Yuuri relut une dizaine de fois la lettre, qui tremblait entre ses mains moites.

Toutes ces entreprises japonaises avaient effectivement joué des sales tours aux russes et en s'y intéressant de plus près le gouvernement impérial n'aurait aucun mal à le prouver. Elles n'avaient eu aucun problème pour le moment simplement parce qu'on avait autre chose à faire que de regarder précisément quelle entreprise avait payé quoi. La paix fragile entre les deux empires était directement menacé par ce petit bout de papier que Yuuri avait dans la main.

Il n'avait aucune idée de comment Yakov Felstman s'était procuré ces informations. Elles relevaient des tréfonds de l'économie et du commerce entre les deux pays, même de l'espionnage industriel. A l'évidence, Feltsman cachait bien son jeu pour un professeur de faculté et Yuuri s'était fait un ennemi puissant, riche et influent.

Il fallait absolument qu'il arrête immédiatement toute enquête s'il voulait que la situation géopolitique ne s'aggrave pas.

Pourtant, Yuuri avait physiquement du mal à se maintenir assis sur sa chaise. Il voulait absolument se lever et courir prévenir Viktor. Si Feltsman pouvait avoir des informations comme les magouilles fiscales japonaises, il n'aurait aucun mal à atteindre Viktor. D'autant que, selon le ministre de la cour et d'Olga Romanov, il avait sa confiance aveugle. Il avait bien parlé de Viktor comme un "pion à sacrifier" pour faire "évoluer la situation". Il ne lésinait pas sur les menaces alors, sans aucun doute, il tuerait Viktor.

Yuuri en tremblait, de peur et de colère. Il était coincé. Feltsman le surveillait de près, s'il traversait la rue, il le saurait. Mais il ne pouvait pas rester juste là ! Il se pencha vers la vitre qui donnait sur la rue. De là, il pouvait même voir l'hôtel particulier des Nikiforov. Il voyait les larges fenêtres et leurs rideaux bleus, le blason de la famille au dessus de la porte. Entre eux, il n'y avait qu'une large chaussée enneigée où personne ne passait. Il était à trois minutes à pieds… Est-ce que c'était vraiment si risqué ?

Nerveusement, il pris l'Iliade qui était posé sur son bureau, feuilleta les pages sans les voir et les reposa. Et, en remettant le livre sur son bureau, la solution lui apparut, claire et nette, posée entre deux tas de papiers. Le téléphone ! Yakov Feltsman, même s'il surveillait Yuuri de très, très près, ne pourrait pas savoir qu'il avait téléphoné à Viktor !

Il se jeta sur le combiné et composa le numéro de Viktor de mémoire. Son cœur plongea dans sa poitrine puis remonta dans sa gorge quand il entendit le son du combiné qu'on décrochait :

- Moshi moshi ?

- Bonjour ?

Ce n'était pas la voix de Viktor.

- Vous avez joint la maison Nikiforov. Le Comte est absent pour le moment. Puis-je prendre votre message ?

C'était la domestique de Viktor. Yuuri bredouilla :

- I-ici Monsieur Katsuki…

- Ah ! Bonjour ! Je suis désolée, Monsieur le Comte est sorti. Vous l'avez raté de peu !

- Déjà ? Mais il n'est même pas 9 heures et demi !

- Oui, il avait des choses à faire à l'usine Poutilov. Ils ont voulu partir de bonne heure.

Yuuri grimaça. L'usine Poutilov était une immense usine d'armement dans le sud de Petrograd, aubout d'une ligne de tramway. Il n'y était jamais allé, mais Viktor lui en avait parlé plusieurs fois. En soit, ça ne l'étonnait pas qu'il s'y rende, parce que les Nikiforov investissaient des sommes colossales dans cette usine.

Puis ce qu'avait dit la domestique le heurta :

- Ils ont voulu partir ?

- Oui ! Monsieur Feltsman est venu le chercher ! Ah… sans doute vous ne le connaissez pas… C'est un professeur et grand ami du Comte.

Le monde s'arrêta autour de Yuuri. La domestique dit à nouveau quelque chose mais il n'entendait que les battements de son coeur dans ses oreilles. Viktor était parti, seul avec un homme qui voulait le tuer, dans un coin perdu de la ville.

Il remercia et raccrocha et fit semblant d'hésiter.

Est-ce qu'il pouvait simplement… se lancer à la poursuite de Viktor ? Il ne connaissait l'usine Poutilov que de nom, il ne s'y était jamais rendu. Il n'avait aucun moyen de s'y repérer et si Feltsman le surprenait, aucun doute que ça se passerait mal. Pour Viktor et pour son travail. Et pour lui.

Après une seconde, il se leva, attrapa ses affaires et dévala les escaliers. Il s'arrêta juste devant la porte. Feltsman savait à quoi il ressemblait. Son manteau et son écharpe étaient trop reconnaissables. Il passa la tête dans la pièce où travaillait Takeshi Nishigori, le mari de Yuuko :

- Je peux t'emprunter ton chapeau et ton manteau ?

- Ouais, bien sûr, mais pourquoi ? T'es tout pâle.

- Merci !

Il se saisit des affaires, de son porte-feuilles et sorti dans la rue. Le vent froid l'accueilli avec une bouffée de neige et il partit en courant vers le tramway. Il pouvait arriver à temps. Il n'avait aucune idée de ce qu'il pouvait ou devait faire, mais il pouvait arriver à temps pour le faire. Il se précipita dans le premier tramway qui passait, le souffle court, bousculant deux ou trois personnes au passage.

Il s'appuya contre une fenêtre au fond du wagon. Il se força à reprendre son souffle en regardant le paysage par la vitre. Il était essoufflé et il avait envie de pleurer. Il était en train de s'embarquer dans une histoire beaucoup trop importante et compliquée pour lui.

Le tramway passa sur un bout gelé de la Neva. Habituellement, ces passages sur la glace impressionnaient beaucoup Yuuri. Aujourd'hui, il n'en avait rien à foutre.

Au fur et à mesure que les stations passaient, les beaux bâtiments du centre ville étaient remplacés par des faubourgs et des usines. Les gens qui montaient étaient de plus en plus des ouvriers, par groupes, hommes comme femmes et qui avaient parfois l'air très jeunes.

Yuuri reconnaissait sans problème que la plupart avaient l'air fatigués, inquiets et souvent en trop mauvais point pour travailler. Mais ce n'était pas la faute de Viktor ! Ce n'était pas lui qui créait la misère alentour, le tuer n'améliorerait la situation de personne ! Il n'avait rien fait !

Yuuri enfonça un peu plus son chapeau sur ses yeux. Il était le seul asiatique du wagon, il allait être ridiculement simple à repérer. Il avisa un groupe de personnes, à quelques mètres, qui venaient sûrement de l'est de la Russie car leurs traits ressemblaient vaguement à ceux de Yuuri. Il se rapprocha discrètement. Peut être on le confondrait avec l'un d'eux.

Il ne savait pas comment il trouverait Viktor, ni même ce qu'il lui dirait quand il le trouverait. Quel con ! Il avait oublié de prendre la lettre comme preuve ! Non, pas grave. Viktor le croirait. Il regarda de nouveau par la fenêtre. Il commençait à arriver dans le quartier des usines. Du moins, il espérait que Viktor le croirait. De toutes façons, il n'avait pas le choix. Il y allait avec toute sa bonne volonté et toute sa sincérité. Le tramway s'arrêta.

Une seconde, il se demanda comment il allait trouver l'usine Poutilov, alors qu'il ne connaissait pas sa localisation précise, mais il se rendit vite compte qu'il n'avait qu'à suivre les ouvriers.

Le temps était froid et sec, la neige avait cessé. Les nuages cachaient totalement le ciel, de sorte que la luminosité, même à 10 heures passées, était très faible. Un vent désagréable passait dans les jambes et balayait les rues grises. Yuuri et les gens qui marchaient à côté de lui étaient entourés de hauts bâtiments encrassés par la fumée des cheminées. La chaussée était déneigée par les pas des centaines de personnes qui marchaient vers les grands portails. L'ambiance était morne et les conversations restaient basses, jusqu'à ce qu'on entende, au loin, un brouhaha.

Yuuri déboucha sur une place, consterné. Au fond, il y avait un grand portail qui affichait "USINE POUTILOV", au milieu de hautes barrières donnant sur la cours de l'usine. Des cheminées gigantesques s'élevaient vers le ciel gris, sans fumée. A côté de l'entrée avaient été tendus ce qui semblait à Yuuri être des draps, ou peut-être des toiles, qu'on avait badigeonné avec de la peinture rouge. Dessus, on pouvait lire "GRÈVE" ou "DU TRAVAIL, DU PAIN". Il y avait aussi des slogans contre la guerre, écrits en plus petits.

Devant l'entrée se pressait une foule comme Yuuri n'en avait jamais vu qu'aux heures de pointes à Tokyo. La place, pourtant immense, était pleine à craquer. Ses épaules étaient collées contre celles de ses voisins. Les gens discutaient haut et fort, dans plusieurs accents russes très distincts. Ils s'interpellaient et parlaient vite, de sorte qu'il était impossible de les suivre. Yuuri, avec sa petite stature, était persuadé de passer inaperçu, il n'aurait même pas eu besoin de changer son manteau et son écharpe. Impossible de retrouver quelqu'un de si petite carrure entre des russes immenses et larges.

Au milieu de la place, en face de l'entrée, on avait dressé ce qui avait l'air d'être un podium de fortune, avec des tréteaux et des vieux pneus pour consolider. Il y avait plusieurs personnes dessus. Aucune d'elle n'était Viktor : c'étaient pour la plupart des hommes entre deux âges, qui discutaient entre eux.

L'ambiance était électrique. Yuuri ne savait pas encore exactement de quoi il en retournait, mais il pouvait voir que tout le monde était sur les nerfs. Les gens étaient agités, les murmures inquiets et les quelques rires qu'on entendait étaient nerveux. La plupart des ouvriers fixaient l'estrade de manière insistante. Les hommes qui étaient dessus semblaient dans le même état. Ils faisaient les cent pas et regardaient la foule d'un air étrange.

L'un d'eux s'avança alors que Yuuri reprenait son souffle. Il ne savait pas vraiment ce qui se passait, mais il devait retrouver Viktor. Les ouvriers n'avaient pas l'air de réellement bloquer l'usine, alors sûrement il devait être à l'intérieur. Le cœur de Yuuri loupa un battement. Si seulement il était à l'intérieur. A quel point ce serait simple de l'assommer ou de l'agresser au milieu de cette foule agitée ? Personne ne remarquerait rien ! Bien sûr que Feltsman n'avait pas choisi au hasard le lieu du rendez-vous. Il savait que cette grève devait avoir lieu et comptait se servir de la cohue pour piéger Viktor qui pensait simplement aller à une réunion d'investisseurs.

Yuuri voulu s'asseoir pour réfléchir, mais il ne pouvait pas. Il était coincé dans un océan humain, dont il sortait à grand peine la tête. Il n'avait aucun plan clair pour retrouver Viktor, mais il devait au moins essayer. Le danger était tellement évident, sa poitrine était lourde rien que d'y penser. Il décida quand même que sa meilleure chance était sûrement d'aller vers les portes de l'usine.

Il commença à jouer des coudes dans la foule, écrasé entre les groupes de personnes, quand une voix tonitruante l'interrompit. Il leva la tête pour voir que l'un des hommes sur l'estrade s'était avancé et avait commencé à discourir. Il faisait des grands gestes et la foule avait significativement baissé le ton pour l'écouter. Comme Yuuri s'y attendait, il parlait de la guerre, de ses dégâts matériaux, humains et économiques. Il enchaîna avec la situation des ouvriers.

Yuuri n'écoutait pas. Sur le fond, il ne pouvait pas contredire le fait que la guerre draine les pays européens à la fois en vie et en argent, ni qu'une grande partie de la population de Petrograd vivait dans une misère qui ne devrait même pas exister. Il était d'accord, mais pour l'instant il s'en foutait. Il y avait un innocent qui courrait un grave danger et tout le monde sur cette place était complice.

Le temps qu'il joue des coudes dans la foule, un second homme s'était mis à parler, mais Yuuri n'avait avancé que de quelques mètres, bloqués par les corps de tous les ouvriers agglutinés. Quand le troisième lui succéda, il était encore à bonne distance du podium. La cohue était de plus en plus serrée et les gens de moins en moins disposés à le laisser passer. Ils le regardaient d'un air bizarre, l'air de se demander qui était ce type qui se permettait de pousser tout le monde. Cependant, une remarque à côté de lui attira son attention :

- Ah, c'est Feltsman.

Yuuri leva précipitamment la tête vers l'estrade. Si c'était Yakov Feltsman, alors il avait exactement la tête que Yuuri lui aurait prêté. Plus de soixante ans, une calvitie étendue sur le front et un air de bouledogue, il se tenait très droit, engoncé dans un imperméable noir. Sa voix était grave et sérieuse, et cette fois son sujet interpella Yuuri.

Il parlait des dépenses de la cour, des sommes d'argents englouties par les différents aristocrates pour leurs luxes et surtout des débordements payés par l'argent public. Soudain, des tracts se mirent à voler, balancés par poignées au dessus de la foule. Yuuri réussit à en attraper un, qu'une personne à côté lui tendait. Ils étaient imprimés en noir et blanc sur du papier peu cher, fin sous les doigts. A la grande surprise de Yuuri, ils n'appelaient pas à tuer Viktor ou quelque chose dans ce genre. Pas de sang et de meurtre, c'était simplement une longue liste sous forme de tableau. Sur la colonne de gauche, il y avait des sommes monstrueuses, et, sur la colonne de droite, les motifs des transactions : souvent des choses futiles, parfois carrément des pots de vins et de la corruption.

Sincèrement, Yuuri était aussi scandalisé que les ouvriers autour de lui en lisant la liste. C'étaient des sommes qui pouvaient nourrir une famille pendant des dizaines d'années, et elles étaient englouties dans des choses complètement inutiles.

De plus, quelque chose fit tilt dans sa tête : les "problèmes" du ministre de la cour avaient de fortes chances d'avoir à voir avec le vol d'informations de ce genre. Comment Feltsman avait-il réussit à se les procurer ? Il leva de nouveau les yeux vers le podium, et vers l'homme qui, les bras croisés, avait visiblement l'air très satisfait de son effet. Il s'était procuré à la fois des noms d'entreprises japonaises qui fraudaient et les comptes du ministère de la cour. L'inquiétude de Yuuri ne fit qu'augmenter. A quel point cet homme était-il puissant ? Le ministre de la cour se méfiait ouvertement de lui, pourtant !

Le brouhaha dans la foule enflait, et, juste à ce moment, Yuuri aperçut quelque chose.

Derrière l'estrade, à peine visible, il y avait quelqu'un avec les cheveux tellement blonds qu'ils paraissaient blancs.

Le cœur de Yuuri plongea dans sa poitrine et il se précipita en avant. Cette fois, il poussait carrément les gens pour passer. Peut-être qu'il était arrivé à temps, finalement ?! Il tentait de garder en visuel ce qu'il supposait être Viktor, mais c'était loin d'être facile entre les têtes qui bougeaient, les vagues de gens qui avançaient et reculaient. Marcher en ligne droite était impossible. Il devait slalomer dans l'assemblée. Plus il s'approchait, plus son cœur battait. Il avait l'impression qu'il allait s'évanouir, ou que ses jambes allaient le lâcher d'une seconde à l'autre.

Enfin, il put apercevoir le visage de l'homme, la tête tournée vers l'estrade. C'était bien Viktor ! Il avait les sourcils froncés et la bouche pincée, mais c'était bien lui. Il avait même sa mèche de cheveux habituelle qui lui tombait sur l'oeil. Yuuri rassembla tout son souffle pour crier, même si c'était stupide et qu'avec le bruit ambiant, il ne l'entendrait pas :

- VIKTOR !

Et d'un coup, tout s'accéléra. A sa droite, il entendit très nettement des coups de feu, immédiatement suivi de cris paniqués. Yuuri sentit la panique le gagner : c'était le moment que Feltsman avait choisi pour attaquer ! Il poussa en avant pour rejoindre Viktor, mais fut pris dans un mouvement de foule terrible, qui l'emporta vers la gauche.

Les gens fuyaient quelque chose que Yuuri ne voyait pas, derrière les rangées de personnes. Par contre, il entendit très bien quatre nouveaux coups de feu, qui déclenchent à nouveau des hurlements stridents.

Yuuri eût d'abord la nette impression qu'il allait étouffer. Il ne comprenait pas ce qui se passait, il était écrasé de partout contre des corps sans visages. Il entendait principalement le sang qui battait dans ses oreilles, mais, en s'arrêtant une seconde le temps de respirer, il comprit nettement un mot : "POLICE, LA POLICE !". Il tilta enfin que c'était ce que les gens fuyaient.

Il avait définitivement perdu Viktor. Il était pris dans une marée humaine qui l'entraînait dans une direction inconnue. Une femme tomba, juste devant lui, et il se baissa pour l'aider à se relever. Mal lui en pris, car la panique générale et les coups de feu qui continuaient empêchaient les gens de penser à où ils marchaient.

Un pied heurta son dos sans ménagement, et quelqu'un le poussa avec tant de force qu'il faillit s'étaler sur le sol. Il mit ses mains devant lui pour se rattraper, mais une botte de femme écrasa ses doigts et il glapit. La femme qu'il avait essayé d'aider avait dû être frappée au visage car son nez était en sang. Heureusement pour eux, un homme imposant, large d'épaules, les saisit tous les deux par le col et les releva.

Yuuri était tellement terrifié qu'il le remercia, mais en japonais. Il avait failli mourir écrasé par la foule. Son dos lui faisait mal, ses doigts le brûlaient et il était complètement désorienté. Il ne savait pas du tout dans quelle direction la foule le poussait, ni où était Viktor. L'estrade avait été désertée. On continuait d'entendre des fracas là où la police était arrivée.

Alors qu'il allait être écrasé contre un mur, il entendit de nouveau quelque chose : apparemment, la police ne tirait qu'en l'air, pour effrayer. Les manifestants se mirent à répliquer. Bientôt, Yuuri entendit derrière lui des cris, des coups et des insultes. Ce n'était pas forcément son vocabulaire russe, mais l'idée générale passait très bien. La foule se remit à crier pour une raison que Yuuri ignorait et le poussa de nouveau. Des coudes s'enfoncèrent encore dans ses côtes. Les premiers pavés se mirent à voler, rasant les têtes pour atterrir dans la mêlée.

Enfin, le souffle court, les poumons en feu, Yuuri déboucha sur une rue plus large, où les gens s'enfuyaient dans différentes directions. Il se mit à courir aussi, malgré son dos alors qu'il cherchait comment atteindre Viktor tout en sauvant sa peau.

Yuuri s'arrêta net.

Pas besoin de se poser plus de questions : il était juste là. A à peine quelques mètres, sain et sauf à côté de Yakov Feltsman. Il faisait face à la mêlée, les sourcils froncés, ne semblait pas vouloir s'enfuir.

Yuuri se précipita dans sa direction :

- VIKTOR !

Celui-ci tourna les yeux vers lui et le remarqua enfin, l'air stupéfait. Ses yeux s'élargissent. Visiblement, la vue de Yuuri le consternait. D'un coup, sa stupeur se changea en panique :

- YUURI, ATTENTION !

Le pavé arrivant sur le crâne de Yuuri fit un bruit étrange et sourd, comme un "POM". Celui-ci ne comprit pas ce qui se passait et, avant de s'évanouir, la dernière chose qu'il vit fut Viktor qui courrait vers lui.


Quand Yuuri retrouva connaissance, il était dans une grande chambre, seul. Ce n'était pas du tout la sienne. C'était spacieux, beau. Il y avait un lustre magnifique au plafond. Mais son lit n'était pas très confortable. Et ses draps étaient blancs et rugueux. Il tenta de se relever quand il vit une silhouette féminine habillée en blanc sur le pas de la porte, mais sa tête tourna, sa vision se brouilla et il retomba dans l'inconscience.

Quand il se réveilla la seconde fois, le mystère s'épaissit : au pied de son lit, sur deux chaises rembourrées avec des coussins, étaient assis Viktor et Yakov Feltsman. Juste à côté de lui, en train de lire ce qui semblait être un dossier, habillée en infirmière, se tenait Olga Romanov.

Le bruit qui sortit de la gorge de Yuuri fut parfaitement inhumain, et les trois personnes, jusque là silencieuses, visiblement absorbées par leurs pensées, se tournèrent vers lui. La grande-duchesse se pencha doucement :

- Konnichiwa, Monsieur Katsuki. Vous nous avez fait beaucoup de peur.

Il grommela quelque chose, scrutant d'un air inquiet Yakov Feltsman. Celui-ci était assis, les bras croisés, le regard noir et regardait Yuuri fixement. Son coeur s'accélèra, la lettre lui revint en tête. Il tenta de se lever d'un bond. A cette heure-ci, les relation Russo-Japonaises devaient être dans un état catastrophique, par sa faute.

La grande duchesse l'empêcha cependant de bouger. Elle le poussa doucement par les épaules pour le faire s'allonger, et remis les draps sur lui.

- Allons, allons. Ce vilain pavé ne vous a rien cassé, bien heureusement, mais vous avez encaissé un grand coup à la tête, ne bougez pas trop vite.

Yuuri lui jeta un regard affolé, puis à Viktor. Celui-ci l'évita des yeux. Il avait un air étrange. Il avait l'air coupable et triste. Olga se tourna vers lui.

- Mon cousin vous dira comme il regrette ses idées stupides.

- Ses… idées ?

La voix de Yuuri était rauque et peu assurée, mais il était quand même content qu'elle existe toujours d'une manière ou d'une autre.

Viktor se leva et se rapprocha d'Olga :

- Oui. Je suis contrit. J'aurais dû savoir qu'il y aurait une grève et ne pas vous faire visiter l'usine ce jour là.

Yuuri fronça les sourcils… Quoi ?

- Visiter l'usine…?

- Vous ne vous rappelez pas ? Le choc a dû être plus violent que ce qu'on ne le pensait...

Il le regarda avec des grands yeux. Viktor avait l'air persuadé de ce qu'il disait. Mais c'était… incompréhensible et faux. Totalement faux. Yuuri ne savait simplement pas d'où ça sortait. Il se rappelait très bien de ce qui s'était passé, et en aucun cas Viktor ne lui avait fait visiter quoi que ce soit. Yuuri s'était lancé à sa poursuite parce qu'il était en danger. Olga repris la parole gentiment :

- Des troubles de la mémoire arrivent parfois à la suite de chocs à la tête. Souvent, ils ne durent pas.

Viktor baissa les yeux :

- J'espère que vous me pardonnerez, Monsieur Katsuki.

- Mais vous ne m'avez pas….

- Si… Dieu, avez vous vraiment tout oublié ? Je voulais vous montrer comme les industries russes sont puissantes… Je pensais que l'usine Poutilov serait le meilleur exemple, et puis nous avons été pris dans cette émeute…

- Il faut pardonner au peuple de Petrograd, Monsieur Katsuki. La guerre est terrible pour eux, ils ont très faim., appuya Olga.

La peur commença à étreindre Yuuri. Viktor était sûr et certain de ce qu'il racontait, alors que ce n'était pas arrivé. Yuuri tourna la tête et aperçut au pied du lit Yakov Feltsman, présence toujours antipathique et vaguement menaçante. Il ne disait pas un mot.

- Ce- ce n'est pas ce qui…

Les cousins Romanov soupirèrent de concert, et Viktor secoua doucement la tête :

- Quelle histoire terrible… Je suis désolé, Monsieur Katsuki...

Olga hocha la tête reposa les feuilles sur une petite commode à côté de la tête de lit :

- Il me reste encore beaucoup de patients dans le Hall Nicolas… Je vous laisse avec Viktor, je reviendrais vous voir, avec Tatiana sûrement. Vitya, ne fais pas plus de dégâts, s'il te plaît. Au revoir, Professeur.

Yakov Feltsman se leva et s'inclina, et pour la première fois Yuuri entendit distinctement sa voix :

- Au revoir, votre altesse. Je vous souhaite du courage avec les blessés.

- Merci bien.

Olga sourit et, sans rien ajouter, elle passa la porte qu'elle ferma derrière elle. Yuuri crut apercevoir un rayon de lumière du soleil qui disparut derrière le battant.

Quand ce fut fait, Yuuri se retrouva seul avec Viktor et Yakov Feltsman. L'ambiance changea du tout au tout. Viktor n'avait plus l'air désolé : il était inquiet et peut-être un peu triste. Il s'assit au bord du matelas. Il ne se tenait pas aussi droit que d'habitude.

- Comment vous vous sentez, Yuuri ?

- Ce que vous avez dit à l'instant… C'était faux, je n'ai pas- je n'ai pas visité…

- Bien sûr que non. Comment vous vous sentez ?

Yuuri resta bouche bée, l'air complètement stupide, quelques secondes avant de balbutier :

- J'ai… j'ai un peu mal à la tête mais- mais ça va, je…

- Vous avez eu de la chance. Le pavé n'a pas été lancé de très loin et il ne vous a pas heurté de plein fouet. Vous auriez pu mourir. Ce rassemblement a complètement dégénéré.

Il n'eut aucune réponse. Yuuri ne comprenait pas assez ce qui se passait pour répondre. Pourquoi Viktor voulait-il mentir devant sa cousine ? Pourquoi Feltsman ne l'avait-il pas encore tué ? Pourquoi était-il à son chevet aussi ?

Le comte tourna les yeux vers le plafond et le lustre qui y pendait :

- Je sais que vous ne comprenez pas, Yuuri. Si vous avez fait ça… vous devez me juger très sévèrement. Je ne peux pas vous en vouloir, bien sûr, je ne vous en voudrais pas. Vous venez du Japon, et bien que ce soit un pays merveilleux qu'il me tarde de visiter, j'ai bien conscience que… que tout est totalement différent là-bas. Que vous devez me voir… me voir sous un jour navrant.

Yuuri ne comprenait rien. Pourquoi Viktor lui parlait-il du Japon ? Le Japon n'avait rien demandé !

- Je ne chercherais pas à vous convaincre ou quoi que ce soit… Si je peux vous donner seulement une justification, c'est que j'ai toujours tout fait pour le peuple russe et… vous ne le connaissez pas comme moi.

Il y eût un grand silence :

- Viktor, je ne sais pas du tout de quoi vous parlez. Mais il faut que je vous dise quelque chose de très important. Est-ce que vous pouvez faire sortir cet homme ? S'il vous plaît.

C'était incroyablement malpoli de demander ça, mais Yuuri devait agir d'une manière ou d'une autre. De toutes façons, l'incident diplomatique avait probablement déjà éclaté le temps qu'il était évanoui. Viktor se tourna, surpris, vers son professeur :

- J'espérais justement que, si vous ne m'écoutiez pas moi… vous écouteriez au moins Yakov. C'est un professeur renommé, ses mots sont souvent plus justes que les miens. Il est toujours là pour…

- Rattraper tes conneries.

Yuuri secoua la tête. Viktor ne comprenait rien du tout :

- Non, s'il te plait, c'est vital !

Ce fut Yakov Feltsman qui se leva de lui-même, et Yuuri le suivit d'un regard assassin. Qu'est-ce qu'il préparait ? Ce n'était pas dans son intérêt qu'il reste seul à discuter avec Viktor.

- Viktor, je pense vraiment que Monsieur Katsuki a quelque chose à te dire.

Il fit un pas vers la porte, ce qui affola Viktor :

- Mais… non, Yakov, attends !

Est-ce qu'il comptait sur le fait que Viktor ne le croit pas ? C'était une parole contre une autre. Yuuri leva de grands yeux inquiet vers son ami. Il fallait qu'il réussisse à le convaincre, parce que sa vie était en jeu et que de toutes façons l'incident diplomatique était déjà arrivé et que au pire, l'incident diplomatique ? Yuuri s'en foutait un peu. Il attrapa le bras de Viktor :

- Il veut vous tuer, Viktor !

Viktor tourna de grands yeux ahuris vers Yuuri, avec un "pardon ?" étranglé. Feltsman s'immobilisa et se retourna. Il riait presque :

- Comme à peu près tout le monde le connaissant, non ?

La blague tomba à plat et le temps se figea. Viktor regardait Yuuri qui regardait Feltsman. Celui-ci avait une expression étrange, comme un amusement dubitatif. Pour quelqu'un qui venait de se faire dénoncer, il était tellement calme que c'en était scandaleux. Yuuri tourna les yeux vers Viktor et il vit que celui-ci réflechissait.

- Yuuri- vous craignez pour ma vie ?

- Oui ! Je- je vous en supplie, il faut que vous me croyiez !

Viktor se pencha un peu plus vers Yuuri, et posa sa main sur celle que Yuuri serrait sur son avant-bras. Il avait l'air d'avoir compris quelque chose. Yuuri n'avait aucune idée de quoi.

- Qu'est ce qui vous fait dire ça ?

Yuuri jeta un regard mauvais à Yakov, qui avait l'air intéressé. Son stupide faciès prétentieux allait vite disparaître ! Il était cuit, Viktor écoutait Yuuri. Son sang battait dans ses oreilles, l'adrénaline de l'émeute revenait. Celui-ci lâcha :

- Il est révolutionnaire !

De nouveau, il y eût un silence, un peu moins long cette fois. Un poids immense était tombé de la poitrine de Yuuri. Maintenant, Viktor était en sécurité. Il regardait Yakov avec de grands yeux, mais pas avec la terreur que Yuuri aurait attendu. Après un petit temps, son regard revint sur Yuuri. Il prit une voix douce pour répondre :

- Oui... Je savais que vous le saviez.

Incompréhension. Yuuri s'étrangla :

- COMMENT CA ?!

Le comte avait lâché ça de la manière la plus naturelle du monde, alors que Yuuri était de plus en plus confus. Il n'arrivait pas à mettre un ordre logique dans les évènements. Yakov Feltsman semblait réfléchir. La main de Viktor pressa doucement celle de Yuuri :

- Je pense que vous vous fourvoyez quelque part, Yuuri.

- Non ! Il est révolutionnaire ! Je le sais !

Ça n'avait pas beaucoup d'utilité de répéter ça, mais Viktor répondit patiemment.

- Oui. Mais qu'est ce qui vous fait dire qu'il voudrait me tuer ?

Yuuri faillit lui demander à quel point il était con. Un héritier Romanov qui demandait, comme une fleur, ce qu'il avait à craindre d'un révolutionnaire ?!

- Je- j'étais à l'université de Petrograd, d'accord ?, éructa Yuuri, Je l'ai entendu ! Ce n'était pas intentionnel, je voulais simplement savoir si vous étiez là. Et il parlait de vous, de vous utiliser et que vous étiez un pion à sacrifier ! Et j'ai demandé au ministre de la cour, il est connu pour ça ! Vous avez bien vu à l'usine, il faisait un discours et…

- Yuuri, Yuuri vous…!

- IL M'A MENACÉ ! Il m'a envoyé une lettre où il me faisait du chantage ! Si je n'arrêtais pas de m'intéresser à ses activités, il… il a des noms d'entreprises japonaises qui ont fraudé, il les donnerait au gouvernement !

Cette fois, ce fut Feltsman qui fronça les sourcils :

- Viktor, tes initiatives sont…

- Discutables...

- Complètement stupides.

Encore un blanc, avant que Yuuri, atterré, ne demande :

- Les initiatives de… qui ?

- De moi.

Viktor baissa la tête et s'accroupit à côté du lit. Il gardait sa main sur celle de Yuuri. Son expression était maintenant indéchiffrable. Le cœur de Yuuri s'était complètement arrêté de battre.

- Donc vous… vous avez cru que Yakov était un révolutionnaire qui voulait me tuer ?

- Je l'ai entendu !

- Yuuri.

La voix de Viktor était calme et impérieuse. Il avait l'air d'avoir résolu quelque chose, parce qu'il fixait Yuuri droit dans les yeux. Ils étaient bleus et brillants et ils ressemblaient toujours autant au Lac Baïkal :

-Yuuri, je suis l'auteur de cette lettre. Je m'excuse. Je n'aurais jamais dû faire ça. C'était stupide, contre-productif, et, j'imagine, terrifiant pour vous. Je me suis trompé sur toute la ligne. Sur ce que vous croyiez, ce que vous saviez, vos intentions. J'aurais dû vous parler. Tout simplement.

Le discours de Viktor n'avait pas vraiment de sens dans la tête de Yuuri, mais ses neurones travaillaient comme jamais pour lui en donner.

- Yuuri, je pense qu'il vous manque un élément pour tout comprendre.

Maintenant, Viktor souriait presque. Il se redressa, l'air fier. Et, de suppositions en indices en intuitions, Yuuri comprit :

- Tu- es révolutionnaire... toi aussi ?

- Oui.

Yuuri eut l'impression que le temps se figeait. Il oublia tout, de sa chambre à Feltsman en passant par l'émeute et le Japon. Son monde se résuma d'un coup à Viktor et à ce qu'il disait.

Celui-ci releva les yeux vers le plafond. Il avait l'air soulagé. Il souriait franchement.

- Je vous ai vu sortir du bâtiment de droit ce jour là. Vous aviez l'air perturbé et je savais que Yakov devait avoir une réunion avec un de nos amis à cette heure. Il avait entendu des pas devant la porte. J'ai essayé de me persuader que c'était juste une coïncidence, mais vous en avez parlé avec Olga au palais impérial et… je pensais que vous me suspectiez ! (il chercha ses mots) Si vous saviez que Yakov était menchevik, alors il vous faudrait peu de temps pour vous rendre compte que moi aussi ! Et puis vous étiez avec le ministre de la cour l'autre midi, j'ai cru que vous étiez définitivement sur mes traces. C'était stupide de vous envoyer ce courrier, mais j'ai cru que ça vous ferait assez peur pour que vous arrêtiez et que…

- …

- Qu'on fasse comme si ne s'était passé et que vous- vous ne cherchiez pas à me fuir ou quoi que ce soit. J'ai pensé que vous vous vous diriez que vous avez mis les pieds dans quelque chose de trop dangereux, que c'était un de nos supérieurs qui vous envoyait ça et que vous vous résigneriez.

Yuuri le fixait toujours, mais Viktor ne semblait pas vouloir s'arrêter :

-Je vous ai mal compris et j'ai sous-estimé votre courage. J'espérais que vous m'en parleriez, mais vous ne le faisiez pas. Ça me rendait malheureux, j'avais l'impression de perdre votre confiance petit à petit. Je pensais à tout ces non-dits et je voulais absolument m'en débarrasser, mettre tout ça de côté. Sur le coup, ça m'a paru une bonne idée !

Il s'arrêta une demie-seconde et reprit son laïus :

- C'était peut-être -sûrement. Probablement. La pire idée que j'ai jamais eu. Mais je ne voulais pas perdre votre amitié ! Je sais que les japonais ne sont pas du tout ouverts au socialisme et aux révolutions, je comprends bien que vous devez… détester même l'idée mais… maintenant que je suis au pied du mur, que je dois vous le dire. La Russie n'est pas le Japon. L'autocratie est en train de s'effondrer sur elle-même, nous ne pouvons plus fonctionner comme ça. Le peuple, le Tsar, tout le monde en souffre… Il faut faire quelque chose, pour le bien de tout le pays.

- Viktor, arrête de parler. Tu vois bien que tu l'assommes.

Pour la première fois, Yuuri leva des yeux pleins de gratitude vers Feltsman. Effectivement, il avait du mal à digérer toutes les informations. Tout ce qu'il put dire, même si ça devenait complètement hors sujet, presque contre son gré, pour avoir une explication, c'était :

- Mais il a parlé… De vous utiliser comme un pion, pour atteindre un ministère…

Viktor cligna des yeux. Ce n'était visiblement pas la réponse qu'il attendait. Ce fut Feltsman qui répondit :

- Effectivement. C'est Georgi qui a parlé de toi comme ça, Viktor. Il avait peur que tu te fasse prendre en allant voler les documents au ministère de la cour.

Yuuri leva de nouveau les yeux vers Viktor :

- C'est toi qui a…?

- Oui. Le ministre m'avait invité pour qu'on discute d'une affaire de bal et j'en ai profité… tu as bien vu les tracts.

- Viktor était la personne qui pourrait faire ça de la manière la moins suspicieuse.

- Oui, d'ailleurs Yuuri, vous ne vous en souvenez peut-être pas, mais vous m'avez fait une belle frayeur. Vous m'avez abordé dans la rue alors que j'en sortais. C'était le soir où vous m'avez montré l'estampe du poulpe.

Yuuri cligna des yeux. Non, il ne s'en souvenait pas vraiment. Il avait des milliers d'autres choses qui lui tournaient dans la tête, il ne se souvenait pas précisément de ce moment. Feltsman se rassit et Viktor soupira :

- Je croyais que vous m'aviez suivi pour me prendre en flagrant délit. J'allais faire un discours aussi, si la police n'était pas arrivée. Mais si vous n'étiez pas sur mes traces, pourquoi étiez-vous à l'usine Poutilov ?

- Je- je n'ai pas réfléchi, je croyais que le Professeur Feltsman profiterait de la situation pour… Je ne sais pas, vous tuer ou vous capturer.

Viktor ouvrit grand les yeux et de nouveau, sourit :

- Vous vous êtes coincé tout seul dans une émeute pour me venir en aide ?

Yuuri, sans trop savoir pourquoi, rougit :

- Oui…?

- Excusez moi Yuuri, ça ne devrait pas, mais…. ça me fait très plaisir.

Yuuri se sentit rougir. Viktor lui servit son plus beau sourire et le cœur de Yuuri plongea dans sa poitrine. Il se rendit compte que ses doigts étaient toujours crispés sur le bras de Viktor. Il retira sa main un peu précipitamment. Sa tête tournait. Il regardait le grand sourire de Viktor et essayait d'intégrer le fait qu'il soit révolutionnaire.

Il s'était trompé sur toute la ligne. Effectivement, Feltsman s'était servi de Viktor... Mais de son plein gré. Effectivement, Feltsman était menchevik, mais Viktor aussi. Dans le brouillard qui lui servait de cerveau, il s'en voulait. S'il avait simplement... parlé à Viktor. S'il lui avait fait confiance.

Comme si celui-ci avait lu ses pensées, il se pencha en avant, les mains sur le matelas de Yuuri :

- Je m'en veux terriblement. Je vous ai mis en grand danger. Cette brique, c'est ma faute.

- ... Pas vraiment. J'y suis allé de mon plein gré.

Viktor plissa les yeux quelques secondes et pinça les lèvres, puis décida :

- Non, c'était ma faute. J'ai une dette envers vous. A vie.

Yuuri roula des yeux. Sa vision se troubla, mais ça en valait la peine.

- Je vais vous couvrir de cadeaux pour me faire pardonner. Toute votre vie, vous pourrez dire que le Comte Nikiforov est votre humble serviteur. Même plus qu'à vie. Dans l'au-delà aussi. Le jour du Jugement Dernier, je serais là pour vous déf-

- Le jour du Jugement Dernier, Notre Père se chargera en personne de te botter le cul, Viktor. T'es insupportable.

Yuuri regarda Feltsman, étonné : il l'aimait bien, en fait.

- Bien, je pense que tu as assez torturé Monsieur Katsuki. Si les choses sont claires, maintenant, tu peux le laisser se reposer.

- Mais, je-

- Viktor, c'est impossible pour un être humain normal de réfléchir si tu es à côté à bavasser. Laisse le tranquille maintenant.

Yuuri hocha la tête. Feltsman n'avait pas tort, la présence exubérante de Viktor ne l'aiderait pas à faire le tri dans sa tête :

- C'est peut-être un peu vrai, Viktor. Juste une chose…

- Oui ?

- Où suis-je ?

Viktor pencha la tête, visiblement décontenancé par la question. Puis il ouvrit grand les bras et sourit :

- Dans le plus beau palais de Russie !

Il ouvrit la porte pour que Yuuri voit le couloir : il était bordé de hautes fenêtres, donnant sur Petrograd. Deux infirmières passèrent, poussant quelqu'un dans une chaise roulante.

- Le palais d'Hiver a été converti en hôpital il y a deux ans., expliqua Feltsman, Il accueille principalement les blessés de guerre, mais aussi quelques autres personnes. Je pense que vous vous doutez du traitement de faveur qu'est cette chambre individuelle.

Yuuri hocha la tête et Viktor lui sourit :

- Je reviendrai vous voir demain, d'accord ? Reposez vous et mangez bien ! Oh, et ne faites pas de mouvements brusques, votre tête en souffrirait ! Ah, et voulez-vous que je vous apporte des livres ? Ma collection de Jules Verne, peut-être ? Je crois savoir que vous les aimez bien.

- Viktor, tu es l'allégorie d'un mal de crâne. Sors, maintenant. Reposez vous-bien, monsieur Katsuki.

- Oui… Merci… A demain, Viktor…

- A demain Yuuri !

Feltsman poussa presque Viktor dehors, et la dernière chose que Yuuri puisse entendre fut la voix extasiée de Viktor :

- Vous avez entendu ? Pour l'usine ? Il voulait me sauver !


La convalescence de Yuuri fut assez courte. Au bout d'un jour, il put se lever et au bout de deux, les médecins déclarent qu'il était complètement hors de danger. Viktor avait insisté pour venir le chercher, parce qu'il avait "une super idée de quelque chose à faire", ce qui était vraiment terrifiant.

Il arriva en trombe, le matin du troisième jour, pour venir personnellement chercher Yuuri. La veille au soir, il avait envoyé un taxi pour ramener les affaires de Yuuri dans son bungalow à Tsarkoie Selo. Les "affaires de Yuuri" était une expression abusive, ceci dit : pour se faire "pardonner", le comte lui avait apporté des tas de bouquins et de boites à thés. Quand Yuuri avait tenté de refuser, Viktor avait menacé de composer une ode à ses remords et de la faire jouer dans tous les théâtres de Russie. Yuuri n'était pas certain qu'il puisse le faire, mais dans le doute, il préféra accepter les cadeaux.

Honnêtement, l'attention que Viktor lui portait laissait une impression agréable à Yuuri. Dès qu'il entendait des pas approcher de sa chambre, il priait pour que ce soit Viktor.

Quand Viktor vint le chercher dans sa chambre, sa bonne santé était presque onirique. Yuuri était encore un peu étourdi, mais il avait surtout envie de sortir. Il ne savait pas vraiment comment il devait se comporter avec Viktor. Il n'était pas sûr de ce que les nouvelles informations sur Viktor changeaient entre eux.

Ceci dit, le vague malaise face à Viktor n'était rien en comparaison de ce que Yuuri ressentait par rapport à l'hôpital Tsarévitch Alexei (le nom qu'avait pris la partie du palais d'hiver servant d'hôpital).

Les grandes-duchesses officiaient dans l'hôpital en tant qu'infirmières, Yuuri était donc accompagné par Olga Romanov quand il avait décidé de se dégourdir les jambes dans le palais, dès qu'il avait pu se lever sans faire de malaise. Elle lui montra les principaux endroits tout en s'arrêtant de temps en temps pour donner un médicament ou refaire un pansement.

Le concept paraissait bizarre à Yuuri : le palais d'hiver, dans lequel des générations de Romanov avaient habités, était maintenant occupé par des rangées de lits où agonisaient des soldats. Les halls somptueux qui accueillaient autrefois des cérémonies de couronnements et des mariages impériaux étaient bondés, remplis du bruit des malades, des médecins et des infirmières. Certains salons s'étaient vus dépouillés de tous leurs meubles et servaient de blocs opératoires. Les chambres de la famille rapprochée du Tsar étaient occupées par le personnel soignant. Le matériel était à la pointe, Yuuri n'avait jamais vu de pareilles technologies. Dans la cour, tous les jours, arrivaient des nouveaux blessés.

Les patients étaient principalement des soldats qui revenaient du front. Leur état était variable. Certains étaient relativement en sécurité, avaient perdu un membre mais avaient subiune amputation assez rapide et sanitaire pour qu'ils puissent quand même continuer à vivre après ça. Ils y en avaient qui étaient blessés plus gravement : incapables de bouger, ou le corps rongé par une infection, ou complètement défigurés. Certains regardaient simplement par les vitres, refusaient de manger, mourraient de dénutrition rapidement. Certains, enfin, s'étaient promis que personne n'oublierait ce que la guerre leur avait fait. L'un d'eux, dans la cafétéria, s'accrocha à la veste de Yuuri et lui demanda, avec un grand sourire :

- Tu sais avec quoi ils nous ont envoyés au front ?

Yuuri le regarda avec des grands yeux, sans répondre. Le gars n'attendit pas qu'il essaye de deviner et éclata de rire :

- Avec des balles qui n'étaient pas aux calibres de nos fusils !

Un frisson d'horreur secoua le dos de Yuuri en imaginant la scène, pendant qu'une infirmière emmenait le soldat loin de lui. Il reposa son plateau et remonta dans sa chambre sans manger, traversant des longues salles occupées par des lits et des mourants.

Il se souviendrait encore longtemps de ce séjour à l'hôpital, du soleil pâle de janvier qui tombait sur les draps blancs et des voix inquiètes des malades dans les salles où vivaient encore le fantôme de l'empire russe.

En sortant de l'hôpital, Viktor croisa dans les couloirs quelqu'un qu'il connaissait. C'était un soldat plus petit que Yuuri, mais beaucoup plus musclé, brun et dont il n'arrivait pas à deviner l'origine. Il avait l'air à la fois asiatique et arabe, ça intriguait beaucoup Yuuri. Il arborait un air sérieux, les sourcils froncés. Il échangea quelques mots avec Viktor, rapidement et discrètement. Viktor informa Yuuri :

- Otabek est un… un camarade. Il fait partie du IVeme régiment Pavlovski, mais il a été au front… il vient souvent rendre visite à certains de ses amis qui sont… mal en point.

Yuuri hocha la tête, n'osant pas montrer que le mot "camarade" l'interrogeait. L'air frais de Petrograd le réveillait, c'était agréable. Il lavait les miasmes que l'hôpital avait laissé sur lui. Yuuri entendit Viktor se racler la gorge, puis :

- C'est l'ami de Yurio.

Yuuri ne releva d'abord pas, puis le ton mit sur le mot "ami" le fit tiquer. Il tourna des yeux étonné vers Viktor, qui le regardait, comme attendant quelque chose :

- Oh, vous voulez dire...

- Oui.

Viktor voulait visiblement une réaction, mais Yuuri n'en avait pas vraiment à proposer. D'un côté, il ressentit une espèce de curiosité malsaine, mais il se dit que les amours de Yurio n'étaient pas vraiment son principal soucis du moment. Il aurait peut-être aimé demander si Viktor avait… une opinion, quelque chose, si les russes pensaient-. Bref, c'était indiscret et malvenu, il se borna à répondre :

- Il a l'air gentil.

Ca n'eut pas vraiment l'air de contenter Viktor, qui hocha quand même la tête. Il commença à marcher, et Yuuri lui emboîta le pas :

- Yuuri, avez vous pensé à… tout ce que je vous ai dit ?

- Non, pas du tout.

L'ironie était complètement évidente, mais Viktor le regarda avec des grands yeux :

- Ah bon ?

- Bien sûr que si, Viktor. Je n'ai pratiquement pensé qu'à ça.

Il y eut un blanc, puis Viktor demanda :

- Et…? Vous...?

Yuuri prit une grande inspiration, regarda l'avenue qui s'étendait devant lui :

- Vos engagements politiques ne regardent que vous, Viktor. Je n'ai pas d'avis à donner dessus.

C'était très japonais de sa part de dire ça, de garder ses distances et de ne pas exprimer trop d'engagement dans quelque chose qui ne le concernait pas directement. En réalité, Yuuri avait un tas de questions, mais pas le cran de les poser.

Ils marchèrent trente secondes en silence, leurs bottes crissant dans la neige, avant que Viktor ne reprenne, voulant visiblement pousser Yuuri à la discussion :

- Vous savez, je pense sincèrement que les tsars ont été envoyés par Dieu pour protéger la Russie.

Yuuri lui jeta un regard étonné :

- Ca me paraît assez contradictoire avec le fait d'être (il vérifia que personne autour ne les entendait, mais les passants ne leurs prêtaient pas attention) révolutionnaire.

Viktor haussa les épaules :

- Non, pas vraiment. Du moins, pas si "protéger la Russie" peut vouloir dire "aider la Russie à évoluer".

- Je ne vous suis pas.

Viktor haussa les épaules avec un petit sourire :

- Je pense que si les Romanov -et je m'inclue dedans, veulent protéger la Russie, alors il faut qu'ils remettent en question leur manière de le faire.

Yuuri hocha la tête, réfléchissant à ce que Viktor disait, mais celui-ci l'interrompit :

- Regardez ! On est arrivés !

- Oh, la patinoire !

Sur la place, à quelques mètres du palais d'hiver, il y avait une patinoire, une vraie. Yuuri avait toujours patiné sur des petits lacs gelés en hiver, mais les russes étaient beaucoup plus investis que ça. Ils avaient installé un grand bassin, très peu profond mais dont la surface prenait presque toute l'étendue de la place, qu'ils avaient laissé geler.

La patinoire était principalement occupée par des familles ou des jeunes gens, mais il y avait aussi quelques couples plus âgés qui patinaient tranquillement en discutant. Viktor sourit à Yuuri :

- Je me suis permis de prendre mes patins et une paire à votre taille. J'espère qu'ils iront.

Yuuri le regarda, les yeux brillants :

- C'est une super idée !

A la grande surprise de Yuuri, Viktor était meilleur que lui sur la glace. Pas de beaucoup, mais Yuuri ne s'attendait pas à ce que quiconque puisse surpasser ses heures à se balader entre les cerisiers dénudés d'Hasetsu. De son côté, Viktor était choqué que quelqu'un rivalise avec lui, qui avait une petite patinoire privée dans le château de son enfance. Il avait d'abord hésité à emmener Yuuri à la patinoire, de peur qu'il ne se blesse encore mais, à l'évidence, il était bien assez à l'aise pour que ce ne soit pas dangereux.

A la course de vitesse, ils se valaient, mais Viktor était beaucoup plus à l'aise pour sauter et tourner et virevolter. Il retombait toujours gracieusement en étendant les bras, un peu comme un oiseau. Yuuri admettait sa défaite de bon coeur, applaudissant discrètement à chacun des sauts de Viktor. En sortant de l'hôpital, il avait eu un peu froid, mais avec le patin, il avait maintenant chaud et envie d'enlever son manteau. Après ces quelques jours au milieu des malades et des blessés, il avait l'impression d'être au paradis. Même ses patins qui lui serraient les pieds n'étaient pas si désagréables.

Leur petite rivalité amusa la galerie un certain temps, mais Viktor était moins endurant que Yuuri et, au bout d'un moment, il s'accrocha à sa manche :

- Yuuriiiii, tirez moi… je ne veux plus patiner, je suis fatigué.

- Pas question, vous êtes trop lourd ! Allons acheter du vin chaud là-bas.

Leurs vins à la main, ils s'assirent au bord de la patinoire. Silencieusement, Yuuri se remit à réfléchir. Il ne savait pas vraiment ce qu'il pensait de cette situation. D'un côté, ça lui semblait complètement improbable qu'un membre de la famille impériale soit révolutionnaire, d'autant que les révolutionnaires russes lui paraissaient plutôt virulents. D'un autre, il ne pouvait pas vraiment nier ses propres opinions.

Il souffla sur son vin et releva la tête pour voir que Viktor l'observait avec de grands yeux attentifs :

- Je vous donne beaucoup à réfléchir, n'est-ce pas, Yuuri ?

- Oui…

- Vous savez, plus vous avez l'air de vous intéresser sincèrement à situation, plus j'ai envie de vous convaincre.

Ca eut le mérite de faire rire Yuuri :

- Mon avis a t-il vraiment une quelconque importance ?

- Bien sûr que oui !

Viktor avait l'air offusqué. Yuuri but une gorgée et renchérit :

- J'avoue que j'ai du mal à saisir votre point de vue.

Le comte hocha la tête, comprenant l'invitation à débattre, et demanda :

- Que savez vous de la Russie et des révolutions ?

- Mh- dans l'histoire récente, seulement les grandes lignes.

- Allez-y, dites moi ! Je vous dirais si vous avez faux !

- Eh bien, les derniers grands évènements datent de 1905. Le tsar Alexandre II a engagé la voie de plusieurs réformes, notamment territoriales, mais ses successeurs, Alexandre III et l'actuel Nicolas II, ont pris son contre-pied et ont durci la surveillance politique. La révolution industrielle a permis un essor économique dans les années 1890, mais en 1901, une crise économique a commencé à affaiblir le pays.

Viktor hocha la tête, visiblement impressionné et satisfait, mais Yuuri était lancé :

- De plus, vous avez perdu la guerre contre le Japon en 1905 alors que le gouvernement avait promis que ce serait facile pour vous. Tout ceci a conduit à une grande agitation de la population, des grèves qui ont été réprimées fermement. La plus représentative étant le Dimanche rouge, une manifestation où une centaine de personnes ont été tuées devant le palais d'Hiver.

Il vit Viktor qui secouait la tête :

- C'est juste mais vous manquez beaucoup de la symbolique du Dimanche rouge. Ce n'était pas une manifestation, d'abord, c'était une délégation d'ouvriers qui venaient déposer pacifiquement des doléances au tsar. Ils sont allés au Palais d'Hiver parce qu'ils pensaient que la famille impériale y habitait, alors qu'ils avaient déménagé à Tsarskoïe Selo depuis des mois, justement parce qu'ils avaient peur de leur peuple. C'est très lourd de sens, de quitter Petrograd pour aller s'isoler à la campagne, surtout sans le dire à personne. Nicolas n'était même pas là, les gardes ont ouvert le feu sur la foule et la centaine de morts avec trois cents ou quatre cents blessés est l'estimation la plus basse possible. Il y en a sans doute eu un ou deux milliers de blessés, avec les morts en proportions.

Il avait l'air sincèrement triste. Il tordait sa bouche rieuse en regardant distraitement les patineurs.

- J'étais adolescent, à l'époque, je ne comprenait pas vraiment. J'étais heureux quand mon oncle a accepté d'instaurer la Douma… Avec les années, je me suis rendu compte que c'était un pansement sur une jambe de bois.

Yuuri hocha la tête. La Douma était un conseil, composé de députés, que le tsar avait mit en place en 1906. Il avait un certain pouvoir, cependant il était très limité par le Conseil d'Etat et le tsar, qui avaient tendance à ne pas du tout les écouter. Il ne représentait pas non plus tous les partis : les bolcheviks en étaient absents, par exemple. On lui reprochait aussi d'être élu avec un suffrage partiel, très loin du suffrage universel qu'on avait d'abord demandé.

Viktor continua :

- C'était franchement un bon début et ça a été corrélé à la rédaction d'un manifeste, par le comte de Witte. C'était comme une amorce de changement de constitution. Malheureusement, le gouvernement de Witte n'a pas tenu, on l'a remplacé et Nicolas s'est enfoncé dans une politique conservatrice stupide.

Yuuri serra les mains sur son vin et Viktor conclu avec une amertume pas du tout dissimulée :

- Aujourd'hui, notre économie est catastrophique et nous sommes massacrés dans une guerre qui ne nous concerne pas. Nicolas ne démord pas de sa politique, le Kazakhstan s'agite et les grèves se multiplient.

Yuuri hocha la tête. Pour employer le vocabulaire technique précis, la Russie était dans la merde. Simplement, en tant qu'ambassadeur, il n'avait pas le droit de montrer qu'il l'avait remarqué.

Il se remit à en parler :

- Et, Viktor… qu'est ce que vous comptez faire ?

Celui-ci hocha doucement la tête :

- La solution… c'est d'abolir l'autocratie.

- Vous ne pensez pas que c'est… simplement une mauvaise phase ?

- Non. Notre système est en train de s'effondrer. Une seule personne ne peut pas gérer un pays aussi grand et peuplé. L'empire russe compte plus de 100 millions d'habitants et représente presque ⅙ de la surface émergée terrestre ! Vous imaginez ? Ce que ça représente pour une seule personne ?

- Mais le tsar a un conseil et des ministres…

- Ils viennent quasiment tous de la haute société de Petrograd et de Moscou ! Ils connaissent autant le peuple russe que moi la fabrication des kimonos : ils savent que ça existe. Ils ont probablement lu deux-trois trucs dessus.

La comparaison arracha un sourire à Yuuri. Viktor dé-fronça les sourcils et lui rendit le sourire :

- De plus, les ethnies présentes en russie sont très différentes les unes des autres, elles vivent sur des territoires qui n'ont rien à voir. Les russes de l'est vous ressemblent plus qu'à moi, Yuuri. Et pourtant, on leur dicte leurs vies depuis Petrograd. En ne les écoutant pas, on rate beaucoup d'opportunités économiques. C'est pour ça qu'une système de député est nécessaire. La Douma a été le plus grand progrès ces dernières années, mais il faut continuer dans cette voie.

- Et vous pensez qu'il y a besoin d'une révolution pour ça ?

- Nicolas, mon oncle… Il a peur des changements, il ne sait pas vraiment où il va. Il est préoccupé par la guerre et il ne peut pas la gérer en même temps que son peuple, alors il laisse des gens incompétents et égoïstes décider pour lui. J'ai pensé longtemps qu'il pourrait être raisonné, mais il ne prendra pas ce chemin tout seul. Au contraire, il écoute ses proches et il veut affirmer de plus en plus l'autocratie. Bien sûr, il n'est pas question de lui faire du mal. Simplement, il faudra ne pas lui laisser le choix à un moment ou un autre.

- Vous êtes dur avec lui...
- Oui, parce qu'il met en danger son peuple. Il s'obstine à vouloir gouverner tout seul un pays gigantesque, sans écouter ceux qui vivent dans ce pays. Il bloque tout changement alors qu'il faut un changement.

Il but une gorgée de vin et Yuuri l'imita. Celui-ci hocha la tête :

- La situation est… si grave ?

- Je ne devrais pas vous le dire, vous allez dire au Japon d'en profiter pour nous envahir ! Je plaisante, je plaisante Yuuri ! Ne me regardez pas avec ces yeux là ! Mais oui. La guerre draine notre économie à une vitesse folle et ceux qui avaient déjà du mal à joindre les deux bouts voient leur situation se dégrader tous les jours. Beaucoup d'hommes meurent au front, donc les familles doivent envoyer leurs enfants au travail de plus en plus jeunes. Que ce soit à l'usine ou aux champs, on est pas sûrs de pouvoir passer l'hiver. Au front, on est presque sûr de ne pas le passer. Ceux qui subissent cette guerre n'ont aucun avantage à en retirer.

- Et… économiquement ?

- Économiquement, c'est n'importe quoi. Je dépense des sommes monstrueuses pour des hôpitaux, des écoles, des infrastructures un peu partout dans le pays et il me reste assez pour entretenir plusieurs hôtels particuliers et châteaux. En une journée, mon travail à la faculté et mes rentes me rapportent plus qu'une famille d'ouvriers pour un ou deux mois.

- Vous êtes un cas exceptionnel. Les Nikiforov sont la troisième fortune du pays, derrière les Youssoupov et les Romanov.

La remarque fit lever un sourcil rieur à Viktor :

- Vous avez étudié mon patrimoine, Yuuri ? Votre amitié serait-elle intéressée ?

- PARDON ?!

Yuuri était cramoisi et clairement agacé. Viktor fit un geste désinvolte. Il devait avoir l'habitude que les gens soient au courant de sa fortune aberrante, parce qu'il reprit comme si de rien n'était :

- Le fait même que le système ai laissé cette exception exister prouve qu'il est injuste et vicié. Vous avez vu la princesse Youssoupov chez moi, elle et son mari Felix ne savent plus quoi foutre de tout leur argent.

Il y eut de nouveau un silence. Viktor était… plus réfléchi et consciencieux que ce que Yuuri aurait pu penser. Sous ses apparences de comte fantasque, il avait une connaissance très complète de la situation de son pays. Ce n'était pas étonnant vu son niveau d'éducation et sa parenté proche avec la famille régnante, mais il le cachait bien. En fait, peut-être qu'il le cachait exprès, puisque son opinion était si subversive. Après une minute à regarder sans les voir les patineurs, Yuuri parvint enfin à formuler la question qui lui tordait l'estomac :

- Alors vous ne voulez pas… exterminer la famille impériale ou je ne sais pas quoi ?

- Yuuri, j'en fais partie !

- Et alors ? Des fois je veux m'exterminer moi même.

Viktor cligna des yeux, décida de ne pas relever et reprit :

- Non, pour moi il n'y a pas lieu à quoi que ce soit de ce genre. Il faut changer leur place, c'est tout.

- Les rendre moins puissants ?

- Oui. Ne plus laisser une personne décider seule. Établir une démocratie où le tsar aurait un rôle sans être le seul acteur. Séparer les trois pouvoirs, instaurer le suffrage universel, laisser le peuple être souverain. Ce n'est pas si exceptionnel. Mais oui, tout ça implique de secouer le pays.

Yuuri objecta :

- Vous m'aviez dit que vous aimiez beaucoup votre oncle, pourtant…

- C'est la vérité. C'est ma famille. Je pense qu'enfant, j'ai plus passé de temps avec Nicolas et Alexandra qu'avec mes propres parents. Mais Yuuri, ce dont vous ne vous rendez pas compte, c'est qu'ils sont malheureux, tous les deux, dans leurs fonctions.

- A ce point ?

Effectivement, la tsarine, le peu de fois où Yuuri l'avait vu, avait l'air fatiguée et inquiète. Mais est-ce que tous les monarques n'avaient pas cet air-là ? Est-ce qu'Alexandra était malheureuse, pas simplement préoccupée ?

- Oui. Ils s'aiment beaucoup, ils adorent leurs enfants. Ils voudraient une vie de famille. Ce qui les rend heureux, ce sont les pic-nics dans le jardin, pas les longues cérémonies à la gloire de leur empire. Pourquoi croyez vous qu'ils se soient exilés à Tsarkoie Selo ? Ils détestent la vie mondaine.

Yuuri baissa les yeux. Effectivement, avec Nicolas au front et Alexandra à la régence du pays, c'était impossible de se comporter comme une famille normale.

- Ma tante est épuisée, elle ne dort pas parce qu'elle a perpétuellement peur pour Alexei. Si on les soulageait d'au moins une partie de leurs obligations, ils pourraient s'occuper de leur fils qui meurt.

Il y avait une émotion sincère dans la voix de Viktor. L'hémophilie d'Alexei, l'unique héritier mâle de la famille impériale, était un sujet d'inquiétude commun en Russie. Le petit prince pouvait mourir dès qu'il se coupait et la médecine n'avait pas de solution.

- On impose à une famille dont le gamin est constamment en danger de mort de s'occuper de toutes les autres familles de la russie. Ca vous parait normal ? Vous ne pensez pas que le père d'Alexei devrait être avec lui plutôt qu'à des milliers de kilomètres dans un train blindé avec son état-major ?

-...

- Et puis, en admettant que la dynastie survive jusque là, je n'ai pas envie qu'on pousse Alexei sur le trône. A moins que la médecine ne fasse de grands progrès, il ne pourra pas régner convenablement. Dans le meilleur des cas, il sera manipulé par ses conseillers. Dans le pire, il mourra rapidement et le reste de la famille s'écorchera pour mettre son gosse sur le trône.

- Dans ce cas, vous pourriez devenir tsar, Viktor. Vous êtes un héritier mâle Romanov.

- Si aucune de mes cousines n'a eu de petit garçon, effectivement. Je serais même le premier.

Yuuri imagina une seconde Viktor en tsar. Wow. Il s'arrêta de suite.

- Mais je n'en voudrais pas. Avoir des responsabilités, c'est une chose. Avoir à guider tout un pays, c'en est une autre. Ce n'est plus possible de faire comme ça. La Russie s'effondrera sur elle-même très rapidement si nous continuons. Que ce soit moi, Nicolas, vous, Alexei, Makkachin, n'importe qui.

- Mais une révolution, Viktor… ça ne se fait pas comme ça. C'est violent et barbare.

- Souvent. Je ne peux pas promettre qu'une telle transition se fera sans violence. Je pense même qu'elle est nécessaire, dans une certaine mesure. Mais le peuple russe sait très bien ce qu'il veut, et, si nous obtenons une bonne collaboration du gouvernement en place, nous pouvons nous sortir rapidement d'une période trouble.

Yuuri chercha ses mots, mais, encore une fois, Viktor le devança :

- De toutes façons, nous ne pouvons pas ne rien tenter.

- Vous dites ça, mais très peu de personnes savent que le comte Nikiforov est un révolutionnaire… assumez-vous vraiment ?

La remarque surpris visiblement Viktor, mais il eut l'air d'apprécier la remise en question :

- Pensez-vous que le ministre de la cour m'aurait laissé approcher de ses précieux papiers s'il connaissait mon engagement ?

- … très juste.

- Pour le moment, je suis plus utile infiltré. Tout simplement. De plus, si ça venait à se savoir, mes proches seraient en danger. La police impériale ne me touchera pas, mais Yakov, ou Yurio, ou Otabek ? Sans hésitations. Même vous. Imaginez l'incident diplomatique si l'ambassadeur japonais s'affichait constamment avec un révolutionnaire connu.

Yuuri hocha la tête avec une grimace. Effectivement. Il aurait très rapidement des problèmes avec Tokyo. Quand il releva la tête, Viktor avait de nouveau l'air triste :

- C'est pour ça que j'espérai que vous ne le sauriez jamais, ou du moins pas avant l'heure. J'aurais aimé que rien ne soit… politique entre nous.

Le coeur de Yuuri loupa un battement. Il n'était pas sûr de ce que voulait dire Viktor, et il n'était pas sûr de ce qu'était cette sensation agréable dans son ventre. Il esquiva son émotion en déviant de nouveau la discussion :

- Comment pouvez-vous savoir que les russes sont si malheureux ?

Viktor se leva nerveusement. Il enleva ses gants et tapota avec sur la barrière métallique en face de lui :

- Avez vous vu les soldats, à l'hôpital ? Moi je les ai vu ! Mes cousines les voient tous les jours ! Si Dieu m'a confié par mes ancêtres la mission de les protéger, est-ce que tu peux imaginer un échec plus cuisant ?! Ils meurent et ils souffrent et ils retournent vers leurs familles traumatisés ! Et leurs enfants se cassent le dos à l'usine ! Je veux remplir ma mission, Yuuri, et si pour ça je dois mener la révolution, je le ferais !

Yuuri resta bouche-bée. Jamais, de toute sa vie, il n'avait entendu quelqu'un être aussi sincère et aussi convaincu. Viktor pensait ce qu'il disait, totalement. Il ne voulait pas juste aider le peuple Russe, vaguement, idéologiquement. Il voulait faire des choses, il savait ce qu'il devait faire, il le ferait. C'était totalement différent du groupe socialiste dont Yuuri avait fait partie à l'université de Tokyo. Viktor réfléchissait et agissait. Sur le coup, il ne pensa même pas à essayer de nouveau de trouver des contres-arguments. La foi que Viktor avait bloquait toute opposition.

Il hocha la tête silencieusement. Viktor sembla s'en contenter et se rassit :

- Désolé, je me suis emporté… j'ai dû vous faire peur.

Yuuri secoua la tête :

- Non, non.. Je… c'est simplement que je ne m'attendais pas à… tout ça.

- C'est vrai, je vous assomme un peu. Mais je voulais m'excuser. J'aurais dû vous faire confiance.

- Ce n'est pas grave. Je veux dire : je vous comprends.

- Je vous ai fait du chantage, tout de même !

- C'est vrai… D'accord, vous pouvez vous excuser pour ça.

- J'ai été couard, alors que vous avez été d'un courage admirable.

- Pardon ?

Viktor eu un grand sourire béat :

- Eh bien ! Oui ! A Poutilov ! Vous êtes parti seul pour me sauver, dans un endroit que vous ne connaissiez pas du tout, juste parce que vous pensiez que j'étais en danger.

- … C'est simplement que…

Yuuri rougit, mais il ne savait pas si c'était la situation en elle-même ou le grand sourire heureux que Viktor lui adressait. Il n'avait pas de suite pour sa phrase. C'est simplement que… rien n'était simple.

- C'est une preuve de courage et une preuve d'amitié, j'en suis infiniment heureux.

- … Arrêtez d'exagérer… S'il vous plaît.

- Je n'exagère jamais rien ! Je suis heureux, au fond, de ne plus avoir à vous cacher ça, parce que c'est important pour moi. Et vous aussi ! Vous êtes important pour moi !

La respiration de Yuuri resta coincée dans sa gorge. Il ne savait pas quoi exactement, mais quelque chose dans cette situation le rendait vraiment heureux. Peut-être est-ce que c'était la confiance ouverte que Viktor semblait prêt à lui accorder ? Il sourit :

- Très bien alors, votre Altesse Révolutionnaire.