Hello tous !

Damn, une semaine de retard. Mais je suis là ! ;)

Plein de mercis à Vhalla, Lwyz, Almayen, admamu, Mimi, Prune, mariloo, Reapersis, Zo, cousingaelle et Ariane pour vos reviews !

Merci à Nalou pour sa bêta.

Et bonne lecture !


Chapitre 18

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Il y avait des impératifs à tenir, des choses à organiser, des personnes à prévenir, des administrations à informer. Mycroft ne tenait que grâce à ça. Ces obligations qui mettaient à distance la raison pour laquelle il se retrouvait à devoir faire tout ça – Maman est morte – ou plutôt les raisons – Je n'ai pas eu de nouvelles de Sherlock en trois jours ; elle n'a pas d'autre famille pour s'occuper de ça ; il restait si peu de monde autour d'elle ; si Sherlock n'avait pas été là pour elle, toutes ces années… Est-ce que mon frère serait mieux intégré à la vie, s'il avait pu vivre cette décennie sans devoir veiller sur notre mère dépendante avant l'heure ? – Ces obligations le sortaient d'une horreur qu'il avait vue venir sans accepter de la voir. Il avait bêtement cru pouvoir anticiper le choc et la douleur. Se préparer était censé permettre de ne pas avoir si mal, non ? Foutue illusion. Il y avait tellement cru. Il s'était préparé à la survenue de la déchirure, et s'était blindé d'avance, et… Qu'il avait été stupide. Con, même, oserait-il dire.

S'attacher n'est pas un avantage. Il n'avait jamais éprouvé tant de ressentiment envers cette phrase que ces jours-ci, où elle prenait un malin plaisir à le percuter de plein fouet encore et encore.

Notaire. Banques. Préparation des obsèques. Chambre funéraire. Banques. Notaire. Costume impeccable, cheveux impeccables, visage impeccable. De marbre, face à ces humains et loups qu'il découvrait ne pas être vautours alors que c'était en ce moment, dans cet instant de faiblesse, qu'ils auraient pu le prendre pour un pigeon sans même que Mycroft n'ait véritablement la force de leur voler dans les plumes.

Sherlock, absent dans toutes ces choses où il aurait dû être là.

« Ça doit être terriblement dur pour lui, souffla Gregory, un soir où Mycroft était dans ses draps, dans ses bras – J. plus trois, compta-t-il pour la dixième fois de la journée avec l'impression vertigineuse qu'un mois s'était écoulé tout en même temps qu'une heure seulement – et où le loup lui décrivait le siège vide de son frère à côté de lui, face au conseiller bancaire qui avait virtuellement été celui de sa mère et de Sherlock, ces dernières années. C'est Sherlock, il ne peut pas faire face à ce genre de choses.

– Je le sais bien, grinça le politicien. Je ne suis certainement pas en train de l'accuser. Et puis il y a bien quelque chose qu'il a fait, c'est faire face à la situation pendant dix ans où sa vie tournait autour de ma mère, autant qu'il le pouvait et où je n'ai certainement pas été présent. Alors je pense que ce n'est que justice de ne pas exiger de lui qu'il sorte pour exécuter ce genre de trivialités révoltantes dans un moment où on voudrait pouvoir faire autre chose ! continua-t-il d'une voix de plus en plus irritée.

Il se tut quand la main de Gregory se posa sur son avant-bras. Le policier déclara sur un ton conciliant :

– D'accord. Oui, il est capable de faire des choses, juste pas celles-là. J'ai compris. Pas besoin de t'énerver contre moi pour me le dire.

– Je ne suis pas énervé contre toi, s'amenda Mycroft en se serrant un peu plus contre le torse du policier, lui embrassant la clavicule comme pour se faire pardonner.

Sans aucun doute pour se faire pardonner. Elle était trop douloureuse, cette idée que Gregory puisse croire qu'il lui en voulait en cet instant où, instances administratives fermées, seule sa présence aux côtés de Mycroft rendait la vie de ce dernier presque supportable.

– Je ne veux pas que tu croies que je suis en train de me plaindre de Sherlock. Il y a des raisons de se plaindre de lui. Mais pas celles-là. Pas dans ces circonstances. C'est juste que…

Il chercha quelques secondes comment terminer sa phrase. Ne trouva pas.

– Je sais, murmura alors le policier en déposant un baiser doux dans ses cheveux. Avant d'ajouter : Je suis désolé que tu te retrouves tout seul pour gérer tout ça.

Mycroft hocha la tête, se sentant compris d'une façon qui envahit sa poitrine et amena presque à ses yeux ces démonstrations de tristesse et de détresse aqueuses et révoltantes. C'était terriblement émotionnel de sa part. Mais il n'y avait qu'en présence de cet homme qu'il pouvait ressentir ça. Il était alors évident de répondre en le serrant dans ses bras :

– Je ne suis pas tout seul.

– Je voudrais pouvoir t'aider.

– Tu m'aides, Gregory.

– Je voudrais pouvoir t'aider plus. Me rendre utile.

– Comment peux-tu douter un seul instant que tu l'es ?

Gregory ne répondit pas à cette question. Il se contenta d'inspirer dans les cheveux de son amant, lequel soupira d'aise. C'était étrange comme « tout ça » semblait ne pas pouvoir être réel, quand il était dans les bras de cet homme-là. Comme si l'extérieur n'avait aucun sens et qu'il devenait même difficile de concevoir qu'un monde hostile existait hors de ce cocon de chaleur.

– Moi aussi, je t'aime, » déclara finalement la voix du policier dans la nuit.

Mycroft entendit comme cette voix était friable et mal assurée. Il se demanda combien de fois Gregory avait prononcé ces mots dans sa vie. Ils ressemblaient à des pierres précieuses brutes que l'usage et le temps n'auraient pas encore polis et rendus lisses. Mycroft les aima profondément tels qu'ils étaient, maladroits et incertains. Portés par la volonté de cet homme qui souhaitait, en dépit de sa propre pudeur à les prononcer, que Mycroft ne doutât pas un instant de leur véracité.

Alors il l'embrassa, cet inspecteur qu'il avait fait sien il y a quatre mois et qui était là, aujourd'hui, quand il traversait l'épreuve la plus difficile de sa vie.


John n'apparut pas pendant douze heures avant de décider de venir voir si Sherlock était encore en vie. Ce dernier entendit la porte s'ouvrir comme s'il l'avait eue dans son champ de vision, celle qui menait à leurs pièces privées – ses pièces privées. Puis celle qui menait à sa chambre. L'odeur de l'humain l'avait précédée. Il ne tourna pas la tête vers lui, ne fit pas un geste, mais vit du coin de l'œil John qui balayait des siens les différents lieux de la salle où il pensait que Sherlock pourrait être. Le lit, le siège devant le bureau aussi peu utilisé qu'il était enseveli de strates d'objets, le mur auprès de la fenêtre. Il fallut près d'une dizaine de secondes pendant lesquelles Sherlock eut le temps de sentir les battements de cœur du médecin s'accélérer, accompagnés d'une bouffée d'angoisse, pour que John pose finalement les yeux sur le sol tapissé de moquette où il s'était roulé en boule.

Il grogna quand le blond fit mine de s'approcher. Ce dernier tressaillit, mais continua de marcher vers lui malgré tout.

« Est-ce que je peux faire quelque chose pour toi ? demanda-t-il d'une voix incertaine. Il faut que tu manges. Que tu boives. Viens.

Sherlock détourna ostensiblement la tête pour la cacher contre son propre ventre, comme si ses pattes avant pouvaient le protéger de cette intrusion.

John sembla hésiter, le temps de vingt secondes.

– D'accord, » prononça-t-il finalement en sortant de la pièce, tête basse.

Ce qui était bien, lorsqu'il était transformé, c'était que les émotions ne le touchait comme rien d'autre que des concepts abstraits qu'il ressentait comme des réactions physiques à des événements externes à lui-même. Il n'avait pas y réfléchir.

Le problème, lorsqu'il était transformé, c'était que certaines odeurs l'obsédaient pendant des heures et des heures, même lorsque ce qui les avait émises n'était plus là depuis longtemps. L'odeur de John était de celles qui s'attardaient.


Il avait compté douze heures de plus avant qu'elle ne l'assaille à nouveau pleinement, dans un ressenti du temps particulièrement chaotique. Là encore, il n'avait pas réagi, malgré son instinct qui lui dictait de faire en sorte que l'odeur reste plus. Et là encore, John était parti. Il y avait quelque chose, au-delà de son instinct, qui l'empêchait de vouloir la présence de John. Il ne voulait pas de sa compassion. Il ne voulait pas de sa sollicitude. Il ne voulait rien qui puisse lui rappeler ce qui était arrivé, rien qui puisse lui dire que lui-même devrait être anéanti par ça. Il ne voulait pas des mots de réconfort de John, il n'en avait pas besoin. Il ne voulait pas que John lui dise qu'il n'avait pas à se sentir coupable d'avoir passé trop peu de temps avec sa mère ces dernière années, entre enquêtes et expériences scientifiques ; il ne voulait pas que John lui dise que ça allait aller, que le temps allait faire son œuvre, que ça irait mieux. Il participait à des investigations autour de meurtres. Il avait entendu le couplet qu'on servait aux familles éplorées et il lui semblait que rien ne l'excéderait davantage que d'entendre quelque chose comme « Il faut laisser le temps au temps » ou « Elle vit toujours en toi », ou encore « Au moins, tu l'as eue tout ce temps-là, il faut voir ça comme une chance, voir ce qu'on a plutôt que ce qu'on aurait pu avoir. »

À vrai dire, il n'était pas sûr de réaliser concrètement. Être transformé ne l'y aidait certainement pas. Il n'était pas certain de ne pas rêver – cauchemarder, plus exactement – sans parvenir à se réveiller. Mais il finirait par se réveiller, n'est-ce pas ? C'était obligé. Ça n'avait pas de sens. Absolument aucun sens. Une personne ne pouvait pas disparaître de son entourage de cette façon-là. Pas une personne de cette importance. Ça n'existait pas, ce genre de phénomène. Quelqu'un ne pouvait pas être vivant un matin, puis mort le soir même. Ça n'arrivait pas, ce genre de chose.

Il perdit le compte du nombre de fois où John revint le voir, s'approchant même deux fois jusqu'à le toucher. Sherlock ne prenait même plus la peine de lever la tête pour le repousser, lorsque ses doigts passaient dans la fourrure épaisse jusqu'à se poser dans son cou suffisamment longtemps, vraisemblablement, pour prendre son pouls. Une fois, il entendit le médecin râler qu'il ne connaissait pas le rythme moyen des battements de cœur chez un loup.

Finalement, dans ce que Sherlock estima être le troisième jour sans qu'il ait repris forme humaine ni exécuté le moindre mouvement, la porte s'ouvrit et John entra. L'humain ne lui demanda pas s'il avait besoin de quelque chose, cette fois. Il ne s'approcha pas à pas mesurés. Il ferma simplement la porte dans son dos, s'appuya contre le panneau, puis s'y laissa glisser jusqu'à être assis par terre. Sherlock ne le regarda pas, bien sûr que non, il ne tourna pas la tête dans sa direction. Il le voyait malgré tout à la lisière de son champ de vision.

L'homme blond était prostré contre la porte, avant-bras posés sur chacun de ses genoux pliés devant lui, dos voûté, tête baissée, son regard dur planté dans la moquette entre ses pieds. Il manquait quelque chose dans son maintien, dans ses yeux. Quelque chose qui faisait que John Watson était John Watson et que le Soleil continuait de tourner dûment autour de la Terre. Même son odeur avait quelque chose de différent – Sherlock n'y avait pas prêté attention, d'abord, car c'était l'œuvre des trois derniers jours que la dégradation de l'effluve qui l'accompagnait. Ça s'était fait progressivement, suffisamment pour que cela passe inaperçu, même pour lui qui connaissait par cœur son odeur naturelle. Mais, de façon absolue, l'effluve qui suivait John n'était plus tout à fait celle qu'il avait inlassablement portée sur lui depuis que Sherlock le connaissait.

Alors Sherlock leva la tête et regarda cet homme qui était différent.

« Elle me manque.

La voix du médecin croassa la phrase et une grimace déforma son visage en même temps qu'il la prononçait.

– Putain, elle me manque tellement. Et tu me manques. Je deviens fou, enfermé dans cet appartement, j'ai reçu douze appels de Mycroft, autant de Greg, j'ai envie de répondre à personne, j'ai envie de voir personne. À part toi. Sauf que tu restes enfermé ici et je me sens tellement mal de t'avoir fait ça, j'ai l'impression que ma vie n'est qu'un enchaînement de catastrophes qui s'abattent sur les personnes que j'aime alors que je ne leur sers à rien. Puis je me rappelle que c'est encore pas moi qui ait perdu quelqu'un de proche, que j'ai aucun droit de me morfondre, que…

Il s'interrompit. Sherlock avait gardé la tête levée et le regardait de ses yeux bleus. Il écoutait cet homme qui n'avait aucun sens quand il s'accusait de… de quoi, exactement ?

– Elle me manque, » répéta John, se brisant sur la dernière syllabe.

Sans vraiment se lever, Sherlock avança jusqu'à lui en rampant sur ses quatre pattes. Il y avait dans son attitude, dans son ton, dans ses mots quelque chose qui l'obligeait à approcher, qui exigeait de lui qu'il soit là. Quand il fut à quelques centimètres du médecin, ce dernier leva les yeux vers lui et lia leur regard en silence. Sherlock hésita. Puis sa joue vint se poser contre le mollet de l'humain. Il l'y nicha et ferma les yeux, ressentant la surprise de John. Puis ce dernier se mut, s'installa en tailleur et le loup put poser sa tête sur ses genoux. Alors, les mains de John se perdirent dans son pelage, d'abord avec hésitation, puis plus franchement, et Sherlock sentit sa gorge vibrer d'un grognement approbateur.

Elle me manque aussi, admit-il en lui-même, et l'irrévocabilité de l'absence le transperça comme elle ne l'avait encore pas vraiment fait jusque-là.

Il sentit les mains de John toujours dans son pelage. Il sentit le pouce qui vint cueillir la première larme lorsqu'elle naquit au bord de sa paupière, avant qu'elle ne se perde dans son pelage. Puis il sentit l'étreinte qui le sera fermement tandis que toutes les autres roulaient sur les poils de sa joue, dans le silence troublé par rien d'autre qu'une respiration de loup et celle d'un humain.


Sherlock ne se transforma pas en humain, mais il consentit à sortir de la chambre. Il accepta même de manger ce que John lui prépara et de boire. Dans un bol posé au sol. C'était perturbant, d'abord, d'entendre l'individu avec qui il avait vécu pendant des mois d'enquêtes géniales et d'expériences scientifiques laper nourriture et liquide sous la forme d'un animal. Et puis John s'y était fait. Quand le loup vint se coucher à ses pieds parce que le médecin s'était assis à son fauteuil pour essayer de lire, il s'y fit aussi.

C'était étrange. Mais c'était sûrement parce que Sherlock était transformé qu'il adoptait ce comportement. Son instinct le poussait certainement à chercher la chaleur d'un autre représentant de sa meute. Et, à cette heure-ci, John était conscient d'être le dernier.

N'importe quoi, se reprit-il, surpris d'avoir totalement oublié avant : Mycroft.

Répondre à l'aîné Holmes qu'il n'avait pas eu de nouvelles de Sherlock ou qu'il n'avait pas émis le moindre son depuis la mort de leur mère avait été trop compliqué pour John. Ce soir, il se dit qu'il pouvait lui envoyer un SMS pour lui faire part des progrès de son cadet. Il le fit donc. Et dut réceptionner un appel dans les trois secondes qui suivirent.

Le regard du loup était sur lui, tout le temps qu'il resta avec le téléphone collé sur l'oreille, sans dire un mot. Il finit par saluer Mycroft, et Sherlock avait déjà reposé son museau sur ses pattes avant, quand il commença à parler :

« L'enterrement aura lieu vendredi.

Vendredi. Soit deux jours plus tard.

Silence de celui à qui était destiné ce message. Silence… Évidemment, « silence ». Absence de réaction, plutôt.

– Sherlock… »

Toujours rien. Alors John laissa tomber. Ils verraient ça demain.

Il était près de vingt-trois heures, d'ailleurs. Pas que John se sente capable de dormir tout de suite, ni même qu'il prétende avoir gardé un semblant de rythme lié aux cycles circadiens depuis qu'il tournait en rond dans leur appartement. Mais s'inquiéter pour Estelle, la suivre à l'hôpital, s'inquiéter pour Sherlock puis s'adapter à… tout l'amenait au bord de l'épuisement. Il avait besoin de fermer les yeux dans une position relativement horizontale.

Le regard bleu que Sherlock posa sur lui quand il se leva, si intense dans son silence, empêcha le Bonne nuit qu'il avait prévu d'asséner. John n'était pas certain de ce qu'il signifiait, ce regard. Quelque chose comme « Ne me laisse pas ». Mais il avait besoin de dormir. Sherlock devait bien en être conscient, non ? Le détective savait forcément que c'était par sommeil inoculé en pilule de dix milligrammes qu'il passait ses cinq heures de nuit sur vingt-quatre, depuis quelques mois.

Il revint sur ses pas, malgré tout. S'accroupit, s'agenouilla même, face au loup. Passa une main sur sa tête, dans son cou, et il était doux. Les poils de son dos étaient rêches, d'ailleurs John n'y touchait jamais, il lui semblait que ça aurait été trop… intime ? Sans parler de ceux du ventre qui avaient l'air si soyeux, pourtant. Mais dans le cou, et juste derrière les oreilles, de cette façon qui faisait gronder le loup noir en lui faisant fermer les yeux, comme ça…

« Qu'est-ce que tu veux, Sherlock ? Qu'est-ce que je peux faire pour toi ?

L'interpellé n'ouvrit pas les yeux. Ou plutôt le fit-il en posant tout le poids de sa tête sur ses cuisses. Façon éloquente de dire « Reste là » sans avoir à articuler les mots.

John soupira. Il pouvait bien rester quelques minutes de plus, après tout.

– Ok. Par contre je vais pas tenir comme ça longtemps. Bouge-toi. »

Ce fut pour s'asseoir dans le canapé, assez long pour les accueillir tous les deux, que John se leva cette fois-là. Et le loup l'y suivit après s'être longuement étiré en bâillant.

En caressant la gueule qui reposait à présent entre sa cuisse gauche et ses doigts, John songea au tableau qu'ils représenteraient en cet instant, si Sherlock avait eu forme humaine. Mais Sherlock n'était pas un homme, il était un loup. Alors John s'empêcha d'y penser trop longtemps.


Il était trois heures du matin d'après l'horloge murale quand il s'éveilla, douleur dans la nuque et à moitié avachi sur le côté, tête de loup ronflant sur ses jambes qu'il ne sentait plus. Il avait froid. Il était fatigué. Alors, économie de mouvement, économie de pensées dans une situation qui, à bien des égards, était tout sauf normale, il se tortilla, s'attirant un grognement contrarié quand la bête dut se décaler pour lui laisser la place de s'allonger entre elle et le dossier du canapé.

Là, avec une couverture en poils de loup contre son ventre, le dos et le flanc bien calés par les coussins, John put poser sa joue sur l'accoudoir bas et profiter de ce que cette fourrure soyeuse soit bien vivante pour s'approprier de sa chaleur, sans que ne le traverse l'idée d'aller éteindre le plafonnier. Tant pis pour l'écologie.


Il était près de seize heures et John rentrait de quelques courses rapides au Tesco quand lui apparut soudain comme absolument nécessaire de parler du lendemain avec Sherlock. C'était compliqué, cependant. Comment parlait-on à quelqu'un de l'enterrement de sa mère quand le concerné faisait tout pour ne pas entendre ? Il trouverait bien une solution. Il attendrait que la bonne façon d'aborder la question lui apparaisse.

Ce fut l'urgence d'un vingt-deux heures et des moutons de poussières qui l'obligea à ne plus attendre la solution miracle. Il prit ses couilles à deux mains et bafouilla un :

« Sh… Sherlock… Demain…

Le museau du loup qui était jusque-là sur ses cuisses alors que John lisait dans le canapé, se détourna ostensiblement.

– Est-ce que tu vas y aller ?

Le loup se leva pour aller trouver une place à l'autre bout du canapé.

– Ça ne sert à rien de faire comme si tu ne m'entendais pas, Sherlock. C'est là, c'est demain, ça arrive, et il faut y faire face.

Non, « il faut » rien du tout, semblait dire le dos que le loup tournait vers lui.

– Si, Sherlock. Ou alors non, comme tu veux. Mais ne te fais pas d'illusion, ne pas y aller, c'est quand même y faire face. Et je suis parfaitement conscient que c'est ta décision, mais c'est la seule fois où tu auras l'occasion de lui dire au revoir.

Si tu le dis, lui répondit un haussement d'épaule poilue et désinvolte.

Un haussement d'épaule désinvolte… Il parlait d'un loup, bordel, d'un animal. John avait parcouru pas mal de kilomètres sur le chemin de la folie, pour en venir à interpréter la nature du mouvement de l'épaule d'un…

D'un homme-loup, se rappela-t-il soudain. Ce n'était pas qu'il avait oublié qu'encore cinq jours plus tôt, Sherlock passait l'intégralité de son temps sous la forme d'un être humain et n'avait pris la forme d'un loup que deux ou trois fois devant lui, en près d'un an de vie commune. Et à cette heure-ci, forme humaine ou non, il restait un homme-loup, avec tout ce qu'il avait d'homme, capable de prendre des décisions pour lui comme un adulte. John eut presque le temps de s'en vouloir de lui parler comme à un enfant. Comme à un animal. Puis il se rappela que depuis cinq jours, justement, il avait nourri, abreuvé et tout simplement géré un être non-communiquant en interprétant ses envies et ses besoins pour essayer d'y subvenir en permanence. Seuls les moments où le loup s'était isolé dans la salle-de-bain lui avaient offert quelques minutes de solitude. Le petit moineau n'était plus là pour remplir son quotidien. Il avait hérité d'un gros chien noir mal dégrossi à la place. Sauf qu'il n'était pas certain de vouloir d'un chien à ses côtés, en cet instant.

– Je ne sais pas si tu crois que c'est plus facile pour moi, de m'occuper de tout ça, de toi, des courses, de… de ce vide. Tu as parfaitement le droit d'être triste. De ne pas vouloir subir tout ce qui se passe. Sauf que ça se passe. Et je ne pense pas que c'est en démissionnant de la vie en tant qu'humain que tu vas y survivre. Je ne veux pas participer à ça.

John s'était levé. Il ne regarda pas Sherlock, cette fois, même quand il entendit le bruissement d'une tête qui se lève et se tourne.

– Tu fais ce que tu veux, mais moi j'y vais, demain. »

Il alla dans sa chambre, se coucha sur son lit. Chercha ses somnifères, après vingt minutes sans parvenir à s'endormir, batailla un peu plus longtemps contre le sommeil qui le fuyait. Soupira dans une brume de somnolence non reposante quand une forme chaude et douce vint se lover contre lui. Songea, en s'endormant enfin, qu'il avait bien fait de laisser la porte ouverte.


Il s'éveilla avec l'alarme de son portable et vit immédiatement que Sherlock n'était plus dans son lit. Il eut la stupéfaction de le trouver dans la cuisine, humain, costume noir et chemise blanche habillant son corps décidément trop mince. Ses cheveux foncés, ses pommettes blanches… Ses yeux bleus, qui se posèrent sur lui, incertains. Ces yeux bleus, ceux qui lui avaient permis, il y a des siècles, de comprendre qu'il vivait avec la mère du détective qu'il venait de rencontrer ; ces yeux bleus dans lesquels il avait lu tour à tour de la haine, de la colère, de l'indifférence, de l'interrogation, de la fascination, de la sympathie ; qui lui avaient permis de reconnaître en lui le loup qui l'avait attaqué… Ces yeux, qui étaient ceux de sa mère, et qui lui rappelleraient toute sa vie son petit moineau blessé.

Toute ta vie, John ? ironisa-t-il intérieurement. Toute ta vie ? Tu ne t'avancerais pas un peu, là ?

Le loup qui n'en était plus un se débattait, vit John, avec une cravate noire. C'était la première fois que le blond le voyait tenter de fixer ses cols d'habitude bien trop ouverts par quelque entrave que ce soit.

« Elle me disait que j'étais plus élégant avec, expliqua Sherlock, irrité par la cravate absolument pas conciliante, comme s'il avait pu lire dans son regard, alors même que le sien s'était détourné pour se perdre sur la table face à lui.

Il reprit, comme John luttait contre lui-même pour trouver quoi répondre de fin, de juste, de pertinent à cette déclaration toute éraillée d'émotion et de mutisme prolongé mêlés :

– Je ne voulais pas être élégant. L'élégance, c'était pour Mycroft. C'était pour les… autres. Ceux qui vivaient autour de lui. Qui avaient le droit d'exister.

John resta encore silencieux. C'était beaucoup trop gros. Trop lourd, comme paroles, pour lui qui s'était levé avec la gueule de bois de l'individu qui s'apprête à enterrer un être auquel il était attaché. Il n'avait, en règle générale, aucun répondant pour ce genre de confidences qu'il fuyait comme la peste, et il s'aperçut qu'il pouvait être encore plus abyssalement nul qu'il ne l'avait envisagé jusque-là. Ce qui laissa à Sherlock le temps de conclure :

– Mais c'est la dernière fois que je peux être élégant pour elle, en vrai.

Cravate récalcitrante, et boule dans la gorge, dans celle de John au moins, et le loup s'énervait sur la bande de tissu et le médecin, lui, trouvait trop triste ce lien noir qui mettrait en collier le seul loup qui avait refusé de se laisser dresser et de se plier aux règles arbitraires d'une caste qui ne voulait pas de lui.

Colère, sifflements furieux, Sherlock ferma son poing soudain rageur sur la cravate qui ne voulait décidément rien entendre et la balança de toute ses forces par terre. L'incriminée n'eut même pas l'élégance de paraître meurtrie par ce traitement. Les objets en tissus ont cette capacité-là qu'ils accusent les coups sans en sortir blessés, songea John dans un instant de philosophie désincarnée de la réalité.

– Putain de cravate ! cracha le brun en l'écrasant furieusement du pied, et John sentit son torse se serrer face à cet enfant qui n'exprimait pas le bon sentiment contre le bon objet.

Il s'avança pour poser une main sur son bras. Cela lui gagna une immobilisation relative de son… de son ami, sans doute pouvait-il utiliser ce terme. Et une phrase à la fragilité qui lui brisa le cœur :

– Même ça, je n'arrive pas à le faire pour elle.

John serra le bras sous sa main. Il vit le grand corps de Sherlock perdre une dizaine de centimètres quand sa tête se baissa piteusement, sans doute parce que le loup ne voulait pas qu'il voie l'eau que John venait pourtant d'apercevoir dans ses yeux. Et John s'approcha un peu plus, et Sherlock ne le dépassa plus de sa taille, quand son front se posa sur l'épaule du médecin juste devant lui. L'humain laissa ses mains monter d'elles-mêmes pour se poser l'une sur la nuque de Sherlock, l'autre dans son dos.

– Elle n'attend pas ça de toi, lui dit-il alors.

Il se sentit parfaitement stupide de prêter des pensées à Estelle. Puis il se sentit moins stupide quand un soubresaut lui indiqua qu'un sanglot venait d'être lâché par le détective, contre lui.

– Elle t'aimait toi, continua-t-il alors. Elle t'aime toujours. Elle t'aime parce que tu as toujours été avec elle, quand la communauté de son époux l'a rejetée, quand elle est devenue malade. Elle aime ce que tu es intrinsèquement, et ce n'est pas une cravate qui va lui rendre plus hommage que de continuer à être ce que tu es. Toujours. »

D'autres sanglots chassèrent le premier, pour sortir, enfin, eux qui n'attendaient que ça depuis près d'une semaine et qui semblaient à présent se piétiner pour s'échapper de cette gorge trop petite pour les contenir. John serra plus fort, sentit les mains du détective accrocher son tee-shirt de pyjama trop porté.

Il n'ajouta rien. Il n'était déjà pas certain d'être arrivé à bon port, avec les mots qu'il avait égrenés sans savoir vraiment jusqu'où ils le mèneraient. Sherlock pleurait, Sherlock était sous sa forme humaine, Sherlock l'utilisait comme pilier, lui, à travers tout ça, et c'était exactement ce que John souhaitait être. Un pilier. Parce que c'était plus simple pour oublier sa propre peine.

La main dans la nuque de Sherlock remonta d'une dizaine de centimètres et ce fut dans les boucles pour une fois bien peignées du loup qu'il glissa les doigts à plusieurs reprises.


L'accueil pour la cérémonie à l'église se déroulait correctement. Sherlock était bien arrivé à l'heure, sans doute grâce à John qui, évidemment, l'accompagnait. Le médecin l'avait traîné du dernier rang, sur lequel Sherlock avait manifestement eu envie de s'asseoir, jusqu'au premier rang réservé à la famille où il avait pris place avec lui. Par « traîné », Mycroft voulait dire que l'humain avait simplement levé un sourcil vers son colocataire quand ce dernier avait fait mine de s'asseoir près des portes d'entrée, puis qu'il avait continué son chemin en remontant l'allée centrale. Sherlock avait eu tôt fait de le suivre. Mycroft avait observé cela, fasciné. Puis, Sherlock dûment en place, il avait pu se concentrer sur des problèmes plus concrets d'organisation.

Après s'être assuré que l'officiante avait bien connaissance du déroulement de la cérémonie, il les avait rejoints en silence, leur offrant un hochement de tête que John lui rendit, tandis que Sherlock détournait le regard. Un regard froncé qui semblait avoir versé des larmes plus tôt. Bigre.

Mycroft se demanda ce que penseraient les personnes présentes avec eux en voyant le Docteur Watson à leurs côtés sur le banc de la famille. Ils n'étaient pas nombreux, ces autres qu'eux. D'anciens amis. Des membres d'une famille qu'on avait pu qualifier de proches, autrefois, et que Mycroft s'était efforcé de retrouver au cours de la semaine précédant le décès de leur mère afin de ne pas perdre un temps fou dans les préparations et envois de faire-parts. Quelques connaissances de Mycroft qui, autrefois, avaient aussi connu sa mère. Et les loups, parmi eux ? Que penseraient-ils de cet humain qui s'octroyait cette place parmi les deux frères ? Et comment lui-même voyait-il la chose, à vrai dire ?

Il n'avait de réponse, si ce n'était qu'il aurait aimé avoir su dire à Gregory, qui s'était assis deux rangées plus loin, qu'il pouvait lui aussi partager son banc.

Mais s'il changeait d'avis maintenant, cela aurait l'air étrange, n'est-ce pas ? D'autant que si John pouvait arguer qu'il s'était occupé d'Estelle comme si elle avait fait partie de sa famille, ces derniers mois, l'inspecteur n'était pas dans cette position. C'était obligatoirement un lien avec un des deux loups qui aurait expliqué sa place avec eux.

Finalement, il n'eut pas l'occasion de se poser la question beaucoup plus longtemps. Pour deux raisons.

La première était l'orgue qui commença à jouer, annonçant ainsi le début de la cérémonie.

La seconde, c'était son père qui, quelques instants avant que la grande porte en bois se ferme et que la musique s'élève, était entré furtivement pour prendre place tout au fond de l'église.


Le cercueil était descendu dans le caveau. Mycroft, le dos droit, observait le bois qui disparaissait hors de sa vue. Il observait Sherlock aussi. Sherlock qui, en retrait, posait son regard meurtri sur la scène. Le soleil se reflétait sur ses boucles brunes. C'était agréable, du soleil à Londres à la toute fin novembre, quoi qu'en pensât Gregory, avec son étrange inimitié pour les mois de l'année. Pourtant, Mycroft sentait que le beau temps irritait particulièrement son frère. Tout comme l'avait irrité l'office qui avait duré trop longtemps puis s'était terminé trop vite. Et les gens qui chuchotaient, ceux qui leur avaient lancé des regards pleins de pitié.

Le cercueil descendait dans le caveau, le soleil brillait, Sherlock était en retrait, mais John restait à ses côtés, présence stable et forte et compacte qui semblait servir de pilier virtuel au demi-loup. Mycroft se sentait parfois affolé par la force du lien qu'il sentait entre son frère et l'humain. En cet instant, cela le rassura. Sherlock n'était pas seul. Sherlock avait John. Sherlock, pour la première fois de sa vie, avait à ses côtés quelqu'un qui l'aimait sans que des liens familiaux et génétiques l'y obligent. Parce que John aimait Sherlock, bien sûr. Ça sautait aux yeux. Gregory avait raison. Sans doute les deux colocataires finiraient-ils par s'en rendre compte un jour.

Mycroft s'avança vers le trou quand les croque-morts s'en furent éloignés, leur fardeau abandonné au fond de la fosse. Le cercueil avait l'air si petit, en contrebas. Il ne prononça pas un mot, il ne jeta rien. Se contenta d'observer des souvenirs qui l'envahissaient sans lui en laisser le choix. Des souvenirs d'enfance, des souvenirs du jeune demi-loup qu'était son frère, du temps où Sherlock et lui faisaient encore partie d'une famille unie. De leur mère qui consolait le cadet parce que les vrais loups se moquaient méchamment de son origine mêlée et lui faisaient des tours pendables, malgré toute la bonne volonté naïve et sensible du petit garçon brun qu'il avait été. Sherlock n'avait jamais eu l'occasion de se faire de vrais amis, petit. Il n'avait jamais eu aucune chance de rencontrer quelqu'un qui le comprenne.

Mycroft était celui qui aurait dû le comprendre. Mais il avait déjà quatorze ans quand ses parents s'étaient séparés. Quatorze ans, un avenir brillant qui se profilait, une place parmi les loups parce qu'il avait toujours su comment se comporter pour être accepté d'abord, pour être craint et respecté ensuite. Sherlock était trop… gentil. C'est pour ça qu'il était parti avec leur mère. Qu'il s'était occupé d'elle, quand elle était devenu dépendante. Il n'avait eu qu'elle.

Non. Non, aujourd'hui, il n'avait pas qu'elle. John était là.

Devant la fosse, Mycroft observa les parois qui allaient servir de maison à leur mère jusqu'à ce que la sépulture ne soit plus entretenue par personne. Puis il se retira. Revint vers Greg qui s'était tenu à ses côtés depuis le début de la cérémonie. Greg. Il envoya un regard à l'humain, un regard qu'il savait terriblement vulnérable en cet instant et, surtout, plein d'une gratitude et d'un amour crus. Il lui semblait que son cœur était sur le point d'exploser d'amour, ce qui n'avait pas de sens puisqu'un cœur n'explosait pas, et surtout pas à cause d'un sentiment tel que l'amour. Le policier lui sourit en retour, un doux sourire du coin des commissures, plein de commisération et d'affection. Mycroft se positionna beaucoup plus proche de lui pour observer les autres personnes qui souhaitaient s'avancer vers la fosse. Sa main chercha celle de Gregory. Il l'effleura du bout des doigts – Est-ce que je peux ? – et les doigts du policier lui rendirent sa caresse – Oui. Alors Mycroft emmêla sa main à la sienne et le policier la serra en retour, accolant leurs deux épaules. Il y avait des larmes dans les yeux de Mycroft. Étrange phénomène que celui-là. Il ne parvenait pas à se souvenir de la dernière fois que c'était arrivé si on oubliait la nuit où il avait été à l'hôpital pour la mort de sa mère.

C'était le moment où Sherlock aurait dû s'avancer vers le cercueil. C'était ce qu'on attendait de l'enfant de la morte. Mais comme tout ce qu'on attendait de lui, Sherlock refusa de le faire. Il se détourna abruptement des quelques personnes rassemblées et s'éloigna, le pas brusque, vers la sortie du cimetière. Comme John le suivit immédiatement, Mycroft s'autorisa à ne pas s'inquiéter.

Il tressaillit, cependant, quand son père s'avança vers la fosse. Ils n'en avaient jamais parlé ensemble, mais Mycroft savait qu'il n'avait pas quitté Estelle parce qu'il ne l'aimait plus. Il ne s'était jamais remarié et peut-être parce que le temps avait pour effet d'effacer les souvenirs mauvais pour accentuer les heureux et biaiser la mémoire, il semblait à Mycroft que Henry Holmes n'avait jamais plus paru heureux comme il l'avait été avec Estelle. Son père ne s'était jamais permis d'oublier la douleur qu'il avait causé à son ancienne épouse et à leur deuxième fils. À lui-même. Ni à Mycroft, même si ce dernier s'était bien gardé de montrer ce qu'il ressentait à son père. Mycroft vivait parmi les loups. Il ne s'assimilait véritablement ni aux loups ni aux humains mais, s'il devait se prononcer, il se ressentait malgré tout plus d'affinités avec les premiers qu'avec les seconds. Et il connaissait la pression qu'avait subie son père en silence pendant toutes les années de relation qu'il avait maintenue avec leur mère. Il comprenait par quoi le choix qui avait détruit leur noyau familial avait été motivé.

Il resserra subitement ses doigts sur ceux de Gregory. Lui ne céderait pas. Jamais. Il était plus que temps qu'il affirme sa position par rapport au policier. Il avait été stupide de ne pas le faire plus tôt. N'était-ce pas tout ce qui avait fait peur à Gregory ? Cette angoisse, née de son enfance, de n'être jamais qu'un deuxième choix qu'on gardait caché ?

Quand son père fit quelques pas en arrière et lui lança un regard, Mycroft vit ses sourcils se froncer, ses yeux surpris s'arrêtant sur la proximité entre le demi-loup et l'humain, puis sur leurs doigts enlacés.

Mycroft n'avait pas prévu de buffet ni de rassemblement pour faire suite à l'enterrement. Aussi, lorsque les personnes rassemblées se dispersèrent dans la nature, son père s'approcha de lui. D'eux. Son regard se posa de nouveau sur leurs mains serrées l'une dans l'autre.

« Henry Holmes, se présenta-t-il doucement en tendant sa propre main à Greg.

Ce dernier lâcha celle de Mycroft pour la serrer.

– Gregory Lestrade. Toutes mes condoléances.

Henry Holmes hocha la tête, son regard aussi gris et perçant que celui de Mycroft s'arrêtant sur son fils avant de l'enlacer brièvement, étreinte que Mycroft lui rendit.

– Tu es sûr de ce que tu fais ? lui demanda alors son père.

Le demi-loup se tendit.

– À propos de… ?

Henry envoya un regard à Greg, et Mycroft sentit son amant tressaillir contre lui. Il le remercia intérieurement de ne rien dire.

– Je ne compte pas laisser le fait que nous soyons un loup et un humain devenir un problème pour notre relation.

Ce fut son père, cette fois, qui cilla avant de détourner un regard froncé. Par de la peine et non de la colère, avisa Mycroft.

– Je… Je ne te parle pas de ça. Pas dans ce sens-là Tu t'embarques dans quelque chose de compliqué. Vous vous embarquez tous les deux dans…

– Le fait d'aimer un homme et non une femme ne devrait pas être un problème non plus. Si je dois me battre contre cet a priori pour que tu l'acceptes, ou bien contre le fait que nous ne sommes pas issus du même milieu… Et même si tu ne l'acceptes pas…

– Tu t'investis de tant de batailles, Mycroft, souffla son père en secouant la tête. Et ce n'est pas contre moi, que tu dois te battre. Ce n'est pas parce que j'aurais un problème avec l'idée que tu sois en couple avec un humain ou un homme, ou quelqu'un qui vient d'un milieu différent, que j'ai posé cette question. Mais… Est-ce que tu es sûr que tu souhaites t'exposer à l'opinion publique quant à ces problèmes potentiels ? Dans ta position ?

– Je ne vois pas en quoi tu pourrais me conseiller sur la question.

– C'est quand ta mère et moi avons officialisé notre relation que les problèmes sont apparus. Elle était déjà enceinte de toi.

Mycroft ne dit rien. Il sentait que Greg écoutait attentivement, à côté de lui. L'étreinte de sa main que Mycroft avait reprise dans la sienne quand son père l'avait lâchée, était moins franche et il lui semblait que le policier s'était effacé à ses côtés. Cela contraria profondément le demi-loup.

Son père reprenait déjà, la mine compatissante :

– Tu as fait un excellent travail en parvenant à empêcher le moindre journaliste de suivre John Watson et… et Sherlock. Personne d'autre que les présents ici n'ont vu que vous étiez proches, Monsieur Lestrade et toi. Tu… peux toujours reculer. Vous devriez reculer.

Les doigts entremêlés aux siens semblaient encore plus lâches, alors que son père assénait ces paroles. Mycroft n'avait aucun doute que c'était la meilleure volonté du monde qui poussait Henry à évoquer un sujet qu'ils n'avaient jamais même effleuré l'un et l'autre : la vie amoureuse de Mycroft.

Ce dernier resserra fermement sa prise sur la main qui menaçait de glisser de la sienne. Alors Greg fut de nouveau bien présent, à ses côtés, son épaule contre la sienne, l'aura rassurante qu'il projetait sur Mycroft de nouveau sensible.

– Je ne veux pas reculer, dit fermement le demi-loup, lançant un coup d'œil à Greg qui lui sourit. Nous ne voulons pas. C'est le moment d'enfoncer des portes qui sont en train de s'ouvrir. Je me fiche de ce que pensent les loups, ou les humains. Je refuse de reconnaître leur avis sur la question. Ça ne regarde que nous.

Son père lui envoya un sourire soucieux et dans ses yeux inquiets brillait une lueur que Mycroft lut avec surprise comme de la fierté.

Henry força un peu plus son sourire vers Gregory :

– Ne le laissez pas vous écraser. Il peut être parfois autoritaire, sans s'en rendre compte.

– Il est très bien, le reste du temps, lui retourna le policier avec un sourire.

– Prends soin de toi, lui adressa cette fois son père en lui serrant l'épaule. Et de… Et de Sherlock. »

Lorsqu'il avait quitté le cimetière, Sherlock était passé ostensiblement devant leur père sans lui adresser un regard, sans même ralentir alors que Henry avait manifestement murmuré quelque chose à son attention.

Mycroft hocha la tête. Henry Holmes lui envoya à nouveau ce sourire un peu trop vulnérable, plein de l'inquiétude pour cet autre fils qui ne lui avait plus adressé un mot depuis plus de deux décennies, additionnée à celle que lui inspirait son aîné avec qui il n'avait dernièrement gardé qu'un contact sporadique. Puis il s'éloigna sous le soleil de novembre.

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À suivre


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Nauss