Tout en approchant de la Bibliothèque, le sourire du professeur River Song s'agrandissait, effrayant légèrement Monsieur Lux. Elle savait qu'elle allait le revoir. Son Docteur. Il viendrait l'aider, les divers témoignages qu'elle avait lus lui avaient certifié. Après avoir finalement été relâchée parce que l'homme qu'on l'accusait d'avoir tué avait disparu de toutes les banques de données de l'univers, elle avait continué ses études d'archéologie pour finalement devenir professeur (tout en continuant ses escapades avec ou sans le Docteur, bien évidemment). Elle venait de le recroiser avec une tête qu'elle ne lui avait jamais vue et il l'avait finalement emmené voir les Tours Chantantes, comme promis. Quel merveilleux spectacle. Bien sûr, ce fut empreint de tristesse parce qu'elle savait que c'était la dernière fois qu'ils allaient se voir. Quand elle lui avait posé la question, le 'C'est pas l'heure' du Docteur avait été sans équivoque, et elle avait compris.
Avant de partir en mission, elle avait rendu visite à ses parents. Amy et Rory l'avaient rassuré. Même si ce qu'elle avait lu était vrai, que la dernière nuit qu'elle passerait avec le Docteur serait à Darillium, ça ne voulait pas dire qu'elle allait mourir. Ça voulait juste dire que cette nuit de vingt-quatre ans avait été la dernière avec son Docteur. Mais peut-être qu'elle croiserait de nouveau un jeune Docteur qui ne l'a connaissait pas encore, lui avait fait remarquer Amy. Elle pourrait continuer à vadrouiller dans le temps et l'espace, lui avait dit Rory. Ce serait juste sans le Docteur. Et alors qu'elle les quitta pour la soirée, elle se demandait si elle avait vraiment envie de naviguer dans tout l'espace et le temps sans le Docteur.
-On approche, dit Dave.
Elle revint à l'instant présent. Ils avaient une bibliothèque à examiner. Une fois la navette posée, elle descendit du vaisseau et prit une inspiration, déjà excitée par l'aventure qui allait probablement se produire. Elle sentait le TARDIS. Son ADN unique se mettait en marche.
Elle sourit. Il était là.
-... Parce que cette ombre n'a pas disparu, elle s'est déplacée.
-Alerte ! Il y a une intrusion dans la Bibliothèque, il y en a d'autres qui arrivent.
River sourit. Ça commençait bien. Un mystère comme elle les aimait. Il était temps qu'elle fasse son entrée. De la façon la plus remarquée possible, bien évidemment.
Dave fit vibrer les gonds de la porte qui s'ouvrit dans un éclair accompagné de fumée. L'androïde continuait de scander sa phrase sans relâche. Suivie par les autres, elle s'avança vers le Docteur. Elle avait fait exprès de ne pas allumer la lumière dans son casque, histoire de ménager son effet. Elle avait une visibilité réduite mais elle y voyait assez pour voir qu'il en était à sa dixième régénération. Pour avoir passé un temps certain à mémoriser ses douze visages connus, elle en était certaine. Elle l'observa. C'était la première fois qu'elle le croisait avec cette tête-là. Il avait l'air jeune. Pas plus jeune que la numéro Onze, mais ce n'était pas pour lui déplaire. Cette nouvelle régénération lui plaisait autant que les prochaines et les précédentes.
Elle alluma la lumière de son casque et sourit.
-Salut, mon ange.
Cependant, il gardait obstinément les sourcils froncés.
Il y avait un problème. Un gros problème. Du genre de son mariage, selon ses critères. Peut-être pas si gros, mais assez pour qu'elle le remarque. Il commençait par ne pas la saluer (d'habitude elle avait au moins droit à un petit bisou, avant de se faire taper sur les doigts parce qu'elle avait abusé de la gâchette ou qu'elle avait les mains qui traînaient un peu trop), il lui disait de partir sans même leur dire pourquoi, il dénigrait les archéologues... Bon, ça il l'avait toujours plus ou moins fait, monsieur ''moi, je voyage dans le temps et l'espace et les archéologues me font bien rigoler''. Mais là, il l'ignorait, tout bonnement. Avait-elle fait quelque chose de mal? Encore ? Elle en avait fait, des vilaines choses dans sa vie. Lui aussi, d'ailleurs, mais de là à tenir des comptes... Bon sang elle avait été jusqu'à presque détruire l'univers pour ne pas le tuer et il l'avait épousé!
Il lui avait dit qu'elle avait un joli nom, sur son ton de ''racontes ta vie si tu veux, mais je ne t'écoute pas'' et s'était empressé de les chasser. C'était de sa bouche pourtant, la première fois qu'elle avait entendu ce nom. Il n'avait même dit que ça. River. Quand elle avait compris qu'elle et cette River n'étaient qu'une seule et même personne, elle avait été la plus heureuse des femmes. Il n'y avait qu'elle pour tomber amoureuse d'un homme qu'elle devait tuer.
Mais là, il la regardait presque comme s'il ne la voyait pas. Comme si elle avait fait l'erreur de venir ici. Il la regardait presque comme lorsqu'il l'avait présenté à Amy, la première fois avec l'histoire des Aplans et du Byzantium.
Elle avait sorti son agenda pour qu'ils le mettent à jour, mais il ne semblait même pas le voir, alors que c'est lui qui lui avait offert. Il le regardait avec ses sourcils froncés, comme si c'était la première fois qu'il le voyait, alors qu'elle le sortait à chaque fois qu'elle le croisait.
-Merci.
-De quoi ?
-Comme d'hab. D'être venu à mon secours.
-Alors c'était vous ?
Elle ricana. Comme si c'était la première fois ! Elle avait dû en faire une belle pour qu'il aille jusqu'à abandonner le tutoiement.
-Tu te débrouilles très bien pour faire croire qu'on se connaît pas. J'espère qu'il y a une raison à cela.
-Oh oui une très bonne raison, même.
Que voulait-il dire ? Qu'avait-elle pu encore avoir fait? Elle décida de passer dessus. Il finirait bien par lui dire, de toute façon.
-D'accord, sortons l'agenda. On en est où cette fois, dis-moi ? Euh...
Elle l'observa plus en détails. Ça lui allait bien, ce nouveau visage finalement. Il avait presque l'air sérieux pour une fois.
-À en juger par ton visage, je dirais que c'est les premiers jours pour toi… Donc euh... La chute du Byzantium ?
Il eut un regard interloqué, du même genre qu'il avait quand il ne savait pas de quoi elle parlait.
-Apparemment ça ne te rappelle rien... Bon voyons voir...
Elle remonta un peu en arrière.
-Le pique-nique à Asgard ? On est déjà allé à Asgard ?
Toujours le même visage.
-De toute évidence, non.
Le stress commençait à l'envahir doucement.
-Bon sang ça doit être au tout début alors... La vie avec quelqu'un qui voyage dans le temps, je ne pensais pas que ça serait si difficile...
Elle releva le visage vers sa tête de «je ne sais pas et je déteste ne pas savoir ». La question étant : pourquoi ? Chaque fois qu'elle le rencontrait, même s'il ne savait pas qui elle était par rapport à lui, il lui avait toujours fait plus ou moins confiance, enfin autant confiance qu'il pouvait le faire à quelqu'un en prison pour ce qui était considéré comme le pire crime jamais commis. Elle l'observa un peu mieux. Il avait l'air...
-Regarde-toi... Tu es si jeune...
Il sourit légèrement, sans doute habitué à cette remarque, et dit :
-Oh non, je ne le suis pas.
-Oh que si tu l'es...
Elle le regarda dans les yeux. D'habitude, elle y voyait tellement de choses. Le passé, le présent, le futur. Bénéfice d'avoir un ADN mélangé à celui d'un Seigneur du Temps. D'habitude, elle aimait se plonger dans son regard. Mais aujourd'hui, quelque chose clochait. Il manquait quelque chose.
-Ton regard…
Il était si loin de toutes les atrocités qu'ils avaient vécues ensemble. Quand elle avait été kidnappée par Madame Kovarian, la Pandorica, les Anges Pleureurs et l'unité du Père Octavian, la rencontre avec le Silence, quand il avait passé 3 mois assis sur une chaise, enchaîné...
La fille rousse qui était avec lui semblait aussi perplexe que lui. River ne l'avait jamais vu. C'était quoi cette manie d'emmener des rousses à chaque fois ? Qu'il ne soit pas roux lorsqu'il se régénérait, d'accord, mais qu'il compense ce manque de cette façon. Il ne pouvait pas faire comme tout le monde et se teindre les cheveux? Qui était-ce ? Généralement elle voyait plus ou moins toutes ces compagnes, mais elle, elle ne l'avait jamais vu. Nouveau Docteur, nouvelles mœurs...
-Je ne t'ai jamais vu aussi jeune...
-Vous m'avez déjà vu alors...
River se pétrifia. Pas ça. Il devait plaisanter, ce n'était pas possible autrement... Le Docteur ne plaisantait jamais, mais qu'il ne lui fasse pas ça. Il ne pouvait pas ignorer qui elle était. Un sentiment d'angoisse la prit aux tripes. Parce que si c'était réellement le cas, c'était leur vie ensemble qu'il ne connaissait pas. Leurs bons et mauvais moments. Son amour pour lui. Son affection pour elle.
-Docteur, dis-moi que tu sais qui je suis... Je t'en prie...
-Qui êtes-vous?
Non, ça ne pouvait pas lui arriver... Pas déjà... Elle se souvenait avoir dit à Rory une fois ''Il y aura un jour où je le regarderais dans les yeux, et il n'aura pas la moindre idée de qui je peux être. Et ça aura raison de moi''.
Et c'était beaucoup plus douloureux qu'elle ne l'avait jamais imaginé.
-Vous voyagez avec lui n'est pas ?
Elle avait décidé de parler avec la fille rousse. Si le Docteur ne la connaissait pas, elle devait interroger discrètement sa compagne pour en savoir plus.
-Oui, pourquoi? Vous le connaissez c'est ça ?
River sourit. Si tu savais...
-Oh oui, je connais cet homme. On se connaît bien lui et moi. On s'est rencontrés il y a très longtemps.
La rousse semblait perdue.
-Je ne comprends pas.
-Il ne m'a pas encore rencontré.
Devant l'air interrogatif de la rousse, elle précisa.
-Je lui ai envoyé un message, mais il y a eu une erreur. Il est arrivé trop tôt. Ça c'est le Docteur d'avant l'époque où on s'est rencontrés. Quand il me regarde, je suis une étrangère pour lui. Ça ne devrait pas m'atteindre, mais c'est le cas.
Ça lui coûtait de l'avouer. Il était de notoriété publique que River Song ignorait tous sentiments. Bien sûr, son Docteur et ses parents savaient que c'était faux. Mais le reste de l'univers le croyait et c'est ce qui importait. Ça avait rendu son séjour en prison bien plus supportable. Et comme elle avait suivi cette règle toute sa vie, elle avait du mal à avouer ce qu'elle ressentait. Mais si cette fille voyageait avec le Docteur, c'est qu'elle était digne de confiance. Mais la rousse était complètement larguée.
-Mais qu'est-ce que vous me racontez ? Arrêtez de dire n'importe quoi. Soit vous le connaissez, soit vous n'le connaissez pas !
River ouvrit la bouche pour parler. Comment expliquer la complexité d'une relation à travers le temps à une simple humaine? Si elle était déjà larguée alors même que River n'était pas entrée dans la partie technique...
-Donna, silence. Je travaille, dit le Docteur avec une pointe d'agacement.
-Désolé.
Une minute. Donna ? Il avait bien dit Donna ?
-Donna ? C'est vous Donna ?
River comprenait un peu mieux à présent. Il n'y avait, à sa connaissance, qu'une seule Donna à avoir voyagé avec le Docteur. Il ne pouvait s'agir que de...
-Donna Noble ?
La rousse haussa les épaules comme si ce n'était rien.
-Oui, pourquoi ?
River connaissait l'histoire de Donna Noble. Une jour qu'elle bidouillait la matrice du TARDIS dans le dos du Docteur, elle avait vu les noms des personnes qui avaient voyagé avec lui. Donna était un nom barré. Elle avait fini par réussir à faire suffisamment boire le Docteur -ce qui n'avait pas été une mince affaire, de se procurer au marché noir un alcool qui ne recracherait pas sous prétexte que ça n'avait pas le goût de chewing-gum- pour qu'il lui raconte son histoire. C'était au tout début -le début de son point de vue- de leurs relations, bien avant qu'elle ne fasse mourir le Temps. Elle avait été impressionnée par son histoire, que ce soit avec l'Impératrice des Racnos, ou avec Davros. Cette simple humaine, intérimaire de Chisick, avait été le début de ce que River avait fini par devenir. Elle sauvait le Docteur malgré lui.
-Je connais le Docteur, mais dans le futur. Dans son futur personnel.
-Alors pourquoi vous ne me connaissez pas ?
Que répondre à ça ? Règle numéro un du voyage dans le temps, on ne divulgue rien à personne. Même si elle ne pouvait rien dire, elle connaissait le futur de Donna Noble. Comme beaucoup de peuple dans le reste de l'univers, d'ailleurs.
Miss Evangelista, Premier Dave, et maintenant Donna. River ne savait pas combien de temps ce petit jeu allait durer. Le Docteur était de plus en plus en colère, ça se voyait. Il serrait la mâchoire quand il parlait, faisait des erreurs qu'il ne commettait jamais, il était désobligeant. Pour le dernier point, il arrivait qu'il le soit tout le temps, selon la régénération. Mais là... Et histoire de parfaire sa journée, même son équipe devenait irritante.
-Je ne comprends pas, qui est-il ? Avait demandé Dave. Vous nous avez rien dit et vous espérez qu'on lui fasse confiance ?
Elle aimait beaucoup Dave, Dave numéro 2 et Anita en temps normal, mais là, ses nerfs commençaient à lâcher... Alors s'ils la cherchaient, ils la trouveraient. Et puis qui ne connaissait pas le Docteur, franchement ?
-C'est LE Docteur.
-Et qui est le Docteur ? Avait demandé Lux.
Lui, elle lui aurait volontiers collé une paire de claques.
River ne comprenait pas qu'on puisse ignorer qui il était. Toutes les légendes, La Tempête qui approche, le Puissant Guerrier, la Chute du Onzième, la peur de toutes les espèces hostiles de l'univers, l'homme qui, par son simple nom, pouvait détourner des armées entières, la Guerre du Temps, la Chute d'Arcadia et tout le reste. Il avait fait chacune de ces batailles. Chaque guerre. Il s'était retrouvé au milieu de tous les confits qui avaient pu être. Et ils ignoraient qui était Le Docteur ? Qu'il se soit effacé de toutes les archives de l'Univers soit une chose, mais de là à ce que personne ne se souvienne de lui...
-C'est la seule histoire que vous pourrez raconter, si vous survivez.
Anita, habituellement la plus diplomate, lui balança :
-Vous dites que c'est votre ami, mais il ne sait même pas qui vous êtes…
River était au bord des larmes. Elle en avait vu d'autres, bon sang ! Elle avait survécu aux méthodes de torture de Kovarian et du Silence, mais aujourd'hui, elle arrivait à peine à contenir ses larmes parce que le Docteur ignorait qui elle était. Ses compagnons de blocs à la prison Stormcage s'étoufferaient probablement de rire, s'ils l'apprenaient.
-Écoutez, tout ce que je peux vous dire, c'est que je suis prête à aller au bout de l'univers avec lui. Ce que d'ailleurs on a fait.
Elle l'observait du coin de l'œil. Il faisait mine de rien, mais il écoutait tout ce qu'ils disaient, tout en se concentrant sur son travail. Anita enfonça le couteau dans la plaie en disant.
-Il n'a pas l'air d'avoir confiance en vous.
-Oui, il y a un léger problème.
Elle se leva.
-Il ne m'a pas encore rencontré.
Elle était énervée, frustrée, en colère, mais surtout triste. Elle venait de perdre Dave, miss Evangelista et Donna. Le Docteur ne l'avait jamais vu auparavant et son équipe doutait d'elle à présent. Après cette mission, elle irait passer un long week-end chez ses parents, tiens. Ça ne lui fera pas de mal...
Ses nerfs avaient finalement lâché et elle avait commencé à se disputer avec lui. Il commençait vraiment à lui taper sur le système. Il insinuait qu'il l'avait tué (ce qui était vrai, d'ailleurs, mais il avait accepté de passer outre) et il ne la croyait pas. Ça, ça ne changeait pas de certaines fois, mais même quand il a su qu'elle venait de prison, il avait fini par lui faire confiance. Assez pour lui confier la vie d'Amy et de Rory. Et voilà qu'il lui piquait une crise, comme un ado. Il se comportait comme un gamin qui refuse d'aller chez le dentiste s'il n'a pas une sucette après. Là, c'était pareil. Il refusait de lui faire confiance si elle ne lui disait pas qui elle était. De sa part, elle trouvait ça carrément gonflé, même. Qui avait dit à Amy ''Tu ne me connais pas, je t'ai fait poireauter pendant douze ans, mais fais-moi confiance, je suis le Docteur'' ? Oh combien de fois il avait pu la sortir, sa phrase idiote.
-Oh ça suffit, vous n'avez pas fini vous deux ? Nous allons tous sans doute mourir ici et vous, vous chamaillez comme un couple de vieux mariés !
Et voilà Lux qui la ramenait. Remarque, pour une fois il n'avait pas tort. Le Docteur la regarda sans rien dire. Mais elle savait qu'il réfléchissait à toute vitesse, envisageant toutes les hypothèses possibles. Quand comprendrait-il? Elle ne pouvait plus attendre. Déjà, la dernière fois, avec l'histoire des Anges et des Aplans, ça avait été juste. Mais là... En passant sur ses sentiments personnels, elle lui dit :
-Docteur, un jour vous allez m'accorder votre confiance. Absolue. Mais je ne peux pas attendre ce jour-là. Je vais vous le prouver tout de suite. Et je m'en excuse. Je suis vraiment, vraiment désolée.
Elle se pencha vers lui et lui murmura son nom à l'oreille. Son nom qu'il lui avait dit il y a bien des années de cela. Il la regarda, comme s'il la voyait sous un jour différent. Elle savait qu'il était en train d'envisager tous les scénarios possibles pour essayer de comprendre dans quelles circonstances il avait pu lui dire son nom. Mais elle n'avait pas le temps pour ça. S'ils voulaient s'en sortir vivant, il était temps qu'ils se reprennent. Tous les deux.
-On est d'accord ?
Il restait figé.
-Docteur ? On est d'accord ?
Il finit par reprendre contenance et articula :
-On est d'accord.
Elle finissait par perdre espoir. La situation devenait de plus en plus désespérée et le poids sur son cœur continuait de s'alourdir, à tel point qu'elle commençait à étouffer. Elle s'était toujours moquée des peines de cœurs des autres. Des personnes qui venaient voir leur conjoint aux parloirs, à Stormcage. Son histoire personnelle était tellement intense qu'elle avait toujours pensé qu'elle ne connaîtrait jamais de peine de cœur. Même lorsqu'elle avait vu ses parents disparaître sous le toucher froid de l'Ange Pleureur à Manhattan, elle avait supporté et relativisé. Ils étaient perdus, certes, mais ils étaient tous les deux, alors ça irait. Et jamais elle n'avait pensé que quelque chose aurait pu l'atteindre à ce point. Pas depuis qu'elle avait préféré faire mourir le Temps plutôt que de tuer le Docteur. Mais elle s'était trompé. Ça lui faisait tellement mal, aujourd'hui, de voir la personne qu'elle aimait la regarder comme si elle était une étrangère. Avec grand peine, elle avait décidé d'en parler à Anita.
-Avec mon Docteur, j'ai vu des armées entières tourner les talons pour s'enfuir. Et lui il s'en va tranquillement vers son TARDIS. Il ouvre la porte d'un claquement des doigts. Le Docteur, dans le TARDIS... Prochaine étape... Tout l'univers...
-C'est pas l'heure, avait asséné le Docteur sarcastiquement.
Elle serra les dents. Qu'est-ce qu'elle pouvait détester ça quand cette phrase sortait de sa bouche. À la longue, c'était devenu un nom de code, entre eux. C'est pas l'heure. Ça voulait dire tu ne le sais pas encore, mais tu vas bientôt le savoir, et ce sera énorme. Pendant un temps, ça l'amusait de voir la tête qu'il faisait quand elle lui sortait cette phrase. Elle le voyait enrager tout seul dans son coin en essayant de comprendre, et elle se moquait gentiment de lui avec Amy. Puis des fois, ça annonçait quelque chose de plus grave.
Qui êtes-vous, River ?
C'est pas l'heure. Tu le découvriras bientôt. Et j'en suis désolé. Parce qu'à ce moment-à, tout changera.
Nombre de fois, elle aurait voulu lui dire. Mais elle savait qu'elle devait attendre le bon moment. Elle devait patiemment attendre le jour où lui comprendrait. Puis finalement, l'épisode de la Fuite du Démon était arrivé, elle était née, sous les traits de Melody Pond, et il avait compris qui elle était. Et quand elle avait rencontré le Docteur pour la première fois, elle était devenue River Song et c'était la première chose qu'il lui avait dite. River, pour toi et moi, tout est inversé. On ne se rencontre jamais dans le bon ordre. Inscris tout dans le journal, pour qu'on sache où nous en sommes. Il lui avait expliqué que lorsqu'ils se croiseraient, il arriverait des fois où il ne la connaîtrait pas. Mais elle ne devait absolument rien dire, pour qu'il comprenne par lui-même. C'est ce qui ferait que même sans la connaître, il lui ferait confiance. Mais le Docteur qu'elle avait en face d'elle ignorait tout ça. Et lui lui balançait sa phrase, leur phrase, sans savoir l'effet que ça avait.
Il ajouta fièrement :
-En plus, personne ne peut ouvrir un TARDIS en claquant des doigts. Ça ne marche pas comme ça.
Elle le nargua.
-Ça marche pour LE Docteur.
-Je suis le Docteur !
-Oui. Un jour.
Et un point pour l'enfant du TARDIS. Il avait stoppé la discussion, comprenant qu'il allait vers un terrain glissant. Chacun son tour, chéri.
La situation allait de pire en pire. Autre Dave était mort, et Anita avait été prise en chasse par le Vashta Nerada. Ils avaient décidé d'aller pénétrer le disque dur central de l'ordinateur de la planète pour comprendre et ils avaient découvert que Cal était une fillette. Charlotte Abbigaëlle Lux. Le Docteur avait trouvé un plan infaillible pour sauver les gens du disque dur, pour qu'ils puissent tous rentrer chez eux. Enfin... Presque infaillible...
-En me couplant à l'ordinateur, elle pourra m'emprunter de l'espace mémoire.
-Difficulté, ça risque de vous tuer !
-Critiquer c'est facile.
-Ça va griller vos deux cœurs, et n'espérez pas vous régénérer.
-Je ferais de mon mieux pour rester en vie, c'est ma priorité.
-Docteur !
-Je sais que ça va marcher, alors bouclez-la et écoutez. Lux et vous, libérez un maximum de fichiers de sauvegarde pour libérer un maximum de téléchargement. Et pendant que j'y suis, professeur j'aimerais en profiter pour vous dire... Fermez-la.
-Oh, parfois, je te hais !
-Oui je sais !
-Monsieur Lux, venez avec moi. Anita, s'il meurt je le tuerais !
Elle avait décidé de laisser Lux se débrouiller tout seul et était retourné près du Docteur. Elle lui avait collé la droite qu'elle avait toujours rêvé de lui mettre et elle avait pris soin de l'attacher. C'était une habitude qu'elle avait prise de sa mère. Toujours avoir une paire de menottes sur soi.
Alors qu'elle faisait les branchements pour se coupler à l'ordinateur, elle réfléchissait. Elle savait qu'elle allait mourir. Aucune chance qu'elle s'en sorte. Et le Docteur venait de la rencontrer pour la première fois donc toutes les fois où ils avaient été ensemble, il avait su qu'elle mourrait. Il lui avait consciemment menti pendant presque deux cents ans, l'ordure. Elle se souvenait de toutes les fois où elle l'avait surprise à la regarder avec cet air infiniment triste. Quand il voyait qu'elle le remarquait, il lui faisait un petit sourire idiot et déblatérait sur un sujet quelconque. Plusieurs fois, elle l'avait interrogé à ce sujet, mais à chaque fois, il déviait la conversation ou mentait. Je suis désolé qu'à cause de moi, tu n'as pas été élevée par tes parents, River. Quel menteur. J'aurais presque envie de le tuer une deuxième fois, pensa-t-elle alors qu'elle jetait un regard noir à la forme du Docteur inconsciente au sol. Quelque part dans son crâne, une voix qui ressemblait à celle de Kovarian lui disait de l'abandonner à son sort.
Non loin de lui, il y avait une petite étagère roulante avec des livres dessus. Ce qui n'avait rien d'anormal dans la plus grande bibliothèque de l'univers. C'était probablement des livres de dépannage qui servaient avant que le Vashta Nerada n'envahisse la planète. Mais un de ces livres attira son attention. Elle le vit tout de suite parce que c'était l'une des rares choses qu'elle avait constamment avec elle. Un des livres de sa mère. Summer Falls.* Elle avait la version numérique, bien sûr, c'était plus facile à transporter. Mais elle regardait souvent la couverture, avant de le lire et serait capable de la repérer entre mille. Presque automatiquement elle se dirigea vers lui. Quitte à mourir aujourd'hui...
Doucement, elle l'attrapa et un post-it posé sur la couverture la fit sourire. Il y avait un mot écrit dessus.
Veuillez laisser ce livre à sa place, s'il vous plaît.
Le Docteur.
Ça, c'était indéniablement un message de son époux. Elle l'ouvrit le livre à la première page. Il y avait une longue dédicace.
À ma petite fille.
Je sais que le jour où tu liras ces lignes, je serais partie, et ce sera le jour où tu partiras à ton tour. Un jour où je n'arrivais pas à dormir, j'ai surpris une conversation entre deux Docteurs qui expliquaient que tu mourrais en leur sauvant la vie le jour où ils te rencontreraient pour la première fois. Et après ce qui s'est passé à Manhattan, j'ai cherché un moyen de t'envoyer un message. Ton père nous a quittés il y a quelque temps, mais je sais qu'il se joindrait à moi pour te dire ça. Ne déteste pas le Docteur. Parce que même s'il savait depuis le début, c'est lui qui a fait en sorte que tu sois là. C'est grâce à lui que j'ai eu la plus fantastique des petites filles et je sais qu'il a tout fait pour te protéger. C'est un idiot, mais c'est notre idiot. Et je sais qu'on l'aime toutes les deux. Et c'est grâce à lui que j'ai pu te dire une dernière fois à quel point je je t'aime, Melody. Et à quel point je suis fière de toi.
Ta maman.
À la fin de sa lecture, River pleurait. Elle serra le livre contre sa poitrine. Il avait encore dû aller à l'encontre d'un certain nombre de lois du voyage dans le temps pour lui faire parvenir ce message. Tout comme toi, lui dit une voix dans sa tête qui ressemblait à celle d'Amy. Tu as failli détruire l'univers pour ne pas avoir à le tuer. Et il l'avait remercié, sans même le savoir, en lui sauvant la vie un nombre incalculable de fois. Avec Hitler et le Teselecta, quand il avait rebouté l'univers avec la Pandorica, lorsqu'il avait piégé les Silences, dans le temple Aplan avec les Anges, et encore récemment avec Hydroflax. Et c'était sans compter toutes les fois où elle avait fait appel à lui quand elle avait un souci. Qu'elle avait énervé des Sontariens ou qu'elle sautait d'un vaisseau spécial, par exemple. Même maintenant, il voulait sacrifier sa vie pour tous les sauver, elle comprit. Elle était tombé sur une transcription de ses déclarations, un jour, dans les archives du Complexe Papal de Tasha Lem.
'Ils ont créé une psychopathe pour te tuer.'
'Avec qui je me suis marié. Je ne serais pas là devant toi si je n'avais pas croisé la route de River Song.'
On ne pouvait changer l'histoire quand on en faisait partie. C'était l'une des premières règles qu'on apprenait quand on montait dans le TARDIS. Elle regarda le Docteur allongé sur le sol et sourit. Il ne savait pas qui elle était. Il n'était pas responsable de sa mort parce que c'était à elle de choisir.
Elle referma le livre et posa ses lèvres dessus en imaginant que c'était la joue de sa mère.
-Merci, maman.
Elle avait fait son choix.
Au bout d'un certain temps, le Docteur finit par revenir à lui.
-Non ! Non ! Non ! Qu'est-ce que vous faites ? C'est mon boulot !
-Oh, et j'ai pas le droit de faire carrière moi aussi ?
-Quoi ? Vous m'avez attaché ? Mais d'où vous tenez ces menottes ?
Elle sourit.
-C'est pas l'heure
-Je ne plaisante pas, arrêtez ça tout de suite, ça va vous tuer ! J'ai une chance de survivre, pas vous !
-Vous n'avez pas plus de chance que moi ! Cria-t-elle. Je l'ai programmé pour la fin du décompte, reprit-elle plus doucement. Il y aura un écho pendant le couplage pour augmenter la capacité de téléchargement.
-River, je vous en prie, non.
Elle souffla avant de se lancer :
-Ce qui est drôle c'est que, en fait, vous avez toujours su comment j'allais mourir. Chaque fois qu'on était ensemble, vous saviez que j'allais venir ici. La dernière fois que je vous ai vu, enfin le vrai vous, le futur vous, je me souviens, vous étiez devant la porte de chez moi. Bien habillé, les cheveux coupés... Vous m'avez emmené à Darillium. Pour voir les Tours Chantantes. Quelle soirée extraordinaire ! Les Tours chantaient, et vous pleuriez.
Il la regardait avec des yeux écarquillés. Elle lui connaissait bien cette tête, c'était la tête qu'il faisait quand il essayait de comprendre qui elle était. Et avec un peu de chance, un jour, ce sera à lui de lui expliquer leur futur.
-Vous ne m'avez jamais dit pourquoi mais je suppose que vous saviez que c'était l'heure. Mon heure. L'heure de venir à la bibliothèque. Vous m'avez même donné votre tournevis. Ça aurait dû me mettre la puce à l'oreille...
Il essaya d'attraper son tournevis.
-Il n'y a rien que vous puissiez faire.
-Vous pouvez me laisser faire!
-Si vous mourrez ici, jamais je ne ferais votre connaissance !
-L'avenir peut être réécrit !
-Non, pas ces moments ! Pas un instant, je vous l'interdis ! Tout va bien. Tout va bien, rien n'est fini pour vous. Vous allez me revoir. Vous avez tant de chose à accomplir. Vous et moi, le temps et l'espace. Nous avons l'avenir devant nous.
-River, vous connaissez mon nom. Vous m'avez murmuré mon nom à l'oreille.
Elle mit le casque.
-Une seule raison m'aurait poussé à révéler mon nom. Il n'y a qu'un moment où je pourrais...
-Chut tais-toi.
Elle regarda une dernière fois cet homme. L'homme qui lui avait fait découvrir tant de chose, qui lui avait montré toute la beauté de l'univers. L'homme pour qui elle aurait détruit le monde s'il lui avait demandé. L'homme pour qui elle allait donner sa vie pour qu'il puisse un jour la connaître. Pour qu'un jour, il l'aime autant qu'elle l'aimait en cet instant. Son Docteur.
Elle sourit.
-C'est pas l'heure.
Le compte à rebours prit fin.
Lorsque vous voyagez avec le Docteur, vous pensez que le voyage est sans fin. Mais quels que soient vos rêves, ils ne peuvent pas durer.
Tout le monde sait qu'après la vie, il y a la mort. Personne ne le sait mieux que le Docteur. Mais moi je sais, que tous les ciels de notre univers peuvent un jour s'assombrir si seulement, une fois, un seul instant, il pouvait l'accepter.
Nous savons tous que nous allons mourir. Mais pas tous les jours. Et pas aujourd'hui.
Certains jours sont plus beaux. Certains jours sont tellement bénis. Certains jours, personne ne meurt.
Parfois, certains jours. Parmi des millions de jours, quand le vent devient un souffle et que le Docteur est là
Tout le monde vit.
