J'ai eu des GROS soucis avec l'upload de ce chapitre. Donc le formatage est carrément dégueu. Le temps que fanfic arrête de buguer, je le corrigerais.
Par soucis de cohérence avec l'orthographe utilisée dans l'anime, les noms russes seront écrit à l'anglophone (Nikiforov, Romanov au lieu de Nikiforoff ou Romanoff).
Yuuri ne considérait pas le Japon comme un pays particulièrement tropical, mais jamais il n'avait connu un Octobre si froid.
L'air glacé lui sauta au visage dès qu'il mit un pied dehors. Il se dépêcha de fermer sa porte derrière lui et d'enfouir ses mains dans son manteau en espérant que ses doigts ne tombent pas. Il fit deux pas avant de s'arrêter et de regarder par dessus son épaule :
« Hrg, la lumière ! »
Ressortant courageusement ses mains de ses poches, il rouvrit la porte. Effectivement, la lampe était toujours allumée.
L'appartement n'était pas très grand, mais extrêmement confortable. C'était une pièce avec un lit, une table, une armoire, un pupitre, un petit nécessaire à thé et à café, une seule ampoule qui pendait du plafond. Dans un coin, une cloison cachait les toilettes et la salle de bain. Ce qui était exceptionnel, c'était l'équipement : pour la première fois de sa vie, il avait l'électricité et même le téléphone. Bien sûr, il y avait des lampes électriques à l'université impériale, mais il n'en avait jamais eu pour son usage domestique, dans son petit appartement tokyoïte. Des téléphones, il n'en avait pas vu des masses. Il était assez fasciné par l'objet et avait souvent envie d'appeler quelqu'un juste pour le tester. Le seul problème étant qu'il n'avait personne à appeler.
Enfin, il se fit la réflexion en éteignant la lumière que c'était sûrement la moindre des choses, à la cours des Tsars. Résistant vaillamment à l'envie de retourner se coucher, il ressortit définitivement dans le froid et verrouilla la porte.
Au XVIIeme siècle, Catherine la Grande, Impératrice illustre, tenta de suivre une mode de l'Europe de son époque, qui s'était prise de passion pour l'extrême Orient. Il en avait résulté le « village chinois » : une poignée d'habitations dans un semblant de style asiatique. Yuuri avait passé huit mois en Chine pendant ses études. Il pouvait affirmer qu'aucune maison chinoise n'avait jamais ressemblé à ça et que Catherine s'était complètement planté. Une parodie de pagode, aux toits roses et verts, s'élevait au milieu du cercle constitué par les dix maisonnettes sans étages. Elles avaient des toits courbés, des tuiles en forme d'écailles de poisson et ornées de statuettes de dragons.
On y logeait les invités du Tsar qui étaient assez importants pour vivre près de la famille impériale mais pas assez pour avoir une chambre dans un des deux palais, et Yuuri entrait dans cette catégorie. Il ne le prenait pas du tout mal, d'autant que le calme était complet. Seuls cinq des dix pavillons étaient occupés et les autres habitants étaient des vieux dignitaires moustachus qui n'y venaient que pour dormir.
Il contourna donc la pseudo-pagode et s'enfonça dans le parc de Tsarkoïe Selo. Le parc impérial s'étendait sur plusieurs centaines d'hectares, il fallait dix minutes à Yuuri pour rejoindre le palais Alexandre et encore dix minutes de là pour arriver à la gare. A cette époque de l'année, les arbres avaient déjà perdues toutes leurs feuilles. L'air sentait fort l'hiver et les chemins de terre étaient partiellement givrés. A part ses pas, Yuuri n'entendait que sa propre réflexion : putain fait froid putain fait froid putain fait froid putain fait froid . Il enroula son écharpe autour de son visage, de sorte qu'on ne voyait plus que ses lunettes et ses cheveux et se mit en route. Malgré ses efforts, le froid transperçait son manteau et s'infiltrait par ses manches. Il plissa les yeux quand, au détour d'une allée près du lac, il aperçut un groupes. Entre l'heure matinale et le froid polaire, il n'avait pas du tout envie de sociabiliser, mais il n'avait pas le choix, l'allée ne permettait pas d'esquiver par un petit chemin.
Il continua tout droit et comprit très vite qu'il avait bien fait de ne pas risquer l'impolitesse. C'était la tsarine Alexandra, ses deux filles aînées et leur précepteur suisse, Pierre Gilliard. Il s'empressa de s'incliner bien bas, presque à terre, quand il les reconnus. Franchement, s'il avait été un prince aussi puissant, il ne s'emmerderait pas à se balader dehors à cette heure-ci, mais c'était l'éducation à la Victorienne. Le tsar avait lui-même été élevé dans un style quasi-spartiate, avec des emplois du temps stricts et beaucoup de temps à l'extérieur, alors ses filles avaient le droit au même traitement. Yuuri habitait là depuis un peu plus d'un mois, il les avait déjà croisé cinq ou six fois aux aurores dans le parc.
« Mr. Katsuki, comme vous êtes matinal !, l'interpella Tatiana, la plus jeune des grandes-duchesses.
- Mhhhftttmmm., répondit-il, la bouche toujours dans son écharpe.
Elle fit semblant de ne pas remarquer que sa réponse était complètement incompréhensible et enchaîna en souriant :
- Quelle belle matinée pour se promener, le ciel est si bleu ! Mais l'air est vivifiant, n'est ce pas ?
On est dans une putain de chambre froide, tu veux dire. , pensa t-il. Il enleva son écharpe de sa bouche, pris par le tract de parler aux héritières impériales :
- En effet. Je ne suis pas habitué.
- Fait-il bien meilleur au Japon ?
- Oui, du moins à cette période de l'année.
L'impératrice, jusque là restée silencieuse, lui fit un petit signe de tête poli :
- Bonjour, Mr. Katsuki. J'ose espérer que vous tolérez tout de même la Russie.
Yuuri crut entendre un peu d'amertume dans sa voix. Il se souvint qu'elle était originaire d'Allemagne et que ses premiers hivers en Russie avaient dû lui faire bizarre aussi. Il hocha la tête et entendit Olga, la deuxième grande-duchesse, enchaîner :
- J'aimerais aller au Japon, un jour !
- Tu ne connais pas un mot de japonais !, lui répondit sa sœur.
- Je pourrais apprendre !
Sa mère sourit et se tourna vers Pierre Gillliard.
- Monsieur Gilliard, peut-être Olga et Tatiana pourraient-elles apprendre le Japonais ?
- Eh bien, pourquoi pas ? Si Mr. Katsuki accepte de venir nous dire quelque mots…
Yuuri hocha la tête, s'inclina de nouveau :
- Bien sûr !
Le précepteur proposa une date. Yuuri fut plus ou moins obligé d'accepter -généralement, on n'impose pas trop son agenda face à celui de la famille impériale- et quand le groupe le laissa partir, il était franchement en retard pour son train. Il longea un des petits lacs au pas de course, traversa un pont par dessus un canal et arriva devant le palais Alexandre.
Depuis quelques années, la famille impériale vivait dans cette ville à trente minutes en train de Petrograd, isolés dans leur résidence. C'était un grand bâtiment jaune et blanc, d'inspiration classique, dont la cour était délimitée par des colonnades et des arches. A cette heure-ci, il n'y avait que quelques gardes qui saluèrent Yuuri d'un vague geste de la main.
Après le palais, il emprunta une large allée pavée , toute aussi déserte, qui le conduisait jusqu'à la gare impériale, à un peu moins d'un kilomètre. A chaque pas, il se sentait congeler un peu plus. Vite, à la gare, pour pouvoir se jeter dans le train. Il passa sous l'espèce de clocher qui ornait la façade de la gare, fit composter son billet et se précipita dans son wagon. Juste à temps, d'ailleurs, puisque les employés se mirent à fermer les portes à peine une minute après.
« Attendez ! »
Il roula intérieurement des yeux. Évidemment, tous les jours la même chose. Il se pencha vers la vitre de son compartiment pour voir la diva arriver.
Il ne se pressait jamais pour monter dans le train, même s'il était toujours en retard, comme s'il s'estimait trop fabuleux pour que le train ne l'attende pas. Et effectivement, le train l'attendait toujours. Yuuri ne l'avait jamais vu lui démarrer sous le nez.
Il ne savait rien à propos de cet homme, ni de pourquoi on l'attendait toujours.
Enfin. Il pouvait deviner des choses.
Il était riche : toujours habillé avec goût, à la mode, avec des cravates en soie et un pardessus très bien taillé. D'ailleurs, il montait toujours dans le même wagon que Yuuri, en première classe. Le soir, quand ils étaient dans le même train au retour, Yuuri le voyait se diriger vers le palais Catherine, l'autre résidence impériale de Tsarkoïe Selo. Il avait un visage noble, des traits fins et réguliers, un sourire charmeur, la peau laiteuse. C'était l'homme le plus blond que Yuri ai jamais vu : ses cheveux étaient tellement clairs qu'ils paraissaient presque blancs. Sa pâleur de russe lui donnait des airs de statue de marbre Faussement décoiffé, avec une mèche qui lui tombait négligemment sur l'œil gauche, qu'il remettait en place d'un coup de tête désinvolte.
Souvent, en fin de semaine, il était accompagné d'un adorable caniche géant, tout frisé, qui bavait affectueusement sur tout ce qu'il trouvait. Yuuri l'adorait, il lui rappelait son propre chien, mort avant qu'il ne commence l'université. C'était le genre d'animal fait à 60% d'excitation absurde et à 40% d'amour aveugle. Parfait.
Yuuri ne voyait pas cet homme plus d'une heure par jour, à l'aller et au retour depuis Petrograd, mais une sorte d'attraction le poussait à l'épier. A chercher du coin de l'œil son regard quand ils se croisaient dans les couloirs du train, puis à détourner très vite les yeux. Il était magnétique, d'une manière étrange. Il attirait les regards autour de lui, il déclenchait les sourires chez les gens qu'il croisait, les passants le ressentaient dans leurs os.
Il disparu dans la foule de la gare de Petrograd et Yuuri parti prendre le tramway. Il acheta un journal sur le parvis de la gare et prit la ligne vers le Nord. Debout entre une grosse dame en manteau de fourrure et des ouvrières qui discutaient de la météo, il ouvrit le journal et se plongea dans les nouvelles. l'Italie venait de déclarer la guerre à la Bulgarie, qui elle même l'avait déclaré à la Serbie. Le front Est de la Russie s'était stabilisé sur la ligne Riga-Pinsk-Tarnopol. Le Tsar était toujours sur le front Ouest. En Italie, la troisième bataille pour reprendre le fleuve Isonzo était en cours.
Il referma le journal. Joie ! Bonheur ! Allégresse !
Le tramway s'arrêta sur la perspective* Liteiny et Yuuri descendit -pardon, excusez moi, désolé, je voudrais descendre. Il parvint à s'en sortir au dernier moment en trébuchant et prit le chemin de l'ambassade.
Jamais il n'avait vu de ciel aussi grand que celui de Petrograd. Il était partout. Le ciel japonais était perpétuellement caché par des immeubles envahissants, par les fils tendus entre eux, par les bâtiments serrés les uns contre les autres. C'était comme si on voulait tout faire tenir sur la petite île et qu'on faisait de l'économie de place -et c'était le cas, en fait. La Russie n'avait absolument pas ce problème. Les bâtiments s'étalaient dans toutes les dimensions sauf vers le haut, laissant des vastes allées piétonnes qui se déroulaient jusqu'à la ligne d'horizon. Des canaux larges écoulaient lentement l'eau de la Neva, surmontés par des petits ponts, reflétant le ciel immense, comme si on ne le voyait pas assez. De tous les côtés, on était recouvert par ce bleu pur, chargé de neige.
Yuuri aurait continué à flâner, s'il ne faisait pas -523°C.
Il dépassa à grands pas le ministère de la cours et se précipita dans l'immeuble à deux étages qui abritait l'ambassade japonaise.
« Salut !, lança t-il en japonais.
Les deux seuls employés de l'ambassade étaient le couple Nishigori -Takeshi et Yuuko. Pour le travail qu'il y avait, ils étaient bien assez de trois. Les affaires à régler étaient principalement administratives -gérer les passeports, les expatriés, promouvoir la culture japonaise- et économique -établir le contact entre les entreprises et les investisseurs. Mais personne n'avait vraiment de temps pour tout ça : la guerre occupait tous les esprits, ne laissait pas beaucoup de marge de manœuvre. Yuuri écrivait aussi des longs rapports au gouvernement impérial, recevait des instructions de ses supérieurs, les appliquait du mieux qu'il pouvait. C'était plutôt une vie de papiers, de traités et de contrats, mais il se sentait utile.
C'était extrêmement tranquille. Le village chinois, le palais Alexandre, la gare de Tsarkoïe Selo, la gare de Petrograd, le tramway, les canaux, la rue de l'église, la rue de l'immeuble en travaux, la rue de l'ambassade. Et le soir, le même chemin dans l'ordre inverse. C'était comme un bruit de fond qui bloquait les cris des émeutes dans les quartiers ouvriers et le fracas des obus qui s'écrasaient sur le front de l'Est. Dans sa torpeur de celui qui prend trois repas complets par jours dans des bâtiments chauffés, il avait mal à percevoir la tension du peuple et des soldats. Ceci dit, il se rendait bien compte de sa présence.
Pour dire comme il était tranquille, sa principale source de distraction était l'homme du train. Il ne lui avait absolument jamais parlé, et en fait, il doutait que l'homme lui adresse jamais la parole, vu comment Yuuri se comportait. Ce n'était pas sa faute, d'accord ? Mais l'inconnu avait essayé de lui sourire plusieurs fois alors qu'ils se croisaient dans le couloir du train. Ce n'était pas du tout quelque chose qui se faisait au Japon -sourire à des inconnus dans les transports en communs, quelle idée-, ça l'avait complètement pris au dépourvu. Il avait paniqué intérieurement, son cerveau avait examiné toutes les possibilités – sourire en retour, lui tendre la main, se présenter, sauter par la fenêtre en hurlant- et avait finalement décidé d'adopter un visage complètement neutre et de l'ignorer.
Yuuri se doutait bien qu'il devait paraître horriblement impoli, d'autant qu'en fréquentant les Saint-Petersbourgeois, il avait bien fini par comprendre que c'était juste une marque d'amabilité. Mais sa retenue stricte le paralysait à chaque fois et il évitait tous les regards croisés, les possibilités de communiquer et les occasions en tout genre. Sa propre timidité ou les manières japonaises ancrées dans son esprit ? Sûrement un peu des deux.
En attendant, avec lui comme avec à peu près tous les autres passagers du train, l'inconnu n'avait pas ce genre de problèmes. Il communiquait à outrance, engageait les conversations avec à peu près n'importe qui, pépiait et badinait tout le long du trajet avec de parfaits inconnus. Yuuri avait l'impression de se trouver en présence d'un cacatoès fou.
Ceci dit, il ne pouvait pas nier que toutes les dames du train avaient l'air de le trouver redoutablement efficace dans ses méthodes. Il avait une manière charmante de se soucier d'elles, de proposer de porter leurs valises comme s'il craignait plus que tout qu'elles se fassent mal au dos. Il faisait des clins d'œils aux adolescentes en les appelant « Madame » quand leurs mères avaient le dos tourné et des clins d'œils aux mères en les appelant « Mademoiselle » quand les adolescentes ne regardaient pas. Il était toujours parfaitement à la limite de la politesse mondaine et du flirt sincère. En fait, c'était stupide de le comparer à une statue. Il n'avait que la couleur du marbre : la vie émanait de lui de manière palpable. Impossible de l'imaginer vissé sur un socle, contemplant l'éternité.
Yuuri ne savait pas vraiment quoi en penser. Et il resta longtemps dans une observation dubitative. En fait, il avait plus de contact avec le gros caniche café au lait -particulièrement intéressé par les bento de Yuuri- qu'avec son propriétaire qu'il observait à distance.
Un samedi, à la fin octobre, alors que le froid ne s'arrangeait pas du tout , le train était presque vide. On entendait presque que le battement des roues contre les rails, les bruits de la locomotive qui avalait le bois et recrachait de la fumée. Yuuri avait quitté son compartiment dix minutes pour aller saluer le précepteur des enfants impériaux, qu'il appréciait bien. En voyant la silhouette de Petrograd se dessiner au loin depuis sa fenêtre, il décida de retourner chercher ses affaires, remontant le couloir au tapis rouge et aux murs lambrissés. Il était en train de penser à ce qu'il pourrait bien apprendre aux grandes-duchesses quand il les rencontrerait : plutôt leur donner des phrases toutes faites à ressortir en société ou les bases de grammaires pour qu'elles puissent éventuellement apprendre correctement le japonais dans le futur ? Il s'arrêta à deux pas de son compartiment.
Il y avait un bruit à l'intérieur. C'était le chuchotement des affaires qu'on retourne, des papiers qu'on regarde et des vêtements qu'on pousse sur le côté pour mieux accéder au fond du sac. Son sang se mit à battre dans ses oreilles. Quelqu'un fouillait. Bloqué sur le pas de la porte, il se mit à réfléchir à toute vitesse : quels documents importants avait-il ? Pas grand chose. Toutes les lettres de son gouvernement, les contrats et les dossiers étaient sous clefs à l'ambassade. Qui que soit le larron, il ne pourrait pas trouver grand chose. Non, le plus inquiétant, c'est la vitesse à laquelle ce qu'il supposait être un espion étranger l'avait trouvé, la facilité avec laquelle il s'était approché : il n'avait pas été assez méfiant et l'entourage de la famille impériale n'était pas si sûr. L'individu respirait affreusement fort, comme s'il était angoissé de se faire prendre. Que faire ? Yuuri n'avait pas d'arme sur lui, un espion aurait sûrement de quoi se défendre. Ceci dit, il ne pouvait pas le tuer au milieu du train, si proche de la gare en plus. Il écouta deux secondes le halètement à l'intérieur. Un doute l'envahit. Attendez... il ouvrit la porte.
Ah.
Effectivement, on cherchait à le voler. Mais, à part peut-être pour le bavouillement excessif dessus, ses papiers officiels étaient saufs. Le brigand agitait frénétiquement la queue et, au moment où Yuuri entrait, réussit à extirper son butin. Il posa le bento sur la moquette et se mit à le mordiller, espérant extraire la nourriture. Frustré de ne rien goûter d'autre que le métal de la boite, il se mit à la secouer dans tous les sens. Yuuri éclata de rire et entra finalement pour la lui prendre. Le caniche le regarda avec une expression dévastée, visiblement très peiné de voir la nourriture s'en aller. Yuuri s'agenouilla à côté de lui et se mit à le gratter sous les oreilles :
- Moooh, c'est qui le vilain chien-chien qui veut me voler mon pique-nique ? C'est qui ?
Apparemment, ledit vilain chien-chien comprenait le japonais, puisqu'il lança un petit « Warf ! », comme pour dire : « C'est moi ! ».
- C'est vilain, de voler les déjeuners des gens. Vilain vilain vilain. Boudouboudou c'est vilain. Mais t'es beau quand même. Moh oui t'es beau. Mooooh oui t'es beaauu. Regardez moi ce chien-chien comme il est beau. Avec tes p'tites pattounes et ton p'tit museau baveux, là. Moooh oui.
- Makkachin !
Le propriétaire apparu sur le seuil de la porte pour voir Yuuri à moitié couché par terre, entre son sac en bazard et son bento , en train de papouiller le gros caniche qui lui bavait amicalement dessus, se consolant de sa nourriture disparue. Il décida de lui mettre un gros coup de langue sur le visage, délogeant ses lunettes, juste au moment où son maître s'arrêtait sur le pas de la porte.
Yuuri l'avisa et s'immobilisa. Merde... Il toussota, mal à l'aise, se releva comme il put, s'inclina, rigide comme un bout de bois.
- Je- Je vous prie de m'excuser. Je l'ai trouvé en train de chercher de la nourriture dans mon sac. J'aurais dû venir vous chercher immédiatement. Je suis désolé.
Il releva les yeux pour voir un grand sourire étirer les lèvres de l'homme en face de lui. Avec un petit mouvement de tête, il écarta les cheveux qui lui tombaient sur les yeux et posa son index sur sa bouche, les observant.
- C'est moi, c'est moi qui m'excuse. J'ai déjà remarqué que Makkachin était terriblement attiré par votre cuisine, j'aurais dû me douter qu'il viendrait vous voler ! Que je suis négligeant !
Ça ne ressemblait pas à des excuses : sa voix était badine et chantante, sans une once de remord. Yuuri ne se vexa pas, ceci dit. Au contraire, il se remit à s'incliner :
- Je vous en prie !
- Vous êtes l'ambassadeur japonais, Mr. Katsuki, n'est ce pas ?
Il ouvrit de grands yeux, étonné qu'il le connaisse :
- Oui, effectivement, c'est moi.
- Comte Nikiforov, enchanté.
D'une manière étrange, le Comte Nikiforov avait des yeux qui semblaient familiers à Yuuri. C'était quelque chose dans leur chaleur. Ils avaient la même couleur que le lac Baïkal, le même bleu profond, cet aspect de glace qui fondait au soleil. Ils portaient une confiance effrontée, un sourire canaille et sûr de lui. Le train s'arrêta à quai, mais Yuuri le remarqua à peine. Ce fut le comte qui s'exclama :
- Petrograd ! Déjà !
- Ah, oui !
Yuuri regarda par la vitre : le flot des passagers commençait déjà à s'étaler sur le quai. Le comte Nikiforov s'accroupit pour aider Yuuri à ramasser ses affaires étalées par terre par Makkachin, qui les regardait en battant de la queue comme un fou. Ils rassemblèrent les papiers envolés et Yuuri les fourra dans son sac avec son bento.
- Merci beaucoup, vous n'étiez pas obligé...
- Mais si, mais si. C'est la faute de Makkachin, après tout.
- Ouarf !
Après avoir rapidement remballées ses affaires, Yuuri rejoignit le comte Nikiforov dans le couloir, qui avait récupéré son sac. Ils eurent à peine le temps dee sourire qu'ils étaient déjà descendu, pressés par le personnel du train. Yuuri remit son écharpe en place :
- Eh bien... Au plaisir, Monsieur...
Le comte lui sourit, illuminant le rayon de deux mètres autour de lui, et enfila ses gants -du daim brun.
- Au plaisir, Votre Excellence !
Yuuri rougit. C'était ringard et enfantin d'appeler un ambassadeur « Excellence », d'autant plus que le rang de Yuuri était bien inférieur à celui d'un comte -son père étant un obscur Seigneur féodal de la préfecture de Saga. Sans même parler de la hiérarchie il n'avait pas la moitié de la prestance du comte Nikiforov, sa silhouette élancée, ses yeux fiers, son sourire sûr de lui.
Ceci dit, avant que Yuuri n'ai pu répondre quoi que ce soit, le comte avait disparu dans la masse informe de la foule qui se pressait dans la gare.
Yuuri se tourna vers Yuuko pour en savoir plus sur le comte Nikiforov. Elle habitait Petrograd avec son mari depuis plus de cinq ans : c'était la mieux placée pour l'informer. D'ailleurs, elle poussa des hauts cris en entendant le nom : « Nikiforov ! Tu ne connais pas les Nikiforov ! ». Il s'avéra qu'ils étaient une des plus grosses fortunes du pays, issus de la vieille noblesse du Sud-Ouest du pays. Leur héritier, Viktor, était jeune, beau et la proie de toutes les aristocrates en âge de se marier. Le tableau collait plutôt bien avec l'homme du train.
Ils se revirent quelques fois, au détour d'un couloir du train, sur le quai de la gare, à peine aperçus entre deux personnes, dans la bousculade. Yuuri aurait voulu se rapprocher, d'une manière ou d'une autre, mais le comte continuait de l'impressionner beaucoup trop. De plus, il avait un autre soucis, beaucoup plus important : ce cours qu'il devait donner aux enfants impériaux.
C'était une semaine à peine après que Yuuri ai rencontré le comte Nikiforov. Il avait rendez-vous au palais Alexandre en début d'après-midi, quand les températures devenaient plus ou moins supportables. Il avait emmené avec lui des estampes japonaises, certaines de ses propres lettres écrites en japonais, un livre de calligraphie chinoise et, dans un sac, des taiyaki qu'il avait préparé, aidé de Yuuko, le matin même.
Il se présenta au palais avec beaucoup d'avance et ce fut Pierre Gilliard, le précepteur des enfants impériaux, qui vint l'accueillir. C'était un homme fin, plutôt jeune, avec une moustache très bien taillée et des yeux intelligents, mais des oreilles vraiment décollées. Il fit traverser à Yuuri la cour extérieure, puis un grand hall avec des lustres en cristal et une large baie vitrée semi-circulaire, avant de l'inviter à grimper des escaliers et de lui faire traverser une enfilade de pièces.
Le palais était décoré dans le style Art Nouveau, c'est à dire à la dernière mode, avec des lampes à électricité et un certain goût pour l'antiquité : le marbre, les colonnes, la symétrie. Au fur et à mesure qu'ils longeaient les fenêtres, passant d'une pièce à l'autre pour s'enfoncer dans l'aile des enfants impériaux, la décoration devenait plus cozy, avec des grands fauteuils, des bibliothèques et des tentures en velours. Enfin, après avoir parcourue toute l'aile, ils atteignirent le « salon rouge ». Yuuri se fit la réflexion que ce n'était pas une grande pièce pour un palais impérial. Au contraire, on avait essayé de lui donner un air de pièce à vivre familiale et chaleureuse. Un lourd tissu carmin recouvrait les murs, servait de rideau et de couverture pour les fauteuils. Quelques tableaux pendaient aux murs : plusieurs petits paysages et un monumental portrait d'une quelconque princesse, qui devait maintenant avoir quelques (dizaines d')années. Yuuri s'assit timidement au bout de la grande table en bois exotique, sur l'une des chaise capitonnée. Pierre Gilliard l'informa qu'il allait chercher ses élèves et le laissa tout seul avec son sac et ses papiers.
Il resta sans bouger, de peur que la plante verte dans le coin, à côté de la commode, lui saute dessus. Elle avait l'air vraiment vicieuse. Il devait donner un cours d'introduction à Olga et Tatiana Romanov. Même si elles laisseraient le trône de Russie à leur petit frère Alexei, elles faisaient partie des plus grandes princesses d'Europe. Elles se marieraient à des princes immensément riches de pays immensément puissants et feraient la pluie et le beau temps dans la diplomatie internationale. Et leur première impression du Japon viendrait de Yuuri.
Mais sinon, tranquille.
Beaucoup trop de pression, il se sentait complètement écrasé. Quand il dû se lever et s'incliner pour les saluer, son estomac était en plomb et ses jambes en coton. Ils avaient tous à peu près le même âge, faisaient à peu près la même taille, mais il se sentait ridicule, minuscule et absolument pas à sa place. Elles lui tendirent gracieusement les mains pour qu'il les serre et il le fit avec la raideur d'un bout de bois. Olga sourit, s'assit sur une chaise capitonnée en face de Yuuri et arrangea sa robe :
- Monsieur Katsuki, comme c'est gentil de bien vouloir nous consacrer du temps !
- Je- vous en prie.
- Maman vous prie de l'excuser, elle reçoit le ministre de la cour en ce moment même. Elle viendra vous saluer cet après-midi sans faute.
- Bien sûr., il s'inclina légèrement.
Tatiana, ayant suivi l'exemple de sa sœur, lui fit passer un cahier et une plume, sûrement pour écrire ce que Yuuri dirait. Pierre Gilliard sourit :
- Eh bien, commençons par le plus simple. Pourriez-vous nous dire comment on salue en japonais ? Soyez sûres de prendre des notes, mesdemoiselles.
Il se gratta la nuque, sorti ses lettres de son sac pour les montrer aux grandes-duchesses qui se penchèrent, poliment intéressées :
- Eh bien, um. D'abord, il vous faut savoir que notre alphabet diffère du vôtre. Le russe utilise l'alphabet cyrillique, issu probablement du grec, assez proche du latin. L'alphabet japonais -qui est issu du chinois- fonctionne sur deux systèmes : un logographique, le kanji , et deux syllabaires, l' hiragana et le katakana . Les universités de Tokyo et de Petrograd travaillent depuis quelques temps à la cyrillisation du japonais, mais pour le moment, nous ne disposons que du romaji , qui-
- Ah, vous êtes là ! Bonjour Monsieur Gilliard , et... Oh, Monsieur Katsuki !
Yuuri, surpris, tourna la tête à toute vitesse pour voir -oh, mon dieu.
Les grandes-duchesses avaient posées leurs plumes et Tatiana agita la main :
- Vitya !
Le comte Nikiforov s'approcha, serra la main du précepteur. Il portait une veste kaki, style militaire avec des épaulettes et un pantalon assorti. Il posa un képi sur la table et Yuuri remarqua qu'il portait des hautes bottes : il devait avoir fait une promenade à cheval. Il lissa le bas de sa veste du plat de la main puis dégagea ses yeux. Enfin, il prit la pose, un poing sur la hanche.
- Monsieur , ma tante et le ministre de la cour vous demandent.
- Ah ? Bien, bien.
Le précepteur se leva rapidement, s'adressa à ses deux élèves et à Yuuri :
- Continuez la leçon sans moi -Monsieur Nikiforov sera sûrement ravi d'y prendre part.
Celui-ci sourit à Yuuri, montrant une rangée de dents blanches parfaitement alignées :
- Je ne rêve que de ça.
- Parfait ! Rejoignez moi chez son altesse impériale quand vous aurez fini. Monsieur Katsuki, merci beaucoup.
- Je- je vous en prie., répondit celui-ci en évitant de fixer le comte Nikiforov.
Yuuri le regarda sortir de la pièce en clignant des yeux, puis revint au comte Nikiforov. Quel genre de personne pouvait rentrer dans les appartements privés des grandes-duchesses avec si peu de cérémonie ?! Il pris la place du précepteur à la table, regarda ce que Tatiana avait écrit dans son carnet. Sa sœur, le menton dans la main, jeta un regard étonné au comte :
- Vitya, tu connais Monsieur Katsuki ?
Ils se regardèrent et Monsieur Nikiforov fit un grand sourire, qui avait une forme étrange de cœur :
- Bien sûr ! Makkachin est un grand admirateur de sa cuisine !
Les deux sœurs se regardèrent et Yuuri toussota :
- Nous nous sommes quelque fois croisés dans le train pour Petrograd.
- Oui, il a enchanté Makkachin avec sa divine cuisine. Depuis, il a essayé huit fois de rentrer dans le compartiment de Monsieur Katsuki. Il a réussi une fois, rendu fou par sa gourmandise.
Yuuri rougit et Tatiana donna un coup dans le bras du comte :
- Arrête, tu vois bien que tu le gênes !
Olga sourit :
- Excusez notre cousin, Monsieur Katsuki.
- Votre cous-.
Yuuri leva les yeux pour comparer les deux Romanov et le comte. Il avait l'air de ses peintures d'empereur revenant de la chasse, altier mais détendu, avec une noblesse nonchalante. Ses traits étaient plus marqués que le visage de poupées des grandes-duchesses, mais sûrement, il y avait une certaine ressemblance. Il sourit, enlevant ses gants, pendant que Tatiana expliquait :
- Oui, Viktor est notre cousin, par sa mère et notre père.
Celui-ci sourit à Yuuri :
- Vous pouvez m'appeler Viktor Feodorovitch Nikiforov Holstein-Gottorp-Romanov de Russie.
Yuuri resta ébahi quelques instants. Pas moyen qu'il retienne un tel nom. Littéralement, pas moyen. Tatiana roula des yeux :
- Il plaisante. Son nom est ridiculement long, il le sait, ne vous en faites pas. Peut-il assister aux cours ? Cela ne vous dérange-t-il pas ?
Yuuri leva les yeux vers le comte. Il ne pouvait absolument pas dire non et de toutes façons il n'en avait pas envie. Il secoua la tête :
- Non, bien sûr., puis, ça lui revint : D'ailleurs ! En parlant de nourriture !
Yuuri se pencha vers son sac et en sortit les taiyaki . Tous les yeux se tournèrent vers lui, exorbités. Il eût un petit sourire gêné :
- Oh, si vous n'en voulez pas... J'ai simplement pensé que...
- Qu'est ce ?, demanda Tatiana.
- Des taiyaki , des pâtisseries japonaises. C'est une bouillie de haricots rouges sucrée, entre deux gaufres.
Il ouvrit la boite en fer blanc. Les pâtisseries, qui avaient une forme de poisson à cause du moule dans lequel il les avait cuit, dégagèrent une odeur délicieuse, sucrée et grasse. Le comte se lécha les lèvre, puis arrêta de la main Olga qui voulait prendre un taiyaki .
- Attends, tu n'y penses pas !
- Pardon ?
- S'il voulait t'empoisonner ?
Yuuri sentit ses yeux jaillir de leurs orbites. Empoisonner ? Il prit une grande inspiration pour clamer que non, bien sûr, il ne voulait empoisonner personne, quelle idée !, mais le comte l'arrêta aussi :
- Ne le prenez pas personnellement, Monsieur Katsuki. C'est simplement une mesure de sécurité.
Sur ce, il engloutit une pâtisserie, sous les yeux angoissés de Yuuri. C'était stupide. Il n'avait mis -évidemment-, rien de dangereux. Il avait utilisé la vieille recette que Yuuko tenait de sa maman, uniquement des choses strictement comestibles. MAIS SI QUELQUE CHOSE DE DANGEREUX S'ETAIT RETROUVE DANS SES TAIYAKI ? Par hasard ? Si le comte Nikiforov tombait mort à leurs pieds sans explications ? Qu'est ce qu'il dirait ? Qu'est ce qu'il pourrait faire ? Rien du tout ! Il se repassa mentalement la préparation des pâtisseries. Est-ce qu'il aurait pu tenter d'assassiner les grandes-duchesses sans même s'en rendre compte ? Pire ! Si le comte Nikiforov était allergique à un de ses aliments ? Si les russes étaient allergiques aux haricots rouges ? Est-ce que c'était possible, que les russes spécifiquement soient allergiques aux haricots rouges ? Si oui, comment est-ce qu'il pourrait expliquer la situation à la police ?! Il se retrouverait exécuté pour utilisation de haricots rouges et ce serait l'accident diplomatique du siècle. Oooh, qu'est ce qu'il allait faire ?!
Le comte hocha la tête, visiblement pas allergique aux haricots rouges :
- Mmmh, ça n'a pas l'air dangereux. Je vais en goûter un autre. Pour être sûr.
Il piocha de nouveau un taiyaki et le fourra dans sa bouche. La panique de Yuuri augmentait, mais les filles Romanov semblaient de plus en plus dubitatives. Olga tendit la main pour prendre en prendre un, le comte s'immobilisa. Ils se regardèrent en plissant les yeux deux secondes, puis se jetèrent en même temps sur la boite. Ce fut le comte qui l'emporta et qui pu avaler son troisième taiyaki .
- Deliciiiiiieux !
- Viktor, non, mais... ! Quelle image tu donnes de notre famille ?! Monsieur Katsuki va penser que les Romanov sont des sauvages !
Il fit un clin d'œil à Yuuri :
- Certes. Mais qu'est ce que je suis beau quand je mange !
Yuuri ouvrit de grands yeux. Qu'est-ce que- Il ouvrit et ferma la bouche, ne sachant pas du tout quoi dire.
- Tais toi ! Tu vois bien que tu le gênes encore ! Monsieur Katsuki, je suis désolée. Ne vous offensez pas, je vous en prie !
- Je- non. Non, bien sûr.
Offensé, non, mais il était affreusement gêné. Comment est-ce qu'il était sensé réagir quand la famille la plus puissante de Russie se chamaillaient devant lui ? Il voulait disparaître sous terre. Heureusement, Tatiana roula des yeux et lui demanda :
- Ignorez notre cousin, je vous en prie. Pourquoi la forme de poisson, Monsieur Katsuki ?
- On les fait cuire dans un petit moule en forme de poisson depuis quelques années. Traditionnellement, ils sont plutôt rond... mais j'ai pensé que la forme de poisson vous amuserait plus.
Le comte, visiblement déçu de ne plus être le centre de l'attention, laissa ses cousines prendre des taiyaki . Pendant qu'elles félicitaient Yuuri pour sa cuisine, il hochait la tête vigoureusement. Une fois qu'ils eurent tous bien mâché, Yuuri retenta :
- Pour reprendre sur la question de saluer...
Il chercha ses mots et le comte en profita :
- Non, d'abord parlez nous de la cuisine japonaise !
- Pardon ?
- Vous ne pouvez décemment pas nous faire goûter quelque chose de si bon sans nous en dire plus !
- Eh bien...
Il réfléchit une seconde et se mit à parler de la cuisine japonaise : les plats principaux, d'abord. Comment on les préparait, les ingrédients récurrents, l'importance du poisson quand on habite sur une île. Il s'arrêta au bout de trois minutes, inquiet à l'idée de les ennuyer. Il releva les yeux pour voir que non seulement ils l'écoutaient, mais qu'en plus, ils avaient l'air attentifs. Peut-être que ce n'était que de la politesse, sûrement, mais ils avaient de grands yeux intéressés et Tatiana s'était penché en avant. C'était étrange, connaissant le charisme d'algue à sushi qu'avait Yuuri. Il se résolu de continuer quand même, d'enchaîner sur des considérations plus subtiles : la démarcation sociale par la nourriture, l'histoire commune du Japon et de ses voisins qu'elle pouvait raconter, l'importance du thé dans le commerce international. Il se risqua même, en voyant les grands yeux attentifs du comte Nikiforov, à s'attarder un peu plus longtemps sur celui-ci. Les Russes aussi avaient une grande histoire avec le thé, alors ce sujet les intéressaient.
Une seconde, il eut envie aussi de parler de la cérémonie du thé, telle qu'il s'en souvenait à Hasetsu (longue, somnifère et familière) et à Tokyo (prétentieuse et charmante). Il lui vint vite à l'esprit que ça ne les intéressait sûrement pas du tout, et qu'en tant qu'héritiers d'un autre empire, ils préféreraient s'en tenir aux considérations économiques.
A sa surprise, Tatiana et Olga se mirent à poser des questions. Les explications repartirent sur l'importance de la pêche et de la mer. D'un coup, leur question rappela quelque chose à Yuuri :
- Je vais vous montrer les estampes !
Il sorti de son sac celles qu'il avait emmené. C'était des reproductions d'estampes anciennes, principalement des paysages, quelques scènes de vie quotidienne. Il les étala sur la table en rang d'oignon et le comte se se leva pour les examiner d'en haut :
- FANTASTIQUE ! Qu'est-ce que ça représente ?
- Euh, celle-là ? Des poissons.
- SPLENDIDE !
Il fit le tour des estampes, les admirant avec une quantité d'exclamations et de questions totalement exagérée. Les grandes-duchesses en prirent une chacune pour les regarder, avant de se pencher pour voir les autres. Yuuri se rendit vite compte que c'était bien plus simple d'expliquer quelque chose en s'appuyant sur les images. Cette méthode était bien plus intéressante pour tout le monde et ça permettait à ses élèves de mieux voir ce qu'il voulait dire -il aurait dû les sortir depuis le début, ses estampes. Le comte surtout était ridiculement enthousiaste. Lorsque Yuuri aborda l'ancien système féodal, les samouraïs et les ninjas, ce fut un cataclysme. Le comte se leva, posa un pied dominateur sur sa chaise et s'exclama fièrement, sous l'œil amusé de ses cousines :
- Je vais devenir un ninja, c'est décidé.
- Viktor, tu as un doctorat de droit international.
- Vous ne pouvez pas m'arrêter. Monsieur Katsuki, bien sûr que je peux devenir un ninja, n'est-ce pas ?
Yuuri le regarda avec de grands yeux. Mais... quoi.
- Eh bien, je pense qu'effectivement, ça va être un peu compliqué. D'autant que de nos jours, il n'y en a plus vraiment ?
- Pardon ?!
- Je suis désolé.
Le comte se laissa tomber théâtralement sur sa chaise :
- Ah ! Cruelle déception !
- Euh...
- Ma carrière de ninja ! Si brillante ! Si prometteuse ! Un guerrier de l'ombre noble et furtif, au service des opprimés ! JE SAIS ! On en aurait fait un film ! Un film sur mon combat héroïque. On l'aurait appelé : Ninja Viktor de la nuit contre les canadiens maléfiques . Un succès mondial ! J'aurais été adulé ! Partout on aurait acclamé mon nom !
- Vous n'avez pas l'air d'avoir bien compris le princi-
- Quel destin cruel, m'arracher ma vocation si violemment ! Un rêve brisé à un si jeune âge ! Ah, je suis comme Achille, fauché dans la fleur de la jeunesse après la perte cruelle de ce à quoi il tenait le plus ! Une tragédie que même les anciens n'auraient pas osé écrire !
Mais il ne s'arrête jamais ? Et pourquoi les canadiens ? , pensa Yuuri en le regardant prendre une pause encore plus ridicule, déjeté en arrière, la main sur le front, les yeux à demi clos comme s'il était en train d'agoniser : « Arrrrrrhhhh... ». Yuuri ne put pas s'empêcher de lâcher un petit rire, qu'il s'empressa de camoufler sous une toux.
Les grandes-duchesses riaient à gorge déployée devant leur cousin qui se donnait en spectacle. Tatianan en avait même les larmes aux yeux, ce fut Olga qui se reprit la première. Elle se racla la gorge, se redressa sur sa chaise et tapota l'épaule de sa sœur :
- Allons, allons. Ne l'encourage pas.
Tatiana ferma les yeux, inspira et expira lentement et profondément.
- Oui, pardon. Reprenez, Mr. Katsuki, reprenez.
- Eh bien, nous pourrions parler de comment saluer, comme l'a sugg...
- Attendez, attendez !, interrompit le comte, Pardon. Mais il me faut un décor pour mon film. Quel genre de paysage peut-on trouver au Japon ?
- Oh, mais c'est une bonne question !, approuva Tatiana. Est-ce comme sur les estampes ?
Décidément, Yuuri n'arriverait pas à caser ses salutations. Il se retint de soupirer, mais se rendit vite compte que commenter les estampes était bien plus intéressant que les considérations grammaticales. Ils discutèrent des villes des littoraux, de Tokyo, des campagnes modelées par les rizières. Les temples et les sanctuaires de Kyoto eurent particulièrement du succès auprès des grandes-duchesses. Ils permirent à Yuuri d'enchaîner sur les religions et le folklore japonais. Les légendes, les festivals, les temples, la cohabitation du shintoïsme, du bouddhisme et des vieilles divinités de campagnes. Le comte souriait en regardant Yuuri raconter, poussant des « OH » et des « Aaaah » à des moments plus ou moins opportuns. La conversation dévia à nouveau, sur les vêtements, cette fois. Les trois russes semblaient très intéressés par les kimono et les yukata . Après avoir étudié en détails une illustration, trois femmes en yukata chatoyants, Olga s'exclama :
- Monsieur Katsuki, savez-vous ce qui me ferait bien plaisir ?
Yuuri cligna des yeux, pris au dépourvu :
- Eh- Non...
- Pourriez-vous nous faire essayer des yukatas, un jour ? C'est si joli !
- Bonne idée, je serais magnifique dedans !
Tatiana ignora son cousin et hocha la tête :
- C'est vrai, ce serait charmant.
Yuuri sourit et rajusta ses lunettes, plutôt flatté d'avoir la preuve que ce qu'il racontait les intéressait.
- Bien sûr, ce serait un honneur.
Olga porta sa main à sa poitrine :
- Oh, Monsieur Katsuki ! Merci beaucoup !
Il inclina la tête mais la releva précipitamment en apercevant la tsarine sur le pas de la porte. Pas de kimono pour elle, mais une robe bleue pâle, très serrée à la taille, recouverte d'un grand châle brodé. Elle sourit, du bout des lèvres :
- Monsieur Katsuki, que promettez vous donc ?
- Nous essayerons des yukata , les habits japonais !, s'exclama Viktor.
Sa tante eut l'air de réfléchir une seconde, puis approuva de la tête :
- C'est une très bonne idée ! Pourrions nous boire du thé, aussi ? J'aime particulièrement le thé japonais.
Yuuri ouvrit de grands yeux :
- Eh bien, je n'ai pas forcément tout avec moi... !
- Évidemment., contra Tatiana, Nous vous laisserons le temps de faire venir tout ce qu'il vous faudra !
Le comte Nikiforov eut un grand sourire et se pencha vers Yuuri :
- C'est dit, alors ?
Il lui jeta un regard implorant et Yuuri ne put qu'accepter. Olga applaudit. Sa mère annonça :
- Je suis bien désolée de vous interrompre, mais il va falloir reprendre vos leçons, maintenant. Soyez sûres de remercier Monsieur Katsuki.
Les deux jeunes filles se levèrent et s'inclinèrent tour à tour. Yuuri bondit sur ses pieds et les imita, toujours aussi rigide : « Je vous en prie, j'ai été ravi de pouvoir en apprendre un peu plus à vos altesses. Gardez les estampes. »
- Ma tante, me permettez-vous de raccompagner Monsieur Katsuki ?
- Bien sûr, Viktor. C'est vrai, j'allais oublier ! Excusez mon impolitesse, Monsieur Katsuki. Mon neveu est bien plus urbain que moi !
Yuuri s'inclina de nouveau devant les grandes-duchesses et leur mère. Elles saluèrent une dernière fois avant de s'enfoncer un peu plus dans le palais. Yuuri resta seul avec le comte. Celui-ci sourit en reprenant le képi qu'il avait mit sur la table :
- Merci beaucoup de votre intervention, Monsieur Katsuki. C'était passionnant !
- Je vous en prie. Ce fut un plaisir.
Son accompagnateur lui fit signe de le suivre d'un geste de la main et se dirigea vers le couloir. Yuuri lui emboîta le pas après avoir ramassé ses affaires.
- C'était une idée merveilleuse d'amener ces estampes. Elles sont superbes !
- Ah... Je dois en avoir quelques autres, si vous voulez... Je vous les montrerai.
- Oui ! Apportez-les dans le train !
Il fit un immense sourire à Yuuri, en lui ouvrant la porte qui donnait sur les escaliers. Celui-ci osa enfin se dérider un peu :
- C'est dit ! Mais- Puis-je vous poser une question ?
Le comte posa le pied sur la première marche :
- Oui, je suis célibataire.
Yuuri sursauta et recula d'un pas :
- Pardon ? Je- ce n'était pas...
Sa réaction fit éclater le comte de rire, qui continua à descendre les escaliers :
- Je plaisante, Monsieur Katsuki ! Je plaisante ! Allons, allons ! Que vouliez-vous me demander ?
Yuuri se rendit compte qu'il était plusieurs marches en retard et se dépêcha de descendre :
- Eh bien, si ce n'est pas trop indiscret... Pourquoi allez vous à Petrograd tous les jours ?
Le comte tourna son regard bleu glacier sur lui, un sourire aux lèvres comme s'il se demandait s'il avait envie de faire encore tourner Yuuri en bourrique. Finalement, il poussa une autre porte en répondant :
- Je suis post-doctorant à l'université impériale. Ce n'est pas très pratique, mon appartement dans Petrograd même est en rénovation, je suis obligé de loger au Palais Catherine. Vous voyiez où il est, je suppose ? Oh, bonjour, pardon, je ne vous avait pas vu.
- Bonjour Viktor, excuse moi.
Viktor s'écarta pour laisser passer un homme qui salua rapidement Yuuri de la tête et s'enfonça dans la cage d'escalier. Le comte indiqua :
- Raspoutine, un ami de ma tante. Il passe son temps ici. Venez, c'est par là.
Yuuri ne se retourna pas vers l'escalier et suivit le comte dans le hall en forme d'arc de cercle. D'un coup, il réalisa :
- Ah ! J'ai oublié !
Il s'arrêta net.
- Pardon ?
- Vos cousines ! Je devais leur dire comment saluer en japonais- j'ai été interrompu plusieurs fois et je n'ai pas pu leur dire.
Le comte posa son index contre le coin de sa bouche :
- C'est dommage, en effet.
Puis il eut l'air de s'illuminer de l'intérieur :
- Dites le moi, je leur transmettrais !
- C'est que c'est compliqué...
- Pourquoi ?
- Il y en a plusieurs formes : polie, en famille, au téléphone...
- Passionnant ! Expliquez moi, je ferais de mon mieux.
- Eh bien...
Yuuri réfléchit une minute et finit par se résoudre :
- Ah, je peux vous transmettre les plus simples : konnichiwa pour la plupart des situations de la vie courante... ohayō gozaimasu pour le matin et konbanwa pour le soir. Et au téléphone : moshi moshi .
- D'accord ! Konnichiwa pour la vie courante, ohayō gozaimasu le matin, konbanwa le soir, moshi au téléphone.
- Malheureux, non !
Viktor cligna des yeux :
- Mon accent ?
Yuuri rougit, toussota, se reprit :
- Non, non. C'était bien. Seulement, on dit moshi moshi, et non moshi seul.
- Cela ne revient pas au même ?
- Je vais vous paraître ridicule, mais pas du tout.
Ils atteignirent la grande porte d'entrée et Yuuri expliqua :
- Voila ; les démons et les esprits, les fantômes, les morts, ne peuvent pas prononcer des mots trop longs. Ils parlent souvent par syllabes entrecoupées et dans tous les cas ils sont incapables de prononcer deux fois le même mot en entier.
Viktor s'illumina en poussant la porte pour l'ouvrir :
- Je vois ! En disant moshi moshi, on s'assure que son interlocuteur n'est pas un fantôme !
- Exactement.
- C'est fort pratique, les esprits avec des problèmes d'élocution.
Yuuri eût un petit rire -rapidement coupé par le vent froid sur son visage. Ils sortirent d'un même pas du palais. Dehors, la cours était vide. Les colonnades regardaient les arbres de la lisière du bois en silence. Le soleil froid jetait une lumière blanche sur son interlocuteur, qui respira un grand coup :
- Ah ! Un peu d'air frais !
- Mmmrhffrh., commenta Yuuri qui avait remit son écharpe.
- Pardon ?
Yuuri dégagea sa bouche :
- Très frais. Vous pouvez me laisser là, je connais le chemin.
- Parfait, alors ! Bon après-midi, Mr Katsuki !
Yuuri descendit les marches du perron après s'être incliné :
- De même !
Il s'était à peine éloigné de quelques mètres que la voix du comte l'arrêta :
- Mr Katsuki ?
Il se retourna :
- Oui ?
- Pour les ninjas, ce n'est vraiment pas envisageable ?
- Oh mon dieu . »
Ne mentez pas, vous iriez voir Ninja Viktor de la nuit contre les canadiens maléfiques.
* Perspective : Pour une raison obscure, c'est comme ça qu'on désigne les avenues en Russie.
