Chapitre 22

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Il y avait du positif. Sherlock était sous sa forme humaine à plein temps. Le soir même du baiser, il s'était bien changé à nouveau en loup avant de s'isoler sur son fauteuil, mais John estimait n'avoir rien fait qui le mérite. Même si tout ne devait pas avoir un rapport avec lui, il aurait bien aimé que Sherlock se rende compte que ce comportement le touchait. Alors quand la truffe fraîche était venue chercher sa main après une dizaine de minutes, John lui avait simplement dit « non » en la mettant hors de portée. Après quelques minutes de bouderie, son colocataire avait compris le message. Et quand la tristesse devenait trop grande, Sherlock ne se transformait plus pour l'éviter. Il venait le voir s'il avait besoin de bras pour le tenir comme John l'avait tenu quand il était un loup, les jours précédents, toujours en silence. Il s'isolait sinon, mais sous sa forme d'humain. John estimait que c'était sans doute pour le mieux.

Le reste du temps, il monopolisait l'ordinateur de John, et actualisait sans cesse la première page du blog, en haut de laquelle les narguait le dernier article, posté deux jours plus tôt par le médecin. Ce dernier gardait une certaine distance avec ce sujet. À vrai dire, il se sentait légèrement nauséeux quand il réalisait qu'il s'était délibérément érigé en appât à Moriarty. Pendant deux mois, l'existence de ce blog l'avait aidé à aller bien. Il s'était senti soutenu. L'idée que sa page et Moriarty aient finalement un lien était… perturbante. Même s'il avait voulu s'y intéresser plus franchement, aujourd'hui, Sherlock gardait un contrôle constant sur l'ordinateur et se contentait de grommeler un « Rien ! » sec et personnellement irrité quand John lui demandait s'il y avait du nouveau.

Du côté plutôt négatif, John déplorait cette tension désagréable qui planait sur l'appartement depuis que l'article était paru. Un fond d'excitation que John jugeait malsaine, pendant les premières heures après publication, dans l'attente de la réaction qu'ils recherchaient tout autant qu'ils la craignaient. Cette fébrilité nerveuse avait progressé en une boule d'anxiété qui les bouffait finalement tous les deux. John avait l'impression qu'ils attendaient depuis des semaines. La tension devenait insupportable.

Ce qu'il y avait aussi de négatif, probablement lié à l'article, c'était que Sherlock était encore plus inquiet pour lui sous sa forme humaine qu'il ne l'avait été sous sa forme animale. Le lendemain de leur baiser, John s'était réveillé dans la matinée à cause de la sonnette, les bras plein d'un Sherlock Holmes aussi pudiquement couvert que lui par un pyjama complet. Molly était alors à la porte, un sachet de nourriture de base à la main. Elle avait l'air absolument désolée qu'ils se sentent trop menacés pour sortir. Puis, face à l'incompréhension de John, elle lui avait appris que Sherlock lui avait envoyé un SMS la veille au soir pour lui demander d'apporter de quoi les alimenter pour quelques jours.

Le médecin s'était énervé quand il était remonté et avait vu un Sherlock dans son pyjama frustrant, penché sur son expérience du moment d'une façon elle aussi très frustrante. Il avait pesté.

« Que tu sois suffisamment irrationnel pour ne pas vouloir que je sorte, c'est une chose. Mais Molly ? Utiliser l'amour inconditionnel de Molly pour toi, pour qu'elle fasse ce que personne d'autre n'accepterait de faire ?

– Ce n'est pas parce que tu es incapable d'accepter de l'aide que personne n'est d'accord pour en donner, » lui avait vicieusement répondu le loup.

John n'avait pas rebondi. Il n'avait aucun problème à demander de l'aide, merci beaucoup, mais rien, dans cette situation, ne nécessitait qu'on demande l'assistance de qui que ce soit. Ou alors autant s'adresser à Mycroft. Au moins, ses hommes seraient payés à leur apporter de la nourriture.

Franchement grognon et irrité d'une façon qu'il savait peu rationnelle, il s'était vaguement demandé si Molly était toujours en couple. Il avait l'impression qu'elle ne leur avait pas parlé depuis des lustres. Depuis quand ne l'avaient-ils pas vue pour une enquête ? Plusieurs mois, non ? Non, en vérité, pas tant que ça. Un mois, tout au plus. Le temps n'avait plus de sens. John avait cette impression étrange que la situation ne changerait jamais. Qu'il serait toujours enfermé dans cet appartement avec Sherlock. Il avait beau l'aimer vraiment, il se demandait combien de temps il tiendrait alors que même la sortie hebdomadaire pour les courses lui était confisquée. Pire que ça, l'enfermement et le confinement avec un Sherlock humain dans cet état de tension avaient un effet nettement délétère sur leur relation. John se sentait de plus en plus apte à répondre par la violence verbale quand le loup refusait qu'il sorte.

« Tu ne comprends pas, lui avait encore dit Sherlock deux heures plus tôt, quand John avait simplement voulu descendre les poubelles. Tu ne prends pas la mesure du risque !

– Bien sûr que je comprends ! s'était-il récrié. Je saisis parfaitement la chose, mais tant pis, je le prends ce risque. Je ne supporte plus de rester enfermé, tu peux comprendre ça, toi ?

Sherlock s'était alors placé ostensiblement entre lui et la sortie.

– Tu ne sors pas, John. C'est hors de question.

– Je vais faire deux pas dans la rue et mettre un sac plein dans la poubelle ! Que veux-tu qu'il m'arrive ?

– N'y compte même pas.

Sa voix avait claqué de toute sa fermeté impérieuse et légèrement condescendante. Comme si John n'avait pas le choix de ses mouvements.

Alors c'était ça ? John n'avait pas eu le droit de choisir réellement avec qui il vivait un an plus tôt, puis il n'avait plus eu la possibilité de se promener sereinement dans la rue, puis il n'avait plus eu la possibilité de travailler, puis plus celle de sortir du tout ? On ne lui laissait plus le choix de rien ? Une sensation de claustrophobie l'avait violemment pris à la gorge, et les mots étaient alors sortis d'entre ses lèvres sans qu'il ne le contrôle.

– Et tu feras quoi pour m'en empêcher, hein ? Tu vas me sauter à la gorge pour m'attaquer avec tes crocs ? Tu vas me menacer avec une lame sous la gorge ? » avait-il crié en sortant son couteau de son jean pour le jeter aux pieds du détective.

Ce dernier s'était figé et l'autorité catégorique ne souffrant aucune contradiction qu'il avait affichée plus tôt avait coulé de son attitude.

Alors John l'avait dépassé et était sorti sans que Sherlock ne dise plus rien. Il s'en était voulu, évidemment. D'autant plus quand il s'était rappelé que le jour où le loup l'avait effectivement menacé avec sa propre lame, il l'avait fait de détresse quand sa mère avait été blessée. Sa mère décédée moins d'un mois plus tôt. John était tellement con !

Sherlock était une nouvelle fois penché sur cette expérience qui l'avait tenu occupé ces derniers jours avec la consultation du blog, et qui impliquait des mélanges de produits chimiques, quand John était remonté quelques minutes plus tard. Le médecin s'était enfoncé dans un mutisme boudeur en le voyant ainsi. Se sentant tant coupable que légitimement énervé, il avait pris place dans le canapé. Tout dans cette situation était singulièrement désagréable et il passait évidemment plus de temps à ruminer qu'à lire réellement son livre toujours aussi inintéressant. Mais il n'avait rien d'autre à faire.

D'ailleurs, après deux heures passées à écouter le tintement du matériel scientifique que Sherlock manipulait dans la cuisine, il avait abandonné la lecture et s'était laissé glisser comme une masse en position couchée sur le canapé. La meilleure position au monde pour se livrer à une activité qu'il maîtrisait parfaitement, depuis toujours : dérouler l'intégralité de ses pensées désagréables dans son esprit, les unes après les autres, et se laisser lentement mais sûrement avaler par l'apathie de l'inutilité de la vie. Et s'en vouloir. S'en vouloir d'être aussi faible, s'en vouloir de ne pas être simplement heureux d'aimer Sherlock et de pouvoir le serrer contre lui la nuit. S'en vouloir de toujours se demander pourquoi il avait tant de mal à être joyeux, se rappeler qu'il l'avait été, brièvement mais indubitablement, pendant ce mois et demi où il avait enquêté aux côtés de Sherlock et où il avait écrit à propos d'eux deux.

S'en vouloir, enfin, de ne pas supporter le demi-loup quand ce dernier avait si peur parce qu'il tenait tant lui. Il culpabilisait terriblement de ce qu'il lui avait dit plus tôt. Mais le reconnaître à voix haute, ça signifierait admettre que Sherlock avait raison, non ? Il ne pensait pas que Sherlock avait raison.

Il était finalement sur le point de s'excuser malgré tout quand la voix du loup s'éleva à travers la pièce.

« Est-ce que tu aurais préféré qu'ils survivent ?

– De qui tu parles ? demanda hâtivement le médecin, trop soulagé que Sherlock réengage lui-même la conversation.

– De tes parents, John.

Il tira sur son cou pour apercevoir Sherlock dans la cuisine. Le loup n'avait pas levé les yeux de son expérience.

– Oh. Euh…

La question était compliquée. Elle remuait des choses que John n'était pas certain de vouloir remuer. Des souvenirs. Et la réponse même à cette question.

– J'ai… Oui, bien sûr. J'aurais voulu qu'ils survivent, oui. J'avais seize ans, Sherlock. J'avais besoin d'avoir des parents. C'est à partir de leur mort que Harry est devenu incontrôlable avec l'alcool. J'ai rien pu faire d'autre que d'aller à l'armée parce que c'était… le plus simple. Je pouvais pas reprendre la ferme tout seul, ou même avec Harry. Et… Oui, j'étais tellement en colère qu'ils aient réussi à se tuer tout seuls sur la route. J'aurais voulu qu'ils aient survécu, sur le coup.

Sur le coup, répéta Sherlock – parce qu'il était évident qu'il entendrait l'expression qui nuançait toute cette réponse.

– Oui. Sur le coup. Mais je… Je sais pas, c'est compliqué. Tu sais, je t'ai dit l'autre jour que j'étais souvent en colère, quand j'étais ado et… enfin, c'était pas pour rien. J'étais dans ce milieu avec des parents qui ne comprenaient pas ce que j'apprenais alors que j'étais encore au collège, puis ça a été encore pire au lycée. Je galérais en cours parce que je n'avais aucun adulte autour de moi auprès de qui m'adresser pour avoir de l'aide, et je restais le plus longtemps possible en permanence ou à la bibliothèque juste pour ne pas entendre ma sœur ou mes parents me dire que je perdais mon temps à essayer de comprendre tout ça. On n'avait pas de moyens pour sortir de la ferme et… et ce qu'on aurait pu mettre dans des sorties culturelles ou juste touristiques, c'était finalement utilisé pour… Enfin, ils buvaient beaucoup. On buvait beaucoup. Harry avait commencé à bosser comme caissière dès la fin du lycée. Je savais que j'aurais le même genre de vie. Je voulais pas vivre dans une ferme, je ne voulais pas être caissier toute ma vie ou me traîner de petit boulot en petit boulot pour survivre un jour après l'autre sans avoir de porte de sortie. Je voulais pas continuer à me bourrer la gueule en famille tous les week-ends alors que j'avais que quinze ans… Ils m'aimaient mais ils étaient… Mes parents, notre milieu, c'était… c'était la merde, Sherlock, j'avais l'impression d'avoir un mur devant moi et que je fonçais dedans sans pouvoir changer de trajectoire. Je n'aurais jamais souhaité leur mort pour éviter ça, bien sûr. C'était inimaginable. Mais rétrospectivement, je… Je n'aurais jamais pu faire le quart de ce que j'ai fait, si… Ils ne m'auraient jamais laissé faire l'armée. J'y aurais pas pensé s'ils avaient été là. Et sans ça, j'aurais pas pu faire des études, ni devenir médecin. Du coup, je… Je déteste ce que tu me fais dire.

– Je ne te fais rien dire.

Certes.

– Oui mais j'ai… j'ai pas le droit de dire ça.

– Je t'ai posé une question, tu te contentes d'y répondre.

John acquiesça. Il se sentait épuisé, soudain. Il avait l'impression qu'il venait de ratisser le fond de sa mémoire et de ses pensées et d'en sortir tellement de miasmes… Mais c'était… apaisant, peut-être, que Sherlock ne le juge pas là où l'entièreté de l'humanité aurait sans doute déclaré qu'il était en fait un monstre.

Le médecin s'était levé et approché de la cuisine dans le but d'occuper quelques secondes de son temps, principalement, et aussi d'endiguer l'émotion en lui par un peu de mouvement. Il en profita pour observer Sherlock. Ce dernier n'avait pas détaché les yeux du ballon en verre dans lequel une solution chauffait sur le bec bunzen et à laquelle il rajoutait quelques gouttes d'un autre liquide avec une pipette. Un magnifique précipité blanc et vaporeux se formait à chaque nouvelle goutte qui tombait.

– Qu'est-ce que tu fais ? demanda-t-il à l'attention de son colocataire, parce qu'il se sentait un peu vide, soudain, qu'il avait besoin de contacts humains et que parler était un contact comme un autre.

– Je mélange une solution d'ions d'argent dans du nitrate d'argent en étudiant l'évolution de la réaction en fonction de la différence de température entre les deux, expliqua Sherlock après un temps de latence.

– Pourquoi faire ?

La question attira à John un regard surpris.

– Je… Pour rien. Parce que j'aime bien cette réaction chimique.

C'est vrai que c'était beau. John s'était rarement arrêté dans sa vie pour contempler. Trop de choses du quotidien à faire, de considérations qui le bouffaient quand il était jeune… Trop de questionnements qui risquaient de s'imposer s'il laissait ses pensées courir selon leur bon vouloir, une fois qu'il était entré dans l'armée… Trop de menaces de loups tueurs potentiels à vivre pour être disponible à la simple beauté, depuis. Faire quelque chose juste parce que c'était possible et parce que le résultat, quoique inutile, lui plaisait… ce n'était pas un fonctionnement qu'il connaissait.

Il leva les yeux vers Sherlock et sentit que son irritation précédente s'était dissipée. Il y avait quelque chose de très beau dans cet homme et il se souvint avec une sorte de choc qu'il avait trouvé que ce visage manquait d'harmonie, la première fois qu'il l'avait vu. Maintenant qu'il connaissait les expressions qui animaient ces traits, il lui semblait qu'un monde où ces yeux, ces pommettes et ce grand front n'existeraient pas sous de telles boucles brunes serait particulièrement triste et absurde.

Il eut très envie de l'embrasser, soudain. Est-ce que Sherlock y pensait aussi souvent que lui ? Ils avaient échangé ce premier baiser, deux jours plus tôt, et ils en étaient restés à ces effleurements de lèvres. Il y avait quelque chose en Sherlock qui empêchait John de savoir ce que le demi-loup voulait. Ce qu'il connaissait, ce qu'il ne connaissait pas… S'il était vierge, en fait, et si Sherlock avait la moindre idée de ce qu'était la sensualité, du haut de son intellect. Une question qu'il ne se serait pas posée avec l'immense majorité des personnes de l'âge de son colocataire… mais qui le taraudait en ce qui concernait cet homme-là. John ne voulait rien brusquer. Il ne voulait pas que Sherlock se sente obligé de répondre à des attentes que l'humain ne circonscrivait même pas lui-même… Après tout, lui n'avait jamais couché avec un homme, auparavant. Il n'avait jamais même imaginé qu'il pourrait en avoir envie. Et Sherlock ?

Quand John avait annoncé qu'il allait se coucher, le soir après le baiser, le détective travaillait encore sur son expérience. Il n'avait pas fait montre qu'il l'avait entendu et l'avait finalement rejoint dans le lit au milieu de la nuit pour se pelotonner contre sa poitrine. John s'était à peine éveillé. La nuit suivante avait été identique.

Ils n'en avaient pas parlé le jour même, pour le plus grand bonheur de John qui ne voulait pas avoir à en parler. Aujourd'hui, le médecin estimait finalement que ç'avait été une erreur. Il aurait dû demander à Sherlock la signification de ces baisers. Il craignait que ce n'ait été que la manifestation d'un besoin de contacts physiques, sans aucune dimension romantique et encore moins sexuelle. Juste Sherlock qui avait cherché du réconfort physique dans cette période difficile, au même titre que celui que Sherlock lui avait demandé quand il était sous forme de loup. John s'était alors bien gardé de les interpréter. Peut-être avait-il fait une erreur en investissant différemment ces contacts avec un Sherlock en peau et en membres humains pressés contre lui, quand ce dernier l'avait embrassé. Sherlock n'avait pas de notion des limites dans les contacts entre hominidés. Il ne savait sans doute même pas qu'un baiser signifiait souvent que la relation, d'amicale, prenait un autre tournant.

John pouvait accepter ça. Il pouvait vivre avec un Sherlock qui l'embrassait sans se projeter dans une relation autre qu'amicale avec lui. Parce que John aimait Sherlock et qu'il voulait lui apporter ce qu'il pouvait. Et John savait que c'était une très belle erreur, un cas d'école de la relation où l'amour et le désir étaient unilatéraux. Ils allaient forcément dans une direction problématique, si lui aimait Sherlock et qu'il ne mettait pas la même intention dans ses étreintes quand le loup venait se réfugier dans ses bras. Sherlock avait cet aspect innocent et confiant, et John ne voulait pas prendre le risque de lui laisser croire qu'ils devaient se mettre à coucher ensemble pour qu'il continue de lui apporter son soutien par ailleurs. Alors John n'osait rien initier. Et Sherlock ne ressentait apparemment pas le besoin de le faire.

Le problème étant que plus l'absence de conversation se prolongeait, plus il semblait stupide de vouloir mettre au clair quelque chose qui, manifestement, semblait très clair pour Sherlock.

John ressentit soudain un grand besoin de thé, un grand besoin de s'occuper les mains et l'esprit, surtout, alors il entreprit de mettre de l'eau à chauffer. C'est à peu près à ce moment-là que Sherlock énonça :

– Je me sens soulagé.

John se tourna vers lui, une fois la bouilloire allumée.

– Je suis épuisé, mais soulagé. ajouta Sherlock, la voix tremblante, le nez sur le ballon. Ça fait… Ça fait dix ans, John.

Le médecin acquiesça en s'appuyant au plan de travail derrière lui, les deux mains posées dessus. Il regarda Sherlock, toujours concentré sur ses précipités, comme s'il n'était pas en train de s'ouvrir à John comme il ne l'avait jamais fait avant.

– Elle me manque. Mais ça fait dix ans qu'elle est… Enfin je crois qu'elle était heureuse mais, ces derniers mois… Je savais très bien que ça allait arriver. Et les jours passaient, et c'était de pire en pire, mais je… Je me suis demandé si ça allait finir. Je me suis demandé quand ça allait enfin finir. S'il y aurait une fin à la tristesse de la voir aller mal, au fait qu'il faille une présence pour elle la majorité du temps… Je savais que ça n'irait pas vers le mieux. Je savais que si je voulais que ça finisse, ça signifiait qu'elle n'existerait plus. Et je ne voulais pas ça. Mais je… Je suis épuisé, John. Je suis soulagé que ce soit fini.

Le regard que Sherlock lui envoya finalement était plein d'incertitude et de vulnérabilité. Lui aussi avait sans doute besoin d'une absolution. Alors John la lui donna :

– C'est normal.

– Je ne suis pas normal.

– Mais c'est normal de ressentir ça. C'est normal de chercher la résolution d'une situation qui devient trop dure. C'est normal d'être soulagé quand tu lâches un fardeau après l'avoir traîné pendant des années avec autant de force, sans voir le bout du tunnel.

– J'ai l'impression, ajouta le loup, et il détourna ses yeux qu'il plissa parce que des larmes commençaient à y briller, j'ai l'impression que je peux recommencer à vivre. J'ai l'impression de ne pas avoir vécu pendant des années. Et je peux recommencer à vivre, mais il y a… tout ça qui m'en empêche. Qui nous en empêche.

Il se reprit et, de ses mains tremblantes, continua de vider sa pipette, méthodique, goutte après goutte. Le précipité blanc prit de plus en plus de place et fut de plus en plus beau. Derrière eux, la bouilloire commençait à faire des bruits de glouglou.

– C'est injuste, cracha-t-il finalement.

– Oui, dit John.

C'était injuste. Injuste de se dire que la mort de sa mère le libérait alors qu'ils venaient à peine de l'enterrer. John savait parfaitement ce qu'il ressentait. Injuste que Sherlock en soit déjà conscient alors qu'il aimait sa mère, qu'il l'avait tellement aimée, qu'il lui avait consacré tant d'années de sa vie.

L'eau sifflait, alors John se tourna vers la théière et ébouillanta le sachet qui y reposait. Appuyé d'une main sur le bord du plan de travail, il observait, méditatif, l'autre qui tremblait sur l'anse de la bouilloire. Et, un peu plus à l'intérieur de lui, la colère de fond qui lui semblait ne s'être jamais tue de sa vie.

– À quoi ça sert ? demandait Sherlock dans son dos. À quoi ça sert, la vie ?

John lâcha l'anse et ferma le poing, et les tremblements réduisirent tout en même temps qu'ils durcirent.

– Je ne sais pas, répondit-il en toute honnêteté. Je ne crois pas que ça soit censé servir à quelque chose. C'est juste… là. Il faut faire avec.

Il y avait quelque chose de très dur à entendre Sherlock interroger le sens de la vie. John se sentait déjà à vif d'avoir parlé de ses parents quelques minutes plus tôt, à vif à cause de ce que Sherlock venait de partager. Il lui avait semblé que le demi-loup était le dernier être à s'arrêter sur ce genre de considération. La vie étant là, et puisqu'il faut la vivre de toute façon, il n'y a rien de pertinent à s'interroger sur son utilité. C'était ce que John s'était mis à ressentir intimement au contact de la formidable énergie du demi-loup qui ne s'embarrassait pas de mille questions métaphysiques. John s'était mis à le ressentir si intimement qu'il avait réussi à ne plus y penser lui-même. La force de vie de l'autre homme était une roue qui animait directement le petit engrenage auquel John s'identifiait. Si Sherlock se mettait à remettre en cause cette base… Si Sherlock, en se demandant à quoi servait la vie, se demandait par là si la mort ne lui serait pas plus utile…

– Tu es utile à des gens, en étant en vie, avança John.

– Je ne veux pas me dire que je vis pour être utile à des gens, répliqua le loup. Ça, c'est toi.

– Moi ? releva le médecin dans un ricanement. Je suis un militaire réformé à cause d'une blessure ridicule, je ne peux plus exercer en tant que médecin parce que je suis un risque de mort pour mes patients, pour ma famille, pour mes amis… Je ne vois pas en quoi je suis utile.

– Et pourtant tu ne vis que pour être utile. Tu ne me parlerais même pas de la vie qui doit permettre d'être utile aux autres si ce n'était pas ta façon de penser. Tu ne serais pas en flirt constant avec la dépression et les idées morbides si tu te sentais utile en ce moment. Tu voulais être utile pour ma mère, et maintenant tu veux l'être pour moi. Je n'ai pas besoin de quelqu'un d'utile.

John eut soudainement l'impression qu'une main venait d'attraper ses tripes et de les serrer de toutes ses forces. Il avait eu dans l'idée de se tourner pour faire face au loup et lui tendre ses bras, à un moment, mais il s'en sentit soudain totalement incapable. À la place, son poing se desserra et il posa la main à plat à côté de l'autre sur le plan de travail. Il prit le temps de détailler les veines qui y couraient. Étaient-elles si déjà apparentes, l'an dernier ? Non, certainement pas. Il avait simplement l'impression d'avoir vécu dix ans en un, et pas dans le bon sens du terme. Il finit par expirer l'air qu'il avait retenu tout ce temps dans ses poumons sans s'en rendre compte. Alors, il sentit les larmes dans ses yeux. Il sourit. Au plan de travail, à lui, à rien. Au ridicule de ce vieux médecin militaire cassé et acculé qui tombait amoureux d'un jeune génie charismatique. Leurs sept années de différences lui sautèrent à la figure quand il parcourut une nouvelle fois ses veines du regard.

Il sursauta quand il sentit la main de Sherlock sur sa taille.

– John, l'appela le demi-loup, et l'humain se frotta les yeux dans l'urgence vitale de ne surtout pas laisser voir les larmes à Sherlock, de ne surtout pas lui laisser voir sa faiblesse maintenant – Sherlock venait de perdre sa mère, Sherlock avait le droit de pleurer, pas lui, il ne devait pas…

Son colocataire attrapa son poignet avant qu'il puisse essuyer son deuxième œil. John tenta bien de rester dos à lui quand il voulut lui imprimer le mouvement de se retourner, mais il se sentait vidé et, franchement, il n'en était finalement plus à un piétinement de sa dignité près. Après tout, il avait déjà parfaitement résumé en quoi il ne servait plus à rien ni à personne, à peine quelques secondes plus tôt. Et Sherlock avait su lui dire avec beaucoup d'éloquence que ce qu'était John n'était absolument pas ce qu'il recherchait, sans même savoir que c'était une question que le médecin se posait.

Il n'avait pas prévu les lèvres de Sherlock qui se refermèrent sans douceur sur les siennes. John le laissa l'embrasser et ses larmes coulèrent parce qu'il n'arrivait simplement plus à les retenir, alors qu'elles n'avaient pas de sens, puisque Sherlock l'embrassait, puisque Sherlock ne le rejetait pas, mais d'où venaient-elles, toutes ces larmes, de quand, pourquoi ?

– Pourquoi tu passes ton temps à souffler le chaud et le froid comme ça ? demanda-t-il entre deux sanglots qu'il n'arrivait pas à retenir, et merde, s'il n'était même plus capable de se contrôler alors qu'il n'avait plus le moindre contrôle sur sa vie, qu'est-ce qui lui restait ?

Sherlock se tendit contre lui. Ses mains qu'il avait posées sur ses joues migrèrent jusqu'à ses épaules et l'écartèrent de quelques centimètres. John se contraignit à ouvrir les yeux et regarda le demi-loup qui l'observait avec, dans le regard, une incompréhension qui se mua soudain en effroi.

– De quoi tu parles ? souffla-t-il alors.

– De… De notre rencontre, de la façon dont on s'est ensuite un peu rapprochés, de ta manière de parler du meurtre de loup qui était de ma faute, de ton attaque, de ton silence quand j'étais à l'hôpital puis quand je suis rentré, de cette fois où tu m'as empêché de déménager, des enquêtes, de ton isolement total de plusieurs jours après la mort de ta mère, de tes baisers, des moments où tu m'impliques, ceux où tu m'exclus, quand tu me dis que tu ne veux pas de moi et que tu m'embrasses juste après, énuméra John sans avoir eu l'intention de le faire, réalisant soudain combien l'enchaînement de tous ces éléments l'avait meurtri.

Il vit la mâchoire de Sherlock se serrer, soudain, et ses lèvres s'étirer en une mince ligne. Le loup le lâcha et se détourna. John cligna des yeux. Sherlock avait fait cinq pas pour commencer à contourner la table Il fit soudain volte-face et revint sur lui de toute sa vélocité.

– Je ne sais pas à quoi tu t'attends, John. Je ne… Je n'ai pas le même fonctionnement que la plupart des crétins qui vivent dans les immeubles autour de nous, alors si tu espères que je sois aussi ennuyeux qu'eux, tu es plus stupide que je ne le pensais.

– Sherlock, tenta de le couper John parce qu'il ne pensait vraiment pas être en état de recevoir une volée de vitriol de l'homme brun, pas alors que ses défenses étaient au plus bas et que la tristesse avait submergé la colère qui la dissimulait jusque-là.

– Non, John. Je ne suis pas disponible, je ne suis pas agréable, je ne suis pas poli, je ne suis pas ce que certains appellent cohérent, même s'ils sont en réalité ceux qui manquent cruellement de logique dans leurs réactions. Je refuse de t'entendre dire que j'aurais dû être disponible quand on se connaissait à peine, ou quand ma mère est morte, puisque tu tiens à en parler, ou lorsque je « t'exclus » comme tu dis, alors que tu sais parfaitement que je ne suis pas un être sociable.

– Arrête, Sherlock, ce n'est pas ça que…

– Ne sois pas aussi crétin que les autres. Je te faisais confiance pour ne pas être aussi crétin que les autres ! cria le loup juste devant son visage.

John ne comprenait pas. Il ne comprenait rien. Il n'avait fait que répondre à sa question, il… il n'en pouvait plus. De la situation, de l'enfermement, de la tension permanente, de la morosité et de l'abîme de dépression dans lequel il avait l'impression de tirer le loup à sa suite. Il détourna le visage, secoua la tête, maintenant qu'il n'était plus pris par le regard hypnotique de Sherlock et posa une main sur l'épaule de ce dernier pour le repousser. Sherlock ne le laissa pas faire. Alors John, après avoir lutté inutilement contre les doigts du demi-loup enfoncés dans ses biceps, leva à nouveau des yeux épuisés et fatalistes sur lui.

– Quoi ? demanda-t-il d'une voix d'outre-tombe. Qu'est-ce que tu veux ajouter de plus à ça ?

Les yeux bleu gris de Sherlock dansaient entre ses deux pupilles à une vitesse vertigineuse. John se demanda ce qu'il y lisait.

– Tu n'es pas heureux, émit le loup.

John se retrouva un instant bouche-bée. Il aurait ricané si son état de lassitude n'avait pas été celui-là.

– Non, je ne suis pas heureux, répondit-il platement, la voix dure.

– Je ne te rends pas heureux.

Mais… sur quelle planète vivait Sherlock ? Comment John était-il censé l'entendre lui hurler dessus et être heureux ? Comment John était-il censé être heureux même sans ça, étant donné le reste de sa situation ? Comment Sherlock pouvait-il poser la question sous cette forme, comme s'il était à même de le rendre heureux ?

Il ne savait pas quoi répondre, il ne comprenait même pas que le cerveau de Sherlock soit capable d'énoncer ce genre de chose, sans même parler de l'absence totale de cohérence avec le contexte.

– Tu es toujours là pour essayer de me rendre heureux, et je ne te rends pas heureux, répéta le détective avec une voix qui tremblait de plus en plus, comme un constat effrayant.

– Sherlock, l'appela John, cette fois, parce qu'il réalisait brutalement qu'ils étaient tous les deux de parfaits idiots, qu'ils voulaient définitivement aller dans la même direction mais qu'ils passaient leur temps à marcher sur des lignes parallèles sans jamais se croiser.

– Tu veux être utile pour moi et tu l'es, et moi je ne te sers qu'à t'enfoncer un peu plus alors que tu…

– Sherlock, ferme-la, ordonna John, et sa voix eut apparemment le ton suffisamment tranchant pour que Sherlock se la ferme effectivement.

Il attira le corps du détective contre le sien et le serra. Voilà. Là, comme ça, il y avait des choses qui étaient claires. John aurait dû comprendre, avec tout le temps que Sherlock était resté un loup et le rapprochement physique que cela avait permis. Il aurait dû saisir que c'était dans les contacts qu'ils arrivaient à se dire ce qui comptait réellement et qu'ils étaient en réalité particulièrement mauvais avec les mots. Là, John rassurait Sherlock, John était là pour lui, et ça au moins il savait comment faire. Ils ne fonctionnaient pas quand le médecin était celui des deux qui se laissait aller à être faible. Sherlock n'était pas fait pour avoir quelqu'un de faible face à lui. Sherlock avait besoin de pouvoir dire toutes les âneries qui lui passaient par la tête, sans filtre, et si John se mettait à être touchées par elles, alors Sherlock ne pouvait plus compter sur lui.

Après quelques secondes, le loup accrocha ses mains à sa chemise dans son dos, deux poings fermés et tremblants. John regardait droit devant lui, la solution de nitrate d'argent et le précipité blanc qui y tournoyait. Il se souvint de la question de Sherlock sur l'utilité de la vie. Et du naturel avec lequel il lui avait répondu que son travail scientifique, ce soir, ne servait à rien d'autre qu'avoir un résultat qui lui plaisait.

– Je tiens à toi, d'accord ? dit-il au loup d'une voix bourrue pour en cacher le tremblement. C'est pour ça que tu dois vivre. Pour les personnes qui tiennent à toi et auxquelles tu tiens. Personne n'a de sens, mais on existe parce qu'on est aimé par des gens et qu'on est important, pour eux. »

Sherlock ne répondit pas. Il se contenta d'acquiescer contre lui. John était certain que le détective devait avoir au bas mot une demi-douzaine d'objections à cela, mais ce soir, il semblait vouloir s'arrêter sur ce que John avait à en dire.

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À suivre