Hello !

Merci à pour vos reviews sur les précédents chapitres ! Merci à Nalou pour sa bêta.

Et bonne lecture !


Chapitre 20

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Estelle était morte depuis deux semaines quand Sherlock se rappela qu'un monde existait en dehors de leur appartement.

Il y avait bien le désagrément du portable de John qui sonnait ou vibrait parfois, et alors John répondait à des êtres qui n'étaient résolument pas lui et s'entretenait avec eux à propos de trivialités telles que comment il allait, et comment Sherlock allait et est-ce qu'ils avaient besoin d'aide. John, invariablement, répondait qu'ils allaient comme ils pouvaient, occultait le fait que Sherlock passait son temps sous forme de loup et remerciait les appelants. Et il précisait que, non, ils n'avaient pas besoin d'aide, merci.

John, à ces moments-là, était l'être le plus déraisonnable de l'univers.

Pire, il s'obstinait également à sortir de l'appartement, pour acheter de la nourriture notamment. Ils n'auraient pas dû avoir besoin de sortir de l'appartement. Si s'alimenter était si indispensable que ça, alors les autres personnes qui avaient l'idée préjudiciable d'exister pouvaient leur apporter de quoi se sustenter. John refusait de le comprendre. Il n'y pensait même pas.

Dans ces cas-là, il était l'être le plus agaçant de toutes les dimensions admises par certaines branches de la physique.

La révélation concrète à Sherlock d'un monde extérieur avec des personnes physiques autres que John et lui se fit sous la forme d'un coup de sonnette.

John afficha un air aussi surpris que Sherlock quand le son strident retentit à travers l'appartement. Le médecin lisait un roman manifestement insatisfaisant et Sherlock avait pris place à côté de lui, son cou, replié sur ses pattes, en contact avec la cuisse de l'humain. Le demi-loup leva la tête vers la porte d'entrée, quand bien même l'importun était logiquement devant leur immeuble, deux étages plus bas. Il échangea un regard avec John qui avait lui-même sorti le nez de son livre et fronçait les sourcils.

Un visiteur qui ne s'annonçait pas… Dans une autre vie, celle où Estelle était toujours vivante, Sherlock aurait dû ouvrir et indiquer à John s'il devait rester dans la pièce ou non. C'était comme ça qu'il s'était retrouvé avec Moriarty dans l'appartement, à quelques mètres des deux personnes les plus importantes du monde.

Après une trentaine de secondes immobiles et indécises, leur attention fut attirée sur le portable de John qui vibra pour annoncer un SMS entrant.

« C'est Mycroft, annonça le médecin. Sauf s'il s'est fait pirater sa ligne ? »

Oh. Parce que Mycroft existait toujours, lui aussi. C'était une information incroyablement irritante.

John venait vraisemblablement de décider que Mycroft ne s'était pas fait pirater son numéro car il alla ouvrir. Une entrée de plus à ajouter à la liste des actions de John, parmi celles qui contrariaient très fort Sherlock.

Ce dernier inspira profondément en fermant les yeux, bloqua sa respiration puis laissa la sensation caractéristique de la transformation l'envahir. Et avec elle, la tristesse brutale qu'il avait globalement pu tenir à distance. Il observa, transi, la déflagration virtuelle qui le percuta en cet instant où ses stupides sentiments intellectualisés d'homme s'exprimaient de toute leur puissance. S'asseyant à la mode hominidée sur le canapé, il ressentit tout à la fois l'étrangeté de cette position qu'il n'avait plus prise depuis longtemps et les larmes qu'il dut refouler de toute sa volonté pour ne pas les laisser couler.

John avait légèrement ouvert la porte, arme à la main, puis plus largement quand il fut rassuré sur l'arrivant.

« Bonjour, John, disait la voix de Mycroft.

– Bonjour, entrez, répondit inutilement John, comme si Mycroft allait obligeamment s'en aller sinon.

Sherlock, lui, ne dit rien. Il attendit sur le canapé, particulièrement conscient que tout indiquerait à Mycroft qu'il était resté sous sa forme animale pendant plusieurs jours. À commencer par le costume qu'il avait porté à l'enterrement et qui recouvrait pauvrement ses membres dans un état de froissement probablement déplorable, en ce moment même.

À travers la brume de ses sentiments qui le submergeaient – mais il lutterait pour qu'ils ne s'expriment pas, pour que personne ne les voie – il reçut deux regards particulièrement désagréables. Celui de John, qui était en train de dire « Je vous préviens, depuis la dernière fois qu'on s'est vus, il... » et qui s'était interrompu au milieu de sa phrase avec un air choqué en voyant Sherlock sous sa forme humaine, sur le canapé. Et le regard de Mycroft qui le détailla brièvement avant d'embrasser la pièce, engrangeant les données des poils qui devaient traîner partout, malgré la lubie de John à passer le balai tous les cinq ou six jours. Ce regard, quand il revint sur l'homme le plus jeune de la pièce, était empli d'un mélange de pitié, de condescendance et de reproche. Ce regard était insupportable, et pire encore quand Mycroft analysa plus longuement son visage. L'aîné secoua alors la tête avec une expression que le cadet détesta voir peinée pour lui.

– Ça ne sert à rien de faire ça. Tu le sais, non ? Ce n'est que repousser le problème, et d'une façon profondément misérable, en plus.

Sherlock détourna obstinément le regard.

– Vous êtes venu pour une raison précise ? demanda John avec un peu de brusquerie, comme d'autres auraient dit « Si c'est pour ça que vous êtes là, autant partir dès maintenant. »

– Oui, à vrai dire, répondit Mycroft en dardant sur le médecin un regard que Sherlock interpréta comme « Ne pensez pas une seconde que je perds mon temps à venir ici simplement pour accabler mon frère ».

Pourquoi les êtres à forme humanoïde passaient-ils leur vie à utiliser des mots pour en dire d'autres ?

– Alors asseyez-vous, ordonna fermement John, l'air pas du tout impressionné, avant de proposer, à la fois aimable et agressif : Du thé ?

Parfois – parfois – Sherlock estimait que John était finalement l'être le plus admirable de tous les multivers envisagés par une petite proportion de la population.

Une tasse de thé fut distribuée à chacun – et Sherlock posa rapidement la sienne sur la table basse parce qu'il était particulièrement difficile de cacher que ses mains tremblaient, quand il devait tenir un contenant plein d'un liquide brûlant. John, qui s'était installé sur le canapé à une distance respectable, regarda Mycroft dans l'expectative. Ce dernier occupait le fauteuil de son frère. Sa venue et son visage devaient signifier des découvertes sur la piste Moriarty franchement alarmantes. Ou bien peut-être avait-il besoin de Sherlock pour une affaire d'une extrême délicatesse — peut-être y avait-il eu de nouvelles attaques racistes de loups sur des humains ou l'inverse...

John était visiblement dans une attente d'informations similaires. Les deux habitants de l'appartement affichèrent donc une mine aussi ébahie l'un que l'autre quand celui qui s'était invité avança d'une voix tendue qui présageait des informations dramatiques, voire apocalyptiques, et de la plus haute importance :

– Votre blog, Docteur Watson…

Sherlock cligna des yeux, John aussi. Et tous deux se mirent à ricaner sans pouvoir s'en empêcher. Mycroft leur envoya une expression réprobatrice, pour ne pas dire agacée. Il attendit patiemment que leur rire nerveux se fût un peu tari.

– Si vous avez terminé, lança-t-il comme s'il ne pouvait supporter ces enfantillages.

– Oui, non, pardon, dit John en s'essuyant les yeux avant de tenter d'afficher un visage fort sérieux. Mon blog, donc, encouragea-t-il Mycroft à continuer, sans parvenir à réprimer un fin sourire qui creusa une fossette dans sa joue.

– Avez-vous remarqué une activité étrange sur votre blog, ces dernières semaines ou ces derniers mois ?

– Euh… Je… réfléchit John en fronçant les sourcils, retrouvant réellement son sérieux, cette fois. J'avoue ne pas y avoir fait un tour depuis trop longtemps pour le dire. Depuis que Moriarty…

Il n'alla pas plus loin et Sherlock le remercia intérieurement.

– Vous avez eu d'autres enquêtes avec le Yard, pourtant, non ?

– Oui, réfléchit John.

Il y en avait eu au moins une, songea Sherlock. La seule, à vrai dire : elle était en cours quand Moriarty leur était apparu et Sherlock l'avait achevée quelques jours après cette funeste soirée.

– Oui, mais ça fait presque un mois…

– Vous n'en avez pas parlé à vos lecteurs.

– Je n'y ai même plus pensé. Après l'apparition de Moriarty… Je veux dire, tenta d'expliquer John alors que Sherlock comme Mycroft plissaient un regard intense dans sa direction, le cadet sentant que son aîné était aussi intéressé par la réponse que lui. On venait de rencontrer le type qui a orchestré au moins trois agressions, dont celle d'Estelle, et on avait enquêté sur les deux autres… J'ai évoqué ces deux enquêtes sur mon blog avant de savoir qu'elles ont eu lieu à cause de lui. Je n'ai pas du tout eu envie de parler du jour où Moriarty est venu nous voir, et ensuite je ne voulais plus écrire à propos d'un meurtre qu'il a peut-être orchestré sans qu'on le sache. C'était lui faire de la publicité, quelque part. Non ? demanda John quand les deux loups ne lui répondirent pas.

Sherlock et Mycroft gardèrent un regard insondable sur le médecin pendant plusieurs secondes encore. Puis le plus jeune se tourna vers son frère :

– Pourquoi poses-tu la question ? Qu'est-ce que le blog que John peut bien avoir à faire avec Moriarty, ou avec toi ?

– Je n'ai jamais dit que ça avait à voir avec Moriarty, répliqua Mycroft.

– Pourquoi d'autre serais-tu venu ici, si ce n'est pas en rapport avec un sujet aussi pressant que Moriarty ?

– J'avais besoin de te voir physiquement puisque je me doutais que ton silence aux demandes d'enquêtes de Gregory était lié à ta forme de loup, quoique John ait su dissimuler cette information à merveille, quand il m'assurait que tu allais bien.

– Je suis certain de n'avoir jamais écrit la phrase « Il va bien », s'immisça John avec bonhomie. Plutôt « Il continue de respirer et il mange, des fois ».

– Quoi qu'il en soit, si j'avais appelé John pour lui poser simplement la question, tu aurais été sous ta forme de loup, à côté de lui à la rigueur, mais tu n'aurais pas été en état cognitif de t'intéresser à cette conversation comme tu le fais en cet instant en tant qu'homme. Et je savais que tu n'aurais jamais supporté de te montrer sous ta forme lupine, face à moi. Même si je ne conçois pas tout à faire comment tu peux t'abaisser à faire face à quelqu'un sous ta forme animal, de manière générale…

– Mycroft, coupa John avec beaucoup moins de bonhomie, cette fois.

– Pour finir, poursuivit l'interpellé sans faire mine d'avoir été interrompu mais lâchant le sujet sensible malgré tout, je n'ai pas dit non plus que ma question n'avait aucun rapport avec le sujet Moriarty.

– Tout ça pour ça, souffla John, exaspéré. Ça a un rapport avec lui ou pas, au final ?

– Il ne sait pas, traduisit Sherlock pour lui.

– Quelque chose me chiffonne dans ce blog. Au-delà de sa simple portée pour le public, il y a un problème sur lequel je n'arrive pas à mettre le doigt. Pourriez-vous y prêter attention dans les prochains jours, John ? Peut-être en publiant un nouvel article ?

– Sur une ancienne enquête datant de plus d'un mois ? Ça n'a pas vraiment de sens. Je ne l'ai pas écrite, en plus. Ça ne sera pas un bon article.

– Je pense, posa Mycroft d'une voix trompeusement douce, que nous nous fichons totalement que vous estimiez qu'il faille un article qui soit bon pour votre blog, Docteur Watson. Je ne suis pas en train de vous demander de faire un peu plus de publicité à ce travail d'équipe idyllique que vous effectuez avec mon frère, mais d'aider dans le cadre de ce qui est devenu une affaire d'État à partir du moment où Moriarty a décidé de surfer sur la vague de l'incident vous impliquant ainsi qu'une jeune louve d'une dizaine d'années et un autre représentant malintentionné de notre espèce.

– Vous voulez dire quand Moriarty s'est intéressé à moi après que vous m'avez placé sous la surveillance de votre frère sans m'en parler et que vous lui avez donné suffisamment d'informations pour atteindre Sherlock bien plus directement que s'il avait dû se débrouiller seul ?

– … Nous ne sommes pas là pour faire porter la responsabilité à qui que ce soit, se défendit Mycroft.

– Non, coupa John. Nous sommes là pour parler de mon blog qui n'a pas été mis à jour depuis que Moriarty est concrètement entré dans nos vies. Si mon blog et lui ont vraiment un lien quelconque, vous ne pensez pas qu'il trouvera ça étrange qu'une nouvelle entrée soit faite à propos d'une vieille enquête alors que je n'ai plus rien publié depuis qu'on l'a vu ? S'il le consulte, comme vous le craignez apparemment, il verra la reprise d'activité comme un message à son attention.

– Alors faisons en sorte que ce soit en effet dans notre intention de lui envoyer ce message, répliqua Mycroft avec beaucoup de sérénité.

John plissait les yeux vers le frère de Sherlock.

– Ne me regardez pas comme ça, John, lui ordonna Mycroft d'une voix tranchante. Est-ce que vous voyez une autre option ? L'immense majorité des loups se rallient à votre cause ou, pour le moins, admettent que leur réaction première à votre encontre était largement exagérée, et pourtant vous êtes en ce moment même cloîtré dans cet appartement, plus menacé qu'aux premiers jours suivant le sauvetage de cette enfant. Il serait peut-être temps d'agir. Envoyer un message est une action comme une autre et, dans notre situation, il n'y a que par votre blog que nous avons peut-être un biais pour atteindre Moriarty.

Le médecin ne répliqua pas. Il semblait soupeser la question, lui aussi. Sherlock, pour sa part, se sentait terriblement ambivalent. Oui, il fallait apparemment agir pour faire sortir Moriarty de sa cachette. Mais le criminel n'avait-il finalement jamais pointé le bout de son nez que lorsque cela l'arrangeait, lui ? Même s'il répondait à leur message, même s'il sortait à découvert, ce ne serait que parce qu'il aurait l'entière certitude de s'en sortir comme il le souhaitait. Non, ce n'était pas une bonne idée. C'était la pire idée du monde. C'était John qui serait comme toujours placé en ligne de mire, lui qui écrirait l'article, qui le posterait, qui parlerait pour Mycroft et Sherlock. Ce dernier avait fait une fois l'erreur de penser que l'approche de Moriarty était un jeu. Il avait appris à ses dépens que ce n'était pas du tout le cas.

– C'est dangereux, établit finalement l'humain, apparemment partant pour énoncer l'évidence que Sherlock ne s'abaisserait pas lui-même à déplorer.

– C'est nécessaire, répondit Mycroft, lui aussi prêt à enfoncer les portes ouvertes.

À nouveau, John détailla le visage du loup en silence. Mycroft, en retour, le fixait tranquillement, déjà certain d'avoir remporté cette bataille qu'il ne devait pas gagner, Sherlock était catégorique.

– C'est quoi, le message que nous voulons faire passer ? demanda finalement John et Sherlock se sentit profondément ulcéré.

– Attendez une seconde, s'immisça Sherlock d'une voix tranchante et impérieuse.

– Je pense que Moriarty est enchanté, s'il suit effectivement ce blog, de voir que sa petite apparition au grand jour vous a effrayé au point de ne plus écrire, déclara Mycroft sans prendre une seconde en compte l'interruption de son frère. Et je pense qu'il réagit plus à la provocation qu'à la sommation, de manière générale.

– Une introduction laissant entendre qu'une période troublée m'a empêché d'écrire mais que, comme tout est revenu à la normale et que tout va pour le mieux, je vais tenter de rattraper mon retard ?

– Ça me paraît suffisamment provoquant sans y toucher, approuva Mycroft en se levant, comme si cela scellait adéquatement sa visite.

– Mais… commença Sherlock.

– Bien, répondit John à l'aîné des Holmes, scellant un pacte duquel Sherlock était totalement exclu.

Quand ils s'éloignèrent tous deux, l'un pour sortir, l'autre pour l'accompagner à la porte, Sherlock resta ostensiblement affalé sur le canapé. Il dut tendre l'oreille pour entendre tout juste John qui parlait encore, sur le ton de la confidence, comme si Mycroft et lui n'avaient pas déjà assez discuté comme ça.

– Sherlock fait ce qu'il peut depuis l'enterrement. C'est plus facile pour lui d'affronter sa tristesse quand il est sous forme de loup.

– Sherlock ne ressent pas ni affronte sa tristesse, quand il est sous forme lupine, John. C'est précisément pour cela qu'il reste un loup. Pour ne pas faire face à la réalité de sa vie humaine. Et, au passage, admettre de se transformer en loup face à d'autres individus est considéré comme… méprisable, au sein de notre espèce. Seuls les tout jeunes enfants qui ne maîtrisent pas encore parfaitement la transformation le font. Chez les adultes, cela indique une incapacité à gérer ses sentiments et un irrespect total pour les personnes alentour – tout devient colère, quand nous sommes des loups. C'est d'une impudeur extrême d'avoir des interactions avec eux sous cette forme, comme il n'y a aucun doute que vous en avez eu, depuis tant de temps qu'il est transformé…

– On parle de Sherlock, reprit la voix de John, couvrant la fin de la tirade désapprobatrice de Mycroft. Vous savez très bien qu'il ne suit pas les principes des loups et que ce que vous associez à certaines choses dans votre monde n'a aucun sens pour lui.

John réfléchit une seconde, puis ajouta :

– Ce n'est pas de la colère que je vois dans votre frère quand il est transformé.

– Bien sûr, John, railla Mycroft. Parce que nous avons attendu l'arrivée d'un humain parmi nous pour savoir comment nous fonctionnons, nous, les loups.

– Vous êtes des demi-loups, l'interrompit l'humain, parce qu'il était toujours convaincu que c'était une nuance primordiale.

– Cette conversation ne mène nulle part, décréta soudain Mycroft.

Sherlock entendit John soupirer.

– Vous avez sans doute raison. Je vous tiens au courant pour le blog.

– Évidemment. »

Sherlock était très en colère que cette conversation ait eu lieu. Il était très en colère aussi parce que John avait décidé de satisfaire Mycroft et qu'une telle chose n'aurait pas dû arriver. Surtout pas comme ça.

Alors, quand John revint dans la pièce, Sherlock avait repris sa forme lupine et trônait fièrement en boule dans son fauteuil. John ne fit aucun commentaire. À la place, et ce fut sans doute pire, il revint à son propre fauteuil, attrapa son ordinateur portable, et se mit à taper.


John était couché sur le dos, plus ou moins occupé à lire un roman policier qu'il trouvait passablement morne, quand la truffe humide et fraîche de Sherlock trouva son poignet droit, ce qui lui tira une grimace. Le médecin abandonna momentanément les personnages profonds comme une pataugeoire et pour lesquels il n'éprouvait aucune empathie, levant un sourcil vers le loup. Ce dernier, vit-il, était assis. Sa tête était tristement posée sur le canapé, ses grands yeux bleus ancrés dans les siens comme si John avait pu le sauver de… de quoi, exactement ?

« Besoin de quelque chose ? interrogea l'humain. Tu as faim ?

Le côté positif d'un reniflement, c'était que même provenant d'un loup, ça sonnait méprisant. John en sourit. Évidemment.

– Qu'est-ce qui se passe, alors ?

Profond soupir de la gueule qui caressa son bras. Le médecin passa automatiquement sa main dans les poils noirs et doux du sommet de la tête du loup.

– Ah, bien sûr. Toi aussi, tu t'ennuies.

John jeta un coup d'œil à la fenêtre. Temps clair. Froid, certainement. Il n'avait pas vraiment envie de mettre le nez dehors, évidemment. Il n'avait pas encore publié son nouvel article, il n'avait même pas terminé de l'écrire, le danger n'était donc pas plus ni moins présent que d'habitude. L'idée de sortir et de provoquer une énième crise de grognements ne lui faisait cependant pas envie. De toute façon, Sherlock ne l'accompagnerait certainement pas sous sa forme de loup… Quoique la perspective d'une promenade serait peut-être une motivation suffisante pour que l'animal qui lui servait de colocataire reprenne sa forme humaine, après tout… ? John avait plutôt l'impression que rien ne serait une motivation suffisante. Mycroft l'avait été, mais il n'allait pas demander au frère de Sherlock de venir plus souvent.

Alors, comme il ne voyait pas quoi faire d'autre pour tromper leur ennui commun, John se mit à lire à voix haute. Rien de très intéressant, l'interrogatoire des deux flics plats envers un témoin fade. Sherlock soupira par la truffe, fort. Puis, comme John continuait, il se mit à hurler à la mort.

– Sherlock ! s'insurgea John sans parvenir à contenir son éclat de rire. Les voisins !

Le loup hurla de plus belle, plus fort même, et John saisit parfaitement l'étincelle amusée qui brillait dans ses yeux. Alors il rit, lui aussi, encore. Avant d'administrer une fausse tape sur la tête du loup.

– Puisque tu es si ingrat envers mes talents de lecteur aimablement mis à ton service, je lis tout seul.

À peine avait-il ramené son livre au-dessus de sa tête en ignorant superbement le loup qu'il sentit le bord du canapé s'affaisser sous le poids de l'animal qui grimpait sur les coussins. Le museau de Sherlock vint alors cogner le livre plusieurs fois pendant que ses grandes pattes écrasaient son torse. John lutta quelques secondes en se marrant, puis un coup de tête plus convaincu que les autres envoya le pauvre bouquin s'écraser au sol dans un pof aussi déprimant que son contenu.

– Oh, mais ça ne va pas se passer comme ça ! s'exclama John en saisissant les poils du cou du loup à pleines poignées pour le repousser.

L'animal tint bon, s'appuyant de toutes ses forces. Après une vingtaine de secondes de lutte parfaitement vaine, l'humain s'avoua vaincu et, essoufflé, concéda à Sherlock qu'il était prêt à recevoir son châtiment.

– Aaaaargh ! s'en voulut-il immédiatement quand la langue rugueuse du loup tartina sa joue de bave. Sherlock ! C'est crade !

Fou rire, encore, et bordel, même s'il n'était pas certain que la salive de loup était un antidépresseur accrédité, ça faisait longtemps qu'il ne s'était pas senti aussi léger. Son rire, d'éclat, se tarit en un petit filet quand le loup, allongé sur son torse pour asseoir son poids et sa domination, finit par nicher sa tête douce – à la truffe froide, quand même – dans le cou du médecin. Là, il ne bougea plus. Et John non plus, malgré la sensation de fraîcheur désagréable sur son visage.

Suspension du temps, aussi longtemps que l'un et l'autre retenaient leur respiration et leurs mouvements.

Puis, finalement, John bougea. Ses doigts, qu'il avait gardés fermés sur les poils de Sherlock pour le tirer plus ou moins en arrière, se défirent de leur prise et se refermèrent sur le corps du loup qu'il serra contre lui.

Il hésita. Au moins trente secondes.

– Tu me manques, murmura-t-il finalement. Je veux dire… Ta forme humaine me manque. Ta voix. Que tu me dises d'arrêter de respirer, ce genre de choses…

Il tenait le loup dans un étau. Pas de ceux qui serrent pour étouffer, mais qui étreignent pour maintenir en place. Pour ne pas laisser partir Sherlock en cet instant. Pour ne pas même le laisser s'écarter tant qu'il risquait de voir le regard bleu clair du loup.

Nouveau silence que leurs respirations ne troublèrent pas. Puis, comme une fois avant, alors qu'il avait la morsure d'un loup à soigner sur le bras de Sherlock, il assista à la métamorphose. Une ou deux secondes, au plus, pendant lesquelles museau et poils se rétractèrent pour laisser place à un visage de peau laiteuse avec des pommettes hautes et saillantes, une bouche fine, surmontés par des cheveux dont seule la couleur pouvait laisser deviner que cet homme était le loup qui immobilisait John jusque-là. Ça, et sa position qui n'avait pas changée, bien sûr. Sa tête s'était légèrement relevée, malgré tout, et se décrispait doucement de l'effort que la transformation venait d'exiger de sa part.

John observa en silence les yeux bleus qui le détaillaient, plissés. Il sentait le poids de Sherlock réparti d'une tout autre manière, maintenant que son corps était celui d'un humain, recouvert par le costume sans cravate de l'enterrement. Son torse contre le sien. Ses jambes, dont l'une se trouvait entre les deux siennes. C'était très dur de ne pas repenser à ces moments, il y a des lustres lui semblait-il, où il avait éprouvé pour cet homme un désir qu'il s'était ingénié à étouffer. Comme les autres fois, peut-être avec plus de difficultés, il tut cette pensée incommodante.

– Ne cesse jamais de respirer, John Watson, ordonna le loup d'une toute petite voix.

Son regard dériva sur sa joue. Avec une infinie délicatesse qui tenait plus de l'étrangeté du moment qu'à la peur de le blesser, Sherlock tira sur la manche de sa chemise pour couvrir sa paume et entreprit de nettoyer la salive qui tapissait toujours le visage du médecin.

– Désolé, souffla le détective. Mes comportements tendent à être influencés par la forme sous laquelle je me trouve.

– Oh, ne put que dire John, même s'il le savait déjà très bien. Dans… dans quelle mesure ?

– Je ne t'aurais pas léché le visage notamment, sous ma forme humaine…

Sherlock l'observa d'un œil critique, puis sembla satisfait de son travail d'essuyage.

John, qui s'était soumis au nettoyage sans broncher, déglutit, puis demanda :

– Et qu'est-ce que tu aurais fait, sous ta forme humaine, à la place ?

Le regard de Sherlock qui le fixait en retenant sa respiration, en ces secondes de silence, était celui d'un homme qui se demande s'il va sauter ou non du haut du toit d'un immeuble. Qui se demande ce qui l'attendra en bas.

Ce fut quand il ferma les yeux que John comprit qu'il avait choisi de tenter la chute. Alors, ce qui lui tint lieu d'asphalte furent les lèvres du médecin.

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À suivre


Des bonnes fêtes de fin d'années à tout le monde, de l'amour et de la joie !