C'est avec une appréhension que je rejoignais Jacob à son pick-up. Après les aurevoirs de mes frères et sœurs adoptifs, je trainais mon sac. Le Père m'enlaça et me proposa de le porter à ma place en murmurant à l'oreille : « Que Dieu veille sur toi, mon enfant ».

Le voyage en voiture était mortellement silencieux. Jacob n'a prononcé aucune parole, se contentant juste d'arrivé le plus vite possible à notre destination. Le frère aîné de la famille Seed était quelqu'un de taciturne et austère, notre relation restait civile. À dire vrai, l'image que me renvoyait Jacob suffisait à m'abstenir de toute conversation amicale. J'assimilerai notre relation de hiérarchique voire un système de caste semblable à l'Inde. Je n'étais pas aveugle, j'inspirai chez sa personne aucune sympathie. S'il m'emmenait avec lui c'est parce que Joseph l'y avait forcé.

Nous laissâmes derrière nous les grandes plaines cultivé et entrions dans un décor montagneux qui ironiquement représentait la personnalité de mon supérieur. Nous quittions la route pour nous engager dans un chemin de terre, j'ignorais totalement ma destination. Joseph m'a dit que j'allais m'entraîner à être forte avec l'aide de Jacob. Nous arrivions à un endroit appelé le Chalet de Stone Ridge. Le bâtiment était immense et bien agencé avec autour des stands de tir et de plusieurs parcours d'obstacle. Plusieurs hommes et femmes s'entraînaient à tirer sur les mannequins de bois dispersés et à ramper sous des fils barbelés. « Tu constitues une armée ? Pour quoi ? demandai-je à Jacob avec un courage démesuré.

— Nous devons être fort et prêt avant et après l'effondrement. C'était tes seules et dernières questions à partir de maintenant tu obéiras à ton instructeur comme un bon soldat, compris ? me lança-t-il avec sévérité.

— Instructeur ? Ce n'est pas toi qui m'entraînes ? Joseph a dit…, rapportai-je oubliant son avertissement.

— Tu crois que je vais m'occuper uniquement de toi, princesse ? Non, j'ai autre chose à faire. Quant à Joseph, il m'a laissé le champ libre donc tes petites menaces n'auront aucun effet ici, et surtout pas avec moi.

L'animosité de son ton et de son regard suffisaient à me raidir et me faire taire. C'était idiot de ma part d'utiliser Joseph comme bouclier contre lui dans son propre territoire. Quand bien même, ils étaient proche et se respectaient mutuellement ; ne les empêchaient pas de se disputer. Là où Joseph voyait le bien dans chaque personne lui n'y voyait que le mensonge et le mal. Je réalisai ainsi que Joseph m'avait jeté dans la fosse aux lions et j'espérais sortir indemne de la virulence de son frère. Il me laissa donc avec mon instructeur et le groupe de jeunes recrues.

Phil, notre instructeur, a commencé la visite du bâtiment intérieur et extérieur. Le réfectoire était situé au rez-de-chaussée, son bureau se situait au premier étage à coté de nos dortoirs mixtes. Toute la visite était alimentée de règle et de conseil de bonne conduite. Tous les jours, nous nous réveillions à cinq heures du matin et le couvre-feu était à vingt-deux heures. Nous faisions nos lits à notre réveil avant l'arrivée de Phil à cinq heures pour l'inspection soit dix minutes avant. Le premier jour était stressant causé par mon habitude d'être constamment avec Joseph ou Faith. Tout le monde me connaissait en tant que la princesse choyée du Père. Le surnom Princesse était devenu mon appellation, je le détestais car il était employé avec mépris. Néanmoins un membre de notre groupe réussissait à égailler mes journées avec son humour, il s'appelait Scotty. Certes, Il était plus vieux que moi dans les 25 ans, mais notre relation devenait plus intime. Tous les jours commençaient par un petit-déjeuner léger, pas suffisant à mon sens, pour attaquer l'entraînement physique. La course à pied autour du bâtiment était épuisante mais j'adorais ça car cela me rappelait les années scolaires avec mon ami Casper. Il me manquait et nos galette boue quand on était petit. Nous les fabriquions chez sa grand-mère, nous jouions à servir les clients dans notre restaurant imaginaire. Mais c'était fini, je me retrouvais à devenir soldat pour je ne sais combien de temps. Scotty et moi avions l'habitude de rester toujours ensemble attisant les taqueries des autres recrues. Nous nous entraidions en partageant nos repas au cas un de nous n'avait pas assez mangé. Au complexe, je mangeais toujours à ma faim mais depuis mon arrivée, ici, la quantité de nourriture diminuait considérablement et ajouté à cela l'entrainement. Au final c'était Scotty qui partageait ses rations pour m'éviter les malaises.

Les jours se ressemblaient mais les nuits étaient différentes. Une alarme assourdissante sonnait à trois heures du matin, alors nous nous rassemblions vivement car le temps était chronométré. Les rassemblements se faisait à l'extérieur dans le froid. La première fois je ne m'étais pas habillé assez vite, une erreur que je ne suis pas prête à refaire. Lorsque tout le monde était présent, Jacob arrivait en prêchant quelque chose sur nos ancêtres et les faibles qui gouvernent. Le froid engourdissait non seulement mes membres mais aussi ma concentration alors je ne prêtais aucune attention à ses sermons. Une seule voix dans mon esprit s'imprimait occultant tout le reste, « Dépêche-toi, j'ai froid, je n'en ai rien à foutre de tes conneries ».

À la troisième semaine, nous commencions enfin le maniement des armes de corps-à-corps, munie d'un couteau Bowie kaki, je m'entraine avec Scotty en retenant mes coups bien sûr. D'un coup Scotty me demanda : « Qu'est-ce qu'un couteau, une fourchette et une cuillère vêtue en soldat ?

— Aucune idée, répondis-je en me concentrant sur ses mouvements.

— Un service militaire »

Nous avons pouffé de rire, c'était une blague assez idiote mais elle détendait l'atmosphère jusqu'à ce notre instructeur nous a expulsé dans le dortoir avec une punition à venir. Nous nous sommes assis sur mon lit et nous avons discuté notamment sur notre passé à tous les deux. Scotty était le dernier d'une famille de trois enfants. Son frère et sa sœur ont quitté le Montana pour étudier sur la côte EST. Il est resté seul avec ses parents jusqu'à leur divorce. Scotty se sentait délaissé par ses parents qui préféraient refonder une nouvelle famille chacun de leurs côtés. Scotty travaillait comme ouvrier agricole à la Sunrise Farm. Quand la ferme a été racheté par Eden's Gate, il perdit son travail mais sympathisa avec John. Il me révéla que son péché, l'envie, fut écorché à son thorax. Il ne restait que de la chair rougie.

— Pourquoi l'envie ? demandai-je.

— J'enviais mes demis frère et sœurs au point où j'attirais l'attention de mes parents sur moi en commettant des délits mineurs. Je me sentais trop seul.

— Tu ne l'es plus, dis-je en posant ma main sur la sienne avec un doux sourire.

C'est à ces mots que j'offris mon premier baiser à un garçon. Nous étions des débutants en la matière mais c'était un véritable baiser digne des plus grandes romances. La punition de l'instructeur me laissait indifférente car ça valait le coup.

Durant les semaines au camp, je pouvais voir ma silhouette se muscler, ma force et mon endurance se décupler ; je n'étais plus la fille chétive du groupe. Les entraînements étaient de plus en plus complexe et le manque de nourriture n'aurait pas jouer en ma faveur sans Scotty. Tous les jours les enchaînements étaient ponctués d'étirements, du parcours d'obstacle avec le sac-à-dos de 30 kilos et d'un AK-47. Le parcours se constituait de tyroliennes et fils de barbelés où nous rampions à travers la boue ; finissant par les fameuses et célèbres pompes. De nombreux camarades ont dû séjourner à l'infirmerie par des malaises à répétition ou des déchirures musculaire. En principe les patients guéris reviennent continuer l'entrainement après leurs convalescences sauf que la doctrine de Jacob n'admettait aucune faiblesse et l'éradiquait. Un slogan utilisé par Jacob et ses hommes, répéter comme une incantation « Eliminer les faibles ». Le verbe employé avait deux sens soit rejeter ou écarter quelqu'un, ce que je pensais naïvement, soit faire disparaître, effacer, supprimer. À mon plus grand effroi, je compris que nos supérieurs appliquaient le second sens du terme. Ils les exécutaient mécaniquement, mettant et tuant les faibles en ligne sans culpabilité comme à l'abattoir. Pour nos supérieur et Jacob, les faibles ne méritaient pas leur place dans notre nouvel Eden. L'Eden, un paradis accessible et bâti sur la violence et le sang de personne innocente. J'adoptais un nouveau regard face à cette boucherie, sur ma famille. Les paroles de ma mère refaisant surface « Cette secte profitera de ta naïveté, elle prendra ton innocence ». À cette époque je pensais que ma mère n'éprouvait que de la jalousie à leur égard. La jalousie de ma mère que je croyais alimenté par ma préférence pour de parfaits inconnus, mais j'avais eu tort. Si la vie des faibles était facilement sacrifiable pour ma famille d'adoption ; si je n'étais pas forte alors je pourrais les rejoindre dans la fosse commune, calcinés. C'est pourquoi je devais être forte faute d'une meilleure situation. Je devais laisser ma part d'humanité, je pouvais dire comme mes frères et sœurs « Le Père a renforcé mon cœur ».