On était début janvier et la température extérieure était tellement basse que c'en était ridicule. Yuuri, debout dans le coin cuisine de sa petite maison, surveillait sa bouilloire en regardant la neige par la fenêtre. Les flocons tombaient tranquillement dans le froid du dimanche après-midi.

Yuuri pris le luxe de passer dix minutes à décider quel genre de thé il se ferait. Il examina tous ses pots d'herbes sèches avant d'opter pour un thé russe qu'on lui avait offert. Il n'avait rien à faire de l'après midi, et il comptait bien en profiter. Pas de papier, pas de sociabilisation aujourd'hui. Il revint vers sa chambre avec sa tasse à la main, la posa au pied de son lit et s'enroula dans une couverture. Il attrapa le dernier livre que Viktor lui avait prêté – Le portrait de Dorian Gray- et décida solennellement que plus jamais il ne bougerait. Autour de lui, tout était calme. Ce n'était que lui, son livre, son thé et-

-la sonnerie stridente du téléphone.

« ARH. »

Au début, il essaya de l'ignorer, mais la sonnerie continua longtemps. Il ne voulait pas répondre. Il ne voulait pas bouger, il ne voulait pas parler à quelqu'un, il voulait juste qu'on lui foute la paix. Mais quand il pensait qu'elle touchait à sa fin, elle reprenait de plus belle, alors au bout d'un moment, il fut bien obligé d'arrêter de l'ignorer et de se lever, quittant son cocon avec un immense effort. Il attrapa le micro du téléphone :

- Moshi moshi ?

- Ah, Yuuri ! J'ai cru qu'un poulpe vous avait attrapé !, la voix au bout du fil était rieuse et familière.

- Bonjour, Monsieur Nikiforov. Non, j'étais simplement en train de lire le livre que vous m'avez donné. J'étais bien. Au chaud. Sous ma couette. Tranquille.

- … C'était pour vous parler de ninjas.

- Le téléphone est payant, vous savez ?

- Je plaisante ! (On entendait le rire dans la voix de Viktor, même déformée par le téléphone.) C'était pour vous inviter à un ballet.

- Ah ?

Yuuri s'assit en tailleur sur le sol, intéressé, tendant le bras pour attraper sa tasse.

- Oui, ils rejouent un classique, samedi prochain ! La Bayadère, vous connaissez ?

- Absolument pas.

- Alors venez ! Je vous promet, il est fantastique !

- Je euh... D'accord. Oui, bien sûr, ça m'intéresse.

- C'est dit, alors ! Je vous attendrai devant le théâtre Mariinski. Vous voyez où il est, n'est-ce pas ?

- Oui... oui, je vois.

- Parfait ! Mercredi soir.

- A mercredi, alors ?

- Non, attendez...

- Oui ?

- …

- …

- On ne peut vraiment pas parler de ninjas ?

- Viktor.


La nuit était gelée et noire d'encre, sans lune ni étoile. Elle jetait sur la place du Théâtre un vent agressif qui lacérait les vêtements et griffait les visages. L'ombre engloutissait le haut des immeubles et les ruelles. Des bourrasques de neige s'élevaient des trottoirs et allaient frapper les passants, les forçant à courir pour rejoindre leur destination.

Devant le théâtre Mariinski, les lampadaires dessinaient des cercles de lumière jaune dans lesquels passaient des gens en épais manteaux de fourrure. Les dames gardaient le bas de leurs robes en soie au sec en le relevant sur leurs bottines en cuir, les cendres des cigarettes s'envolaient comme des petites braises.

Quand Yuuri se décida à quitter les employés pressés et lessivés pour rejoindre l'aristocratie, il repéra de loin Viktor. Il babillait joyeusement avec un groupe de jeunes femmes, la fin de sa cigarette à la main. Il portait un manteau noir, un costume assorti avec un nœud papillon et ses éternels gants en daims bruns. Yuuri avait essayé d'être présentable aussi, mais il avait froid dans son manteau trop léger, alors il avait craqué et pris sa vieille écharpe, qu'il avait, comme d'habitude, enroulé autour de son visage. De toutes façons, quoi qu'il essaye, il aurait l'air d'un pouilleux au milieu des aristocrates russes, alors autant avoir l'air d'un pouilleux qui a chaud.

Dès que Viktor l'aperçut, il lui fit un grand sourire et se mit à agiter les bras, ce qui provoqua les rires de sa cour. Yuuri se fraya un chemin jusqu'à lui, saluant au passage Christophe Giacometti. Viktor présenta Yuuri comme un « cher ami » aux dames autour de lui, certaines le reconnurent de la soirée dans le nouvel hôtel Nikiforov. Viktor lui laissa avec grâce l'attention de ces dames, qui s'amusaient beaucoup qu'il n'ai jamais vraiment vu de ballet de sa vie. Bien sûr, il en avait vu des photos, il avait une vague idée de ce qu'on y faisait, mais il n'en avait jamais assisté à un en personne.

Il fut bientôt l'heure de rentrer, mais Viktor avait disparu. Ce n'est que quand Yuuri s'en inquiéta à voix haute qu'une des dames l'informa :

- Il est avec la Princesse Youssopov, là-bas. Ils parlent sûrement du bal qu'ils sont en train d'organiser.

Yuuri dut la regarder d'un air étrange car elle sourit :

- Le Comte Nikiforov donne des bals de charité presque tous les mois.

Il entendit vaguement une femme grommeler que la fortune des Nikiforov devrait bientôt être épuisée, avec ce que leur héritier dilapidait dans les oeuvres de bienfaisance, les hôpitaux, les orphelins, les invalides et les mals-logés. Il n'eut pas vraiment le temps de s'indigner de la réflexion, Viktor revenait en même temps que les portes du théâtre ouvrait. Le comte dit à Yuuri quelque chose que celui-ci n'entendit pas et la foule les aspira à l'intérieur.

Yuuri, pas très à l'aise dans les foules, suivit comme il pouvait Viktor. Il ne sût pas trop pourquoi, mais, pressé dans la foule, entre les épaules et les bras d'inconnus, il eût une montée d'angoisse. Le contact des autres peaux sur la sienne était insupportable. Il regarda Viktor pour tenter de se rassurer, mais son image ne put que lui faire penser à la discussion de l'université. Extirpé de la cohue, il le suivit comme un zombie dans les couloirs de l'opéra, maintenant obnubilé par son malaise.

Et si Viktor était vraiment en danger ? Les universités, de tout temps, ont été des nids à révolutions, complots et rébellions en tout genre, c'est bien connu. Et Viktor est tellement proche de la famille impériale, et la révolte dans Petrograd... plus il y regarde, mieux il la voit : les tracts et les messes basses entre ouvriers dans le tramway et les altercations avec la police impériale et les grèves qui sont mentionnés dans les journaux. Yuuri avait d'abord pensé que c'était quelque chose de normal en Europe, mais non, il y avait quelque chose de plus. Il fixa les yeux sur le plafond somptueux du couloir.

D'un autre côté, ce n'était jamais qu'un doute, il n'avait aucune accusation à formuler et il n'était même pas sûr qu'on parlait de Viktor dans ce bureau. Il se faisait un monde pour rien. En plus, il ne fallait pas qu'il oublie sa position en Russie : il représentait le Japon. Il ne pouvait pas arriver et juste... accuser un professeur d'université, sans preuves ni raisons.

De toutes façons, toutes les grandes villes, de tout temps, ont toujours été dans des climats de rébellion pendant les guerres. Celui là se dissiperait comme les autres.

Il y eut un "BONK" quand Yuuri, qui ne regardait pas du tout où il allait, rentra dans Viktor, qui s'était intentionnellement mis devant la porte.

- Yuuri, vous ne m'écoutez pas du tout. Est-ce que ça va ?

Viktor pencha la tête vers lui, Yuuri cligna des yeux. Il ne s'attendait pas à ce que Viktor remarque quoi que ce soit. Une seconde, il eut très peur de ce qu'il pouvait dire. Les yeux de Viktor étaient inquiets, inquisiteurs. Yuuri pris une grande inspiration :

- J'ai eu une longue journée.

- Vous voulez en parler ?

- Non, s'il vous plaît.

Viktor hocha la tête et ouvrit la porte, alors que Yuuri s'inclinait un peu, en chuchotant ; "Merci pour votre sollicitude.". Mais en relevant les yeux, le décor du théâtre l'absorba et il se dépêcha de refouler son inquiétude.

Ils débouchèrent au pied d'une salle immense. Au sol, des rangées et des rangées de chaises étaient alignées, séparées en deux bloc par un long tapis bleu, face à la scène. Elles étaient en velours rouge, correctement rembourrées, mais les occupants ne semblaient pas particulièrement riches. Très aisés, comme Yuuri. Pas ridiculement friqués comme Viktor.

Le plafond était une grande coupole centrée sur un immense chandelier, où dansaient des anges peints et bordé de dorures. Il surplombait une salle vaste et bruyante, agitée par les invités qui s'asseyaient, le brouhaha des discussions et les derniers réglages de l'orchestre dans la fosse.

Sur quatre étages, des balcons surplombaient la salle. Ils étaient lourdement décorés, portant des moulures dorées et éclairés par des lustres en cristal. C'était à ces balcons que les nobles étaient assis. De loin, Yuuri ne reconnut personne, mais il voyait des silhouettes penchées les unes vers les autres. Encore mieux : des deux côtés de la scène, sur deux étages, trônaient des loges monumentales. Un lourd rideau bleu et doré les fermait, entre deux colonnes dorées. Juste au dessus, des sculpture d'angelots se battaient pour une lyre. Les fauteuils, aussi chargés que le reste, étaient vides.

Suivant le regard de Yuuri, Viktor commenta :

- Les loges réservées aux Romanov. Mais la famille impériale ne vient plus au théâtre... Mon oncle le Tsar est au front et sa femme... Alexandra est très rigoureuse. Elle ne veut pas élever ses enfants dans les frasques de la noblesse. Avec Alexei qui est malade... Ah, bref.

Yuuri hocha la tête et suivit Viktor dans un escalier. Il lui avait bien dit de ne pas réserver, qu'il se chargeait de tout. Il s'attendait à atterrir sur un balcon au milieu des amis de Viktor, mais fut surpris par un majordome qui lui sauta à moitié dessus :

- Monsieur.

Viktor avait déjà donné son manteau avec un grand sourire et, sans aucune hésitation, souleva un rideau pour entrer dans l'immense loge impériale. Après avoir récupéré le manteau de Yuuri, le majordome se précipita pour relever ceux qui donnaient sur la scène.

Yuuri eut tout le loisir d'admirer la magnificence de la loge : la végétation en feuille d'or cascadant sur les piliers, les gracieuses statues en marbres tout autour de lui, la peinture superbe au plafond et cette lumière... dorée, aveuglante, presque comme le soleil qui se couche. Seulement avec la lourdeur des tentures et la splendeur de la pierre il commençait à se rendre compte de la puissance des tsars. Étrangement, en foulant le tapis épais en brocart, il avait l'impression de survoler les étendues immense, les steppes, les montagnes, les villes, sur lesquels la dynastie des Romanov régnait sans partage. Il s'avança vers le balcon, surplombant la salle. Et un peuple si varié, si nombreux, sous leur commandement et leur protection. Et le poids de leur histoire, de leurs ancêtres qui avait possédé ce pays avant eux. D'un coup, les révoltes lui parurent petites et sans grand intérêt, la guerre lui parut inutile et contre-productive. Personne n'arriverait à renverser cet empire. Il se tourna vers Viktor.

Personne n'arriverait à renverser cet empereur.

Il pris place à côté de Viktor dans les fauteuils démesurés, son angoisse précédente oubliée, mais remplacée par une autre : il ne se sentait pas du tout à sa place, il avait l'impression que le meuble allait l'avaler.

- Vous avez le droit de venir même si vous n'êtes pas directement de la famille impériale ?

- D'abord... nous ne sommes pas énormément. Je n'ai que quelques cousins-cousines, des oncles et des tantes par ci par là. Et puis, surtout : je suis le plus proche de mon oncle et ma tante.

Yuuri n'osa pas poser de question, mais Viktor continua tout seul :

- Quand j'étais petit, j'allais souvent jouer avec Tatiana et Olga à Tsarkoïe Selo. J'aime beaucoup Nikolai -le tsar, leur père. J'en suis peut-être plus proche que de mon propre père. Il m'amenait tous les premiers samedi du mois à la chasse et en hiver nous construisions des igloos dans le parc du château. Je l'admire beaucoup, il est vraiment quelqu'un de bon, je sais qu'il fait de son mieux pour sa patrie et sa famille. J'admire l'amour qu'il porte à sa femme.

Il jeta un coup d'œil vers Yuuri.

- Vous ne les avez jamais vu ensemble, parce que vous ne l'avez jamais vu lui, mais ils s'aiment sincèrement. Ça se lit sur leurs visages dès qu'ils sont dans la même pièce. Ils ont vraiment dû lutter pour se marier, c'est si beau ! Et leurs filles... (il sourit) J'aime aussi beaucoup mes cousines. Je leur fais confiance pour devenir des femmes intelligentes.

Yuuri hocha la tête, perdu dans ses pensées. Il avait déjà remarqué comme Viktor et les filles du couple impérial étaient proches. Si les Romanov ne se servaient jamais de cette loge, c'était sûrement normal qu'un autre membre de la famille en profite. Il sursauta quand Viktor se retourna soudainement vers lui :

- ET VOUS ?

- Viktor, pitié, arrêtez de hurler. Quoi, moi ?

- Votre famille ! Votre patrie ! Votre enfance ! Je n'ai jamais réussi à vous en faire parler !

Yuuri haussa les épaules. Il ne voulait pas décevoir Viktor et son enthousiasme mais ses origines étaient bien moins glorieuses que la dynastie russe :

- Je viens d'une petite ville de province, mes parents sont des seigneurs sans vraiment d'importance. Ils se sont toujours tenu à l'écart de la cours de Tokyo, ils administrent le château de Hasetsu et les sources chaudes. J'ai une sœur aînée, que j'aime beaucoup, mais nous sommes moins... démonstratifs.

Viktor hocha la tête, ouvrit la bouche pour lui poser une question, mais Yuuri le devança :

- Viktor... vous faites une immense faveur à un petit noble étranger en l'invitant dans la loge des tsars... Vous n'avez pas peur que ce soit trop ?

Viktor s'enfonça dans son fauteuil avec un sourire :

- Yuuri, vous êtes l'ambassadeur de l'empire du Japon, un de nos plus précieux alliés dans la guerre. Nos pays ont un passé tâché de conflits, c'est regrettable, nous souhaitons ardemment établir une confiance et un commerce avec vous. Je me dois de tout faire pour que vous puissiez transmettre à votre empereur l'expression des meilleurs sentiments du tsar et de son administration.

- …

- Et puis vous allez voir ! On va s'amuser !

Comme si tout était programmé, l'orchestre, juste aux pieds de la scène, se mit à jouer. Les lourds rideaux bleus et dorés qui barraient la scène se mirent en mouvement. La salle se tut, et les quelques regards qui étaient sur Viktor et Yuuri se tournèrent vers les décors.

Pour les besoins du ballet, la scène avait été couverte d'une végétation abondante (en pot), de tapis vaguement perses, de tissus caressants et brillants, de colonnes qui ressemblaient à du marbre. Dans le fond, le décor peint montrait un éléphant approximatif au milieu d'un vol d'oiseau coloré, derrière un bâtiment orné d'arabesques. Yuuri avait déjà vu des éléphants, et celui-ci avait une trompe et des oreilles beaucoup, beaucoup trop grandes. Ceci dit, dans l'explosion de formes et de couleurs sur la scène, il pouvait totalement en faire abstraction.

Les danseuses portaient des vêtements qui ressemblaient au croisement entre des hanfus chinois et des tutus russes classiques, mais avec une grande étoffe rouge ou rose rejetée par devant elles. Les quelques rôles masculins portaient des pantalons bouffants et colorés, torses nus et des petits chapeaux ornés de plumes.

Yuuri ne savait pas trop à quoi il s'attendait. En tous cas, il n'était pas préparé à ce qu'il allait voir.

Le spectacle était magnifique. Sans avoir jamais vu le livret du ballet, Yuuri réussit plus ou moins bien à suivre l'histoire.

L'action se déroule en Inde (ce qui était sensé être matérialisé par les tenues bariolées et l'éléphant). On suit une danseuse et un soldat amoureux. D'abord, ils se jurent fidélité, mais un vieux dignitaire haut-placé qui convoite la danseuse les surprend. Ensuite, le roi local, qui n'est pas au courant de l'histoire, offre la main de sa fille au soldat, qui refuse à cause de sa promesse à la danseuse. Cependant, il finit par être contraint d'obéir à son roi et la princesse invite la danseuse pour se moquer d'elle et la narguer. Elle tente aussi de la soudoyer pour qu'elle renonce au guerrier, mais cela provoque une grosse dispute entre les deux et la danseuse manque de tuer la princesse, retenue au dernier moment par une esclave. La princesse, furieuse d'avoir été défiée, l'assassine avec un serpent cachée dans une corbeille de fleur. Le guerrier finit par se marier avec la princesse tout en fumant de l'opium pour continuer à voir son amante défunte. Le ballet se conclue par la colère des dieux, qui, vengeant la mort de la danseuse, tuent les mariés et tous leurs invités, et les expédient au royaume des ombres.

Ce n'était pas tant l'histoire qui impressionna Yuuri que la manière dont elle était transcrite sur scène. Les enjeux, les relations, les sentiments des personnages passaient par une chorégraphie minutieuse et techniquement parfaite et l'utilisation ingénieuse de la machinerie et de la musique. On pouvait toujours deviner l'arrivée du roi parce qu'il était accompagné de sons lourds et imposants. Le changement de décor entre le royaume des vivants et celui des ombres était fluide et prenant, le décor devenait une version fantomatique de lui même et les danses changeaient avec. Tous ces exploits de danse et de mise en scène étaient réalisés avec le sourire, visiblement sans efforts.

Le plus impressionnant restait la romance entre le soldat et la danseuse. Chaque danse qu'ils avaient ensemble était tendre, amoureuse, rythmée à la perfection. Elles avaient presque un mépris de la musique tellement les corps ne s'écoutaient que mutuellement. On voyait d'autant plus leur amour que, quand la princesse dansait avec le soldat, elle était tout aussi gracieuse, mais bien moins accordée. Le couple serrait la poitrine de Yuuri à la perfection. Il avait envie de personnellement bondir sur scène et de les aider à s'enfuir. Il du se retenir physiquement de ne pas hurler pour prévenir la danseuse de la corbeille de fleur piégée. Son coeur battait à tout rompre.

A la fin du ballet, Yuuri était peut-être plus fatigué émotionnellement que les danseurs. Il avait complètement oublié où il était. Ça ne lui revint que quand il sentit le tissus lourd du fauteuil sous ses doigts. Il était penché en avant, le dos dans une position tordue étrange pour mieux voir. Il se redressa en réalisant que ses joues étaient brûlantes et que Viktor le regardaient d'un air amusé :

- Alors, Yuuri ?

- J'ai- J'ai beaucoup aimé !

Viktor hocha la tête, attendant visiblement que Yuuri explicite. Celui-ci ne se fit pas prier et se lança dans une très, très longue tirade sur la qualité de la chorégraphie et de la mise en scène. C'était une argumentation désordonnée, enthousiaste et où Yuuri sautait d'une idée à l'autre. Le sourire de Viktor s'élargissait au fur et à mesure qu'elle avançait. Il était appuyé contre l'accoudoir de son fauteuil, le menton sur la main, et il écoutait religieusement Yuuri.

Celui-ci se doutait bien que son avis devait être biaisé par le fait que ce soit le premier vrai ballet qu'il voyait, mais il était heureux de l'écoute attentive du comte. Il fut encore plus heureux quand celui-ci se mit à clarifier, préciser, expliciter, débattre, nuancer. Cependant, la discussion sérieuse ne put pas durer trop longtemps avant que Viktor ne lance :

- Je pense que vous avez loupé toute l'intrigue cachée, Yuuri.

Celui-ci plissa les yeux, vaguement vexé :

- Pardon ?

- Oui. Pour vous, de quoi parle l'histoire ?

- Eh bien c'est une romance entre la danseuse et le sold…

- Je vous arrête tout de suite. Les histoires entre danseuse et soldat n'intéressent personne.

Yuuri croisa les bras.

- Non, cette pièce parle bien sûr des horreurs d'un danger trop souvent sous estimé.

- Les paniers de fleurs ?

- Oui. Mais non. Le grand méchant de l'histoire est…

- …

- L'éléphant approximativement peint dans le fond du décor.

- Mon dieu, Viktor !

Yuuri explosa de rire. Viktor, content de son petit effet, se leva pour remplir deux coupes de champagne.

- Qu'est ce qui peut bien vous faire dire ça ?

- Observez son air vicieux et dites moi que vous ne le trouvez pas menaçant.

- Ce n'est pas une preuve suffisante.

Viktor secoua la tête et tendit sa coupe de champagne à Yuuri.

- Yuuri, vous savez ce qu'est la photosynthèse ?

- Que- Oui, c'est le processus par lequel les plantes transforment l'eau, le dioxyde de carbone et la lumière solaire en nutriment et en énergie. Quel est le rapport ?

- Tout à fait. Et comment fait-on pour savoir si une plante fait beaucoup de photosynthèse ?

- Eh bien…

- On regarde sa surface ! Plus la surface d'une plante est grande, plus celle-ci fait de photosynthèse. C'est proportionnel.

- Bien, d'accord. Quel rapport avec les éléphants ?

- Est-ce que vous avez vu la surface de cet éléphant, Yuuri ? Regardez ses oreilles ! Elles tombent presque jusqu'au sol ! Et cette trompe ! Il peut se gratter les pattes arrière avec ! Ouvrez les yeux, Yuuri.

- …

- Ce pachyderme malveillant utilise la photosynthèse pour accumuler de l'énergie. Avec cette énergie, il compte attaquer les humains et devenir maître du monde. Mais la danseuse avait découvert son plan, et c'est pour ça que l'éléphant aide les personnages à se déplacer, pour qu'on la surprenne avec le soldat et que le malheureux destin de la jeune fille s'accomplisse !

Yuuri resta quelques secondes sans rien dire, effaré. Il ne s'habituera jamais aux conneries de Viktor. Finalement, il porta sa coupe de champagne à ses lèvres :

- Si on devait s'inquiéter de tout ce qui a une grande surface, Viktor, on parlerait beaucoup plus de votre front.

Le comte, incrédule, porta la main à son début de calvitie. L'air de trahison et de saisissement sur son visage était poignant. Il regardait Yuuri, qui se mordait la lèvre pour ne pas rire, avec des grands yeux choqués. Finalement il lâcha un glapissement, son champagne tremblotant dans sa main :

- Yuuri !

- Je suis désolé, Viktor !, Et il éclata de rire.

Viktor s'enfonça dans son siège avec une fausse mine boudeuse mais un petit sourire en coin. Le rire de Yuuri était devenu complètement hystérique. Personne ne parlait vraiment explicitement du fait que Viktor perde déjà des cheveux alors qu'il n'avait que 25 ans, mais les faits étaient là. Il reprit vite du poil de la bête et annonça :

- Vous êtes aveugle au danger de cet éléphant, Yuuri. Il vous dupe, il vous leurre. Je dirais, même, Yuuri…

- Oui ?

- Il vous trompe.

Yuuri lâcha un bruit inhumain, entre le rire et l'agacement. L'humour de Viktor était insupportable.

- Vous n'avez pas de preuves, à part le physique de cet éléphant, Viktor. C'est du délit de faciès.

- Pas du tout ! A votre avis, pourquoi un animal aussi fort et aussi grand se laisserait-il monter et maltraiter par des humains ?

- Parce qu'il a été capturé petit et qu'il n'a jamais connu la liberté ?

- Mais non ! Car les humains produisent le dioxyde de carbone dont il a besoin pour respirer ! Puisqu'il est grand, il en a besoin de grandes quantités, il doit donc constamment être entourés d'humains.

- Tous les animaux respirent, Viktor.

- Yuuri, pourquoi prenez vous…

- ... ?

- Sa défense ?

Yuuri avait eu la très mauvaise idée de porter la coupe de champagne à ses lèvres entre temps. La blague de Viktor créa une réaction tellement violente qu'il sentit l'alcool et les bulles remonter dans sa gorge et lui laver le nez. Il recracha tout violemment par les narines, avec un bruit de tuyau d'arrosage fou.

- Ça fait super mal !, gémit-il.

Mais le comte ne l'écoutait pas. Il se tordait sur son siège, avec un rire sonore et les larmes aux yeux. Yuuri tenta de lui donner un petit coup pour qu'il n'attire pas l'attention sur eux mais sans succès. Quand le majordome revint, il trouva Yuuri très gêné et Viktor qui s'essuyait les yeux. Ils se levèrent pour quitter la pièce mais, juste quand ils passaient la porte, Yuuri craqua :

- On peut dire une chose sur la danseuse, ceci dit.

- Hm ?

- Elle est fantastique.

- Pardon ?

- Elephant. Tastique.

- YUURI !

Yuuri partit devant, laissant Viktor derrière lui.

Ils ne tardèrent pas à croiser Jean-Jacques Leroy et Christophe Giacometti. Bien sûr, Viktor et Leroy commencèrent automatiquement à se chamailler :

- Bonsoir, Monsieur Katsuki. Bonsoir, Viktor. Je ne m'attendais pas à vous croiser cette soirée qui s'annonçait agréable, par ailleurs.

- Bonsoir, Monsieur Leroy. Bonsoir, Christophe. Je vous vois toujours aussi diligent à votre engagement de charité. Vous êtes bien bon, nulle autre bonne âme ne voudrait subir la compagnie de Leroy. (il fait une pause) Qui est un cuistre.

Yuuri, déjà lassé par les conneries de Viktor et JJ, se tourna vers Christophe, avec qui il parla du ballet d'abord, puis de leurs responsabilités de diplomates. Ils n'avaient pas les mêmes problèmes, puisque Yuuri était de toute façon beaucoup plus timide, mais ça le rassurait de ne pas être seul dans cette situation. Il s'était totalement désintéressé des frasques de Viktor et ne s'en rendit compte que quand celui-ci se mit soudain entre Yuuri et Christophe.

- Christophe, c'est assez ! Vous me volez mon invité ! Pourquoi ne faites-vous plus attention à moi, Yuuri ?

Christophe roula des yeux mais Yuuri eut un petit sourire gêné pour Viktor :

- Monsieur Nikiforov, vous avez toute mon attention !

Celui-ci ouvrit la bouche en rougissant et mis un peu de temps à répondre :

- Bien, alors…

L'idée pris Yuuri d'un coup, et il se tourna vers lui :

- J'aimerais féliciter les artistes ! Pouvons-nous ?

- Ah ! Oui, bien sûr !

- Enfin, si c'est possible, je ne veux pas…

- Non, bien sûr. J'ai quelqu'un à voir.

Christophe s'excusa et Viktor emmena Yuuri dans les profondeurs du théâtre. Traversant les couloirs qui n'étaient plus bordés de lourdes tentures, où le marbre qui couvrait les murs s'était transformé en tapisserie, des jeunes filles encore en tenue de scène s'interpellaient, passaient d'une pièce à l'autre en sautillant, défaisant leurs corsets d'une main en piaillant. Elles s'arrêtaient en reconnaissant Viktor, le saluaient très bas en minaudant, ce à quoi il répondait avec son grand sourire habituel. Yuuri eut peur que la visite des coulisses se résume à Viktor et sa cour, mais celui-ci finit par toquer à la porte d'une loge d'artiste.

Il y eut du bruit à l'intérieur, une voix de garçon hurla : « QUOOOOIIII ?! ».

Viktor répondit sur le même ton : « LE COMTE NIKIFOROV ! ». Plus de bruit. La porte s'ouvrit et le comte s'exclama, en pointant un bout du couloir, à l'opposé :

- OH MON DIEU !

Yuuri se retourna en sursautant :

- Que ?

- Ah, non, rien. J'avais cru voir un des éléphants qui servait de décor. Yurio ! Comment vas-tu, mon cher petit protégé ?

- Mes couilles sur ton front, Viktor.

- Charmant.

Yuuri eut à peine le temps de voir disparaître, au coin du couloir, une grande silhouette brune, mais se concentra sur le jeune homme devant lui.

Il ressemblait à une fée, ou du moins à l'idée que s'était fait Yuuri des fées occidentales. Petit, les cheveux blonds au menton, avec un visage de porcelaine, de grands yeux bleus expressifs et une moue boudeuse, il avait la peau couverte de maquillage et de paillettes. Armé d'une serviette visiblement imbibée d'eau qu'il passa sur son visage, il étala tout ce qu'il avait dessus, ce qui lui fit une trace disgracieuse sur la joue et des yeux noirs charbons. Il portait un justaucorps noir et tout, dans sa posture, indiquait qu'il n'était pas content de voir Viktor. Il le fusilla du regard :

- Qu'est-c'tu m'veux ?

- Te féliciter pour ta performance, bien sûr, petit ange !

- D'accord, merci, dégage.

Yuuri devait les regarder avec un air bizarre car le comte sourit :

- Yurio, est toujours comme ça. Venez, entrons.

Sur ces mots, il entra dans la loge en écartant manu-militari son occupant. Gêné, Yuuri le suivi en s'excusant. Qu'est-ce qu'il était censé dire ou faire, là ?! Le gamin n'avait visiblement pas du tout envie qu'ils entrent ! Viktor s'installa confortablement dans un fauteuil, Yuuri resta debout derrière lui. Il jeta un coup d'œil à la loge et ne comprit qu'en voyant les restes du costume étalés par terre :

- Mais ! C'était vous qui jouiez le héros du ballet ! Le soldat !

C'était improbable. Yurio était petit, frêle, gracile. Le soldat était puissant et redoutable. Pourtant, il n'y avait pas de doute, c'étaient les vêtements du héros sur le sol. Son interprète le regarda, l'air mi-dégoûté, mi-surpris qu'il soit là :

- Et c'est qui, c'lui là ?

Viktor eut un sourire crispé en montrant Yuuri d'un élégant geste de la main.

- Son Excellence Yuuri Katsuki, ambassadeur de l'Empire du Japon. Yuuri, je vous présente Yuri Plisetsky, étoile du balais de Saint-Petersbourg à l'âge tendre de dix-huit ans...

Yuuri plongea dans une révérence, les bras de long du corps.

... Et accessoirement le pire petit con que notre mère Patrie la sainte Russie ait jamais enfanté.

L'intéressé roula ostensiblement des yeux :

- T'es le pire mécène de l'histoire de l'humanité. Et j'pèse mes mots.

Yuuri les regarda en clignant des yeux. Que- qu'est ce qu'il devait faire ?! Il n'avait jamais vu Viktor parler de cette manière à qui que ce soit, et surtout il n'avait jamais vu qui que ce soit parler comme ça à Viktor. Ils avaient l'air... vraiment proches. Sincèrement, réellement proches. Il s'inclina de nouveau, se sentant plus ou moins obligé de dire au moins quelque chose :

- Je- je tenais à vous féliciter pour votre danse... Très touchante et...

Le gamin roula des yeux et continua de s'étaler le maquillage sur le visage :

- Ouais, merci, vous sentez pas obligé si vous avez dormi la moitié du ballet, hein...

Yuuri s'inclina encore plus :

- Je vous prie de m'excuser d'insister ainsi, mais je suis très sincère. C'est moi qui ai demandé à V- monsieur Nikiforov de venir vous féliciter. Je suis très étonné de savoir que vous n'avez que dix-huit ans, sur scène vous paraissiez vraiment un soldat mature.

Yuri Plisetsky s'arrêta dans son mouvement, la main pleine de paillettes, et plissa les yeux :

- C'est la choré' qui fait ça.

- C'est ce que j'ai vu. Au Japon, la théâtralité de la danse passe beaucoup plus par les costumes et des personnages pré-définis, je vois qu'ici la chorégraphie est aussi une part importante et cela m'impressionne beaucoup. Ce fut mon premier ballet, j'espère en voir un autre très prochainement.

Yurio s'arrêta pour l'écouter. Il parut vouloir dire quelque chose mais se ravisa. Une seconde de silence :

- Super.

Viktor sourit :

- Yurio, doux chérubin, je vais te couper les vivres si tu continues d'être si malpoli.

Yurio se contenta de rouler les yeux et retourna à son miroir, leur tournant le dos. Son impertinence laissa clairement sous-entendre que les menaces de Viktor n'était pas du tout sérieuses et que le mécénat ne s'arrêterait pas comme ça. D'ailleurs, le comte se leva de son fauteuil avec sa grâce féline habituelle :

- Malgré tes efforts évidents pour nous retenir, je suis désolé mais nous allons devoir te laisser.

- D'accord, casse-toi.

- Au revoir, Mr. Plisetski.

- Ouais, au r'voir.

Viktor s'arrêta sur le pas de la porte, alors que Yuuri était déjà sorti :

- Et tu diras à Otabek d'être plus discret.

Il referma la porte et on entendit un cri étouffé par le mur, ainsi que le bruit que ferait un objet qui s'écrase contre le mur ou la porte :

- VA TE FAIRE, COMTE MES COUILLES !

Viktor jeta un regard amusé à Yuuri en retraversant le couloir :

- Yurio aime beaucoup faire référence à ses organes génitaux.

- Je... vois ça.

- Ne vous inquiétez pas, il vous a beaucoup apprécié.

- Ah.


Viktor décrocha presque immédiatement son téléphone. Yuuri fut accueillit sa voix joviale :

- Allô ?

- Moshi moshi ?

- Yuuri ! Ah, pour une fois, c'est vous qui m'appelez ! Je n'ose pas y croire ! Que me vaut cet honneur ?

- Eh bien, je... Oh, ce n'est rien de très... Voila : je pense que vous vous souvenez du, erh... cours de Japonais que j'ai donné à vos cousines.

- Indubitablement le meilleur moment de ma vie !

- Vous vous souvenez que nous avions mentionné la possibilité d'organiser une dégustation de thé et un essayage de kimono...

- J'attends plus que tout ce jour.

- Eh bien, j'avais demandé tout ça à Tokyo, je viens de recev...

- OOOH PTAIN OUI !

- Vendredi, au palais Alexandre, à 15 heures ?

- OUI !

- …

- Est-ce que-

- Ils ont envoyé un livre sur les ninjas.

- Jamais je n'ai été aussi heureux.

- Je m'en doute.

- A dimanche, Yuuri !

- A dimanche.

En fait, Viktor n'attendit absolument pas le dimanche, ni même le mercredi pour le ballet : il rendit une visite impromptue à Yuuri le mardi, mais ne demanda même pas à voir le paquet venant de Tokyo. A la place, ils burent un café en discutant : principalement de tragédies grecque, de l'Iliade et des dernières découvertes en paléontologie, discipline que Yuuri ne connaissait pas du tout avant que Viktor ne lui en parle. La discussion sur les récentes découvertes de dinosaures (un terme finalement assez nouveau) les amena à se poser une question très importante : pourrait-on un jour savoir avec certitude quel bruit ils faisaient ? Viktor décida qu'ils miaulaient.


Ils se retrouvèrent donc au palais Alexandre de Tsarkoïe Selo, le vendredi à 15 heures. Yuuri et Yuuko étaient arrivé un peu plus tôt, pour installer dans le salon d'Érable des paravents derrière lesquels ils aideraient les grandes-duchesses, la Tsarine et Viktor à se changer.

Ils avaient déballé ensemble les habits que Tokyo leur avait envoyés et honnêtement, ils avaient failli s'enfuir dans les bois de Tsarskoïe Selo en hurlant. Les yukatas que Yuuri avaient demandé s'étaient vu remplacés par des kimonos de cérémonies, en soie lourde. C'étaient des tenues somptueuses, brodées, avec des fourrures et qui valaient plus chers que leurs deux vies réunies. Surtout, c'étaient des habits d'une complexité ridicule qui allaient être un cauchemar à enfiler. Une lettre signée par l'impératrice Sadako, dans un Russe parfait, indiquait qu'elle les avait choisi elle-même pour Alexandra, ses filles et son neveu. Celui de Viktor était beaucoup plus simple, bleu foncé, fait de cinq pièces et Yuuri était presque sûr de réussir à le lui faire mettre. Yuuko, à l'inverse, n'en menait pas large. Le kimono de la Tsarine ne comptait pas moins de quinze pièces. Pour le coup, Yuuko et Yuuri avaient presque l'air d'être en pyjamas avec les yukata qu'ils avaient enfilés. Surtout Yuuri, en fait. Il avait pris le premier qu'il avait trouvé, un bleu et noir, mais n'avait pas réussi à remettre la main sur le obi (la ceinture qui servait à l'attacher) assorti.

Ils avaient préparé une quantité monstrueuse de pâtisseries, avaient étalés sur la table les livres, estampes, parchemins et boîtes à thé envoyés par Tokyo et installé la composition florale sur laquelle Yuuko s'était arrachée les cheveux sur le cabinet de la Tsarine, ce qui allait étrangement bien avec les œufs Fabergé.

A leurs grand soulagement, les grandes-duchesses parurent ravies en arrivant dans leur salon transformé. Yuuri leur présenta Yuuko qui s'inclina le plus bas possible, très gênée maintenant qu'elle était en face des enfants impériaux. A la grande surprise de Yuuri, il ne fallut pas plus de quelques minutes à sa collègue pour les passionner avec ses compositions florales. Elle détailla par le menu les différentes plantes et techniques en montrant des photos. Les grandes-duchesses étaient absorbées, surtout les plus petites qui battaient des mains dès que Yuuko leurs présentait une nouvelle espèce de fleurs japonaises.

Pendant ce temps, celui-ci se chargea de faire la conversation à la Tsarine, qui lui parlait de ses œufs Fabergé. Ce ne fut que quand Viktor arriva avec son manque de discrétion habituelle que Yuuri se rendit compte de ce qu'il venait de faire : parler à l'une des grandes monarques d'Europe, sans silence gênant et cette envie habituelle de disparaître sous terre. Les sueurs froides le prirent a posteriori. Jamais il ne se serait cru capable de faire ça aussi facilement. Il poussa un long soupir et se leva pour aller saluer Viktor qui venait d'embrasser sa tante. Le comte se jeta ensuite dans les bras d'Anastasia et Maria, ses deux plus petites cousines, avant d'aborder Tatiana et Olga qui avaient l'air ravies de le revoir. Yuuri crut voir entre eux trois la même complicité qu'il y avait entre lui et Mari.

Viktor se tourna vers lui après avoir laissé ses cousines. Yuuri, de très bonne humeur, lui offrit un grand sourire sincère :

- Bonjour, Monsieur Nikiforov !

Le comte eut l'air tellement décontenancé que Yuuri se rendit compte qu'il n'était pas souvent aussi enthousiaste et que son ton ravi avait dû être bizarre. Viktor le regarda avec des grands yeux, la bouche légèrement entrouverte, comme s'il avait arrêté de fonctionner. Ça ne dura même pas une seconde mais Yuuri était trop gêné, il baissa les yeux. Quand il les releva, le comte s'avançait vers lui, avec les joues un peu roses.

- Monsieur Katsuki ! Que de jolies choses vous nous avez ramenées ! C'est charmant ! Vraiment charmant, surtout ce bouquet de fleurs. Que, c'est charmant ! N'est-ce pas Olga ? Et vous, Madame...

Quand le comte se tourna vers Yuuko, derrière Yuuri, elle rougit de la tête aux pieds. Il sembla prendre sa respiration, puis s'inclina très bas, lui fit un baise-main et lui sourit :

- Madame Nishigori, je présume ?

Il se tourna vers Yuuri, et, l'air faussement outré :

- Combien de belles jeunes femmes cachez-vous dans votre ambassade ?!

Elle sursauta presque et se mit à glousser en ouvrant de grands yeux. Yuuri roula intérieurement des yeux et secoua la tête :

- Il n'y a que moi et son mari.

- Un bienheureux parmi nous autres mortels.

Yuuko porta ses mains à ses joues et Tatiana hocha la tête : « C'est vrai, vous êtes ravissante.».

Voyant que sa compatriote ne savait plus où se mettre, Yuuri reporta l'attention vers la table croulant sous les documents japonais. Ensemble, ils en expliquèrent le contenu. Les grandes-duchesses étaient aussi enthousiastes que d'habitude et la Tsarine, installée confortablement dans un fauteuil, suivait la discussion de loin.

Bien sûr, ils ne purent pas se passer des remarques de Viktor sur les ninjas, qui se demandait si les animaux pouvaient devenir ninjas, si les ninjas pouvaient voler, s'il y avait des écoles de ninjas et autres questions existentielles.

Alors qu'il regardait un livre, il pointa ce qui était très manifestement une dame en kimono :

- Est-ce que c'est un ninja ?

- Viktor, je vais raccrocher.

- C'est une conversation orale, Yuuri.

A la lumière de ce que Viktor lui avait dit au ballet, Yuuri pouvait bien voir les liens entre le comte et la famille impériale. On aurait presque pu s'y tromper et penser qu'il était le cinquième enfant Romanov. Il tutoyait toutes les grandes-duchesses, faisait référence à leur enfance et à des blagues entre eux. Avec la Tsarine, il était presque calin comme on le serait avec une mère, en tous cas il n'hésitait pas à l'interpeller sans cérémonie pour lui demander son avis.

Au bout d'une demie heure, Anastasia Romanov décida qu'il était l'heure d'essayer les kimonos. Tatiana, la deuxième fille, fut la première à disparaître derrière l'un des paravents, alors que Yuuri restait avec les hôtes à discuter. Il regarda la neige tomber par la grande baie vitrée. Comme il faisait bon, à l'intérieur du palais ! Il se lova encore plus dans son fauteuil.

Quand Tatiana réapparu, elle fut accueillie par des exclamations admiratives. Le rose pâle du kimono complimentait merveilleusement bien ses cheveux bruns et son teint hâlé. Les motifs floraux s'enroulaient autour de ses jambes et s'épanouissaient sur ses longues manches. Son obi bleu ciel marquait joliment sa taille. Yuuri baissa la tête en signe d'appréciation. Viktor sautait pratiquement sur son fauteuil. Yuuko expliqua :

- Voilà un furisode : c'est le kimono le plus cérémoniel pour les femmes qui ne sont pas mariées. Ce qui est remarquable, ce sont les très longues manches. Qui est la prochaine ?

Olga se leva d'un bond et Viktor attrapa le bras de Yuuri pour le tirer derrière l'autre paravent :

- JE N'ATTENDRAIS PAS UNE SECONDE DE PLUS !

Yuuri soupira avec un petit rire et se baissa pour sortir le kimono du grand papier dans lequel il était emballé :

- Très bien, je vais le sortir... Bon dieu, cela fait des années que je n'en ai pas mis un comme ça...

Il entendit la voix de Viktor :

- Ressemblera t-il au vôtre ?

- Mh, non. Ce que je porte est un yukata. C'est bien moins cérémonieux.

Il sorti les différentes pièces du kimono et se retourna vers Viktor.

Et là, il se rendit compte de quelque chose.

Il avait vu beaucoup d'homme nus. Dans les onsens de Hasetsu, il s'était toujours baigné avec les autres. Le corps masculin ne lui était jamais apparu comme sexuel, même pas le sien. Et à proprement parler, Viktor n'était pas nu. Il avait gardé son pantalon, simplement posé sa veste militaire, sa chemise sur une chaise, ses bottes en dessous.

Viktor n'était pas particulièrement musclé, plutôt svelte. Sa peau était tellement diaphane que Yuuri pouvait voir des veines bleues courir sur l'intérieur de ses bras puis au creux de ses épaules. On aurait dit des longs fleuves qui serpentaient. Yuuri suivit des yeux leur trajet, puis passa son regard sur ses pectoraux, ses côtes minces et finalement, le creux de son aine, jusqu'à sa ceinture.

Il avala de travers en sentant ses genoux mollir et sa bouche s'assécher. Un frisson électrique parcourut ses mains. Il avait terriblement envie de toucher, juste du bout des doigts, juste pour savoir si la peau de Viktor était aussi douce qu'elle en avait l'air. Il avait l'impression que ses phalanges le brûlaient. Une fraction de seconde, des images inavouables et confuses lui traversèrent l'esprit.

Il se retourna précipitamment pour attraper la tunique en lin blanc dans son tas. Il la tendit à Viktor qui l'enfila maladroitement et chercha visiblement comment l'attacher en disant quelque chose que Yuuri n'entendit pas du tout. Il s'approcha.

Il se serait attendu à ce que Viktor sente l'eau de Cologne hors de prix ou le parfum français. Absolument pas. Yuuri saisit la cordelette de lin des deux côtés et commença à faire un nœud. Il sentait quelque chose que Yuuri ne pouvait absolument pas identifier, presque un peu poussiéreux, mais sûrement pas quelque chose d'artificiel. Les doigts de Yuuri survolèrent le bas de son torse. C'était de la torture. Les veines bleues étaient presque sous ses doigts. S'il les avait bougé de quelques millimètres, il aurait pu sentir son poul.

Viktor ne disait rien, Yuuri n'entendait que sa respiration en même temps qu'il voyait son torse se soulever. En faisant la boucle, sa main effleura la peau de Viktor et le contact envoya une petite décharge dans sa colonne vertébrale. Il se sentit rougir encore plus. Il en avait la bouche pâteuse, mais c'était la sensation la plus agréable du monde. Il avança de nouveau sa main, mais-

- C'est bon, Yuuri, je vais le faire.

Il releva la tête précipitamment avec un « hein ?! » incrédule. Viktor avait un grand sourire et les joues roses. Il porta le doigt au coin de sa bouche :

- Je vois bien que la proximité vous gêne. Vous m'avez bien dit que les japonais sont plus... pudiques que les européens.

- Je- non, non, je ne...

Viktor laissa échapper un rire sincère :

- Yuuri, vous êtes tout rouge ! On dirait que vous allez mourir ! Laissez donc !

Il y eut une seconde de flottement et Yuuri, soulagé, battit en retraite. Une sensation de manque étrange resta quand même. Viktor secoua la tête la tête et attacha sa tunique. Yuuri lui fit passer le kimono et lui montra, à distance respectable, comment le maintenir. Les traditions du bled ont bon dos, quand même., pensa t-il.

Mais il fut de nouveau obligé de se rapprocher pour attacher le obi du montsuki, le kimono en tissu noble au dessus de la tunique.

Il inspira comme il pouvait et se concentra sur le obi, en essayant de ne regarder que le tissu. Il lui fit passer le hakama, une espèce de grande culotte à mettre par dessus le pantalon et le haori, la veste. Il resta sur une sensation perturbante de faim.

Viktor sautilla sur place en s'apercevant dans la glace. Il tourna sur lui même, admirant les mouvements du tissus, puis se précipita pour montrer le résultat à ses cousines, qui applaudirent de bon cœur. Avec une silhouette comme celle de Viktor, de toutes façons, on pouvait porter n'importe quoi.

Ils se rassirent de nouveau, pendant que les filles Romanov se faisaient habiller. Yuuri était retourné sur une chaise et expliquait à Viktor et à Anastasia, accroupis à côté de ses pieds, comment on s'asseyait au sol à la manière japonaise. Le kimono de la Tsarine, bleu et cousu d'or était assurément le plus beau des six et Yuuko n'était pas peu fière d'avoir réussi à le faire mettre. D'ailleurs Alexandra eut la gentillesse d'écouter Viktor qui parlait de ce que Yuuri lui avait appris sur le Japon, pendant que celui-ci répétait avec Tatiana et Olga les salutations en Japonais. Yuuri avait presque l'impression d'être dans une scène de famille tout ce qu'il y avait de plus banale. Alexandra riait avec ses filles et son neveu comme n'importe quelle mère de famille.

Une bouffée de fierté l'envahit : la famille impériale avait vraiment l'air de passer un bon moment, il était en train de donner une image très positive de son pays. Il remplissait sa mission.

Vers quatre heures et demie, un vieux monsieur passa dire quelque chose à la Tsarine. Yuuri le reconnut : c'était le ministre de la cours, mais impossible de retrouver son nom. En tous cas, la vue des trois grandes-duchesses, de Viktor et de la Tsarine accroupis en cercle avec Yuuri, qui servait du thé, le fit bien rire. Il s'isola avec la Tsarine dans un coin de la pièce, laissant le reste de la famille occuper Yuuko et Yuuri.

D'ailleurs, Viktor disparut aussi derrière le paravent pour voir Anastasia, sa plus petite cousine, se faire coiffer par Yuuko qui avait emporté un attirail d'ornement pour cheveux assez exceptionnel. Yuuri resta avec Olga, qui lui parlait des voyages qu'elle avait fait et qu'elle voudrait faire. Il se forçait à écouter du mieux qu'il pouvait, mais un mal-être certain enflait dans sa poitrine.

Ce qu'il avait ressentit pour Viktor à l'instant n'était ni habituel ni normal. C'était la première fois depuis longtemps qu'un sentiment aussi fort le prenait. Il essaya de l'identifier, mais il ne lui fallu pas plus de quelques secondes pour se rendre compte que plus il creusait, plus il ouvrait la porte à des pensées qui le dérangeaient. Il pris une grande inspiration et décida de ne plus y penser. Ni maintenant, ni jamais. Il sourit à Olga qui lui posa une question sur l'Asie. C'était une jeune femme brillante, quoiqu'il la trouve moins intéressante que son cousin. Il la regarda soupirer :

- Je vous envie, Monsieur Katsuki ! Vous avez tellement voyagé !

- Ahah... Oui, j'ai eu beaucoup de chance.

- Qu'avez vous préféré ?

Il réfléchit une seconde. Quel pays aimait-il le plus, outre son Japon ? Il sourit intérieurement en se rappelant un voyage en particulier, qui avait vite tourné à l'aventure à cause de son guide, un de ses amis de l'université de Tokyo qui l'avait invité au pays. Tiens, d'ailleurs, de combien de temps dataient les dernières nouvelles ?

- Jusqu'à il y a quelques mois, j'aurais répondu, presque sans hésitations, la Thaïlande. Mais je dois dire que mon séjour en Russie me plaît sûrement plus !

- Les jours sont forts courts, pourtant ! Cela ne vous dérange pas ?

Yuuri aperçu Viktor qui faisait l'idiot derrière le paravent. Il secoua la tête.

- Non.

La grande-duchesse devait avoir suivit son regard, car elle enchaîna :

- Vitya aussi a beaucoup voyagé, d'ailleurs.

- Pour ses études, il me semble. Ce doit être enrichissant d'étudier dans plusieurs pays différents.

- Oui !

Elle se rengorgea :

- C'est grâce à l'université impériale de Petrograd !

- Ah ?

- Oui. Elle est si bien réputée que ses élèves n'ont aucun mal à aller à l'étranger, et ses professeurs sont fort demandés pour les conférences.

- J'ai eut la chance de pouvoir la visiter et je veux bien vous croire.

- D'ailleurs, c'est bien grâce à Yakov Feltsman que Viktor a pu tant voyager.

Un seau d'eau glacée tomba sur la tête de Yuuri :

- Pardon ?

Il revit la petite étiquette sur la porte du bureau, à l'université : « Pr. Y. Felstman ».

- Yakov Fetsman ! Vitya ne vous en a jamais parlé ? Pourtant j'ai l'impression qu'il vous parle de tout. C'est le titulaire de la chaire de droit international à l'université ! Il est extrêmement brillant, on le demande partout !

Le ministre de la cours, ayant fini de discuter avec la Tsarine, se retourna en entendant la discussion, comme si le nom l'avait interpellé. De l'autre bout de la pièce, il plissa les yeux, juste avant de passer la porte.

Yuuri sentit son cœur s'accélérer :

- Il... connaît Monsieur Nikiforov ?

- Bien sûr ! Vitya est postdoctorant sous sa tutelle !

Yuuri devait avoir l'air affolé, car Olga lui sourit :

- Est-ce si choquant ? Lui avez vous parlé ? Je ne l'ai jamais rencontré. On m'a dit qu'il était un peu brusque, vous a t-il importuné ?

Il cligna des yeux et secoua la tête, alors que son cerveau tournait à toute vitesse :

- Non, c'est simplement que... je l'ai rencontré à l'université je ne... pensais pas que...

Une voix interrompit leurs discussion abruptement :

- De qui parlez-vous ?

- Vitya ! Tu m'as fais peur !


Le reste se passa étrangement vite. Avant que Yuuri n'ai vraiment pu connecter ses pensées, le goûter japonais était fini et il devait ranger le salon. Viktor l'aida, avec un babillage incessant, qui, pour la première fois, agaça vaguement Yuuri. Il n'essaya pas d'en placer une et ce ne fut que le soir, à sa table éclairée par sa seule lampe à huile, qu'il se mit à relier les points.

La conversation derrière la porte de l'université lui revenait clairement :

- Vikt... Lui ? En personne ? Tu te fous de moi ?

- Je ne peux pas être plus sérieux.

- … Si on découvre...

- C'est un risque que nous sommes prêt à prendre. La situation doit évoluer beaucoup plus vite.

- Yakov, je te le répète : je ne pense pas que le peuple soit prêt. Quelqu'un de cette envergure... C'est un pion à sacrifier plus tard dans la partie.

- Je ne te demande pas ton avis. Et de toutes façons, tout est déjà fait.

Ils avaient bien parler un « pion » à « sacrifier ». Et ce pion, c'était quelqu'un dont le nom commençait par « Vikt ». Supposément, c'était également quelqu'un de connu et d'important, puisqu'on s'était retenu de prononcer son nom à voix haute. De plus, c'était quelqu'un dont on se servirait pour atteindre le Tsar. Enfin, c'était quelqu'un que Yakov Felstman, le professeur référent que Viktor, comte Nikiforov, neveu du Tsar, connaissait bien.

Yuuri se prit la tête entre les mains et repensa à Viktor dans le tramway, à ses costumes bien taillés, ses gants en daims, ses joues roses et sa stature impériale au milieu des ouvriers maltraités, affamés, inquiets et exténué. Viktor qui ne risquait pas sa vie au front, Viktor qui voyageait sans cesse, Viktor qui vivait dans un immeuble de trois étages à lui tout seul. Viktor, comte Nikiforov, qui savait précisément comment se portait la misère à Petrograd et ne faisait, à sa connaissance, pas grand chose.

Bien sûr que les révolutionnaires voudraient sa peau.

Viktor, le neveu chéri du Tsar, le cousin préféré des grandes-duchesses, l'habitué de Tsarkoïe Selo. Viktor, l'héritier -mieux, l'unique héritier- de la troisième plus grande fortune du pays, l'allégorie de la vie aristocratique de Pétrograd.

Bien sûr qu'on se servirait de lui pour faire un coup d'éclat.


Yuuri n'était vraiment, vraiment pas sûr de ce qu'il faisait. Immobilisé devant la vitrine d'une librairie, il faisait semblant de regarder chacun des livres, un par un. Il était dans une grande rue passante, tout près de la Perspective Liteiny, bordée de boutique et de restaurants. Personne ne s'arrêtait vraiment pour le regarder, ce qui était un soulagement.
En soit, il n'avait pas vraiment de plan. C'était simplement que, depuis trois jours -depuis le goûter japonais-, il dormait mal. Il savait ce qu'il avait entendu dans le bureau de Yakov Feltsman et il savait maintenant que celui-ci était le professeur de Viktor. Il se souvenait aussi du tremblement nerveux dans la moustache du ministre de la cour quand Olga Romanov avait mentionné ce nom.

Il voulait simplement savoir. Viktor était son ami et peut-être était-il en danger, d'une manière ou d'une autre. Mais peut-être aussi que Feltsman était juste un original, que tout ça avait une explication tout autre, ou tout simplement qu'on ne parlait pas de Viktor.

Au bout de quelques minutes de lèche-vitrine mal à l'aise, sa cible arriva, au bout de la rue. Yuuri se remit en mouvement. Il était midi et le ministre de la cours mangeait toujours au même restaurant, un établissement plutôt luxueux avec des faux airs de bistrot. Yuuri l'avait vu en sortir tous les jours, quand il faisait sa ballade post-prandiale autour du pâté de maison. Quand il passa la porte d'entrée, il fut accueilli par une agréable odeur de nourriture et la chaleur des cuisines.

Le ministre de la cour entra quelques secondes après lui. Yuuri n'eut même pas besoin de l'approcher, il le rejoignit de lui-même avec un grand sourire et un "Monsieur Katsuki, quelle surprise !". C'était un vieil homme jovial, qui était visiblement heureux de trouver quelqu'un avec qui discuter. Yuuri expliqua qu'il avait oublié son bentô chez lui et qu'il était rentré dans n'importe quel restaurant, au hasard, et le ministre eût l'air totalement convaincu. Ils décidèrent de manger ensemble, sans que Yuuri n'ait trop d'efforts à faire.

Il ne savait pas vraiment comment il comptait amener le sujet de Yakov Feltsman sur le tapis discrètement. Il réfléchit en commandant un plat de calmars avec un nom français, qui valait à peu près autant que deux semaines de bentô. Le ministre prit ce qui semblait à Yuuri être à la fois le plus cher et le moins bon.

La conversation était plus fluide que ce que Yuuri aurait espéré. Le ministre parlait beaucoup, alors tant qu'il le relançait de temps en temps, ça allait. Enfin, l'occasion qu'il attendait se présenta :

- Qu'avez vous préféré visiter ici à Petrograd ?

Yuuri fit semblant de réfléchir :

- Eh bien… L'université, je dirais.

- Ah tiens ?

- Oui. Ce doit être parce que j'étais étudiant il n'y a pas si longtemps. Et l'architecture du bâtiment est vraiment magnifique. Et j'ai pu avoir des conversations très intéressantes, avec des professeurs brillants.

Le ministre se rengorgea :

- Cette université compte nombres de très bons professeurs !

Yuuri hocha la tête. C'était tellement énorme, il allait le voir arriver :

- C'était une après midi très enrichissante.

Il se mit à énumérer les personnes à qui il avait parlé. Comme prévu, quand il prononça "Feltsman", le ministre eût une petite grimace. Yuuri s'arrêta, comme s'il ne comprenait pas, et son interlocuteur s'essuya nerveusement le coin de la bouche.

- Pardonnez ma réaction.

- Je vous en prie. Ai-je dis quelque chose qui vous aurait déplu ?

- Non, non ! Simplement… le Pr. Feltsman est… particulier.

Yuuri plissa les yeux. "Particulier" ? Ça veut tout et rien dire.

- Je ne lui ai parlé que rapidement…

- C'est déjà une chance que vous ayez pu lui adresser la parole. C'est loin d'être un homme commode.

Yuuri improvisa totalement :

- Il n'était pas très souriant, effectivement.

Le ministre approuva avec un grand hochement de tête. Il ne devrait vraiment, vraiment pas aimer Yakov Feltsman.

- Il se pense tout permis parce qu'il est professeur et très haut placé dans les organes de Justice de Petrograd. Mais outre son inélégance notoire, il a aussi des idées politiques qui le perdront.

Oh non. Maintenant que Yuuri était sur le sujet, il se rendait compte qu'il ne voulait pas savoir. C'était trop tard, ceci dit, et le ministre était déjà lancé :

- Je n'oserais l'accuser publiquement d'être socialiste, mais… il a déjà publiquement défendu certaines actions des mencheviks et des bolcheviks.

Ce fut au tour de Yuuri de s'essuyer nerveusement la bouche. L'autre continua :

- Bien sûr, ce n'est pas inhabituel que des professeurs d'universités aient des vues… subversives, ce sont souvent des originaux ou des idéalistes. Mais Feltsman n'est jamais réellement discret sur ce sujet. Je ne sais comment Mr. Nikiforov le tolère…Le tolère, d'ailleurs… non, il le révère ! Oh, mais je vous assomme ! Veuillez m'excuser… Nous avons eût quelques soucis mineurs au ministère, j'ai grande envie de me changer les idées et c'est vous qui en faites les frais !

- Je vous en prie, ne vous excusez pas.

Yuuri regarda par la fenêtre. Un soleil froid de midi éclairait la chaussée toujours un peu enneigée. Alors Yakov Feltsman pourrait peut-être, effectivement... Il n'osa même pas finir sa phrase dans sa tête. Quelle situation affreuse, mon dieu. Il se retrouvait pris au milieu de tout ça et… Il ne savait pas ce qu'il devait faire. Encore une fois. Plus la situation avançait, plus il était confus.

En retournant sur la Perspective Liteiny avec le ministre, ils croisèrent Viktor, qui rentrait visiblement chez lui. Comme d'habitude, il avait ses gants en daims, son pardessus brun et il était impeccablement coiffé. A la seconde où il aperçut Yuuri, son visage s'illumina, ce qui réchauffa un peu le coeur de celui-ci. Ceci dit, il ne devait pas vraiment aimer le ministre de la cour, parce que sa seule vue sembla changer l'humeur de Viktor, qui ne lui donna qu'un salut froid et prétexta rapidement qu'il avait des choses à faire. Yuuri regagna son ambassade, après que le ministre de la cour ai rejoint son propre immeuble. De la fenêtre de son bureau, il pouvait apercevoir un coin de l'hôtel privé Nikiforov. Il essaya de se concentrer sur son travail, une pile de papiers qu'il devait lire et résumer, mais rien à faire. Ses mains tremblaient légèrement et il relevait la tête régulièrement, incapable de garder les yeux fixés sur les feuilles. Il décida de se faire un thé en énumérant ce qu'il pouvait faire.

D'abord, en parler. Mais à qui ? La police ? impossible. S'il parlait aux autorités russes, il parlait au nom du Japon. Il ne pouvait pas se permettre le moindre incident. La guerre battait son plein et le Japon était actuellement en train de profiter de la situation pour asseoir son protectorat sur la Chine. Le plus petit grain de sable dans les rouages pourraient faire s'arrêter la machine. La solution la plus évidente serait d'en parler à Viktor. Ils étaient… proches, d'une certaine manière. Yuuri pourrait lui parler d'homme à homme, pas de pays à pays. Ceci dit, il y avait toujours le risque qu'une enquête soit lancée à un moment où un autre et que Yuuri se retrouve impliqué. Il aurait aimé ne mettre en jeu que sa personne mais il était ambassadeur. Il ne pouvait pas la distinguer de sa fonction.

Il se brûla avec son thé en se rasseyant.

Je ne peux rien faire., pensa t-il, avant de se reprendre : Je ne dois rien faire.

Ceci dit, sa résolution ne tint pas longtemps. Le soir en partant de l'ambassade, il s'arrêta devant l'hôtel Nikiforov. Son coeur battait fort dans ses oreilles et il savait qu'il regretterait son geste, mais il sonna. Il était trop inquiet pour Viktor. Quoi qu'il se passe, Viktor ne le méritait pas.

Son coeur plongea dans sa poitrine quand la porte s'ouvrit. Il salua la bonne et demanda à voir Viktor. Avec un grand sourire, celle-ci lui répondit que Viktor était à l'opéra avec une de ses tantes.

C'est peut-être un signe du destin., pensa Yuuri en se dirigeant vers la gare.

La nuit fut longue et peu reposante. Les rêves de Yuuri étaient peuplés de bolcheviks assoiffés du sang de Viktor et de ministre de la cour qui mourrait au restaurant. Au début de ses études, Yuuri avait fait partie d'un groupe socialiste, qu'il avait connu par son université. Ça n'avait pas duré longtemps, parce que le gouvernement Japonais l'avait très rapidement démantelé, comme tous les groupes et partis qui allaient contre la politique de l'empire. Mais jamais ils n'auraient mis en danger quelqu'un, ce n'était que de la réflexion, des discussions. Est-ce que les russes seraient capables d'actes plus violents ? Sûrement. Il se tournait et se retournait dans son lit, sans trouver ni de réponses, ni le sommeil. Il finit par penser, épuisé, que sans doute, demain la situation s'arrangerait.

Il avait tort.


En rentrant dans l'ambassade le lendemain matin, il était déjà courbatu et étourdi par le manque de sommeil. La porte en s'ouvrant fit voler une petite enveloppe qui atterrit contre sa chaussure. Il la ramassa avec un mauvais pressentiment : dessus, son nom figurait, en caractère cyrillique. Il ne reconnaissait pas l'écriture.

Chance que Yuuko ne soit pas arrivée la première aujourd'hui, pensa t-il en montant vers son bureau.

Il s'assit et ouvrit immédiatement la lettre, la boule au ventre. Son instinct ne l'avait pas trompé. Ses mains devenaient de plus en plus moites à mesure qu'il lisait.

"Votre Excellence Monsieur Katsuki,

Il est apparu ces derniers temps que vous ne vous êtes pas strictement cantonné à votre fonction d'ambassadeur. Bien que touché par votre intérêt par la politique russe, nous vous prions de cesser ces activités.

Cette injonction va bien sûr dans votre intérêt, car le palais pourrait interpréter ces agissements comme de l'espionnage.

Si toutefois vous désirez poursuivre cette activité, vous pourrez trouver ci-joint une liste d'entreprise japonaise dont certains agissements se doivent d'être cachés. Nous n'hésiterons pas à la communiquer au gouvernement russe."

Comme promis, à la suite de la lettre figuraient des noms de sociétés japonaises dont Yuuri savaient, à divers degrés, qu'elles avaient magouillés et plus ou moins volé les russes, d'une manière où d'une autre.

La missive n'était pas signée, mais Yuuri avait un nom très précis en tête.


Merci à Cora & Olivia