ERRATA : Comme Raph1978 (sur AO3) me l'a fait remarqué, Pierre Gilliard, s'il était professeur (entre autre) de français, était bien suisse ! Merci beaucoup, cette erreur a été corrigée !

De plus, comme Lack. Of .Inspiration et Rimb-Rimb (sur FFnet) me l'ont appris, le terme de "Perspective" pour désigner les avenues vient de l'urbanisme spécifique de Saint Petersbourg (et de la Russie). La ville est construite en très grand axes aux proportions spécifiques (tant en largeur qu'en hauteur et longueur). La vue converge donc en un seul point, tout au fond : c'est le principe même de la perspective. Merci à vous aussi !

J'essaye de répondre à tous les reviews, mais les cours ont commencé, je ne peux rien garantir... Enjoy !


Il était vingt heures. Le soleil était déjà couché depuis un peu moins de quatre heures quand Yuuri se décida à quitter l'ambassade. Il enleva ses lunettes pour se frotter les yeux en rangeant ses papiers. Il n'y avait pas plus de six heures et demie de soleil par jour, en ce moment, Yuuri passait ses journées à se massacrer les yeux sur des lampes. A la fin de la soirée, il avait l'impression que ses orbites étaient faites en papier de verre.

Il mit ses documents importants sous clef, ferma les volets et sortit. Les Nishigori étaient parti depuis longtemps, c'était lui qui faisait des heures supplémentaires. Comme si c'était possible, le mercure était encore descendu depuis Octobre, le mois dernier. Une couche plus ou moins épaisse de neige couvrait constamment le trottoir. Yuuri prit bien soin d'enrouler son écharpe autour de sa bouche avant de sortir. C'était définitivement devenu son habitude : ça lui tenait chaud ET c'était une super excuse pour ne parler à personne. Il ferma la porte de l'immeuble de l'ambassade à double tour. Ce n'était pas très grand, avec une façade à colonnades plutôt étroite. La cage d'escalier était étriquée et sombre, en contraste avec la perspective Liteiny sur laquelle elle donnait. Étrangement, sous le lampadaire d'en face, devant le ministère de la cours, il y avait une silhouette. Yuuri plissa les yeux, hésita une seconde, mais... Oui, les cheveux presque blancs, le pardessus brun, les gants noirs. Il regarda de deux côtés et traversa la route plongée dans la pénombre, pour rejoindre le trottoir opposé :

« Monsieur Nikiforov ?

L'homme se tourna en sursautant, l'air très surpris, alors qu'il était accroupi, penché au dessus de son sac :

- AaaAH ! Monsieur Katsuki ! Vous m'avez fait peur !

Yuuri s'inclina en écartant son écharpe de son visage :

- Je vous prie de m'excuser ! Je n'aurais pas dû m'approcher comme ça !

Le comte Nikiforov ferma son sac qu'il avait posé par terre et le reprit à la main, reprenant son air habituel :

- Je vous en prie, je vous en prie ! Comment allez-vous ?

- Très bien. Je sors tout juste de l'ambassade.

- Vous vous tuez à la tâche, mon pauvre ! Vous allez à la gare, je suppose ?

Il indiqua du doigt la direction du tramway et Yuuri hocha la tête :

- Oui. D'ailleurs, je vous ai cherché ce matin dans le wagon, mais je ne vous ai pas vu.

- C'est normal ! J'ai pris le train de onze heures.

- Ah... oui.

- Comment s'est passé votre journée ? Dites moi tout, je suis curieux. Vous devez faire des choses passionnantes !

Yuuri eut un petit sourire. Au début, le comportement du comte était déconcertant. Un rien l'enthousiasmait et si on ne l'arrêtait pas, il pouvait parler non-stop pendant des heures. Vu par un japonais, c'était étrange, Yuuri avait toujours cette impression de cacatoès fou. Mais il ne pouvait pas dire le contraire : en plus d'être beau -pas que, en soit, ça n'ait une quelconque importance- le comte était charmant. Lui parler le matin dans le train le mettait inévitablement de bonne humeur.

Ils remontèrent la perspective Liteiny jusqu'au tramway, sous la lumière jaune des lampadaires. Le wagon était blindé par les ouvriers rentrant de l'usine. Ils avaient des têtes de déterrés, maigres et pâles avec des cernes énormes qui leurs mangeaient le visage. La plupart avaient un regard morne, inexpressif. Le cœur de Yuuri se serra en remarquant le contraste avec les joues roses et le regard pétillant du comte. Celui-ci laissa sa place assise à une jeune femme rachitique mais visiblement enceinte et vint se poster debout devant Yuuri sans commenter. Il lui sourit et se mit à lui détailler par le menu sa propre journée à l'université. A l'approche de la gare, le comte demanda :

- Pensez-vous que nous aurons le train de vingt heures trente ?

Yuuri secoua la tête :

- Non, il me démarre toujours sous le nez. Il faut attendre celui de vingt-et-une heure.

- Et avec un petit sprint ?

- Pardon ?

Le tramway s'arrêta avec un tintement. Yuuri se leva et suivi Viktor qui lui lançait en descendant : « On aura ce train ! ». Yuuri le prévint : « Je ne courrais pas. ».

Tu parles. Le comte avait déjà attrapé son bras et détalait en entraînant Yuuri avec lui. Quand ils tournèrent au coin de la rue, ils aperçurent la fumée distinctive d'une locomotive au dessus du toit de la gare. C'était sans doute leur train qui s'apprêtait à partir. Yuuri couina misérablement et le comte prit ça pour un encouragement. Ils accélérèrent. Oh, génial. Parfait. Courir comme un dératé sur la rue la plus passante de tout Petrograd. Tout ce dont il avait toujours rêvé.

Après avoir manqué de se faire renverser par trois calèches, cinq piétons, deux policier à bicyclettes, un tramway, un chien et un navire de guerre allemand, ils firent irruption dans la gare. Une demie-seconde, le comte leva les yeux pour repérer sur le panneau où était leur train et il se remit à courir. Ils s'échouèrent dans le wagon et les portes se refermèrent sur eux.

- Aaaaahhhhh- hhhhhhhh – aaaarrrrggg... hhhhh... aaaaaah.

- Aaah- Tout... à fait... d'accord...

Yuuri se laissa tomber dans le premier compartiment dont il put ouvrir la porte. Il allait mourir. Il allait décéder là, maintenant, tout de suite, et on ne pourrait blâmer que le comte Nikiforov et ses IDÉES DÉBILES.

Celui-ci se laissa tomber dans le fauteuil d'en face, à peine essoufflé. Il tapota la table entre eux :

- Aaaaah ! Ça fait du bien de courir !

Yuuri le fusilla du regard. NON ? Ça ne faisait aucun bien de courir ? Absolument aucun ? Il était juste... épuisé et dégoulinant, pas particulièrement « bien ».

Il était toujours en train d'agoniser quand le train quitta définitivement Petrograd. Les bois et les champs gelés commencèrent à défiler par la fenêtre, quand finalement il pu enlever son manteau et son écharpe, ce que le comte avait fait presque en arrivant. Celui-ci demanda :

- Au fait ! Avez-vous commencé le livre que je vous ai prêté ?

Yuuri releva les yeux et répondit en essuyant ses lunettes pleines de buées :

- Oui ! C'est difficile à lire, mais c'est passionnant.

Le comte Nikiforov s'accouda à la fenêtre :

- Je vous admire. Lire une épopée en vers dans une langue qui n'est pas la vôtre, ce n'est pas donné à tout le monde.

Yuuri haussa les épaules :

- Heureusement que vous avez la version anglaise, je ne pense pas que j'aurais réussi à la lire en Russe.

- J'ai même la version originale, en grec ancien, si vous voulez.

- En- Non, merci.

Ils se sourirent et le comte reprit :

- Vous en êtes où ?

- Dans l'histoire ? Au chant XIII.

- J'adore ce livre, Mr Katsuki, mais je n'ai pas appris les chapitres par cœur.

- Quand Poséidon arrive.

- Oooooh, vous êtes presque au moment où les choses deviennent intéressantes.

- Pardon ?

- Quels sont vos personnages préférés ?

- Mh... Ulysse et Patrocle.

Le sourire sur le visage du comte Nikiforov n'avait rien, rien du tout de rassurant. Yuuri ouvrit des grands yeux :

- Quoi ?

- Hn-hn, rien.

- Il ne leur arrive rien de mal, hein ?

L'autre leva les deux mains :

- Je ne dis rien ! Rien !

Yuuri plissa les yeux et regarda la copie de l'Iliade dans son sac : Ulysse et Patrocle allaient s'en sortir. Il y croyait.

Il faisait bon dans le compartiment. On était près de la locomotive, alors on entendait juste son ronronnement et on sentait son odeur de bois brûlé, juste assez pour que ce ne soit pas inconfortable. La porte et la table étaient en bois sombre vernis. On avait tendu un tissu cramoisie sur les murs sur les murs. Niché dans son fauteuil en cuir et envahit par la sensation d'être près d'un feu de cheminée, Yuuri laissa son regard vagabonder : le filet à bagages au dessus de la tête du comte, la nuit d'encre par la fenêtre, le comte, confortablement installé dans son propre siège.

- Au fait !, Yuuri s'exclama en donnant un petit coup sur son accoudoir : J'ai retrouvé une autre de mes estampes !

En effet, sa collection personnelle d'estampes avait été éparpillée dans ses bagages, pendant son trajet dans le transsibérien. Maintenant, il les retrouvait au compte-gouttes, sous une paire de chaussures ou dans les plis d'un vieux yukata. Il se pencha vers son sac pour en extraire le papier. Il avait prévu de la montrer au comte Nikiforov ce matin, mais puisqu'il ne s'étaient pas croisés... Il ménagea le suspens en dépliant l'estampe de façon à ce que le comte ne la voit pas. Et franchement... quelle estampe.

Il jeta un œil à son compagnon par dessus ses lunettes. Le comte était assis sur le bord de son fauteuil, les joues rougit par la chaleur, tendant les mains pour attraper le papier. Essayant de ne pas rire, Yuuri lui tendit. Il regarda le visage du comte s'illuminer en voyant le dessin. Puis il plissa les yeux. Puis il approcha l'estampe de son visage, l'air de vérifier qu'il voyait bien. Yuuri sentait le fou rire lui monter à la gorge. Il toussota et se redressa dans son siège. La paupière du comte eut un tic bizarre. Il ouvrit la bouche, mais ne sembla pas savoir quoi dire. Au bout d'une minute, il réussit à articuler :

- Yuuri, c'est... C'est du patrimoine japonais, ça ?

Yuuri, au bord de la crise de rire, hocha la tête :

- Une réplique d'une estampe de Hokusai, le grand maître dans cet art. Elle date de 1813... 13 ou 14, je ne sais plus trop. C'est un shunga, une gravure érotique.

- AH, parce que vous trouvez ça érotique ?!

Yuuri jeta un œil sur la gravure. C'était en même temps affreusement gênant et vraiment hilarant.

- Moi, personnellement, non. Mais c'est la classification.

- Je ne veux pas connaître la personne qui a vu ça et s'est dit : ça appartient à la catégorie érotique.

- Il en faut pour tout les goûts., rit Yuuri en haussant les épaules.

Le comte ouvrit de nouveau de grands yeux :

- Ah effectivement, c'est un autre type de goûts ! Est-ce que les japonaises font... ça ? Régulièrement ?

Rien que l'idée fit éclater de rire Yuuri, qui regarda l'estampe sur la table. Le rêve de la femme du pêcheur, en Japonais Tako to ama. Une femme entièrement nue, allongée sur le dos au milieu de roches couverts d'algues. Ça aurait pu être une belle gravure de nu s'il n'y avait pas eu les poulpes. Le plus petit embrasse la femme en lui tripotant le sein avec sa tentacule et le plus gros... Le plus gros lui fait un cunnilingus. Avec renfort de tentacules. Est-ce que les japonaises profite de sexe oral avec les poulpes régulièrement ?

- Seulement les premiers samedi du mois.

Grand moment de silence, on entendit que le bruit des machines. Enfin, le comte éructa :

- PARDON ?

- Je plaisante, je plaisante !

Yuuri éclata de rire et Viktor le suivi rapidement, l'air franchement rassuré au sujet du traitement des poulpes au Japon. Yuuri ne savait pas trop pourquoi Hokusai avait décidé de peindre ça, mais il trouvait la tête qu'avait fait Viktor hilarante. Celui-ci reprit :

- Nan mais est-ce que vous imaginez ?

- Quoi donc ?

- La sensation des tentacules, avec les ventouses ? Ça doit aspirer la peau, non ?

- Je... Oh mon dieu, non, je ne veux pas imaginer.

- C'est peut-être là tout le charme peut-être que la sensualité est décuplée au contact des tentacules., déclara Viktor en hochant pensivement la tête.

- Arrêtez, stop, je ne veux pas imaginer !

- Oh oui, je peux déjà sentir les ventouses m'attrapant délicatement les -

- STOP STOOOOP !

Yuuri était plié de rire sur son fauteuil, mortifié par ce que le comte racontait. Il aurait dû se douter que cette discussion finirait mal. Franchement ? Il aurait dû s'en douter. La fatigue et la soirée aidant, le fou rire dura bien cinq minutes. Yuuri en avait mal aux abdominaux et le comte était intégralement rouge. Ils établirent une classification des animaux avec qui ils accepteraient de coucher (en dernier recours) -en fait, c'était plus Yuuri qui regardait avec de grands yeux horrifiés Viktor l'établir, en rajoutant de temps en temps un commentaire graveleux qui faisait pleurer de rire le Russe. Ensuite, ils parlèrent des souverains qui avaient eut des sexualités improbables -Catherine la Grande étant, aux yeux de Yuuri, la pire de tous, et partirent dans une discussion philosophique sur le rapport entre le sexe et la nourriture. Avant qu'ils s'en soient rendu compte, le contrôleur annonçait leur arrivée à Tsarkoïe Selo.

Ils descendirent du train en discutant de Petrograd, que Yuuri n'avait pas encore vraiment visité. Le comte trouvait ça impardonnable : il décida -un peu tout seul- que le plus tôt possible, ils iraient se promener. Yuuri n'eut pas trop son mot à dire : le lendemain matin, il devait prendre le train de neuf heures pour visiter la ville.


Dans le mois qui suivit, Yuuri passa un certain temps avec Viktor. Beaucoup de temps, en fait. Le comte avait décidé que sa nouvelle passion était le tourisme, alors il emmena Yuuri visiter Petrograd, les jeudis et les dimanches, parfois les samedis. D'abord, ils restèrent dans le centre ville, autour de la forteresse Pierre-et-Paul, le lieu de la fondation historique de la ville. Le Palais d'Hiver, au bord de la Neva, n'avait pas beaucoup d'intérêt à être visité puisqu'il était converti en hôpital militaire, qui accueillait les blessés revenant du front. L'endroit faisait froid dans le dos à Yuuri : derrière la façade bleu ciel, avec les colonnes en marbre blanc et les dorures, on voyait rentrer les ambulances et on entendait de temps en temps des cris déchirants. Viktor aurait pu le faire rentrer dans les anciens appartements des tsars grâce à son statut impérial, mais Yuuri refusa. Après ça, Viktor se mit en tête de lui faire visiter les cathédrales Orthodoxes sur la perspective Nevski : d'abord Notre-Dame-de-Kazan, un bâtiment étrange avec des grandes ailes en colonnades de chaque côté, puis Saint-Isaac et sa superbe coupole dorée. Ceci dit, la préférée de Yuuri -comme de Viktor, d'ailleurs, était Saint-Sauveur-sur-le-Sang-Versé. Elle réussissait l'exploit d'être colossale tout en paraissant sortie d'un village de poupée. En bas, il y avait les grands murs en pierre rouge, percés de petites fenêtres rectangles, grillagés par le colonnes et les mosaïques. Ensuite, un peu plus haut, des arcs-de-cercle ornées de figures bibliques en mosaïque dorée s'agglutinaient sur les rebords, au dessus du canal qui longeait la cathédrale. Enfin, tout en haut, comme des champignons sur le toit, poussaient les coupoles. Toutes rondes, décorées d'or, elles jetaient un reflet magnifique dans l'eau. Ils déambulaient entre les palais sur le bords des canaux, regardaient les bateaux accoster dans le port. Souvent, Makkachin les accompagnait, visiblement ravi des balades.

Le midi, ils s'arrêtaient pour manger dans les cafés moderne, avec des motifs floraux dessinés sur les vitres et des reproductions de Mucha pendus aux murs. Ils s'asseyaient en face, devant les fenêtres et commentaient les visites du matin en regardant les gens passer. Yuuri attirait toujours les regards, car même dans les endroits mondains comme ceux-là, les étrangers et encore plus les asiatiques restaient rares. Ça ne dérangeait pas Viktor, ceci dit, qui de toutes façons était très vite reconnu aussi. Enfin, comment passer à côté de Viktor ?!

Il ne s'arrêtait juste... Juste jamais. S'il n'était pas en train de parler pendant cinquante minutes sans interruptions, il cherchait un moyen de grimper dans le clocher d'une cathédrale -alors que c'était très clairement interdit. Quand il trouvait -parce que, horreur, il trouvait- il se mettait en tête de sonner les cloches de plusieurs tonnes pour annoncer que « Yuuri Katsuki et Viktor Nikiforov étaient là ». Parce que oui, tout Petrograd avait besoin de le savoir. Quand il voyait quelque chose qui lui plaisait dans la rue -vitrine, chien, architecture-, il se jetait dessus à grand renforts d'exclamations et de mouvements de bras. Il essayait de se cacher dans des coins d'ombres entre les poubelles pour « faire le ninja ». Au restaurant, s'il ne s'était pas lié d'amitié avec les quatre tables environnantes, il n'était pas content. C'était en même temps épuisant et hilarant pour Yuuri. A la fin de la journée, généralement Yuuri se vautrait sur le banc d'un parc public et écoutait d'une oreille le babillage ininterrompu de Viktor, en se demandant si le comte n'était jamais épuisé.

Mais Yuuri pouvait fermer les yeux sur ses réactions exagérées et son besoin constant de se faire remarquer. Il appréciait sincèrement Viktor : il avait de l'humour et de la culture, c'était un guide intéressant qui pouvait passer en dix millisecondes d'une blague vaseuse sur les poulpes à une discussion incroyablement enrichissante sur l'histoire d'un quartier et ses spécificités socio-économiques. Encore plus intéressant : jamais il n'essayait de camoufler la vérité. Même quand elle était moche.

Il ne détournait pas les yeux quand un mendiant lui demandait de l'argent. Il répondait aux questions de Yuuri sur les filles de joies, les ouvriers, les paysans, les soldats et ses réponses étaient crues et sans détour. Puisqu'il travaillait pour la faculté de droit, il connaissait des chiffres sociaux précis -et cruels. Il ne sacrifiait pas la vérité pour sa tranquillité d'esprit. D'une certaine manière, Yuuri trouvait son honnêteté courageuse.

Un soir de fin décembre, ils se retrouvèrent sur le pont de la Trinité, tournés vers la mer. Des embruns marins, froid et humides, mélangés à de la neige, leurs fouettaient le visage. L'air sentait fort le sel. Sous leurs pieds, la Neva se divisait en deux pour entourer l'île Vassilievski : à droite la Petite Neva, à gauche la grande Neva. Le fleuve était colossal, large et plat, comme une énorme route de béton sur laquelle personne ne passerait. Viktor pointa à leur gauche, haussant le ton pour couvrir le vent froid : « Reconnaissez-vous ? C'est le bord du palais d'Hiver, et juste là, un peu en amont, les jardins d'hiver ! ». Yuuri hocha la tête et pointa du doigt une grande tour effilée à leur droite :

- Et là, c'est la forteresse Pierre-et-Paul, non ?

- Oui ! Bravo ! Et là, juste en face...

Yuuri plissa les yeux, regarda le bout de l'île Vassilievski que Viktor pointait du bout du doigt, puis secoua la tête pour signifier qu'il ne savait pas.

- L'université !, sourit Viktor en hurlant dans les oreilles de Yuuri.

- Ah, c'est bien de me la montrer, j'y suis invité en fin de semaine prochaine. Venez, retournons sur la perspective Nevski, il y a trop de vent ici.

Ils fuirent le pont pour retrouver les avenues plus passantes et moins gelées. Viktor demanda tout de suite :

- Pourquoi allez vous à l'université ?

- Une conférence sur les relations Russo-Japonaise. Je vais devoir... parler..., on sentait l'horreur dans sa voix.

- Magnifique ! J'essayerais de venir vous voir, si mon emploi du temps me le permet. Oh, même s'il ne le permet pas, j'essayerais de venir, en fait !

Yuuri changea de sujet, gêné par la conversation :

- J'ai du mal à croire que vous travailliez, je vous vois tellement souvent dehors.

Viktor s'arrêta une seconde en plissant les yeux :

- Pardon ? Non, mais ! Je ne vous permet pas !

Il saisit une poignée de neige et l'envoya sur Yuuri, qui l'esquiva avec un petit éclat de rire. Il se redressa en se rendant compte qu'il était dans la rue et qu'il ne pouvait pas se donner en spectacle comme ça, mais Viktor n'avait pas ce genre de considération et lui explosa une boule de neige sur la manche. Yuuri roula des yeux en s'essuyant sous le regard amusé des passants. Il avait 25 ans, l'âge des batailles de boules de neige aurait dû être passé. Soudain, la question le prit :

- Viktor, puis-je vous poser une question ?

- Bien sûr.

- Quel âge avez vous ?

- Je vais sur mes 26 ans ! Pourquoi ?

- Pour savoir...

- Je sais... j'en fais 19.

Yuuri roula des yeux et recommença à marcher pendant que Viktor continuait :

- C'est parce que je suis jeune à l'intérieur !

- Peut-être un peu trop...

- Mais vous aussi, vous êtes beau, Yuuri !

- Euh-Pardon ?

- Oui ! Très élégant, je trouve ! Et d'ailleurs, j'ai bien vu le calamar dans votre assiette, ce midi. La manière dont il vous regardait... il voulait vous faire des choses... Avec ses... tentacules...

- AAAAAAH STOP.

Yuuri accéléra le pas en direction de la gare, enfouissant son nez dans son écharpe. Il sentait ses joues le brûler, sans doute parce qu'il ne voulait pas s'imaginer faisant quoi que ce soit avec un calamar. Il tourna au coin d'une rue pendant que Viktor le rattrapait :

- Vous avez beaucoup de qualités. Tenez, par exemple : vous êtes très rapide pour vous adapter. Je sais que comprendre comment fonctionne un pays étranger est compliqué... Alors je n'ose imaginer un pays d'une civilisation si différente !

Yuuri se tourna pour le regarder :

- Vous avez été à l'étranger ?, il leva un sourcil, interloqué. Il n'avait jamais pensé que Viktor puisse quitter Petrograd, ce qui était absurde avec sa fortune.

- Oui ! J'ai étudié un an à Oxford et un an à la Sorbonne. Et j'ai passé des vacances en Espagne, en Italie, en Grèce, en...

- Oh, mon dieu, d'accord.

Ils revinrent vers la gare en discutant des différents endroits que Viktor avait visités. Il avait beaucoup aimé l'Italie, mais sa ville préférée était Barcelone. Il adorait les tapas, le soleil et l'architecture de Gaudi. Ça n'évoquait pas grand chose à Yuuri quand il lui parlait de la Sagrada Família ou de la Casa Batllo, mais il avait l'air sincèrement heureux d'en parler. Dans le train retournant à Tsarkoïe Selo, Yuuri finit par lui avouer qu'il ne savait pas vraiment de quoi il parlait, alors Viktor tapa du plat de la main sur la table en bois vernis de leur compartiment :

- Yuuri ! J'ai une idée !

- Oui ?

- Quelle maison du village chinois habitez-vous ?

- Euh- la n°6, pourquoi ?

- Bien ! Je vais dans ma chambre au palais pour récupérer les cartes postales là bas et pendant ce temps, vous préparez à manger. Je vous les commenterait en mangeant... Au fait, le doute me prend... Je vous ai bien invité, pour demain, n'est-ce pas ?


Le lendemain, Yuuri arrêta de travailler vers seize heures. Évidemment, Viktor ne l'avait pas du tout invité avant, il avait du changer ses plans aux dernier moment. Il avait passé la soirée de la veille à regarder des images de Barcelone en mangeant du katsudon avec Viktor.

Il s'enferma dans les toilettes de l'ambassade pour quitter sa chemise et son pantalon de travail et enfiler la tenue de soirée que Yuuko lui avait choisi. Il n'était pas particulièrement à l'aise dedans, le costume sentait le neuf et le tissu affreusement rigide le gênait. Ceci dit, il ne pouvait pas se pointer à un événement mondain dans sa vieille chemise en lin. Avant de sortir, il laissa Yuuko lui arranger son costume et ses cheveux. Il enfila son manteau et laissa les Nishigori à l'ambassade. Viktor lui avait dit : « Ce n'est que pour fêter la fin de la rénovation de l'hôtel privé de ma famille, rien de très spectaculaire ! », mais le connaissant... il était quand même plus prudent de s'habiller comme pour un bal.

Il n'avait pas plus de cinq minutes de trajet pour rejoindre l'hôtel privé des Nikiforov. C'était l'immeuble en travaux devant lequel Yuuri passait tous les jours. La porte était en bois sombre massif, richement sculptée, elle tranchait avec l'ocre lumineux de la façade. Au dessus, deux allégories tenaient un blason orné d'un Н, la première lettre de « Nikiforov » en cyrillique. Les fenêtres étaient larges et haute, rectangle, entourée chacune par une colonne de chaque côté. Les tuiles rouges surplombaient une petite lucarne ronde, plantée au milieu du fronton.

La porte était grande ouverte et une foule assez compacte se pressait dans la cour intérieure. A l'évidence, tout le monde dans cette cour était riche : il y avait des gants en cuir, des robes en soie garnie de dentelle, des hauts de formes et des grandes moustaches. L'air sentait fort le parfum et l'eau de Cologne. Yuuri jeta un regard paniqué autour de lui : où était Viktor ? Avait-il invité tous ces gens ? Comment peut-on connaître autant de monde ? A sa droite, un homme blond, plutôt jeune, avec de très beaux yeux verts et l'air amical discutait en anglais avec un grand brun exubérant. Yuuri fit quelques pas dans la foule mais dû se rendre à l'évidence : Viktor n'était nulle part. Pour s'occuper et ne pas avoir l'air trop gêné, il jeta un regard circulaire autour de lui. Les derniers rayons du soleil allongeaient les ombres des invités. La cour était carrée, bordée par des arbustes en pots taillés proprement. Sur la façade à gauche, il y avait un grand escalier qui semblait mener vers l'intérieur de l'immeuble et celle de droite était intégralement couverte par un gigantesque tissu rouge. Au dessus de l'escalier, il avait un balcon en fer forgé, orné de ce que Yuuri supposait être le blason des Nikiforov. Il était séparé de l'intérieur de l'immeuble par un épais rideau rouge. A mi-hauteur, sur les quatre murs, un autre tissu -blanc, cette fois- avait été tendu, couvrant les façades sur un petit mètre de hauteur. On avait mis quelques chaises dans la cours, tournées vers la façade avec l'escalier et le balcon. Un groupe de dames les avaient pris d'assaut : les hommes étaient debout, discutant tranquillement.

Le soleil disparu derrière l'immeuble, la cour et ses invités se retrouvèrent plongés dans une semi-obscurité. L'homme blond de toute à l'heure regardait Yuuri avec curiosité, celui-ci se déplaça jusqu'à la tenture pour se sortir un peu de la foule. Tout le monde discutait avec un ton vaguement fébrile. De ce Yuuri pouvait entendre, Viktor était au cœur des conversations : comment allait être la réception de ce soir ? Allait-il annoncer quelque chose d'important ? Une fiancée, peut-être ? Incroyable comme les Nikiforov n'arrivaient pas à caser leur seul et unique héritier. Et pourtant, tout Petrograd avait les yeux tournés vers lui, attendait qu'il montre de l'intérêt pour quelqu'un. Non, je vais vous dire, moi. Il est bien plus malin que ça. Il veut plus haut. Il est riche, noble, beau, très éduqué. Il veut une princesse.

Quelque part en haut, il y eut un bruit. La porte-fenêtre qui donnait sur le balcon s'ouvrit et Viktor sorti, portant une chemise blanche avec un nœud papillon, un veston et un pantalon noirs sous une veste cintrée. Les murmures dans la foule se turent. Makkachin apparut aux pieds de son maître, qui s'écria :

- Regarde, Makkachin ! Nos invités sont déjà là ! Comment allez-vous, mes amis ?

L'homme blond répondit quelque chose dans une langue que Yuuri identifia comme du français, sans pour autant comprendre la réplique. La foule eut un petit rire et Viktor sourit, continuant la conversation en français. Makkachin agitait la queue comme un petit fou. Au bout de quelques échanges, le comte se pencha depuis le bord du balcon :

- Enfin, enfin ! J'étais très heureux à l'idée de vous montrer mon immeuble tout nouvellement rénové. Si beau, par ailleurs, j'ose le dire : un des plus beaux et des plus modernes de Russie... Mais... Je crains que notre réception soit compromise...

Il avait dit ça sur un ton qui sous-entendait que la soirée n'était pas compromise le moins du monde et qu'il jouait la comédie, mais ses invités, bon public, poussèrent des « Ooooh ! » de déception. Yuuri le regarda sans comprendre. Qu'est ce qu'il racontait encore ?

- Pourquoi donc, Monsieur Nikiforov ?, demanda une jeune femme, habillée en soie bleue, assise.

- Eh bien... Ah... Non, je ne sais pas si je peux vous le dire...

Il se mit à faire théâtralement les cent pas sur son petit balcon, provoquant des rires en bas. Le groupe des femmes essaya de le convaincre : « Mais vous pouvez tout nous dire, Monsieur Nikiforov ! ». Il s'arrêta de tourner en rond et revint au balcon :

- C'est que, très chères, je ne sais pas si vous pouvez m'aider...

- Mais si, mais si ! Dites nous tout !

Il fit semblant de réfléchir. Les hommes, debout derrière les chaises, se mirent aussi à l'interpeller. Yuuri resta poliment en retrait, mal à l'aise dans les mises en scène. Pour finir, Viktor « céda » à ses invités et ouvrit les bras :

- Eh bien ! Voila : il y a entre mes domestiques et moi un certain désaccord, qui fait que je suis trop préoccupé pour faire la fête...

- Ah ?

- Oui. Il se trouve que Makkachin accomplit, depuis quelques temps, des miracles.

- Des miracles ?!

- Des miracles ! Des phénomènes... Parfaitement inexpliqués. Des mystères.

- Oooooh...

- Bien sûr, moi, je veux me lancer dans le cirque. Pensez-vous ! Le premier chien-magicien ! Ou plutôt, devrais-je dire... Magichien.

Éclats de rire dans l'assemblée, Viktor eut un grand sourire, visiblement ravi de son jeu de mot. Tu ferais un très bon présentateur de cirque, pensa Yuuri. Ceci dit, il avait rit aussi, même si la blague était nulle.

- Maaais !, reprit Viktor avec un ton dramatique, Mes domestiques me soutiennent que Makkachin, quoiqu'il soit exceptionnellement beau et intelligent... (il baissa les yeux sur son chien) N'est pas magique. Si seulement quelqu'un pouvait nous aider à départager !

Il poussa un faux soupir comique et les dames s'exclamèrent que bien sûr, elles allaient l'aider à prouver que Makkachin était réellement magicien.

- Ah, Madame Ioussoupov ! Je savais que vous seriez toujours prête à me rendre service !, lança t-il avec un grand sourire.

Un homme, le brun que Yuuri avait déjà repéré, eut un sourire carnassier en annonçant que lui, au contraire, était persuadé que les domestiques avaient raisons et que Viktor se faisait des idées. Indignation du côté des dames, un grand débat se mit en route pour savoir si oui ou non, Makkachin pouvait être magique.

Viktor, penché au dessus de son balcon, chercha Yuuri dans l'assemblée. Il scanna des yeux les groupes de personnes avant de l'apercevoir. Il lui fit un clin d'œil. Yuuri eut quelques secondes d'étonnement avant de lui faire un petit sourire. Le comte se redressa et tapa dans ses mains :

- Allons, allons, mes amis ! Ne nous disputons pas ! Pourquoi ne pas laisser Makkachin nous montrer ce qu'il sait faire ?

Entendant le murmure d'approbation, il se tourna vers son chien, qui était resté sagement assis, regardant les humains s'agiter.

- Eh bien, Makkachin ? Lumière !

Le chien répondit avec un jappement heureux et retourna à l'intérieur de l'immeuble. Il y eut vingt secondes de silence, puis il revint, tenant une corde dans sa bouche. Il tira un grand coup dessus en agitant la tête et un grésillement retentit dans l'immeuble.

Sous le tissus qui faisait le tour des façades, des points de lumières s'étaient mis à briller. Un murmure collectif d'appréciation monta de la foule. Ça alors ! Viktor avait l'électricité ! Et comme ses ampoules étaient puissantes ! On y voyait comme en plein jour !

Depuis son balcon, Viktor se retrouva baigné dans la lumière, entouré par deux lampes électriques qui illuminaient son visage. Il étendit les bras, comme pour dire : « Ta-daaaa ! », et Yuuri lui trouva un aspect d'ange, avec ses cheveux étrangement blonds, sa peau pâle et ses bras grands ouverts. Un sourire radieux et confiant lui plissait les lèvres. D'un coup, ses yeux rencontrèrent ceux de Yuuri et il lui sourit, à lui, personnellement, au milieu de toute la foule.

Il les laissa admirer les jeux de lumières sur les façades sculptées, sourire aux lèvres. Yuuri ne pouvait qu'admirer la manière dont Viktor menait la foule, interpellait les uns et les autres. Il n'avait visiblement aucun mal à attirer toute l'attention et la garder. Partout où Yuuri tournait la tête, les yeux étaient levés vers Viktor. L'admiration pour lui était facile à lire dans les regards. Il se redressa finalement :

- Eh bien, n'est-ce pas magique ?

Il s'ensuivit une discussion très drôle où il faisait semblant de ne pas comprendre ce que les dames lui expliquait par rapport à l'électricité et au fait que Makkachin ai sûrement tout bêtement trouvé l'interrupteur. Viktor finit par admettre que oui, peut-être, effectivement, les maçons lui avaient bien parlé d'électricité, maintenant qu'on lui y faisait penser... Ensuite, il lança une mini-chasse au trésor dans la cours pour qui trouverait la cordelette qui ferait tomber le tissus et révélerait les lampadaires. Bien sûr, il tricha allègrement pour aider la plus jeune des femmes -peut-être seize ou dix-sept ans, estima Yuuri- à gagner. Cela lui attira moultes protestations de la part du brun, un certain Leroy, qui se lança avec son hôte dans une joute verbale qui dura bien dix minutes. Ils s'échangeaient à toutes vitesses des piques cinglantes et ridiculement polies. C'était... Assez distrayant, en fait. Viktor avait trouvé quelqu'un pour faire le spectacle presque à sa place, et Yuuri suspectait que ce soit parfaitement prévu.

- Fort bien, monsieur Leroy ! Si Makkachin n'est pas magique, comment expliquez-vous ce qui va suivre ?

Leroy plissa les yeux et croisa les bras, semblant lui dire : balance, mon pote. Viktor regarda donc son chien, qui s'était assis, semblant attendre quelque chose :

- Vas-tu dire bonjour à nos invités, Makkachin ?

Il n'eut pas besoin d'en dire plus que le caniche rentrait à l'intérieur de l'immeuble, suivi de Viktor. Naturellement, la foule se tourna vers les escaliers, s'attendant à voir sortir le chien et son maître sur la première marche depuis le palier. Mais rien ne vint. Le perron restait vide et les gens se lancèrent des regards d'incompréhension. L'homme blond appela : « Viktor ? » mais personne ne lui répondit. Un groupe de dames âgées se mit à glousser, sans doute habituées aux mises en scène de Viktor. Tout le monde releva la tête en le voyant revenir sur son balcon, sauf Yuuri, qui sentit quelque chose lui tirer la manche. Il baissa les yeux :

- Makkachin ?! Comment...

La foule se tourna vers lui comme un seul homme, détournant son attention de Viktor qui souriait. Avec ce sourire, sa bouche semblait faire la forme d'un cœur :

- Ah, Monsieur Katsuki ! Il faut croire que vous aurez toujours la préférence de Makkachin !

Ce dernier se hissa pour mettre ses pattes de devant sur le costume de Yuuri, qui lui frotta la tête instinctivement. D'un coup, tout le monde sembla le remarquer et il y eut un petit silence gêné quand on se rendit compte que personne ne savait qui était cet asiatique. Le silence prit vite fin quand la jeune femme en soie bleue demanda :

- Mais ? Comment Makkachin a t-il pu descendre ? Nous avons bien vu qu'il n'est pas passé par les escalier !

- C'est vrai, ça ! Viktor, vous nous cachez un escalier !

- Je vous promet que non, Christophe !

- Alors ...?

- Je vous avait bien dit : il est magichien !, rit le comte avec un petit mouvement de main.

Arrête avec ton jeu de mot nul., pensa Yuuri. Pendant une seconde, il n'y eut que les chuchotis de la foule et... un très légers bruit de rouage mécanique. Yuuri releva les yeux vers Viktor. Celui-ci le regardait déjà depuis son perchoir et, quand il comprit que Yuuri avait comprit, il lui fit un clin d'œil. Makkachin s'assit aux pieds de Yuuri, visiblement très content que la foule le regarde en chuchotant. Viktor laissa tout le monde se poser des question, réfléchir et s'interpeller pendant quelques minutes et fit un petit signe de la main pour attirer l'attention de Yuuri, qui papouillait Makkachin. Quand il fut sûr de l'avoir, il se redressa dans une position très digne. Automatiquement, Yuuri l'imita, ce qui le fit sourire.

- Mesdames et messieurs, je pense que quelqu'un parmi vous a une réponse !

L'aristocratie Russe s'entre-regarda, cherchant des yeux celui qui savait d'où venait Makkachin. Yuuri se racla la gorge et, essayant de parler avec la voix la plus claire possible :

- Monsieur Nikiforov... Votre hôtel dispose de l'électricité, maintenant... Je pense que Makkachin s'en est servi.

Silence attentif :

- N'aurait-il pas prit l'ascenseur ?

Viktor s'adressa à son chien :

- Makkachin ? Serait-ce possible ? Ascenseur ?

Celui-ci ne se le fit pas dire deux fois : il bondit sur ses pattes et attrapa le grand tissu rouge qui couvrait la partie gauche de la façade avec sa gueule pour tirer dessus. Yuuri roula intérieurement des yeux. Il avait dressé son chien pour réagir au mot « ascenseur ». Viktor était... beaucoup trop.

Comme prévu, le tissu forma une flaque rouge sur le sol pour révéler une cage d'ascenseur en fer forgé, rehaussé de dorure, qui montait sur deux étages. Ce n'était pas étonnant que personne n'ai trouvé : les ascenseur à l'électricité était un luxe que Yuuri n'avait jamais vu qu'au palais impérial de Tsarkoïe Selo. Bien sûr que Viktor allait en faire une telle mise en scène pour le révéler.

D'ailleurs, le mécanisme eut l'effet escompté : il y eut un cœur d'exclamations suivant la révélation.

- Alors, je n'ai pas de magichien ? Tout cela ne serait que l'œuvre très habile d'une entreprise de bâtiment que je vous recommande chaleureusement et dont je peux vous fournir les coordonnées ? OOOOH, cruelle déception !

ARRÊTE AVEC TON JEU DE MOT NUL. Makkachin caracola devant la cabine, visiblement très fier de lui. Viktor s'inclina, l'air satisfait de son spectacle, et annonça :

- Venez me consoler ! Une collation vous attend dans le grand salon, au premier.

Bien évidemment, tout le monde se pressa pour essayer l'ascenseur, qui ne pouvait pas contenir plus de cinq personnes, alors qu'il y en avait dans la cours une trentaine. Yuuri décida donc de passer par l'escalier, Makkachin sur les talons. Il n'était qu'à la moitié du palier que Viktor l'avait rejoint à mi-chemin (descendre pour remonter, typiquement quelque chose qu'il faisait). Il applaudit en voyant Yuuri :

- Vous avez été beaucoup plus rapide que je ne le pensais, Monsieur Katsuki !

Yuuri eut un sourire :

- Je n'ai pas beaucoup de mérite, j'ai vu celui du palais impérial encore hier.

- Quand même ! Ah, vous savez ? J'étais sûr et certain que vous seriez le premier à trouver !

- Tant mieux si je ne vous ai pas déçu, alors. Mais quand même... Toute l'énergie que vous avez mis dans cette mise en scène...

Viktor sourit en continuant à monter l'escalier :

- Il faut bien ça pour rester l'hôte le plus raffiné de Petrograd. Avez-vous vu la tête de Jean-Jacques ? Il ne pourra pas faire une réception plus mémorable ce mois-ci.

- Jean-Jacques ?

- Leroy. Un diplomate canadien. Je vous le présenterais.

Yuuri fit une drôle de tête :

- Je ne suis pas sûr de vouloir... Je veux dire... Je ne suis pas très à l'aise dans les foules...

Viktor se retourna en plissant les yeux :

- Pourtant vous êtes diplomate... vous n'aimez pas votre métier ?

- Si ! Si... Simplement-

Il s'interrompit au milieu de sa phrase. Comment expliquer ce paradoxe ? Yuuri aimait sincèrement ce monde. Être ambassadeur lui donnait l'impression d'aider les pays à fonctionner ensemble, il se sentait utile. Tout l'univers des bals de cours et de l'aristocratie le fascinait. Il savait toute la préparation, la réflexion, le contrôle sur soi exigé pour savoir se tenir en société et il admirait les personnes qui, comme Viktor, faisaient tout ça avec tant de facilité.

- Ce n'est pas parce qu'on aime quelque chose que l'on est à l'aise avec, n'est-ce pas ?

Viktor le regarda une seconde, la tête légèrement penchée et fini par admettre :

- Effectivement. Je vois ce que vous voulez dire. Mais je trouve que vous vous en sortez très bien, à votre manière, Monsieur Katsuki.

Sur ce, il ouvrit la porte qui donnait sur le couloir et lui indiqua le chemin jusqu'au salon où se tenait la réception. Yuuri le suivit docilement, un peu perturbé d'avoir dit quelque chose qui lui semblait si personnel.

Le salon était exactement comme ce que Yuuri avait imaginé : une vaste pièce cerclée de grandes fenêtres donnant sur la cours. Le plafond était de verre et de bois clair, décoré avec des motifs fleuri Art Nouveau. Malheureusement, la puissance des lampes électriques sur les murs empêchait de regarder le ciel étoilé de Petrograd. Disposés par îlots, des fauteuils et des canapés recouverts de tissus fleuris étaient déjà pris d'assaut. Des domestiques passaient entre les convives en proposant des verres de champagnes et des piles d'amuse-bouches colorés.

Yuuri n'eut pas vraiment le temps de s'attarder à regarder, que Viktor l'avait traîné au milieu d'un groupe de femmes et commençait déjà à le présenter comme « un grand ami ». Quand est-ce qu'il avait gagné ce titre ? Aucune idée, mais Viktor donnait l'air d'en être parfaitement convaincu. Il laissa Yuuri se présenter, ce que celui-ci fit tant bien que mal. A peine il avait mentionné le Japon que toutes les dames se pressèrent autour de lui pour le harceler de questions. Le temps qu'il réponde, Viktor avait disparu dans la foule.

Il ne réapparu qu'une demi-heure après, quand Yuuri était encore le centre de l'attention des dames, pour lui présenter d'autres diplomates étrangers : Leroy, le fameux canadien, Giacometti le suisse et la fratrie Crispino, des italiens*.

Les femmes protestèrent quand Viktor leur enleva Yuuri, ce qui fit beaucoup rire le comte. L'une d'elle, la comtesse Ioussoupov, assura à Yuuri qu'elle l'inviterait à une réception « sans ce gêneur ». Yuuri les remercia avec force de politesse et rejoint Viktor et ses amis.

Ils parlèrent de la guerre et de l'économie, ce qui était intéressant mais bien moins amusant que les questions des dames. Viktor était assez proches d'eux tous. Outre sa politesse habituelle, Yuuri comprenait bien qu'il connaissait des détails personnels sur eux : leurs familles, leurs positions politiques, leurs histoires et leurs lieu de vacances. Apparemment, Viktor avait passé un mois chez Giacometti en Suisse. Ils s'étaient rencontré pendant que Viktor étudiait à la Sorbonne.

Ceci dit, il ne se sentait pas aussi exclu qu'il ne l'aurait craint : Viktor lui demandait constamment son avis et l'écoutait sans jamais l'interrompre. Au début, Yuuri eût peur que sa présence ne gêne les autres. Les amis de Viktor étaient tous des gens cultivés, vifs d'esprit et prompts aux débats, ils auraient pu se désintéresser poliment de ce qu'il racontait. Mais, peut-être grâce à l'aide de Viktor, Yuuri capta son reflet dans la vitre : un diplomate calme, que plusieurs autres écoutaient en sirotant leurs champagnes, l'air intéressés. Un sentiment de fierté étrange se logea dans sa poitrine.

Il s'entendit particulièrement avec Sara Crispino, ce qui n'eut pas l'air de plaire à son jumeau. Il trouvait Leroy arrogant et Giacometti envahissant, mais il pouvait voir ce qui les rapprochait de Viktor : un charisme évident.

Yuuri savait très bien qu'il tenait mal l'alcool, alors il se goinfra de tartine de caviar pour éviter de boire du champagne. Peu à peu, le salon se vida. Les couples mariés partirent les premiers, suivit des jeunes femmes. Vers minuit, le dernier des amis de Viktor était parti et Yuuri était seul avec son hôte dans un canapé, une flûte de champagne tiède à la main.

La lumière électrique commençait à lui brûler les yeux, mais il n'aurait pour rien au monde voulu se coucher. Ils étaient prit dans une discussion épique sur l'Illiade que Yuuri avait enfin fini de lire et qu'il voulait comprendre en détails. Il buvait les explications de Viktor sur l'origine de ce texte et le contexte de son écriture, puis sur les légendes qui entouraient les différents personnages. Yuuri décida qu'il se plongerait dans la mythologie grecque le plus tôt possible. Viktor aimait Achille et Hector pour le côté spectaculaire de leurs exploits. Yuuri préférait Ulysse et Patrocle, plus discrets mais plus malins.

La bonne passa vers une heure moins le quart pour ranger le salon. Viktor la pressa d'aller se coucher et de laisser le nettoyage pour le lendemain, même si elle semblait bien embêtée de laisser le salon dans l'état où il était. Elle insista tant et si bien pour au moins s'occuper des miettes de toast et du champagne renversés sur les tables que Viktor s'adressa à Yuuri :

- Allons dans ma chambre., puis s'adressant à son employée : Et je vous prie, ne vous fatiguez pas trop.

Elle les chassa avec son chiffon et ils prirent l'ascenseur pour atteindre le deuxième étage, armés de la dernière bouteille. Ils passèrent parce que qui semblait être le bureau de Viktor, avec un secrétaire portant une montagne de papiers et un téléphone flambant neuf, pour rentrer dans sa chambre.

Elle était au sommet de l'immeuble et un mur entier était occupé par un balcon. Le parquet en bois sombre grinçait et la lumière venait principalement de la baie vitrée, par laquelle on voyait la perspective Liteiny de nuit. Un immense lit à baldaquin en fer, l'air terriblement confortable, aux draps blancs et gris, occupait le centre de la pièce. Les seuls meubles étaient une table de nuit encombrée et une étagère pleine de livres sous la fenêtre. Pas de fioritures, les murs étaient de la même couleur que les draps et le plafond était blanc. Seule fantaisie à interpeller Yuuri, une dizaine de petites ampoules pendaient du plafond. Quand Viktor les alluma, une lumière presque naturelle, blanche, tomba sur la pièce. Yuuri n'aurait absolument pas imaginé la chambre de Viktor comme ça.*

Ils s'assirent sur le parquet, en face de la baie vitrée, continuant à discuter, la bouteille de champagne oubliée dans un coin. Yuuri n'était pas certain que tout ça soit très protocolaire mais il n'en avait pas grand chose à foutre.

Un des moments les plus tristes, je trouve, c'est quand Achille apprend la mort de Patrocle., annonça - t-il.

Viktor hocha la tête :

- Je meurs -au moins intérieurement- à chaque fois.

- En fait, son amitié avec Achille est le fil conducteur du livre.

Son interlocuteur tourna la tête vers lui, les sourcils froncés :

- Leur « amitié » ?

- Euh... Oui ?

Non, vu la tête de Viktor, quelque chose clochait. Celui-ci émit un petit rire :

- Amitié !

- Je-

- Vous avez du mal à lire certaine chose entre les lignes, n'est-ce pas, Yuuri ?

Celui-ci cligna des yeux, perplexe. En soupirant, Viktor se leva pour aller chercher son exemplaire de l'Iliade sur son étagère. Il le feuilleta quelques secondes puis lu à voix haute :

- A l'annonce de la mort de Patrocle à Achille : Il parla ainsi, et la noire nuée de la douleur enveloppa Akhilleus, et il saisit de ses deux mains la poussière du foyer et la répandit sur sa tête, et il en souilla sa belle face ; et la noire poussière souilla sa tunique nektaréenne et, lui-même, étendu tout entier dans la poussière, gisait, et des deux mains arrachait sa chevelure. Blablabla... Antilokhos aussi gémissait, répandant des larmes, et tenait les mains d'Akhilleus qui sanglotait dans son noble cœur. Et le Nestôride, Antilokhos, donc, craignait qu'il se tranchât la gorge avec l'airain. L'airain de son épée, hein.

Yuuri pencha la tête. Oui, Homère rappelait tous les trois chapitres à quel point Achille était dévasté par la perte de son ami, il avait lu ce passage. Et … ? Viktor roula des yeux, sauta quelques paragraphes et reprit :

- Un peu plus loin, Achille : car je ne veux plus vivre, ni m'inquiéter des hommes, à moins que Hektôr, percé par ma lance, ne rende l'âme, et que Patroklos Ménoitiade, livré en pâture aux chiens, ne soit vengé.*

Nouveau silence. Viktor sembla attendre quelque chose.

- Eh bien, oui..., tenta Yuuri, Il est vraiment... pas... content ?

- J'abandonne ! Achille et Patrocle sont amants, Monsieur Katsuki, pas juste amis ! Achille est complètement dévasté !

Oh., pensa Yuuri.

Oh, ça explique des choses. Il avait toujours trouvé les réactions d'Achille un peu exagéré (à partir du moment où on lui apporte le cadavre de Patrocle, il se met à tuer à peu près tout ce qui bouge, puis il organisent des jeux funéraires grandioses où il tue douze gamins troyens et fini par se laisser tuer). Pour un ami, c'est un peu extrême, mais s'ils étaient amants... Effectivement, ça faisait une très belle histoire d'amour tragique. Avec un paquet de dommages collatéraux.

- Je... Je n'avais pas compris... C'est vrai que... Ça du sens.

- Mais vous ne vous y attendiez pas, c'est ça ?

- Oui, on n'a pas l'habitude, dans un livre, de... enfin, vous comprenez.

Viktor plissa les yeux, l'air vaguement agacé :

- Ce n'est pas grave., il referma le livre sèchement, Je ne le prend pas personnellement.


L'université impériale de Petrograd était un bâtiment néo-classique, rouge brique à colonnes blanches. Les derniers étudiants retardataires traversaient à grands pas les pelouses enneigées du campus pour rentrer chez eux. Le pas pressé de Yuuri qui voulait mettre le plus de distance possible entre les bâtiments et lui ne faisait pas du tout tache. Pour la première fois depuis son arrivée en Russie, il accueillait avec bonheur l'air froid qui lui fouettait le visage et qui calmait les battements désordonnés de son cœur. Il se mit presque à courir en apercevant l'entrée du campus.

L'après-midi avait si bien commencé, pourtant ! D'abord, habillé de son plus beau costume, il avait fait le tour de l'université en compagnie du doyen, de quelques éminents professeurs et du responsable de la faculté de langues. Ils avaient vu les principaux bâtiments et les amphithéâtres, avaient parlé à des étudiants et discuté des différentes avancées scientifiques. Ensuite, il avait participé à une table ronde sur les relations entre les empires russes et japonais, qui avait duré près de trois heures sans discontinuer, dans laquelle il avait dû intervenir plusieurs fois. Par chance, il était assis à côté d'une fenêtre. Vers quatre heures de l'après midi, il avait aperçu du coin de l'œil des cheveux blonds, presque blancs dans la pelouse en contrebas. Viktor s'était arrêté quelques instants, scannant la façade du bâtiment où se trouvait Yuuri, mais les reflets des vitres avaient dû l'empêcher de le voir. Yuuri aurait voulu se lever et lui faire coucou, mais... c'était moyennement poli. Au bout d'une minute de recherche infructueuse, Viktor parti en direction du bâtiment de droit. Dommage.

Après la table ronde vint le moment que Yuuri appréhendait. Il monta sur l'estrade, fit face au doyen et se racla la gorge. Son discours de remerciement, qui assurait les chercheurs russes de la collaboration de leurs homologues japonais et autres banalités, était près depuis longtemps, mais... Sa gorge se serra et il se sentit rougir.

Alors il imagina Viktor. Assit sur la chaise en face, le doigt au coin de sa bouche, comme d'habitude, il arborait son regard bienveillant et intéressé. C'est ça, il fallait parler pour Viktor, comme il faisait tout le temps, comme s'il était en confiance avec quelqu'un dont il savait qu'il écouterait et qu'il se passionnerait pour ce que Yuuri raconterait. Il inspira et, étonnement, les mots lui vinrent naturellement. Si ce n'était que Viktor, tout était beaucoup plus simple. Son discours eut le succès prévu et le doyen le raccompagna avec un grand sourire à l'entrée du campus. Yuuri était fier et soulagé à ce moment là.

C'est là qu'il prit une idée vraiment mauvaise à Yuuri. Il voulait remercier Viktor, lui raconté comment la visite s'était déroulé, le voir. Il avait toujours aimé les universités, les années de savoir et de recherches qui s'empilaient dans les bibliothèques et l'apprentissage constant, il devait dire à Viktor comme celle de Petrograd lui avait plu. Il se mit donc en tête de retrouver le bâtiment de droit. Après avoir tourné dans le campus une bonne heure, il finit par le trouver au détour d'une allée. Il s'engouffra dedans avec cette tactique vague de déambuler dedans jusqu'à trouver Viktor. Le bâtiment était quasi-vide : la plupart des étudiants avaient fini les cours et l'avait déserté. Il parcouru les couloirs au hasard, jusqu'à entendre une voix. Elle venait du bureau le plus éloigné, au fin fond du couloir. Yuuri colla son oreille à la porte, après avoir lu l'étiquette qu'elle portait : « Pr. Y. Feltsman ». Il ne voulait pas vraiment espionner, il voulait surtout savoir si Viktor était là. Il ne voulait pas se mêler de ce qui ne le regardait pas. Il ne voulait rien savoir de trop. Deux hommes discutaient, l'un semblant nettement plus jeune que l'autre :

- Moi je dis que le peuple n'est pas prêt. Le tsar...

La fin de sa phrase fut couverte par des bruits de pas, puis la conversation sembla s'éloigner vers le fond de la salle, Yuuri ne put pas comprendre les mots. Quand la voix du plus âgés fut à nouveau audible, il annonça :

- Qui te dit que je n'ai aucun moyen de l'atteindre ?

- On parle d'un ministère, Yakov.

- Je sais. Et si je te montre... Cette personne ?

Le plus jeune eu une exclamation choquée :

- Vikt... Lui ? En personne ? Tu te fous de moi ?

Yuuri ouvrit grand les yeux « Vikt » ?! Il voulu s'écarter, mais, malgré lui, son oreille resta collé contre la porte.

- Je ne peux pas être plus sérieux.

- … Si on découvre...

- C'est un risque que nous sommes prêt à prendre. La situation doit évoluer beaucoup plus vite.

- Yakov, je te le répète : je ne pense pas que le peuple soit prêt. Quelqu'un de cette envergure... C'est un pion à sacrifier plus tard dans la partie.

- Je ne te demande pas ton avis. Et de toutes façons, tout est déjà fait.

Yuuri se recula précipitamment du battant, la main sur la bouche pour s'empêcher de faire du bruit. Doucement, tout doucement, il s'éloigna. Arrivé au bout du couloir, il se mit à courir, le cœur battant.


* Ça va sans dire, mais j'aurais aimé inclure les autres personnages (Pitchit & Seung-gil, entre autres) dans cette scène. Malheureusement, la politique de l'Europe de l'époque étant plutôt... nombriliste, je ne pense pas qu'il y ai eût à cette époque des diplomates de THAILANDE (qui n'était même pas encore vraiment la Thaïlande, en plus) et de la Corée, qui n'avaient pas encore leur importance actuelle à l'international.

* La chambre de Viktor est inspirée de la même série de photographies qui a inspirée son appartement dans l'anime ;)

* Traduction Leconte de Lisle (1866)

Merci à Corasticot !