui lui déchirait la gorge et le ventre. Il toqua, malgré tout, à la porte. Une deuxième fois. N'entendant pas de réponse, il se dit qu'il réessaierait plus tard.


Avec les années qui passaient, Greg s'était aperçu qu'être toujours devant la télévision à deux heures du matin alors qu'il devait bosser le lendemain ne représentait plus un gros challenge pour lui. La faute aux matchs de rugby, aux pubs qui suivaient, et aux programmes plus ou moins intéressants ensuite qui s'enchaînaient sans qu'il ait besoin de faire quoi que ce soit...

Ses années étudiantes l'avaient pourtant sevré du petit écran. À l'époque, la qualité des programmes lui paraissait beaucoup trop médiocre pour y perdre son temps quand il pouvait rencontrer de vraies personnes, avoir de vraies discussions et établir de vraies relations dans la vraie vie à la place. Ensuite, en tant que jeune policier, il avait tenu à garder une hygiène de vie saine pour se sentir au mieux de sa forme lorsqu'il était au travail. Il ne s'était alors permis que quelques écarts de soirée, et certainement pas l'apathie d'une nuit passée devant un écran sans le voir réellement – et il aurait aimé pouvoir en dire autant sur le professionnalisme de nombre de ses collègues… Depuis quelque années, cependant, il lui arrivait de piquer du nez devant les annonces et les émissions inintéressantes des premières heures du jour. Ça l'empêchait de penser, et c'était très bien.

Ce type de soirées peu glorieuses, il en vivait au moins trois par mois, avait-il récemment estimé. Soit moins que l'année précédente, qui avait représenté un summum d'ingestion de conneries télévisées, pour le coup. Cette diminution récente, même si c'était dur de l'admettre, était peut-être liée au fait qu'avoir de nouveau un amant lui donnait l'impression d'être plus jeune, plus utile, et que la vie valait finalement la peine de dormir assez pour pouvoir en profiter pleinement le lendemain.

Ce soir était toutefois l'un de ces soirs où, pour une fois, il laissait la magie des images vides et des dialogues creux combler son temps de cerveau disponible. Pour cette exacte raison, il entendit la sonnerie de son téléphone portable malgré l'heure tellement tardive qu'elle devait être le « tôt » d'une partie de la population. Un froncement de sourcils accompagna sa lecture du nom de Mycroft et il répondit, dubitatif.

« Mycroft ?

– Est-ce que je peux passer chez toi ?

– Bien sûr. »

Un silence sur fond de bruit de moteur accueillit sa accord. Greg eut le temps de se féliciter de ne pas avoir réfléchi avant de répondre par l'affirmative. Il se félicita d'autant plus quand la voix soudain étranglée de Mycroft émit un faible « Merci » avant de que la communication ne se coupe.

Greg, soucieux, cette fois, eut l'impression que des heures s'écoulaient avant qu'enfin ne retentisse la sonnette. Quelques minutes seulement étaient en réalité passées. Il appuya sur l'interphone, attendit que Mycroft monte les marches, et ouvrit largement ses bras quand il vit les traits tirés et terriblement peinés de son amant. Quand Mycroft s'échoua contre lui en retenant ses sanglots, Greg eut beaucoup de mal à contenir les siens. Il n'avait pas besoin que son amant lui explique. Il savait. Il l'avait vu presque tous les soirs cette dernière semaine, après chacune des visites de Mycroft à sa mère. Il avait lu la tristesse silencieuse dans son regard, ses traits qui s'étaient creusés, ses cernes qui avaient grandi. La fatalité, dans son expression, avant même que sa mère ne soit partie. Le loup lui avait glissé, au détour d'une phrase sur laquelle il n'avait pas voulu revenir ensuite, qu'il se sentait terriblement coupable de la voir déjà morte alors qu'il aurait dû profiter du fait qu'elle était encore en vie. Il n'avait pas laissé à Greg le temps de lui dire que c'était normal. Qu'il n'y avait pas de quoi culpabiliser. Qu'il comprenait ce qu'il ressentait. Le policier, de toute façon, savait qu'il ne l'aurait pas entendu.

Et cette nuit encore, il se contenta de le serrer contre lui parce qu'il ne pouvait rien faire de plus qu'amortir contre sa poitrine les sanglots qui chahutaient sa respiration. Il ne pouvait rien faire de plus que l'amener avec lui dans son lit pour le serrer un peu plus encore dans ses bras, quand les pleurs se furent calmés et que Mycroft tanguait d'épuisement.

Tu vas pouvoir dormir, maintenant, songea-t-il en caressant les cheveux de l'homme couché dans ses bras. Tu as reçu l'appel dont tu redoutais tant l'ombre que son absence te maintenait éveillé ces dernières nuits. Tu vas pouvoir te reposer, ce soir.

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À suivre


... Désolée ?

Oui, vraiment, désolée. J'aime beaucoup Estelle.

Je vous embrasse, jeunes gens, et je vous dis à la semaine prochaine !

Nauss