Holaa mes chatons !

Oui, je sais, je suis censée révisé pour le bac tout ça tout ça... oui, mais comme j'ai pondu ce truc au lieu de réviser baah, autant le poster ! XD

Je vous avertis ! Je suis pas DU TOUT satisfaite de la première partie mais bon, comme j'ai pas la fois de tout réécrire... je vous l'ai laissé x) Ensuite... attention aux âmes sensibles, personnellement je me suis sentie mal tout le long d'écrire un truc comme ça mais c'était primordial pour les relations des persos donc... voilà. Mais si vous êtes sensible sortez les mouchoirs x) *jette les siens discrètement*

Merci à UneLicorneArcEnCiel et lys0212 pour leurs reviews ! Ca fait trooop plaisir ! (je vous assure, j'avais un sourire stupide sur le visage quand j'ai vu que j'en avais x) DEUX en plus ! xD)

Vouaaaalà ! C'est tout ce que j'avais à vous dire ! Bonne lecture, bisous bisous & cœurs sur vous mes chatons ! *keurkeur*


Lei franchit le seuil de la petite pièce avec un sourire aimable et un certain soulagement. Elle cherchait cet endroit depuis un certain temps à présent et ne pensait pas que le quartier dans lequel elle travaillait comportait autant de coins et de recoins. Son sourire ourlant ses lèvres, les deux poings collés l'un contre l'autre, elle salua respectueusement la vieille dame qui se tenait devant une étagère, ordonnant vraisemblablement les bocaux présents dessus, et reçut un grognement en réponse. Sans se démonter la femme s'approcha et entreprit d'exposer son problème à la vieille femme.

Plusieurs mois étaient passé à présent, depuis qu'elle avait rencontré Judal et les princes de Kō, et elle s'était installée dans une nouvelle ville. Elle s'était enfoncée dans les terres de l'Est, sans vraiment savoir où elle allait, et avait finalement fait halte dans cette grande ville. La magicienne s'était faite engagée dans une maison close après quelques jours de spectacles de rue. A l'inverse de la précédente ville, ce n'était pas un vieil homme sympathique qui lui avait indiqué ce bâtiment mais bien un homme au regard lubrique, un de ceux qu'elle ne côtoyait qu'avec un léger mépris et un dégout bien présent. Pourtant elle avait suivi ses indications, parce qu'une maison close lui fournirait le salaire dont elle avait besoin pour vivre. Elle ne craignait pas qu'il la trompe, elle avait son sceptre et des exigences, elle serait partie sans une once d'hésitation si la situation l'exigeait. Lei avait l'air naïve et sympathique mais qui l'était dans ce monde ? Même les enfants savaient se méfier des hommes de ce genre. Elle l'avait donc suivi, une main crispée sur son sceptre, prête à s'enfuir au moindre geste suspect, et il l'avait conduit à un grand bâtiment, à la façade soignée où, il fallait l'avouer, elle n'aurait jamais pu s'y faire engager sans cet homme. Elle l'avait remercié avec le respect qu'elle devait à tout être mais c'est bien gardé d'acquiescer lorsqu'il avait dit qu'elle avait une dette envers lui. Elle était jeune, pas inconsciente.

Elle s'était liée avec ses nouvelles collègues mais il y avait une tension presque imperceptible dans la raideur des épaules ou dans les regards souriants de quelques-unes d'entre elles, qui rendaient Lei mal-à-l'aise. Elle avait compris sans peine que, malgré que ce soit une maison close réputée, il y avait quelque chose de suspect dans l'embauche de certaines filles. Elle choisit cependant de ne pas enquêter d'avantage. Elle écouterait, si quelqu'un parlait, mais ne chercherait pas les ennuis. En plus d'un an de voyage elle avait compris la laideur de ce monde bien plus qu'elle n'avait pu le faire en une vie au sein des Kowait. Et elle mesurait toujours plus la chance qu'elle avait eu de naître dans son peuple. Pourtant, durant les soirées, elle chassait ces pensées lugubres de son esprit et se contentait de faire son boulot, avec la grâce et le charme que lui conférait son esprit tranquille. Elle était devenue sans peine une des prostituées les plus populaires du quartier. Contrairement à ce qu'on pourrait penser, il n'y avait pas d'avantages à ce fait. Sa légèreté dans ses paroles et dans ses gestes charmait bien plus que les sourires forcés de la plupart de ses collègues et elle était en conséquence plus demandée. Contrairement à ce qu'on aurait pu penser, ce n'était pas la jalousie qui fleurit au sein de ses collègues et amies, ce fut plutôt un zeste de pitié, à la grande surprise de Lei. Elle ne comprenait que vaguement pourquoi et n'eut aucune réponse à ses questions quand elle interrogea l'une d'entre elles. Alors elle décida d'ignorer ce mystère et se contenta de s'amuser en faisant son travail, comme c'était le cas à chaque fois. Mais la tension et les secrets qu'elle percevait lui pesèrent progressivement et, le quatrième mois, elle eut des problèmes de santé. Rien de bien grave, des vertiges, des fatigues soudaines, ce n'était pas la peine de s'inquiéter disait-elle régulièrement à ses collègues, un sourire détendu mais un rien fatigué sur les lèvres. Deux mois plus tard cependant elle se mit à vomir régulièrement, le matin mais également en sentant de la nourriture quelconque, elle n'en pouvait plus. Alors l'une de ses collègues la prit à part et lui demanda de décrire ses symptômes précisément, ce que Lei fit, surprise et confuse. La pitié qu'elle vit dans le regard de sa vis-à-vis lui hérissa les poils mais rien ne la trahit, exceptée cette lueur d'agacement pur qui s'illumina brièvement dans son regard, faisant frémir la femme en face d'elle. Celle-ci renonça à lui expliquer ce qu'elle avait, craignant sa réaction, et lui donna l'adresse de la guérisseuse qui s'occupait des prostituées de ce quartier.

C'était ainsi que Lei avait atterrit dans cette petite boutique, expliquant ses symptômes à la vieille femme peu agréable qui grogna de nouveau lorsque la magicienne eut fini son récit. Elle se renfrogna encore plus, si possible, et claqua sa langue sur son palais dans un bruit agacé.

« —Tu es enceinte petiote, voilà tout. »

Lei n'eut physiquement pas de réaction. La tempête se situait dans son esprit. Enceinte. Ce mot se répétait en boucle dans son esprit. Elle ne savait quoi en penser. Elle était… heureuse ? Non, le mot ne convenait pas. Elle avait un agréable sentiment de chaleur qui fleurissait dans son cœur à l'idée qu'elle portait la vie dans son corps. A l'inverse, elle sentait la panique monter dans son esprit alors qu'elle prenait la mesure de ce mot. Elle savait qu'elle ferait une bonne mère, ce n'était pas le problème. Le problème c'était qu'elle ne pouvait plus travailler dans la maison close mais qu'elle avait toujours besoin de son salaire pour pouvoir vivre décemment jusqu'à la naissance du petit. Elle devait retourner eu sein de son peuple. Cette pensée se répercuta comme une certitude au sein de son esprit. Elle l'accueillit avec une tranquille acceptation et, paradoxalement, avec une répugnance égale. Lei ne voulait pas retrouver sa famille, pas encore. Elle n'avait pas fini d'explorer le monde, elle ne voulait pas mettre fin à sa liberté. Parce que c'était ainsi qu'elle le concevait. Si elle retournait maintenant chez les Kowait alors elle y resterait pour toujours parce qu'elle ne pourrait pas abandonner son enfant à sa famille pour parcourir les routes égoïstement. Elle ne pourrait jamais faire ça, elle le savait.

« —Hey, tu vas rester plantée là encore longtemps ? »

Cette injonction la fit revenir sur terre et elle dévisagea la grand-mère d'un air confus. Puis les larmes lui montèrent aux yeux et roulèrent sur ses joues sans qu'elle ne puisse rien y faire. La grand-mère s'approcha d'elle avec une étonnante rapidité et la fit s'avancer jusqu'à un tabouret où elle l'assit et la prit dans ses bras.

« —Allez, allez, petiote, ce n'est pas la fin du monde, tu n'as personne à qui en parler ? De la famille peut-être ? »

Famille. Ce mot fit monter un sanglot à Lei. Elle ne savait même pas pourquoi elle pleurait. Elle n'avait jamais été du genre à lâcher la bride à ses émotions, même au sein des Kowait elle faisait attention à toujours être maîtresse d'elle-même. Elle s'éloigna un peu de la vieille femme, s'essuya les yeux malgré les larmes qui continuaient de couler, et prit une profonde et tremblante inspiration pour se calmer. Famille. Elle savait qui elle pouvait appeler mais elle était si loin…

« —Ma… – elle prit une inspiration et poursuivit – ma sœur, je peux la contacter. Mais il lui faudrait plusieurs mois pour venir jusqu'ici… Et je ne peux plus travailler dans une maison close.

—C'est sûr. Tu sais quoi petiote ? Je vais t'héberger jusqu'à ce que ta sœur arrive, d'accord ?

—Ça risque d'être long – rit nerveusement Lei – elle ne va être là que pour la fin de ma grossesse.

—C'est rien ça, si je t'ai proposé c'est que je peux te prendre en charge. – grogna la vieille. »

Il semblait à Lei que cette dame ne pouvait communiquer qu'en grognant. Son allure hostile cachait cependant un grand cœur pensa Lei avec un sourire un peu plus détendu. Elle essuya ses dernières larmes avec sa manche et s'inclina légèrement face à la grand-mère, ses deux poings collés l'un contre l'autre.

« —Merci beaucoup grand-mère, tu me sauves.

—Pas la peine de t'incliner, petiote, j'suis pas de la haute à vouloir d'la cérémonie – grogna-t-elle, visiblement gênée. – Viens par-là, j'ai une petite pièce où tu peux t'installer. »

Un nouveau sourire sur les lèvres, Lei remercia encore une fois la vieille femme qui balaya ses remerciements avec un mouvement de main. La vieille Kara la laissa s'installer tranquillement et Lei prit le temps de déménager ses maigres affaires personnelles avant de démissionner, craignant la réaction du patron contre lequel l'avait mis en garde à la fois ses collègues et sa bienfaitrice. Elles eurent raison. Elle ne lui avait pas dit où elle allait ni pourquoi elle s'en allait, ça ne le concernait en rien et elle se méfiait trop de lui pour lui donner quelques informations que ce soit. Il n'accepta pas tranquillement sa démission et tenta de l'effrayer pour qu'elle reste. Loin de se laisser faire, elle invoqua un vent fort qui le repoussa jusqu'au mur de son bureau et le menaça tranquillement, d'une voix sereine. L'avertissant de ce qu'il se passerait s'il tentait de se venger sur son entourage. Elle quitta la maison close sans se retourner mais avec un sourire aimable sur les lèvres, adressé aux clients présents et à ses amies qui le lui rendirent avec une certaine hésitation. Elles devaient craindre la réaction du patron, Lei les comprenait.

Les semaines passèrent et le ventre de Lei s'arrondit de plus en plus. Elle travaillait avec la vieille Kara malgré ses protestations parce qu'elle ne pouvait simplement pas tourner en rond dans la ville alors qu'elle vivait aux dépends de quelqu'un. Elle ne connaissait pas grand-chose aux plantes qu'utilisait Kara mais elle n'eut pas besoin de beaucoup de temps pour apprendre à conseiller les clients lorsque que Kara était indisponible. Ce n'était pas grand-chose comme travail mais ça lui assurait une occupation tranquille et elle put ainsi s'acheter un kimono un peu plus ample qui irait à son nouveau tour de taille – et de poitrine. Parce qu'elle découvrit qu'en plus du ventre qui gonflait comme un ballon, il y avait également la poitrine qui prenait quelques tailles.

Lei sortit de la boutique avec un léger bâillement puis du quartier des femmes, avec l'intention d'acheter de la nourriture un peu plus substantielle que l'infusion de grand-mère Kara. Elle avait beau être délicieuse et avoir des propriétés curatives formidables, l'estomac de Lei grognait de mécontentement. Elle trouvait ça particulièrement ironique sachant qu'elle ne pouvait pas véritablement manger sans avoir une envie de vomir horrible. Du coup elle allait se contenter d'une pomme ou deux pour ce matin. L'achat fut fait en quelques minutes et elle décida de se promener un peu dans la ville. Elle était à cinq mois de grossesse, son ventre ne se voyait qu'en y regardant de près – surtout avec son nouveau kimono qui était lâche –, mais elle savait que la vieille Kara s'inquiétait de sa grossesse, elle-même s'en inquiétait, elle savait qu'il y avait un problème, elle le sentait. Mais aujourd'hui elle voulait juste se détendre et ne s'inquiéter de rien alors elle chassa ces pensées et se concentra sur sa promenade, une main légère tenant son sceptre.

Aucunement à l'affut, Lei sursauta lorsqu'une voix fluette hurla son nom derrière elle et elle se retourna avec un regard légèrement inquiet qui s'éclaira instantanément. Une fillette qu'elle connaissait bien courrait dans sa direction, suivie d'un pas plus calme par deux adultes aux sourires lumineux qui se reflétaient sur le visage de la femme. Ça faisait si longtemps qu'elle ne les avait pas vus ! Depuis son départ des caravanes de son peuple, il y avait presque deux ans. Yoko se prépara à lui sauter dessus mais Lei mit sa main devant elle, un doigt dressé avec un regard sévère.

« —Non ! Certainement pas ! »

Yoko freina des quatre fers en ronchonnant et finit par lui donner un gros câlin bien plus calme. Et surtout moins dangereux pour son ventre. Lei sourit tendrement en la serrant contre elle et se redressa en lui ébouriffant les cheveux, la détaillant d'un regard joyeux.

« —Dis donc, tu es devenue une grande fille maintenant !

—Oui ! J'ai dix ans maintenant ! – répondit-elle en montrant ses dix doigts. »

Lei éclata de rire, réellement amusée par la fierté éclatant dans le visage innocent de la fillette. Elle était adorable. Ses parents arrivèrent à ce moment et prirent Lei dans leurs bras, heureux de la retrouver. Ils échangèrent des nouvelles, se racontèrent leurs aventures, parlèrent de ces deux ans passés. Azura et Klein n'avait que temporairement quitté les Kowait afin d'aller visiter de vieux amis auxquels ils étaient très liés et avaient des nouvelles de tout le monde. Lei apprit avec amusement que les Anciens avaient commencé à former Jing à la régence. Un sourire amusé sur les lèvres, elle se dit qu'ils l'avaient bien cernés, à présent qu'elle avait goûté à la vie en solitaire elle n'allait pas échapper cette sensation enivrante. Il y avait peu de chance qu'elle rentre un jour à la maison. Excepté, évidemment, si elle ne pouvait faire autrement avec le bébé, elle ne savait pas encore.

La nouvelle lueur dans les yeux de Lei poussa Azura à la questionner lorsque Klein et leur fille se furent éloignés. Lei ne répondit pas, se contentant d'un simple sourire qui trahissait tout et rien dans un même temps. Azura eut beau insister, la magicienne aux yeux noisette ne laissa aucune information échapper, faisant fleurir le doute dans la poitrine de son amie qui s'irritait de son manque de réponse. Le regard de Lei trahit son léger amusement face à la réaction d'Azura, la seconde femme savait qu'il y avait peu de chance de sa cadette lui réponde lorsqu'elle l'avait questionné mais ce sourire – qu'elle leur servait à chaque fois qu'elle gardait un secret inconnu d'eux – avait toujours ce don de lui porter sur les nerfs. Ils se séparèrent finalement et Lei rentra chez la vieille Kara, une énergie nouvelle dans les veines. Voir des personnes connues était plus vivifiant qu'elle ne l'aurait d'abord imaginé.

Un mois plus tard, Lei suivait grand-mère Kara jusqu'à la luxueuse demeure d'un noble. Elle savourait ce qui était l'une de ses dernières sorties avec un plaisir tout particulier. C'était un bon jour, elle n'avait pas de douleurs anormales et l'infusion de la vieille femme avait calmé son estomac nauséeux avec une rare efficacité. Son humeur au beau fixe, elle adressa un lumineux sourire à chaque personne rudoyée par son irascible logeuse et s'amusa légèrement des nombreux regards noirs qu'elle reçut en retour. Elle n'en attendait pas moins des victimes de Kara elle pouvait être terriblement vexante. Elles entrèrent par les couloirs destinés aux domestiques et le regard de Lei accrocha une chevelure mauve lorsqu'elles passèrent dans un couloir plus noblement habité. La couleur disparut cependant et la jeune femme se convainquit qu'elle avait rêvé, la coïncidence était trop grande pour qu'elle y croit, tout simplement.

La vieille Kara toqua à une porte et un homme à l'allure sévère ouvrit pour les laisser passer. Lei savait que leur venue ici était dû à une femme malade, elle ne savait pas qu'elle était la maladie mais si Kara avait été appelée alors c'était délicat à traiter, et le service rendu devait être discret. Un discret sourire étira doucement les lèvres de Lei alors qu'elle posait une main sur son ventre et l'autre sur son dos pour contrebalancer le poids de son ventre. Kara demanderait à être payer le double de ce que la consultation vaudrait véritablement pour la simple raison qu'ils étaient nobles, la magicienne était prête à le parier. Ça l'amusait grandement, il fallait l'avouer.

« —La femme que vous allez voir demande à ce que vous soyez seule à la voir, votre compagne ne pourra vous suivre, indiqua l'homme en guise de conclusion. »

Lei grimaça alors que la « tempête Kara » s'abattait sur le pauvre homme qui n'était que messager. Bien qu'il ne devait pas être si opposé à cette idée, devina Lei en voyant avec quel stoïcisme il faisait face à la furie de la grand-mère. Ses yeux vifs, en rien diminués par sa grossesse, décelèrent les débuts d'une dispute qu'elles ne gagneraient pas et elle posa une main légère sur le bras de Kara qui l'interrompit. Le regard farouche de la grand-mère pesa comme un poids sur elle mais Lei tâcha de l'ignorer pour affronter avec une tranquille sérénité le courroux grandissant de l'homme.

« —Je ne vois pas d'inconvénients à rester de côté.

—Parfait. – Une servante entra et s'inclina devant le regard indulgent de Lei. – Elle vous conduira aux jardins privés.

—Mais…

—Merci beaucoup Seigneur – interrompit-elle son aînée. »

Lei décocha un sourire rayonnant à l'homme et suivit la servante qui la mena dans une petite cour intérieure qui comportait de jolies fleurs et une ravissante fontaine en son centre. Lei la remercia et s'assit sur un des rebords de la fontaine avec un sentiment proche de l'extase. Une minute de plus à rester debout et elle se serait écroulée, terrassée par le poids de ventre. Il n'était pas particulièrement gros mais c'était tout de même un poids inhabituel pour son dos qui était tout le temps cambré, ce qui lui faisait mal. Restant la majorité du temps assise ou allongée et interdite de trop de mouvements par la vieille Kara, il était hors de question qu'elle se plaigne, ou sa sortie allait s'achever plus tôt que prévu.

Elle admirait les fleurs qui l'entouraient avec le sentiment qu'elle allait vite s'ennuyer lorsque plusieurs silhouettes pénétrèrent dans le jardin. Son regard se tourna vers elles et tomba sur un visage sévère encadré par des mèches presque rouges. Elle fronça les sourcils, peu sûre d'elle mais ses doutes s'effacèrent lorsqu'elle plongea dans les yeux de l'homme. Des yeux couleur couchant, de cette nuance particulière de rouge presque rose qui l'avait hypnotisé dès le premier regard. Elle pourrait rester des heures à tenter de percer les sentiments que cachaient cette couleur si peu courante, tenter de percer les mystères des ombres et des lumières qui envahissaient ce regard impassible. Un sourire joua sur ses lèves alors qu'elle déchiffrait un semblant de surprise sur son visage. Elle le vit servir quelques mots d'excuse à ses compagnons qui le regardèrent d'un air surpris se diriger vers cette femme visiblement enceinte d'un pas dénué d'hésitation comme s'il la connaissait. Ce qui était certainement le cas au vu du sourire lumineux qui jouait sur les lèvres féminines alors que son regard portait le mystère de l'inconnu, pensèrent-ils tous.

L'ombre du prince tomba sur Lei qui s'inclina comme elle put sans se lever et avec son ventre qui la gênait passablement. Il inclina la tête en retour et elle ne put que sourire face à ce regard qui lui paraissait d'autant plus fascinant à présent qu'il était proche d'elle. Il ne lui vint pas une seule seconde à l'esprit que ce pourrait être les hormones qui lui jouaient des tours. Après tout, elle avait toujours perdu ses moyens face à son regard. Il la questionna sur son état et elle lui répondit avec la touche d'ironie que servent toutes prostituées à une question qu'elles jugent un rien naïve mais mignonne. Il la questionna sur son logement actuel et elle lui conta sa situation. Elle vit que ça ne lui plut pas, laissant échapper une manifestation physique, il fronça les sourcils. Il décréta qu'elle resterait vivre dans la noble demeure et Lei ne put que sourire de nouveau, quelque peu amusée par cet homme que l'on disait froid et sans cœur alors qu'il prenait soin de sa famille. Il ne la portait pas spécialement dans son cœur, elle en était consciente, il faisait tout ceci pour Judal, le magi noir qui faisait partie de la famille Ren quoiqu'il en pense. Une lueur d'amusement se glissa dans ses yeux alors qu'elle songeait qu'il devait également mettre ses chances de son côté pour pouvoir parler à son peuple, les Kowait, gardiens de l'histoire incomplète de ce monde.

Lei s'inclina plaisamment mais imposa que la vieille Kara puisse venir lui rendre visite le plus souvent possible, elle connaissait sa situation mieux que n'importe quel guérisseur et la magicienne lui faisait confiance. Lei était intimement persuadé que ça jouerait tout autant que des compétences, compétences que Kara possédait par ailleurs. Kōen ne fut pas contrariant – ou peut-être avait-il perçut l'éclat décidé dans ses yeux – et accepta sans protestation. Les deux personnages royales se saluèrent et Kōen repartit de son côté pour donner ses ordres au maître de la maison. Lei songea avec amusement aux rumeurs que cette intervention allait déclencher mais ne s'en occupa pas plus que ça, il y avait bien longtemps qu'elle n'était plus sensible aux « on-dit » inévitables.

Le maître de maison – le vieil homme qui l'avait accueilli avec Kara – vint la trouver peu de temps après, indiquant qu'il allait l'accompagner jusqu'à ses nouveaux appartements. Lei accueilli cet empressement avec une lueur d'amusement aussi brillante qu'un phare dans le regard mais le suivit sans faire de vagues. Il était normal qu'il l'accompagne lui-même, le premier prince de Kō avait lui-même donné l'ordre qu'elle fut traité avec les tous les égards. Du moins, quelque chose de ce genre, devina sans peine Lei qui conversait avec l'homme avec la grâce d'une reine. Une attitude qui confirmait les insinuations de Kōen quand à son statut social, elle s'en assurait. Le placer dans une position inconfortable était la moindre de ses envies, il était le premier prince de Kō après tout, le premier Roi de Judal. Celui-ci n'était peut-être pas de sa famille mais il était certain qu'il était un ami, ça lui suffisait pour ne pas vouloir lui causer du tort. Ils arrivèrent face à une porte identique à la première qui s'ouvrit sur un petit salon à la décoration luxueuse. Il la laissa dans la pièce, déclarant que les domestiques allaient à présent s'occuper d'elle, information qu'elle reçut avec un léger signe de tête avant d'ajouter une requête qui le fit froncer les sourcils malgré son acquiescement. Lei sourit légèrement puis se tourna vers la jeune servante à qui elle demanda de lui montrer sa chambre. La jeune femme sentait qu'elle ne tiendrait plus longtemps sur ses jambes douloureuses, elle avait surestimé son endurance en demandant à accompagner Kara. Elle se coucha sur le lit moelleux avec un soupir de contentement et ordonna gentiment à la jeune fille de la réveiller lorsque grand-mère Kara arriverait. Elle n'entendit pas d'acquiescement, déjà plongée dans un demi-sommeil, mais savait qu'elle serait obéit. Elle était dans la maison de la noblesse après tout.

Lei eut la désagréable impression d'avoir dormi seulement cinq minutes lorsque la servante la réveilla délicatement et qu'elle entendit une sonore voix ronchonne venant du salon. Un bâillement la surprit et elle posa la main sur sa bouche avant de se relever tant bien que mal. Elle avait toujours eu un problème de coordination au réveil mais avec son gros ventre en plus c'était infernal. Elle réussit à arriver jusqu'au salon sans tomber et se posa sur un canapé d'intérieur qui la fit grimacer. Ce n'était pas du tout confortable. Une douleur aigüe se propagea soudain dans son ventre et elle siffla de douleur, sa main crispée en dessous de son ventre, avec la sensation de se liquéfier de l'intérieur. Deux mains vinrent sur son ventre et l'auscultèrent tout en la massant. Le massage fit son effet et Lei parvint à décrisper ses muscles mais la douleur ne diminuait pas de beaucoup. Elle rouvrit les yeux quelques secondes plus tard et tomba sur le visage ridé et renfrogné de grand-mère Kara qui la fit sourire légèrement.

« —Qu'est-ce que tu as fait pour qu'ils te lèchent les bottes comme ça, petiote ?

—J'ai rencontré une connaissance très haut placé qui n'a pas appréciée que je vive aussi pauvrement dans mon état, je suppose – plaisanta-t-elle avec une légère grimace de douleur et les larmes qui commençait à poindre derrière ses yeux.

—Si tu crois que je vais te quitter dans ton état tu te fourres le doigt dans l'œil jusqu'au coude – grogna-t-elle en reprenant son massage.

—Merci – sourit Lei. – Je l'avais prévenu que tu viendrais de toute façon. »

Un grognement fut sa réponse et Lei sourit largement, amusée malgré la douleur par les simagrées de sa sauveuse. Le silence les enveloppa pendant plusieurs minutes alors que Lei luttait contre une douleur fluctuante et que Kara l'aidait à lutter en faisant ce qu'elle pouvait. Dans cette chambre elle n'avait pas ses instruments ni les ingrédients nécessaires pour faire l'infusion qui calmerait beaucoup plus efficacement la douleur de Lei. Ce fut pour la distraire que Kara posa la question suivante mais Lei aurait juré qu'elle était vraiment curieuse de la réponse.

« —Alors, c'est qui ton ami haut placé ?

—Le premier prince de l'Empire de Kō, Ren Kōen – répondit malicieusement Lei, un sourire amusé inscrit sur les lèvres. »

Kara se figea, ses yeux exorbitées, alors que Lei laissait échapper un gloussement amusé face à sa réaction. Elle sursauta en sentant un coup et passa une main délicate sur son ventre, rassurée de sentir son enfant. Il était très calme, presque trop, et elle ne sentait pas souvent ses mouvements, elle comme Kara étaient rassurées lorsque le bébé se manifestait.

« —Tu te moques de moi ? – demanda la vieille Kara d'une voix blanche qui attira l'attention curieuse de Lei.

—Non, pas du tout – sourit doucement Lei, indulgente. – C'est vraiment le Seigneur Kōen qui a ordonné que je sois logée ici.

—Mais t'es qui pour lui, petiote ? – s'irrita légèrement Kara.

—Assieds-toi, ça va te faire un choc – répliqua gentiment Lei. – Je suis la princesse héritière d'un peuple nomade, les Kowait.

—Jamais entendu parler – laissa tomber la vieille Kara, faisait rire sa cadette.

—C'est normal, mon peuple est très discret et n'a pas de territoire alors peu de gens nous connaissent.

—Ça explique tes manières de princesse en tout cas, et ta manie de t'incliner tout le temps pour tout et pour rien du tout – grogna-t-elle. »

Lei laissa filer un éclat de rire qui se répercuta sur les murs et la vieille Kara grommela en reprenant le massage. Princesse ou pas, Lei était une amie et une protégée à ses yeux, elle allait continuer de l'aider dans sa grossesse, même s'il fallait qu'elle cohabite avec ces crétins de nobles à deux sous. Une ombre d'inquiétude passa dans ses yeux alors que Lei fermait les yeux pour se reposer un peu. Elle avait dit à la petiote que sa grossesse se passait mal mais elle n'avait pas dit qu'elle craignait l'accouchement. Cette grossesse était bien trop compliqué et Lei avait les hanches étroites, même maintenant elle pouvait deviner que ça n'allait pas être une partie de plaisir.

Deux semaines plus tard, la maison entière était au courant de l'installation de Lei dans une belle suite et le rôle que Kōen avait joué dans cet emménagement et les rumeurs courraient bon train. La vieille Kara envoyait sur les roses quiconque osait lui poser la question et les deux concernés se contentaient d'ignorer les murmures sur leur passage. Lei s'amusait même à les alimenter avec des sourires mystérieux qu'elle ne réservait habituellement qu'à la clientèle des maisons closes où elle avait travaillé. Enceinte et avec interdiction de bouger, elle s'amusait comme elle pouvait, comme elle se justifiait aux yeux blasés ou accusateurs de grand-mère Kara et de la jeune Naja, la servante qui s'occupait d'elle depuis le premier jour. De plus Kōen avait pris l'initiative de venir lui parler régulièrement ce qui n'arrangeait rien. Dans ces cas-là, Kara s'éclipsait, peu à l'aise avec son prince, et Naja devenait invisible, comme le voulait son métier.

Lei appréciait tout particulièrement ces moments entre Kōen et elle. Ils avaient des opinions différentes sur un certain nombre de sujets et tentaient de convaincre l'autre par de longs débats qui se finissait souvent par un éclat de rire et la reddition de Lei face à la ténacité de Kōen. Lorsqu'ils ne débattaient pas, ils parlaient souvent de l'histoire de ce monde, des arcanes qu'elle refusait de partager avec lui bien qu'elle laisse souvent échapper des allusions, par inattention. Des indices qu'il prenait soin de graver dans sa mémoire, elle en était persuadée. Lei apprit à connaître Kōen durant ces deux semaines et, contrairement à ce que pourrait laisser penser son attitude neutre, découvrit un homme passionné et prêt à tout pour parvenir à ses buts. Elle appréciait de plus en plus l'homme qu'elle découvrait et parvenait à présent à déchiffrer certains sentiments qui noyaient ses yeux étincelants. Kōen était un homme qui gagnait à être connu et elle comprenait pourquoi tant de personnes l'admiraient, il avait une façon d'être qui attirait les loyautés comme la chaleur d'une flamme attirait un papillon.

Lei posa la théière sur la table basse avec un soin étudié et glissa un regard discret à celui, angoissé, de Naja. Elle avait toujours eu une insolente facilité à lire les émotions de son entourage et n'avait pas beaucoup de mal à déchiffrer le visage expressif de sa servante. Elle se raidit un instant alors qu'un coup de pied lui déformait le ventre et lui causait une douleur sourde. Si elle était toujours rassurée de sentir son bébé bouger, elle avait bien trop mal pour que ce soit normal, Kara le lui avait dit. Naja sembla se réveiller pour se précipiter à ses côtés, plus qu'inquiète à cause des informations que Kara et Lei avait partagé avec elle, mais Lei expira un souffle sifflant et lui offrit un sourire maladroitement rassurant qui ne la rassura en rien. Finalement Lei se redressa, prit une tasse et donna la seconde à Naja.

« —Pourquoi une telle inquiétude Naja ? »

Celle-ci sursauta et détourna le regard. Elle paraissait se sentir coupable. Cela intrigua fortement Lei qui ne voyait pas en quoi sa petite servante aurait bien pu se compromettre au point d'être si gênée en sa présence. Sans être devenue les meilleures amies, Naja savait qu'elle n'avait rien à craindre de Lei qui la considérait un peu comme une petite sœur après tant de jours passés ensemble.

« —Je… j'ai entendu des rumeurs – murmura doucement Naja. »

Lei sourit avec un zeste d'amusement et la surprise passa dans les yeux clairs de Naja lorsqu'elle s'en aperçut. Il était certain que des trois femmes qui fréquentaient cette suite, Naja était la seule à véritablement prêter attention aux rumeurs et à leur donner un vrai sens. Kara ne croyait pas en ces sornettes, quand bien même elle les écoutait, et Lei n'aimait pas leur donner trop d'importance.

« —Et bien ? Que dit-on dans les couloirs ? – demanda Lei avec amusement.

—Que… eh bien, que…

—Je ne vais pas te punir pour avoir répondu à une de mes propres questions Naja – assura tranquillement Lei. – Alors dit-moi, qu'est-ce qui t'a tant chamboulé ?

—On dit que vous êtes enceinte de Maître Kōen – répondit très vite Naja, après une profonde inspiration. »

La réaction de Lei fut peu conforme aux attentes de Naja. Elle avait beau connaître sa maîtresse depuis plusieurs semaines, elle n'arrivait pas à prévoir ses décisions ou ses réactions comme c'était le cas pour la plupart des nobles. Elle était imprévisible et ce trait de caractère rendait Naja nerveuse lorsqu'elle devait lui parler de sujets moins léger que ceux habituels. Lei sourit tranquillement, un sourire éclatant d'amusement sur les lèvres, un air très calme et peu surpris sur le visage. La jeune servante fut déstabilisée, surtout par l'éclat inhabituel et qu'elle ne put déchiffrer dans le regard de sa maîtresse qui répondit avec la même sérénité amusée que précédemment.

« —On ne peut pas dire que ce soit une surprise – constata Lei. – Mais je suis étonnée que ce soit venu si tardivement.

—Vous… vous le saviez ?

—Eh bien, je m'en doutais, tout comme Kara. Après tout, c'est lui qui m'a installé dans cette suite et il vient régulièrement me rendre visite. De la part d'un homme aussi haut placé que lui c'est suspect effectivement.

—Mais vous avez dit que c'était parce que vous vous connaissiez déjà !

—Oui et je le maintiens. Mais personne ne le sait ou alors c'est une énième rumeur bien moins croustillante qui court dans les couloirs. Tu comprends ? – sourit Lei. – Il ne faut pas accorder trop d'importance aux racontars sinon ils auront tout pouvoir sur notre vie. »

Naja hocha la tête, ses yeux clairs brillants comme des étoiles, cette leçon gravée dans sa mémoire. Inconsciente de l'effet que sa tirade avait produit sur sa jeune servante, Lei but son thé et enchaîna sur un sujet léger qui détendit définitivement sa cadette.

Lei entrait dans un septième mois infernal, toujours sollicitée par des nausées bien trop importantes ou des douleurs dans le dos qui l'empêchait de bouger de son lit, elle avait des contractions bien trop rapprochées et elle ne sentait plus que très peu son bébé. Malgré l'aide de Kara et Naja et les visites de Kōen, son moral et ses nerfs étaient de plus en plus à vif et elle se sentait en train de craquer nerveusement lorsqu'elle reçut deux arrivées qui lui permirent de légèrement décompresser. Tout d'abord, il y eut Judal qui avait été appelé par Kōen.

Lei ne put que sourire lorsque Kara la prévint que le prince avait appelé un ami commun par inquiétude. Elle se doutait qu'elle inquiétait son entourage mais ne pouvait plus faire sembler de supporter une grossesse qui lui pesait de plus en plus. Lorsque Judal arriva quelques jours plus tard et qu'il la vit, recroquevillée en fœtus dans son lit, les yeux bordés de larmes à contenir la douleur d'une contraction douloureuse dans les reins et soulignés par d'importants cernes, il ne se démonta pas et lui dit franchement qu'elle avait une sale tête. Elle rit légèrement et répliqua comme elle put à cette insolente salutation.

Si Kara s'était volatilisée lorsque Judal était entré, Naja était restée dans la pièce, si discrète qu'elle en devenait invisible, surveillant discrètement sa maîtresse et son invité à l'air dangereux. Il lui avait fait froid dans le dos avec ses yeux rouges sanglant et cet air, comme si tous étaient inférieurs à lui. Elle ne comprenait pas comment une créature aussi douce que la dame qu'elle servait pouvait s'entendre aussi bien avec un être tel que lui, méprisant et moqueur. En les écoutant et les observant interagir l'un avec l'autre cependant, Naja découvrit avec stupéfaction une facette moins noble de Lei, plus libre et pétillante, plus moqueuse et moins cérémonielle, peut-être même un rien mauvaise. Une facette qu'elle n'avait jamais laissée ne serait-ce que deviner au cours des dernières semaines alors qu'elle avait toujours un air de noble parfaite au caractère retenu. Elle s'adaptait à son entourage immédiat, réalisa Naja avec de grands yeux, elle changeait de comportements avec une habilité que seule une longue pratique pouvait lui avoir donné. A mesure qu'elle découvrait la dame qu'on lui demandait de servir, celle-ci devenait plus mystérieuse encore, semblait-il à Naja à sa grande déconvenue.

Lorsque Judal sortit de la pièce, Lei demanda à Naja de la laisser seule pour se reposer et celle-ci s'exécuta sans discuter bien qu'elle appréhendait se trouver seule avec l'invité aux yeux rouges. Celui-ci lui lança un regard froid qui la fit frémir et se pencha légèrement vers elle, inquisiteur et clairement mécontent de quelque chose.

« —Depuis combien de temps Lei est dans cet état ?

—Je… – balbutia Naja. – Quelques semaines, peut-être plus. Sa… sa grossesse est difficile depuis le début mais elle arrivait à… à le cacher un peu, avant. »

Il se redressa avec un hochement de tête et la dévisagea encore. La pauvre adolescente fixait le sol sans pouvoir s'en détacher, intimidée par le magi bien plus qu'elle l'avait été par le prince lorsqu'il était venu la première fois. Si le prince avait l'air neutre, ce garçon avait un air méchant au fond des yeux qui la faisait frissonner.

« —Quand sa sœur doit arriver ? – demanda-t-il soudainement, la faisant sursauter.

—Je… Je ne sais pas exactement. Dans le courant du mois d'après Dame Lei.

—Très bien, fais-moi prévenir lorsqu'elle sera arrivée.

—Bien seigneur – répondit Naja en s'inclinant alors qu'il sortait sans un mot de plus. »

Le soupir de soulagement qui sortit de sa bouche ne fut en rien feint. Ce garçon la terrorisait et elle ne comprenait vraiment pas comment Dame Lei pouvait bien lui parler avec tant d'insouciance. Une vieille connaissance sûrement, se dit Naja avant d'entreprendre de mettre un peu d'ordre dans l'appartement.

La deuxième arrivée qui aida Lei fut celle tant attendue de Hua. Celle-ci se présenta devant les portes de la maison avec une nonchalance devenue seconde nature au fil des ans. Elle se fit ignorer mais elle insista, tant et si bien qu'elle attira l'attention de Judal et Kōen ainsi que du maître des lieux qui passaient dans un couloir proche au même moment. Si elle fut surprise des connaissances haut placé de sa sœur cadette, elle ne le montra pas et répéta sa requête : voir sa petite sœur, Lei Liao, le plus vite possible. Si les deux sœurs n'étaient pas jumelles, leur parenté était évidente et leurs traits étaient similaires malgré quelques différences mineures, aussi le prince et le magi n'eurent pas besoin d'une grande réflexion avant de l'introduire auprès de Lei.

Lei releva la tête du pot dans lequel elle venait de vomir tout son estomac et plus encore avec une grimace, les larmes aux yeux et une respiration haletante. Elle détestait cette grossesse, c'était comme si elle avait été malade pendant presque huit mois sans pause et elle sentait qu'elle allait y perdre sa santé mentale si ça continuait. Elle prit le tissu que lui tendait Naja avec gratitude et avala l'infusion de Kara qui calma quelque peu son estomac. Prenant appui sur le bras salvateur de sa servante, elle se releva avec un gémissement de douleur alors que ses reins s'enflammaient. Son ventre était trop gros, elle n'arrivait même plus à marcher sans assistance, c'était ridicule. Elle s'était rassit sur son lit lorsque quelqu'un toqua à la porte principale, conduisant Naja à aller ouvrir. Des voix familières retentirent dans le salon mais Lei ne put se prononcer sur l'identité de ses visiteurs jusqu'à ce qu'une Hua d'humeur bruyante ouvre grand la porte, suivit par un Judal de méchante humeur, un Kōen aussi neutre que possible et une Naja mal-à-l'aise.

« —Eh bien Lei ! On a besoin de sa grande sœur ? »

Un lumineux sourire ourlait ses lèvres et elle était si fidèle à elle-même, portant un luxueux kimono avec les mêmes décorations de cheveux d'or et de pierres précieuses que lorsqu'elle était plus jeune, bruyante et extravertie, sans le moindre complexe à être elle-même, même devant deux des hommes les plus puissants de ce monde, que Lei ne put empêcher ses larmes de couler. Elle fixa le mur face à elle, serrant les mâchoires et essuyant tant bien que mal ses larmes qui coulaient malgré elle, tentant d'ignorer ses spectateurs par une soudaine fierté mal placée. Elle entendit de nouveau la voix de sa sœur s'élever pour ordonner aux divers témoins de sortir de la chambre avec une douce fermeté, si semblable à la sienne. Une fois la porte fermée, Hua s'assit à côté d'elle, lui caressa les cheveux d'une main douce et l'attira pour la serrer contre elle. Lei laissa tomber sa tête sur l'épaule de sa sœur, laissant les larmes couler pour la première fois, volontairement, depuis huit mois. Elle sanglotait, tentant de rester silencieuse, une main sur ses lèvres et l'autre crispée sur le tissu au-dessus de son ventre. Hua la berçait doucement, lui assurant qu'elle serait toujours présente, qu'elle ne la quitterait pas, que ça irait mieux à partir de maintenant puisqu'elle était là, une main caressant tendrement les cheveux comme le ferait une mère. Lei n'avait jamais voulu rentrer dans leur famille, même pour sa grossesse et l'avait regrettée de nombreuses fois sans jamais pouvoir se résoudre à franchir le cap. A présent, dans les bras d'Hua, elle admettait dans son cœur qu'elle avait besoin de craquer comme ça, réconfortée par sa famille qui ne ferait d'autres commentaires que ceux destinée à la réconforter. Elle aimait grand-mère Kara et la jeune Naja mais elle ne pourrait jamais craquer ainsi devant elles, c'était un précepte ancré depuis si longtemps dans son mode de vie : ne jamais pleurer devant quiconque n'était pas Hua ou Jing.

L'arrivée de Hua dans la vie de Lei fut comme un baume et ses éclats de rire retentirent plus fréquemment alors que ses sourires retrouvaient leur aspect lumineux. La grossesse restait pénible mais Hua avait le don de détendre l'atmosphère par des réflexions que personne n'aurait pu se permettre de faire. Judal avait le don de faire rire Lei également, et des pseudo-disputes éclataient dès qu'ils se trouvaient dans la même pièce sous le regard désapprobateur d'Hua. Judal ne lui plaisait pas, pas du tout, ne serait-ce que par ses rukhs noirs, et elle voyait d'un mauvais œil sa proximité avec Lei. Elle se taisait cependant, parce qu'elle ne pouvait diriger la vie de sa sœur et parce que celle-ci riait avec lui et que Hua était suffisamment inquiète par l'état de sa sœur pour ne pas vouloir lui enlever une part de légèreté. Kōen continuait ses visites régulières et Lei se désintéressait toujours de ce qu'elle était en train de faire pour lui accorder sa totale attention. Hua riait de ce signe révélateur, d'après elle, et Lei répliquait que ce n'était que politesse d'accorder sa pleine attention à quelqu'un, sous le regard amusé, indulgent ou sévère de Naja et de la vieille Kara. L'autre grand avantage à la venue de Hua était sa magie de soin. Ses sorts combinés aux remèdes de Kara avaient un effet merveilleux sur le corps de Lei qui pouvait à nouveau bouger sans avoir l'impression d'être écartelée, bien qu'elle doive rester allongée à ce stade de la grossesse. Et, enfin, Hua était déjà mère d'une magnifique petite fille de un an, aussi parlait-elle longuement avec Lei de la maternité, tentant de la rassurer sur ce qui suivrait l'accouchement.

Les deux derniers mois se passèrent dans une atmosphère paradoxalement plus détendue que celle des deux précédents même si la tension montait tout de même doucement. Si tout semblait aller mieux, Lei était effrayée. Par l'accouchement, ses contractions de plus en plus rapprochées et douloureuses mais surtout par le fait de ne plus sentir son bébé bouger malgré les paroles rassurantes de Hua et Kara qui échangeaient des regards alarmés derrière son dos.

Elle commença à accoucher en pleine nuit, une contraction plus violente que les autres lui arrachant un cri qui réveilla Hua, Kara et Naja qui dormaient avec elle depuis quelques jours, sentant toutes que le travail commencerait bientôt. La vieille femme se leva tout de suite pour aller ausculter sa patiente tandis que Hua envoyait Naja aller chercher des serviettes, de l'eau et prévenir Kōen – et Judal, ajouta-t-elle de mauvaise grâce au dernier moment – avant d'aller aux côtés de sa sœur pour l'aider à garder son calme. Quant à Lei, elle ne pouvait se concentrer que sur la douleur qui lui déchirait les entrailles alors qu'elle ne pouvait que suivre les instructions de la vieille Kara qui demeurait concentrée et n'hésitait pas à mettre Hua puis Naja, quand elle revint, à contribution.

Ce fut long. Ce fut éprouvant, pour tout le monde. Ce fut épuisant. Ce fut horrible, a beaucoup de point de vue. Et lorsque ce fut fini, les trois femmes étaient couvertes de sang. Hua était en larmes, Naja dans ses bras, aucune des deux ne pouvant pas regarder le petit corps entre les mains de la vieille Kara qui, seule, gardait son sang-froid. Lei peinait à garder les yeux ouverts et Kara ordonna à Hua se soigner sa sœur si elle voulait qu'elle vive. C'était des mots durs qui eurent pour effet de faire réagir Hua. Celle-ci saisit son sceptre avec un mouvement haché et entreprit de soigner sa sœur, la vision floue par les larmes qui ne cessaient de couler. Lei perçut qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas mais la chaleur bienvenue due au sort de guérison la fit taire et elle sombra dans un sommeil magique qu'elle accueillit comme une bénédiction après toute cette douleur. Naja se nettoya sommairement puis entreprit de faire de même avec la pièce, tentant désespérément de faire disparaître les tâches de sang qui souillaient le sol. Hua nettoya sa sœur, négligeant de faire de même pour elle, et enleva les draps irrémédiablement tâchés. Elle les prit dans ses bras et sortit à la suite de Kara qui avait un petit paquet dans les bras. Elle ne voulait pas savoir ce qu'elle ferait avec, elle savait que Kara saurait s'en occuper sans problème, ses larmes à elle coulaient toujours et elle ne s'empêchait de craquer qu'en se tenant occupée. Elle alla jeter les draps à l'endroit que lui avait indiqué Naja et retourna dans la chambre pour l'aider à nettoyer, toujours dans ce silence morbide qui leur donnait la chair de poule mais qu'elles ne pouvaient briser, malgré toute la volonté du monde. Naja alla chercher un autre sceau d'eau, des serviettes et des draps, pendant que Hua veillait sur sa sœur, tentant d'imaginer comme lui annoncer l'horrible nouvelle sans jamais y parvenir.

Lei se réveilla à l'aube, quelques heures seulement après l'accouchement. Elle avait moins mal qu'elle ne l'avait prévu et comprit que Hua l'avait soigné tout de suite après l'accouchement. Elle n'avait que peu de souvenirs, seulement une intense douleur qui rendait le tout flou, comme s'il n'y avait de place que pour cette sensation et rien d'autre. Un léger sourire étira ses lèvres lorsqu'elle songea que son calvaire était enfin fini puis elle tenta de se redresser ce qui la fit grimacer. Mais ce n'était rien comparé à la douleur de la fin de sa grossesse alors elle s'accrocha et s'assit. Elle remarqua distraitement que les draps avaient été changés mais ça ne l'étonnait qu'à moitié, un accouchement se passait toujours dans le sang après tout. Ce qui l'inquiéta, en revanche, fut la silhouette prostrée à la tête de son lit. Un inquiétant sentiment de crainte se développant en elle, et elle posa une main légère sur la tête d'Hua qui se réveilla en sursaut, dévoilant un visage marqué par les larmes.

« —Hua ? Qu'est-ce qu'il y a ? »

Son aînée la dévisagea avec un regard larmoyant qui fit froncer les sourcils de Lei. L'inquiétude n'était plus le sentiment qui dominait à présent. Elle avait tout simplement peur. Peur de ce que pourrait lui apprendre le désespoir qui habitait les yeux de sa sœur et qui résonnait dans son propre cœur, comme si son corps savait, avant qu'elle-même ne l'apprenne. Hua laissa échapper un sanglot et se releva maladroitement pour enlacer sa cadette qui ne comprenait pas.

« —Tu me fais peur Hua – gémit-elle. – Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Où est mon bébé ? »

Les sanglots de Hua se firent plus fort et les yeux de Lei se remplirent doucement d'eau salé. Elle comprenait. Doucement, tout doucement, elle comprenait. Pourquoi son bébé n'était pas avec elle. Pourquoi Hua ne pouvait s'arrêter de pleurer alors qu'elle aurait dû être rayonnante. Pourquoi elle ne voyait pas le regard renfrogné de la vieille Karra qui la tançait pour un quelconque défaut. Pourquoi Naja n'était pas à ses côtés, les yeux brillants de joie. Elle comprenait sans que Hua ne dise quoique ce soit. Et les perles salés coulèrent sur ses joues, alors qu'un trou se formait dans son cœur pour y engloutir ses pensées, sa vie, ses sentiments, tout ce qui faisait qu'elle était Lei. Elle disparut, avaler par le trou dans son cœur, brisée par la mort. Son bébé, son bébé était mort. Mort avant d'avoir pu vivre. Mort alors qu'elle s'était tant battue pour qu'il vive. Mort. Mort. Mort. Mort, parce qu'elle avait refusé de retourner dans son peuple ? Elle s'en fichait de la raison. Il était mort. Et, elle, elle avait perdu une raison de vivre.

Le soir, quelqu'un toqua à la porte et Naja allait ouvrir rapidement, souhaitant tellement fuir cette atmosphère de deuil qui régnait dans l'appartement, qui régnait dans son cœur également. Elle avait vu le ventre de sa maîtresse grandir avec les mois et avait participé aux inventions de plans farfelus pour le futur de l'enfant. Elle l'avait vu, inerte, et sa mémoire refusait d'oublier ce souvenir alors qu'elle en aurait tant eu besoin. Elle n'arrivait plus à regarder Lei en face, pas avec ce regard vide qui lui faisait froid dans le dos, comme si on lui avait arraché son âme. La jeune fille se trouva face au prince Ren Kōen et au magi Judal et elle blanchit considérablement. Elle avait oublié qu'elle les avait prévenus au début de l'accouchement. Elle se tordit les doigts, le regard fixé sur ses pieds et osa prendre la parole d'une voix hésitante.

« —Je… je suis désolé. Je ne… pense pas que le moment soit... Je pense que les visites ne… Je…

—Qu'est-ce que tu racontes ? – lança Judal d'une voix traînante. – Lei a accouché non ? Donc on vient les voir, elle et son gosse.

—Justement… je ne pense pas que…

—Qu'est-ce qu'il se passe ici ? – grogna une nouvelle voix, peu aimable. »

Naja soupira de soulagement en voyant surgir grand-mère Kara de la chambre de Lei avec un air encore plus renfrogné que d'habitude. Elle avait beau avoir gardé son sang-froid tout au long de l'épreuve, elle aussi était touché par la mort du bébé, pensa tristement Naja.

« —Je… Ils veulent voir Dame Lei mais…

—Ça ne va pas être possible Seigneurs – trancha la vieille femme. – Elle n'est pas prête à recevoir de la visite.

—Que s'est-il passé ? – demanda la voix froide de Ren Kōen. Naja écarquilla les yeux, surprise de l'entendre parler alors qu'elle n'avait entendu sa voix qu'en présence de Lei jusque maintenant.

—On a perdu le bébé – répondit la voix morne d'Hua qui était restée silencieuse jusqu'à présent. »

Naja vit pour une fois clairement que les deux hommes étaient choqués, aussi bouleversé qu'elles. Judal avait agrippé ses cheveux, les yeux tournés vers le sol, une grimace de ce qui pouvait s'apparenter à de la tristesse tordant ses lèvres. Kōen, quant à lui, s'était raidi et ses yeux avaient perdu de leur neutralité, trahissant la tristesse qu'il ressentait à cette annonce. Finalement le prince s'avança jusque la porte de Dame Lei et la franchit sans qu'une hésitation puisse être décelée dans ses gestes. Naja eut un mouvement de protestation mais Judal l'interrompit net en demandant des nouvelles de Lei. Kara avait de nouveau disparut elle ne savait où et Hua était retombé dans son apathie, Naja prit donc sur elle pour répondre à l'effrayant garçon.

Lei était recroquevillée dans son lit, ne vivant que sa douleur dans son cœur, ne ressentant rien qui n'était pas sa tristesse. Elle était plongée dans un univers sombre que rien ne pouvait éclairer, qu'elle voulait que rien n'éclaire. Son bébé était mort, c'était sa faute, comment pouvait-elle vivre encore ? Elle se sentait si mal. Elle serra fort les paupières et sentit les larmes qui coulaient sur son nez puis sur le côté de sa tête, jusque ses cheveux et le lit. Elle n'y fit pas attention. En revanche, elle sentit le poids qui creusa le matelas à côté d'elle, tout comme elle sentit la grande main qui essuya doucement ses larmes puis lui caressa les cheveux en un geste maladroit mais doux. Une pointe de curiosité éveilla son esprit engourdi et ses paupières se relevèrent. Un peu, pas beaucoup, mais elle savait qui était venu interrompre sa douleur. Ren Kōen, devenu ce qu'elle pourrait appeler un ami au cours de ces derniers mois, bien qu'elle n'en soit pas totalement sûre. Il savait qu'elle avait perdu son bébé. C'était une certitude, jamais il ne se serait permis une telle familiarité sinon. Ça la réconforta, un peu, de savoir que quelqu'un était prêt à braver l'obscurité dans laquelle elle s'était enfermée elle-même. Inconsciemment, elle ne souhaitait pas s'enfermer dans une bulle. Elle voulait que quelqu'un la prenne dans ses bras et la réconforte, lui dise que ce n'était pas sa faute, qu'elle n'aurait rien pu faire pour le sauver, que tout allait s'arranger et que le trou dans sa poitrine finirait par se reboucher. Ils ne parlèrent pas mais le silence n'était pas aussi pesant que lorsque Hua ou Naja venait la voir. Elles ne pouvaient plus la regarder dans les yeux, elle ne leur en voulait pas et, même temps, leur en voulait tellement. Ne voyaient-elles pas qu'elle avait besoin d'aide ? Qu'elle allait sombrer si personne ne venait pour elle ? Mais quelqu'un était venu pour elle, songea-t-elle en refermant doucement les yeux. Elle glissa doucement vers le sommeil, savourant les légères caresses sur ses cheveux, rassurée par la présence de Kōen. Rassurée par l'intime conviction qu'avec lui à ses côtés, elle serait protégée.

Lorsque Lei se réveilla, ce fut en sursaut, alors qu'elle faisait un cauchemar. Elle était incapable de se rappeler ce qu'il s'y passait, elle savait juste qu'il y avait un grand vide qui l'engloutissait à la fin. Elle regarda autour d'elle, reprit ses marques dans cette chambre qu'elle avait habitée durant quatre mois. Elle était seule. Elle mourrait d'envie de se coucher de nouveau pour s'apitoyer sur elle-même de la mort de son enfant, d'une partie de sa chair, mais elle savait aussi qu'elle avait été inactive pendant quatre mois, vivant aux crochets d'autres, et qu'elle ne pouvait pas se permettre que ça dure plus longtemps. Du point de vue de sa conscience tout d'abord, parce qu'elle n'avait jamais aimé être dépendante d'autrui, et d'un point de vue de réaliste, si elle continuait à s'enfermer dans cet univers sombre alors il s'obscurcirait toujours et arriverait un moment où personne ne pourra l'en défaire. Elle ne voulait pas ça. Si son enfant était mort, elle ne l'était pas. Kōen le lui avait rappelé hier, à elle de vivre pour faire honneur à son fils, tout comme elle vivait pour rendre ses parents fiers.

La magicienne se lava avec le baquet d'eau que Naja déposait toujours dans sa chambre, même lorsqu'elle ne pouvait pas l'utiliser seule dans les pires moments de sa grossesse, se vêtit de son kimono ample qu'elle n'avait plus utilisé depuis qu'elle ne pouvait plus sortir de son lit. A présent, si elle gardait son ventre rond, elle était plus légère et bien moins percluse de douleurs grâce aux soins de sa sœur aussi pouvait-elle bouger. Une fois habillée, elle entreprit de se laver les cheveux avec les moyens du bord, ne voulant pas alerter les autres tout de suite de sa reprise en main. Elle grimaça de dégoût en voyant la saleté rougeâtre qui salit l'eau et sécha vaguement ses cheveux avant de s'assoir devant son miroir. Elle prit une mèche qui encadrait son visage et entreprit de la tresser soigneusement, glissant une perle d'un blanc pur à son bout. La tresse pour le deuil, la perle pour l'enfant, tel que l'exigeait la tradition des Kowait. Elle avait eu une autre tresse, pour la mort de ses parents et de son frère, mais l'avait défaite à ses douze ans, signifiant qu'elle n'était plus peinée par la perte de sa famille. Elle doutait que cette tresse-ci soit un jour défaite. Elle inspira profondément en fermant les yeux et expira longuement en les rouvrant, se préparant à quitter sa chambre. Elle savait ce qu'elle allait affronter. Les regards de pitié, la culpabilité, peut-être, de la part des femmes présentes durant l'accouchement, le malaise et tant d'autres sentiments qui lui donnaient déjà envie de renoncer. Mais elle avait décidé qu'elle se reprenait alors elle ferait face, comme elle l'avait toujours fait. Elle prit une pince ouvragé sur la coiffeuse et rassembla sommairement ses cheveux en une demi queue de cheval, y mêlant la tresse dans une tentative de la rendre plus discrète. Lei essaya de se sourire dans le miroir mais grimaça la seconde suivante. Pas de sourire forcée, ça ne lui allait pas.

Lorsqu'elle ouvrit la porte, elle était présentable et ne laissait pas paraître la profondeur de son chagrin, décidée à ne pas faire honte à son enfant. Elle vit avec surprise qu'il n'y avait que Hua dans le salon, elle s'était attendue à y trouver Naja et Kara également. Elle s'approcha du canapé où se trouvait Hua, la tête dans les bras et les bras sur ses genoux repliés, et se posa à côté d'elle, mettant une main sur son épaule pour attirer son attention. Sa sœur ne réagit pas et Lei se demanda si elle dormait mais une petite voix retentit avec une lointaine agressivité qui surprit la cadette, c'était si éloignée de l'habituelle bruyante Hua.

« —Laisse-moi Naja, je t'ai dit que je ne mangerais pas.

—C'est Lei, Hua.

—Lei ? »

La voix avait pris plus de force avec la surprise et Hua releva brusquement la tête pour regarder sa cadette. Lei scruta les yeux de sa sœur et y vit une obscurité qui ne lui plut pas. Hua faisait le même examen de son côté et découvrit une sombre gravité qui n'avait pas la place dans les yeux habituellement si lumineux de sa sœur chérie. Les larmes montèrent chez les deux femmes mais seule Hua les laissa librement couler alors que Lei se retenait de toute ses forces, sachant qu'elle ne s'arrêterait plus une fois commencée. L'aînée se redressa et enlaça sa cadette, fourrant son visage dans son cou, alors que Lei referma tendrement ses bras autour d'elle et lui caressa le dos doucement, réconfortante.

« —Je suis tellement, tellement désolée – gémit Hua. – J'aurais dû… je ne sais pas… j'avais mon sceptre, j'aurais pu… aider plus ! Je… je suis tellement, tellement, tellement désolé.

—C'est faux, tu n'aurais rien pu faire – répliqua doucement Lei. – Salomon a appelé mon enfant pour qu'il danse avec les rukhs, personne n'aurait rien pu faire.

—Mais pourquoi devait-il l'appeler ? – protesta désespérément Hua en se redressant quelque peu. – Il n'était même pas né !

—Il ne nous appartient pas de juger les actions de Dieu – répondit Lei en remettant une mèche de cheveux d'Hua derrière son oreille dans un geste maternel. »

Sa grande sœur renifla légèrement en essuyant ses yeux devenus rouges à force de pleurer et servit un sourire tremblant à Lei qui ne le lui rendit pas. Elle n'en avait pas la force. Elle avait fait la fière, seule dans sa chambre, mais la vérité c'était qu'elle n'était pas plus prête que la veille à faire face aux autres, que ce soit son entourage ou des inconnus.

« —Je suis une horrible grande sœur, pas vrai ? Je ne suis pas capable de te réconforter et c'est même toi qui me réconforte. »

Lei hocha vivement la tête et Hua laissa échapper un rire étranglé en la reprenant dans ses bras. Et cette fois-ci c'était elle qui réconfortait sa cadette qui ne put s'empêcher plus de pleurer la perte qu'elle avait subie. Elles restèrent l'une dans les bras de l'autre jusqu'à ce que leurs estomacs gargouillent dans un beau synchronisme et qu'elles ne se sourient, minuscules sourires peu assurés mais bien présents. Elles mangèrent quelques fruits apportés par Naja le matin même et lancèrent la discussion en mangeant. Bientôt, elles avaient retrouvés leur complicité et, bien que tout soit encore teinté du chagrin commun, l'une comme l'autre avait passé l'étape où elles menaçaient de s'effondrer à toutes paroles malheureuses. Le chemin vers la reconstruction complète était encore long, pour l'une plus que pour l'autre, mais elles savaient toutes deux à présent qu'il existait.

Lorsque Naja et Kara rentrèrent avec des emplettes pour les infusions que la vieille Kara prévoyait de faire pour tout le monde, elles furent stupéfaites de voir les deux femmes endormies l'une contre l'autre sur le canapé dans des positions qui ne semblaient pas confortables. Elles ne pensaient pas que l'une ou l'autre serait capable de faire face à sa sœur avant un bon moment. Naja entreprit de les réveiller pour qu'elles aillent dans le lit de la pièce d'à-côté tandis que grand-mère Kara allait trier ses ingrédients avec un léger sourire. La guérison serait peut-être plus rapide que ce qu'elle avait imaginée. Elle ne savait pas ce que le Seigneur Kōen avait dit ou fait à la petiote mais il avait joué un rôle, elle en était certaine.

Lei reçut la visite de Judal dans la matinée le lendemain et vit parfaitement qu'il était rassuré de la voir debout et active, même s'il devait se douter qu'elle n'était pas revenue à la normale d'un claquement de doigt. Elle doutait même d'un jour revenir à la normale, elle n'était plus la même après ces épreuves. Il la taquina et elle réagit en souriant, un peu, mais plus que la veille. C'était une amélioration, pensa la vieille Kara avec un hochement de tête satisfait. La lumineuse Lei était cependant partie pour un bout de temps et tout le monde l'avait en tête, aussi Judal ne l'embêta pas trop, se contentant de ce qu'il avait avec un étrange sentiment de victoire.

Le soir, ce fut Kōen qui vint la voir. A la surprise de tous, elle s'inclina légèrement devant lui avec un fantôme de son sourire mystérieux. Il inclina la tête avec l'air de comprendre et ils s'isolèrent dans la chambre de Lei. Naja et Hua leur lancèrent des regards curieux mais Kara se contenta de sourire en songeant que, quoiqu'ils soient en train de construire sans vraiment s'en rendre compte, ce serait une belle relation. Dans la chambre, Lei était assise sur son lit, les genoux ramenés sous elle, en face du prince qui était sur une chaise face à elle. Elle le remercia de vive voix pour sa visite qui lui avait permis de sortir de son état apathique et il répliqua sans méchanceté que c'était une chose dont il avait manqué. Alors elle s'installa plus confortablement, appuyant son dos sur le mur pour reposer ses muscles, et demanda de quoi il s'agissait. Parce qu'il l'avait vu dans les plus profonds gouffres du désespoir et connaissait la pire période de sa vie, il choisit de répondre et de s'ouvrir à elle.

Cette nuit-là fut forgé leur confiance, dans le souvenir et le partage de la douleur, au fil du récit de Kōen. Il lui parla de la profonde affection qui le liait à ses cousins et de l'admiration qu'ils leur portait. Ils étaient proches, plus que le pensait le reste de leur famille, leurs liens s'étant surtout développés sur le champ de bataille. Il lui raconta comment ils étaient morts et pourquoi il était si attaché à cette épée. Pourquoi il cherchait avec tant d'ardeur les arcanes les plus secrètes de l'histoire, celles du monde perdu du Grand Roi Salomon. Parce que l'Empire de Kō abritait Al-Thamen et qu'il savait que l'Organisation était derrière la mort de ses cousins.

Les larmes de Lei coulèrent plus d'une fois lors de son récit et elle vit ses yeux d'un rouge presque rose s'écarquiller lorsqu'elle lui avoua qu'elle pouvait l'aider. Son peuple était le gardien de l'histoire de ce monde, le monde de Salomon, et Isis, leur fondatrice, leur ancêtre à tous, leur avait légué son combat. Plus que de garder l'histoire, les Kowait avait pour mission de contrer l'action d'Al-Thamen. Ce n'était pas facile, c'était même extrêmement risqué, comme le prouvait l'assassinat de ses parents et de nombre d'adultes de leur génération, mais c'était un devoir dont tout Enfant d'Isis s'acquittait. Cette nuit-là vit un accord être scellé entre la magicienne et le prince ; celui de s'épauler pour faire tomber Al-Thamen.