Eeeet le 19 dans la foulée pour rattraper le retard ;)

Bonne lecture à tous !


Chapitre 29

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Quand Sherlock arriva au deuxième étage et s'engouffra dans leur appartement, il claqua la porte derrière lui sans prêter la moindre attention à John qui le suivait.

« Sherlock… » souffla ce dernier en secouant la tête, cherchant ses propres clés dans la porte.

Ils rentraient tout juste de l'enterrement. La cérémonie avait été belle, sans doute. Mais John avait beau ne pas être le fils d'Estelle, ni même de la famille, il s'était senti trop pris par sa propre émotion et ce que cela lui renvoyait – l'enterrement de ses propres parents, sa propre déroute, le toit qu'il avait trouvé avec l'armée… – pour estimer si c'était réellement le cas. Il songea que Sherlock ne saurait pas lui répondre à ce propos… Le demi-loup ne se posait probablement pas la question, de toute façon.

Le loup, plutôt, puisque ce fut un canidé noir qu'il vit quand il ouvrit finalement la porte. Sherlock avait repris sa forme animale et s'était roulé en boule dans son fauteuil, le nez caché entre les pattes. John contint son soupir. Il bloqua la déception cruelle qu'il ressentit quand il s'aperçut qu'il avait compté sur un Sherlock humain pour vivre les prochains jours et, quelque part, le soulager un peu.

Ça n'arriverait pas, apparemment. Il ne pouvait rien y faire. Alors il décida de leur trouver quelque chose à manger. Après avoir troqué son pantalon de costume et sa chemise bleue contre un jean et un pull en laine, il enfila sa veste et se dirigea vers la porte.

Un grognement roula, dans son dos. John se retourna, sourcils froncés, pour voir que Sherlock avait levé la tête noire et le fixait de ses yeux bleus brillants. John se tourna à nouveau vers la porte et avança la main vers la poignée. À nouveau, le loup grogna, peut-être un peu plus fort.

« Quoi, Sherlock ? demanda John sans contenir son soupir excédé cette fois, toujours face à la porte.

Il entendit le loup qui se laissait tomber du fauteuil sur ses quatre pattes, puis une gueule douce vint chercher sa main. John baissa les yeux sur ses doigts qu'il glissa sans même y penser dans le pelage de Sherlock pour le gratter derrière les oreilles. Les grands yeux bleus du loup étaient posés sur son visage. La confiance indéfectible qui y brillait désarma le médecin.

N'était-ce pas étrange, ce grand génie en forme d'homme qui avait porté un costume élégant sans cravate, quelques minutes plus tôt, et qui le regardait en cet instant avec le même regard que celui qu'avaient eu ses chiens pour John, à l'époque il habitait encore dans une famille unie ? Le médecin s'agenouilla, glissa ses doigts dans le cou de l'animal, lequel ferma les yeux de plaisir. Est-ce que Sherlock passerait sa vie sous la forme d'un loup, dorénavant ? Est-ce que John devrait lui mettre un collier pour être sûr que personne ne le prenne pour un chien errant, s'il sortait dans la rue ?

Le loup vint se frotter à lui, contre son torse, et John le serra dans ses bras. C'était un réconfort en soi, après tout. Il aurait voulu avoir un humain, face à lui, capable de comprendre ses sentiments et de compatir. Mais c'était Sherlock… Peut-être était-ce sous sa forme animale qu'il était le plus à même de lui apporter de la chaleur, finalement.

Quand le loup rouvrit les yeux, John y vit des larmes. Son souffle se coupa. Alors il se dirigea vers le canapé, sans laisser ses doigts perdre le contact des poils comme Sherlock le suivait. Quand il s'assit, l'animal se coucha à côté de lui et installa sa tête sur sa cuisse. Le médecin continua de caresser le front et le cou du loup noir qui avait de nouveau fermé les paupières et soupirait régulièrement d'aise. Sherlock venait d'enterrer sa mère aujourd'hui. John pouvait bien faire ses courses plus tard, si le loup voulait le garder avec lui pour le moment.

C'était aussi très égoïste. John avait besoin de chaleur. Tout simplement.

– C'était moi qui m'occupais des chiens, à la ferme, dit-il après quelques minutes.

Il sentit sa voix rauque, comme s'il ne l'avait pas utilisée depuis longtemps. En vérité, c'étaient les souvenirs de cette époque qui étaient rauques et poussiéreux. À quoi bon se laisser aller à penser à cette période bénie où il avait eu un père, une mère et une sœur qui allaient bien ? Quel bien pouvait-il y avoir à se souvenir des jours où il pensait que les parents ne pouvaient pas mourir ? Il gardait minutieusement à distance tout ce qui avait un rapport avec ça. D'habitude.

Aujourd'hui pourtant, il avait enterré le parent de quelqu'un d'autre, de quelqu'un qu'il aimait. Il avait enterré quelqu'un qu'il aimait. Alors depuis ce matin, il y pensait. Depuis qu'Estelle était morte, il y pensait. Depuis qu'elle allait moins bien, les souvenirs sourdaient derrière le barrage étanche qui les avaient maintenus au large jusque-là.

Et alors qu'un gros chien noir avait sa gueule posée sur ses cuisses et soupirait d'aise sous ses caresses, les souvenirs les plus emblématiques du bonheur de cette époque lointaine l'assaillaient. Pour la première fois de sa vie, probablement, John avait l'impression d'avoir quelqu'un avec qui les partager.

– J'habitais dans une ferme, quand j'étais petit. Je sais pas si je te l'ai déjà dit. Ma mère, mon père, Harriet et moi. C'était pas une grosse exploitation. On faisait des marchés, des trucs comme ça. Et on avait toujours une vingtaine de chiens à la maison, parce qu'on faisait chenil en même temps. C'est moi qui m'occupais d'eux. Avec mon père quand j'étais petit, nuança-t-il, pensif. Puis après mes… je sais pas, mes onze ans, je pense, j'y allais tout seul.

Il déglutit et se racla la gorge. Parce que sa voix était moins ferme que d'habitude. Est-ce que ça intéressait même seulement Sherlock ? Plutôt que de continuer à fixer la tapisserie kitsch droit devant lui, il baissa le regard sur le loup et vit les yeux bleus et perçants posés sur son visage. Sherlock savait exprimer son désintérêt pour quelque chose, quelle que soit la forme sous laquelle il se trouvait. Ce n'était définitivement pas du désintérêt qu'il lisait dans ces yeux paisibles et confiants vaguement brillants d'humidité. Alors John reprit.

– J'adorais faire ça. Je râlais quand ça me faisait lever plus tôt, pour les sortir avant d'aller à l'école – on habitait à la campagne, pas très loin de Londres au final, mais c'était mal desservi, et j'allais au collège dans la banlieue, alors déjà que mon bus passait tôt… Pareil, traverser la cour pleine de boue parce qu'il pleuvait depuis une semaine, juste pour ces saletés de cabots, ça me mettait d'une humeur de… bah, de chien, en fait. Harry me charriait tout le temps quand je venais prendre le petit-déjeuner couvert de terre jusqu'aux genoux, et même plus haut parce que les chiens me faisaient la fête. Et le soir, quand je rentrais du collège, qu'il faisait déjà nuit en hiver et que je devais les rentrer, ils me faisaient toujours danser pour retourner dans leur box… Surtout s'ils sentaient que j'étais déjà en colère.

John ricana, le souvenir de certains de ces satanés chiens lui revenant par flash. Les poursuites, les jurons, les innombrables chutes dans la boue…

– Mais, en vrai, c'est mes meilleurs souvenirs. Parce que même quand j'étais en colère – j'étais beaucoup en colère, à l'époque – ils finissaient toujours par me faire rire. Tu sais, comme si c'était tout ce qu'ils attendaient. Comme si c'était leur but. Et une fois qu'ils m'avaient mis de bonne humeur, à force de faire leurs conneries, ils faisaient bien gentiment ce que je leur demandais.

Nouveau raclement de gorge. Il évita de regarder directement dans les yeux de Sherlock quand il observa sa propre main qui caressait inlassablement le haut de son crâne. Le loup grogna son assentiment en fermant les paupières quand il le gratta derrière les oreilles.

– En vrai, c'étaient leurs yeux, expliqua John. C'était ça qui me montrait ce qu'ils cherchaient à faire. On a accueilli quelques chiens méchants, voire vicieux, mais globalement, je ne pouvais jamais en vouloir aux autres, même quand ils étaient insupportables, parce que dans leurs yeux je voyais toujours qu'ils jouaient, et qu'ils ne m'agaçaient pas par méchanceté. Je trouve ça tellement rare, ce qu'on trouve dans le regard d'un chien. Il y en a qui parlent de servilité, parce qu'un chien viendrait lécher la main qui l'a battu… Mais comment on peut être assez tordu pour voir seulement ça ? Comment on peut décider que cette confiance aveugle, parce que certains en profitent pour tabasser leur chien en sachant qu'ils garderont une emprise sur eux, c'est quelque chose qui ne devrait pas exister ? Bien sûr qu'un chien reviendra vers celui qui l'a battu, s'il l'aime. Il sera juste convaincu qu'il a mérité son châtiment, si son meilleur ami, la personne pour qui il serait prêt à donner sa vie, en vient à le frapper. C'est juste de la confiance, en vrai. Une confiance qui n'a aucune limite, une sérénité immense, à partir du moment où il est avec une personne qu'il aime. C'est de l'amour pur, les yeux d'un chien. De l'amour sans aucune arrière-pensée, spontané, exprimé avec une liberté magnifique. J'ai jamais retrouvé ça chez un humain. C'est parce que des humains sont capables de pervertir cette relation que la confiance des chiens nous donne l'impression d'être de la servilité. Les hominidés sont juste incapables de comprendre ça. De chien, il y en a jamais un seul que j'ai eu envie de frapper de sang froid.

Il ne regardait toujours pas le loup noir dans les yeux. Il ne s'attarda pas sur ce que sa dernière phrase disait – sur ce qu'elle ne disait pas, plutôt – et déglutit à la place.

– De toute façon, je n'ai plus jamais vécu avec un chien, après.

Le regard du loup revint sur son visage, alors John élabora. Un peu.

– Après mes seize ans, précisa-t-il. J'aurais pu devenir maître chiens dans l'armée mais… j'ai pas eu envie. C'était trop proche de cette période et de la ferme et de tous les autres chiens.

Il s'arrêta là. Ne pas remuer trop de souvenirs d'un coup. Ne pas se confronter à des images qui sommeillaient en lui – il y en avait tellement qui étaient apparues sur l'écran de sa mémoire au fur et à mesure qu'il parlait uniquement des chiens… Évoquer d'autres souvenirs lui faisait un peu peur, pour le moment.

– Je les remerciais souvent d'être là, dans ma tête, ajouta-t-il finalement après quelques minutes de silence emplies seulement par des caresses, douces pour eux deux. Les chiens, » précisa-t-il.

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Quelques jours après l'enterrement, John s'éveilla comme d'habitude dans son lit. Et, comme d'habitude depuis ledit enterrement, Sherlock était évidemment là aussi. Toujours aussi noir et plein de poils, une truffe à la place du nez et des coussinets en guise de doigts. L'entendre jouer du violon manquait beaucoup à John, réalisa ce dernier.

Là où Sherlock ne se comportait pas comme un chien jusqu'au bout, c'était qu'il ne se roulait pas en boule au bout du matelas, par-dessus les couvertures. Il s'étendait de tout son long sous les draps, collé au flanc de l'humain. Alors John dut manœuvrer pour sortir de son lit sans le réveiller. Il devait mourir de chaud, avec son pelage et la couette qui le recouvrait, réfléchit l'humain en se changeant pour des vêtements de jour avant de se diriger vers la porte. Est-ce qu'il devrait lui ordonner de prendre une douche, à un moment ? Le menacer de le laver lui-même ?

Il cligna des yeux deux ou trois fois quand il prit conscience de la dernière pensée qui lui était spontanément passée par la tête. Depuis la porte de sa chambre ouverte, il regarda le loup qui était en vrai un homme, même s'il n'y ressemblait pas, et qui bâillait largement en s'étirant dans le lit. John dormait avec lui sans plus se poser de questions depuis quelques nuits, maintenant. Sherlock n'avait pas les mêmes attitudes sous sa forme de loup que d'homme mais… quelle était la limite de ce qu'il aurait fait ou non, s'il avait eu ses traits d'hominidé ?

Les questionnements sans réponses tournaient sous son crâne quand il enfila sa veste et descendit acheter du pain de mie et du bacon – le plus urgent dans l'immédiat. Il observa minutieusement la rue et les personnes qu'il croisait chaque fois qu'il sortait. Sherlock, depuis l'enterrement d'Estelle, s'était montré… agité dès qu'il se dirigeait vers la porte d'entrée de l'appartement, même si ce n'était que pour descendre prendre le courrier. Quand ses grognements étaient devenus plus agressifs, John avait fini par lui promettre de faire attention. Ça n'avait pas eu l'air de le rassurer complètement, mais le médecin avait tout de même pu sortir sans craindre un coup de dents. Il était certain que Sherlock ne le mordrait jamais, bien sûr ; mais il avait également l'impression que le loup était complètement irrationnel, quand la question de sortir dans la rue à découvert était abordée.

Est-ce qu'il se comporterait pareil à ce propos, sous sa forme d'humain ? Parfois, John se demandait si ce n'était pas sa tendance de loup dominant qui ressortait. Il trouvait que plus Sherlock restait sous cette forme, plus il en oubliait de le considérer comme un égal. Dans un sens comme dans l'autre, au demeurant : que ce soit quand il lui grognait dessus ou quand il se roulait en boule à ses pieds, la dynamique qui s'installait progressivement ne paraissait pas très saine.

Sherlock l'attendait couché derrière la porte, le museau sur les pattes, quand John remonta avec deux gros sachets remplis de vivres – autant en prendre la plus grande quantité possible en une fois pour limiter les sorties et réduire le nombre de crises diplomatiques avec le loup.

Comme s'il n'avait pas été en train de l'attendre aussi manifestement, Sherlock se leva, lui tourna ostensiblement le dos et alla se rouler en boule dans son fauteuil en détournant très délibérément la tête, agacé.

« Oh, ça va ! râla John, excédé soudain, vers la boule de poils boudeuse. Si tu penses que je suis incapable de faire attention à moi quand je suis tout seul, tu m'accompagnes dehors, et tu me lâches.

Le loup émit un son que John trouva franchement méprisant, au croisement entre le grognement et le soupir.

– Oui, bah, si tu veux pas sortir en loup, t'as qu'à te retransformer en humain, merde. Et aller les faire toi-même, les courses ! »

John se dirigeait d'un pas ferme et irrité vers la cuisine pour y déposer ses achats quand il croisa le regard que le loup levait sur lui. Beaucoup de rancœur y brillait, mêlée à une colère peinée. Il s'excusa presque spontanément, mais les mots ne passèrent finalement pas ses lèvres. Il n'avait aucune raison de s'excuser.

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Quand la sonnette de son appartement retentit, Greg leva des yeux dépités de l'écran de son ordinateur. Il faudrait qu'il donne un double à Mycroft.

Se secouant hors du cocon chaud que formaient son lit et sa couette, il se hâta, nu comme un ver, vers l'interphone. Il pressa le bouton d'ouverture et tira sa porte d'entrée sur quelques centimètres pour que Mycroft puisse la pousser en arrivant sur le palier, sans laisser trop de froid entrer dans l'appartement d'ici là. Puis il se dépêcha de rejoindre la douceur de ses draps, se glissant dans la position confortable qu'il venait de quitter, et plongea à nouveau le nez dans le site qu'il parcourait. Il était rentré du commissariat trempé par la pluie près d'une heure plus tôt. Après une douche chaude fort appréciable, il s'était blotti dans son lit sans prendre la peine d'enfiler de vêtement, avec une théière judicieusement gardée à portée et son ordinateur pour se divertir.

« Gregory ? appela la voix de Mycroft de l'entrée.

– Ici ! répondit Greg sur le même ton, depuis la chambre.

Il leva un sourire appréciateur quand le visiteur entra dans la pièce en se débarrassant de son manteau qu'il posa bien plié sur le dossier d'une chaise près du lit, avant de s'asseoir sur ce dernier pour quitter ses chaussures.

– Il te faudrait un porte-parapluie, décida le loup en se penchant sur lui. Mon parapluie est en train d'inonder ton palier.

– Oui, c'est aussi là que je laisse le mien quand il est mouillé, lui répondit distraitement le policier qui était revenu à sa lecture virtuelle.

Mycroft déposa un baiser sur l'épaule nue qui dépassait de la couette blanche.

– J'aime beaucoup quand tu m'attends nu dans ton lit, Gregory.

– J'ai pas envie de baiser, l'informa l'humain sans plus de cérémonie.

– Ce sont là deux choses complètement différentes, répondit Mycroft en déposant un second baiser sur sa peau avant d'y laisser simplement reposer sa joue, le visage tourné vers l'ordinateur.

Greg sentit le loup se pencher un peu plus sur l'écran puis il le vit froncer les sourcils, à la lisière de son champ de vision.

– Qu'est-ce que c'est ? demanda son amant.

– Le blog de John. Tu en as entendu parler, j'imagine ?

– J'ai eu vent de son existence à sa création, confirma Mycroft. Mais j'avoue que je ne me suis pas particulièrement amusé à le suivre. Tu le fais, toi ?

– Plus depuis que John a arrêté de poster, il y a quelques semaines. J'avais juste envie de relire certains articles. J'aime bien revoir ces enquêtes d'une façon un peu plus… romancée. Ça me fait presque oublier que je les ai menées et qu'il n'y avait rien de romancé du tout dans ces meurtres, à la base.

Cette remarque lui attira un baiser doux sur la tempe et le policier ferma les yeux en grognant son approbation. Et comme Mycroft avait aussi besoin de tendresse en ce moment, mais qu'il ne songeait même pas à en demander parce qu'il était lui, Greg se tourna plus franchement pour l'embrasser et caresser de son front la joue de son amant, comme un chat aurait pu le faire. Ou un loup. Puis il reprit :

– Les articles où il parle de toi sont vraiment drôles.

Le froncement de sourcils de Mycroft s'accentua encore.

– Il parle de moi ?

– Ouais, il y a eu quelques meurtres de loups, ces derniers mois, lui rappela le policier. Pas que ça changeait grand-chose avant, que ce soit un loup ou un humain qui soit tué, mais depuis cette dernière année…

Greg n'avait pas besoin de finir sa phrase, Mycroft savait forcément à quoi il faisait allusion. Avant que le monde apprenne l'existence des loups, le service de Greg n'était certain de recevoir la direction d'une affaire que lorsque le potentiel criminel était un loup, pour assurer le silence à leur propos lorsque c'était effectivement le cas. Avant l'affaire John Watson, un meurtre était un meurtre, et que la victime soit recensée comme loup ou humain n'avait aucune importance. Aujourd'hui, même si les meurtres n'avaient aucun rapport avec John, ils étaient pris en charge par le service de Mycroft dès qu'un loup en était la victime ou le fomenteur potentiel, ne laissant à l'inspecteur que les affaires n'impliquant que des êtres humains. Greg ne voyait franchement pas l'intérêt d'une telle mesure, à part renforcer un peu plus le fossé qui était apparu entre loups et humains ces dernières années.

– Bref, du coup on t'a croisé sur quelques enquêtes.

Mycroft eut l'air curieux de ce que John pouvait bien raconter sur lui.

– Ce n'est pas grand-chose, le rassura Greg. Et il reste vraiment discret sur les raisons de ton implication. Il ne dit même pas que tu es le frère de Sherlock. Mais il a retranscrit certaines de vos discussions. C'est… hilarant. Il a vraiment un don pour relever les phrases amusantes.

– Je n'ai jamais dit ça, grogna Mycroft quand il eut trouvé un des dialogues en question, pointant une réplique du bout de son index.

Il s'était installé à côté de Gregory sous la couette et, à plat ventre lui aussi, et avait collé son épaule vêtue à celle, nue, du policier. Pour ce dernier, c'était une grande victoire que d'avoir su mener Mycroft Holmes à ce type de relâchement sans qu'il ne pense même plus au manque de raffinement d'une telle position.

– Tu ne l'as peut-être pas dit comme ça, mais il ne peut pas tout écrire tel quel. Il faut bien donner un contexte pour ceux qui n'étaient pas là.

– Mh. Il devrait préciser que ce qu'il raconte n'est pas exact.

– Tu boudes ? s'amusa Greg.

– Je ne suis pas Sherlock, évidemment que je ne boude pas ! s'exclama Mycroft, outré.

Le policier rit en appuyant plus fort son épaule contre la sienne. Il amena le curseur sur la petite croix rouge en haut à droite de la page internet, mais Mycroft l'empêcha de fermer la fenêtre d'une main qu'il posa sur son poignet et un « Attends » soufflé.

Son regard allait à la section des commentaires, vit Greg, qui s'intéressa lui aussi aux messages laissés par les internautes, et aux courtes réponses de John.

Mycroft fit défiler la section en lisant en diagonale, puis passa à un autre article pour ne s'intéresser là aussi qu'aux commentaires. En silence, sourcils froncés et concentration intense, il parcourut les retours d'internautes d'une dizaine d'articles.

– Qu'est-ce qui se passe ? demanda Greg qui cherchait ce qui pouvait tant captiver son loup.

– Ils sont… Sherlock et John… Regarde ce commentaire : « Merci de montrer que les loups et les humains peuvent vivre en bonne intelligence »… et celui-là : « C'est super courageux de votre part de représenter le mouvement des loups et des hommes modernes, ensemble. » Ils sont considérés comme l'emblème d'une lutte pour l'union des loups et des humains !

– Oui, répondit lentement Greg en regardant d'autres commentaires similaires. C'est vrai, j'avais remarqué que ça allait plus ou moins dans ce sens, depuis que John a commencé à poster ses articles, mais maintenant que tu le dis, c'est vraiment comme ça qu'ils sont vus… En tout cas par ceux qui souhaitent une telle société. Regarde, il y a aussi quelques loups anti-humains et des humains anti-loups qui laissent des commentaires incendiaires.

– Peu importe. Même pour les internautes racistes, ils incarnent cette lutte, sinon ils ne seraient pas aussi virulents.

– C'est un problème ? demanda Greg en voyant l'expression tendue de Mycroft.

– Je ne suis pas sûr… commença ce dernier. C'est… imprécis, déjà, puisque Sherlock n'est pas un loup à proprement parler, mais un demi-loup…

C'était un détail, estima Greg. Aux yeux de tout le monde, Mycroft et Sherlock étaient des loups, c'était un fait évident.

– Et, reprit le plus jeune, je ne suis pas certain qu'ils aient besoin de cette publicité.

– Ça fait longtemps qu'ils l'ont, le rassura Greg, et quand il vit le regard froncé de Mycroft vers lui, il se rendit compte que ça ne rassurait pas du tout le loup.

– Oui, admit ce dernier. Mais… je ne sais pas, il y a quelque chose qui me chiffonne ici. Je n'arrive pas à comprendre quoi.

Greg regarda un peu plus longtemps l'écran, sans comprendre lui non plus. Il voyait pourquoi Mycroft estimait qu'un blog qui, par certains égards, pouvait attiser la folie des individus les plus fermés d'esprit de ce monde était inquiétant. Mais, d'un autre côté, il y avait tellement plus de personnes qui semblaient se rallier à leur cause, comme des voix qui trouvaient enfin un biais pour exprimer ce qu'elles s'étaient peut-être crues trop longtemps seules à penser… Il y avait même des commentaires de loups avouant qu'après avoir lu ces textes et avoir suivi ce que les autorités avaient laissé voir au public, concernant les rebondissements autour de John, après avoir compris combien l'amitié de Sherlock et John semblait profonde et authentique – amoureuse, aurait ajouté Greg – ils s'étaient rendus à l'évidence qu'il n'y avait en effet aucune raison pour que les loups et les humains doivent se haïr. Non, ce blog était une bonne chose.

Il en était à cette conclusion quand un gargouillement bruyant de son ventre attira son attention, soudain. Il s'aperçut qu'il mourait de faim.

– Tu es habillé, c'est toi qui va faire à manger, » édicta-t-il à l'attention de Mycroft.

Ce dernier arracha son regard inquiet aux pixels lumineux, lui aussi, puis sourit quand les paroles de Greg se furent fait un chemin à travers le malaise qui semblait l'habiter. Il embrassa à nouveau l'épaule du flic et se hissa obligeamment hors du lit. Greg se dépêcha de refermer la couverture parce que le froid s'immisçait déjà dans son cocon, maintenant que la place de son amant était vide.

Depuis le lit, il vit Mycroft sortir son portable de sa poche quand il passa la porte. Il vit aussi le loup regarder fixement l'appareil, puis le rempocher comme s'il n'avait pas su quoi en faire. Alors Greg comprit que l'inquiétude générée par le blog de John était beaucoup plus forte que ce qu'il pouvait l'imaginer.

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À suivre


Merci pour votre lecture !

À la semaine prochaine, j'espère ;)

Nauss