Octobre

Enji regarda autour de lui, l'air maussade. Rei était définitivement partie la veille. Elle avait emménagé dans un appartement en plein centre-ville. Elle avait quitté la maison pour de bon en emportant avec elle tout un tas de souvenirs. Enji savait que c'était mieux pour eux. Et pourtant, il n'arrivait toujours pas à s'en réjouir. La seule donnée positive était que Fuyumi était restée vivre ici. Enji ne lui avait pas demandé pourquoi elle n'avait pas suivi sa mère. Quand elle lui avait annoncé qu'elle resterait vivre à la maison, il avait eu du mal à y croire. Mais, malgré son soulagement, il s'était contenté de hocher la tête. Parce qu'il était incapable d'agir autrement. Dans le fond, il ne voulait pas réellement engager cette conversation. Parce que, pour rien au monde, il ne voulait lui avouer qu'il avait eu peur de la perdre, elle aussi...

Il n'y avait plus qu'eux deux désormais... Comme depuis un moment. Et pourtant, c'était différent. C'était définitif désormais. Rei avait quitté sa vie en laissant derrière elle une enveloppe qu'elle avait posé sur son bureau. Enji mit plusieurs heures avant de s'en apercevoir. Lorsqu'il l'aperçut, il s'assit sur sa grande chaise et l'ouvrit sans attendre. Il tomba alors sur un mot de Rei.

Tâchons de ne retenir que le plus important. Ressasser le passé ne servirait à rien. J'ai fait une copie de cette photo pour que tu en gardes une trace toi aussi.

Enji mit le mot de côté et regarda alors la photo qui lui était tombée dans les mains en même temps que le papier de Rei. Il l'observa un moment... Elle avait été prise un peu avant que Shoto ne développe son alter. Il tenait à peine debout et regardait l'objectif d'un air curieux. A ses côtés, Natsuo faisait le clown en grimaçant, alors que Fuyumi se tenait sur sa droite, sage comme une image. Et derrière Shoto, il y avait Touya. Le regard un peu flou, mais un doux sourire posé sur le visage. Enji resta un moment interdit devant cette photo. Il ne l'avait jamais vue. Il ne savait même pas qu'une telle photo avait été prise...

Il se releva alors et quitta le bureau. Ce que que Rei lui avait laissé... C'était bien plus précieux que ce qu'il n'aurait cru au départ... Il se dirigea donc vers le salon et commença à fouiller les tiroirs de la grande armoire.

« Tu cherches quelque chose ? »

Enji se tourna pour voir Fuyumi se rapprocher de lui, un air curieux sur le visage.

« Oui. Un cadre photo. Tu ne sais pas où il y en aurait ?

— J'en ai dans ma chambre, si tu veux. Attends, je vais t'en chercher un. »

Enji n'eut pas le temps de lui répondre quoi que ce soit que Fuyumi avait déjà disparu. Elle revint quelques minutes plus tard avec un cadre en main.

« Voilà, lui donna-t-elle avec un beau sourire. C'est pour quoi, en fait ?

— Oh... Ta mère m'a laissé une photo... »

Il se sentait extrêmement maladroit sur le coup. C'était tellement ridicule. Et pourtant, cette dernière photo... Elle représentait beaucoup de chose pour lui.

« C'est vrai ? Je peux la voir ? »

Sa fille était tellement enthousiaste qu'Enji n'eut pas la force de lui dire non. Il se contenta de grogner un vague oui et de se diriger vers le bureau. Il mit alors la photo en question sous cadre avant de la tendre, de mauvaise grâce, à sa fille. Il vit aussitôt ses yeux s'illuminer.

« Oh... Je me souviens du moment où cette photo a été prise... »

Son regard se fit plus nostalgique alors qu'elle se perdait dans ses pensées. C'étaient de bons souvenirs. De ceux qui réchauffent le coeur. Elle posa ensuite le cadre sur le bureau, l'admira un instant, tout en gardant son doux sourire. Elle se tourna ensuite vers son père.

« Tu rentres tôt aujourd'hui, remarqua-t-elle. Je pensais que tu irais directement au restaurant après ton travail, sans repasser par ici.

— Au restaurant ?

— Tu n'avais pas rendez-vous avec Hawks ?

— ... Il a annulé. »

La voix d'Enji se refroidit sur ces mots. Il savait qu'il ne devait pas en vouloir à Hawks, mais il commençait à être agacé par tous ses désistements. Ce n'était pas la première fois qu'il annulait leur sortie et Enji n'était pas dupe. Il savait bien que c'était à cause de ce qu'il lui avait dit l'autre fois. Hawks prenait ses distances. Et s'il en ressentait le besoin, c'était que c'était sans doute mieux pour lui, mais quand même. Quand même ! Ça emmerdait Enji.

Fuyumi remarqua sa frustration. Son regard se perdit un instant dans le vide, avant qu'un étrange sourire ne s'affiche sur son visage.

« Tu devrais l'appeler.

— Pourquoi je ferais ça ? marmonna Enji, de mauvaise humeur.

— Tu veux le voir, non ? Et tu es énervé qu'il a annulé, n'est-ce pas ? Alors dis-lui. Parfois, c'est aussi simple que ça. »

Enji fronça les sourcils. Il ne pouvait pas faire ça. Déjà, parce qu'il ne voyait pas pourquoi il devrait le faire. Et ensuite, parce qu'insister risquerait d'envoyer de mauvais signaux. Mais ça, il ne pouvait pas en parler à Fuyumi. Cependant, il n'eut pas besoin de dire un mot pour que sa fille lise en lui.

« Ah là là, papa, ce que tu peux être têtu quand même. »

Elle rigola doucement sous le regard courroucé d'Enji.

« Pourquoi tu ne lui parlerais pas ? J'ai bien vu que tu aimais passer du temps avec lui, ça ne me dérange pas, tu sais.

— Je ne vais pas lui courir après pour une simple sortie au restaurant. C'est complètement ridicule. »

Fuyumi l'observa un moment. Son père ne le savait peut-être pas, mais Fuyumi n'avait cessé de l'observer ces dernières années. Elle avait espionné le moindre de ses progrès, espérant un geste de sa part. Elle avait suivi son évolution d'un oeil attentif. Elle n'avait donc pas pu le rater. Le rapprochement qui s'était opéré entre son père et Hawks. Fuyumi ne connaissait pas bien le héros ailé, mais elle ne pouvait nier l'évidence. Sa présence faisait du bien à son père. C'était même plus que ça. Les rares fois où elle les avait aperçus ensemble, elle n'avait pas manqué le regard de Hawks, un regard qui s'attardait un peu trop sur le corps de son père, ni ses attitudes qui ne pouvaient tromper personne. Hawks avait beau ne pas tenter d'approche directe, Fuyumi avait compris qu'il était attiré par son père en un seul regard.

Eh bien, ce n'était pas grave, en réalité. C'était même plutôt amusant à observer. Elle plaignait juste Hawks dont les avances allaient être repoussées... Enfin en théorie... Sauf que son père n'avait jamais eu les réactions auxquelles Fuyumi s'était attendue. Sans aller jusqu'à l'encourager, Enji n'avait jamais, non plus, mis de distance entre eux. Et si ça avait perturbé Fuyumi au début, elle avait fini par comprendre. Bon, elle mentirait si elle disait qu'elle ne trouvait pas ça bizarre. Hawks avait le même âge qu'elle après tout, mais... ce n'était pas si important que ça dans le fond. Tout ce qui comptait, c'était que son père soit heureux. Sauf que ce dernier ne semblait pas vouloir l'être. Ça aussi, Fuyumi l'avait rapidement compris.

Et maintenant... Elle ne savait pas réellement où ils en étaient, mais elle avait l'impression que ce n'était pas très positif. Son père n'avait pas besoin de parler pour qu'elle arrive à le décrypter. Après toutes ces années à vivre avec lui, elle avait développé une capacité à comprendre son humeur rien qu'en un seul regard. Et là, elle sentait bien que, s'il avait été plutôt bien disposé lorsqu'il lui avait demandé où trouver un cadre photo, il avait fallu qu'elle prononce le nom de Hawks pour qu'il soit d'une humeur massacrante. Il faisait un effort pour ne pas le montrer, c'était déjà ça, mais Fuyumi le sentait malgré tout.

Sauf qu'elle ne voulait plus de cette vie-là. D'une vie où ses parents seraient malheureux. Leur mariage avait été une horreur, bien, elle ne pouvait pas le nier. Mais ils n'étaient pas obligés, pour autant, de rester malheureux toute leur vie. Sa mère arrivait bien à aller de l'avant. Fuyumi ne voyait pas pourquoi son père ne pourrait en faire de même. Elle inspira alors profondément, avant d'oser se lancer.

« Ce n'est qu'une simple sortie, vraiment ? »

Dire qu'Enji fut surpris par sa question serait un euphémisme. Il fut carrément pris de court, chose incroyablement rare pour lui. Et avant qu'il ne trouve quoi lui répondre, Fuyumi reprit.

« Tu n'as pas besoin de me répondre, si tu ne veux pas. Tu fais ce que tu veux, mais tu sais... Je tenais quand même à te dire quelque chose... »

Elle sentit la tension grimper dans son estomac alors qu'elle croisa son regard. Même après tout ce temps, ça restait difficile de parler de sujet aussi sérieux avec son père.

« Si tu veux refaire ta vie... peu importe avec qui... moi, ça ne me pose pas de problème... »

Enji resta silencieux un instant. Les yeux rivés sur sa fille, il ne put s'empêcher de froncer les sourcils. Aussi sincère que cela puisse être, Enji ne voulait pas croire qu'elle lui ait dit ça.

« ... Après ce que j'ai fait à ta mère, grommela-t-il. Après ce que je vous ai fait... Ce n'est pas quelque chose qui est envisageable.

— Pourquoi ? Parce que tu ne le mériterais pas ? Ce n'est pas comme ça que ça marche dans la vie. »

Fuyumi respira profondément avant de reprendre.

« On n'a pas toujours la vie qu'on mérite. On ne choisit pas les évènements qui nous arrivent. On doit juste faire avec, c'est tout. Tu vivras toute ta vie avec ce que tu as fait. Ça me semble largement suffisant. On a tous beaucoup souffert, il est temps qu'on tourne la page. Qu'on tourne tous la page. Maman va bien. Tu as le droit d'aller bien, toi aussi. Ce n'est pas en allant mal que ça changera le passé, de toute manière. »

Fuyumi lâcha cette dernière phrase, presque à bout de souffle. Elle ferma les yeux un instant, pour empêcher les larmes de couler. Elle n'avait pas voulu se montrer aussi émotive. Elle savait que son père n'aimait pas ça en plus. Mais c'était plus fort qu'elle. Ce sujet la touchait beaucoup trop pour qu'elle reste calme. Elle n'en pouvait plus voir son entourage aller aussi mal. Elle en avait déjà trop vu, elle avait trop donné, elle n'en pouvait plus. Il leur était arrivé assez de malheur comme ça. C'est bon, ils pouvaient faire une pause là-dessus, non ? Ils pouvaient tous s'en sortir... Il fallait juste qu'ils le veuillent.

« Ce n'est pas aussi simple ! répliqua Enji tout en montant la voix, ne supportant pas d'être remis en place par sa fille.

— Et pourquoi ça ne pourrait pas l'être ? Nous, au moins, on a encore la chance de pouvoir vivre notre vie. On ne devrait pas agir comme si on avait plus rien à attendre de notre existence... Ce ne serait pas respectueux... pour lui... »

Son regard se posa sur la photo qu'elle venait de reposer sur le bureau. Elle inspira profondément, pour chasser ses larmes, avant de regarder à nouveau son père qui n'avait pas bougé.

« Pense-y... C'est tout... »

Elle afficha un doux sourire mélancolique, avant de quitter la pièce, laissant derrière elle son père, plus que songeur.

Lorsque le silence fut revenu, ce dernier se laissa tomber sur sa chaise et passa une main sur son visage. Il ne voulait pas penser aux paroles que sa fille venait de prononcer. Il ne voulait pas non plus regarder la photo sur sa droite. Il voulait juste faire les choses de la bonne manière. Mais pourquoi est-ce qu'il s'y prenait toujours de la mauvaise façon... ?


A quelques kilomètres de là, Rei finissait de ranger ses dernières affaires avec l'aide de son fils, Natsuo, qui avait quitté le campus universitaire plus tôt rien que pour l'occasion. Il semblait encore plus heureux qu'elle par ce déménagement. Il ne cessait de siffloter alors qu'il déballait les dernières caisses.

« Tu es de bonne humeur, c'est agréable à voir, sourit Rei.

— Attends, c'est normal. Ton appart est génial !

— Je suis contente que tu l'aimes. Shoto m'a dit, d'ailleurs, que je n'étais pas très loin de la maman de son ami.

— Ah oui, son fameux ami...

— Natsuo, ne commence pas.

— Mais c'est vrai maman ! Il n'arrête pas de le présenter comme un ami, alors qu'on sait très bien qu'il y a plus, c'est évident.

— Laisse ton frère gérer seul sa vie amicale et amoureuse, commenta sagement Rei.

— Avec lui, dans cinq ans, on en est encore au même point si on intervient pas, se moqua Natsuo.

— Et si tu me parlais plutôt de ta petite amie ? »

Natsuo rougit aussitôt. Son regard se posa sans attendre sur le carton qu'il était en train d'ouvrir. Rei rigola doucement face à son attitude.

« J'aimerais bien la connaitre quand même. Ça va faire deux ans que vous êtes ensemble, non ?

— Ouais... Ouais, un truc du genre, répondit Natsuo embarrassé. Bon, tu veux la mettre où cette petite lampe ? »

Rei sourit, de plus en plus amusée. Natsuo avait beau avoir vingt-un ans, il n'avait jamais autant ressemblé au petit garçon dont elle se souvenait qu'à cet instant précis. Elle décida, néanmoins, de ne pas insister davantage. C'était amusant, mais elle ne voulait pas, non plus, le mettre trop mal à l'aise. Ils continuèrent alors à ranger, dans une ambiance plutôt agréable. Natsuo resta manger avec elle, avant de devoir repartir sur le campus. Il avait des cours tôt demain qu'il ne pouvait pas rater.

Lorsque Rei se retrouva seule, elle se servit une tasse de thé et alla s'assoir sur la chaise de sa cuisine ouverte, juste à côté de sa grande baie vitrée, où elle avait une vue imprenable sur le quartier. Elle était seule désormais... complètement seule... Mais cette solitude était réconfortante. Parce que c'était la sienne. Elle l'avait voulue, elle l'avait cherchée, elle ne lui avait pas été imposée. Et ça, c'était tellement précieux... Tout comme le silence qui l'entourait. Il était beau. Il était reposant. C'était tout ce dont elle avait besoin pour l'instant. Fuyumi avait proposé de venir passer la nuit, Natsuo voulait bien revenir dès le lendemain, mais elle avait refusé. Parce que c'était important pour Rei de se retrouver avec elle-même. Pour faire le point, pour juste se sentir revivre en tant que Rei, et plus seulement en tant qu'épouse ou mère...

Elle regarda la vue qui lui faisait face. Elle en avait fait du chemin pour en arriver là. Sa lourde dépression l'avait complètement mise à terre. Mais elle s'en était sortie finalement. Cet hôpital, même si elle avait haï cet endroit de toutes ses forces pendant longtemps, l'avait aidé à se remettre sur pied. Avec le recul, elle se rendait compte à quel point elle en avait eu besoin. Son état avait été tellement loin... Mais elle ne voulait plus y penser. Maintenant, ce qui comptait, c'était le présent. C'était ce que ses médecins n'avaient cessé de lui répéter et elle faisait tout pour appliquer ces conseils.

Etre seule, c'était donc bénéfique pour elle. Elle se prouvait à elle-même qu'elle pouvait le faire. Elle sourit légèrement, tout en buvant une gorgée de son thé. C'était donc ça la liberté. C'était bien... C'était plaisant... Et pas aussi effrayant qu'elle ne l'aurait cru au départ... Elle avait su, dès le moment où elle était venue visiter l'appartement avec Fuyumi, qu'elle se plairait bien ici. Et son instinct ne l'avait pas trompée...

Dans les jours qui suivirent, elle se sentit de mieux en mieux dans cet espace qu'elle arrivait à s'approprier sans trop mal. Natsuo était revenu la voir, de même que Fuyumi. Shoto avait même su libérer un peu de temps pour venir lui rendre visite. Rei se sentait bien comme ça. Elle ne pouvait sans doute pas utiliser le mot heureuse, mais elle ne s'était jamais sentie aussi bien depuis... oh, elle ne savait même plus. Mais le sentiment de reprendre sa vie en main était tellement enivrant...

Lorsque le samedi arriva et alors qu'elle s'apprêtait à sortir faire quelques courses, on frappa à la porte. Elle fut surprise. Aucun de ses enfants ne devait venir aujourd'hui. Malgré elle, elle se tendit. Et si c'était Enji ? Une part d'elle avait encore beaucoup de mal à lui faire face. Elle alla, néanmoins, ouvrir la porte avec une certaine appréhension. Elle tomba alors sur une femme qui abordait un doux sourire et tenait dans ses mains un petit panier en osier.

« Bonjour, commença-t-elle. Je suis désolée de vous déranger. Je m'appelle Inko Midoriya, j'habite deux rues plus loin. Nos fils sont dans la même classe.

— ... Oh oui, se souvint Rei. Bien sûr, Shoto m'a parlé de vous. Je vous en prie, entrez. »

Inko entra dans l'appartement, avant de lui tendre le panier.

« Je vous ai fait des petites pâtisseries pour vous souhaiter bienvenue dans le quartier. J'espère que je nous importune pas.

— Pas du tout ! Je vous remercie pour les pâtisseries, c'est vraiment gentil. Mais je vous en prie, asseyez-vous. Voulez-vous du thé ?

— Avec plaisir. »

Inko s'installa alors que Rei alla leur faire du thé. Lorsqu'elle revint et s'installa en face d'elle, elle se rendit compte qu'elle ne s'était pas encore présentée.

« Oh je suis désolée, je manque à tous mes devoirs. Je suis Rei Todoroki... »

Le nom lui échappa, plus par habitude qu'autre chose. Elle n'était plus une Todoroki désormais.

« Enchantée, sourit Inko avec bienveillance. Mon fils m'a fit que vous ne connaissiez personne ici.

— C'est vrai, je viens juste d'arriver et le quartier est tellement grand.

— C'est bien pour ça qu'il faut s'entraider. D'ailleurs, est-ce que vous aimez jouer aux cartes ?

— ... Ça fait longtemps, mais oui, j'aimais ça avant. »

Rei craignit un instant qu'elle ne lui pose plus de questions sur ce sujet, mais Inko garda son sourire et enchaina le plus naturellement du monde.

« Il faut que vous veniez chez moi les jeudis alors. J'ai pris l'habitude de jouer avec Mitsuki Bakugo. Elle aussi a son fils à UA. On ne dirait pas non à une troisième joueuse ! »

Rei la regarda, un peu surprise. Elle but une gorgée de son thé pour garder contenance. Elle ne comprenait pas pourquoi cette femme se montrait aussi gentille envers elle alors qu'elles venaient de se rencontrer.

« Entre mères de futurs héros, on se serrera les coudes, sourit Inko comme si elle lisait dans ses pensées. Je ne sais pas pour vous, mais mon fils m'en a fait voir de toutes les couleurs ces dernières années. Ah les garçons, ils ne se rendent pas compte à quel point le coeur des mamans peut être fragile. »

Rei sourit doucement. C'était vrai. Shoto avait fait des bêtises lui aussi. Elle avait suivi ses progrès grâce à ses lettres et à Fuyumi qui complétait les trous. Parfois, elle avait peur pour lui, peur pour son avenir. Etre un héros n'était pas sans risque. Alors oui, elle n'avait aucun mal à s'identifier aux paroles d'Inko, même si elle n'avait pas su être aussi proche de son fils qu'elle ne l'aurait voulu.

« Vous avez raison, souffla-t-elle alors. Je me joindrai à vous avec plaisir. Enfin... si ça ne vous dérange pas...

— Bien sûr que non ! Oh et ne faites pas attention au tempérament de Mitsuki. Elle a un fort caractère, mais elle est gentille.

— Je vois... »

Rei se força à sourire, mais à vrai dire, elle appréhendait un peu. Elle avait toujours eu un caractère calme, presque effacé. Elle avait du mal face à ce genre de personne. Mais... dans le fond, pourquoi pas ? Elle ne comptait plus fuir le monde extérieur. Et si elle avait aimé passer ces derniers jours seule, elle serait également plus que ravie d'avoir une vie sociale qui ne s'arrêtait pas à ses enfants. Oui, elle en avait bien besoin... Même si elle appréciait cette solitude retrouvée, elle ne voulait pas non plus rester enfermée dans cet appartement. Ce lieu ne devait pas devenir un substitut de l'hôpital. Rencontrer de nouvelles personnes... Oui... ça lui ferait surement du bien...

« Avec ces garnements, on doit se soutenir. Enfin..., soupira Inko tout en buvant une nouvelle gorgée de son thé, j'ai rencontré votre Shoto pour la première fois il y a quelques mois. Je pense que nos fils s'entendent vraiment bien. »

Elles s'échangèrent un regard entendu, avant de retenir un rire. Elles l'avaient donc senti toutes les deux. Leurs fils étaient plus que des amis. Peut-être qu'eux-même le savaient déjà, peut-être pas, mais elles ne comptaient pas les embêter avec ça. Là-dessus, elles étaient pareilles. Même si elles mourraient de curiosité d'en savoir plus, elles ne poseraient aucune question à leurs fils. Elles attendraient qu'ils se sentent prêts pour en parler d'eux-mêmes.

« Est-ce que vous voulez des biscuits avec votre thé ? demanda Rei qui commençait à se réchauffer. Oh, nous pourrions goûter à vos délicieuses pâtisseries.

— Avec plaisir. »

Elles passèrent ensuite l'après-midi à parler principalement de leurs enfants et de leur futur carrière. Cette discussion fit beaucoup de bien à Rei qui avait l'impression de se reconnecter pleinement à son rôle de maman. Elle avait besoin de ça. Surtout que le vingt-six octobre approchait à grand pas...

Inko, quant à elle, ne perdait jamais une occasion de parler de son Izuku. Mais c'était également agréable de discuter de Shoto. C'était un garçon qu'elle appréciait beaucoup. Et c'était pour ça aussi qu'elle n'avait pas hésité une seule seconde à venir rencontrer sa maman quand Izuku lui avait appris qu'elle était venue s'installer dans le coin et qu'elle ne connaissait personne. Inko avait toujours été une personne accueillante et bienveillante. Elle connaissait le passé de Rei dans les grandes lignes. Elle savait qu'elle avait séjourné dans un hôpital quelques années. Et ça lui faisait mal au coeur de savoir qu'elle avait été éloigné de son fils tout ce temps. Loin d'elle l'idée de la juger, elle voulait surtout l'aider à retrouver une vie agréable. Et même si elles semblaient être très différentes, Inko était étrangement persuadée que Mitsuki et elle s'entendraient très bien également... Elle avait même hâte de les faire se rencontrer...


Mais alors que Rei semblait tout faire pour aller de l'avant, Enji avait nettement plus de mal. Les paroles de Fuyumi ne cessaient de lui revenir en tête et il détestait ça. Ce n'était pas son genre d'hésiter de la sorte. C'était plus que désagréable. Son humeur s'en fit ressentir, ses acolytes osaient à peine l'approcher ces derniers jours et les méchants qui croisaient sa route en payaient le prix. Cependant, cette humeur massacrante n'était pas entièrement liée aux dires de Fuyumi. Elle était aussi due à la période de l'année dans laquelle il se trouvait. Octobre touchait à sa fin... Aujourd'hui, on était le vingt-six du mois. Le vingt-six octobre, le jour qu'Enji détestait le plus au monde. Comme chaque année, il avait rempli plus que de raison son emploi du temps, mais il ne pouvait pas travailler sans s'arrêter pendant vingt-quatre heures complètes. Il y avait toujours un moment où il y pensait...

L'horloge sonna vingt heures lorsque la porte de son bureau s'ouvrit. Enji releva les yeux, prêt à engueuler la personne qui osait venir le déranger sans même prévenir. Mais sa voix mourut dans sa gorge lorsqu'il vit qui lui faisait face.

« Bonsoir Endeavor, sourit largement Hawks tout en s'avançant vers lui. Quoi ? Je n'ai même pas droit à un petit sourire ? Tu es dur quand même.

— ... Qu'est-ce que tu veux ? »

Endeavor tâcha de ne pas se montrer trop agacé. Il n'aimait pas quand on entrait dans son bureau sans permission, mais il était satisfait de revoir Hawks, alors il ne dit rien.

« Te forcer à sortir un peu de ton bureau. Allez viens ! »

Hawks souriait comme si de rien n'était, mais Enji savait que ce n'était qu'une façade. C'était la deuxième année où Hawks venait le voir à cette date bien précise. Depuis qu'Enji s'était confié à lui, il avait tenu à le soutenir. Hawks faisait de son mieux pour lui changer les idées. Et, même s'il ne le dirait jamais, Enji était touché qu'il soit venu cette année également, malgré les derniers évènements. Il pouvait compter sur Hawks en toutes circonstances. Ce dernier méritait tellement mieux. Si seulement il avait pu s'attacher à quelqu'un d'autre. Quelqu'un qui aurait pu lui donner tout ce qu'il voulait. Si Enji pouvait, il le ferait. Il ne connaissait pas cette part de lui, c'était tout nouveau. Comme si Hawks avait réveillé en lui quelque chose d'autre. C'était déstabilisant, mais... ce n'était pas désagréable. Sauf qu'il ne pouvait s'engager dans cette relation...

Il poussa un soupir, plus pour la forme qu'autre chose, avant de se lever. Il remit sa veste et le suivit. Ils sortirent alors de l'agence d'Endeavor en silence. Une fois qu'ils furent sur la rue, Hawks afficha un sourire qui n'annonçait rien de bon.

« Je connais un super restaurant, mais il est trop loin. Je ne suis pas sûr que ton vieux coeur apprécierait un voyage dans les airs.

— C'est surtout que tu ne saurais pas me porter. »

La tête de Hawks arracha presque un sourire à Enji.

« De toute façon, il n'est pas si bon que ça, ronchonna Hawks. C'est pas grave. Marchons et on tombera bien sur un truc sympa.

— On n'a qu'à aller à notre restaurant habituel, soupira Enji déjà agacé.

— Mais ce ne serait pas amusant. »

Hawks lui fit un clin d'oeil et continua à marcher d'un pas léger. Enji l'observa quelques secondes, avant de le suivre. Il aimait sa façon de marcher. C'était comme s'il pouvait s'envoler à tout instant. Et c'était probablement le cas d'ailleurs. Hawks était tellement différent de lui. Enji ne savait même pas pourquoi il l'attirait autant. Tout aurait été plus simple si Hawks ne lui plaisait pas du tout...

Il le suivit alors à travers la nuit qui s'annonçait. Ils finirent par s'arrêter devant une petite échoppe sur laquelle Enji ne se serait jamais arrêter en temps normal. C'était toujours comme ça avec Hawks. Il le faisait sortir de ses habitudes. Il le sortait de sa zone de confort. C'était ça qu'Enji aimait aussi. Avec lui, c'était différent. Ils commandèrent de simples burgers à emporter et allèrent s'assoir sur un banc un peu plus loin. Ce n'était clairement pas comme ça qu'Enji aimait manger, mais avec Hawks, étrangement, ça passait. Ça passait toujours.

Enji l'observa du coin de l'oeil. Comme toujours, Hawks ne pouvait s'empêcher de se goinfrer, mais ce n'était pas ça qu'Enji observait. Il essayait de voir s'il allait bien. Après toutes ces annulations... il avait craint d'avoir fait plus de mal que de bien en le repoussant. Et pourtant, qu'aurait-il pu faire d'autre ? Il se posait, cependant, de plus en plus la question. Les mots de Fuyumi le travaillaient plus que de raison. Et il pouvait le voir sur son visage... Hawks était plus cerné que d'habitude. La dernière fois qu'il avait été aussi pâle, c'était lorsqu'il travaillait encore comme espion... Cette constatation eut le même effet qu'un coup de poing en plein estomac pour Enji. Hawks n'était clairement pas en forme, mais il faisait semblant pour donner le change. Encore. Alors qu'Enji s'était promis de tout faire pour que Hawks n'ait plus jamais à jouer la comédie. Il avait échoué... Et pourtant, Hawks était là pour le soutenir. Même si ça lui faisait probablement du mal...

N'aimant pas les pensées qu'il le traversait, Enji termina son burger, avant de reprendre la parole.

« Je dois retourner travailler, je suis de garde ce soir.

— Tu as encore bien dix minutes, non ? Je n'ai pas oublié... »

Hawks sortit alors de sa poche une petite bougie. Enji se sentit vaciller un instant. Il ne savait pas s'il avait réellement envie de faire ça. C'était plus facile de ne pas y penser. Mais, malgré tout, c'était une initiative qui lui plaisait. Que Hawks ait ce genre d'attention... pour la deuxième fois... Il respira profondément avant de croiser les bras.

Hawks se redressa alors et l'enjoignit à le suivre tandis qu'il s'éloignait des rues bondées. Ils marchèrent en silence jusqu'à ce qu'ils arrivent près d'une rivière. Enji le suivit sur le pont et regarda les alentours. Le paysage était plutôt agréable à regarder. Il y avait d'autres personnes qui se promenaient dans le coin, mais lorsque Hawks posa le petit bougeoir sur la rambarde, Enji eut l'impression qu'il n'y avait plus qu'eux.

« Je te laisse faire. » murmura Hawks.

Il se recula alors de quelques pas, tandis qu'Enji alluma la bougie. Mais alors qu'il observait la flamme vaciller, il ne put que reconnaitre que ce rituel avait un sens. C'était peut-être dérisoire après tout ce qui s'était passé, mais grâce à Hawks, il parvenait un peu à se reconnecter avec son fils ainé. Il faisait son deuil, à sa manière.

Touya était décédé un vingt-six octobre, après une longue lutte contre la maladie... Touya avait toujours été chétif, mais personne n'aurait pu croire que son état empire aussi vite. Pas Enji en tout cas, qui était longtemps resté dans le déni. Enji n'était pas allé le voir à l'hôpital, persuadé que ce n'était qu'une perte de temps. Il devait se concentrer sur la formation de Shoto et, de toute manière, Touya n'avait pas besoin de lui pour survivre... Sa présence n'aurait sans doute rien changé, effectivement, mais il devait à présent vivre avec ce poids sur les épaules, celui d'avoir laissé tomber son fils dans ses derniers moments. C'était quelque chose que Natsuo ne pouvait lui pardonner. Et sans doute la raison pour laquelle il ne pourrait pas se réconcilier avec lui. Que pouvait-il dire à ça ? Natsuo avait raison...

La flamme sembla plus intense, avant qu'Enji ne ferme les yeux l'espace d'un instant. Il pouvait revoir Touya devant lui. Petit, frêle, timide, mais tellement désireux de le satisfaire. Enji l'avait poussé aussi loin que possible avant de se rendre compte que le corps de Touya ne convenait pas pour maitriser ses flammes. Avec le recul, c'était finalement une bonne chose que l'entrainement se soit terminé vite avec Touya. Quelques années plus tard, la maladie s'était déclarée. Mais si Enji l'avait plus poussé, peut-être que Touya aurait eu encore moins de temps, trop épuisé que pour pouvoir combattre efficacement cette saleté.

Enji rouvrit les yeux pour fixer à nouveau la flamme. Il inspira profondément. Je suis désolé, Touya... Désolé de ne pas avoir su être ton héros, en te sauvant de la maladie. Désolé de ne pas avoir été présent quand tu es mort...

Il resta silencieux un long moment, avant de se tourner vers Hawks qui était resté en retrait. Ce dernier s'approcha et l'observa, comme pour s'assurer qu'il allait bien. Voyant que le silence se prolongeait, Hawks posa en douceur une main sur son bras dans un geste de réconfort, avant de s'éloigner. Mais ses doigts eurent à peine quittés la veste d'Enji que ce dernier le retint par le poignet. Leurs yeux se croisèrent, provoquant un frisson chez Hawks.

« Merci. »

La voix d'Enji semblait étrangement chaude aux oreilles de Hawks qui n'avait qu'une seule envie : celle de se fondre dans ses bras. Mais il devait se retenir. Parce qu'il savait qu'il n'en avait pas le droit. Il devait soutenir Endeavor, mais pas espérer plus. Il afficha alors un léger sourire.

« Je vais te laisser, murmura-t-il. Ça ira ? »

Enji aurait pu se sentir insulté qu'on ose lui poser cette question, mais Hawks était tellement sincère qu'il ne pouvait être en colère. Hawks lui donnait tellement... Il méritait plus. Plus que ces mensonges. Peut-être que Fuyumi avait raison. Peut-être que ça ne devait pas toujours être compliqué. Enji jeta un coup d'oeil à la bougie qui fondait lentement. Avait-il seulement le droit de vivre encore avec ses regrets ? Fuyumi semblait croire que oui, mais... mais pour lui, la réponse n'était pas aussi évidente. Il savait juste qu'il ne voulait pas blesser davantage Hawks.

Il se rendit compte qu'il tenait toujours son poignet entre ses doigts. Il avait presque envie de caresser sa peau, de le rassurer, de lui donner tout ce dont il avait besoin. Il ne le pouvait pas. Mais il pouvait lui donner la vérité. Hawks méritait bien ça après tout ce qu'il avait fait pour lui. Et Enji se rendait bien compte que son mensonge était pire que tout en fin de compte. Il ne supporterait pas de voir Hawks dans le même état que lorsqu'il essayait d'infiltrer la Ligue. Plus jamais ça. Et pourtant, ses grandes cernes, son teint blafard et sa manière de faire comme si de rien n'était lui indiquaient que ça en prenait le chemin.

« Ce que j'ai dit l'autre jour au restaurant, commença-t-il alors d'une voix bourrue. C'était faux. D'accord ? »

Hawks le regarda un moment, les yeux grands ouverts. Il mit quelques secondes avant de comprendre. Qu'est-ce qui était faux au juste ? Il croisa alors le regard d'Endeavor et comprit. Il eut l'impression que son cœur sauta hors de sa poitrine. C'était faux... C'était faux... Alors... Il ne s'était pas fait de fausses illusions... ? Il n'avait pas complètement inventé les signes... ?

« Je ne pense pas pouvoir t'offrir plus que ça. Il vaut mieux que tu t'éloignes, c'est mieux pour toi. »

Finalement, il le disait. Il essayait de cesser d'être égoïste pour offrir à Hawks ce dont il avait besoin. Pour ne pas qu'il souffre encore, pour ne pas qu'il doive à nouveau jouer la comédie, Enji préférait se passer de leur rendez-vous. Le bien-être de Hawks passait avant.

Mais Hawks ne semblait pas l'écouter. Il fit glisser son poignet pour pouvoir lui frôler les doigts.

« Laisse-moi décider seul ce qui est mieux pour moi, déclara-t-il d'une voix assurée. Je ne suis pas fragile. Je peux attendre. Je peux me contenter de ça pour l'instant. Crois-moi. »

Ils se regardèrent droit dans les yeux et, pour une fois, Enji se sentit céder sous le poids de son regard. Il ne répondit alors rien, tandis que Hawks sentait son coeur battre de plus en plus vite. Enji ne l'avait pas repoussé. Il n'avait pas rêvé... Et même si leur relation était toujours floue, savoir qu'Enji ressentait lui aussi quelque chose pour lui le remplissait d'un rare bonheur.

Derrière eux, la flamme s'éteignit lentement...


Et voilà pour le deuxième chapitre. J'espère qu'il vous a plu. Désolée pour Touya...

Je vous retrouve le 29 !