Chapitre 23
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Mycroft ne souhaitait rien d'autre en cet instant que se soustraire à une Londres venteuse et humide. Il en venait à regretter singulièrement l'absence de parking souterrain dans l'immeuble où logeait Gregory. Le bâtiment n'était à vrai dire pas fourni d'un parking ouvert, alors sans doute le désir d'être abrité avant même de sortir de son véhicule était-il quelque peu présomptueux. Mycroft, dans une volonté de bon esprit, bénit plutôt sa plaque d'immatriculation gouvernementale. Grâce à elle, il pouvait se garer à la place qu'il souhaitait sans avoir à payer pour le stationnement. Et, après cinq minutes de marche parce qu'il n'avait pu trouver plus proche de chez son amant, il s'engouffra avec ravissement dans l'étroit couloir de pierre qui s'enfonçait jusqu'aux escaliers, sombre mais sec. Il monta les six étages en faisant jouer son trop lourd trousseau de clés entre ses doigts, puis entra dans l'appartement avec la sensation fort agréable de rentrer chez lui.
Il s'arrêta sur le palier, lorsqu'il prit conscience de ce ressenti. Pour y réfléchir et en sourire.
Des sacs de courses vidés mais pas encore rangés traînaient sur la table de la cuisine, une bouteille de vin rouge ouverte à leurs côtés. Les chaussures de Gregory avaient visiblement été abandonnées précipitamment, de même que le manteau et l'écharpe humides de l'humain, laissés sur une chaise. Son amant ne devait pas savoir lui-même que tous ces éléments étaient en soi révélateurs, mais ils ne faillirent pas à apprendre à Mycroft que le policier, après une journée froide et éreintante qu'il avait dû conclure par des courses, s'était hâté de quitter ses vêtements d'extérieur pour pouvoir quitter plus vite encore le reste de sa tenue.
Ce fut donc avec satisfaction que Mycroft se dirigea vers la petite salle de bain de son humain. Gregory lui avait confié avoir refusé de transiger lors de la réhabilitation de ces combles en l'appartement qu'il possédait aujourd'hui : malgré la taille réduite de la pièce, il avait tenu à y installer une baignoire. Le loup toqua à la porte puis entra et fut accueilli par la vision fort appréciable de Gregory qui tordait le cou vers lui et semblait agréablement surpris, sans l'être tout à fait, de le voir. Du moins le grand sourire qu'il lui adressa spontanément, en-dessous de ses yeux bruns fatigués et malgré tout espiègles, le lui indiqua-t-il.
« Il me semblait bien que j'avais entendu la porte d'entrée, j'ai déduit que c'était toi.
– J'hésite entre t'exprimer ma fierté face à ta déduction et ma tristesse à l'idée qu'une autre personne que moi posséderait les clés de cet appartement et pourrait passer à cette heure-ci.
Gregory rit de ce rire que Mycroft aimait particulièrement, parce qu'il n'avait rien ni de composé, ni de retenu.
– Ta fausse jalousie m'amuse beaucoup.
– Qui te dit qu'elle est feinte ? sourit le demi-loup en retour, sans réellement savoir si c'était le cas ou non. Je peux te rejoindre ? ajouta-t-il en se contorsionnant déjà dans l'espace réduit entre la baignoire, le lavabo et la cuvette des toilettes pour ôter son écharpe et sa veste
Greg ne répondit pas, se contentant de le regarder se déshabiller avec ce sourire plein de fossettes qu'il affichait quand Mycroft se dévêtissait. Le demi-loup pensait souvent à ces fossettes et à ce sourire, quand les pensées liées aux calories ingérées les douze dernières heures l'envahissaient.
L'eau chaude qui se referma sur lui fut presque aussi agréable que les bras qui le continrent, quand il vint installer son dos contre le torse de Gregory. L'étroitesse de la baignoire rendait la position moins relaxante qu'elle ne l'était pour un être humain seul, ils le savaient, mais le plaisir partagé était une large compensation à ce fait.
– Longue journée ? demanda Gregory alors qu'il prélevait de l'eau au creux de sa main droite pour l'amener à l'épaule exposée de Mycroft, et recommençait sitôt le liquide écoulé sur la peau et les tâches de rousseur qui la mouchetaient.
– Froide, surtout.
– Ton bureau n'est pas chauffé ?
– Mission de terrain, répondit le demi-loup avec une grimace que Gregory ne pouvait pas avoir vue mais qui le fit sourire malgré tout, Mycroft pouvait le sentir.
– Mon pauvre chéri, le gratifia l'humain avec seulement une pointe d'ironie, tout en déposant un baiser sur ses cheveux.
Mycroft avait fermé les yeux et laissé son crâne reposer sur l'épaule nue derrière lui. Il se laissait bercer par le clapotis de l'eau qui s'enfuyait de la main que Gregory amenait toujours à sa peau exposée. La chaleur, la douceur de l'eau, de la peau de son amant, de sa nudité… C'était le paradis.
– Je ne savais pas que tu comptais passer ce soir. Je t'aurais versé un verre, expliqua le policier.
Mycroft l'avait senti bougé et avait entendu le cling du verre sur la faïence, alors il savait qu'un ballon contenant du vin se promenait quelque part dans son environnement proche. Tant qu'il n'ouvrait pas les yeux, il y avait cinquante pour cent de chance que le verre n'ait pas vocation à lui être destiné, ce qui lui convenait parfaitement en cet instant où la dernière chose dont il avait envie était de bouger le moindre petit doigt. Il siffla sa contrariété et désavoua intérieurement Schrödinger quand le verre froid entra en contact avec sa joue après une dizaine de secondes. Alors il le prit et en but quelques gorgées.
– Tortionnaire, gratifia-t-il Gregory qui, dans son oreille, rit.
Le ballon lui fut subtilisé, un bruit de déglutition dont Mycroft sentit le mouvement derrière son crâne advint puis un nouveau claquement froid indiqua que le verre avait rejoint le bord de la baignoire. Quelques minutes d'un silence incroyablement doux les enfermèrent dans un cocon où rien n'existait d'autre qu'eux.
– J'avais envie de passer, expliqua alors Mycroft, en réponse à la remarque précédente de son amant. Je… Je n'ai même pas réfléchi, en fait. Je suis arrivé en voiture dans ton quartier alors que ce n'était pas du tout logique pour rentrer chez moi. J'ai donc décidé que je devais être ici.
Gregory ne répondit pas et le demi-loup se demanda soudain s'il aurait mieux fait de le prévenir. Peut-être aurait-il dû lui demander l'autorisation de passer, ou même faire demi-tour sans jamais dire à l'humain qu'il avait failli s'arrêter, une fois qu'il s'était aperçu de son erreur de trajet ?
– Tu aurais préféré que je ne vienne pas ? demanda-t-il alors en espérant que sa voix ne porterait pas sa crainte d'une confirmation alors qu'il venait de confier si ouvertement son envie de voir le policier.
– Quoi ? Non, pas du tout. Je suis très content que tu sois là, Myc. Vraiment. J'étais justement en train de me dire que j'étais très agréablement surpris que tu aies choisi de venir dans ces conditions. Je suis juste… heureux que ce genre de choses puisse arriver et qu'on soit tous les deux d'accord avec ça.
Mycroft pensait comprendre ce que Gregory souhaitait dire par là. Ce dernier avait eu des réticences à l'accepter dans son univers privé mais ne semblait plus avoir le moindre problème à ce propos, bien au contraire. Mycroft était lui-même un être qui privilégiait sans l'ombre d'une hésitation les emplois du temps bien définis plutôt que les envies impulsives. Il y avait quelque chose de réconfortant à voir que ces questionnements qui gardaient pour eux une haute importance n'étaient plus une gêne, pour eux deux.
Mycroft aimait Gregory. Il eut envie de le lui dire, mais il songea que ce n'était pas utile. Gregory le savait déjà.
– Aucune nouvelle de Moriarty ?
Mycroft aimait-il Gregory, toute chose bien considérée ? À sa voix, ce dernier avait lui-même l'air de sentir que le moment aurait pu être mieux choisi pour en venir à un sujet si délicat. C'était manifestement un objet d'angoisse que le policier portait à chaque seconde cependant, alors le demi-loup soupira :
– Rien. Mes équipes épluchent chaque nouveaux commentaires – et il y en a des dizaines – mais rien ne semble lié à Moriarty.
– Sherlock et John en disent quoi ?
– Rien de plus. Je n'ai eu contact ni avec l'un, ni avec l'autre, depuis que John m'a annoncé avoir posté son article. Sherlock pourrait tout aussi bien continuer à vivre en loup à plein temps, pour ce que j'en sais. Mes services m'ont informé que John sort de plus en plus rarement de l'appartement et jamais plus de quelques secondes. La femme répondant au nom de Molly Hooper leur apporte à manger… J'ai vérifié, rien ne permet d'imaginer qu'elle pourrait être de mèche avec Moriarty. Ils n'ont rien à craindre d'elle.
– De Molly ? J'aurais pu te rassurer moi-même.
– Tu sais que c'est une louve ?
Gregory prit deux secondes à lui répondre.
– Ah. J'imagine que si je ne suis même pas capable de savoir ça, ma parole en sa faveur n'a pas franchement de valeur.
Mycroft tourna la tête pour lui embrasser la pommette.
– Bien sûr que si. L'espèce ne fait pas le caractère. Elle a l'air douce comme un agneau.
– On parle d'une femme qui ouvre des corps avec des outils particulièrement aiguisés.
– Soit. Sherlock sait s'entourer de personnes qui partagent ses centres d'intérêt fantasques.
À nouveau, le demi-loup sentit le sourire de Gregory contre sa joue. Il aimait faire sourire Gregory. Il lui semblait qu'il se laissait aller à dire beaucoup plus de choses insensées, si ce n'était bêtes, pour le voir sourire. Ou à faire de l'humour qui n'était pas grinçant. Il se sentait suffisamment en sécurité face à cet homme pour s'autoriser quelques marques d'humour, réalisait-il chaque fois avec une surprise ravie.
– Pour autant que j'en sache, Sherlock et John se sont peut-être entre-tués. Enfin non, John est sorti dans la rue ce matin, le temps de jeter leurs poubelles. Je ne sais pas comment ils se supportent en restant ensemble à longueur de journées. Je plains vraiment John.
Gregory ne répondit rien, d'abord. Puis il déclara, la voix tendue :
– Je n'arrive pas à savoir si l'absence de Moriarty me réjouit ou si ça me frustre. J'avais l'impression qu'on touchait du doigt une progression, avec cette histoire de blog.
– J'ai dû me tromper, dit Mycroft, et il reçut en réponse un baiser sur les cheveux, comme si Greg avait voulu le réconforter d'avoir dû prononcer ces mots. Mais je vois tout à fait ce que tu veux dire. J'ai le même ressenti. J'ai l'impression qu'on n'en finira jamais.
– Tu imagines ce que John doit en penser ?
– Je ne préfère pas, admit le demi-loup.
– Je détesterais être à sa place. Vraiment. Je ne sais pas comment il tient.
– Surtout en étant confronté à Sherlock depuis tout ce temps…
– Il tient parce qu'il y a Sherlock, Myc, le contredit aisément Gregory.
Mycroft soupira en réponse.
– La présence prolongée de mon frère aurait atteint sa santé mentale à ce point-là, alors… dit-il avec un demi sourire en secouant la tête.
Gregory resta silencieux un moment.
– Tu crois qu'ils se rendront compte qu'ils sont… enfin, tu es d'accord avec moi, ils ne s'aiment pas que comme des amis ?
– Dur à dire. Les mots Sherlock et ami dans la même phrase relèvent globalement de la science-fiction, alors imaginer mon frère dans une relation qui est censée être plus… intense, disons…
– Je crois que même si le mot « ami » n'est pas évident à utiliser pour ce qu'ils ont, le mot « intense » reste le meilleur qu'on puisse leur trouver. Ils s'engueulent avec la même puissance qu'ils se couvent du regard le reste du temps. Ils sont dépitants. Et aveugles.
– Sherlock n'est pas aveugle, déclara Mycroft. Aussi surprenant que cela puisse paraître, s'il y en a bien un des deux qui comprend ce qui se passe, c'est lui. John est… engoncé dans un attendu social qui rend ce genre de questionnements tout simplement étrangers à son esprit.
La main droite de Gregory, qui caressait distraitement le torse de Mycroft, dessinant une ligne d'eau sur sa peau émergée, s'interrompit en même temps que l'humain prit le temps de réfléchir.
– Je ne sais pas. Je ne crois pas. C'est l'impression qu'il donne mais… Je ne suis pas sûr. Quand je l'ai rencontré, j'ai eu l'impression de tomber sur un type très simple, presque simplet – il ne connaissait même pas l'existence des loups ! – et puis en fait… il s'est révélé n'être clairement pas simplet, ni simple, après quelques soirées au pub avec lui. Il suit Sherlock et Sherlock gravite autour de lui, ça veut tout dire ! J'ai jamais vu un type aussi compliqué que lui, en fait. Ça ne m'étonnerait pas du tout qu'il se soit posé la question.
C'était vrai. John était d'une cohérence et d'une incohérence simultanées franchement déconcertante, même si Mycroft préférait le mettre dans une petite case plus simple à comprendre. Sa fiabilité vis-à-vis de Sherlock le rendait quelque peu prédictible, mais le reste de sa personne et sa méfiance généralisée et inconsciente lui procurait une morale aussi féroce qu'atypique.
– Mais c'est Sherlock, reprit son amant. Tu t'imagines, ressentir des sentiments pour Sherlock et devoir lui en parler ? Enfin, non, j'espère bien que tu n'imagines pas…
– En effet, sourit Mycroft.
– C'est juste que, pour le commun des mortels, admettre à un type comme lui qu'on est amoureux, c'est comme le faire avec… avec…
– Comme le faire avec moi ? suggéra le demi-loup.
– Ouais. Ouais, bon exemple. Et si tu n'étais pas venu me repêcher encore et encore à chaque fois que je t'ai envoyé chier plus ou moins involontairement, si tu n'avais pas fait le premier pas, je ne sais honnêtement pas si je ne serais pas en ce moment même en train de regarder de la merde à la télé en buvant ma troisième bière de la soirée, en célibataire fier et aguerri.
Mycroft imaginait qu'il voyait où Gregory voulait en venir. Vraiment, il plaignait John.
– Mycroft ? demanda l'humain à son oreille, le ton incertain.
– Oui ? répondit doucement l'interpellé, parce que s'il prenait le soin de l'appeler avec cette voix-là alors que Mycroft l'écoutait déjà indubitablement, c'était qu'il avait réellement besoin d'une réponse.
– Est-ce que le fait que Sherlock est un demi-loup et John un humain risque de remettre le feu aux poudres, s'ils étaient ouvertement en couple ? Je veux dire… Les loups seraient à nouveau en colère ?
Mycroft réfléchit longuement à la question. Il se l'était posée plusieurs fois.
– J'imagine – j'imagine seulement – que le statut de demi-loup de Sherlock en fait un être suffisamment éloigné des loups pour que ceux-ci ne se sentent pas… agressés dans ce qu'ils sont par son rapprochement avec un humain. Après, je m'attends à ce que soit soulevée d'un instant à l'autre la question de la procréation loup-humain, parmi les sphères les moins tolérantes des loups. Quand des couples mixtes auront des enfants, quand les hybrides se reproduiront eux-mêmes avec un humain ou un loup… J'appréhende le jour où certains cinglés demanderont à partir de quel pourcentage d'origine lupine un être pourra être désigné comme loup, j'attends ceux qui parleront de dégénérescence dans le fruit de ces alliances. Lesquelles, en réalité, apporteront une diversité génétique qui tend à manquer dans une communauté très fermée et aux membres peu nombreux, comme celle des loups… Cela dit, les choses ont l'air de bouger dans l'autre sens à une vitesse phénoménale et de plus en plus de loups semblent enclins à remettre en cause ce qu'on nous a appris depuis toujours. C'est étrange… J'ai l'impression que le harcèlement de John qui est un humain on ne peut plus respectable, aux yeux du public du moins, a un impact positif sur le regard de la communauté lupine plus populaire.
– Le fait qu'il est victime d'une injustice qui le poursuit malgré sa bonne foi et sa lutte héroïque et renouvelée ?
– Sans doute. Avec une large couverture médiatique en sa faveur et habilement « guidée » pour éviter le déchaînement anti-loup par ailleurs.
Gregory hocha la tête.
– Et nous ? demanda-t-il ensuite, encore plus incertain.
– Nous ? répéta Mycroft.
– Est-ce que notre couple peut être un problème pour toi ? Pour ta position, que ce soit dans le monde des loups ou dans ta profession ? Il n'y a pas eu de… je sais pas, de grande annonce pour nous deux et je pense que c'est très bien comme ça mais… Si on arrête de cacher notre relation aux yeux d'un certain nombre de personnes, tes supérieurs finiront pas le savoir. Ça pourrait être problématique ?
– Je ferai en sorte que ce ne soit pas le cas, répondit simplement le demi-loup.
– Tu peux juste faire en sorte ? C'est en ton pouvoir ?
– Ce sera… plus compliqué pour certains points. Il y a six ans, quand l'existence des loups a été révélée, j'ai dû faire face à quelques humains qui ont très mal pris le fait que j'en sois – de la même façon que certains loups qui ne connaissaient pas mon origine exacte ont pris ombrage en apprenant que je suis à demi humain. D'un point de vue professionnel, je pense avoir essuyé des difficultés plus grandes à ce moment-là que ton existence ne pourra en soulever. On est au vingt-et-unième siècle : l'homosexualité est tout de même de mieux en mieux acceptée. Le fait que tu sois un humain… Eh bien, je me fiche de ce qu'ils peuvent en penser. Ma position est telle que je suis indispensable. Je n'ai pas de supérieur à proprement parler. Alors non, tu ne seras pas un problème tant que j'en décide ainsi.
Gregory sourit, puis embrassa sa tempe.
– J'aime bien quand j'ai l'impression que ce que tu dis, c'est que tu te battras pour moi.
– Je ne veux pas atténuer la force de mon propos, mais la plupart des individus qui pourraient se considérer comme mes opposants sur la question déclareront forfait dès qu'il sera question d'engager la moindre bataille face à moi.
– Je n'en doute pas un instant. Mais j'aime bien quand même. »
Mycroft sourit, lui aussi. Puis il se contorsionna pour se retourner dans la baignoire et embrasser son humain. Lequel lui répondit par son sourire plein de fossettes et ses mains qui coururent sur sa taille.
Certains jours étaient définitivement plus durs que d'autres. John ne faisait rien pour les rendre meilleurs. John semblait vouloir les rendre pires. John était trop compliqué à comprendre. Comment Sherlock avait-il pu croire l'inverse ?
Le demi-loup, depuis la cuisine où il créait aujourd'hui de façon très inutile des précipités bleus de cuivre dans de la soude, lança un regard en coin à son amant alors que, sans un mot, ce dernier s'était levé du canapé où il avait abandonné le livre fade que Sherlock l'avait vu lire pendant des semaines. Sherlock le regardait du coin de l'œil parce qu'il savait que John, après s'être étiré, était en train d'observer l'appartement autour de lui. Il savait qu'il était en train de songer qu'il n'était que neuf heures du matin, qu'il n'avait rien à faire, qu'il se sentait inutile, qu'il ne voulait plus lire, ni penser, ni quoi que ce soit d'autre qu'il pouvait faire à l'intérieur. Il savait que John voulait sortir.
Son colocataire arriva probablement à cette conclusion lui-même et Sherlock vit le rapide regard qu'il coula dans sa direction.
« John, souffla Sherlock parce que, non, il ne voulait pas revivre cette discussion avec lui, non, il ne voulait pas que cela se transforme comme toujours en une dispute, non, il ne savait pas quoi faire ni dire ni comment agir pour que John reste dans l'appartement où il était en sécurité.
– J'en peux plus, répondit John sur le même ton et Sherlock ne l'aurait probablement pas entendu depuis son siège, s'il n'avait pas été à moitié loup. Je… Ce n'est même plus le besoin de sortir, c'est… Je deviens fou. J'ai besoin de… de… Je ne sais même pas.
Sherlock restait sur son siège. Est-ce qu'il pouvait prendre John dans ses bras ? Est-ce qu'il pouvait l'embrasser ? La dernière fois qu'il avait pris cette initiative, John avait été sur le point de pleurer. Le détective n'avait toujours pas compris pourquoi. Ce qu'il avait compris, en revanche, c'était qu'il était définitivement incapable de l'aider à aller mieux, de manière générale.
C'était désagréablement surprenant de voir combien embrasser John une semaine plus tôt avait compliqué leurs rapports à un point insensé. Ça lui avait semblé si naturel, sur le moment. Il avait eu John avec lui, sous lui, et il était heureux parce que John lui avait confié que l'être qu'il était sous forme d'humain lui manquait, ce qui signifiait que John appréciait l'humain en lui et Sherlock avait seulement voulu lui dire qu'il appréciait aussi l'humain qu'était John. Qu'il l'appréciait de cette façon-là. Comment un geste qui semblait naturel et voulu par eux deux pouvait mener à de telles incompréhension, aujourd'hui ?
Sherlock voulait embrasser John, en cet instant. Il voulait le sentir contre lui. Il voulait sentir sa compacité, sa force. Ses tremblements aussi, quand il n'allait pas bien et tentait de le garder en lui, parce que John était John et alors il semblait primordial au détective de le garder dans ses bras et de le conserver entier, de maintenir ensemble tous ces bouts de la personnalité de son amant qui semblaient vouloir se désagréger. Il voulait sentir sa peau, aussi. Sa peau contre la sienne, ses mains sur lui, il voulait l'embrasser, il voulait… il voulait des actes d'ordre sexuel que John maintenait à distance dans ses propres gestes et dans son attitude. C'était comme s'il était face à une entité qui souhaitait lui offrir le refuge de ses bras sans penser qu'autre chose pourrait être possible au-delà de ces gestes protecteurs.
Sherlock ne voulait pas d'un père. Sherlock s'était très bien passé d'avoir un père. C'était un amant qu'il voulait, comme un de ceux qu'il avait eus pendant cette brève période où il avait été assez âgé et curieux pour vouloir essayer et assez jeune pour ne pas devoir vivre chez sa mère diminuée. Il voulait un amant en la personne de John Watson, parce qu'il lui avait semblé que cet homme pouvait le vouloir aussi et parce qu'il avait cru que John Watson ne jouerait pas à ce jeu selon les règles très compliquées auxquelles il avait été confronté quand il s'était intéressé à la politique qui régissait les rapports sexuels et relationnels. Il voulait John Watson au-delà de ces raisons très rationnelles, il le voulait dans son corps tout autant qu'il le voulait avec sa tête.
Sherlock avait cruellement senti la veille, cependant, que John Watson n'était pas un être moins compliqué que les autres quand le sexe et la relation étaient en jeu. La veille, quand ils avaient chacun confié des morceaux de leur passé et de leur présent, qu'il avait senti John si, si émotif, ce qui n'arrivait jamais, il avait essayé de toucher du bout du doigt ces sentiments qui n'étaient pas le calme trompeur de sa colère ou de sa dépression sous-jacentes, et après avoir apparemment fait pleurer John, ce dernier s'était finalement recomposé en l'être compact qu'il était, lisse aux yeux de ceux qui ne savaient pas voir, protecteur par défaut. Paternel. Le John protecteur était inaccessible. Le John protecteur était celui qui, quelques mois plus tôt, avait exclu tout le monde de sa vie parce que le simple fait de le côtoyer devenait une menace vitale. Le John protecteur ne laissait rien ni personne le toucher. Mais quand Sherlock avait essayé de toucher le John émotif, hier, il n'avait pas su s'y prendre et quelque chose s'était cassé.
C'était ce qui rendait John trompeusement simple de l'extérieur. Sherlock ne regardait plus John de l'extérieur depuis très longtemps.
En cet instant, il avisait le John protecteur qui se décomposait sous ses yeux à cause de cette situation de menace permanente. Sherlock savait que le John émotif ne serait plus autorisé à s'exprimer, du moins pas si tôt après l'échec retentissant du demi-loup la veille. Alors il allait avoir affaire au John amer.
Sherlock ne savait pas faire non plus avec le John amer. Sherlock ne savait que s'énerver, face au John amer. John n'avait pas le droit d'être amer parce que l'amertume touchait des sujets bien trop vastes.
Il ne voulait pas penser que la vie de John et son néant étaient de sa faute. Il ne voulait pas. Mais c'était pourtant le cas. Sans Sherlock dans sa vie, John aurait pu reprendre des activités normales dès que la ferveur destructrice des loups s'était calmée. C'était arrivé en quelques mois. Sans Sherlock dans sa vie, John Watson aurait sans doute trouvé quelqu'un qui aurait compris la politique qui régissait les échanges sexuels et relationnels. Cette personne, probablement de sexe féminin vu l'identité de genre et d'orientation que la société avait construite en lui, le rendrait probablement heureux, en cet instant.
Sans Sherlock dans sa vie, surtout, Moriarty n'y serait pas entré non plus. Tout le monde le savait. Même John le savait. Il le savait notamment quand il était amer. Et alors Sherlock se retrouvait face à ce regard, face à cette dépression qui engloutissait l'homme qu'il voulait comme amant et il avait l'impression que tout l'accusait et il ne supportait pas cela. Alors il attaquait.
Il avait compris ce processus depuis un moment. Depuis le début de leurs disputes régulières, quel que soit le sujet qui servait ce jour-là d'excuse à leurs mots, il l'avait compris. Ça ne l'empêchait pas de tomber à pieds joints dedans, à chaque fois.
– Est-ce que tu vas t'énerver, si je te dis que je vais faire un tour ?
Le ton de John était fataliste. John n'avait pas le droit d'être fataliste. John était combatif, il n'était pas un agneau qui attendait d'être mené à l'abattoir.
– John, s'il te plaît… souffla Sherlock parce qu'il ne savait pas ce qu'il convenait de dire face à cette facette de l'individu en face de lui.
– Bien sûr, ricana John sans la moindre trace d'amusement.
Il n'alla même pas vers la porte, se laissant tomber dans son fauteuil, à la place.
– Bien sûr que je continue d'être enfermé et que je ne dois rien tenter pour sortir de ma situation et que même écrire un article pour mon blog, qui n'a de toute façon servi à rien, était trop dangereux et que tu m'en as voulu parce que j'ai osé le faire.
C'était injuste. Sherlock sentait une boule derrière son sternum, une autre dans sa gorge, et il lui semblait que la colère de John à son attention était dirigée vers le mauvais problème. John n'avait pas le droit de lui en vouloir de le protéger. Il devait lui en vouloir d'avoir mis Moriarty sur son chemin.
– J'aurais tellement aimé ne pas avoir réagi, ce jour-là il y a un an, continuait-il de sa Voix, et alors j'aurais assisté sans rien faire au meurtre de cette gamine, comme les autres, et… et… et tout serait tellement plus simple à cette heure-ci !
– Tu n'as pas le droit de dire ça.
– Je le dis et je le pense, cracha John.
Il cherche la confrontation. Il cherche le conflit. Je ne dois pas plonger.
Sherlock plongea.
– La seule chose qui te rende intéressant par rapport au reste du monde, c'est ta capacité à "faire" quelque chose ! Tu as réagi et c'est ça qui fait de toi… Comment tu peux vouloir ne pas l'avoir fait alors que c'est ce qui te définit en contraste avec les autres ? s'échauffa Sherlock en se levant de son siège pour avancer vers le fauteuil.
John ne resta pas assis, lui non plus et confronta toute sa masculinité à la silhouette de Sherlock, dans une démonstration très inutile et franchement gênante.
– "Comment", Sherlock ? En souhaitant une vie normale, peut-être ? En souhaitant que rien de ce qui s'est passé ensuite n'arrive et d'avoir pu reprendre une vie civile qui m'aurait été, en travaillant dans une clinique où mes patients n'auraient pas été menacés par mon existence ? En choisissant l'endroit où je vis ?
– En ne me rencontrant pas, compléta Sherlock d'une voix dure, les yeux plissés.
Il étaient à une vingtaine de centimètres l'un de l'autre, droits et immobiles comme des statues, tout en vibrations d'hostilité. Sherlock pouvait les sentir et John aussi, probablement.
Ce dernier détourna le regard. Il ne nia pas, cependant, ses lèvres restant étroitement scellées et sa mâchoire serrée.
Il y avait cette sensation que tout ce qui était en Sherlock, dans la région de son ventre, se faisait aspirer de l'intérieur. Comme une lente déflagration interne, comme… comme une étoile en fin de vie qui s'écroulait sur elle-même parce qu'elle n'avait plus assez d'atomes d'hydrogène à fusionner les uns aux autres.
Il regarda le visage fermé de John. Contempla comme tout était devenu encore plus compliqué après ce premier baiser, comme John était un être trop compliqué à comprendre, mais combien il lui était devenu impossible d'imaginer sa vie sans lui. La réalité était que le sentiment n'était manifestement pas réciproque.
Sherlock se détourna, alors. Le cerveau étrangement vide d'une façon aussi inquiétante que bienvenue, il marcha jusqu'à la patère, attrapa son manteau et son écharpe et avait la main sur la poignée de la porte quand la voix de John lui fit imprimer une pause.
– Tu n'as pas le droit de ramener ça à toi. Toi et ce qui s'est passé ce jour-là, comme tout ce qui a suivi, ce sont des choses complètement différentes.
Sherlock observa la poignée sous ses doigts. Il les serra à en avoir les phalanges blanches.
– J'aimerais que ce soit le cas, répondit-il finalement. Ce serait plus simple si c'était le cas. »
Il se sauva de l'appartement, de l'immeuble et laissa le vent extérieur l'avaler. Un bout de lui voulait se retourner pour savoir si John le regardait s'éloigner par la fenêtre. Mais John ne l'avait pas suivi et il ne l'avait pas non plus rappelé pour qu'il ne sorte pas.
Moriarty était en train de gagner, songea amèrement le détective.
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À suivre
