Lei bailla, s'étira, frotta ses yeux en tentant de se réveiller. Elle avait mal dormi. Elle se releva en titubant, marcha au passage sur sa tresse qui ne s'était pourtant pas – trop – défaite durant la nuit. Lei se frotta le dos, une grimaça inscrite sur son visage. Elle avait investi un petit espace qui avait le mérite d'être libre et le démérite d'être assez peu confortable et ça lui détruisait le dos. Elle respira profondément et redressa ses épaules, bien décidée à ne pas laisser le sol gagner. Elle enfila le seul kimono qui lui restait outre sa tenue de voyage, il était un peu plus élégant et les plis ne se voyaient presque plus après avoir passé une semaine à l'air libre, suspendu dans son refuge. Ca suffirait pour passer pour une noble avec les accessoires adéquats. Une fois la tresse refaite et dont le bout fut attaché à sa tête par une des rares pinces ornementées qu'elle avait gardé depuis le début de son voyage, elle mit des boucles d'oreille serties de pierres magnifiques, cadeau d'un ancien client, prit un fruit et sortit. Elle avait rendez-vous ce jour-ci.

Un mois avait passé et Lei n'avait pas cherché à quitter la ville, son humeur restée au beau fixe par des rencontres quotidiennes avec Kōen. Il avait un tel pouvoir sur son état d'esprit… Elle aurait presque pu trouver ceci inquiétant si elle n'avait pas été aussi heureuse. Cela faisait deux ans qu'elle tentait de se relever de la perte de son fils alors elle se donner le droit de savourer sans réfléchir cette paix qui l'habitait aux côtés de Kōen.

Lei retrouva le sergent Masaari aux portes d'une ville proche dont le gouverneur était un sympathisant de l'Empire. Elle avait demandé à pouvoir assister à l'inspection de cette ville relativement importante. Elle était curieuse de la vision que pouvait avoir un homme haut placé de sa cité. Lei n'en attendait pas beaucoup mais c'était une expérience qui serait certainement utile dans le futur.

Ils retrouvèrent le noble dans son palais et, une fois les présentations d'usage faites, entreprirent de visiter la ville. Le seigneur les mena dans chaque quartier, les leur présenta dans les moindres détails, tenta de les convaincre que sa ville était respectable, tout en glissant deux ou trois défauts qui pourraient être arrangés par une certaine aide financière de la part de l'Empire. Lei avait toujours été sidérée de la manière dont les sédentaires s'abaissaient pour obtenir de l'argent à tout prix.

Ils finirent leur visite par le quartier des esclaves. Dans les yeux de Lei, un éclat dur s'installa. Elle ne cautionnait pas l'existence des esclaves. Elle inspira, se calma, desserra sa main autour de son sceptre et suivit le noble et sa suite aux côtés de Masaari et de sa garde. Ce n'était pas son pays, elle ne voulait pas protester et impliquer son peuple. Il n'était pas prêt à ouvrir sa politique, pas tant que Jing n'était pas sur le trône. Officiellement elle était encore l'héritière mais cela faisait presque quatre ans qu'elle n'était plus au sein de son peuple et Jing était formée à la régence depuis presque trois ans d'après un couple Kowait qu'elle avait croisé durant sa grossesse. Lei ne se faisait aucune illusion, elle n'était pas celle qui monterait sur le trône Kowait. Par ailleurs, celui-ci ne lui convenait plus.

Le noble les fit passer devant le bâtiment désigné comme infirmerie aux esclaves, sur une petite place. Lei grimaça, l'atmosphère elle-même était saturée de maladie et de désespoir. Elle tourna la tête vers le petit bâtiment, attirée malgré elle, elle aurait voulu les aider, elle ne pouvait que contempler leur misère. Elle reviendrait plus tard pour les aider, anonymement.

Une longue chevelure à la couleur de chocolat noir en sortit. Lei se figea. Le garde derrière elle la cogna, elle tituba, son regard toujours rivé sur la jeune fille qui les regarda passer avec un air que Lei aurait voulu ne jamais voir sur son jeune visage. Un regard vide, un air fatigué, Thaïs semblait exténuée. Pire, découragée, lassée, elle paraissait avoir abandonné tout espoir. Lei sentit un serpent glacé remonter son échine malgré le soleil cuisant qui tapait sur sa peau.

« —Dame Lei ? Que se passe-t-il ? »

Tout comme les fanalis, les magiciens avaient toujours été recherchés par les marchands d'esclaves, pour leurs aptitudes extraordinaires. Les Kowait était une communauté telle qu'il était rare que leurs magiciens soient attrapés. Cela arrivait cependant, lorsqu'une famille s'éloignait pendant quelques temps pour voyager de leur côté.

« — Dame Lei ? Tout va bien ? »

Lei tourna la tête vers le sergent Masaari, sourit aimablement, cacha la colère brûlante qui envahissait son esprit.

« —Je vais bien, excusez-moi de vous avoir inquiété.

—Cette fille vous intéresse ? – demanda insidieusement le seigneur de la cité. »

Elle tourna vers lui un regard neutre, un regard qui fit frémir le sergent Masaari. Au cours de la semaine qui était passée, il avait de nombreuses fois eu l'occasion de côtoyer la princesse. Il avait appris à la respecter et à comprendre pourquoi le Prince la chérissait comme une proche amie. Elle n'était pas un parasite vénal comme il l'avait pensé au début, mais au contraire une perle de délicatesse et de gentillesse. Masaari n'aurait jamais imaginé voir un jour son regard de miel chocolaté se figer ainsi, devenir si froid qu'il semblait glacer l'air ambiant. Elle paraissait ne ressentir que mépris pour l'homme qui lui faisait face. Il fut soudainement heureux de ne pas être sa cible. Nul doute que quiconque contrariait la princesse devrait faire face au prince. Il eut pitié de ce pauvre seigneur qui se tenait si orgueilleusement devant cette femme.

Celle-ci adressa un sourire indolent au seigneur qui parut se rengorger à cette attention venue de cette belle femme. Elle ne le détrompa pas et préféra tisser sa toile avec une maestria venue d'une froide colère.

« —Il est vrai, seigneur, que cette jeune fille m'intrigue. »

Il bomba le torse, fier que ses propriétés intéressent tant une princesse proche du Prince Héritier. Les ragots tournaient vite dans une armée, plus encore lorsque le seigneur mandait des informations de qualité à ses informateurs.

Il ordonna à un garde de son escorte d'aller chercher la fille. Il ne s'interdit pas de la rudoyer pour la faire avancer plus vite, Thaïs manqua de tomber. Lei serra si fort ses doigts sur son sceptre qu'elle sentit les fines gravures qui le parcourait s'incruster dans sa chair.

Sa lointaine cousine se trouva alors devant Lei. La princesse contrôla ses émotions d'une main de fer, comme on le lui avait appris durant sa jeunesse, comme le lui avait appris son voyage et les maisons closes. Thaïs en revanche était tel un livre ouvert. Lei lut le désespoir dans ses yeux, à mesure qu'elle la reconnaissait, et qu'elle se disait qu'elle avait trahi leur peuple pour s'allier aux marchands d'esclaves. Elle sentit son cœur se déchirer. Elle ne voulait pas blesser Thaïs, malheureusement elle n'hésiterait pas à le faire pour parvenir à la libérer. L'espoir n'était pas banni dans le jeu cependant.

Lei lui saisit doucement le menton, faisant mine de l'inspecter, tel une noble désireuse d'une esclave le ferait. La jeune magicienne avait maigri. Ce constat lui serra le cœur, triste pour sa jeune amie. Elle ne méritait pas de vivre ça, aucun d'eux ne le méritait.

« —Joue le jeu. »

Un murmure, émit tel un souffle, venu s'écraser sur l'oreille de la jeune Thaïs, comme porteur d'un nouvel espoir. Un indolent sourire gracia les lèvres roses de la princesse alors que ses paupières recouvraient partiellement ses yeux chocolat aux étincelles d'or.

Sur le visage du sergent, une neutralité qui cachait l'incompréhension. A quoi jouait cette femme ? Le seigneur de la cité en revanche ne pouvait cacher son excitation. Cette femme était une princesse, proche du Premier Prince qui plus est, il serait ravi d'entrer dans ses bonnes grâces, quand bien même il devrait lui céder un ou deux esclaves. Ils étaient négligeables comparés à ce qu'une telle alliance lui apporterait.

Lei recula d'un pas, prit doucement le poignet de la jeune esclave pour le soulever légèrement, presque tendrement. Une douceur empoisonnée par ce regard toujours perçant, si froid. Elle avait l'allure d'une femme dangereuse, d'une femme manipulatrice. La parfaite illusion tissée pour ce seigneur méprisable.

« —J'aimerais l'acquérir. Qu'en dites-vous ? – demanda-t-elle d'une voix trop caressante pour être totalement sincère.

—Bien entendu – s'empressa de répondre le noble. – Je n'y vois aucune objection. Vous avez l'œil, une jeune fille belle comme le jour et magicienne de surcroît – la décrivit-t-il avec emphase.

—Je le sais cela – fit-elle pleine d'un mépris indulgent. –Je n'ai pas d'argent sur moi mais… – Lei lâcha le poignet de Thaïs et enleva ses riches boucles d'oreille, sa pince à cheveux également. Sa tresse retomba dans son dos avec la douce légèreté d'une plume tandis qu'elle montrait les bijoux au creux de sa main. – Cela vous convient-t-il ? »

Le seigneur retint son souffle à la vue de la richesse affichée. Lei se contenta de le regarder de ce regard intransigeant qui faisait baisser la tête de Thaïs quand bien même elle n'en était pas la cible. Elle ne reconnaissait pas son amie, la peur étreignait son cœur. Elle ne savait que penser de la scène qui se déroulait devant elle sans qu'elle n'en ait aucun contrôle. Il s'agissait pourtant de sa propre destinée…

« —Bien entendu, cela paie largement cette esclave et tous les intérêts.

—J'aimerais son sceptre également.

—Bien sûr, bien sûr. Toi ! Va chercher son sceptre dans la salle des trophées ! – aboya-t-il à un des maîtres esclavagistes proches de leur groupe. »

Lei regarda l'homme s'empresser d'accéder à la moindre de ses requêtes avec un mépris que n'égalait que celui qu'elle éprouvait pour l'Organisation. La discussion continua plusieurs minutes, elle ne cessait de poser des exigences, des questions. Elle les choisissait dérangeantes pour la plupart, avec une sombre malice que peu de gens lui connaissait. Un état d'esprit que seul Judal et les spectateurs de leurs joutes verbales pouvaient en réalité connaître jusque-là.

Pas une seule fois elle ne regarda Thaïs, préférant garder son objectif à l'esprit. Elle ne voulait pas se laisser déconcentrer par la colère, elle avait besoin de cette froide logique qu'elle ne faisait qu'emprunter à Kōen. Dédaignant l'explosion de colère et de magie qu'elle aurait produit quelques années plus tôt, Lei s'était glissé dans le rôle du Prince Héritier avec une facilité déconcertante. Elle s'en étonnerait plus tard cependant.

Abrégeant la visite pour sa part une fois que Thaïs eut récupérée son sceptre, accompagnée tout de même de deux soldats de l'Empire à la demande de Masaari, Lei se dirigea vers la tente impériale, sourde aux interrogations muettes et craintive de Thaïs. La chance lui sourit, Kōen était seul. Il devait se reposer, songea Lei. Elle grimaça légèrement, elle ne voulait pas le déranger, il avait besoin de repos, mais elle avait besoin de son aide. Sur un sourire et une phrase aimable Thaïs fut autorisée à entrer avec elle.

Les deux femmes se trouvèrent alors devant Ren Kōen, Premier Prince de l'Empire de Kō, qui regardait pensivement une carte et plusieurs documents. Il leva les yeux vers Lei, visiblement étonné de cette intrusion alors qu'il savait pertinemment qu'elle était censée accompagner le sergent Masaari et ses soldats dans l'inspection de la ville. Celle-ci plongea dans les prunelles de la magnifique couleur rosée du couchant, et s'autorisa alors à se détendre. Elle décontracta ses épaules, décrispa sa main sur son sceptre, desserra ses mâchoires et autorisa enfin sa colère à apparaître. Dans ses orbes couleur chocolat et miel, une étincelle de fureur s'installa brutalement et Lei prit une profonde inspiration pour ne pas perdre le contrôle de ses nerfs. Puis, doucement, elle prit la parole, d'une voix presque enrouée par les efforts qu'elle faisait pour ne pas s'emporter.

« —J'aimerais savoir comment un maître peut rendre sa liberté à un esclave. »

Les yeux de Kōen s'élargirent légèrement et Lei parvint cette fois-ci à lire les nuances de son regard. La surprise noyait ses yeux alors qu'il comprenait qu'elle avait acheté une esclave, et l'incompréhension dominait quant à savoir ses raisons. Thaïs quant à elle avait violemment sursauté en étouffant un cri de surprise. Elle n'osait pas encore prendre la parole.

Lei ne lui en voulait pas, elle ne lui avait rien expliqué, pas même offert un geste de réconfort. Elle ne pouvait pas, pas avant que tout soit réglé. La colère défigurait encore ses émotions, elle n'en était pas maîtresse, ou du moins que peu, elle ne pouvait tout simplement pas lui offrir le réconfort dont elle avait besoin. Pas à présent.

« —Il suffit que tu détaches ses chaînes et que tu lui donnes de quoi vivre.

—Oh. – Lei se détendit alors que la surprise envahissait son esprit. – Je pensais que c'était plus compliqué. – Elle se tourna vers Thaïs avec un sourire un peu trop figé. – Viens là, je vais t'enlever ça. »

Elle s'accroupit aux pieds de la jeune magicienne – les clefs que lui avait donné le noble en main –, posa son sceptre et entreprit de détacher les chaînes de ses chevilles puis de ses mains. Elle retint les chaînes et les posa doucement à terre avec les clefs dans un léger cliquetis métallique. La princesse se releva et se dressa face à Thaïs. Elle n'avait que quinze ans mais elle était grande pour son âge, elle avait la même taille que Lei, à quelques centimètres près. La dernière fois que Lei l'avait vu, quatre ans plus tôt, elle lui arrivait à la taille. Elle avait tellement grandi…

La gorge serrée, Lei l'entoura de ses bras, doucement, tendrement, et la serra contre elle. Thaïs l'enserra avec une faible énergie désespérée, ses nerfs lâchèrent, les sanglots s'échappèrent, tirant quelques larmes à son aînée. Les deux magiciennes restèrent ainsi de longues minutes, puisant le réconfort dans la présence l'autre.

Ce fut Lei qui rompit l'étreinte la première. Elle essuya doucement les larmes de Thaïs avec un tendre sourire. Sa colère avait été balayée par la détresse de sa lointaine cousine.

« —Peut-être pourrais-tu m'expliquer ce qu'il s'est passé durant cette visite Lei ? »

Ce qui semblait au premier abord être une proposition, l'intonation la faisait plutôt passer pour un ordre. Dos à Kōen, Lei y avait pourtant décelé la curiosité et, peut-être, l'inquiétude.

La princesse se tourna vers son ami et son regard s'adoucit, quand bien même un sourire ne vint pas gracier ses lèvres. Kōen le nota, et ses sourcils se froncèrent, il était rare que Lei ne sourît pas en sa présence.

« —Je te présente Thaïs, elle est Kowait, une de mes lointaines cousines. C'est pour cela que j'ai tenu à la libérer de l'esclavage. »

Une lueur dangereuse passa dans son regard alors qu'elle poursuivait son récit et Kōen comprit quelque chose d'important à son propos. Elle ne reculerait devant rien pour protéger son peuple.

Le prince avouait sans complexe qu'il ne comprenait pas l'exil qu'elle s'était imposée pour parcourir le monde loin de sa famille. Il ne comprenait pas qu'une future reine, censée protéger et guider son peuple, le quitte ainsi pour satisfaire une égoïste envie d'exploration. Pourtant, malgré cela, elle ne reculerait jamais devant rien pour protéger son peuple. Il n'avait aucun doute qu'elle se dresserait contre lui s'il menaçait la liberté et l'autonomie des Kowait. Avec cette prise de conscience, il eut la certitude qu'elle était tout aussi digne de la royauté que lui-même, alors même qu'elle avait quitté son peuple quatre ans auparavant pour voyager en solitaire.

En regardant Lei et Thaïs interagir, Kōen prit conscience d'une autre chose la profonde différence qui existait entre les sédentaires et les nomades. Il avait toujours su que Lei et lui avait une manière différente de penser, mais c'était le cas pour chaque personne et chaque culture. Ce qu'il observait était différent il ne semblait y avoir aucune hiérarchie entre les deux nomades. Thaïs parlait à Lei comme à une gentille grande sœur qu'elle n'avait pas vu depuis longtemps, il n'y avait ni dans sa voix ni dans son attitude le respect ou la crainte qu'il y avait chez ses subordonnés ou ceux des autres dirigeants.

Lei se tourna vers Kōen en souriant, son humeur apaisée par l'assurance que Thaïs allait mieux à présent qu'elle était libre. Elle restait pourtant attentive, des séquelles pouvaient – allaient – apparaître. Le prince semblait pensif et la princesse allait se faire un malin plaisir à le sortir de ses pensées lorsqu'un garde pénétra dans la tente et se mit au garde-à-vous. Kōen l'invita à parler et ainsi ils apprirent que la Grande Princesse Ren Hakuei et l'armée qu'elle commandait étaient arrivés.

« —Ren Hakuei… N'est-ce pas ta cousine Kōen ?

—Si – acquiesça-t-il – elle doit prendre ma relève dans la région. Nous devons reprendre la conquête mais la région est loin d'être pacifiée.

—Oh, d'accord. Tu ne m'en avais pas parlé – reprocha-t-elle légèrement.

—Je comptais le faire – esquiva-t-il en se levant. – Allons l'accueillir. »

Il sortit de la tente et Lei secoua la tête, rieuse. La jeune Thaïs ouvrit la bouche, pour la retenir, pour lui révéler une chose qu'elle avait étouffée dans son cœur blessé et n'avait pas voulu ressortir devant un étranger, prince qui plus est. Lei ramassa son sceptre qui reposait encore aux côtés des menottes, poussa celles-ci du pied avec une grimace dégoûtée et sortit à la suite de Kōen. Thaïs referma la bouche, et pressa sa main sur son cœur. Elle n'y arriverait pas, elle savait qu'elle n'y arriverait pas. Cela rendrait la chose trop réelle, elle ne voulait pas, elle ne le supporterait pas.

Lei se plaça aux côtés de Kōen et attendit avec lui l'arrivée de cette cousine dont il lui avait parlé en plus grand bien. Il semblait avoir le plus grand respect pour Ren Hakuei. Lei était curieuse de la rencontrer, et impatiente, il fallait l'avouer.

La jeune femme qui s'avançait vers eux était montée sur un grand cheval et suivit de ses plus hauts gradés. Lei regarda avec curiosité le garçon aux cheveux bleus à ses côtés. Il semblait trop humble pour être de ses généraux, c'était curieux. Elle remit en place une mèche lui chatouillant la joue et sourit à l'intention des nouveaux venus, agréablement surprise par Hakuei. La princesse était sublime et semblait adorable. Mais Lei était prête à parier sa richesse qu'elle avait le caractère implacable de sa famille.

Elle descendit de cheval devant eux et s'inclina face à son cousin. Kōen la salua d'une parole, un infime sourire sur les lèvres. Lei, quant à elle, s'inclina plus profondément devant le regard poliment intrigué de la Première Princesse. Un sourire paisible ornait ses lèvres lorsque la magicienne se releva, ses yeux confrontèrent tranquillement ceux de la princesse de Kō. Hakuei la dévisageait sans fard, évaluant cette femme inconnue aux côtés de son cousin, visiblement trop proche de lui pour être une simple subordonnée. Un sourire identique à celui de Lei gracia délicatement ses lèvres. Les deux femmes s'étaient jaugées et avaient décidés que leur première impression respective était concluante.

« —Je suis enchantée de vous rencontrer Ren Hakuei, Première Princesse de l'Empire de Kō – débuta Lei avec un délicieux sourire à l'ombre malicieuse.

—C'est un sentiment partagé Dame – répondit poliment Hakuei en inclinant la tête respectueusement.

—Hakuei, je te présente Liao Lei – intervint Kōen. – Première Princesse du peuple Kowait.

—Vraiment ? – s'étonna sa cousine. – Tu as réussi à les convaincre de te rencontrer ?

—Non, je me suis écartée du chemin de mon peuple il y a quelques temps – répondit Lei à la place du prince. – J'ai simplement décidé de faire un bout de chemin avec Kōen. »

Le coup d'œil incisif d'Hakuei révéla qu'elle avait parfaitement bien relevé l'absence de titre à la mention du Premier Prince, alors qu'elle avait déclamé le sien en entier au moment de la saluer. Sans compter sa façon détendue d'intervenir dans la conversation, comme si c'était son droit. C'était curieux.

« —Allons dans ma tente – ordonna Kōen. – Nous devons discuter Hakuei. »

Si Hakuei agréa ce point, Lei préféra se retirer. Elle n'avait pas sa place dans une discussion stratégique de l'armée de Kō, elle était proche de certains personnages hauts placés mais ne faisait pas partie de l'Empire. C'était une nuance importante.

Lei entraîna Thaïs à sa suite et décida de sortir du camp. Les sentinelles regardèrent les deux magiciennes passer en fronçant les sourcils. Lei leur adressa un sourire aimable alors que Thaïs se recroquevillait sous le feu de leurs regards, une réaction que la princesse ne manqua pas. Son inquiétude se raviva.

Elles s'éloignèrent du campement et s'enfoncèrent dans la forêt pendant plusieurs minutes. Lei couvait Thaïs d'un regard préoccupé en la guidant. Thaïs était l'une des Kowait les plus douées quand il s'agissait de se fondre dans la nature, Lei ne l'avait jamais vu si maladroite. La jeune magicienne se prenait des racines, des branches la griffaient, elle poussait des petits cris de surprise ou de douleur à chaque fois. Elle semblait distraite, tourmentée, beaucoup trop. Lei comprenait qu'elle soit bouleversée par son expérience, mais la vie était une épreuve pour chacun dans ce monde. Quelque chose n'allait pas. Un sourire amer étira ses lèvres. Elle pouvait bien dire cela, elle s'était à peine remise de la mort de son fils en deux ans.

Les magiciennes s'arrêtèrent au bout de plusieurs minutes au bord d'une petite rivière, à peine suffisamment profonde pour qu'elles puissent se baigner. Les arbres s'espaçaient à cet endroit, laissant le soleil chauffer doucement la berge et les quelques rochers qui se trouvaient au milieu de la rivière, y formant une sorte d'île. Lei sourit en découvrant ce paysage paisible et vivant. C'était le lieu parfait.

« —Qu'est-ce qu'on fait là ? – demanda timidement Thaïs.

—Nous allons nous baigner, l'eau te fera le plus grand bien.

—Je… je ne suis pas sûre que… – bégaya-t-elle.

—Je te purifierai – ajouta Lei. – Allez, on se déshabille jeune fille ! »

Thaïs ouvrit la bouche, prête à protester. Elle rencontra le regard inflexible de Lei et referma la bouche sans rien dire. Lei avait changé en quatre ans, elle n'était plus l'adolescente exubérante et déterminée que Thaïs avait connu quatre ans auparavant, c'était indéniable.

La jeune magicienne se défit de son sceptre à contrecœur puis de ses vêtements. Ses gestes étaient saccadés, hésitants, maladroits. Le cœur de Lei se serra en le constatant mais elle feignit de ne rien remarquer et se déshabilla également. Une fois nue, Lei avança dans la rivière, frissonnant en sentant l'eau froide. Elle continua cependant courageusement jusqu'à avoir la moitié du corps immergé. Le courant n'était pas très fort, constata Lei avec un sourire soulagé. C'était vraiment un bon endroit, assez tranquille pour pouvoir faire ce qu'elle planifiait. La princesse se tourna vers Thaïs qui était toujours sur la berge, embarrassée, ses vêtements pressés contre son corps. L'amusement illumina le regard noisette de Lei qui l'encouragea à la rejoindre d'une parole malicieuse.

Quand Thaïs fut à ses côtés, Lei avait fini par s'immerger complètement et entreprenait de démêler grossièrement ses cheveux avec ses doigts. Elle n'avait pas pensé à prendre son peigne et en était à présent embêtée. La jeune fille la regarda se démener un instant puis eut un sourire léger et entreprit de l'aider. Elle se plaça derrière Lei et démêla patiemment ses longs cheveux qu'elle entreprit ensuite de tresser en une unique natte. Cela aurait le mérite de les discipliner et en séchant ils imprimeraient la forme, ce qui formerait de ravissantes ondulations une fois relâchés.

Lei nota avec bienveillance que cette séance de coiffure avait apaisé Thaïs. C'était une bonne chose, elle en avait besoin si elle voulait pouvoir la purifier, la décharger de ses fardeaux. Elles échangèrent de rôle et ce fut Lei cette fois-ci qui entreprit de démêler la longue chevelure brune de Thaïs. Il se passa un petit moment avant qu'elle ne prenne la parole, et ce fut fait dans un murmure doux. Comme pour ne pas troubler la paix de leurs cœurs.

« —Raconte-moi Thaïs. »

Ce n'était pas une supplication, pas plus que ce n'était un ordre. C'était une simple injonction tout en douceur, une injonction incitant un Enfant d'Isis à se confier à une prêtresse.

Au sein du peuple des Kowait existait plusieurs statuts, plus que ce que les étrangers pensaient. Ce peuple ne se résumait pas aux chefs et aux autres magiciens. Cela n'était qu'une partie de la hiérarchie qui prenait en compte la puissance et les compétences de chacun. Les Kowait se départageaient en sept grandes classes de métier qui comportaient autant de sous-divisions qu'il le fallait pour s'organiser en fonction des évènements : les guérisseurs, les chasseurs, les sentinelles, les artistes, les marchands, les archivistes et les prêtresses. Les prêtresses étaient les seules qui ne choisissaient pas leur voie. Elles étaient des femmes pour la grande majorité, les plus puissantes des Kowait, celles qui n'étaient pas Magi mais avaient une relation plus étroite que n'importe quel magicien avec les rukhs. Hua était guérisseuse même si elle avait également étudié plusieurs des techniques des prêtresses durant sa formation au trône, Jing et Lei quant à elles étaient de puissantes prêtresses. Leur rôle était essentiel dans la guerre incessante que menait les Kowait contre l'Organisation. Les prêtresses étaient celles qui avaient le pouvoir d'influencer les rukhs les convaincre d'adopter de nouveau cette superbe couleur blanche étincelante que Salomon leur avait donné en les créant. C'était différent du pouvoir qu'il avait utilisé sur Alma Torran pour contrer Al-Thamen tout en étant semblable. Tout comme les Enfants d'Isis étaient différents des Kowait tout en étant le même peuple dans l'absolu.

« —Papa, maman, Lue et moi… on devait aller visiter un ami de papa – débuta Thaïs en chuchotant également. C'était toutefois un murmure plein de douleur. – On est tombé dans une embuscade une semaine plus tard, d-dans la forêt. C'était la nuit, ils nous ont pris par surprise. Je… je ne me rappelle pas très bien ce qu'il s'est passé, j'ai à peine pu me débattre avant d'être droguée. Mais… Mais Lue a tout vu. Il… il m'a rac-conté que papa avait été égorgé quand il était de garde. Maman est morte en tentant de nous protéger, je… je ne sais pas comment. Il a refusé de me le dire. »

Dans son regard hanté, Lei vit à quel point l'imagination pouvait blesser dans ces cas-là. Elle s'imaginait le pire. Et elle avait certainement raison. Elle caressa doucement ses cheveux, entreprit de les torsader et les tresser pour faire une coiffure complexe qui ne nécessitait pas de pinces et reposait surtout sur des nœuds. Thaïs ne reprenait pas son récit, alors Lei la relança doucement.

« —Et ensuite ?

—Je… Lue et moi avons été vendus au seigneur de la ville. Il… il m'a mis dans le harem mais Lue posait trop de problème et je résistais alors il m'a jeté aux cachots p-puis m'a relégué à l'infirmerie. Il aurait voulu me mettre dans les mines, i-il me l'a dit, mais Lue y était déjà. Il ne voulait pas que nous soyons ensemble. »

Sa voix se brisa de nouveau et Thaïs dû prendre plusieurs inspirations tremblantes avant de pouvoir continuer.

« —Où est ton frère maintenant Thaïs ? – demanda délicatement Lei. »

Les épaules de la jeune fille se mirent à trembler alors qu'un sanglot explosait dans sa gorge. Silencieusement, la prêtresse l'enlaça par derrière, incarnant une présence réconfortante sans visage. Si Thaïs le voulait, elle pourrait imaginer qu'elle était sa mère, au moins pour cet instant. Le deuil commencerait à la fin de cette purification et il ne serait plus question de travestir la réalité.

« —Il… il est mort dans m… dans mes b-bras. Mon p-petit frère, je l'ai v-vu mourir et je n'ai r-rien pu f-faire. Je… je ne pouvais que r-regarder ! »

Son étreinte se resserra alors que les jambes de Thaïs cédaient et qu'elle tombait à genoux. Lei suivit le mouvement silencieusement. Dans son âme, la tristesse d'avoir perdu trois personnes qu'elle connaissait et aimait s'élevait. Elle se sentait pourtant anesthésiée contre la douleur, et elle comprit que la perte de son enfant était encore trop fraîche pour qu'elle puisse éprouver un autre chagrin profond. Il y avait quatre ans de cela, Lei aurait été anéantie et aurait mis des perles bleues et orange dans sa chevelure en signe de deuil. Aujourd'hui, elle était triste et compatissait à la douleur de Thaïs, mais ce n'était pas un sentiment de perte.

En tressaillant, elle prit conscience d'une seconde chose. Elle n'avait plus de Kowait que le nom. Elle ne faisait plus parti de ce peuple, soudé envers et contre tout. Lei était devenue une Enfant d'Isis solitaire, solidaire envers ses semblables mais détachée de leur vie. Ce n'était pas un cas rare, loin de là, mais elle n'était pas prête à une telle révélation. Elle l'enfouit loin dans son esprit et reconcentra son attention sur Thaïs. La jeune fille avait besoin de son aide pour se relever.

Lei la releva doucement et entreprit de la nettoyer, frottant doucement sa peau sale et meurtrie. Ses gestes étaient doux, tendres, presque maternels, elle faisait attention aux blessures qu'elle découvrait au fur et à mesure que Thaïs se laissait manipuler. Son esprit ne fut pas long à faire le lien entre les marques et son comportement effacé face aux soldats. Elle avait été abusée. Sa tristesse s'amplifia, sans qu'elle n'en fasse montre à l'extérieur. Elle ne pouvait lui montrer de pitié, cela pourrait la détruire. Tout au long des ablutions, Lei resta impassible alors que Thaïs sanglotait tout son soûl.

Ce fut de longues minutes plus tard que Thaïs se calma, dans les bras de Lei qui murmurait des prières pour que Salomon accueille les disparus parmi les rukhs qu'il lui permette de se rétablir, de se remettre des épreuves qu'elle avait dû endurer. Le déluge d'émotions qui secouait la jeune magicienne depuis plusieurs semaines s'apaisa et Lei sut que Thaïs était prête pour la suite.

Elle se détacha doucement de l'adolescente et alla fouiller dans une petite bourse au milieu de ses vêtements. Thaïs s'était assise sur les rochers qui affleuraient au milieu de la rivière quand Lei revint vers elle. Ses yeux se bordèrent de larmes à nouveau en voyant les trois petites perles que tenait la prêtresse. Deux bleus et une orange. Ce fut Thaïs qui tressa une mèche à gauche de son visage, Lei se contentant de lui donner silencieusement les perles tour à tour. Des larmes silencieuses couraient toujours sur les joues rebondies de l'adolescente mais elle semblait apaisée. Ce n'était plus les sanglots irrépressibles d'un peu plus tôt Lei décida de le voir comme un bon signe.

La tresse terminée, Lei caressa doucement la joue de Thaïs, un geste réconfortant pour cette jeune fille blessée. Elle ne la reprit pas dans ses bras cependant, les lèvres de Thaïs commençaient à bleuir et le soleil était caché par des nuages. Elles avaient passé l'après-midi dans la rivière, il était grand temps de rentrer.

Elles retraversèrent la rivière jusqu'à la berge rapidement et Lei fit immédiatement un feu avec quelques branches récoltées ici et là. Thaïs se mit au plus près des flammes, tentant de sécher un peu avant de remettre ses vêtements. Elles restèrent ainsi, accroupies devant le feu, pendant longtemps. Les flammes réchauffaient agréablement leur peau et leur conversation était paisible, agréable. Ce fut une fois que Thaïs remarqua que le ciel prenait le rose du couchant que Lei décida de lever le camp. Elles s'habillèrent rapidement, prenant soin de ne pas défaire les coiffures faites avec soin. Puis Lei s'avança vers ce qui lui semblait être le lieu du campement. Elle avait besoin de parler avec Kōen avant de retourner dans la petite pièce qu'elle avait loué en ville.

Thaïs dû corriger deux fois leur chemin avant de prendre la tête, gentiment moqueuse. Lei se contenta de sourire, un peu vexée tout de même de ne pas être capable de retrouver son chemin dans cette forêt qu'elle parcourait pourtant tous les jours depuis une semaine. Elles atteignirent leur but après plusieurs minutes et ce fut le soleil couchant dans le dos que les magiciennes pénétrèrent dans le camp de l'armée de Kō.

Lei les menèrent à la tente du général et croisa la Première Princesse de Kō à quelques pas de son but sans l'apercevoir. Celle-ci la regarda entrer dans la tente de son cousin avec curiosité, se demandant ce que la princesse nomade pouvait bien vouloir à Kōen avec un air si sérieux.

Kōen était avec deux de ses subordonnés lorsque Lei fit irruption dans sa tente. Les pans de tente qui formaient l'entrée volèrent sur son passage, cachant presque Thaïs après elle. Sa main serrée sur son sceptre doré, ce fut le regard décidé que Lei posa la question qui amorcerait le pas décisif de leur alliance. Ils en avaient parlé longuement, ils avaient décidé de ce qu'ils devraient faire pour que le pouvoir de l'Organisation vacille, ils avaient ébauché des idées pour le comment également. Il était temps de commencer.

C'était une des raisons qui avait conduit Lei à passer autant de temps dans une même ville et à fréquenter Kōen aussi souvent. Il était même arrivé quelques fois qu'elle s'endorme durant l'une de leur réunion, passant ainsi la nuit avec lui. Elle avait découvert avec mécontentement qu'il était adepte des nuits blanches et menait depuis une bataille acharnée pour qu'il dorme correctement. C'était cependant un autre problème qui l'amenait.

« —Peux-tu me prêter ton Œil des Rukhs ? Je dois contacter mon peuple. »

Le prince la regarda quelques instants, les nuances couchants de ses yeux se mouvant dans une danse hypnotique. Lei refusa cette fois-ci de se laisser captiver et continua à l'affronter. Elle ne céderait pas, le moment était venu. De plus, elle devait ramener Thaïs aux caravanes.

« —Laissez-nous – ordonna-t-il aux subordonnés, détournant la tête pour figer sur eux son regard sévère. »

Les hommes s'inclinèrent et quittèrent la tente, sous les regards des deux Kowait et du prince. Lei fixa Thaïs, hésitante une seconde, puis prit de nouveau la parole.

« —Sors aussi, Thaïs, s'il te plaît. Nous devons parler en privé.

—Oh… D'accord, oui, désolée – balbutia-t-elle, confuse. »

Lei sourit légèrement avant de reporter son attention sur Kōen. Il s'était rassis derrière son bureau et Lei alla prendre la chaise qui traînait sur un côté de la tente pour l'approcher du bureau et s'y assoir.

« —Est-ce vraiment le bon moment ?

—Cela fait un mois que nous en parlons et que nous retournons le problème dans tous les sens en essayant de prévoir l'avenir – répliqua-t-elle. – Tante Ling est intelligente mais elle n'aime pas le changement. La présence de Thaïs l'obligera au moins à nous écouter.

—Croira-t-elle vraiment que tu es prête à laisser Thaïs se débrouiller seule après l'avoir sauvé de l'esclavage ? – fit-il en haussant un sourcil.

—Non, pas sur ma seule parole. Mais j'ai voyagé seule pendant quatre ans, cela peut changer n'importe quel être. Et je vais contacter Jing, ma cousine, en premier. Elle nous aidera.

—J'ai du mal à y croire – lui avoua-t-il, les sourcils froncés. – Un Kowait ouvert sur le monde… Ce n'est jamais arrivé d'après les archives.

—Exact – en convint facilement Lei. – Mais Jing et moi avons la même vision de l'avenir. Notre peuple perd du terrain face à Al-Thamen, il faut nous ouvrir au monde si nous voulons pouvoir continuer notre combat à jeu égal. »

Kōen la regarda longuement et Lei se tut, attendant simplement qu'il ait fini de réfléchir à toutes les options. Ce n'était pas une décision à prendre à la légère, ils n'auraient qu'une seule occasion, ils ne devaient pas la manquer s'ils voulaient pouvoir mettre leur plan à exécution. Elle comprenait ses réserves, il était stratège, il aimait avoir toutes les cartes en mains et savoir où il allait. Néanmoins il était aussi général et avait l'habitude des imprévus. Que l'opportunité soit unique était la seule chose qui le faisait hésiter.

« —Très bien. Je te fais confiance. »

Un délicat voile rouge recouvrit les joues de Lei qui sourit tendrement, touchée par sa déclaration. Elle savait qu'il la considérait comme une amie mais il n'avait jamais dit clairement qu'il lui faisait confiance. C'était un cadeau précieux qu'elle chérirait.

« —C'est le bon moment – assura-t-elle. »

Il hocha la tête et se leva pour aller chercher une sphère bleue dans un coffre au coin de la tente. Lei regarda avec étonnement l'Œil des Rukhs dans les mains du prince.

« —Tu le gardes en permanence avec toi ?

—C'est un privilège de la royauté – répondit-il, une lueur ironique passant dans son regard.

—Quel profiteur – répliqua Lei, rieuse. »

Il posa la sphère au centre de la table et Lei l'entoura de ses mains en fermant les yeux. Elle se concentra, formulant ses ordres aux Rukhs à mi-voix pour former le lien jusqu'à sa cousine. En tant qu'héritière, un Œil des Rukhs restait en permanence dans sa caravane afin de ne pas handicaper les communications importantes dans le cas où les Anciens ne seraient pas joignables. Une décision prise par leur grand-mère maternelle que Lei ne pourrait jamais assez remercier à cet instant.

Le lien magique s'établit dans un claquement mental sec qui la fit tressaillir. Lei n'avait que rarement utilisé cette magie, même lorsqu'elle était avec les Kowait. Elle la redécouvrait ce jour et ce n'était pas une sensation agréable que de redevenir novice. Elle rouvrit les yeux pour les lever sur Kōen qui la fixait. La princesse sourit légèrement puis rabaissa la tête sur la sphère qui s'illuminait d'une douce lueur bleutée.

« —Elle répondra ?

—Oui, si elle est à côté de l'Œil des Rukhs. »

Et Jing répondit effectivement, quelques instants plus tard. Sur son visage, une prudente réserve que Lei ne connaissait pas mais qu'elle devinait être dû à sa formation de reine. Elle avait vu la même expression chez sa sœur lorsqu'elle faisait face à une situation inconnue. Cependant, à la seconde où Jing l'identifia, un sourire chaleureux se dessina sur ses lèvres et ses yeux noirs comme l'ébène brillèrent de joie. Lei se détendit également, la joie illuminant son visage à la vue de sa cousine adorée, sa presque sœur, qui lui avait tant manqué.

« —Lei ! Ça fait si longtemps !

—Jing ! Je suis tellement heureuse de te revoir – confia Lei, les yeux pétillants de mille feux.

—Ca fait si longtemps, qu'est-ce qu'il s'est passé ? N'étais-tu pas censé faire un voyage et non pas partir en exil ? – demanda-t-elle, presque inquisitrice.

—Je n'ai pas encore vu tout ce que je voulais – esquiva Lei.

—Tu n'auras pas assez de ta vie pour tout voir de ce monde – répliqua sa cousine sans animosité. – Mais laissons ça de côté. Si tu as pris la peine de trouver un Œil des Rukhs pour me contacter ce doit être important. Que se passe-t-il ? »

Lei reprit son sérieux, un voile sombre couvrant son regard habituellement lumineux. Elle échangea un regard bref avec Kōen avant de prendre une inspiration profonde et de répondre à Jing.

« —Tu penses toujours que notre peuple doit s'ouvrir sur le monde, n'est-ce pas ?

—Oui, bien sûr, mais les Anciens ne sont pas de cet avis. Et tant que je ne suis pas couronnée je ne pourrais rien faire, ils ont plus d'influence que moi.

—C'est ce que je pensais – acquiesça Lei. – J'ai peut-être une solution. »

Jing se redressa légèrement, soudainement très attentive. C'était un problème contre lequel elle se battait depuis des années mais c'était un travail de fourmi. Elle gagnait petit à petit les autres Kowait à sa cause mais c'était trop lent, Al-Thamen continuait à placer ses pions au sein des différents gouvernements pendant ce temps. Si Lei pouvait l'aider, si elle avait une solution à ce problème qui les préoccupait toutes deux depuis des années alors tout changeait.

« —Je suis en présence du Premier Prince de l'Empire de Kō, Ren Kōen – déclara gravement Lei.

—Lei ! – protesta Jing. – L'Empire de Kō abrite l'Organisation !

—Non – contra-t-elle calmement. – L'Empire de Kō est infesté par l'Organisation. Le prince est un ami et c'est mon allié, Jing. Il nous aidera.

—En es-tu absolument sûre ? »

Lei leva les yeux vers Kōen qui la fixait, attentif mais pas intrusif. Elle menait cette danse. La princesse repensa à cet instant où il l'avait sorti de son désespoir, ce moment où il lui avait raconté ses propres blessures, celles qui dictaient encore ses actions. Elle avait discuté avec lui par la suite, elle avait vu son désir de vengeance, sa haine contre Al-Thamen qui lui avait enlevé des êtres précieux. Ce n'était pas de la comédie. Alors elle plongea son regard chocolat pailleté d'or dans celui d'un profond ébène de sa cousine, résolument, confiante.

« —Oui, j'en suis absolument sûre. »

Jing entendit le monde de conviction que portait la voix de sa presque sœur. Elle détourna la tête, réfléchissant furieusement malgré le masque de calme posé sur son visage. Elle faisait confiance à Lei, vraiment, mais le Premier Prince de Kō ? Celui qui menait les armées de conquête ? C'était risqué… et certainement le pire choix possible pour convaincre les Anciens.

« —Jing – plaida Lei – nous n'arrivons plus à faire face à l'Organisation et ce sera le cas aussi longtemps que nous resterons en dehors de la vie mondiale, tu le sais aussi bien que moi. Si nous pouvons agir de l'intérieur…

—Je veux parler à Ren Kōen – la coupa-t-elle. »

Lei s'interrompit, dévisageant l'image déformée de sa cousine, dans l'expectative. Elle savait que ces quatre ans les avaient éloignées elle avait changé et c'était pure illusion de penser que Jing était restée la même qu'à dix-huit ans. Elle mesurait à présent à quel point ses attentes étaient en-dessous de la réalité. Jing n'était pas aussi méfiante lorsqu'elles étaient jeunes, pas avec elle. Les cousines avaient toujours eu une confiance aveugle l'une dans l'autre cela blessait Lei de voir que ça ne semblait plus être le cas.

Kōen se déplaça derrière elle pour entrer dans le champ de projection de l'Œil des Rukhs et posa une main sur son épaule, la soutenant silencieusement. Lei posa une main légère sur la sienne, reconnaissante de son geste, et reprit son sang-froid. Les yeux acérés de Jing ne manquèrent pas le geste et se plissèrent légèrement.

« —Votre cousine dit la vérité, je suis son allié.

—Ce n'est pas de Lei dont je doute – répliqua Jing. – Pourquoi voudriez-vous vous débarrasser de ceux qui assoient votre pouvoir dans le monde ? C'est grâce à eux que l'Empire de Kō est si puissant !

—En partie seulement, notre puissance militaire n'a rien à voir avec eux. Ils accélèrent seulement la conquête. Le reste du temps l'Organisation complote sans se mêler de la guerre.

—Comment pourrais-je vous croire ? – rétorqua immédiatement Jing.

—En me faisant confiance – intervint Lei sévèrement. – Jing, je comprends que tu ne lui fasses pas confiance. Vraiment je comprends, mais ce n'est pas seulement mon allié, Kōen est aussi un ami précieux.

—Tu es parfois trop gentille Lei – rappela douloureusement Jing. Lei grimaça mais ne céda pas un pouce de terrain.

—Cela fait quatre ans que je le connais et trois ans que nous sommes alliés. Je le connais Jing, fais-moi confiance. Penses-tu que si j'avais le moindre doute je prendrais le risque ? Je ne tiens pas à refaire la même erreur que nos parents. »

Le silence qui suivit fut long, intense, et rendit Lei mal-à-l'aise. Elle n'avait jamais eu ce genre de silence avec Jing. C'était étrange, dérangeant. Ce n'était pas ainsi qu'elles étaient censées se retrouver après quatre ans d'éloignement.

« — Faites confiance à votre cousine princesse – intervint Kōen. Sa voix était forte mais calme, elle attirait les regards sur sa silhouette droite. Lei lui fut reconnaissante d'intervenir, elle n'avait pas prévu une telle méfiance de la part Jing, elle ne savait plus quoi faire. – La loyauté de Lei est acquise à votre peuple, elle ne ferait rien qui puisse lui nuire. Elle a remis en question mes motivations beaucoup plus de fois que je n'aime le reconnaître. »

Lei jeta un regard amusé à Kōen qui avait un air un peu pincé à ce rappel. C'était vrai qu'elle avait remis en question ses motivations à plus d'une reprise. Sa vengeance était légitime mais, comme l'avait dit Jing, la puissance de l'Empire s'appuyait sur l'Organisation et Kōen était fidèle à sa nation. C'était une juste méfiance et il ne l'avait jamais commenté jusqu'à présent mais cela ne l'étonnait pas qu'il en fût contrarié.

« —Très bien – répondit brusquement Jing. – Je t'ai toujours fait confiance Lei, je ne veux pas que ça change à cause du trône. Je vais te faire confiance sur cette… alliance. Mais ma mère n'acceptera jamais de le rencontrer, et tu le sais. Elle est totalement hermétique à nos arguments, pour elle l'Empire est le mal incarné. Sans vouloir vous offenser – grimaça-t-elle légèrement vers Kōen. »

Lei posa ses coudes sur le bureau, beaucoup plus légère à présent que Jing lui avait de nouveau accordé sa confiance. Cela lui tenait véritablement à cœur. Elle inspira en passant ses mains dans ses cheveux, dérangeant sa coiffure sans y faire attention, les crispant légèrement en réfléchissant. Il fallait trouver un moyen de convaincre Tante Ling à présent.

« —Il y a un moyen mais je n'aime pas ça – marmonna-t-elle.

—Nous n'avons pas vraiment le choix – remarqua Jing.

—Kōen, tu-

—Je vais lui dire – accepta-t-il sans faire de commentaire. – Lei a retrouvé une jeune magicienne de votre peuple aujourd'hui.

—Thaïs ! Vous avez retrouvé Thaïs et sa famille ?! – s'exclama l'héritière en plaquant les mains sur la table où reposait son Œil de Rukhs. Il vacilla légèrement sur son support mais elle le stabilisa avant qu'il ne tombe, reprenant un peu de sang-froid.

—Non – murmura Lei sans regarder sa cousine. – Nous n'avons retrouvé que Thaïs. Sa famille est… – Elle prit une profonde inspiration avant de continuer sa phrase. – Ses parents et son frère sont morts aux mains des marchands d'esclaves. »

Jing se rassit, silencieuse. Sur son visage se lisait la peine que cette nouvelle lui causait et Lei regretta de ne pas pouvoir la prendre dans ses bras. Si leurs morts ne l'avaient pas touché aussi durement qu'on aurait pu l'attendre, ce n'était pas le cas de Jing. Sa cousine se recomposa cependant un visage impassible, maîtrisant ses émotions d'une main de fer qu'elle avait acquise avec l'héritage du trône.

« —Je vois, il faut qu'elle revienne parmi nous au plus vite.

—Je sais, c'est le moyen auquel j'ai pensé – dit doucement Lei. – Je n'aime pas ça mais c'est le meilleur.

—Je n'aime pas ça non plus – grimaça légèrement Jing. – Se servir ainsi de leurs morts…

—Toute mort sert aux vivants – rappela Lei.

—Et Salomon décide de leur utilité, je sais. – Jing posa ses mains sur ses yeux et hocha brièvement la tête. – Très bien, nous allons faire comme ça. Nous lui parlerons demain au zénith du soleil, préparez vos arguments, ça va être une longue discussion.

—C'est le moment de vérifier si nous sommes toujours aussi douées pour la faire plier – s'amusa sombrement Lei avec un sourire pincé. »

Jing lui retourna un sourire identique et Kōen la salua en se retirant du champ de projection de l'Œil de Rukhs. Jing s'attarda encore un peu et Lei retint son geste de rompre l'enchantement. Sa cousine la regardait gravement et Lei se rassit doucement, attentive.

« —Ce n'est pas pour la famille de Thaïs que tu as tressé une mèche de deuil, n'est-ce pas ? »

Un sourire amer se dessina sur les lèvres de Lei alors qu'elle portait sa main à la fine tresse. Elle avait oublié le sens de l'observation de sa cousine. Elle détourna les yeux, la douleur emplissant son esprit au souvenir de sa grossesse difficile, de cet enfant qu'elle avait appris à aimer et perdu avant de pouvoir le connaître.

« —Tu le sauras bien assez tôt. A demain Jing, dors bien.

—A demain Lei – répondit sa cousine sans cacher l'inquiétude qu'avait suscité sa réponse évasive. »

Lei rompit l'enchantement et posa les yeux sur la perle blanche qui terminait sa tresse. Elle se demanda un instant ce qu'en penserait sa famille. Avant que ses pensées n'aient pu prendre un tour plus sombre, Kōen posa une main sur son épaule et la pressa pour attirer son attention. La princesse leva les yeux pour le trouver à côté d'elle, il la regardait d'un air grave et elle savait qu'il avait entendu la question de Jing.

Elle se leva sans un mot et s'approcha de lui, l'entourant de ses bras pour poser son front sur sa clavicule. Il lui rendit son étreinte sans un mot, la serrant entre ses bras, et Lei ferma les yeux, savourant silencieusement sa présence. Ce genre de contact était récent dans leur relation et n'avait pas dépassé la limite de l'amitié. Ils étaient rares et Lei avait appris à les apprécier elle appréciait d'autant plus celui-ci qui était fait pour la réconforter.

Kōen finit par défaire leur étreinte et s'éloigner d'elle, ses yeux roses aux reflets du rouge de l'aube adoucis en la regardant, ses lèvres se courbant légèrement pour dessiner un discret sourire.

« —Il faut que tu dormes, cette magie t'a épuisé.

—Il faut préparer l'audience de demain.

—Je peux le faire seul-

—Tu dois dormir aussi – objecta Lei en fronçant les sourcils.

—Il faut que je finisse d'abord plusieurs choses – répondit-il calmement. – Je te rejoindrais.

—Il y a Thaïs, il faut que je m'occupe d'elle.

—A mon avis…

—Seigneur Kōen, Son Altesse Hakuei souhaiterait vous voir – entendirent-ils depuis l'extérieur.

—Faites-la entrer. »

Lei et Kōen se recomposèrent un visage calme et lisse alors qu'entrait Hakuei au sourire aimable. Ses yeux noirs perçants ne manquèrent pas la proximité de son cousin et de la princesse mais elle ne fit aucun commentaire.

« —Je voulais vous prévenir que la jeune Thaïs est hébergée pour la nuit dans la tente des magiciennes. Elle tombait de fatigue – sourit doucement Hakuei.

—C'était une dure journée pour elle – convint Lei avec un hochement de tête. – Je vous suis reconnaissante de votre geste.

—Je vous en prie – sourit Hakuei avant de devenir plus sérieuse. – Comment c'est passé l'entretien ?

—Nous avons une audience avec le Conseil des Kowait demain à midi.

—Pensez-vous qu'ils accepteront de se soumettre à l'Empire ?

—Non – répondit Lei – jamais de la vie. Mais nous pouvons négocier une alliance.

—Pourquoi ne pas utiliser la force ou la manipulation comme avec le reste des pays ? – s'étonna Hakuei en fronçant les sourcils.

—Parce que mon peuple est plus puissant qu'il n'en a l'air – répondit Lei avec un pointe d'acier dans la voix.

—Une alliance signée de plein gré nous assurera plus efficacement leur aide – intervint Kōen calmement. – Et nous avons besoin d'eux si nous voulons nous débarrasser de ces parasites. »

A la grande surprise de Lei, Hakuei se contenta de hocher la tête sans s'étonner des mots vifs de Kōen. Il semblait qu'ils soient plus proches que ce que Kōen disait s'il lui avait parlé de sa rancœur contre l'Organisation. Elle n'arrivait pas à déterminer si la princesse connaissait toute l'histoire en revanche.

« —Quant à vous Dame Lei, à moins que vous ne vouliez regagner la ville, vous pouvez dormir dans ma tente.

—Vraiment ? – s'étonna Lei, clignant les yeux devant le changement brusque de conversation. Elle reprit ses esprits et lui offrit un sourire plus sincère. – J'accepte votre offre avec plaisir, je n'avais pas envie de retraverser la forêt à cette heure-ci.

—C'est compréhensible – acquiesça Hakuei. – Sur ce mon cousin, je vais me retirer, bonne nuit.

—Je vous suis – acquiesça Lei avant de lancer un regard inquisiteur à Kōen. – N'oublie pas de dormir cette nuit. A demain – sourit-elle finalement.

—Dormez bien – répondit-il, amusé. »

Il semblerait que les deux princesses s'entendraient bien. C'était une bonne chose décida-t-il en croisant les bras. Il croisa une dernière fois le regard chocolaté aux reflets miel de Lei avant qu'elle ne disparaisse hors de la tente et sourit. Elle serait en colère demain lorsqu'elle se rendrait compte qu'il n'aurait pas beaucoup dormi mais le jeu en valait la chandelle. Il fallait qu'il prépare leur audience avec sa tante après tout.

Lei, quant à elle, entrait dans la tente d'Hakuei en bavardant tranquillement avec cette dernière. Et dans son esprit elle préparait déjà ses reproches pour Kōen. Elle savait qu'il n'allait pas dormir.