Source : Exonerated By Thecouchcarrot
Voici le chapitre 6 les guys ! Personnellement, il m'a fait sourire celui-là, j'espère qu'il en sera de même pour vous !
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Septembre (Suite)
L'automne se poursuit sous la joute d'une longue série de succès. Des délits mineurs résolus à la pelle, d'impitoyables photos attachées à chaque dossier, un taux d'inculpation solide comme le roc, et seulement quelques rares cas que Dean et Cas choisissent de ne pas creuser.
Bien sûr, il y a quelques incidents.
« Cas ! Pose-moi cet appareil photo et aide-moi à descendre de cet arbre de malheur ! »
« Je récolte des preuves. »
« Des preuves de quoi ? »
« Ton incompétence. »
« JE TE JURE, QUAND JE VAIS DESCENDRE DE LA – »
Néanmoins, dans l'ensemble, c'est bien plus tranquille que l'ancien travail de Dean. Evidemment, ça ne paie pas autant, mais c'est la vie. Castiel a l'air de bien s'en accommoder, bien qu'il se soit assigné au rôle de photographe. En fait, Dean n'est pas autorisé à toucher à l'appareil photo – ce que Dean considère comme le prix à payer pour avoir interdit à Cas de conduire l'impala. Ils forment une bonne équipe, et plus important encore, travailler devient tellement moins insipide et barbant quand on a un partenaire. La vie devient moins insipide et barbante quand on a un partenaire.
[...]
Octobre
Sam arrive de bonne heure à la maison le samedi précédant Halloween, jour où ils sont sensés se rendre tous ensemble au champ de citrouille pour choisir une affreuse courge difforme. C'est toujours une affaire de compétition entre Sam et Dean d'avoir la citrouille la plus moche, probablement parce que ce sont des sculpteurs minables ; c'est une tradition annuelle. Pourtant, bien qu'il ait envoyé un message à Dean à sept heures en lui disant de se bouger le cul, il est maintenant huit heures, et Amélia et lui sont assis dans la Subaru, dans l'allée, sans Dean et Cas à l'horizon. Sam décide d'appeler Dean sur son téléphone.
Pas de réponse.
« Peut-être qu'ils sont seulement en retard, » suggère Amélia. « Tu sais qu'ils travaillent toujours à des heures pas possibles pour Jody. »
Sam ronchonne et déboucle sa ceinture. « Ils ont sûrement oublié. Bobby nous attend. Je vais entrer et voir ce qu'il en est, ok ? »
Il s'élance alors jusqu'à la porte et utilise son double des clefs pour entrer. « Les mecs, » appelle-t-il, « Qu'est-ce que vous faites ? »
Pas de réponse.
Il n'y a pas de signes de vie dans le salon ou la cuisine, pas de trace de petit-déjeuner ou de préparatifs pour se rendre au ramassage des citrouilles. Sam serre le poing de frustration et traverse le couloir d'un pas raide jusqu'à la chambre de Dean. Il lève la main pour frapper à la porte, mais avant qu'il n'ait pu la toucher –
Celle-ci s'ouvre.
Sur Castiel.
Castiel, les yeux bouffis et les cheveux en bataille, ne portant rien d'autre qu'un boxer.
Dans la chambre de Dean.
Cas penche la tête, le regard plissé en signe de confusion. Sam se fige, le poing toujours en l'air, les mots coincés dans la gorge.
« Bonjour, » dit Castiel de sa voix grave et profonde. « Je ne m'attendais pas à ta visite. »
La voix endormie de Dean émerge des recoins sombres de la chambre. « Qu'est-ce qui s'passe, Cas ? »
Sam n'arrive même pas à parler. Pas un mot. Il ouvre et ferme la bouche à de multiples reprises.
« C'est ton frère, » répond Castiel, louchant toujours en direction de Sam. « Il semble avoir quelque chose à me demander. »
Un bruit sourd suivit d'un grand fracas retentit dans la chambre. « MERDE ! Merde merde merde – »
« Champ de citrouille, » réussit à lâcher Sam. « On va – les citrouilles, je suis venu ici – »
Dean repousse aussitôt Cas hors de l'encadrement, conduisant Sam dans le couloir en fermant la porte au nez de Cas derrière lui. « Sam, Sammy. Ce n'est pas du tout ce que tu crois. »
« On devait aller au champ de citrouille, » continue Sam, toujours en état de choc, haussant anormalement la voix, « et tu couches avec Castiel – »
« Sam ! » Dean décide de changer d'intonation, adoptant un ton autoritaire, sa voix de Shérif, le poussant en direction de la cuisine d'une main ferme sur l'épaule. « Calme-toi. J'ai besoin que tu m'écoutes et que tu le fasses attentivement. Ce n'est pas ce que tu crois. »
Sam se dégage de sa main. « T'arriveras pas à – à – me manipuler en faisant ton Jedi, Dean ! » Explose-t-il. « Tu couches avec Cas ! Oh mon Dieu Dean, tu es ga – »
« LA FERME ! LA FERME ! La ferme, et écoute ! Je pourrai tout t'expliquer à condition que tu fermes ta gueule. » Dean serre les dents et amorce un mouvement catégorique de scission. « Cas. A. Un problème. De somnambulisme. D'accord ? »
Sam le dévisage.
« Non ! » crie-t-il. « Non, pas d'accord ! Ça n'explique RIEN du tout, Dean ! »
« Les somnifères qu'ils lui ont refilés, les trucs qu'il prend le rendent somnambule ! » continue Dean, exaspéré. « Parfois, il marche jusqu'à ma chambre et s'endort à même le sol ou ailleurs, c'est pas – »
« Pourquoi tu fermes pas ta porte à clé ? » hurle Sam. « Pourquoi lui il ne ferme pas sa porte à clé ? Comment tu fais pour pas te rendre compte à quel point c'est bizarre – »
« Tu sais très bien que les chambres n'ont pas de verrous ! » l'interrompt agressivement Dean. « Et je vais pas commencer à en installer juste pour que Cas se sente minable à cause de ça, sincèrement je m'en fiche, Sam, je ne me réveille pas, ça arrive seulement une fois de temps en temps, c'est pas grave et t'as pas besoin d'en faire une affaire d'état, de le dire à Amélia ou à Bobby ou à n'importe qui, et allons tous au champ de citrouilles ! » Dean se retrouve à bout de souffle sur ces dernières paroles et prend une goulée d'air.
Sam s'appuie contre le mur du couloir, inspire et expire à plusieurs reprises, digérant l'information.
« Puis j'en reviens pas. » Dean fronce les sourcils et secoue la tête. « Me croire gay ? Vraiment? »
Sam passe une main des ses cheveux. « C'était la seule explication rationnelle. »
« Sam. » Dean roule des yeux. « Toi et Bobby vous me charriez constamment sur le nombre de femme avec qui je couche. C'est bien la dernière des explications rationnelles. »
« J'en parlerai avec Amélia, » dit Sam. « Y'a même pas matière à discuter. »
Dean grogne. « Sammyyyyy. Aller. Fais pas ça. Tu vas rendre toute cette histoire tordue. »
Sam s'éloigne en traversant la cuisine et lance dans son dos. « Va t'habiller, Dean. On va chercher des citrouilles. »
[...]
Dean a en quelque sorte menti à Sam.
Il est vrai que Cas a des problèmes de somnambulisme, il est vrai que ça n'arrive qu'une fois de temps en temps, et il est vrai qu'en général, il finit vautré en travers de la table du salon, ou affalé contre le four, ou endormi à même le sol de la chambre de Dean comme ce matin. Mais une fois, ça n'a pas été pas le cas. Un soir de la semaine dernière, Cas s'est carrément glissé dans le lit de Dean, et c'est de cette façon que Dean a fini par se rendre compte de la chose la plus importante à propos de laquelle il mentait : il avait un petit faible pour Cas.
Voyez-vous, si Dean était un mec normal, il aurait senti le lit s'affaisser sous le poids de Cas et aurait bondi de stupeur, au lieu de grogner dans son sommeil et de murmurer, « S'qui a, Cas ? ». Et lorsque Cas lui a tapoté la joue en marmonnant, « Calme-toi, mon beau », un mec normal se serait levé et aurait pris Cas par le bras pour le ramener jusque dans sa chambre, au lieu de soupirer et de se laisser retomber sur son oreiller. Et lorsque Cas s'est faufilé sous les couvertures et a logé sa tête dans son cou, un mec normal l'aurait repoussé et serait allé dormir sur le canapé. A la place, Dean s'est contenté de grogner en soufflant, « T'es vraiment chelou, » tout en faisant son possible pour se rendormir.
Ce fut à cet instant qu'il comprit. C'était aussi simple que ça. On laisse pas un homme se blottir contre soi la nuit à moins d'avoir un faible pour lui.
Mais ça va. C'est pas si grave. Dean a aussi un petit faible pour Clint Eastwood, Batman, John McClane et le Dr Sexy. Il s'avère seulement que d'une certaine manière, Castiel Goodwin se soit imposé dans leurs rangs, et tout cela implique que Dean laisse passer certaines choses qu'il ne tolérerait pas avec quelqu'un d'autre. Ça implique que parfois pendant une filature, dissimulé dans l'ombre de l'Impala par une fraîche nuit d'automne, Dean observe Cas, son nez rosi par le froid, ses yeux profonds et sombres, et qu'il ressente cette vive chaleur débordante dans sa poitrine, tout comme il se trouve chanceux de connaître un homme tel que lui. Ce n'est pas une histoire de sexe. C'est… une histoire de Cas.
Du coup, il préfère ne pas le dire à Sam. Ce dernier n'en finirait plus de le charrier. Présentement, ils sont au champ de citrouille, Sam rigole trop souvent et trop fort, et Amélia et Bobby n'arrêtent pas de lui jeter de drôles de regards. En dernier recours, Dean montre du doigt le coin le plus éloigné du champ et annonce, « Bon, je vais aller jeter un œil par là-bas, » avant de s'éloigner.
C'est une fraîche journée ensoleillée, parfaite pour la chasse à la citrouille. Le ciel est d'un bleu azur et la fine senteur caractéristique de la terre flotte dans l'air. Les champs sont boueux et bien délabrés mais il reste encore quelques jolies spécimens en terre, certaines oranges vives et bosselées avec de drôles de tâches irrégulières, d'autres toutes petites et rondes, encore vertes et à moitié enfouies dans la boue. Elles ont toutes les tiges coupées, prêtes pour la récolte – prêtes à être ramassés par n'importe qui d'assez costaud pour les porter, tout en étant disposé à se salir.
Dean repère une citrouille blanchâtre avec quelques verrues prometteuses et s'en approche, se baissant pour y retirer la boue séchée.
« Ton frère a l'air bouleversé. »
Dean se relève d'un bond en faisant demi-tour pour se retrouver nez à nez avec Cas. Il titube à reculons et manque de trébucher sur la citrouille. « Nom de Dieu ! Te faufile pas derrière moi comme ça. »
« Pendant quelques minutes, il m'a pris à part et m'a demandé comment j'allais, » continue Cas, en fixant Dean. « J'en ai déduis qu'il faisait référence à ce matin, et au fait que je dormais par terre dans ta chambre. »
Dean roule des yeux. « Typiquement Sam. Qu'est-ce que t'as dit? »
« Je lui ai dit que j'allais bien, bien que légèrement courbaturé, » dit Cas, « et que je devais être particulièrement exténué par nos activités de la veille, parce que je n'ai pas entendu ton réveil. »
Dean le regarde fixement, puis se pince l'arête du nez.
Cas penche la tête. « Quoi ? »
« Est-ce que tu – tu lui as dit qu'on faisait une planque au Kmart ? »
Cas fronce les sourcils. « Je pense qu'il le sait déjà, Dean. Il m'a dit de bien me protéger. »
Dean explose de rire. « Oh mon Dieu…oh mon Dieu, Cas… »
« Qu'est-ce qu'il y a ? » demande Cas, presque inquiet. « Je ne comprends pas. »
« C'est rien, » répond Dean, partagé entre le rire et le gémissement. « Mon frère pense seulement qu'on couche ensemble, c'est tout. »
Cas plisse les yeux. « Ça n'a…aucun sens. »
Dean lui donne une claque sur l'épaule et s'essuie les yeux avec un soupir. « Toi et moi on le sait. Malheureusement, Sam est un peu… » Il fait un geste circulaire au niveau de sa tête et émet un sifflement dérangé.
Cas continue quand même de froncer les sourcils, déconcerté. « Mais tu es hétérosexuel. »
« Ouais. » Dean retourne à sa citrouille blanche pleine de verrues et s'en empare. « Ce n'est jamais un obstacle à une idylle gay imaginaire, Cas. Sam veut seulement nous marier, comme ça, lui et Amélia pourront nous emmener en vacances aux vignobles de Martha et prévoir des séances de jeux avec nos chiens. »
« Je…vois. » Cas considère l'explication un moment puis dévisage la citrouille de Dean. « J'en conclus que ce n'est pas la perspective d'avenir que tu as en tête. »
Et peut-être est-ce seulement la boue sous ses chaussures, mais pendant une seconde, c'est comme si le sol se mettait à bouger sous les pieds de Dean. Ses yeux sont rivés sur la façon dont Cas a les siens plantés dans sa citrouille, sur la façon dont sa bouche se rétrécit, sur la façon dont sa paume d'Adam s'agite.
Avant qu'il ne puisse s'en empêcher, il lance, « Tu sais, mon agenda est vide à l'heure actuelle. Mais t'y es inscrit pour les quelques années à venir. »
Cas lève les yeux vers Dean.
Dean rougit et balbutie, « Je veux dire. J'espère. Si tu veux. »
Cas sourit. « Merci, Dean. J'ai bien l'intention d'être ton ami pour le restant de ma vie. »
Dean rougit si violemment qu'il peut le sentir tout le long de son cuir chevelu. Il parvient à répondre, « O – okay, cool, c'est – c'est génial. J'adorerai. »
Ils retournent ensemble jusqu'à la caisse, traversant laborieusement le sol argileux au-delà du labyrinthe de maïs et des hurlements d'enfants.
« Je ne suis jamais allé dans un champ de citrouille, » commente Cas. « Daphné et moi achetions toujours nos citrouilles en magasin. »
Dean décale la citrouille entre ses bras. « T'y es jamais allé quand t'étais gosse ? »
Cas secoue la tête. « Ma famille ne fêtait pas Halloween. Pour des raisons religieuses. » Il sourit. « Daphné trouvait ça ridicule. Elle était beaucoup plus ouverte d'esprit qu'eux, ce qui est sans doute ce que j'aimais chez elle… » Puis il replonge dans le silence, les yeux dans le vague.
« Tu as envie de parler d'elle ? » demande Dean.
« Non, » répond Cas. « Elle ne me manque pas tant que ça ces jours-ci. Chuck prétend que c'est parce que entretenons une relation de substitution. Je ne suis pas certain de le croire. »
Dean s'arrête brusquement. « Attends, quoi ? Ça veut dire quoi ce bordel ? »
Cas s'arrête également, fixant Dean, le regard vide. « Substitution ? »
« Oui ! » s'exclame Dean en reposant sa citrouille au sol. « La partie stipulant que je suis une voiture de location ! »
Cas lève les yeux au ciel et marque une pause. « Une étude psychologique a été menée en 1960, à l'époque où les standards éthiques étaient plus laxistes. Les chercheurs séparaient les bébés singes de leurs mères et étudiaient leur développement de diverses manières. »
Dean croise les bras. « Okaaaay. »
« On donna de fausses mères à l'un des groupes de bébé singes, » continue Cas. « Des mangeoires en métal enveloppées d'une serviette éponge rose et affublées d'une tête de singe. Les bébés avaient accès à tous les éléments nutritifs dont ils avaient besoin par le biais de ces répliques, et ils s'accrochaient à elles comme ils le feraient avec leurs véritables mères. » Cas détourne le regard de Dean pour le poser sur le labyrinthe de maïs à l'horizon. « Leurs découvertes furent surprenantes. »
« Que s'est-il passé ? » demande Dean.
Cas pince les lèvres en une fine ligne. « Les bébés singes sont morts. »
Dean cligne des yeux.
Cas croise à nouveau son regard, sérieux et troublé. « Les bébés ont besoin de contact pour bien se développer. Les singes se sont accrochés à leurs fausses mères et sont morts parce qu'aucun dispositif déguisé ne peut se substituer à l'attention d'une vraie mère. C'est une relation de substitution. »
Dean plisse les yeux. « Quoi ? » demande-t-il, incrédule. « T'es en train de dire que j'suis ton macaque de compagnie ? »
« Selon Chuck, notre amitié est un substitut à une relation amoureuse, » précise Cas. « On ne ressent pas le besoin de chercher la compagnie des autres parce qu'on est là l'un pour l'autre, mais on souffre quand même du manque de connexion profonde qu'une amitié ne peut apporter. » La bouche de Cas se soulève en coin. « Fondamentalement, je ne sors avec personne parce que tu es mon conjoint de travail. »
« Oh, c'est vraiment des conneries ! » s'exclame Dean. « On n'est pas des putains de macaques, et on n'est pas des substituts ! »
Cas acquiesce. « J'ai dit la même chose à Chuck. »
« Et on ne sort pas parce qu'on est occupé, » fulmine Dean. « Occupé à se taper tous les petits boulots de merde que Jody n'a pas envie de régler par elle-même ! »
« Absolument, » confirme Cas.
Dean ramasse à nouveau sa citrouille et commence à marcher lourdement en direction de la zone des caisses. « J'vais te dire, Cas – ce soir on va partir en chasse. On va descendre dans un bar sympa, chercher de la gonzesse, faire quelques connexions…et montrer à Chuck qui est le putain de substitut… »
[...]
Le bar est relativement plein pour un samedi soir. Il s'agit d'un petit boui-boui, un sombre "pub" avec une table de billard et un ventilateur de plafond qui ne fait pas grand-chose pour alléger le lourd parfum humide de bière blonde de toutes les tables et du parquet poisseux. Dean discute avec une jeune étudiante blonde du nom de Starla et est en train de gagner du terrain, mais Cas ne semble pas avoir autant de chance. Il ne fait que rester près du bar, la main cramponnée à son whiskey qu'il touche à peine, les yeux grands ouverts et les jointures blêmes.
Lorsque Starla s'en va aux toilettes, Dean s'approche de Castiel. « Mec, qu'est-ce que t'as ? Tu parles à personne. »
« Il n'y a personne avec qui parler, » marmonne Cas. « Toutes les autres femmes sont venues avec des amies. »
Dean soupire et se passe une main sur le visage. « Aller, tu dois seulement prendre des risques, Cas. Regarde – regarde-moi cette rouquine là-bas. »
Dans le coin le plus reculé sur bar, une rousse relativement jolie est assise avec une femme d'affaire blonde à l'air revêche, les deux sirotant leur vodka cranberry.
« Je vais venir avec toi, » dit Dean, « on va leur offrir quelques verres puis – »
Soudainement, la musique des haut-parleurs passe du rock country discret au Allman Brothers Band, la basse électrique coupant court à la conversation avec un rythme de blues entraînant.
« Cool, » dit Dean. « J'adore cette chanson. Qui a mis ça ? » Ils se tournent d'un même mouvement vers le juke-box et voient –
Une femme aux longues boucles sombres encadrant l'arrondi d'un visage laiteux, avec des bottes en cuir noir et la veste assortie, une main sur le juke-box et l'autre glissant sur sa hanche alors qu'elle ondule son corps en rythme avec la musique. Le refrain tourne à plein volume et elle remue ses cheveux au hurlement de la guitare. « Sometimes I feel/ sometimes I feel/ like I been tiiiiiiiii-ieed to the whippin' post, TIIIIII-ieeed to the whippin' post, TIIIIIIIIII-ieeed to the whippin' post… »
Dean et Cas déglutissent tous les deux.
« Good lord I feel like I'm dyin'… » La jeune femme relève la tête, ancre son regard dans le leurs, et sourit.
« Dean », murmure Cas, « je crois qu'elle nous a vu. »
Elle se déplace d'une démarche arrogante, ce sourire sombre flottant sur son visage et ses yeux bruns flamboyant. Lorsqu'elle prend la parole, elle parle d'une voix basse et traînante, les mots se suspendant à sa gorge. « Bonsoir, les garçons, » les salut-elle. « Que doit faire une fille pour avoir droit à un verre dans le coin ? »
« Je pense que mon ami Cas ici présent est en mesure de vous aider, » répond Dean d'un sourire nonchalant. Il donne un petit coup de coude à Cas.
« Quel est votre nom ? » lâche brusquement Cas. « Moi c'est Castiel. »
Elle s'esclaffe, et pour une raison inconnue Dean sent des frissons lui parcourir la colonne vertébrale. « En voilà une adorable petite chose ! » dit-elle, glissant sa main sur son bras en le parcourant avidement des yeux. « Je suis Meg. Et je te connais, Castiel. Tu es l'inculpé qui s'est fait relâcher. »
Cas prend une gorgée de son whisky et tousse. « Oui. Oui c'est moi. »
Meg sourit. « Ça doit être agréable d'être libre comme l'air, après tout ce temps en taule. Tu devais être… » Elle laisse courir sa main à l'arrière de son coude. « Vraiment seul. »
Cas garde les yeux braqués sur elle comme on fixerait une araignée dans une baignoire. « Voulez-vous – Que souhaitez-vous boire ? »
Meg penche légèrement la tête, et pose son index sur le revers de son col. « Surprends-moi. »
Il y a quelque chose chez cette fille, sur laquelle Dean n'arrive pas à mettre le petit doigt. Il y a un truc qui cloche chez elle. Dans la façon qu'elle a de parler, de bouger, de toiser Cas de haut en bas – ça déclenche toutes les alarmes de son corps, et ses années d'expérience lui conseillent de fuir. Malheureusement, il ne sait pas comment faire passer le message à Cas.
« Te voilà, Dean ! » Starla titube du haut de ses talons branlant en gloussant avant de remarquer la présence de Meg. « Oh, hé ! Ton ami s'est fait une amie ! »
Meg sourit à nouveau, saillante et féline. « Eh bien, nous ne sommes pas encore amis. Mais je sens que la gazelle et moi on va apprendre à bien se connaître. »
Castiel déglutit.
Dean ouvre la bouche pour intervenir.
« Viens, » dit Starla, s'emparant du bras de Dean avant qu'il n'ait pu dire quoique ce soit et l'entraînant vers le centre de la piste. « Allons danser ! »
[...]
La soirée passe, et Dean finit par trouver le moyen de peloter Starla sur une banquette hideuse et mal éclairée. Durant tout ce temps, il est vaguement conscient de ce qu'il en est pour Cas et Meg, comme un signal de son radar alcoolisé. Elle l'a épinglé dans un coin de la banquette, à cheval sur ses cuisses, sa langue à mi-chemin sur sa gorge et les mains dans ses cheveux. Il a l'air d'apprécier, ou du moins lui rend la pareille, et vu la manière dont ils sourient tous les deux, ça doit être réciproque.
« Ça va ? » demande Starla. « Tu as l'air… ailleurs. »
« Je vais bien, » répond Dean en quittant Castiel du regard. « J'ai pas mal de chose en tête, c'est tout. »
Starla glousse. « Laisse-moi t'en débarrasser alors… » Elle prend son visage en coupe entre ses deux mains et l'embrasse goulûment, avec plus d'enthousiasme que de savoir-faire mais ça reste quand même sensuel, doux et plaisant.
« Dean. »
Leurs lèvres se séparent avec un bruit sec et Dean relève la tête.
Cas se tient devant lui, les lèvres rosées et groggy. « Je pars avec Meg. »
« Quoi ? » Dean repousse Starla et se redresse. « Désolé, chérie, j'ai besoin de dire un mot à mon pote une seconde. »
Starla fait la moue. « Ne sois pas trop long. »
Il prend Cas à part et le saisit par l'épaule, le guidant jusque dans un coin à l'abris des regards près des toilettes pour homme, puis s'arrête et siffle, « Comment ça tu pars avec elle ? »
« Je vais chez elle, » explique Cas, buttant légèrement sur ses mots, « pour avoir des rapports sexuels. »
« Cas, tu peux pas faire ça ! » Dean se masse la tempe. « Je sais que t'es novice dans le domaine, mec, mais tu dois bien te rendre compte que cette fille est tarée. »
Le visage de Cas s'assombrit, et ses sourcils se froncent jusqu'à lancer un regard noir. « Pourquoi est-elle tarée, Dean ? Parce qu'elle m'aime bien ? »
« Non, c'est sa façon de parler, et la façon dont ses yeux ne – » Dean a du mal à trouver les mots et ces derniers lui font défaut. « Bon sang, Cas, tu dois me croire. Je fais ça depuis des années, je fais confiance à mon instinct, et mon instinct me dit qu'elle est pas nette. J'en suis arrivé au point où je peux sentir les psychopathes, et elle, elle l'empeste grave. »
Les narines de Cas frémissent. « Et qu'est-ce que je sentais exactement quand tu m'as arrêté, Dean ? »
La bouche de Dean se referme aussi sec.
Sa poitrine se resserre.
Les yeux de Cas le transpercent, furieux et sombres. « Quel parfum avait Lucas, Dean ? Est-ce tu l'as senti ? »
Dean laisse tomber sa main de l'épaule de Cas. Il recule d'un pas.
La bouche de Cas se contracte. « Dean. »
« Touché, Cas, » dit Dean, souriant amèrement et clignant rapidement des yeux. « Tu m'as eu sur ce coup. »
« Dean. » Cas avance d'un pas, son visage passant de la colère au regret. « Je n'aurais pas dû… »
« Non, non, tu…tu en as parfaitement le droit, » dit Dean d'une voix rauque. « Je me mêlerai de mes affaires désormais. Toi, va t'amuser. »
Il se dirige vers la sortie, appelle un taxi, rentre à la maison et s'effondre sur son lit avec la tête qui tourne et le cœur lourd.
[...]
Dean se réveille au grincement de la porte de sa chambre. Ses yeux ne distinguent que la noirceur, et ses pensées sont encore embrumées par l'alcool. La pièce semble tanguer légèrement, et le témoin rouge lumineux de son réveil indique qu'il s'est endormi i peine quelques heures.
Une masse s'affaisse à l'autre bout du lit.
« Cas ? » murmure Dean d'une voix faible, relevant la tête de son oreiller. « C'est toi ? »
« Oui. »
Dean cligne des yeux, s'ajustant à la pénombre. Il distingue la silhouette noire de Cas, assise au pied de son lit. « T'es pas en train de dormir, si ? »
« Non. »
Le silence est telle un voile, épais et cotonneux.
« Qu'est-ce qu'il s'est passé ? » demande Dean. « Est-ce que j'ai ruiné ton plan ? Je suis désolé… »
« J'ai essayé, » chuchote Castiel. « J'ai essayé et j'ai pas pu. »
« Tu as essayé… quoi ? »
Cas ne répond rien.
« Oh. »
La silhouette de Cas s'affaisse légèrement, sa tête se recroquevillant.
« C'pas grave, Cas. Ça arrive au meilleur d'entre nous. Elle avait sûrement de l'herpès en plus. »
« Et si je ne pouvais plus… jamais ? » demande faiblement Cas. « Et si j'étais… »
Dean le toise pendant un moment, appuyé sur son coude.
Puis il tend le bras en grognant et tire la couverture. « Aller, » dit-il en tapotant le matelas. « Grimpe. »
Cas s'installe sous les couvertures, Dean le rejoint et se laisse retomber sur le ventre, étendant son bras au-dessus du torse de Cas, ferme et brûlant. Il soupire. « Tu n'es pas brisé, Cas. D'accord ? Ne t'avise jamais de croire ça. T'as dû affronter plus de merdes que l'imagine la plupart des gens et t'as même pas fini à l'asile, c'est un sacré tour de force. »
« Peut-être que je devrais y être, » marmonne Cas.
Dean renifle. « Si toi t'es pas sain d'esprit, alors je crois qu'il n'y a plus d'espoir pour le reste d'entre nous. » Il hésite. « Je suis désolé pour ce que j'ai dit. Au bar. »
Cas remonte une main sur sa poitrine et tapote le bras de Dean. « C'est rien. Je sais que tu voulais bien faire. »
Ils restent allongés de cette manière, écoutant le son de leur respiration. Ils s'endorment simultanément dans cette position, se raccrochant à l'unique réconfort dont ils disposent, et Dean rêve de petits singes et de serviettes éponges roses.
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A suivre...
