Cette fic a été écrite pour la 97° Nuit du fof, sur le thème « Coupable », en une heure mais en décalé. Pour plus d'informations sur les Nuits d'écriture ou sur le Fof, n'hésitez pas à m'envoyer un MP.

Contrairement aux deux précédents, cet OS s'appuie davantage sur la version de Dumas que sur la série, concernant le passé de Milady. Ceci pour la raison que je trouve son background assez incompréhensible dans la série, et que je ne l'ai pas revue récemment. Néanmoins, je pense avoir rendu les deux versions compatibles – s'il y a des erreurs ou des incompatibilités, j'espère que vous me les pardonnerez.


De cette lueur je ferai un incendie

Coupable. La sentence avait résonné, et avec elle s'était brisée la brève foi qu'Anne avait eue, un si court instant, en la divine providence.

Née dans la rue, elle avait appris à voler avant d'apprendre à parler, la faim toujours la poussant plus loin, guidée par un instinct de survie qui refusait de rendre les armes. Famélique et agile, elle savait se glisser entre les passants, fouiller les poches et les bourses sans faire bouger le tissu, et s'enfuir entre les jambes. De quartier en quartier et de pont en égouts, elle était tombée sur la bande de Charon, qui l'avait adoptée.

Entre deux paires de claque et des ordres qu'elle ne comprenait pas toujours, elle avait continué à voler et à observer, finissant par apprendre. Voyant les regards des hommes tourner pour suivre les jupes et les jolies coiffures, elle avait pris l'habitude de leur faire les poches à la sortie des églises et des spectacles, là où les femmes sont les plus belles. Puis, voyant Meli rentrer avec de l'argent et être bien habillée, elle avait voulu essayer à son tour.

Alors elle avait volé des beaux vêtements, mais sa mine avait entraîné des rires. Meli avait soupiré et l'avait plongée dans un bac d'eau gelée, tiré sur ses cheveux, et elle avait pleuré – mais après tout ça enfin, les rires avaient cessé. Les lèvres rouges et la chemise ouverte sur sa poitrine plate, elle avait pour la première fois gagné de l'argent des mains pressantes d'un homme ivre.

Cette nuit-là, Charon avait pris sa part avec un sourire plus large que d'habitude, et l'avait gratifiée d'une caresse dans les cheveux qui pouvait passer pour affectueuse. Alors elle avait tu la douleur et avait continué à accompagner Meli à la sortie des tavernes. Et quand vraiment ils étaient trop agressifs ou grossiers, elle mordait. Généralement, ils aimaient ça, même s'ils lui retournaient une gifle. Et la douleur se mêlait à la joie sauvage de les avoir surpris, et d'avoir partagé le mal.

Quand elle avait commencé à saigner régulièrement, Meli lui avait indiqué comment éviter de tomber enceinte, et les jours où elle était indisposée, elle était revenue au vol. Qu'importe son état, Charon voulait sa part – et elle avait un certain plaisir à voler celles et ceux qui la regardaient de travers. Mais les meilleures précautions du monde ne sont pas infaillibles, et l'accident était arrivé. Meli lui avait donné une tisane à boire, Charon un avertissement, et après une nuit et un jour à trembler et à vomir, elle s'était enfuie.

C'est presque par hasard qu'elle était arrivée au couvent. Pour elle, la religion n'était qu'une occasion de faire les poches. Mais ces femmes l'avaient recueillie, soignée, nourrie. Petit à petit, elle s'était adaptée à leur rythme et à leur silence, elle avait écouté les prières et les chants en latin. Elle avait même appris à lire, et avait revêtu un nouvel habit avec ce qui ressemblait à de la sérénité.

A l'arrière de son esprit, cependant, flottait un sentiment d'angoisse, comme si son instinct voulait la prévenir d'un drame à venir. Et ça n'avait pas manqué. Le jeune prêtre était jeune et beau et curieux, elle était une jolie fille habituée à user de son corps. Elle l'avait séduit ou il s'était laissé faire, et ils s'étaient enfuis en volant des objets – pour démarrer une nouvelle vie, avait-elle dit, et il l'avait crue. Parce que pourquoi aurait-elle menti ?

Rattrapés, emprisonnés, jugés. Coupables. Coupable, Anne, de dévergondage et vol. Les bonnes sœurs s'étaient détournées, l'amant n'avait pas pris sa défense, et elle était restée seule, la bouche tordue et les yeux impérieux, face aux juges qui prononçaient le jugement sans une once d'émotion, le regard plein de mépris.

Elle avait eu envie de crier, de hurler sa rage et sa haine, de pleurer les années de faim et de peur et de froid, les mauvais traitements et la cruauté du monde. Mais les mots lui manquaient, et elle savait qu'ils ne comprendraient pas. Ils l'avaient jugée sans entendre son histoire, et sa seule vengeance serait de survivre et de continuer à les braver.

Puisque les hommes ne savaient la regarder qu'avec envie ou mépris, elle se servit de ses charmes pour séduire son geôlier et, abandonnant le prêtre à son triste sort, s'enfuit vers l'est, tournant le dos à Béthune comme à Paris. L'enfant des rues sans nom, la petite Anne nommée par les bonnes sœurs, elles n'existaient plus. Elle serait une autre, et elle aurait survécu.

Anne de Breuil n'était coupable de rien, une jeune innocente dont le seul crime fut de séduire le seigneur des lieux. Que lui l'ait séduite, qu'elle ait succombé à ses yeux doux et ses lèvres tendres, personne n'en parlait : elle était son inférieure et il l'épousait en rejetant sa fiancée de toujours, elle était donc coupable. Une traînée prête à tout accepter, et en tentant de la forcer, Thomas n'avait fait qu'illustrer ce que même Lui pensait. Puisqu'il avait préféré son frère à elle, ignoré sa parole et son histoire, pour la renvoyer à un seul mot. Coupable.

Coupable toujours. De sa naissance et de ses rêves, de ses crimes et ceux des autres. Et, la vengeance plein le cœur, elle était partie encore, vers l'Angleterre d'abord, où elle avait tué son premier homme. Avec une satisfaction qui ne s'éteignit plus et la ramena vers la France, vers Paris, vers Athos et Charon. Vers les hommes qui l'avait déclarée coupable et s'étaient détournés d'elle.


Ahem. Bref. Voilà. J'espère que ça vous a plu.

Si vous êtes traumatisé, vous pouvez blâmer Ahe. C'est son thème, qui était destiné à ce perso, et c'est aussi elle qui m'a poussée à écrire cet OS.