Source : Exonerated By Thecouchcarrot

Helloooo !

J'en ai un peu chié avec ce chapitre, je l'avoue, et je ne suis pas totalement satisfaite du résultat, mais bon je voulais éviter de vous faire attendre trop longtemps.

Je préfère prévenir, ce chapitre peut être franchement dérangeant, il y a très peu de passage mettant en scène Dean et Castiel, l'auteur a surtout mis l'accent sur Candy et Lucas (et si vous le détestiez avant, vous allez avoir envie de lui vomir dessus après avoir lu ce chapitre), leur relation, la complexité psychologique de l'esprit humain, surtout lorsqu'il est influencé par différents facteurs.

Je vous laisse profiter !

Enjoy !


o0o


Il y a 10 jours

Seuls deux lampions – un jaune et un rouge – servaient d'éclairage à la chambre. La paisible lueur rosée aurait pu mettre n'importe quelle personne en valeur, et la jeune femme étendue sur le lit était bel et bien sublime. Un corps gracile, un visage aux traits saillants, des jambes finement élancées... Elle passa une main dans ses cheveux bruns désordonnés et porta la cigarette à ses lèvres. Elle était nue, à la merci de tous les regards, une jambe repliée, l'autre reposant paresseusement sur le matelas. Balthazar fit courir sa main le long de sa cheville, la laissant glisser contre le satin de sa peau. « Bélize, » murmura-t-il.

Elle tira une bouffée de sa cigarette et laissa la fumée errer hors de sa bouche, s'échappant de ses narines. L'éclairage ambrée donnait à son visage une allure sombre. Elle scruta longuement le mur. « Bélize ? »

« Viens avec moi. » Il remonta la main le long de sa jambe, s'arrêtant au genou, puis déposa un baiser sur son épaule. « On pourrait s'enfuir à Bélize. M en a plus que ras le bol de toutes mes frasques et ça me ferait du bien de changer d'air. Prends la môme avec toi, ça me dérange pas. »

Cette fois, elle planta son regard sur lui, son profil se mêlant à l'obscurité. Une mèche de ses cheveux tomba sur son visage de manière négligée et échevelée bien que profondément saisissante. « Tu sais que je suis avec Lucas. »

Balthazar suspendit ses caresses.

L'ambiance de la pièce devint subitement étouffante. « Lucas ? » demanda-t-il. Il se redressa en la fusillant du regard. « Il est en prison à vie, Candy ! Pour avoir massacrer des enfants ! Qu'est-ce que t'attends de ce type-là ? »

Elle plongea à nouveau son regard en direction du mur, et la cigarette trembla entre ses doigts. Elle ne lui répondit pas. Balthazar reprit lentement ses caresses en glissant sa main un peu plus bas et enfouit son visage dans son cou pour lui murmurer à l'oreille, « Il n'est pas là. Moi je le suis. »

Elle écrasa la cigarette entre ses doigts, et prit une inspiration tremblotante. Elle se laissa aller contre ses lèvres, sa chevelure désordonnée se répandant en cascade sur l'épaule de l'homme. « Balthazar, » souffla-t-elle, « est-ce que t'es amoureux de moi ? »

Il l'embrassa le long de la mâchoire avant de lui mordiller le lobe de l'oreille, la faisant frissonner contre lui. « Non, » lui assura-t-il. « J'te ferai jamais un truc pareil, mon ange. »

Ses cheveux continuèrent de lui chatouiller la peau jusqu'à ce qu'elle s'éloigne pour jeter sa cigarette dans le cendrier posé sur la table de nuit. Il la rallongea dans le lit et posa ses lèvres sur les siennes puis sur chaque parcelle de peau à sa portée, touchant et s'enivrant de son corps. Elle dégageait des effluves de sel et de cendre, de sueur et de fumée, de sexe et de flamme.

« J'peux pas partir, » haleta-t-elle. « Mon travail est ici. »

« Mais on s'en tape du boulot, j'suis pété de thunes, » gémit-t-il.

Elle planta ses ongles dans son dos. « Pas pour l'argent. Pour Lucas. »

Brusquement, Balthazar sentit son estomac se tordre dans une douloureuse agonie, et il laissa échapper à un rire étouffé, le genre de rire qu'on lâche instinctivement après un sale coup, car brusquement, il comprit. Il s'éloigna d'elle, laissant les nimbes pourpres la plonger dans une atmosphère sombre, lascive et suintante.

C'était elle. C'est elle qui tuait les enfants pour Lucas.

Il se souvint de l'arme dans son pantalon. Son regard bifurqua jusqu'à se poser sur ses vêtements jonchant le sol au pied du lit.

Il pourrait mettre un termes à tout ça en un claquement de doigt.

Il se tourna de nouveau vers Candy. Elle était étendue sur le dos, le regard vide et fixé au plafond, des larmes dévalant ses joues pour aller s'échouer dans ses cheveux. Tout son corps était secoué de spasmes, sa frêle poitrine dénudée, à l'égal de l'ensemble de sa personne, complètement à la merci du regard de Balthazar. Elle lui parut soudain plus jeune et mise à nue que jamais.

« Pourquoi tu pleures ? » lui demanda-t-il.

« J'en sais rien, » lui répondit-elle. Elle ferma les yeux.

Il se leva du lit et se rendit jusqu'à sa pile de vêtements. Il s'accroupit pour récupérer son pantalon, s'empara de l'arme située dans la poche arrière tout la gardant dissimulée sous le vêtement.

« Candy, » trancha-t-il.

Elle rouvrit les yeux pour les planter dans les siens. Elle hoqueta sans jamais exhaler le moindre souffle.

Balthazar hésita, le doigt sur la détente.

Puis il soupira. « Rentre chez toi. » Il fouilla dans la poche de son pantalon et lui remit ce qu'il lui devait.

Candy récupéra la cocaïne avant de s'habiller, sous l'œil inquisiteur de Balthazar. Elle partit en fermant la porte derrière elle. Et Balthazar la regarda faire, regarda la porte se refermer, et continua de fixer cette même porte en ayant bien conscience qu'elle venait d'être fermé par une femme qu'il ne retrouverait jamais. Pourtant il ne rouvrit pas la porte, n'essaya pas de la rattraper, ne prit même pas la peine de la suivre du regard à travers le rideau de la chambre pour voir dans quelle direction elle s'éloignait. Il demeura debout, près du lit et posa son arme sur la table de nuit. Parce qu'il n'était qu'un homme faible et égoïste, incapable de tuer un chien enragé.

[…]

Il y a neuf mois.

Fut un temps où elle avait un plan. Le plan consistait à suivre Castiel – ce qui, en soit, n'était pas difficile à entreprendre étant donné le nombre de journalistes qui ne le lâchaient pas d'un pouce. Le temps finit néanmoins par voir leur intérêt s'amoindrir. A termes, Castiel partit seul à la rencontre du shérif fraîchement destitué. Elle les suivit jusqu'au Lac Madeleine, puis jusqu'à un bar, et c'est à cet instant qu'elle vit une opportunité se présenter à elle. Elle se gara une rue plus loin et alpagua son amie Shakira à l'angle du trottoir.

« Où t'étais passé, ma biche ? » lui demanda Shakira. « Tommy te cherche partout, tu sais. »

« J'ai pas le temps de t'expliquer, » pesta Candy. « J'ai besoin de ton aide pour un de mes clients, j'te donnerai cinq milles dollars et tout ce que t'auras à faire, c'est faire c'que j'dis, okay ? »

Shakira écarquilla les yeux mais fit confiance à Candy, la connaissant suffisamment pour savoir qu'elle n'était pas du genre à faire du vent. Elle la suivit donc jusqu'au bar.

Castiel et le shérif buvaient un verre au comptoir, leurs yeux scannant les alentours comme de véritables junkies. Candy les pointa du doigt à Shakira, « Celui en vert, » dit-elle en désignant le shérif d'un mouvement de tête. « Il est pour toi. Ne lui parle pas de ce qu'on fait. Ne le fais pas payer. Dis-lui simplement que t'es une danseuse. »

Elle glissa ensuite son bras autour de celui de Shakira et la mena jusqu'à eux. Elle leur offrit un sourire alliant douceur et timidité factice, la panoplie parfaite de la femme mystérieuse, de la jeune fille à la recherche du mauvais garçon.

« Bien le bonsoir, » les salua le shérif, en les scrutant avidement de la tête aux pieds. Ses joues étaient légèrement colorées, et son élocution manquait de fluidité, mais son expression demeurait vive et enthousiaste. « Vous êtes pas un peu jeunes pour traîner par ici, les filles ? »

Candy se passa une main dans les cheveux. « Et toi t'es pas un peu vieux pour ce genre de plan drague ? »

Le shérif rigola et descendit de son tabouret. « Moi c'est Dean, et voici Castiel. » Il posa une main rustre sur l'épaule de Castiel et celui-ci lui jeta un regard anxieux. « Est-ce qu'on peut vous offrir un verre, mesdames ? »

« Oui, avec plaisir, » répondit Shakira, en zyeutant le barman.

Dean fronça les sourcils en plissant âprement les yeux. « Est-ce – Est-ce qu'on se connaît ? »

« Non, » répondit Candy. « Non. »

« Si, j'ai – t'as été épinglé pour racolage ! » s'exclama-t-il un peu trop fort en pointant son verre en direction de Shakira. « Merde, est-ce que vous êtes en train de bosser ? »

Castiel semblait perdu, mais ne détachait pas son regard de Candy, la dévisageant avec une telle intensité qu'elle se demanda s'il ne l'avait pas reconnue. Elle rougit d'embarras, un mensonge habilement goupillé déjà prêt à franchir la barrière de ses lèvres. Tout ce qu'elle avait à faire c'était repousser Shakira avec dégoût, prétendre qu'elle n'en savait rien et sortir en trombe, complètement mortifiée. Toutefois, jamais elle ne retomberait sur une occasion pareille, jamais...

« On est peut-être en train de bosser, » dit Candy. « Est-ce que c'est ton cas ? »

Dean l'étudia un moment, puis laissa échapper un petit rire. « J'ai rendu mon badge y'a une semaine, » dit-il. « Je ne suis officiellement plus de service. »

Shakira posa une main sur sa hanche et fit la moue. « Est-ce qu'on a le droit à nos verres alors ? »

Dean les dévisagea l'une après l'autre, puis se pencha en arrière pour murmurer quelque chose à l'oreille de Castiel. Celui-ci ne dit rien, mais lorsque Dean recula et croisa son regard, il acquiesça.

Dean héla le barman. « Deux Long Island, » commanda-t-il. « Et un autre Whisky. »

Ainsi se poursuivit la soirée. Candy n'arrivait pas à en croire ses yeux. Les deux hommes s'absentèrent plus d'une fois pour aller aux toilettes, ce qui lui laissa largement plus d'une occasion de verser une pointe d'ecstasy dans leur verre, initiative probablement inutile mais dont elle s'encombra à titre de précaution, au cas où ils auraient le foie un peu trop expéditif. Le seul problème qui se présentait à elle pour le moment était que Shakira se retrouvait aux côtés de Castiel pendant que Dean se cramponnait à lui comme une moule à son rocher.

« Hey, » chuchota-t-il à son oreille, en dégageant une mèche de ses cheveux, « tu veux pas qu'on sorte d'ici ? »

« Appelle un taxi, » lui suggéra Candy, tentant désespérément de croiser le regard de Castiel. Celui-ci était trop occupé à fixer pensivement son verre, complètement indifférents aux gloussement de Shakira par-dessus son épaule ainsi qu'à sa main posée sur sa cuisse. Quelle idiote. Même pas capable de suivre une simple consigne.

Le shérif effleura ses lèvres contre le creux sous le lobe de son oreille pendant un total de trois secondes avant d'y apposer un baiser ; il s'attelait à la tâche à la manière d'un scientifique solvant un algorithme. Candy repensa aux exercices d'algèbre de Krissy et se demanda si le shérif n'avait pas, tout comme elle, réduit le sexe à une simple équation. Selon le nombre X d'argent, combien de Y peut-on s'octroyer ? Dean avait probablement des variables différentes – selon le nombre X de temps, combien de Y va-t-il pouvoir gagner ?

« Il y a un... un motel juste au coin de la rue, » susurra-t-il, en trébuchant sur ses mots. « On peut y aller à pied et …. se prendre une ou deux chambres. » Sa main se glissa entre ses jambes pour caresser l'intérieur de sa cuisse.

Elle avait pratiquement servi Dean à Shakira sur un plateau d'argent et voilà que maintenant il se frottait à elle comme un animal en rut pendant que Castiel lui filait entre les doigts – après avoir eu le temps de bien étudier son visage évidemment.

Candy était tellement en colère qu'elle eut envie d'arracher les ongles de Dean et de l'étrangler jusqu'à voir ses yeux rouler dans leur orbites. Au lieu de cela, elle déguisa sa colère en un frisson et lui sourit avant de dire. « Très bien, beau gosse. Passe devant. »

Ils arrivèrent tant bien que mal jusqu'au motel dans un enchevêtrement de membres secoués d'éclats de rire, telle une créature sur huit pattes qui n'aurait pas appris à marcher droit. Shakira était saoule comme à chaque fois sans compter qu'elle avait dû s'enfiler quelques amphéts dans les toilettes pour couronner le tout. Elle n'était plus bonne à rien à présent. Candy ne pouvait pas compter sur elle pour qu'elle lui glisse les clefs de sa chambre. Concrètement, Candy ne pouvait pas compter sur elle tout court.

Elle les entraîna jusqu'au guichet en réfléchissant à toute vitesse. « Une chambre, » dit-elle. « Deux lits doubles. »

Le réceptionniste leur remit les clés. « Amusez-vous bien les enfants, » railla-t-il.

A ce stade, Dean et Castiel étaient beaucoup trop à l'ouest pour comprendre ce qui arrivait. Ils furent facilement conduits dans la chambre, guidés jusqu'aux lits, déshabillés puis allongés par-dessus les couvertures. Candy se débarrassa sans tarder de son haut et jeta son sous-vêtement au sol avant de grimper sur Dean, en espérant qu'il ne mettrait pas trop de temps à s'endormir. Elle commença à l'embrasser goulûment tout en défaisant son soutient-gorge.

« Whoa whoa whoa ! » pantela Dean en agitant les mains. « Doucement y'a pas l'feu, Speedy Gonzales ! Laisse-moi – Laisse-moi te regarder. »

Elle soupira en se redressant. « Y'a pas grand chose à regarder. »

« Non, j'veux dire... » Il posa les mains sur ses hanches, la fit basculer dans le lit et l'allongea sur le dos. « Laisse-moi juste... » Il se redressa sur un coude et tendit la main, la faisant glisser de son sternum jusqu'à son nombril. « Laisse-moi te regarder une minute. » Son visage était rutilant et écarlate, ses pupilles dilatées à l'extrême et elle sentait des picotements lui parcourir la peau à l'endroit où ses doigts l'avaient frôlée.

Dans le lit d'à côté, les choses ne se passaient pas avec la même aisance. « C'est pas grave, trésor, » résonna la voix de Shakira, « Tu n'as qu'à t'asseoir et me laisser m'occuper de toi. »

Castiel marmonna quelques piètres excuses.

Dean, lui, ne prêtait aucune attention à la scène. Il était perdu dans la contemplation de sa silhouette au sein de laquelle il se noyait petit à petit, et semblait vouloir prendre son temps. Candy n'y voyait aucun inconvénient chaque minute de sursis était une minute qui jouait en sa faveur. « Bon sang, » dit-il, « t'es vraiment unique, Candide. »

« Unique, » chuchota-t-elle.

Il effleura la petite cicatrice blanche se trouvant à la lisière de son ventre plat « Césarienne ? »

« Mon bassin était trop étroit, » avoua-t-elle.

Il sembla un moment fasciné par cette découverte, retraçant la fine marque du bout des doigts à intervalles réguliers. Puis il remonta jusqu'à elle de façon à la regarder droit dans les yeux, se pencha vers son visage et déposa un doux baiser contre ses lèvres. Un baiser si doux et si tendre, que pendant un instant, Candy se sentit prête défaillir.

C'est là qu'elle entendit le gémissement de Castiel et se rappela qui elle était.

Le suite se déroula telle une routine perpétuelle et il s'avéra qu'au final, Dean n'était pas si différent de ses autres clients. Dès qu'il eut terminé, il s'effondra sur le lit comme une masse, la bouche ouverte et le souffle court. Ses paupières se fermèrent peu de temps après.

Candy bondit hors du lit et ramassa ses vêtements, les renfilant les uns après les autres. Elle voulut récupérer son sac à main, en équilibre sur le bureau, mais était bien plus ivre que ce qu'elle croyait. La tête qui tourne et les jambes flageolantes, elle manqua son coup. Ses doigts glissèrent sur la lanière et le sac s'effondra au sol en déversant tout son contenu.

Elle s'accroupit et s'empressa de tout remettre à l'intérieur dans des gestes précipités. Elle récupéra le petit sachet en plastic dont elle avait besoin.

« C'est... à toi ? »

Elle se retourna.

Dean s'était renversé sur le ventre, un bras balancé négligemment au bout du lit, et tenait à la main, repliée de façon hasardeuse sur ses phalanges, son Couteau.

La fureur s'empara de tout son être aussi violemment qu'un coup de tonnerre, son éclat aveuglant la foudroyant sur place.

Il amorça la lame. « L'est pas mal, » souffla-t-il. Il le soupesa légèrement. « Lourd. »

« C'est à moi, » siffla-t-elle. Elle lui arracha le manche des mains et rengaina la lame. « Pas touche. Rendors-toi. »

« Hystéro, » maugréa Dean avant de fermer les yeux.

Elle fit en sorte de s'assurer que le Couteau était intact, amorçant de nouveau la lame avant de promener son pouce sur les bords aiguisés ainsi que le manche satiné. Elle le glissa dans son sac et reporta son attention sur le sachet en plastique.

Candy se releva, et s'avança jusqu'au lit de Castiel. Lui aussi avait perdu connaissance, nu et étendu en travers des draps, plongé dans un sommeil dénué d'amour-propre. Shakira était assise sur la chaise près du lit, en train de compter son magot de la soirée.

Candy se fichait bien de l'argent. Ses mains tremblaient et des palpitations lui remontaient l'estomac sans qu'elle ne puisse s'en dérober. Elle avait déjà commis des actes horribles – bien plus qu'horribles et à plusieurs reprises – mais c'était toujours après qu'ils soient morts, lorsqu'ils ne pouvaient plus se réveiller, se défendre, appeler la police, lui crier dessus ou la tuer. Quand ils étaient morts, elle n'avait rien à craindre. Dans les circonstances actuelles, elle sentait ses jambes vaciller sous son poids tandis qu'elle continuait d'avancer, et son cœur s'emballa comme il le faisait lorsque Lucas lui souriait en l'appelant « Ma poupée... »

Castiel inspirait, expirait, lentement et de façon régulière. Il était vraiment beau, elle ne pouvait le niait. Bien plus beau que son frère.

Elle tendit le bras et lui effleura délicatement la hanche.

Il ne broncha pas.

Lentement et avec précaution, elle passa ses doigts dans la toison recouvrant son pubis. Aucun ne s'en détacha. Elle grinça des dents puis enroula ses doigts autour d'un seul poil,

Et l'arracha.

Le bras de Castiel tressauta, mais ses yeux demeurèrent clos.

Candy souffla et déposa le poil brun dans la pochette. Elle vérifia que celle-ci était bien scellée avant de la glisser au fond de sa poche. Elle fouilla ensuite la chambre des yeux et tomba sur le pantalon de Castiel, avec son portable à l'intérieur, et modifia le numéro d'un de ses contacts.

Shakira se releva. « Aller, on y va, » dit-elle. « Tu vas me donner mes cinq milles dollars ? »

« Quand on sera au distributeur, » répondit Candy. Elle jeta un dernier coup d'œil aux deux hommes, inertes et totalement amorphes.

Ils ne se rappelleraient de rien.

Shakira et elle quittèrent la chambre d'hôtel et disparurent dans les profondeurs de la nuit.

[…]

Il y a deux ans

Lucas était fébrile. Depuis qu'il avait tué cette pute dans l'Oregon, il se sentait agité, avide, excité – il avait les nerfs à fleur de peau tel un courant électrique lui sillonnant l'épiderme. Ça ne suffisait plus à présent. Il manquait quelque chose. Et peut-être que ce quelque chose, aussi agaçant soit-il, était la raison pour laquelle il se retrouva à garer sa voiture sur le parking jouxtant une aire de jeux.

Sans doute avait-il seulement besoin de tirer son coup. Elizabeth a toujours su le satisfaire. C'était une sale putain de menteuse, mais un sacré bon coup. Peut-être qu'il l'achèvera pour de bon cette fois – peut-être que ça étanchera sa soif. Il se rappelle du temps où il la tringlait à tout bout de champs, et qu'il mettait les mains autour de son cou en se disant qu'il pourrait la tuer s'il le voulait, à quel point il jubilait de la voir se tortiller et s'agripper à lui alors que ses yeux se gorgeaient de terreur brute. Peut-être que cette fois-ci, il irait jusqu'au bout. Néanmoins, il ne pouvait nier qu'il était difficile d'arriver à forger une femme de la même trempe que Candy : trop stupide et pathétique pour prendre la fuite, mais juste assez revêche pour pouvoir jouir du plaisir de la dominer. Ça ne valait pas le coup de gâcher un tel investissement pour quelques minutes de plaisirs. Lucas était beaucoup plus malin que ça.

C'est là que ses yeux se posèrent sur un enfant.

Un garçon de deux ans, un adorable petit blondinet encore légèrement replet, et à peine capable de monter sur la balançoire. Il y avait quelque chose chez cet enfant – son visage de poupon accentuant les traits dodu de son menton, ses petits doigts potelés cherchant naïvement sa mère – qui envoya un frisson familier le long de la colonne vertébral de Lucas. Il visualisait déjà la scène : son petit cou frêle et délicat, sa peau tendre et charnue. La candeur avec laquelle le garçon lui ferait confiance, et la vitesse éhontée avec laquelle cette confiance laisserait place à l'effroi. La facilité avec laquelle ses os se briseraient tels des copeaux de bois. L'aspect juvénile de ses organes encore naissants, brillants de santé et à la texture si soyeuses. Le cri strident qu'il pousserait.

Ça faisait tellement longtemps ; le manque se faisait ressentir jusqu'au plus profond de ses tripes avant de remonter le long de gorge pour le faire saliver. C'est à ce moment précis que Lucas réussit à se persuader que le risque en valait la peine, qu'il devait le faire, que c'était la seule chose au monde dont il avait besoin.

Il lui fallait la complicité d'Elizabeth. Cela faisait plus de deux ans qu'il ne l'avait pas vue, mais il savait dans quels coins elle tapinait, et il ne mit que peu de temps avant de la retrouver. Il l'emmena dans un hôtel et lui fit part de ses projets. Elle refusa au début, mais il réussit à la convaincre grâce au vieux couteau qu'il lui avait laissé tant de fois manipuler. Il lui taillada la peau avec, et lorsqu'elle lui donna enfin son accord, il lui donna le couteau à titre d'offrande. C'était le cadeau le plus généreux qu'il n'ait jamais fait à personne, et elle ne le méritait pas, mais il lui donnait l'impression d'être spéciale. Elle vénérait ce couteau. Ils baisèrent ensuite comme dans ses souvenirs, mais il fut néanmoins surprit par sa réaction lorsqu'il lui demanda à venir chez elle voir Krissy.

« J't'interdis de la voir, » dit Elizabeth. « Elle n'est pas à toi. »

Lucas s'esclaffa. « Bien sûr que si elle est à moi ! J'te rappelle que tu vendais pas ton cul à tous les coins de rue en ce temps-là. »

« Non. » Elizabeth s'extirpa du lit et s'empara du couteau. « Ce n'est pas ce que je veux dire. Elle ne t'appartient pas. Elle est à moi. Rien qu'à moi. »

Lucas se redressa en plissant les yeux. « Je ferai en sorte qu'elle m'appartienne. »

Le visage d'Elizabeth se durcit et elle amorça la lame du couteau. « Si tu la touches – si tu lui adresses ne serait-ce que la parole – je te tuerai. »

Le rire de Lucas redoubla d'éclat et il se leva du lit à son tour. Certes, il faudra qu'il l'achève un de ces jours, mais pour l'heure, il la trouvait beaucoup trop divertissante. Il lui agrippa le poignet et le tordit jusqu'à ce qu'elle hurle de douleur en relâchant le couteau Il l'empoigna ensuite par les cheveux et la força à se mettre à genoux. Il détestait cette tignasse, maudissait la manière dont ils encadraient son visage mais pour une fois, ils avaient leur utilité.

« C'est moi qui fixe les règles, » susurra-t-il en souriant. « Et j'irai voir la gamine si ça me chante. »

Elizabeth lui renvoya un regard tellement chargé de colère qu'il eut envie de l'embrasser. Il lui tira brutalement les cheveux encore une fois avant de la flanquer au sol. « J'ai pas envie de me battre, » prêcha-t-il. « Alors tiens-toi tranquille. »

Elle haleta contre la moquette, et il vit ses ongles s'enfoncer dans les fibres en coton, mais en dehors de ça, elle ne dit pas un mot.

Le lendemain, ils s'étaient mis d'accord pour partir explorer le parc, mais se retrouvèrent au beau milieu d'une kermesse bondée. Maintenant qu'Elizabeth était plus âgée, ils se donnaient beaucoup moins de mal qu'avant – ses long cheveux et son visage gracieux la faisaient aisément passer pour une jeune mère de famille. Mieux encore, il arrivait parfois que les opportunités leurs tombent tout cuit dans le bec. Comme ce petit garçon égaré, errant entre les passants avec ses yeux marrons humides de larmes. Elizabeth le prit par la main avant de lui demander, « Comment tu t'appelles ? »

Le jeune garçon s'essuya les yeux avec son autre main. « Kenny, » gémit-il.

Elizabeth sourit, et Lucas sentit ses lèvres s'étirer également. « Kenny, » chuchota-t-elle à son tour. « On va aller s'acheter une glace. »

« Maman, » sanglota-t-il, des larmes au bord des cils.

Elle lui caressa les cheveux et prit son visage en coupe. Lucas pouvait entrevoir l'avidité de son regard. Elle avait besoin de ça autant que lui. Le manque la consumait également. « On va retrouver ta maman, » dit-elle en le prenant dans ses bras pour le poser contre sa hanche. Il mit sa joue contre son épaule et s'accrocha désespérément à elle, ses doigts frêles enserrant nerveusement son T-shirt.

Lucas sourit au petit garçon par-dessus Elizabeth et sentit ses entrailles se tordre d'excitation.

Ils quittèrent la kermesse, roulèrent jusque dans les bois, et étanchèrent leur soif mutuelle.

[…]

Il y a huit ans

Lorsque son choix se porta sur les yeux, Candy ignorait l'euphorie qui cela lui procurerait. Lucas avait déjà jeté son dévolu sur les doigts, les pieds et les dents, mais il lui demanda de choisir quelque chose qui n'appartiendrait qu'à elle, et elle avait choisi les yeux. Elle n'en regretta pas une seule seconde. Après avoir tué le bambin, elle fut partagée entre la montée d'adrénaline et l'agonie spasmodique de son estomac – jusqu'à ce qu'elle arrache les yeux du cadavre. Après ça, la douleur se tut instantanément, et son corps sembla se soulager d'un poids comme après un tour de montagne russe. C'était vertigineux ; c'était comme plonger dans la torpeur pour être propulsée dans les airs jusqu'à en avoir le souffle coupé.

A la suite de cette découverte, elle s'abreuva de cette sensation après chaque meurtre. Lorsque les cadavres continuaient de la dévisager de leur regard mort et accusateur, ses jambes commençaient à vaciller et la bile à lui remonter l'œsophage. Mais dès qu'elle leur arrachait les yeux, elle se mettait à trembler pour une toute autre raison – l'excitation, l'extase. Le nirvana. Elle nettoyait ensuite le couteau dans des gestes fébriles, secouée d'un rire hystérique et incontrôlable. Rien ne pouvait la rendre plus vivante que le meurtre. Même le sexe ne pouvait rivaliser avec cette sensation, lui donnant l'irrépressible envie de danser, de boire, de hurler, de dévaler une colline et de gravir les montagnes.

Une fois, elle rentra chez elle sans être encore totalement redescendue de son nuage d'euphorie. Elle surpaya la baby-sitter et se servit une double dose de téquila. Mais alors qu'elle était sur le point de la boire cul-sec, Krissy tituba hors de sa chambre.

« Maman, » geignit Krissy, « J'ai soif. » Et elle fixa Candy de ses grands yeux marrons qui lui firent l'effet d'un violent feed-back.

Les spasmes s'emparèrent vigoureusement de son estomac et elle failli rendre ses tripes dans l'évier.

« Retouche te coucher, ma puce, » réussit-elle à dire. « J'vais t'apporter un verre d'eau. »

Depuis ce soir-là, elle fit en sorte de ne jamais rentrer chez elle directement après le meurtre. Elle préférait rester à l'hôtel avec Lucas pour redescendre, et ne repartait que lorsque l'image du cadavre ne demeure plus coincée dans le fond de sa gorge.

[…]

Il y a douze ans

Candace Jones se tenait à l'angle d'une rue très fréquentée à la tombée de la nuit, frissonnant dans son bustier et petit short moulant. Elle se trouvait jolie avec tout ce maquillage, bien qu'un peu idiote – c'était pas un bustier qui allait mettre en valeur son absence de poitrine, et ses cheveux n'arrêtaient pas de se coller à son gloss. Elle avait treize ans, mais elle se faisait parfois l'effet de n'être qu'une gamine là dehors.

Elle vit alors un homme se garer en taxi. Il était en train de se disputer avec le chauffeur, que Candace reconnut immédiatement comme le type anglo-saxon qui ne lui demandait jamais de payer en nature. Il avait l'air en colère, et l'autre homme lui jeta son argent depuis la plage arrière, puis sortit de la voiture.

Il était grand, avec des cheveux châtain tirant sur le roux et un regard troublant. Il était plus jeune que la plupart des clients de Candace, mais aussi bien plus agréable à regarder, et il la fixait comme si elle était la première femme qu'il croisait dans sa vie. Candace se sentit rougir.

« Salut, » lui dit l'homme. « Comment tu t'appelles ? »

« Moi c'est Candy, » répondit-elle, en prenant une grande inspiration pour mettre sa poitrine en évidence. « Tu cherches de la compagnie ? »

Il sourit. « Je te cherche, toi. » Il tendit la main et lui releva le menton du bout des doigts. « Tu peux m'appeler Lucas. »

Son ventre papillonna et un frisson s'empara de ses lèvres. En l'espace de quelques instants, elle sut qu'elle était était tombée amoureuse de cet homme, et qu'à partir de maintenant, sa vie ne serait plus jamais la même.

[…]

Aujourd'hui

Dean passe une semaine de plus à l'hôpital, à satisfaire ses visiteurs et à répondre aux questions de certains journalistes. Il bénéficie souvent d'une période creuse en milieu de journée – qui s'est d'ailleurs soldée par un marathon entier de Dr Sexy via l'une des chaînes du câble. Et Sam vient le voir tous les jours après le boulot pour jouer aux cartes avec lui.

Lors de l'une de ces visites, Dean mélange les cartes avant de lancer, « Cas m'a dit que tu l'avais empêché d'aller se rendre, quand vous étiez au poste. »

Sam ne quitte par la table des yeux. « Et ? »

« Et alors, je voulais juste te dire... » Dean continue de mélanger les cartes au lieu de les distribuer. « Merci de lui avoir tendu la main et de t'être interposé, je sais à quel point t'étais partagé dans cette histoire, et... je t'en suis très reconnaissant. »

Sam hausse les épaules. « C'était la moindre des choses. »

Dean porte à nouveau son regard sur lui et est submergé par une vague de déjà-vu, comme l'impression d'avoir déjà vécu cette scène auparavant, pour ne s'en souvenir que maintenant. « Tu sais, quand j'me suis fait tirer dessus, j'ai demandé à Jody qu'elle et Bobby s'occupent bien de toi. Étant donné que je n'allais plus être capable d'assurer tes arrières. »

Sam redresse la tête, un rictus lui déformant le coin des lèvres comme s'il n'arrivait pas à se débarrasser d'un relent amer. « Elle m'en a parlé, ouais. »

« Mais en fait j'ai réalisé – » Dean repose les cartes et se repositionne dans le lit en grimaçant. « Sam, ça fait un bail que j'ai arrêté de m'occuper de toi. Cette année, on peut même dire que la tendance s'est plutôt inversée. »

Sam se redresse et soupire. « Dean... »

« T'es un adulte, Sam. Quand tu t'es revenu t'installer à la maison, t'étais tellement – tellement démoli que ça m'a paru logique que tu lâches la bride pour me laisser prendre les choses en mains, parce que c'est mon job. Mais après un certain temps tu allais mieux, tu t'es rétabli, t'as rencontré Amélia, et – » Dean se pince l'arête du nez en s'esclaffant. « Nom d'un chien, et depuis c'est toi qui passes ton temps à nettoyer mon merdier ! Et j'ignore ce que je suis sensé faire, Sam. Je sais plus du tout où est ma place. »

Sam déglutit et hochant la tête, l'air pensif. « C'est peut-être une bonne chose, » dit-il. « Peut-être que ça ne devrait être ni ton job, ni le mien et qu'on devrait tout simplement... veiller l'un sur l'autre. »

Dean aimerait partager le même avis, mais une part de lui continue amèrement de se révolter rien que de l'envisager. « Sûrement, » admet-il, indécis. « Ça me semble raisonnable. »

Ils continuent de passer le temps en jouant aux cartes. Lorsque Sam commence à gagner, Dean l'accuse de compter les cartes, et Sam se rue trop vite dans les brancards pour être totalement innocent. Dean reprend alors le paquet pour battre les cartes.

« Alors, t'as recollé les morceaux avec Amélia ? » demande-t-il.

Sam éclate de rire. « On n'a pas vraiment eu le temps de se pencher sur la thérapie de couple, Dean. J'sais pas si tu te souviens, mais y'a eu toute une enquête pour meurtres à résoudre entre-temps. »

« Mec, ça fait des plombes que j'suis à l'hôpital, » rétorque Dean. « Vas pas me dire que t'as pas trouvé le temps de mettre les choses à plat. »

Sam soupire et se passe une main dans les cheveux. « Les choses finiront par rentrer dans l'ordre. Ça va déjà beaucoup mieux depuis quelques temps, vraiment... »

Dean le dévisage d'un air suspicieux. « Tu m'as jamais clairement dit ce qui la tracassait tant. »

« C'est pas important, » marmonne Sam.

Dean a envie de le pousser à en dire d'avantage, mais se retient, et à la place, s'attelle à distribuer les cartes pour commencer une nouvelle partie.

« Ils t'ont montré la photo de Candy ? » entrecoupe Sam, d'un air un peu trop détaché. « Celle d'il y a dix ans ? Ils la diffusent un peu partout en ce moment. »

Dean hoche la tête. Il s'en souvient parfaitement – pommettes saillantes, grands yeux bleus, et courts cheveux noirs.

« Quand je l'ai vue, je me suis dit... j'veux dire, on dirait... » Sam s'interrompt, passe son tour et laisse la phrase en suspens.

Dean sait exactement ce qu'il était sur le point de dire, mais refuse d'être celui qui le verbalisera à voix haute.

Elle était le portrait crachée de Castiel.

« Est-ce que tu pence que – les absences de Cas – » Sam hésite, cherchant les bons mots. « l'amnésie et tout ça. Tu crois que ça a un rapport avec – »

« J'en sais rien, et je vais pas spéculer sur la question, » l'interrompt Dean. Il abat sa carte. « Ça ne regarde que Cas et Chuck. Si jamais il veut m'en parler un jour, je serai là, mais en attendant c'est son putain de droit, Sam. »

Sam hoche la tête, un peu honteux, et ils terminent la partie sans plus de commentaires.

[...]

Lorsque Sam rentre chez lui ce soir-là, Amélia l'attend déjà pour le dîner. « Royal cheese de chez Mcdo, » annonce-t-elle. « J'ai dû trimer au fourneau toute la journée. »

« Oh ho ho, y'a même des frites ! » s'exclame Sam, en sortant les emballages fumants du sac en papier. « Tu t'es surpassée là, ma chérie. »

Elle papillonne jovialement des yeux « Quelle genre de femme au foyer serai-je si je ne cuisinais pas de bon petits plats maison tous les soirs ? »

Sam l'embrasse sur la joue. « Une de ces horribles militantes féministes. Dieu nous en garde. »

Amélia se laisse tomber de manière théâtrale sur sa chaise en croisant soigneusement les jambes. « Grand dieu non, ne fais pas de moi une féministe, mon amour, et surtout ne me laisse pas voter. Je ne pourrai assumer de prendre de décisions par moi-même. »

Sam prend un gros morceau de son hamburger, après quoi, et ce parce que le timing n'a jamais été son fort, il articule autour de sa viande hachée, « En parlant de femmes... »

Amélia avale une nouvelle frite sans lever les yeux. « Oui ? »

Il avale sa bouchée et essaie de ne pas penser aux conséquences inéluctables que pourraient engendrer cette conversation. « Amélia, après ce qu'il s'est passé avec Dean et Cas... je crois que j'ai compris quelque chose. »

Elle mord dans son hamburger en se donnant une allure nonchalante. « Mmhmm ? »

« Toi et moi, quand on a commencé à se fréquenter, on était tous les deux d'accord pour ne pas avoir d'enfants, » énonce-t-il, la gorge serrée. « Et j'étais sincère. Mais après, quand t'as cru que je – que j'avais en quelque sorte changé d'avis, ça m'a mis en colère que tu ne me fasses plus confiance pour te dire la vérité. J'arrivais pas à comprendre pourquoi tu me croyais pas quand j'te disais que j'étais sûr de moi et de ma décision. »

Amélia repose son burger. « Je – »

« Attends, laisse-moi finir. » Il se racle la gorge. « Mais ensuite, j'ai vu ce qui s'était passé avec Cas... et je me suis rendu compte que c'était peut-être pas qu'une histoire de confiance. Parfois, les gens qui nous aiment arrivent juste à... voir des choses qui nous échappent. Parfois, on n'est pas fiable dans notre manière de percevoir nos émotions, parce qu'on en est trop proche, et il nous faut un regard externe pour réellement les comprendre. Et je pense que c'est ce qu'il s'est passé ici. Je pense que tu as sûrement raison. » Il prend une profonde inspiration, avant d'admettre pour la première fois à voix haute, « Je pense qu'au fond, il y une part de moi qui – aimerait avoir des enfants. »

Amélia le fixe en pinçant les lèvres, le regard peiné. « Sam... »

« J'ai pas encore fini. » Il repousse son burger avant de lui prendre la main. « Ça ne change absolument rien à ce que je ressens pour toi, Ame. Et je sais que tu penses que j'suis en plein déni et que je finirai par t'en vouloir, mais – je ne suis pas dans le déni, ou en tout cas plus maintenant, et j'ai toujours envie d'être avec toi. J'en ai envie plus que je ne souhaite avoir des enfants. J'ai fait mon choix. J'ai fait mon choix en étant parfaitement lucide. » Il lui serre la main en la suppliant du regard, « Amélia, laisse-moi ce choix. »

Amélia lui serre la main à son tour. Elle semble avoir le souffle coupé, leurs regards et leurs âmes se mêlant l'un à l'autre dans une configuration aux allures cérémonials.

« Épouse-moi, » murmure Sam. « S'il te plaît. »

Pour toute réponse, Amélia se penche vers lui et l'embrasse, ses lèvres collées aux siennes telle une caresse révélant l'approbation extatique à laquelle il n'osait à peine espérer. Il lui rend son baiser et passe les bras autour d'elle en se laissant envahir par le déferlement de joie s'emparant de son corps.

Elle finit par reculer et glousse en s'essuyant les yeux. « Est-ce que tu viens de faire ta demande devant un Mcdo ? »

Il s'esclaffe à son tour et l'embrasse à nouveau. « Personne a besoin de le savoir, » dit-il. « T'auras qu'à dire que je t'ai amené dans un resto chic et que j'avais commandé une bouteille de Dom Perignon. »

« Oh non, sûrement pas, j'vais parler de ça à tout le monde, » rétorque-t-elle. « Je leur dirai aussi que c'est moi qui ai payé. Ah mon homme, ce romantique. »

Sam grogne pour la forme, puis lui chipe une de ses frites, et Amélia se venge en lui écrasant son burger dans la figure, et très vite leur petit jeu se transforme en véritable bataille de nourriture. Comme deux enfants survoltés, ils se laissent emporter par une vague de folie, un tsunami d'insouciance, celui dont on s'abreuve lorsqu'on décide de faire quelque chose d'excessivement stupide sans jamais penser au lendemain. Et aucun des deux n'a envie de redescendre sur Terre pour le moment.

Demain ils pourront redevenir des adultes ce soir ils ne sont que deux être humains.

L'un dans l'autre, ça restera un dîner mémorable.

[...]

Dean est enfin relâché de l'hôpital, bien que sous certaines conditions. Il est interdit d'alcool et de sexe pendant au moins quatre mois, ce qui, pour lui, revient à se prendre une deuxième balle dans le ventre. On lui fournit en prime une canne, contre laquelle il peste, ainsi que des antidouleurs, qu'il affectionne secrètement. Il a également des séances de kinésithérapies à suivre ainsi que des rendez-vous de contrôles programmés régulièrement. En soi, malgré ces recommandations peu réjouissantes, Dean est quand même bien content de rentrer chez lui. Lorsqu'il peut enfin s'effondrer dans son propre fauteuil en face sa propre télé après deux semaines passées à l'hôpital, il laisse échapper un grognement satisfait, jurant qu'il ne bougera pas de là avant au moins un an.

Cas est quasi aux petits soins pour lui, ce qui est génial, bien que ça l'oblige à se plier à son protocole de rééducation, ce qui l'est moins. A mesure qu'avance sa convalescence, Cas, lui, devient de plus en plus fourbe ; il se met à concocter des exercices vaches comme laisser un burger en haut de l'escalier en obligeant Dean à aller le chercher. Ce qu'il fait, mais sans manquer de se plaindre et de gémir à chaque marche. Il y a aussi le piano tournant en boucle dans la maison. Apparemment Cas ressent le besoin de rattraper le temps perdu après sept ans de silence, et joue donc dès qu'il en a l'occasion. Alors certes, il joue merveilleusement bien, mais au bout de trois heures non-stop, Dean ressent quand même le besoin d'aller prendre l'air en faisant le tour du quartier pour s'en éloigner.

Ce qui, somme toute... était peut-être le but premier de Castiel. Dean n'en est pas sûr.

Les choses entre Dean et Castiel sont différentes. Sans le sexe, ils sont coincés dans cette espèce de spirale nébuleuse dans laquelle les regards gênés et les perspectives inavouées mènent la danse. Cas demeure tendre dans son attitude envers lui, mais Dean, lui, reste physiquement distant ; il dort dans son propre lit, s'assoit à l'autre bout du canapé, et lui dit au revoir alors qu'il a déjà quasiment quitté la maison. Après quelque temps, Dean se surprend à hésiter à entreprendre des gestes affectifs, regagnant le confort d'une relation platonique. Il n'a pas envie de bouleverser l'équilibre précaire qu'ils ont instauré et il a l'impression que quelque part, c'est de sa faute. Ils ne s'embrassent plus vraiment. Et quand ils font, ce n'est qu'un bref baiser au coin des lèvres et qui les met immédiatement mal à l'aise. Ils finissent tout simplement par arrêter de le faire. C'est plus simple ainsi. Aucun membre de la famille ne semble s'en apercevoir, ou bien si c'est le cas, personne n'en fait la remarque.

Dean entame son troisième mois de convalescence lorsque tout bascule.

Au beau milieu de la nuit, les lumières de la chambre s'allument et une main l'agrippe fermement au niveau de l'épaule avant de se mettre à la secouer. « Lève-toi ! » le presse Cas. « Dean ! Lève-toi ! »

Encore à moitié endormi, Dean plisse les yeux en se protégeant de la lumière. « Cas ? Qu'est-ce qui a ? »

Cas le tire hors du lit avant de l'entraîner en direction du placard, ignorant complètement le glapissement de douleur que pousse Dean alors qu'il manque de tomber. Cas continue de parler dans ce que Dean réalise est en fait du charabia et le pousse à la hâte dans le placard, écartant les vêtements sur son passage pour se presser avec lui à l'intérieur. Il referme la porte du placard et, le souffle court, jette un œil affolé dans l'entrebâillement, les doigts tremblants sur le bras de Dean.

« Cas, » se lance Dean, commençant à comprendre. « Cas, pourquoi on se cache ? »

Des rayons de lumières se reflètent sur le visage de Cas et mettent en évidence l'étroitesse du placard, ainsi que l'ampleur de son angoisse. Il s'accroche au bras de Dean et lui lance un regard débordant de terreur. « Ils sont là, » murmure-t-il.

Dean pose sa main sur l'épaule de Cas et la remonte jusqu'à sa nuque. « Cas, » dit-il, la voix basse et solide. « Il n'y a personne ici. On est en sécurité. T'es en train de rêver. »

Cas le dévisage en fronçant les sourcils.

« Tout va bien, » continue Dean. « Il n'y a personne, je t'assure. »

Cas continue de le jauger un long moment, avant de porter à nouveau son regard à travers la fente. Toujours sur le qui-vive, il rouvre la porte du placard.

Il pénètre dans la chambre et jette un œil aux alentours. Il fronce les sourcils, perdu, avant de reposer les yeux sur Dean. Celui-ci s'approche de lui et le prend par la main. « Aller, viens, » dit-il. « On repart se coucher. » Il redirige Cas en direction du lit, éteint les lumières, et grimpe sous les couvertures avec lui, remontant les draps, veillant à bien recouvrir Cas.

« Je les ai vus, » dit lentement Cas. « Ils étaient là. »

Dean attire Cas contre lui et glisse les bras autour de sa taille, et bon sang, il avait oublié à quel point c'était agréable d'enlacer quelqu'un. « T'es en sécurité, » lui dit-il en pressant un baiser contre son cou. « Fais-moi confiance. »

Cas ferme les yeux, et ils se rendorment tous les deux.

Dean se réveille seul dans le lit.

Il est tiré de son sommeil par une douce mélodie s'échappant d'un piano. Maintenant qu'il fait jour, la chambre se retrouve baignée d'un léger halo de lumière, ce qui rend le vide qu'occupait Cas cette nuit encore plus flagrant. Dean reste allongé un instant et se laisse bercer par la musique, jusqu'à ce qu'une fausse note mette fin à la mélodie.

Dean se redresse, et la musique recommence. Il reconnaît vaguement l'air de la chanson – Claire de Lune. Le début est lent et voluptueux, à la fois mélancolique avec une note d'espoir. Dean se lève du lit, faisant grincer ses articulations, et clopine lourdement en direction du salon.

La musique se fait plus forte à mesure qu'il approche, les notes commençant à s'accélérer jusqu'à atteindre un point culminant avant de s'interrompre alors qu'il arrive au bout du couloir.

Il aperçoit Castiel devant son piano, juste avant que la musique reprenne vie. Ses doigts ondulent sur les touches, les épaules légèrement tendues, la tête penchée sur le clavier. Une cascade enivrante de notes se met à déferler dans la pièce, montant en crescendo telle la crue d'une rivière, flottant et s'élevant dans un torrent déterminé à déborder –

Un son se démarque disgracieusement. Une fausse note, suivie d'une deuxième, puis d'une troisième jusqu'à ce que Cas abatte ses mains sur le clavier, faisant bruyamment résonner toute sa frustration tandis qu'il arrête de jouer.

Il reste prostré devant le piano rendu muet, les épaules voûtées.

Dean s'approche et s'assoit sur le banc à côté de lui. « Debussy ? Avant le petit-dej' ? »

Cas ne relève même pas les yeux, et continue de fixer les touches, les mains posées sur les genoux. « Je ne guérirai jamais. »

Les mots pèsent sur le silence qui les entourent. Dean baisse les yeux sur ses propres mains.

« Le somnambulisme, les transes, les pertes de mémoire. » La voix de Cas est dure et pleine d'amertume « C'est pas quelque chose qu'on peut vraiment soigner. Je ne serai jamais – normal. Je ne peux pas – » Il s'interrompt puis laisse sa phrase en suspens, gardant les yeux résolument fixés sur les touches.

Dean hausse les épaules. « La normalité c'est relatif. »

Cas croise finalement son regard, le scrutant comme s'il cherchait quelque chose. « Dean, est-ce que tu... » Il marque une pause pour reformuler sa question. « Sois honnête avec moi, s'il te plaît. J'ai besoin que tu sois honnête. Est-ce que tu as déjà douté de mon innocence ? »

Dean avale une goulée d'air qu'il n'est pas sûr de pouvoir rendre.

« Non, » dit-il. « Jamais. »

Cas détourne le regard.

Dean grince des dents en se fustigeant. « C'est pas vrai, » balance-t-il brusquement. « J'ai menti, j'ai juste – ça n'a duré qu'une seconde. »

« Quand tu as vu le couteau, » souffle Cas.

« J'me disais que le vrai devait forcément être une copie du tien, et c'est p't'être pour ça que, j'sais pas, je sais pas c'qui s'est passé, seulement je – Je l'avais dans la main, et là j'ai compris, » bredouille Dean. « J'sais pas comment. C'était comme si d'un coup je tenais la pièce manquante du puzzle et à ce moment-là – j'ai eu un doute. »

Cas baisse légèrement la tête et soupire.

Dean n'ajoute rien, mais se passe une main sur le visage en sentant ses tripes se nouer.

« Dieu soit loué, » lâche Cas. « Je commençais à me soucier de ton état mental. »

Dean fronce les sourcils. « Hein ? »

« Dean, on m'a tendu un piège, » continue-t-il. « Même moi j'ai cru que j'étais coupable. N'importe quelle personne rationnelle aurait eu des doutes. Et malgré ça, t'as décidé de continuer à croire en moi, et... » Il pose sa main sur celle de Dean et le regarde droit dans les yeux. « Tu n'imagines pas à quel point je t'en suis reconnaissant. »

Dean sent le soulagement s'emparer de lui avec une telle force que c'en est presque douloureux. Il n'avait pas réalisé qu'il vivait depuis tout ce temps écrasé par le poids de ce secret, jusqu'à ce qu'il s'en défasse ; La pièce lui paraît soudain bien plus grande et l'espace les séparant bien plus infime. L'univers semble avoir basculé pour faire d'eux des hommes libres, et cette simple nouvelle suffit à combler Dean de joie.

Il fait donc craquer ses doigts et pose ses mains sur le clavier. « Voyons ça... » Il trouve la bonne touche et commence à jouer les premières notes de Chopsticks.

Le coin de la bouche de Cas se tord en un faible sourire.

Dean se mord la langue dans un élan de concentration, s'emmêle les pinceaux dans la partie aiguë, mais continue néanmoins sur sa lancée et arrive même à terminer le morceaux en jouant les deux dernières notes correctement. Il lance un regard impatient à Cas. « Comment j'me débrouille ? »

« Tu es très doué, » lui répond Cas en souriant. « Un véritable Liszt en puissance. »

C'est cet instant que choisit Dean pour se pencher vers lui et l'embrasser, un baiser long et intense, exprimant tout ce qu'il avait eu trop peur d'avouer lorsque Cas l'avait laissé prendre ses distances.

Cas lui rend timidement son baiser au début, mais se laisse rapidement submerger par l'étreinte, glissant sa main dans les cheveux de Dean et se décalant sur le banc afin d'avoir un meilleur angle. Pendant une minute, le monde se réduit à un tourbillon de chaleur aux remous fortement enivrant, et Dean doit lutter de toute ses forces pour s'en arracher en reculant ses lèvres et lancer d'une voix rauque « Bordel, pourquoi on finit toujours par se rouler des pelles sur ce piano ? »

Cas ferme les yeux et lâche un petit rire avant de l'embrasser brièvement une nouvelle fois. Il se lève ensuite et lui tend la main pour qu'il en fasse de même.

Dean s'exécute en grognant et lance d'un ton détaché, « Tu sais, tu peux dormir dans mon lit si tu veux. »

Le regard inexpressif de Cas est totalement indéchiffrable lorsqu'il répond, « Crois-tu que ce soit raisonnable ? »

« Écoute, dans tous les cas, j'suis condamné à remporter le championnat du monde de la frustration, » rétorque Dean. « A ce stade, un peu plus ou un peu moins. Et puis j'aime... » La bouche sèche, il peine à déglutir. « J'aime le fait de t'avoir près de moi. »

L'attitude sceptique de Cas se volatilise, et il se contente d'un simple « D'accord. »

Ils se dirigent l'un derrière l'autre vers la cuisine pour préparer le petit-déjeuner. Cas sort les œufs du frigo et Dean la poêle du placard. « Au fait, est-ce t'as fini Jane Eyre ? » demande Dean.

Cas hoche la tête et commence à casser les œufs.

Dean glisse le pain dans le toaster. « Comment ça se finit ? »

Cas allume la poêle et attrape une spatule. « Le château de Thornfield prend feu et tout le monde est content. »

Dean étouffe un rire et s'appuie contre le plan de travail. « Parfois on a besoin de tout brûler, » dit-il. « Pour repartir de zéro. »

Cas remue les œufs un moment dans la poêle, prenant soin de gratter le fond du récipient. « J'aimerai bien faire la même chose, » dit-il doucement. « Repartir de zéro. »

Dean sent sa poitrine le comprimer, et répond, « D'accord. »

Cas lève les yeux de la poêle.

Dean lui tend la main. « Salut, je m'appelle Dean, et j'suis très amoureux de toi, » dit-il. « Ravi de te rencontrer. »

Cas lui serre la main, et sa pomme d'Adam s'agite lorsqu'il répond. « Je m'appelle Castiel, » dit-il, « et ça fait déjà un bon moment que je t'aime. »

« C'est vrai ? Ça alors, c'est marrant, » lui répond jovialement Dean. « On devrait sortir ensemble un de ces quatre. »

Cas fait un geste en direction des œufs. « Ça te dirait de prendre le petit-déjeuner avec moi ? »

« Super idée, » répond Dean.

Ils s'assoient donc à la table de la cuisine, et reprennent tout depuis le début.


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A suivre...