Chapitre 26

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Après environ cinq minutes de silence, la porte de l'ascenseur s'ouvrit sur une escouade d'hommes armés jusqu'aux dents et harnachés dans des armures modernes pare-balles. Leur crâne était dissimulé par une visière teintée qui les faisait ressembler à tout sauf des humains. Sherlock serra spontanément John dans ses bras quand l'humain sursauta et se tendit parce que tous les arrivants étaient des loups.

Les hommes se contentèrent de les regarder, cependant, et l'un d'eux finit par enlever son casque pour demander :

« Tout va bien ?

– Oui, répondit John en se dégageant de l'étreinte de Sherlock qui aurait pu avoir les larmes aux yeux d'entendre ça parce que, oui, enfin tout allait bien.

– Bien. Bougez-vous, s'il vous plaît, on doit monter sécuriser le toit.

Sherlock faillit lui rétorquer qu'il pouvait aussi prendre les escaliers, mais John était déjà en train de se mettre sur ses jambes. Le détective se hâta d'en faire autant et oublia ses propres muscles tremblants pour soutenir John quand l'humain vacilla.

– À quoi doit-on s'attendre ? demanda le militaire en remettant son casque.

– À un cadavre, répondit Sherlock. Un loup.

L'autre hocha la tête puis lança un regard plissé à John dont les yeux ne rencontrèrent pas les siens. Sherlock s'interposa spontanément, ses muscles canins se relevant en une expression vaguement menaçante, ce qui était ridicule quand il n'avait pas même son manteau comme armure face à ces robots. L'homme se détourna des deux civils. Une partie de son escadron et lui s'engouffrèrent dans l'ascenseur pendant que les autres filaient vers la cage d'escalier.

Sherlock secoua la tête. Les loups étaient toujours aussi stupides. Soutenant John, il émergea de l'hôtel. Alors, en bas de la vingtaine de marches, il vit les cars des forces armées et les ambulances qui se garaient dans un kaléidoscope de lumières colorées et clignotantes. Quelques mètres plus loin, une voiture noire pila et un homme en sortit avant qu'elle soit totalement à l'arrêt.

« Sherlock ! appela Mycroft, un soulagement absolu et évident perçant dans son ton.

– Toi, cracha le détective en avançant avec d'aussi grandes enjambées qu'il le pouvait tout en tractant John.

Il enfonça un index accusateur dans la poitrine de son frère.

– Tu vas bien ? l'ignora l'aîné en écartant la main de Sherlock sans avoir l'air d'y prêter la moindre attention. John va bien ?

– Pas grâce à toi.

– Sherlock, c'était…

– Je refuse de savoir ce que « c'était ». Tu vas faire en sorte que les blessures de John soient soignées sur le champ et nous allons partir immédiatement et je ne veux plus jamais entendre parler de toi ou de n'importe quel loup qui aurait l'idée stupide de continuer à exister sur cette planète !

– Sherlock, commença à nouveau son frère.

Le cadet allait pour l'insulter abondamment quand la voix de John l'en empêcha.

– Il est mort, annonça-t-il simplement. On a réussi.

– Je t'interdis de dire « On a réussi » comme si tout s'était bien passé et que votre plan stupide s'était parfaitement déroulé, cracha Sherlock. Et toi, poursuivit-il en se tournant vers Mycroft avec, à nouveau, son index accusateur sur son sternum. Je t'ai eu au téléphone, tu m'as dit que tu ne savais pas où il était et que tu n'avais pas eu d'informations concernant son départ de l'appartement alors que tu savais parfaitement et que vous aviez comploté dans mon dos !

– Sherlock, appela John et sa voix faible et épuisée attira immédiatement le regard du demi-loup sur lui. Pas ce soir. S'il te plaît, on en parlera demain. Là je veux juste… rentrer. Me reposer.

– Je crains que ce ne soit pas possible, John, le contraria immédiatement Mycroft. Il vous faut aller à l'hôpital.

L'humain fronça les sourcils :

– Quoi ? Mais… C'est ridicule. Il me faut juste à la rigueur quelques points de suture. Sherlock, appela John quand il ne reçut pas les approbations véhémentes qu'il semblait attendre de son colocataire. Dis-lui que c'est ridicule et que je peux rentrer à la maison.

Mais Sherlock lisait tout ce que Mycroft avait à lui dire en silence, à travers un long regard échangé, et il sentit son visage tiré par le souci.

– Comment se fait-il que tu sois arrivé si tard, si le drone a tout retransmis, y compris notre position ?

– Il y avait manifestement plusieurs minutes de décalage entre l'action et les images. Sans doute une dizaine. Je suis parti dès que j'ai pu faire identifier l'immeuble sur lequel vous vous trouviez. Pour nous, précisa Mycroft tout en levant son téléphone portable sur lequel une vidéo déroulait son contenu comme une preuve, le loup avec Moriarty venait tout juste de commencer à attaquer John quand je suis sorti de ma voiture. J'imagine que me voir débarquer comme si je pouvais encore te sauver alors que tu étais mort depuis plusieurs minutes était un scénario très attractif pour Moriarty.

Sherlock serra les dents. Il sentit John avoir un haut-le-cœur contre lui et, finalement, sans doute tout cela pouvait-il attendre le lendemain.

– Quel hôpital ? demanda-t-il à Mycroft. Quelle voiture ?

– La mienne. Montez. »

Sherlock ne pensa même pas à grogner. Il ne pensa pas à dire qu'ils trouveraient un autre véhicule. Parce que, contrairement à ce que John avait cru, tout n'était peut-être pas fini.


« Reste, demanda John quand il fut installé dans la chambre.

C'était gourmand de sa part. Sherlock avait déjà perdu du temps avec lui dans la pièce où John avait été recousu au niveau du bras et du crâne, là où le rebord du casque lui avait ouvert la peau quand il était tombé sous le poids de l'acolyte de Moriarty. Sherlock l'avait ensuite suivi jusqu'à la chambre devant laquelle un loup et un humain des services de Mycroft avaient été placés en surveillance. Le frère de Sherlock avait bien fait les choses : des vêtements propres attendaient John, ainsi qu'une serviette et son gel douche habituel pour le cas évident où il aurait voulu prendre une douche.

John, pas tout à fait remis, sentit son corps qui recommençait à trembler lorsqu'il s'assit sur le lit. Face aux soignants, il avait réussi à contenir l'effroi qui ne l'avait pas encore quitté. Parfaitement maître de lui-même, il les avait laissé soigner son bras, ses éraflures diverses, la plaie qu'il s'était faite au crâne. Mais maintenant qu'il était seul avec Sherlock dans une chambre derrière la porte de laquelle patrouillaient deux hommes entraînés, il sentait que tout son corps le trahissait.

Le regard du demi-loup était sur lui, hésitant. John connaissait Sherlock et Sherlock avait ouvertement envie de sortir de cette pièce. Des choses devaient certainement être faites concernant Moriarty, son réseau, tout le reste… Concernant la communauté des loups, aussi – après tout, John venait de s'illustrer une fois encore dans son habileté à réduire le nombre de représentants de leur espèce.

C'était bien pour ça qu'il se retrouvait dans une chambre d'hôpital surveillée, n'est-ce pas ? Pourquoi y avait-il un loup pour le garder ? Et si c'était si nécessaire, pourquoi Sherlock et Mycroft et tous les loups qu'ils avaient croisés jusqu'à atterrir dans cette chambre n'avaient pas cherché à l'égorger ? Peut-être n'étaient-ils pas tous au courant de ce qui s'était passé. Sherlock et Mycroft avaient parlé d'un drone, plus tôt, et de ce qui avait l'air d'être une retransmission de vidéo… De ce qui s'était passé sur le toit ? John ne comprenait pas. Il ne comprenait pas et il ne se sentait pas bien et même si, en haut de cet immeuble, il avait eu l'impression d'enfin pouvoir faire quelque chose pour reprendre en main les rênes de sa vie, il se retrouvait à nouveau potentiellement menacé par l'entièreté d'une espèce et il ne comprenait pas et Sherlock était prêt à sortir de la pièce et de l'immeuble pour s'occuper d'autres choses que lui alors que, non, il ne devait pas faire ça, il ne pouvait pas l'abandonner ici, seul, pas après tout ça, pas après cette soirée et ces derniers mois, pas après cette année, ni même jamais.

John monta une main tremblante à ses yeux. Il avait besoin de se reposer. Il devait se reprendre.

– Je vais prendre une douche, annonça-t-il finalement, puisque Sherlock n'avait rien répondu, comme si ça réglait la question, toutes les questions.

Il put faire passer son besoin de se cramponner au mur pour un geste naturel et tira la porte de la salle de bain derrière lui sans croiser le regard du demi-loup. Un tabouret était placé sous la douche. Il le déplaça contre le mur devant le lavabo avant d'actionner le jet d'eau. Il parvint à retirer son bras avant d'être éclaboussé et laissa l'eau crépiter contre le carrelage. Lui se laissa couler sur le tabouret, contre le mur opposé, serrant étroitement ses jambes contre son torse de ses deux bras verrouillés sur ses genoux. Il fallait s'assurer que Sherlock, s'il était toujours là, n'entendrait que la douche. Sherlock ne devait rien entendre d'autre. Sherlock n'aimait pas les larmes ni les pleurs, ni ces choses qui faisaient du reste des humains et des loups les êtres ennuyeux qu'ils étaient. Alors, le visage enfoui dans ses bras, il sentit les larmes qui coulaient et les sanglots qu'il mordait dans la manche de sa chemise pour les étouffer.

Il sursauta à peine quand il entendit la porte s'ouvrir. Il refusa de lever la tête quand il entendit le jet d'eau s'éteindre. Il refusa de la lever quand il sentit la silhouette de Sherlock au-dessus de lui. Il y fut contraint quand deux mains se posèrent d'abord sur ses épaules, puis glissèrent jusqu'à ses jambes pour les forcer à quitter le tabouret.

Sherlock s'agenouilla devant lui, entre elles, et John le vit enlacer sa taille et presser sa tête contre son ventre. Sherlock ne bougea pas pendant près d'une minute et il ne semblait pas décidé à bouger, alors John posa sur ses épaules puis sur ses boucles ses mains qu'il avait jusque-là gardées levées. Il le caressa et ce n'était presque plus si important que ça qu'elles tremblent à ce point et les larmes qui continuaient de tracer leur chemin sur ses joues ne semblaient plus si primordiales à cacher, soudain. Il se pencha, ignorant tous les muscles qui tiraient dans son corps, et embrassa ses cheveux et il embrassa les lèvres de Sherlock quand ce dernier finit par relever son visage vers lui.

John avait les yeux fermés et son front contre celui de Sherlock, quand ses larmes se tarirent finalement.

Les mains du demi-loup, alors, entreprirent d'attraper les boutons de la chemise que John avait à nouveau passée sur son dos quand la suture avait été terminée. Sherlock les défit un à un, lentement. John le laissa faire, surpris, le laissa lui retirer le vêtement quand il eut terminé, puis le laissa l'enlacer à nouveau, son visage directement enfoui contre la peau de son ventre. John n'attendit pas une minute pour poser les mains sur lui, cette fois, et il passa tendrement ses doigts dans les mèches brunes. Sherlock vrombit sous ses paumes et contre sa peau et ce fut tout son corps qui vibra entre les jambes de l'humain.

– Sherlock, appela John après une cinquantaine de secondes, parce qu'il ne pensait pas que c'était possible dans son état de nerf et de douleur, mais les lèvres et le souffle du demi-loup sur son ventre alors qu'il se pressait contre, entre autre, son aine, avaient peut-être sur l'humain un effet qui n'était pas désiré.

Le demi-loup leva lentement vers lui un regard où John eut l'impression de lire de l'appréhension. Les yeux de Sherlock passaient à une vitesse hallucinante de sa pupille gauche à la droite, puis le loup se redressa sur ses genoux pour l'embrasser moins innocemment qu'il ne l'avait fait jusque-là. John sentait toujours son corps qui se serrait entre ses jambes et qui s'accrochait à son cou pour enfoncer sa langue dans sa bouche. Alors il saisit que, peut-être, l'effet n'était pas si indésirable que ça. Il attrapa les boucles de Sherlock à deux mains pour garder sa bouche contre la sienne et lui rendre caresse sur caresse. Sherlock se pressa plus contre lui, le bloquant contre le mur. Puis, le souffle court et parcouru lui-aussi de tremblements, le demi-loup abandonna ses lèvres pour échouer les siennes dans son cou. John sentit l'humidité de la salive déposée en petits baisers sur sa peau, puis Sherlock s'immobilisa et son souffle resta dans le cou de John qui reprit lui aussi, lentement, une respiration un peu plus douce en serrant ce long corps contre le sien.

L'humain laissa son désir refluer, petit à petit, et il profita simplement de l'existence de Sherlock contre sa peau nue. Lui aussi finit par laisser ses doigts courir sur la chemise du détective pour en dégrafer les boutons.

– J'ai vraiment besoin d'une douche, murmura-t-il contre la tempe de Sherlock qui n'avait pas bougé, comme si c'était une explication logique à son geste.

– Mmh, émit Sherlock, avant de défaire délicatement l'attache de sa braguette.

John frémit d'imaginer le peu de distance qui séparait les lèvres de Sherlock de ladite braguette, mais le demi-loup se redressa de tous ses longs membres blancs et fit un pas en arrière. John s'autorisa à regarder son torse sous les pans ouverts de la chemise, puis il se leva pour terminer de se déshabiller. Sherlock fit de même, alla allumer la douche et attira John à lui quand il en eut réglé la température.

L'eau chaude qui courait sur leur peau procura une sensation formidable à John. Il sentait toujours son érection, enfoncée en cet instant dans la cuisse de Sherlock tout comme celle du demi-loup était dure contre le bas de son ventre. Et il fut une nouvelle fois surpris de sentir Sherlock transformer leur étreinte chaste en un étau moins neutre, immisçant une jambe entre les siennes et frottant délibérément sa cuisse contre le membre de John. Ce dernier retint un gémissement et Sherlock réitéra et John s'accrocha un peu plus à ses épaules alors que le demi-loup le maintenait de son propre corps contre les carrelages froids du mur. John admit que la paroi se réchauffait vite, ou alors peut-être ne la sentait-il plus, sans doute parce que les halètements de Sherlock quand il se frottait contre lui le déconcentraient, et c'était résolument incroyable de pouvoir mettre des halètements dans la bouche de Sherlock alors que John ne faisait rien d'autre qu'essayer de rester sur ses jambes pendant que le demi-loup le branlait avec son corps. Sherlock aurait pu le toucher, aussi, avec ses doigts, et le caresser jusqu'à ce que John n'arrive plus à tenir debout, ou alors il aurait pu se mettre à genou et rendre ce qu'il faisait avec sa cuisse plus chaud et plus intimement humide et plus précis, utiliser ses lèvres et sa langue comme il l'avait fait dans la bouche de John, quelques minutes plus tôt, jusqu'à ce que John lui dise d'arrêter et qu'il se retire juste à temps pour que sa semence éclabousse la peau de Sherlock, et ça aurait sans doute été terriblement bon, sa semence sur cette peau laiteuse que l'eau de la douche n'aurait peut-être pas eu la force de rincer immédiatement, tellement bon que John n'eut pas besoin que Sherlock le fasse et qu'il s'accrocha désespérément aux épaules du détective quand ce dernier utilisa finalement sa bouche pour envahir la sienne et que l'érection de Sherlock continuait de pousser contre son ventre, et tout ça suffit pour qu'un dernier frottement de cuisse lui fasse mordre le menton de Sherlock alors qu'il grognait son orgasme et se déversait sur lui.

Il n'eut pas la présence d'esprit de regarder effectivement son foutre sur le ventre blanc. Il était toujours serré dans un étau de bras et de corps, le mur dans le dos et un être vibrant et terriblement chaud contre lui, et il ne pouvait même pas dire qu'il profitait du moment. Il se contentait d'être là où il était et, vraiment, rien d'autre n'avait d'importance que la peau de Sherlock qui tremblait contre la sienne. Sans ouvrir les yeux, il laissa faire le demi-loup quand ce dernier arrêta l'eau, puis qu'il manipula un de ses bras, puis l'autre, pour les savonner en contournant minutieusement sa suture.

– Pas de shampooing, lui rappela le médecin quand il sentit qu'il lui faisait baisser la tête.

Les doigts de Sherlock l'obligèrent à se décoller du mur et fouillèrent dans ses cheveux.

– Ta plaie ne s'est pas rouverte.

John savait. Il avait pris garde à ne pas appuyer son crâne contre le carrelage. Il ouvrit les yeux, cette fois, et sourit paisiblement de voir Sherlock avec lui dans l'espace confiné de la douche.

– Quoi ? demanda le demi-loup alors qu'il se savonnait lui-même.

– Tu es beau, se contenta de répondre l'humain.

Sherlock grogna une non-réponse, puis ralluma l'eau.

Il attrapa la serviette que John tira ensuite à lui de ses mains encore tremblantes et les sécha tous les deux.

– Il va falloir que tu récupères ta capacité à ne pas trembler, sinon tu ne me seras plus très utile pendant les enquêtes, le prévint Sherlock d'une voix détachée, comme s'il avait voulu se distancier de tout ce qu'il faisait pour John en cet instant.

– Aïe, lui répondit l'humain en virant les longues mains blanches du linge pour tamponner plus doucement son épaule sur laquelle fleurissait une des nombreuses ecchymoses que son corps avait récoltées en haut du Marriott hotel. C'est bon, j'ai compris, pas la peine d'être brusque.

Sherlock sortit nu dans la chambre. Il revint avec un pyjama qu'il tendit à John. Et rien pour lui-même.

– Mycroft n'a sans doute pas pensé que je resterais ici ce soir, indiqua-t-il.

– Quel dommage, sourit John en caressant son ventre et en sentant les abdominaux du demi-loup se contracter sous ses doigts. Avant de demander dans un accès d'angoisse : Tu restes, hein ?

Le détective ne prit pas la peine de répondre. Il sortit simplement de la salle de bain avec ses vêtements en mains. Quand John le rejoignit, vêtu, lui, parce qu'il avait froid, il le vit confortablement blotti dans les couvertures du lit, son portable collé à l'oreille.

John s'immisçait à côté de lui, après avoir repéré les interrupteurs près de la tête de lit, quand Sherlock lança sans reprendre son souffle à l'attention de son interlocuteur qui venait de décrocher :

– Ce sera bref, alors écoute bien : le premier juillet, si tu suis les enregistrements des caméras de surveillance que tu as mis sur notre immeuble, tu dois retrouver une femme – une louve – qui est venue me demander de l'aider à cause du changement de comportement de son conjoint. Je n'ai pas estimé que c'était important – et ça ne l'était résolument pas à l'époque – mais c'est en remontant à elle et en lui demandant son aide pour localiser l'époux en question que tu retrouveras le pilote. Aucune idée ni de son nom ni de son adresse, j'ai effacé. Non, je ne le ferai pas moi-même, ou alors ça attendra demain. Bien sûr que ça ne peut pas attendre demain ! Il n'a rien à voir avec Moriarty, il l'a fait sous la contrainte et il ne peut vraisemblablement pas sortir seul de l'endroit où il est enfermé. Non, je ne viens pas ce soir. À l'hôpital. Tu sais très bien pourquoi, Mycroft. Lâche-moi.

Il raccrocha avec humeur et envoya son portable sur la table de nuit dans un claquement sonore qui fit tressaillir John. Alors, seulement, Sherlock sembla s'apercevoir que l'humain lui avait ravi une partie du matelas simple qu'ils devraient partager pour la nuit. Il se blottit plus franchement contre John qui l'accueillit dans ses bras et éteignit la lumière.

– Mycroft est un crétin, annonça-t-il.

– Je sais, approuva John alors qu'il sentait son corps se fondre dans le matelas, dans Sherlock, alors que ses muscles se détendaient soudain et qu'il avait l'impression de ressentir la moindre de ses cellules malmenées cette nuit.

– Tu n'as plus jamais le droit de lui parler, édicta le demi-loup.

– Mmh-mmh, n'approuva absolument pas John.

– Tu n'as plus jamais le droit de suivre ses horribles plans sans m'en parler.

– C'était mon horrible plan et moi qui ai décidé de ne te pas t'appeler quand j'ai compris comment remonter jusque Moriarty, corrigea-t-il d'une voix qu'il sentait de moins en moins nette, tout comme ses pensées ne l'étaient plus vraiment non plus, alors que l'envahissaient la chaleur du lit, le confort du matelas, la présence de Sherlock et l'amour duquel il se sentait couvert en cet instant.

– Tu n'as plus jamais le droit de réfléchir et d'être intelligent et si stupide.

– D'accord. »

Sherlock ne répondit pas, ou peut-être répondit-il, puisque ses lèvres bougeaient contre le front de John, mais ce dernier laissa l'épuisement l'emporter et il se sentait comme sur un radeau en mer calme. Après le noir de la nuit, ce fut le noir du sommeil.


Gregory avait eu l'impression de se réveiller avec une horrible gueule de bois après avoir lu les différents messages que Mycroft lui avait envoyés dans la nuit. Il s'était arrêté la veille à « Sherlock va certainement te harceler pour savoir où est John, c'est normal, tout va bien », sur lequel il s'était endormi, mal à l'aise à cause du milliard de significations qu'il pouvait imaginer derrière un tel message ; parce que Sherlock ne s'était absolument pas manifesté, finalement, et que c'était sans doute plus angoissant que tout ce qu'il avait pu imaginer ; et parce que Mycroft n'avait bien sûr absolument pas répondu quand il lui avait demandé pourquoi un tel avertissement.

La suite était une dizaine de messages angoissés envoyés à divers moments de la nuit et qu'il découvrit au matin.

22h53 – John a vraiment disparu

22h59 – Est-ce que Sherlock t'a contacté ? Il ne répond plus au téléphone

23h15 – pas moyen de retrouver sa trace

23h15 – la trace de john

23h16 – ni de Sherlock, a quitté l'appartement mais trop de monde sur pic. cir., on l'a perdu

23h23 – qu'est-ce que j'ai fait, Gregory ?

23h25 – c'était l'idée de John je te promets que ce n'est pas moi qui lui ai proposé ça c'était son idée et je n'ai fait que lui fournir les moyens de la mettre en place il n'était pas censé disparaître

23h59 – regardetonhumainmourir. jimproduction. uk tu arrives à reconnaître quelle partie de la ville ?

00h03 – trouvé, je suis en route, je te tiens au courant

Mycroft avait dû comprendre dès son premier SMS que Gregory ne les lisait pas. Il n'osait pas imaginer l'état dans lequel se trouvait son amant s'il avait ressenti le besoin de continuer à lui écrire en sachant pertinemment que c'était dans le vide. Les deux derniers, fort heureusement, avait été envoyé un peu après quatre heures du matin à quelques minutes d'intervalle et indiquaient :

J&S saufs, à l'hôpital (pour surveillance, pas blessés). Moriarty mort. Affaire terminée. Tu dors ? Je peux venir ?

Bonne nuit, Gregory.

À sept heures et des poussières, le flic se massa le cou et sortit de son lit en caleçon, oublieux du froid mordant qui sévissait sur tout territoire qui n'était pas ses couvertures, le portable pressé contre son oreille.

« Gregory, lui répondit la voix de Mycroft.

Le policier ne s'était même pas demandé s'il dormait, il lui semblait évident que Mycroft serait levé aux aurores, comme toujours, peu importe la catastrophe qui s'était présentée dans la nuit.

– Ça va ? demanda-t-il d'une voix pressante en remplissant d'eau sa cafetière pour perdre le moins de temps entre tout de suite et le moment où il pourrait boire un café dont il avait déjà désespérément besoin.

– John et Sherlock sont toujours sécurisés à l'hôpital et…

– Toi, ça va ? précisa le flic en se battant avec son portable, un filtre et une cuillère à café récalcitrante.

– … Oui, répondit Mycroft après une seconde.

Greg abandonna séance tenante tout ce qui se rapportait à sa cafetière pour poser une main sur le plan de travail, l'autre maintenant plus sûrement son portable.

Il ne faisait aucun doute que Mycroft avait mis à profit les dernières heures pour se recomposer. Une flexion infime de sa voix lui indiqua pourtant qu'il n'y était pas encore parfaitement arrivé. C'était peut-être une impression due à la communication téléphonique… Greg décida que non.

– Hey, dit-il doucement. C'est bon, tu l'as dit, ils vont bien. Moriarty est mort, ils sont saufs, c'est fini. Tu as fait ce qu'il fallait, Myc'.

– Je n'ai absolument pas fait ce qu'il fallait, s'emporta immédiatement le demi-loup. Si j'avais fait ce qu'il fallait, John n'aurait pas disparu de nos radars et j'aurais évité à Sherlock et au monde de trembler en se demandant s'il allait survivre ou se faire déchiqueter en direct sur une vidéo internet par un loup hargneux !

– Quoi ? demanda l'humain.

Il faisait décidément trop froid, mais il suspendit son mouvement pour aller chercher de quoi se couvrir dans sa salle de bain en entendant les mots de Mycroft.

– Tu ne t'es pas encore connecté sur internet aujourd'hui ?

– Non. Je dois aller voir quoi ?

– N'importe quoi. La vidéo est virale, tu la trouveras sur n'importe quel réseau social ou en top de visionnages de n'importe quelle plateforme d'hébergement de vidéo.

– Attends, Mycroft, tu me parles de quoi comme vidéo ? exigea de savoir le flic, sentant un frisson froid et désagréable faire naître une chair de poule sur sa peau. Qu'est-ce qui s'est passé exactement, cette nuit ?

– À neuf heures, on fait un debriefing avec mon équipe, si tu veux venir écouter.

– Non, je ne vais certainement pas attendre jusque-là pour savoir ce qui s'est passé, Mycroft. Qu'est-ce qu'il y a sur cette vidéo ?

– Une mise à mort. Deux victimes, et deux bourreaux qui ont été tués, » lui répondit le demi-loup.


Mycroft lui avait expliqué en quelques phrases.

John avait contacté Molly Hooper, la veille, ce qui était une activité assez inhabituelle en soi pour que l'écoute sur laquelle son portable était placé soit étudiée en direct par les agents de Mycroft. Le demi-loup était passé chercher le médecin avant même de recevoir un message de lui et John avait compté très exactement sur ça.

Avec l'aide de Molly, Mycroft et John avaient décidé de convoquer Moriarty à un faux rendez-vous amoureux dans un café que le demi-loup connaissait bien, en milieu de soirée. La relation que Molly et lui entretenaient laissait supposer qu'il ne se méfierait pas.

Il s'était méfié. Peut-être s'était-il méfié de la même façon à chacun de leur rendez-vous. Peut-être avait-il eu le nez creux. Hier soir, John n'avait même pas pu arriver au café où il était censé rencontrer Moriarty à la place de Molly et expliquer qu'il voulait une protection contre Sherlock, à force de disputes. C'était un mensonge volontairement stupide pour que Moriarty se sente rassuré de l'avoir levé et qu'il se satisfasse de trouver un mouchard à détruire, si jamais ils arrivaient à l'extrémité où Moriarty serait en mesure de le faire fouiller. Sauf que John s'était fait enlever par quelqu'un qui n'était pas Moriarty alors qu'il n'était même pas dans la rue du restaurant et que l'équipe d'intervention potentielle de Mycroft n'était pas encore focalisée sur lui. Le lieu était bondé au moment de l'enlèvement, il y avait eu un mouvement de foule, mais rien qui permette de retrouver John et son ravisseur par les caméras de surveillance ni par les rares agents qui l'avaient suivi dès sa sortie de la voiture de Mycroft.

Aujourd'hui, à neuf heures et trente minutes, le bureau de Mycroft accueillait deux femmes et un homme que Greg ne connaissaient pas et qui faisaient leur rapport debout, tandis que John était assis dans le fauteuil de lecture à côté de la table basse avec la lampe Tiffany et que Sherlock, derrière le siège, tenait fermement le dossier entre ses longs doigts. Greg se demanda s'il avait conscience de l'ombre protectrice qu'il projetait sur John en cet instant.

Les deux hommes étaient arrivés un peu après neuf heures. Greg, pour sa part, s'était imposé une grosse demi-heure plus tôt, incapable d'attendre sagement chez lui. Il avait écouté Mycroft et les responsables des différents pôles qu'il avait mis en jeu au cours de la nuit commencer leur exposé. Quand John et Sherlock étaient arrivés, ils s'étaient rapidement faufilés jusqu'au fauteuil où le demi-loup avait assis d'autorité un John qui levait les yeux au ciel – Sherlock avait raison, cependant, estimait Greg : John avait une mine épouvantable. Le policier avait été surpris de voir que, si l'entretien s'était interrompu avec leur arrivée, c'était parce que toutes les attentions étaient captées par la dureté du regard de John. Sherlock, qui s'était placé derrière le fauteuil et le couvait de toute sa taille, protecteur, semblait effacé, étrangement calme et terne. John était une masse compacte d'une énergie aussi lasse qu'amère, en cet instant, et éclipsait le loup dont la volubilité habituelle avait disparu.

Lorsque vint le moment d'évoquer la soirée de la veille depuis son vécu, John soupira profondément.

« Je n'ai aucune idée de ce qui s'est passé entre ce moment où je marchais et quand je me suis réveillé dans le… dans une camionnette ou un truc comme ça, expliqua-t-il avec une voix lasse.

– Une camionnette, oui, confirma une des femmes, la cinquantaine stricte, aussi élégante dans son tailleur que Mycroft l'était dans son costume sur mesure. On a retrouvé un utilitaire stationné à proximité de l'hôtel. C'est le leur. C'était.

Mycroft hocha la tête depuis son bureau contre lequel il était appuyé.

– Sherlock, appela-t-il, et son frère leva un regard interrogateur vers lui. On a encore quelques questions sur le risque que représente le réseau de Moriarty, maintenant qu'il a perdu sa tête. Nous avons pu identifier son sbire comme un mercenaire bien connu des services secrets mais ayant disparu depuis quelques années. Et cela nous a permis de mettre en lien un certain nombre de groupuscules qui pouvaient avoir un lien avec Moriarty, à travers lui. Ton avis sur la question ?

Le cadet des Holmes s'éloigna du fauteuil de John pour attraper la chemise en carton que Mycroft lui tendait. Il s'assit sans un regard pour personne sur le siège de son frère, derrière le bureau, et s'enterra sans un mot dans la lecture.

– John, continuez, s'il vous plaît. Vous seul détenez la suite immédiate de ce que Moriarty et son acolyte ont fait.

– Oui, acquiesça le médecin et Greg lui trouva un air assez misérable alors qu'il frissonnait, comme si le fait que Sherlock se soit éloigné de lui le laissait complètement désarmé. Je me suis réveillé, donc, j'avais déjà le… le casque sur la tête, je ne pouvais rien voir. Dès que Moriarty et l'autre type se sont rendu compte que j'étais réveillé, ils m'ont fait marcher jusqu'à l'hôtel, mais j'imagine que vous avez des caméras qui ont filmé ça…

– L'hôtel appartient à Sebastian Moran, l'acolyte en question. Les caméras qui auraient pu être placées entre le véhicule et l'entrée de l'hôtel étaient privées à l'hôtel. Il a été très facile de les couper sans que personne ne s'en aperçoive, notamment vers vingt-trois heures, soit l'heure à laquelle vous avez vraisemblablement été dans la rue. Il n'y a d'ailleurs absolument aucun enregistrement des caméras de sécurité de l'hôtel, en ce qui concerne la soirée d'hier et cette nuit. C'est également ce qui a facilité la première rencontre entre Moriarty et vous : il n'est pas venu à cet hôtel par hasard, il savait que la sécurité ne l'ennuierait pas. Et il était vraiment très simple de neutraliser quelques chambres dans l'hôtel pour y placer des snipers, cette fois-là.

– Ok. On a marché jusqu'à l'hôtel, donc, il y avait l'alarme incendie qui était activée. Ça venait sûrement d'arriver parce que tout le monde sortait à ce moment-là, ça avait l'air d'être la panique. On a pris un ascenseur – je me suis fait la remarque que c'était étrange qu'ils fonctionnent alors qu'il y avait l'alarme. Puis on est arrivés sur le toit, ils m'ont attachés à une gaine d'aération, et… et on a attendu. J'ai essayé de lui dire que je venais chercher sa protection, mais il avait déjà trouvé le mouchard et il n'en avait rien à faire. Ça l'a seulement faire rire.

– Les ascenseurs ne marchaient plus, quand je suis arrivé, indiqua Sherlock sans détourner les yeux des documents qu'il avait éparpillés sur le bureau. Je suis monté par les escaliers. Et, la suite, vous l'avez en images. Les ascenseurs étaient de nouveau en état de marche quand on est descendus. À la fin.

John n'ajouta rien, son regard amer planté sur le sol de parquet, les doigts serrés sur les accoudoirs avec une telle force que ses articulations étaient blanches.

– J'ai besoin de toutes les informations que je peux avoir, Mycroft, reprit Sherlock. Tu as un vidéoprojecteur ? Je veux regarder l'enregistrement de cette nuit.

Greg vit le regard que John jeta vers son colocataire à cette demande. Il n'était pas évident de l'interpréter, mais le flic eut l'impression d'y percevoir de la détresse. Le médecin se reprit vite cependant, croisant les yeux de Greg un instant avant de fixer son regard, à nouveau dur, sur l'écran blanc qui descendait du plafond à la commande de Mycroft et dissimula une bonne partie du mur et des bibliothèques vernies face à eux. Les lourds rideaux de velours bordeaux furent tirés et les premières images apparurent.

Gregory n'avait pas vu la vidéo. Ce que Mycroft lui en avait raconté au téléphone plus tôt dans la matinée lui avait suffi. Alors il serra les dents quand il avisa le toit duquel le drone se rapprochait, tandis que l'angle se réduisait et qu'apparut la forme de John, prostrée au sol contre un tuyau qui courait le long du toit. Ce spectacle l'écœurait. Pire que ça, même. Ça le rendait malade. Il se sentait physiquement malade, alors qu'il voyait du dessus Moriarty qui menaçait John de son arme sans que l'humain n'en ait rien su sur le moment, tout ça sous l'œil impuissant de Sherlock.

Travailler sur des meurtres et rechercher activement un coupable suite à un acte de barbarie avait eu tendance à blinder le policier. Il avait côtoyé ce qu'il pouvait exister de plus cruel et noir en certains individus, avec une certaine fascination morbide évidemment, parce qu'il fallait au moins ça pour choisir ce métier et s'y plaire.

Cependant, assister, même de façon indirecte, à ce que John et Sherlock avaient vécu la veille le toucha plus encore que le sort des cadavres sur lequel on attendait de lui qu'il enquête. Ils connaissaient ces deux hommes, ils étaient avec lui dans cette pièce, aujourd'hui, il aimait le frère de l'un d'entre eux et il éprouvait une véritable affection pour eux. Il comprit soudain d'une façon très concrète, au plus profond de lui, pourquoi un agent qui avait connu une victime d'une façon ou d'une autre était écarté de l'enquête associée. Il regardait les images qui défilaient et il se sentait malade d'arriver après ça, de n'avoir rien pu faire pour l'éviter ni pour l'écourter. Il aurait étranglé Moriarty de ses propres mains, en cet instant. Il n'osa même pas imaginer ce qu'il aurait ressenti en visionnant cette vidéo dans le cas où l'un des deux colocataires ne s'en était pas sorti.

Greg tourna les yeux vers John. Le médecin maintenait son regard dur sur les images.

Il n'y avait pas d'autre son que le bourdonnement agaçant du drone, sauf quand une détonation avait déchiré la monotonie du grésillement, faisant sursauter toutes les formes qu'ils voyaient alors de côté, de même que le pilote du drone, vu l'embardée dans la vidéo en cet instant. Avoir le contenu des paroles de Moriarty n'était pas nécessaire, de toute façon.

Sur l'écran, la silhouette de John venait de se jeter sur le côté pour éviter le loup une première fois quand, dans le présent et le bureau de Mycroft, le véritable John Watson se leva en silence. Il se dirigea vers les lourds rideaux qui obscurcissaient la pièce et se glissa derrière l'un d'entre eux. Greg hésita à le suivre. Mais John voulait probablement un peu d'intimité, en cet instant, alors il resta face aux images, tentant de contenir les frissons qui agitaient son corps quand les dents du loup touchèrent manifestement le bras de John ; quand l'humain leva son arme sans tirer, une fois, deux fois… Quand il tira finalement et reçut le loup de plein fouet, et Greg avait beau savoir qu'il s'en était sorti, il avait beau avoir serré la main de ce même John miraculeusement indemne quelques minutes plus tôt, il sentit malgré tout son souffle se bloquer dans sa gorge, jusqu'à ce que l'angle de la vidéo montre que les seuls mouvements de l'enchevêtrement de membres et de fourrure sur l'écran avaient pour cause John qui tentait de se dégager du poids de la bête.

Et Moriarty, pendant ce temps, avait immobilisé Sherlock du canon de son arme pointé vers lui avec un immense sourire fou, parce que le demi-loup avait eu l'air d'être sur le point de courir vers le médecin… Moriarty remettait ensuite John sur ses pieds en l'agrippant par le col, John qui ne voyait toujours rien, et il l'amenait droit vers le bord de l'immeuble, au-dessus du vide, et il semblait le pousser autant que le retenir alors que le médecin s'accrochait tout autant à lui, son arme contre la gorge du loup, et « Mais tire, bon sang ! » avait envie de hurler Greg, avec cette certitude étrange, quand il voyait cette étreinte, que si John tombait, si Moriarty le poussait un peu plus en arrière, alors le criminel tomberait aussi et pourquoi n'achevait-il pas John de sa propre arme, à l'abri sur le toit, plutôt que de risquer de plonger avec l'humain ?

Greg sursauta réellement quand le troisième coup de feu de la vidéo perça à travers le bourdonnement du drone et, hypnotisé qu'il était par les images, il eut à peine le temps d'associer ce son au tir de l'arme tenue par John, que le corps de Moriarty basculait déjà dans le vide et que l'humain était violemment tiré en avant par Sherlock pour le ramener avec lui en sécurité, à plusieurs mètres du bord.

Revenant au présent de la pièce autour de lui, du parquet sous ses semelles et de l'atmosphère lourde et confinée qui n'était pas celle du haut d'un immeuble balayé par le vent, Greg s'aperçut qu'il transpirait lourdement, alors que sur l'écran, les images s'éloignaient du toit et du tas qu'y formaient John et Sherlock. Le flic secoua vaguement la tête et déglutit la boule dans sa gorge, puis il vit le regard de Mycroft sur lui et, comme John l'avait fait quelques minutes plus tôt, il détourna les yeux des rayons lasers de son amant. Il les dirigea plutôt vers le fauteuil du bureau. Si Sherlock réclamait de revoir la vidéo pour s'assurer qu'aucun détail ne lui avait échappé, Greg ne resterait pas dans la pièce.

Sherlock n'était plus derrière le bureau, cependant. Le policier avait été pris par une telle fascination voyeuriste face à l'enregistrement qu'il n'avait même pas remarqué le départ du demi-loup.

Dans le plus total des silences, la pièce fut rallumée et l'écran remonta dans le plafond. Sans lui demander son avis, des flash de ce que Greg venait de voir s'imposaient à sa mémoire. En forçant son regard à embrasser l'extérieur plutôt que ses propres pensées, il eut l'impression que chacune des autres personnes dans la pièce était confrontée à ses propres souvenirs des images. Eux avaient probablement dû visionner cette vidéo plus d'une fois. Peut-être même en direct, sans savoir quelle en serait l'issue…

– Comb… hum, commença-t-il avant de se racler la gorge alors le visage de tous les présents se tournait vers lui. On a une idée du nombre de personnes qui ont vu cette vidéo en direct ?

– Ce n'était pas du réel direct, le reprit Mycroft. Il y avait une dizaine de minutes de décalage entre les événements et la retransmission.

– Peu importe. Tu as très bien compris ma question.

– Beaucoup de monde, répondit un des collaborateurs de Mycroft. Une fenêtre pop-up s'est ouverte sur la majorité des appareils connectés à internet à l'heure où la vidéo a commencé à être relayée, contournant toutes les applications qui permettent d'éviter ce genre de gêne. Très vite, ceux qui ont compris ce qu'ils regardaient ont partagé l'adresse sur les réseaux sociaux. Je pense qu'on peut tabler sur un minimum de cinquante mille personnes. Mais ce n'est pas évident à estimer. Le nombre de visionnages, à cette heure-ci, a explosé. Ça fait le tour du monde.

Greg hocha la tête. Une partie de lui était égoïstement ravie d'avoir été endormi au moment où la vidéo était en ligne. Il ne put empêcher un regard vers les rideaux derrière lesquels il savait que John les entendait très certainement parler. Comme s'il avait intercepté ses pensées, Mycroft s'approcha du pan de velours en question et le tira sur quelques centimètres pour y jeter un coup d'œil, avant de l'ouvrir plus largement.

Greg vit alors que Sherlock y avait rejoint John. L'humain était tourné face à la fenêtre, regardant silencieusement la vie des passants dans la rue trois étages plus bas, les mains dans les poches de son jean. Le demi-loup se serrait contre son dos, ses bras passés autour du torse de John, le nez dans ses cheveux. Lui aussi avait les yeux perdus vers l'animation de la rue. John attendit encore une dizaine de secondes, immobile, comme si le rideau qui les cachait au reste de la pièce n'avait pas été soulevé, puis il tourna la tête vers Mycroft, sans chercher à déloger Sherlock.

– Comment réagit la communauté des loups au fait que j'ai à nouveau tué des personnes non humaines ?

Ce fut la femme qui avait parlé de l'utilitaire qui répondit :

– En vous exprimant un grand soutien et en étant outré par le comportement de cet individu envers vous. La dimension humain/loup n'a aucun impact, dans cette situation. La… nouveauté de votre première action à l'encontre d'un loup en pleine vendetta a, disons, joué en votre défaveur, l'année passée. Vous vous étiez attaqué à un loup alors que vous n'aviez rien à voir dans l'affaire entre lui et la jeune fille… Je ne dis pas que c'était une bonne raison pour la haine qui s'est abattue sur vous suite à cela, précisa-t-elle quand elle vit la grimace qui déforma les traits de John et qui devait ressembler à celle que Gregory sentait sur son propre visage. Simplement, la mise en scène abjecte qu'a partagée Moriarty cette nuit, avec ses règles expliquées sur la page qui retransmettait la vidéo comme si c'était un jeu, ou une émission de télé-réalité, a choqué absolument tout le monde. Sans compter que vous avez déjà largement ramené à votre avantage votre quotient de sympathie, grâce à votre blog dans lequel pas une seule phrase ne peut être utilisée pour vous faire passer pour un dangereux fanatique anti-loup, contrairement à ce qui avait été interprété lors de votre lupicide précédent. Vous n'avez donc rien à craindre des représentants de notre espèce, en ce qui concerne les événements de cette nuit. Au contraire.

John hocha la tête avant de tourner à nouveau le visage vers l'extérieur, apparemment satisfait de la réponse.

– Sherlock ? demanda alors Mycroft.

– Je confirme l'appartenance de ce drone à l'armée, au vu du type d'image et d'angle de vue, ainsi qu'au bruit des moteurs relativement furtifs, commença Sherlock, lui aussi sans lâcher son poste contre John, la tête tournée vers eux. À ce que j'en ai aperçu aussi, hier. Mais ça, vous devez le savoir puisque vous avez retrouvé le pilote cette nuit.

– Il n'était pas encore en état d'être interrogé, l'informa Mycroft.

– Un interrogatoire ne mènera à rien avec lui. Je te l'ai dit, il n'a rien à voir avec Moriarty. Il est tombé sous son influence indirecte il y a quelques mois et a ensuite opéré sous la contrainte, c'est évident : s'il était un mercenaire sans scrupule du type de Moran, il n'aurait pas filmé de la même façon. On voit un saut de la vidéo à chaque coup de feu, comme s'il avait sursauté, les mouvements du drone sont saccadés alors qu'il est entraîné pour le piloter… Une menace pesait sur lui pour qu'il filme et retransmette sur internet et il était aussi écoeuré par ce qu'il devait faire que nous de le voir. La menace pour lui s'est évanouie avec la mort de Moriarty. Il ne pourra lui-même t'apporter aucune indication supplémentaire. Par contre, les images montrent des personnes qui étaient présentes dans l'immeuble à différents étages, de façon fixe, alors que le bâtiment était censé être entièrement évacué ; il est évident que Moriarty a eu de l'aide pour tout mettre en place, pour s'assurer que personne d'autre que moi n'aurait l'idée de monter sur le toit, et caetera. Peut-être que ces images permettraient d'identifier ces personnes. Peut-être que ça vous apporterait des info complémentaires. Dans les pistes évoquées par ton dossier, il n'y en a que trois qui sont pertinentes : celle des autres hôtels, celle du colocataire de Moran – mais dépêchez-vous avant qu'il ait eu le temps de quitter le pays – et, surtout, celle qui emmène en Roumanie.

– À ta façon de le formuler, j'en déduis que tu me laisses ce travail.

– Pour l'instant, répondit Sherlock, ses bras toujours fermés autour de l'humain, sans plus les regarder. Laisse-moi quelques jours. Une semaine. Je te rejoindrai plus tard sur la question.

– Ce sera peut-être trop tard, le prévint Mycroft.

Son petit frère avait de nouveau le nez dans les cheveux de John, regardant dans la vitre, au-dessus de la tête blonde, le reflet de sa forme qui enlaçait l'humain dont les yeux étaient toujours sur les passants.

– Il y a des choses qui, peut-être, doivent être considérées comme des priorités, si on ne veut pas passer à côté.

Mycroft acquiesça silencieusement. Greg savait qu'il comprenait parfaitement.

John et Sherlock ne restèrent pas beaucoup plus longtemps. La voiture de Mycroft qui devait les ramener chez eux fut refusée. « Je veux marcher dans la rue, » avait dit John avec le premier sourire que Greg lui voyait aujourd'hui : timide et presque coupable, comme s'il réclamait un met d'un luxe invraisemblable. Sherlock s'était contenté de le suivre. Les agents de Mycroft partirent eux aussi rapidement pour explorer les pistes que Sherlock avait approuvées.

– Et toi ? demanda Mycroft.

– Tu ne peux pas prendre une journée de congé ? Je crois que je vais sécher le boulot, aujourd'hui, personnellement. M'inventer une maladie ou un truc comme ça, pour une fois. On n'a aucune grosse enquête en cours.

Le demi-loup lui envoya un sourire mince qui ne monta pas jusqu'à ses yeux.

– Ce n'est vraiment pas le moment pour moi d'être aux abonnés absents, répondit-il. Mais si tu voulais bien trouver un endroit où on pourrait s'enfuir ce week-end, je te promets de te suivre et, peut-être, d'oublier mon portable à la maison.

Gregory sourit. C'était sans doute le maximum de ce que Mycroft pouvait lui promettre, et c'était déjà beaucoup. Il fronça soudain les sourcils quand il réalisa :

– Mais, ce week-end… C'est Noël !

– Mh-mh, acquiesça Mycroft alors qu'il terminait de tirer et replacer correctement les longs rideaux dans leurs attaches en cordelettes assorties.

– Je n'ai… Je viens de réaliser qu'avec tout ce qui s'est passé ces dernières semaines, je n'ai absolument pas pensé au moindre cadeau de Noël.

– Eh bien, je pense que tu peux honnêtement envoyer balader toute personne qui te reprocherait de ne pas avoir eu la disponibilité d'esprit ces derniers temps pour penser à des présents de Noël.

– Je parlais d'un cadeau de Noël pour toi, Mycroft.

– Gregory, l'interpella le demi-loup en s'arrêtant dans sa tâche pour le regarder. Un week-end loin de Londres avec toi, je pense sincèrement que c'est le meilleur cadeau que tu puisses me faire pour Noël.

L'humain acquiesça avec un sourire doux à l'intention de son amant.

– Je te vois, ce soir ? demanda-t-il en imaginant déjà le bain dans lequel Mycroft pourrait le rejoindre pour qu'il le délasse après de longues heures à pister ce que Moriarty laissait derrière lui.

– Oui. Pense à me verser un verre de vin, cette fois.

Il sourit un peu plus franchement et, contrairement à cette fois où Mycroft s'était retrouvé dans son bureau au Yard pour le soutenir suite à l'attaque qui avait hospitalisé John, quatre mois plus tôt, Gregory ne se demanda pas comment il avait osé approcher ce demi-loup à la fois terriblement raffiné et mal dégrossi. Aujourd'hui, il savait parfaitement pourquoi il l'avait voulu.

– Compte sur moi, » promit-il en prenant son manteau pour l'enfiler.

Mycroft le tint fermement contre lui quand Greg l'embrassa. Il était déjà assis à son bureau, en train de rassembler les feuilles que Sherlock avait laissées en plan lorsque le flic lui jeta un dernier coup d'œil en même temps qu'il fermait la porte derrière lui.

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À suivre


Eeeeet c'est là que je vous quitte pour aujourd'hui !

Je vous promets l'épilogue pour aussi bientôt que possible :) Merci d'avoir lu jusque là, et à très vite !

Nauss