Hello tous !
Comme vous allez le voir/l'avez vu, il y a une déferlante de chapitres d'un coup. Je n'arrive plus à garder un rythme de publication constante, ça me frustre, je n'arrive plus à vous répondre, ça me frustre tout autant, et j'ai aussi envie de passer à autre chose... Note à moi-même : enchaîner la publication de 2 histoires de plus de 20 chapitres, ça marche pas pour moi !
Et puis je crois honnêtement que le découpage des chapitres est trop compliqué pour la fin de l'histoire, ça ferait des chapitres trop longs de les rassembler et des chapitres avec trop peu d'avancée si je les publie un à un comme tel... BREF, TOUT D'UN COUP ;)
Ceci étant, merci à tous pour vos reviews récentes et plus anciennes : Prune, Llama blues, Lwyz, mariloo, cousingaelle, Mimi, Ariane, Sihoban et Ysmira ! Merci à Nalou pour sa bêta lecture.
Et je me garde au moins l'épilogue sous le coude pour vous remercier une dernière fois :)
Bonne lecture !
Chapitre 21
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« Le retour du loup
Bonjour à toutes et à tous !
Non, ce blog n'est pas à l'abandon, n'ayez crainte. J'ai bien lus tous vos commentaires, même si je n'ai pas forcément pris le temps de répondre – ce dont je m'excuse. Et je tiens Sherlock informé de votre activité sur le blog. Encore merci pour vos adorables messages, d'ailleurs.
Non, en vérité, j'ai traversé une période troublée sur plusieurs plans, d'où mon long silence. Il s'est passé plein de choses, pourtant. Dont certaines nous intéressent, puisque ce sont des enquêtes ;)
Tout va à nouveau bien, tout est revenu à la normale, je vais donc m'employer à mettre à jour nos aventures tout en postant les nouvelles qui se présenteront. Tout un programme, en perspective ! Si vous êtes toujours avec moi – avec nous – je vous invite à revenir régulièrement consulter ce blog pour avoir le compte-rendu de nos dernières enquêtes.
Et pour ce qui est de celle qui nous intéresse aujourd'hui, tout a commencé quand… »
Greg n'alla pas plus loin dans la lecture de l'article. Le ton faussement enjoué lui laissait un goût désagréable dans la bouche. Il ferma plutôt la page internet.
« Tu es sûr de ce que tu fais ? demanda-t-il au loup qui cuisinait à quelques mètres de là.
Il aimait bien voir Mycroft cuisiner pour lui. D'une part parce que Greg n'était pas un grand cuisinier, même s'il ne se laissait certainement pas mourir de faim alors que le loup était aussi talentueux dans ce domaine qu'il semblait prendre plaisir à s'y employer. Sans compter que Mycroft semblait manger avec l'esprit beaucoup plus libre quand il savait ce qu'il avait lui-même mis dans ses plats. Et d'autre part, parce qu'il adorait tout simplement que le loup s'occupe de lui de cette façon-là. C'était franchement détendant. Depuis qu'il venait régulièrement chez Greg – plus souvent qu'ils n'allaient à Kensington Gardens, d'ailleurs, à présent – Mycroft s'était totalement familiarisé avec les lieux et notamment avec sa cuisine.
Pourtant, en cet instant, Gregory Lestrade repoussait son ordinateur et ne se sentait vraiment pas détendu, maintenant qu'il voyait que le fameux article avait été publié.
– Je ne suis pas le seul dans cette histoire, répondit le loup sans se tourner vers lui, occupé à couper du chou en fines lamelles. Je n'ai même d'ailleurs rien fait. John a écrit et publié cet article de lui-même.
– Après que tu lui as dit que ce serait une bonne idée qu'il le fasse, fit remarquer l'humain.
Lui était assis à la petite table ronde qui trônait dans sa cuisine, sur laquelle étaient déjà dressés deux couverts. Il n'y avait jamais que quand Mycroft mangeait avec lui qu'il y prenait ses repas. Le reste du temps, il préférait son canapé et sa table basse, devant sa télévision. Le policier avait trouvé ça prédictible, donc très amusant, lorsque Mycroft lui avait dit qu'il plaçait cette attitude à un degré élevé de déchéance. C'était évidemment la même personne qui ne s'autorisait un instant de loisir que lorsque cela signifiait rendre service à quelqu'un en même temps. Greg devenait expert dans l'art de lui demander des services qu'il pourrait prendre pour des loisirs.
– Tu me reproches de l'intégrer à mes plans, à présent? Il valait mieux ça plutôt que de faire pirater le blog en question et d'y ajouter une entrée moi-même pour inciter une réaction de la part de Moriarty, tu ne crois pas ? Au moins, John sait dans quoi il se jette lui-même.
– Tu ne lui as demandé son avis que parce que tu savais qu'il sauterait à pieds joints dans le… la proposition, acheva Greg pour ne pas prononcer le mot « piège ».
– Tu es impossible à satisfaire, annonça Mycroft sans animosité. Comme tu me l'as déjà dit, John est capable de se défendre, il est capable de prendre ses décisions et, comme il est la pièce pivot de tout cet embrouillamini, nous devons absolument l'avoir comme aide plutôt que l'exclure d'une façon ou d'une autre. Rien ne dit, de toute façon, qu'il soit mis en danger d'une quelconque façon par l'assistance qu'il nous apporte, ni même que la provocation fonctionne. Et puis il fallait bien que j'y aille pour me faire pardonner auprès de lui de l'avoir mis sur le chemin de Sherlock et qu'il doive le supporter et le faire survivre jour après jour sans le moindre remerciement parce que Monsieur passe son temps sous la forme d'un loup hirsute en permanence.
Greg pinça les lèvres mais n'eut rien à répondre. À la place, il se leva et vint enlacer Mycroft par derrière. Ce dernier posa son couteau et se retourna dans ses bras pour lui faire face. Alors le policier l'embrassa doucement.
– Que me vaut cet accès d'affection ? demanda Mycroft dans un sourire.
– C'est du conditionnement positif. C'est parce que tu as décidé de considérer quelqu'un comme un individu doué d'intelligence au lieu de le prendre pour un pion. Il faut que tu associes ce genre d'action à un renforçateur qui te plaît pour que tu continues de le faire.
– Très flatteur, Mr Pavlov, fit remarquer platement Mycroft, tout en ironie.
– Tu te crois au-dessus des instincts animaux ?
– Serait-ce une basse attaque envers ma moitié loup, cher ami ?
Greg gloussa réellement. Il aimait beaucoup quand Mycroft jouait le jeu des réparties humoristiques, aussi.
– Je ne me considère pas moi-même au-dessus de mes instincts animaux, répliqua-t-il. Quand je reçois un de tes SMS, par exemple, mon corps a une réaction très indécente. Juste en voyant ton nom sur le téléphone. Pouf, réflexe.
– … Voilà une information dont je me serais passé.
– C'était une blague, si ça peut te rassurer. Je me contente d'oublier tout ce que je suis en train de faire pour lire immédiatement ton message. Et, en ce qui concerne le sujet sérieux de cette conversation, je pense réellement que c'est bien que d'avoir intégré John comme il faut, même si je déteste l'idée qu'il soit de nouveau au centre de toute cette merde.
– Tu es donc possible à satisfaire, après tout, sourit Mycroft.
– Moui, approuva Greg en se calant plus confortablement dans ses bras.
Le loup le garda contre lui quelques secondes de plus et le policier eut simplement envie de croire que Mycroft avait mis en place tout son réseau de spécialistes de l'informatique pour tracer les différentes connexions au blog de John, même si ce n'était pas ce qu'il lui avait répondu. Il n'en doutait pas une seconde, à vrai dire. Il avait très tôt appris à accepter que le loup ne lui dise pas tout.
– Pourquoi tu passes ton temps à essayer de t'excuser pour l'attitude de ton frère ? demanda-t-il soudain, sans retirer son visage du cou de son amant.
– De quoi parles-tu ?
– Tu sais très bien. Rien qu'il y a trois minutes, tu m'as parlé de t'excuser auprès de John d'avoir mis Sherlock sur son passage. Déjà, je pense que John est très heureux d'avoir Sherlock dans sa vie, même s'il doit supporter son caractère. Et pour le reste du monde… Sherlock est un grand garçon, s'il ne s'excuse pas, c'est que ça ne le dérange pas que le monde lui en veuille. C'est lui que ça regarde, mais tu passes ton temps à passer derrière lui.
Mycroft ne répondit pas, d'abord. Après quelques secondes de plus à serrer Greg contre lui, il l'écarta doucement et revint à son éminçage de chou. Le policier, lui, appuya sa hanche contre le plan de travail à quelques dizaines de centimètres de là. Il connaissait suffisamment Mycroft pour savoir qu'un long silence après une question ne signifiait pas qu'il ne comptait pas y répondre. En cela, Sherlock et lui étaient totalement différents. Que ce soit par ironie ou très sérieusement, Mycroft finissait toujours par donner une réponse à une question directe. Greg se sentit juste plus concentré parce que, quand Mycroft avait besoin de temps pour trouver comment dire les choses et d'une activité qui occupait ses mains pour se sentir moins mal en le faisant, c'était que cela lui demandait d'écarter des sentiments trop durs avant de les verbaliser.
– Tu sais que Sherlock, après la séparation effective de mes parents, a choisi de vivre avec ma mère. D'une certaine façon, il a alors émis le choix du monde des humains. Mais Sherlock n'est pas plus humain qu'il n'est loup. Comme moi, quelque part. De la même façon que certaines personnes peuvent se sentir en décalage complet avec leur espèce, que ce soit en raison d'une pathologie, d'un état d'esprit marginal ou quoi que ce soit d'autre. Sherlock et moi sommes tous deux plus différents de la population générale que ne le sont l'un de l'autre un humain moyen et un loup moyen. Tu me suis ?
– Vous êtes différents mais pas parce que vous êtes à moitié loup, plutôt de la même façon qu'une… je sais pas, qu'une personne autiste peut se sentir en décalage du reste du monde ?
– Oui. Disons que c'est un bon exemple. À mesure que je grandissais, tu sais déjà que j'ai été correctement accepté par les loups. J'avais – j'ai – des prédispositions intéressantes aux yeux des loups qui entouraient mes parents. Ils reconnaissaient mes capacités. J'ai eu… la chance d'être l'aîné des enfants dans le groupe d'amis dont faisaient partie mes parents. Par mon âge et par mes connaissances, par cette lutte constante que j'ai toujours menée parce que j'ai toujours su d'instinct que je devrais me battre sur tous les fronts pour être intégré, j'avais un ascendant assuré sur tous les autres enfants. Je ne l'ai pas utilisé. Mais il m'a mis hors de leur atteinte.
« Ce n'était pas le cas de Sherlock. Nous avons sept ans de différence et j'ai toujours préféré, recherché et obtenu la compagnie des adultes, plutôt que celle des enfants. Quand il avait trois ou quatre ans, il était logique que Sherlock et moi ne fréquentassions pas les mêmes… personnes, lors de soirées et ou de rassemblements avec des loups. Les adultes et moi avons mis un certain temps à comprendre que les petits loups plus jeunes que moi et plus âgés que Sherlock avaient parfaitement retenu les idées que leurs parents n'exprimaient que chez eux, à l'abri des oreilles de notre famille, concernant l'abomination de la procréation d'un loup et d'un humain. C'est moi qui, une fois, suis arrivé à l'improviste au milieu d'une scène d'humiliation générale menée par une douzaine de jeunes loups contre Sherlock. Il avait six ans, à l'époque. Il les considérait comme ses amis. Il savait qu'ils ne faisaient que redire ce qu'ils avaient entendu… Que faire des choses qui allaient avec ces pensées abjectes qui animaient finalement l'intégralité de notre entourage, à l'époque, même si nos parents avaient voulu croire que ce n'était pas le cas. Sherlock était déjà très intelligent, bien sûr, et différent. Mais pas… pas asocial comme aujourd'hui, au contraire. Très naïf, très innocent, très… inadapté. Il ne savait pas ce qui était normal ou non dans une relation, mais il allait vers la relation, avec un grand cœur et une gentillesse impressionnante. Il a toujours juré par la logique, déjà à ce moment-là, même si c'était déjà à l'époque une logique qui n'appartenait qu'à lui. Alors si ses amis loups estimaient qu'il méritait de subir ce qu'il subissait et que la majorité des adultes ne faisaient rien contre d'une part, mais en plus qu'ils les soutenaient intellectuellement d'autre part, alors c'était qu'il le méritait réellement. C'était comme ça qu'il voyait les choses. Il le méritait, c'était tout. De part son origine, ou parce qu'il était différent…
Mycroft avait terminé son chou tout en parlant. Greg eut le cœur serré quand il le vit accrocher ses deux mains au plan de travail devant lui, son regard dur perdu sur les carreaux de faïence qui recouvraient la surface. Il amena sa joue contre l'épaule de Mycroft et s'y blottit. Le visage du loup vint se poser sur ses cheveux. Le flic balançait entre l'écœurement et la colère.
– Étrangement, c'est quand il a fini par comprendre que ses… amis n'auraient jamais dû agir ainsi qu'il s'est mis à aller vraiment mal. Selon sa logique toute particulière, comprendre que des individus en qui il avait entièrement confiance ait pu être si injustes et le tromper de cette façon… Quand il a réalisé après coup la violence de ce qui s'était passé, il a…
Le loup ne termina pas sa phrase, la complétant par un geste vague, mais Greg comprit. L'être qu'était Sherlock prenait d'un coup tout son sens. Les loups dans leur ensemble, dont certains avaient profité de son incompréhension fondamentale des relations humaines pour le malmener, avaient irrévocablement perdu ce jour-là le droit de mériter sa confiance et sa considération. Il n'avait pas dû falloir longtemps à Sherlock pour rencontrer des humains qui s'étaient comportés d'une façon similaire, et c'était toute la population humanoïde qui avait été déchue. Même les individus qu'il connaissait depuis des années n'avaient pas droit à sa confiance, aujourd'hui. Greg en savait quelque chose. Seul John était une exception étrange à cette règle. Sans doute parce que John n'avait pas eu besoin de cette explication pour admettre ce qu'était Sherlock.
– Ok. Je comprends certaines choses un peu mieux. Mais je ne vois pas pourquoi tu rattrapes toujours tout pour lui.
– Je lui dois ça, Greg. Il compte sur ça. C'est notre fonctionnement. Et c'est… au-delà de ça. J'aurais dû comprendre plus tôt ce qui se passait. J'aurais dû le sortir de ce calvaire plus tôt. Non, coupa le loup alors que Greg s'apprêtait à le contredire. Je sais parfaitement ce que tu vas dire. Mais j'avais douze, treize, quatorze ans à l'époque, je m'intéressais déjà aux choses abstraites et intellectuelles qui intéressaient les adultes autour de moi et je n'ai pas accordé assez de temps aux choses qui comptent. Celles qui risquent de s'achever un jour parce qu'elles sont fragiles, alors que c'est elles qui ont le plus de sens. Mon petit frère était une de ces choses. Il m'avait demandé de nombreuses fois de jouer avec lui. Avec eux. Je suis sûr qu'il savait que ma présence changerait la donne. Ou alors peut-être ne le savait-il pas, mais ça aurait tout de même été le cas. Je n'ai jamais accepté une seule fois. Pourtant, comme c'est moi qui ai fini par y mettre fin, il n'arrêtait pas de me suivre après ça, il me considérait comme un héros – tu aurais vu la façon dont il me regardait, à l'époque… Il s'était fermé à tout le monde, sauf à nos parents et surtout à moi. Pour le coup, je suis absolument sûr de moi quand j'affirme qu'à cette époque, j'étais la seule personne en qui il avait confiance, et une confiance indéfectible. Enfin… « Indéfectible » n'est sans doute pas le terme approprié, vu ce qui s'est passé…
– Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda Greg, appréhendant une nouvelle découverte désagréable.
– Un an plus tard, mon père et ma mère se sont séparés – je crois que ce qu'a vécu Sherlock a mis en lumière certaines choses qu'ils n'avaient pas voulu admettre avant, concernant l'acceptation d'une humaine et de demi-humains parmi les loups. Et j'ai choisi mon père. J'ai choisi les loups chez qui j'avais forgé ma place, même si l'histoire de Sherlock m'avait profondément échaudé et que mes propres rapports aux autres avaient aussi changé, au même moment. J'ai choisi la vie du côté de ces mêmes loups qui l'avaient tyrannisé. J'ai perdu ma place à ses yeux. Du jour au lendemain.
Greg frotta légèrement la tête contre l'épaule de son amant. Réflexe.
– Alors il n'a plus eu personne, à ce moment-là, à part maman. Je l'ai abandonné. Il s'est définitivement fermé. Il ne voulait plus entendre parler ni de moi, ni de papa, qui avait renié notre mère parce que c'était une humaine. Même Sherlock, du haut de ses sept ans, ne pouvait pas comprendre que c'était plus compliqué que ça. Comme tous les enfants qui ont des parents qui se séparent, il a pensé que c'était sa faute. Étant donné que ça a suivi de moins d'un an son propre traumatisme par rapport aux autres louveteaux… Bref. Nos parents se sont tenus à l'écart l'un de l'autre, il a donc pu garder la distance qu'il souhaitait avec notre père. Mais il était obligé de me voir quand je leur rendais visite. Maman s'arrangeait pour l'obliger à être là. Je pense que c'est grâce à elle que nous avons gardé un contact, même ténu, et qu'il me tolère malgré tout. Tout ce que j'ai pu faire, pendant des années, c'était passer derrière lui quand il avait froissé quelqu'un d'importance, fait des dégâts quelque part sans s'apercevoir que c'était à son propre désavantage… Passer derrière lui, tout court, quand il en avait besoin. C'est moi qui l'ai mis sur ton chemin quand j'ai pensé que ça pourrait vous être profitable à tous les deux. Et tu te souviens sans doute que c'est aussi moi qui t'ai demandé d'aller le chercher dans un squat, par le passé. D'habitude j'y allais, mais je sentais que ton intervention serait… plus tolérable, pour lui, étant donné qu'il avait l'air de te tolérer et de respecter ton avis plus que celui du reste de l'humanité. C'est… quelque chose qu'il attend de moi. Demander pardon pour lui, réparer ses erreurs quand il en fait. Il ne m'estime bon qu'à ça.
– Il a tort. Tu devrais arrêter, tu n'es pas là pour ça. Qu'il se rendre compte…
Greg sentit la tête de Mycroft se décoller de la sienne, alors il leva les yeux et rencontra le sourire triste qui étirait finement une commissure du loup.
– Non, tu ne comprends pas. Il a confiance en moi pour ça, il sait que je ferai ça pour lui, toujours. Ce n'est pas beaucoup, comme confiance, mais c'est déjà ça, et c'est précieux. C'est énorme, en fait. Plus qu'il ne s'en rend compte. Je ne peux pas me permettre de jouer avec ça. Il compte sur moi. Et, de plus, reprit Mycroft en attrapant finalement la planche à découper sur laquelle reposait le chou en lamelles pour jeter son contenu dans une casserole dont l'huile frémissait depuis plusieurs minutes déjà, c'est souvent quand il met sa vie en jeu qu'il compte sur moi. Je suis son parachute. Je ne peux pas ne plus être son parachute alors qu'il croit en avoir un. On a bien vu ce que ça peut faire avec un Moriarty dans la nature.
Le flic hocha la tête. La relation entre les deux frères était complexe. Il l'avait toujours su, puisqu'il y avait été mêlé avant même de connaître l'un et l'autre des protagonistes.
– J'ai l'impression que vous êtes plus souvent en contact, depuis quelques mois, » réfléchit-il à voix haute.
Mycroft hocha la tête pour toute réponse, occupé à remuer sa nourriture avec une spatule en bois. Greg sourit quand il vit que les lèvres du loup étaient légèrement courbées, elles aussi.
Mycroft et lui étaient sous la couette, comme cela leur arrivait très régulièrement quand ils se retrouvaient chez l'un ou chez l'autre. L'inspecteur de police avait passé un bras sous sa tête, allongé sur le dos, et caressait de l'autre les fins cheveux de Mycroft qui avait la joue posée sur son torse nu. C'est alors, et seulement à ce moment-là, qu'il fut frappé par une vérité, et il ne comprit pas comment il avait pu ne pas la voir plus tôt.
« Mais… En fait, Sherlock et toi, vous n'êtes pas plus loups qu'humains… Ou pas moins humains que loups ! Je veux dire… voulut-il expliquer sans pour autant trouver ses mots.
– En effet, dit Mycroft, manifestement dans l'expectative, en même temps qu'il relevait la tête pour poser son menton sur le torse sous lui et regarder son amant.
– Je veux dire, répéta Greg, que quand on vous associe spontanément à des loups c'est… complètement faux. Vous êtes des demi-loups.
– Oui, approuva le lou… non, le demi-loup, sans avoir l'air de le comprendre, et l'humain se sentit d'autant plus stupide de devoir le mettre en mot maintenant. On est d'accord. Où veux-tu en venir ?
– Je… Non, laisse tomber, dit le flic en détournant le regard.
– Explique-moi, Greg, lui dit doucement son amant.
– Je crois que, depuis le début, j'assimile totalement Sherlock et toi à des loups. Que j'estime que vous êtes de l'autre espèce. Que… Tu vois ce que je veux dire ? Je me sentais plus différent de vous que ce que vous ne l'étiez avec les vrais loups. C'est… complètement con de ma part.
– Est-ce réellement important ?
– Oui ! s'insurgea Greg. Bien sûr ! Déjà, ça veut dire que je considère les humains et les loups comme foncièrement différents, et ça dit des choses de moi que je ne suis pas sûr d'assumer, commença-t-il en se fustigeant d'un « Autant pour tes grandes convictions sur l'Égalité universelle ». Et puis… Je sais pas, je suis désolé. Je suis convaincu que ça m'a fait réagir d'une façon… inadaptée à certains moments, du coup. C'est comme… comme si je réalisais un jour que je ne donne pas les mêmes chances à une femme qu'à un homme au travail, sous le simple prétexte que c'est une femme. C'est profondément injuste. Je ne veux pas être ce genre de personne !
– Je pense que je vois ce que tu veux dire, acquiesça finalement Mycroft. Je ne me souviens de rien que tu aurais dit ou fait qui va dans ce sens, si ça peut te rassurer. Mais, en effet, Sherlock et moi sommes à part. Nous ne sommes ni loups, ni humains.
– Non. Non, justement, vous n'avez pas à être à part, vous êtes tout. Vous pouvez être des humains et des loups ! C'est ce que vous êtes, vous avez les deux en vous. Toi, tu as intégré parfaitement les loups, et lui… lui a vécu toute sa vie avec une humaine, il vit en ce moment même avec un humain… Et pourtant il accepte de se transformer en loup alors la simple idée te répugne. C'est que vous pouvez être l'un, l'autre, les deux, ce que vous voulez ! s'exclama le flic en se redressant dans le lit. Quand j'expliquais à John ce qu'étaient les loups, au tout début, et qu'il ne comprenait pas, je me souviens lui avoir dit à un moment que j'imaginais les loups comme le futur de l'humanité. Je pensais complètement à toi et à Sherlock, en disant ça. Comprends-moi bien, pour le bien de la paix dans le monde, je ne souhaite pas que tout le monde se mette à vous ressembler… mais c'est les demi-loups – les demi-humains… les loumains, le futur des hommes et des loups !
Greg s'était mis à faire des mouvements des mains pour tenter de se faire comprendre. Il se sentit parfaitement insulté quand Mycroft laissa échapper un rire franc.
– Mais te marre pas ! Je suis très sérieux !
– Je sais. C'est pour ça que je ris. Tu es adorable quand tu es enthousiaste, énergique et… jeune comme ça.
– Ouais, c'est bon, je sais que je suis plus vieux que toi, pas besoin de tourner le couteau dans la plaie, se renfrogna Greg en laissant torse et bras retomber mollement en arrière dans les oreillers, la mine boudeuse.
Mycroft rit plus doucement et se hissa plus haut sur le corps de son amant pour embrasser profondément et amoureusement la moue de ses lèvres qui fondit très rapidement sous ses baisers.
– Ce que je veux dire, monsieur l'aïeul, répondit alors Mycroft, c'est que j'ai l'impression que ta propre énergie et ta volubilité me font rajeunir. C'est un sentiment très agréable. J'aimerais avoir rien que la moitié de ton engouement et de ta passion.
– Tu parles. C'est parce que tu comprends tout instantanément, tu n'as pas besoin d'être aussi animé que moi quand j'ai la satisfaction – et la culpabilité – d'enfin comprendre quelque chose d'essentiel. J'ai l'impression que ma vision du monde vient d'être modifiée en profondeur, avec ma révélation de ce soir. Comme s'il y avait une vérité qui avait été là depuis toujours sous mes yeux mais que je ne pouvais la voir que maintenant… Comme quand j'ai compris comment s'est formé le système solaire dans l'espace. Les nébuleuses, l'attraction et tout ça.
– Tu pourras donner des cours à Sherlock, il croit encore que le Soleil tourne autour de la Terre, gloussa Mycroft, et c'était un son tellement rare dans sa bouche que Greg ouvrit de grands yeux.
– Mais tu as de la passion en toi, fit mine de découvrir le flic. Vas-y, ris encore comme ça, c'est rigolo.
– Tais-toi, ordonna le… le… le loumain, les yeux brillants, le sourire franc et une étincelle dans le regard que Greg trouva très vive, très chaude et très belle.
– Plus sérieusement, désobéit le policier. Tu me sembles d'une humeur particulièrement bonne, soudain.
– Oui, admit Mycroft de son large sourire qui, lui aussi, était très rare. Tu as vu une vérité fondamentale que je n'avais pas su voir et que je trouve fort belle.
– Oh ?
– Les hybrides mi-humains mi-loups me sont toujours apparus comme des êtres maudits, d'une certaine façon. Destinés à n'être acceptés par aucune de leurs origines, tant et si bien que je n'ai pas connaissance d'autres hybrides si ce n'est Sherlock et moi, soit parce qu'ils n'existent pas, soit parce qu'ils ont dû se cacher, probablement parmi les humains. Pourtant, depuis quelques secondes, je leur entrevois une destinée beaucoup moins sombre. Ce n'est pas grand-chose – et c'est surtout complètement… intellectuel, comme idée. C'est un changement qui n'a lieu que dans ma tête, mais c'est… c'est par là que ça doit commencer, non ? Si je suis capable de le voir, d'autres le peuvent aussi et, si nous sommes de plus en plus nombreux à changer d'état d'esprit, alors tout le monde finira par changer de vision des choses, en toute logique.
C'était à Greg, cette fois, d'envoyer un sourire plein de tendresse à son amant. Il lui caressa les cheveux, puis l'attira dans un nouveau baiser.
– Je pense que tu as raison, approuva-t-il contre ses lèvres, avant d'ajouter, comme il porterait un toast : À notre avenir radieux.
Et Mycroft, dans son excellente humeur, alla jusqu'à se prêter au jeu et répondit :
– À notre avenir radieux. »
.
À suivre
