Titre : Le Borgne et le Cloporte
Auteur :
Sigognac
Genre : Romance
Disclaimer : les personnages et l'univers du manga Naruto appartiennent à Masashi Kishimoto.


La Grenouille philosophe

La salle des missions était bondée quand il y pénétra mais cela ne le dérangea pas. Son éternel sourire resta en place sur son visage.

Le jounin, qui faisait la queue devant lui, parlait volontairement trop fort alors qu'il se vantait de ses derniers exploits guerriers mais cela ne le dérangea pas.

Un coup de coude se perdit dans ses côtes alors que le ninja s'excitait, mimant une de ses techniques légendaires mais cela ne le dérangea pas.

Rien ne le dérangeait jamais, il était connu pour ça. C'était le rôle qu'il se devait de jouer.

Il attendit, longtemps, calmement, dans la file de ninjas, en gardant son apparente bonne humeur.

Les gens défilaient, doucement. Personne n'était arrivé derrière lui. Il venait toujours à l'heure de pointe, quand il y avait le plus de monde. Cela ne le dérangeait pas. Il ne cherchait pas à comprendre pourquoi, il aimait juste ne pas être seul dans une pièce.

Il sentit soudain une présence dans son dos et une main toucha son épaule.

« Hey, Gai. »

Le jounin se retourna pour fixer la face crispée d'Aoba. Son rouleau de mission tournait nerveusement dans sa main.

Gai lui adressa un sourire resplendissant même s'il n'appréciait pas spécialement Aoba. Il était comme ça, il souriait. C'était ce que faisaient les gens heureux.

« Dis, vieux, commença l'autre. Ça te dérangerait de me laisser passer ? J'ai un rendez-vous très important dans vingt minutes et tel que c'est parti, je vais le rater… »

Le sourire de Gai s'accentua. Il n'était pas surpris : Aoba ne lui adressait la parole que pour lui demander ce genre de service. Il ne pouvait qu'accepter, bien sûr. Cela ne le dérangeait pas. Après tout, lui n'était attendu nulle part et par personne. Aoba non plus, ceci dit, à moins qu'on considère ses entrevues intimes avec les filles du bordel sud comme des rendez-vous importants.

« Bien sûr, répondit Gai, le sourire à son paroxysme, la fougue de la jeunesse ne peut attendre ! »

« Ouais, ouais, c'est sûr ! », approuva vaguement Aoba alors qu'il lui passait devant.

Justement le groupe qui les précédait venait d'en finir avec la paperasse et Aoba put tout de suite en faire autant. Gai trouva qu'il discutait bien longtemps pour quelqu'un qui était pressé mais cela ne le dérangea pas. Aoba avait apparemment mal rempli son rapport et dut rectifier certains éléments mais cela ne le dérangea pas non plus.

Enfin, Aoba s'éclipsa et Gai put plaquer son rapport avec force sur le bureau du ninja responsable au point que ce dernier sursauta.

« Ah, Gai-sensei, vous ne perdez jamais votre dynamisme, vous. »

Le regard d'Iruka-sensei était presque admiratif et cela plut à Gai car il était finalement assez rare qu'il soit source d'admiration.

Le chuunin s'empara du rapport et le lut avec attention mais Gai savait déjà qu'il n'y aurait aucun problème. Il ne faisait jamais d'erreur. Il n'était jamais en retard. Il ne se sentait jamais triste ou seul. Il était l'ombrageuse panthère de jade de Konoha.

Iruka, par contre, semblait soucieux. Sa lecture était plus lente que d'habitude comme si son esprit restait focalisé sur autre chose. Gai savait quoi, bien sûr, mais ce n'était officiellement pas ses affaires. Alors, il allait se taire et sourire. Surtout sourire, ça, il savait faire.

« Tout a l'air en ordre, constata finalement Iruka, mais venant de vous, ce n'est pas une surprise. »

Un sourire étincelant répondit à cette remarque.

« Je vous souhaite une bonne soirée, Iruka-sensei. »

« A vous aussi, Gai-sensei. »

Et Gai s'éloigna. Après tout, la détresse d'Iruka-sensei n'était pas son problème. Et ce gros soupir qu'il venait d'entendre ne signifiait rien pour lui, tout comme le regard dans le vague que le chuunin avait lancé. Iruka-sensei avait d'ailleurs bon dos d'être malheureux. Il était pourtant chanceux. Bien plus que lui. Tout le monde aimait Iruka-sensei. Parce qu'il était discret et banal. Parce qu'il était sorti du même moule que tous les autres. On ne le trouvait pas étrange. On ne l'évitait pas dans la rue. On ne se moquait pas de sa coupe de cheveux ou de sa démarche. Oui, Iruka-sensei avait bien de la chance.

Mais malgré tout, Gai s'arrêta. Parce qu'il était comme ça. Parce qu'il aimait plus les autres que les autres ne l'aimaient.

Il ne lui fallut qu'une seconde pour faire le tour du bureau d'Iruka et pour poser sa main puissante et maladroite sur l'épaule du chuunin.

Iruka leva un regard brumeux sur lui, ne comprenant pas pourquoi il était toujours là.

« Il n'est pas tous les jours facile à vivre, hein ? »

Le professeur se contenta de froncer les sourcils.

« Pardon, Gai-sensei, mais je… »

« Kakashi, coupa le jounin, je vous parle de Kakashi. Il n'est pas tous les jours facile à vivre. »

Les yeux du professeur s'éclairèrent une seconde avant de devenir fuyants.

« Écoutez, je ne sais pas de quoi vous me parlez, balbutia-t-il. Je connais à peine Kakashi-sensei. »

Ses pitoyables dénégations agacèrent Gai : la liaison de Kakashi avec Iruka était un secret de polichinelle. Tout le monde était au courant et tout le monde faisait semblant du contraire. Tout le monde avait un peu peur de Kakashi, en fait. Enfin, si Iruka voulait continuer à se voiler la face, grand bien lui fasse.

« Évidemment, acquiesça Gai très poliment, j'ai dû me tromper. Excusez-moi. »

Il fit volte-face en se disant qu'il aurait au moins essayé. Une main attrapa son poignet au moment où il s'éloignait.

« Parfois, il me traite vraiment comme un chien. »

La parole du chuunin n'avait été qu'un murmure mais il était évident que tout ceci lui pesait. Un sourire nouveau apparut sur les lèvres de Gai. Un sourire de compassion.

« Laissez-moi deviner : vous avez souvent l'impression qu'il est dans un autre monde dans lequel vous n'existez même pas ? »

« C'est ça. »

« Et quand vous essayez de lui parler, il vous écrase avec sa suffisance ? »

« Constamment. »

« Et il vous fait bien sentir qu'il est beaucoup plus intelligent que vous et que jamais vous ne comprendrez ce qu'il a dans la tête ? »

« Mais vous vivez avec nous, ou quoi ? »

Gai haussa les épaules alors qu'il se retournait vers Iruka.

« Je connais ça, c'est tout. »

Le chuunin opina.

« Vous êtes amis, c'est vrai. »

« Pas vraiment, en fait. Il est mon meilleur ami. Et moi, ce que je suis pour lui, je ne sais pas trop. »

Iruka lui adressa un regard entendu.

« Vous aussi, vous vous demandez s'il a de réels sentiments pour vous ou s'il ne vous fréquente que par facilité ? »

« Ça m'arrive. »

Les deux hommes s'observèrent, comprenant qu'ils avaient plus en commun qu'ils n'auraient pu le croire. Ils partageaient les mêmes doutes et avaient tous les deux besoin d'être réconfortés.

« Je peux vous assurer qu'il vous considère comme un ami. », affirma Iruka.

« Oh ? Il vous l'a dit ? »

L'autre bégaya, embarrassé.

« Pas vraiment, reconnut-il, mais il parle de vous, parfois. »

« En bien ? »

« Disons plutôt qu'il se moque de vous, un peu, mais gentiment. C'est… affectueux, je le sens. »

Gai acquiesça : c'était toujours ça de pris.

« Il est amoureux de vous. », annonça-t-il, en réponse aux propos du chuunin.

« Comment pouvez-vous en être aussi sûr ? », interrogea Iruka, désabusé.

« Parce qu'il ne parle jamais de vous. »

« C'est sûr que c'est une preuve, ça ! », siffla l'autre, ironique.

« Et, continua Gai, sans relever le commentaire du professeur, il ne vient plus boire de verre avec moi. Il traîne moins devant la stèle des héros. Il ne se perche plus des heures à lire son livre en haut d'un arbre. Quand il a du temps, il le passe avec vous. »

Le chuunin se sentit rougir, d'un coup. Un sentiment de fierté qu'il jugea absurde l'envahit.

« Oui, il passe son temps avec vous, poursuivit Gai. Et plus avec moi. »

La constatation était amère et Iruka y décela un sentiment qui ne lui plut pas.

« Vous êtes jaloux. »

« Pas dans un sens qui pourrait vous inquiéter, rassurez-vous, rétorqua le jounin. Je ne suis pas amoureux de Kakashi. Mais j'ai longtemps été la seule personne dont il acceptait d'être approché. Et, je ne sais pas, ça me faisait me sentir spécial. Et utile, aussi. Il a besoin que quelqu'un s'occupe de lui. Sinon, il fait n'importe quoi. Enfin, je ne suis plus ce quelqu'un, maintenant. »

Iruka ne savait pas trop quoi répondre à cela : devait-il s'excuser d'être amoureux ? Il n'y pouvait rien, lui, si Kakashi l'avait choisi. Il ne savait même pas trop pourquoi, d'ailleurs.

Il sentit que Gai s'en voulait d'en avoir trop dit et le jounin esquissa un mouvement de départ. Il était hors de question de le laisser partir après ce qu'il venait d'avouer. Iruka devait le retenir.

« Dites, Gai-sensei, se lança brusquement le chuunin, est-ce qu'il vous est déjà arrivé de lui raconter quelque chose que vous jugiez important, avec tous les détails, en mettant le ton, les gestes, tout ? Et ça dure longtemps et lui, il vous regarde, il vous regarde et au moment où vous avez enfin fini, il se tourne vers vous et il vous demande : "tu as dit quelque chose ?" ? »

Les yeux de Gai s'écarquillèrent.

« Ah, parce qu'il vous fait ça, à vous aussi ? »

« Tout le temps ! C'est exaspérant, on est bien d'accord ? »

« Exaspérant. »

« Et, reprit très vite Iruka, est-ce qu'il vous répète à longueur de temps qu'il s'ennuie ? Il se plaint, il vous empêche de vivre votre vie, il se colle à vous, regarde ce que vous faites. Et quand vous lui proposez de faire quelque chose, il vous répond qu'il n'a pas envie et qu'il préfère s'ennuyer ! »

« Je déteste quand il fait ça ! »

« Oh, continua le chuunin qui semblait être entré dans une sorte de transe, et est-ce qui lui arrive de vous lire des extraits de ses livres cochons ? C'est insupportable de mièvrerie, les situations sont grotesques et les personnages caricaturaux au possible. Et je ne parle même pas des positions sexuelles complètement impossibles à réaliser pour un être humain normalement constitué... Et quand il a fini sa lecture, il vous explique, l'œil tout brillant, et pendant des plombes, pourquoi ce livre est un pur chef d'œuvre…

« Parait que j'ai l'esprit trop fermé pour reconnaître l'art véritable… »

« On est deux, dans ce cas ! Comment peut-on prétendre être un génie et lire un torchon pareil ? »

« J'ai jamais compris… »

Les deux hommes secouèrent la tête de concert, s'affligeant des manies du ninja copieur.

« C'est aussi pour ça qu'on l'aime. », constata cependant Gai, un brin attendri.

Un sourire triste apparut sur les lèvres d'Iruka.

« Il vient de partir pour une mission de rang A. Il est avec Asuma, alors ça devrait aller… »

« Mais ? »

« On s'est disputé juste avant qu'il ne parte. Maintenant, je regrette, bien sûr. Je pense vraiment faire des efforts, pourtant, mais parfois, il est tellement… tellement… »

« Distant ? »

« C'est ça. »

Gai s'accroupit, se rapprochant doucement du chuunin.

« Si je peux me permettre, Iruka, pensez que lui aussi doit faire beaucoup d'efforts quand il est avec vous. L'intimité, c'est pas son truc. »

« Je sais bien, Gai-sensei, je sais bien… »

Les deux hommes restèrent silencieux un moment. Puis un timide gémissement échappa à Iruka.

« La prochaine fois qu'il me dira qu'il s'ennuie, je lui dirai d'aller boire un verre avec vous. »

« Je ne vous ai pas parlé de tout ça pour que vous me preniez en pitié. »

La réponse avait été tranchante et pourtant le sourire implacable de Gai était toujours là. Iruka se confondit en excuses.

« C'est pas ça, bredouilla-t-il, vous vous méprenez. En fait, je crois que vous lui manquez mais qu'il ne s'en rend pas compte. On est tellement différents vous et moi. Vous êtes si exubérant et je dois lui paraitre si fade à côté de vous… Alors, évidemment qu'il s'ennuie. »

Les yeux de Gai devinrent ronds comme des soucoupes.

« Vous êtes jaloux… de moi ? »

L'autre passa une main dans sa nuque, visiblement mal à l'aise.

« Ça devient embarrassant comme conversation, avoua-t-il. Je préférais quand on disait du mal de lui… »

Gai lui répondit par un sourire gigantesque. Et il se rendit compte qu'il souriait non pas parce qu'il le devait mais parce que cette discussion lui faisait du bien. Un sourire gratuit en quelque sorte.

« C'est vous qui avez dit du mal de lui, rectifia-t-il, et je peux vous dire qu'il a fait des progrès ces dernières années. Si vous l'aviez connu au cœur de sa jeunesse, en sa première fleur, vous en auriez de belles à raconter… »

Iruka le fixa, subitement très intéressé.

« Vous, vous avez des dossiers. »

« Oh, pas tant que ça. », nia Gai d'un geste de la main.

Mais, c'était trop tard. La curiosité d'Iruka était à vif.

« Dîtes, hésita-t-il, je finis mon service dans vingt minutes. Est-ce que ça vous dirait qu'on aille boire un verre ensuite ? Je n'ai pas envie de rentrer chez moi tout de suite. »

Gai battit des paupières très vite, il n'en croyait pas ses oreilles.

Comme il ne répondait pas, Iruka interpréta son silence comme un refus.

« A moins, bien sûr, rajouta-t-il, que vous ayez déjà des projets pour la soirée auquel cas je comprendrais que… »

« Des projets ? Moi ? Pour la soirée ? s'étonna Gai. Non ! Je suis aussi libre que l'aiglon royal au moment où il sait enfin voler ! Aussi libre que la pensée du grand philosophe Ariston ! Aussi libre que les filles publiques de Konoha ! Je vous accompagnerai dans votre soif d'alcool et de confidences avec toute la force et la vigueur qui me caractérisent ! »

« Vous m'en voyez ravi ! », répondit Iruka, un franc sourire aux lèvres.

« Je peux attendre avec vous ? », demanda encore le jounin.

Le chuunin acquiesça et Gai prit une chaise pour s'installer auprès d'Iruka.

« C'est la première fois que je me retrouve de ce coté-ci du bureau ! », s'enthousiasma-t-il.

« Oui, enfin, ça n'a rien de très passionnant… Kakashi dit que je suis un chauffeur de chaise professionnel. »

« Kakashi, répliqua Gai, est mon plus grand rival : sa sagacité et sa bravoure entreront dans la légende de Konoha tout comme notre compétition acharnée pour juger de nos capacités réciproques et enfin savoir qui de nous deux est le meilleur. Il restera à jamais le célèbre ninja copieur, l'homme au mille techniques, le dompteur du sharingan et, bien sûr, le principal acolyte de l'ombrageuse panthère de jade de Konoha !»

Le discours de Gai était enflammé et avait gagné en intensité tout au long de son envolée lyrique. Il ajouta cependant une dernière remarque, d'un ton beaucoup plus neutre.

« Mais parfois, c'est un abruti. »

Iruka étouffa un rire et osa enfin aborder avec le jounin un sujet qui l'avait toujours intrigué.

« Vous vous êtes rencontrés très jeunes tous les deux, non ? »

Gai opina.

« Et... est-ce que vous l'avez connu avant son masque ? »

« Oh, ça. Bien sûr, répondit Gai comme s'il s'agissait d'une broutille. J'étais là quand il a pris la décision idiote de le porter. Nous n'étions encore que de jeunes pousses de l'académie mais notre rivalité était déjà au centre des préoccupations de nos camarades qui… »

« Minute, interrompit Iruka qui avait cessé d'écouter le discours de Gai, vous savez pourquoi Kakashi porte son masque ? »

« Oui, oui, voyons. Il a fait un caprice, ça lui arrivait tout le temps à l'époque. »

Iruka avala sa salive avec difficulté et saisit les deux avant-bras de Gai.

« Gai-sensei, énonça-t-il, il faut absolument, absolument, que vous me racontiez ça. »

« Aucun problème, lâcha l'autre, exalté, mais je vous préviens, c'est une longue, très longue histoire. »

Gai pensa même qu'il lui faudrait plus d'une soirée pour venir à bout de cette truculente anecdote. Si c'était le cas, il pourrait toujours proposer à Iruka un autre rendez-vous. Quelque chose lui disait que le chuunin ne dirait pas non.

Quant à lui, vraiment, cela ne le dérangeait pas.