Les premières lueurs


Lorsqu'Elizabeth entrouvrit les yeux ce matin-là, son regard rencontra tout d'abord de lourdes tentures, si foncées qu'elles retenaient la plupart des rayons du soleil et plongeaient la pièce dans une épaisse pénombre. Puis son regard glissa sur des meubles de bois vernis et une large cheminée de pierre sculptée surmontée d'un grand miroir, avant de se fixer enfin sur les colonnes torsadée d'un lit qu'elle ne connaissait pas.

Elle referma les yeux et prit le temps d'ordonner ses pensées. Elle n'était pas chez elle, mais à Londres.

Et elle était désormais mariée.

À cette pensée, son cœur s'accéléra brusquement et ses yeux se rouvrirent en grand. Cette fois elle prit conscience de tous les bruits de cette maison étrangère : les paroles à peine perceptibles de quelques domestiques qui s'affairaient dans le hall, une porte qu'on referme doucement, le bruit d'un foyer que l'on racle pour en retirer les cendres de la nuit, et, surtout, la respiration tranquille et régulière à ses côtés.

Essayant de bouger le moins possible, elle se retourna. William était là, à quelques centimètres d'elle, couché sur le ventre et le visage à demi-enfoui contre son bras, profondément endormi. Malgré la pénombre et les mèches brunes qui retombaient sur ses yeux, elle parvenait à distinguer ses traits et elle devinait une expression sereine et détendue sur un visage qu'elle savait d'ordinaire parfaitement contrôlé. C'était la première fois qu'elle voyait Darcy s'abandonner ainsi, en toute confiance.

Elizabeth eut un sourire et se rendormit.


Elle se réveilla à nouveau, un peu plus tard, en sentant la lumière changer dans la pièce. Darcy avait entrouvert le rideau. Il avait revêtu ses vêtements de la veille et avait repris, à la fenêtre, la position dans laquelle elle l'avait trouvé lorsqu'elle était venue le rejoindre. En entendant la jeune fille bouger, il se retourna, lui sourit et vint s'asseoir au bord du lit.

_ Bonjour, Mrs Darcy, dit-il avec un sourire avant de se pencher pour l'embrasser.

_ Bonjour... répondit-elle d'une voix ensommeillée.

_ Avez-vous bien dormi ?

Elle sourit, songeant à la tiédeur du corps de William contre lequel elle s'était lovée pour s'endormir, avec une sensation de bien-être absolu. Elle avait effectivement dormi comme un ange.

_ Oui... Je n'imaginais pas que cette maison en pleine ville soit si calme et tranquille.

_ Les murs sont épais.

_ Je vois cela…

Étouffant un bâillement, elle se mit à s'étirer voluptueusement et le drap glissa sur elle, dévoilant sa poitrine. Aussitôt, rougissant légèrement, elle le ramena bien haut avec une pudeur exacerbée par le regard de Darcy sur elle. Il ne la quittait pas des yeux, un léger sourire sur les lèvres.

_ Prête pour votre première journée en tant que Mrs Darcy ? reprit-il d'un ton enjoué.

_ À dire vrai, je ne me rends pas encore bien compte de ce que cela représente. J'espère que vous saurez me dire franchement ce que vous attendez de moi.

_ Soyez simplement vous-même, c'est tout ce que je souhaite.

_ Me dire cela ne m'aide pas beaucoup ! répondit-elle en riant.

_ J'ignore l'idée que vous vous faites du rôle d'une femme mariée, Lizzie, fit-il gentiment. Mais si vous êtes désormais mon épouse, vous n'êtes certainement pas à mon service. Je ne souhaite que votre compagnie et votre soutien, je n'ai pas d'autres attentes.

Il y avait une telle douceur dans son regard, que Lizzie, troublée, ne sut que répondre. L'intimité amoureuse de la nuit dernière avait disparu, faisant place à une nouvelle sorte de familiarité à laquelle la jeune fille n'était pas habituée. Et il n'était pas facile, au grand jour, de soutenir un tel regard.

Un silence gêné tomba entre eux.

_ Difficile de s'y faire, n'est-ce pas ? reprit finalement William avec un sourire embarrassé. Rassurez-vous, notre nouvelle situation est aussi inhabituelle pour moi que pour vous, même si je suis conscient d'être dans une situation plus confortable que la vôtre, car, au moins, ces lieux me sont familiers. Voulez-vous descendre déjeuner ? ajouta-t-il en changeant de sujet.

Soulagée de pouvoir se raccrocher à des préoccupations plus terre-à-terre, Elizabeth bondit sur l'occasion.

_ Oh oui, je meurs de faim !

Avec un sourire, Darcy se leva pour laisser la jeune femme sortir du lit. Elle allait se lever à son tour lorsqu'elle prit conscience qu'elle était parfaitement nue sous les draps... et que sa robe de mariée gisait au beau milieu du tapis, à quelques mètres de là. Assise au bord du lit, les doigts crispés sur le drap qu'elle tirait sur elle, elle se figea.

Lui ne parvenait pas à la quitter des yeux. C'était la première fois qu'il la voyait à la lumière du jour, avec sa peau pâle, son cou fin et gracile, la ligne qui dégringolait le long de son dos. Il pouvait presque deviner la chaleur qui émanait du creux douillet qu'elle avait laissé entre les draps. Pouvait-il se permettre de la toucher à nouveau ? Le laisserait-elle faire ? Et s'ils remettaient à plus tard le déjeuner et profitaient encore un peu de...

Elizabeth se mit soudain à rougir violemment.

Aussitôt, Darcy reprit pied dans la réalité, réalisant le malaise qu'il provoquait et se reprochant de ne pas avoir réagi plus tôt. Il prit sur un fauteuil la longue veste chaude qu'il portait en habit d'intérieur lors des soirées d'hiver, s'approcha juste assez pour la lui passer aux épaules, puis il s'écarta de nouveau et tourna poliment la tête tandis qu'elle achevait de l'enfiler.

_ Je devrais retourner dans ma chambre, maintenant, dit doucement Elizabeth.

_ Oui, ce serait... euh...

Perturbé, William ne savait plus comment terminer sa phrase et, comme chaque fois lorsqu'il se sentait troublé, il reprit le comportement qu'on lui avait enseigné et se raidit.

_ Je suppose que ce serait plus convenable, acheva-t-il d'un ton plus sec qu'il ne l'aurait souhaité. Nous nous verrons tout à l'heure au déjeuner.

Elizabeth hocha la tête sans relever ce sursaut de bonne conduite de la part de son mari, se pencha un instant pour prendre sa robe en désordre dans ses bras et se dépêcha vers la porte, qu'elle referma sans bruit derrière elle.

Lorsqu'elle fut partie, Darcy poussa un profond soupir et se maudit intérieurement de sa maladresse.


_ Monsieur désire-t-il être servi ?

_ Non, merci, j'attends Mrs Darcy. Je prendrai juste un peu de thé.

La gouvernante versa le thé qu'elle venait d'apporter et sortit de la pièce comme une ombre.

« J'attends Mrs Darcy », avait-il dit. La formule lui était venue tout naturellement et il souriait maintenant de constater le peu d'effort que cela lui avait demandé. Bien que son entourage l'ait pressé pendant plusieurs années de prendre femme, il ne s'était jamais senti à l'aise avec l'idée de partager ses repas en tête-à-tête avec une coquette au babillage incessant, qui lui parlerait rideaux, robes ou soupers chez des connaissances, comme le faisait si souvent Caroline Bingley lorsqu'elle pensait se rendre intéressante. Ces conversations futiles l'ennuyaient d'autant plus qu'il ne pouvait s'y soustraire, et il préférait de loin la compagnie discrète et charmante de Georgiana qui s'émerveillait encore de tout, et qui, en bonne musicienne, savait aussi cultiver les silences. Pendant longtemps, donc, une Mrs Darcy à sa table ne lui avait jamais paru une option très attirante.

Mais tandis qu'il attendait celle qu'il avait finalement choisie – et là encore avec si peu d'effort que ce choix trop évident lui avait d'abord paru une option susceptible de lui créer des regrets par la suite –, il réalisait finalement que la compagnie d'une épouse à chaque repas pourrait lui paraître bien douce. Pour une fois dans sa vie, il se mettait à attendre quelqu'un, à espérer sa présence, à anticiper les sujets qu'il pourrait aborder avec elle et à se demander si elle aimait la confiture de prunes…

_ Mrs Darcy, annonça cérémonieusement le majordome en entrant, s'effaçant ensuite pour libérer le passage.

Lorsqu'elle était rentrée dans sa grande chambre blanche, un peu plus tôt, Elizabeth était attendue. La pièce avait été aérée, le feu rallumé et une jeune domestique s'affairait déjà en silence à préparer sa toilette. Elle ne s'était pas permis de dire quoi que ce soit quant à la simplicité des vêtements qu'Elizabeth avait apportés de Longbourn, mais elle avait discrètement proposé d'ajouter quelques rubans et de repasser les jupes froissés par le voyage. Puis elle l'avait soigneusement coiffée, prouvant par là-même que, contrairement à ce que Mrs Bennet répétait inlassablement, avec un peu de patience la chevelure d'Elizabeth était tout à fait maîtrisable. Sous les doigts experts de la petite soubrette, la jeune épouse s'était trouvée en peu de temps tout à fait digne de son nouveau rang.

Ainsi préparée, Elizabeth vint s'asseoir à la grande table sous le regard visiblement approbateur de son mari. Elle lui sourit pour masquer son embarras. Hormis leur souper de la veille dans cette auberge animée des faubourgs de Londres, c'était la première fois qu'ils mangeaient vraiment en tête-à-tête, seuls dans cette grande salle à manger silencieuse et solennelle, entre les discrètes allées et venues des domestiques apportant ou emportant les plats.

Une fois encore, il leur fallu un moment pour retrouver leur naturel, comme s'ils devaient chaque fois apprivoiser le nouveau contexte dans lequel ils évoluaient l'un et l'autre.

_ Vers quelle heure souhaitez-vous partir pour Pemberley ? demanda Elizabeth, après un moment à bavarder de tout et de rien.

_ Le plus tôt sera le mieux, même si je ne veux pas vous presser. La route est longue jusqu'en Derbyshire et je voudrais arriver avant la nuit. J'aimerais autant que vous n'ayez pas à découvrir chacune de vos nouvelles demeures à la nuit tombée.

Elizabeth haussa un sourcil, amusée.

_ Mon Dieu, avez-vous donc tant de demeures différentes, Mr Darcy ? demanda-t-elle avec une pointe de moquerie qui n'échappa pas à son mari.

_ Quelques unes... se contenta-t-il de répondre avec un léger sourire, sans se démonter. Mais Mrs Edwards proposait hier de vous faire visiter celle-ci, avant de partir. Après tout, vous y reviendrez souvent, car c'est ici que Georgiana et moi avons l'habitude de passer l'hiver.

_ Oh, j'avais imaginé voir Pemberley sous la neige. Ce doit pourtant être magnifique !

_ Magnifique, certes, mais la maison est grande et malheureusement glaciale en hiver. Après les premières gelées, celle-ci vous paraîtra bien plus douillette, croyez-moi. Et puis il y a tous les agréments de la ville : les bals, les boutiques, les théâtres, l'opéra...

_ Non pas que ce genre d'activités vous passionne, j'imagine, relança Elizabeth.

Elle se mordit les lèvres. Cela faisait deux fois qu'elle lançait une pique à son époux et ils n'étaient à table que depuis quelques minutes. Elle n'était pas certaine de savoir encore jusqu'où Darcy pourrait supporter son affectueuse impertinence, mais jusqu'à présent il semblait l'endurer de bonne volonté.

_ Détrompez-vous, Lizzie, répondit-il tranquillement, j'aime beaucoup l'opéra.

Elle préféra changer de sujet.

_ Et Georgiana ? En dehors des hivers, vient-elle souvent à Londres ?

_ Non, jamais.

_ Je suis surprise que votre tante n'ait pas su vous convaincre de l'y faire venir. Elle semble très convaincue du talent artistique dont doivent impérativement faire preuve les dames du monde.

Elle se mordit à nouveau les lèvres et maudit son esprit qui parlait parfois plus vite qu'elle ne le souhaitait. Darcy marqua une pause : il avait parfaitement saisi l'allusion.

_ Je vous remercie de votre préoccupation concernant l'éducation de Georgiana, mais elle ne souffre, je pense, d'aucune lacune. À dire vrai, ma sœur a eu son propre professeur de dessin à Pemberley, pendant plusieurs années.

Il prit le temps de prendre calmement une bouchée, d'un air tout à fait grave et sérieux, avant de finalement lui jeter un coup d'œil amusé. Elizabeth étouffa un rire et se détendit.

Elle aurait dû se douter que son époux n'était pas homme à se laisser critiquer sans répliquer.


Comme Darcy l'avait prévu, ils arrivèrent à Pemberley vers la fin de l'après-midi. Le soleil commençait à décliner et répandait sur la façade du manoir une douce lumière qui réchauffait les pierres. Par la fenêtre de la voiture, Elizabeth ouvrait de grands yeux sur toute cette beauté et tâchait de graver ces premières impressions dans sa mémoire.

Ils étaient attendus avec impatience. À peine les chevaux s'étaient-ils engagés sur la grande allée de sable que quelques jeunes jardiniers couraient jusqu'à la maison pour prévenir le reste des domestiques. Lorsque la voiture s'arrêta au bas du perron principal, décoré de fleurs fraîches, une cinquantaine de personnes sortirent par les grandes portes pour former une sorte de haie d'honneur.

Darcy descendit en premier, puis il aida sa jeune épouse à faire de même en lui prenant la main. Il était tout sourire.

_ Je vous présente Mrs Elizabeth Darcy, annonça-t-il d'un ton presque solennel.

Certains domestiques avaient des sourires jusqu'aux oreilles, d'autres conservaient une digne raideur, d'autres encore se tenaient timidement, les mains serrées sur leur chapeau ou croisées sur leur tablier, mais tous regardaient Elizabeth avec une intense curiosité et celle-ci prit conscience à quel point une Mrs Darcy avait été souhaitée et attendue dans cette maison.

Alors que son regard errait sur tous ces visages inconnus auxquels il allait lui falloir s'habituer, elle croisa celui d'une femme en qui elle reconnu celle qui les avait accueillis lors de sa visite avec les Gardiner, quelques mois auparavant. Et au vu de la surprise qui arrondissait ses lèvres en un « oh » muet, cette dernière l'avait aussi parfaitement reconnue. Elizabeth lui répondit par un signe de tête.

Celui qui semblait être le majordome s'avança alors, suivi par une dame d'un certain âge et un autre homme distingué.

_ Au nom de nous tous, soyez la bienvenue à Pemberley, madame, dit-il avant de s'incliner.

Aussitôt, dans un bel ensemble, les autres domestiques s'inclinèrent eux aussi. Lizzie leur rendit timidement leur salut, se demandant s'il était vraiment digne de son nouveau rang de s'incliner, même exceptionnellement, devant les domestiques. Elle jeta un coup d'œil à son mari, mais celui-ci ne montrait aucun signe de contrariété.

_ Lizzie, permettez-moi de vous présenter Mr Stevens, notre majordome, ainsi que Mrs Godfroy, la gouvernante générale de Pemberley, et enfin Mr Lewis, mon régisseur. Je pense que vous ferez connaissance avec tous les autres au fur et à mesure…

_ Merci à tous pour votre accueil, leur dit-elle avec son plus joli sourire, en se tournant de nouveau vers la foule qu'elle essaya d'embrasse du regard.

Elizabeth savait que Pemberley était une maison immense et magnifique, mais elle n'avait tout de même pas imaginé qu'elle nécessitait autant de domestiques pour l'entretenir. En parcourant les rangs qui peuplaient les marches du perron, elle parvenait à identifier les cuisinières, une quinzaine au moins de femmes de chambres, les écuyers et tout le personnel de service, dans leurs livrées impeccables, ainsi que les jardiniers, facilement reconnaissables. En revanche elle ne fut pas capable de reconnaître le rôle que tenaient plusieurs autres personnes : sans doute y avait-il là des professeurs, des intendants, des secrétaires ou des comptables.

Tandis que les écuyers et les serviteurs en livrée commençaient à décharger les malles et s'occuper des chevaux. Darcy la prit par la main et lui fit monter le perron, leur marche refermée par les domestiques qui rentrèrent après eux et retournèrent progressivement à leurs travaux.

_ Monsieur et madame ont-ils fait bon voyage ? s'enquérit le majordome.

_ Excellent, Mr Stevens, la route était assez bonne, mais le voyage depuis Londres n'en reste pas moins très long et je soupçonne Mrs Darcy d'être plus fatiguée qu'elle ne le laisse paraître. Voudriez-vous nous servir le thé dans le salon jaune ?

_ Tout de suite, monsieur.

Ils traversèrent l'impressionnant hall d'entrée au sol carrelé de marbre blanc et noir. D'autres domestiques vinrent emporter les manteaux et elle suivit son mari dans un petit salon, proche du grand hall principal, mais aux dimensions plus réduites que les immenses pièces d'apparat qu'elle se souvenait avoir vu lors de son premier passage, près de six mois auparavant.

_ Et bien, Lizzie, vous voici chez vous, lui dit doucement Darcy.

La jeune femme regardait autour d'elle avec curiosité. Les meubles luxueux – recouverts du brocard d'un jaune doré qui donnaient son nom à la pièce –, les tentures de soies fines, les nombreuses statues et objets d'arts délicatement ciselés, les hautes fenêtres qui s'ouvraient sur le grand jardin à l'arrière de la maison, tout lui semblait source d'émerveillement.

_ Il va me falloir un moment pour m'habituer, je crois, répondit-elle. Il y a tellement à découvrir !

_ C'est bien naturel, d'autant que la maison est grande. J'espère seulement que vous en viendrez à l'aimer autant que moi…

Lizzie regardait les jardins à travers les vitres.

_ Le parc, en tout cas, est une véritable merveille, je l'aime déjà !

Darcy sourit, puis s'approcha d'elle.

_ Si vous saviez à quel point je suis comblé de vous voir ici, dit-il doucement, en sachant que cette fois votre présence est définitive… Quand je pense que la première fois que je vous ai croisée entre ces murs vous étiez sur le point de vous enfuir comme une voleuse !

Elizabeth éclata de rire en se remémorant la scène.

_ Oh mon Dieu, si vous saviez à quel point je me sentais mal ! répondit-elle.

_ Effectivement, vous sembliez pour le moins troublée. Je ne vous avais encore jamais vue aussi nerveuse.

_ Et moi donc ! Vous m'apparaissiez si heureux et détendu, si plein de gentillesse envers votre sœur. C'était une image que j'avais tellement de mal à associer à vous... J'avais l'impression d'avoir surpris quelque chose que je n'aurai pas dû voir et, pire que tout, vous m'aviez surprise en flagrant délit !

_ Je vous paraissais donc si inhumain, jusqu'alors ? demanda-t-il d'un ton amusé.

_ Inhumain, non, certainement pas, mais vous étiez si... si rigide, si taciturne. Il était difficile de vous arracher plus de quelques mots à la fois !

_ Parce que vous ne me connaissiez pas encore.

William, un demi-sourire aux lèvres, avait passé un bras à sa taille et la serrait maintenant contre lui, l'obligeant à lever les yeux. Lizzie n'avait pas encore l'habitude de ces gestes d'affection, et, surprise, elle eut d'abord le réflexe de se raidir légèrement. Puis elle lui sourit en retour.

_ En effet, je ne vous connaissais pas encore…, répondit-elle avant de l'embrasser.


Georgiana étant partie chez le colonel Fitzwilliam pour quelques jours, ils soupèrent seuls puis passèrent la soirée à bavarder dans la bibliothèque. Darcy, maintenant qu'il avait retrouvé les lieux qu'il aimait tant, se comportait avec un naturel désarmant tant il contrastait avec son attitude d'ordinaire parfaitement calculée. Il riait, conversait avec facilité et se laissait confortablement aller contre les coussins des sofas, abandonnant la stricte raideur qu'Elizabeth lui connaissait. Face à lui, la jeune fille se détendait peu à peu et se laissait charmer par cette présence chaleureuse, dans cette grande maison qui malgré tout son luxe n'en restait pas moins un peu trop froide et imposante à son goût.

Elle finit par étouffer discrètement quelques bâillements.

_ … et demain, si vous le souhaitez, je pourrais vous faire visiter les environs. J'aimerais vous montrer l'endroit où... Oh, Lizzie, je vois que vous êtes épuisée.

_ J'avoue que la journée a été longue, avec le voyage.

_ Pardonnez-moi, j'aurais dû me rendre compte que le temps passait. Venez, je vais vous conduire à votre chambre, vos malles y ont déjà été portées.

La prenant par la main, Darcy la mena alors à travers de longs corridors. La nuit était tombée depuis longtemps et seuls quelques candélabres éclairaient les murs par endroits. Il devait être bien tard, d'ailleurs, car les domestiques semblaient s'être évanouis et la maison était plongée dans un calme impressionnant. William, lui, se déplaçait avec une assurance parfaite, comme si ses pas connaissaient chacune des dalles du sol, chaque marche, chaque centimètre carré de tapis, et Lizzie n'avait d'autre choix que de lui faire une confiance aveugle et de le suivre de près.

_ C'est ici, dit-il en s'arrêtant devant une large porte de bois sombre. Ma chambre est... euh...

Il s'interrompit en prenant conscience qu'instinctivement il avait tout de suite voulu que Lizzie sache comment le retrouver, si elle le souhaitait. Et du plus profond de lui-même, il souhaitait qu'elle le souhaite.

_ … juste à côté, acheva-t-il dans un souffle.

Était-ce la pénombre du couloir ? Ou bien le fait qu'il faille bientôt se séparer pour que chacun retrouve un grand lit froid, ou encore l'impression d'abandonner une fois de plus sa jeune épouse dans une maison inconnue, comme il l'avait si lâchement fait la veille ?

Ils venaient de passer quelques heures si agréables, seuls près du grand feu de la bibliothèque, à échanger des opinions et en apprendre un peu plus l'un sur l'autre, en toute simplicité, et c'était tout naturellement qu'il l'avait accompagnée à sa chambre en voyant qu'elle était fatiguée. Mais maintenant qu'ils étaient arrivés, il ne voulait pas la quitter. Pas si froidement, devant cette porte de bois, pas maintenant, alors que la noirceur de cette nuit lui rappelait la douceur de la nuit précédente...

Elizabeth semblait en proie aux mêmes tourments. Ses doigts étroitement enroulés autour de ceux de William, elle n'esquissait pas le moindre mouvement et se mordait nerveusement la lèvre.

_ William... commença-t-elle.

_ Je sais, répondit-il tout bas.

Ils se retrouvaient à nouveau dans un de ces moments d'hésitation où ni l'un ni l'autre ne savait exactement quelle attitude adopter, entre leurs désirs et la crainte de ne pas agir correctement.

Alors il se pencha brusquement vers elle et l'embrassa. C'était la seule idée qui lui était venue pour parvenir à franchir le gouffre insondable qui se dressait entre l'attitude de bienséance rassurante qu'on leur avait apprise et l'intimité qu'il cherchait à créer avec elle. Et comme pour confirmer que cette limite avait enfin été franchie, il la sentit ployer contre lui comme un roseau et glisser ses bras autour de son cou pour mieux répondre à son baiser.

Finalement, ils passèrent cette nuit-là dans la chambre de la tout nouvelle Mrs Darcy.


_ Oh, Mr Darcy, laissez-vous vous dire à quel point je trouve votre épouse charmante !

Darcy répondit d'un bref mouvement de tête, mais Mrs Foster n'avait pas besoin d'encouragements pour continuer son bavardage.

_ Ma chère Elizabeth – car vous permettez que je vous appelle Elizabeth, n'est-ce pas ? –, il faut que vous sachiez que Mr Darcy ne nous a jamais beaucoup parlé de vous, lors de vos fiançailles... Nous étions tous si curieux de faire votre connaissance, de découvrir enfin la fameuse jeune fille qui avait su convaincre Mr Darcy de se marier ! N'est-ce pas, mon ami ?

_ Tout à fait, Mrs Foster, tout à fait, répondit son mari d'un air bonhomme.

Mrs Foster, une petite femme replète aux cheveux grisonnants, était pleine d'entrain et de nature visiblement bavarde, tandis que son époux rappelait à Elizabeth le père de Charlotte, avec ses cheveux d'un blanc neigeux et un sourire tranquille perpétuellement accroché au visage. Ils étaient les voisins les plus proches de Pemberley et, par conséquent, furent aussi les premiers à venir saluer la nouvelle maîtresse de maison. Ils s'étaient présentés en début d'après-midi, le lendemain-même de l'arrivée de Lizzie.

Darcy se tenait légèrement en retrait de la conversation, debout près de la fenêtre, laissant Mrs Foster bavarder tout à son aise. Elizabeth, quant à elle, rarement impressionnée par les inconnus, se tenait sage et tranquille, assise bien droite sur son fauteuil, et tentait simplement de soutenir aussi agréablement que possible la conversation de son invitée, au moins lorsque celle-ci lui laissait l'occasion de parler.

_ Vraiment, j'insiste, vous êtes une jeune personne tout à fait délicieuse ! Je suis certaine que vous vous plairez, ici, car le Derbyshire est un comté ravissant et la société y est excellente. Mais j'y pense, sommes-nous donc les premiers à être venus faire votre connaissance ?

_ Oui, tout à fait, répondit la jeune femme, mais je ne doute pas que j'aurai bientôt le plaisir de connaître les autres familles de la région.

_ Cela est certain. Ils n'auront pas trouvé le temps, sans doute, reprit Mrs Foster. Il y a toujours tellement à faire !

Elizabeth coula un regard vers son mari et ils échangèrent un sourire complice. Ils ne s'attendaient pas à recevoir de la visite si tôt et il leur semblait maintenant évident que si l'usage aurait plutôt voulu que l'on laisse à la nouvelle épousée quelques jours pour s'adapter à sa nouvelle demeure, Mrs Foster, en revanche, serait probablement venue les accueillir à leur descente de voiture si elle l'avait pu, tant sa curiosité envers la nouvelle Mrs Darcy était grande. La jeune fille ne se permit toutefois pas de commenter et d'ailleurs Mrs Foster relançait déjà d'elle-même la conversation, en reposant dans sa soucoupe le biscuit que son babillage ne lui laissait pas le temps de grignoter.

_ Connaissez-vous Lampton ? Il faudra demander à votre époux de vous y conduire, bien sûr, c'est une petite ville absolument charmante.

_ Effectivement, j'ai pu le constater lorsque j'y suis venue en visite.

_ Oh, j'ignorais que vous connaissiez déjà le pays !

_ Oui, j'y suis déjà venue. Ma tante est elle-même originaire de Lampton et je l'ai accompagnée il y a quelques mois, avec mon oncle, lors d'un voyage dans le Derbyshire.

_ C'est à cette occasion que vous avez rencontré notre Mr Darcy, je suppose ?

_ Non, pas du tout. À dire vrai, nous nous sommes rencontrés en Hertfordshire, il y a un près d'un an.

_ Un an ! Mr Darcy ! Vous êtes parvenu à nous cacher l'existence de cette jolie jeune fille pendant tout ce temps ? Quel cachottier vous êtes !

Bien qu'elle sache que Mrs Foster avait connu Darcy enfant – elle faisait donc partie des vieux amis intimes de la famille –, Elizabeth trouvait pour le moins surprenante la familiarité affectueuse avec laquelle la brave dame s'adressait à lui. Mais plus surprenant encore était le fait que Darcy lui réponde sur le même ton, sans perdre son attitude détendue et confortable.

_ N'imaginez pourtant pas que sa conquête m'ait été facile, Mrs Foster. Elizabeth n'est pas de celles qui se laissent facilement convaincre par une ou deux danses et quelques rubans. En réalité, même, il m'a fallu beaucoup de temps et de patience avant de pouvoir… comment dire… l'apprivoiser.

Mrs Foster se mit à rire de plaisir en imaginant la situation. Elizabeth, de son côté, appréciait la délicatesse avec laquelle Darcy avait insinué qu'il avait fait un mariage d'amour au terme d'une longue séduction, et par laquelle il plaçait Elizabeth dans le rôle de la jeune fille franche et honnête ne se laissant pas impressionner par de beaux atours. Avec une bavarde telle que Mrs Foster qui se ferait un plaisir de répéter le tout à qui voudrait l'entendre, quelques phrases de ce genre suffisaient à établir des réputations indestructibles.

_ Mon Dieu, mon Dieu, comme j'aurai aimé assister à cette cour-là ! reprit cette dernière en se tournant vers Elizabeth. Quand je pense que notre cher ami semblait ne jamais se préoccuper des jeunes filles qu'on lui présentait... Votre mère, ma chère enfant, devait être bien nerveuse ! Quant à votre tante, Mr Darcy, je m'étonne qu'elle ne soit pas intervenue pour clarifier une telle situation. Un an, tout de même, c'est bien long !

_ Ma tante n'approuve pas mon choix.

Et alors qu'elle s'apprêtait à répondre, Mrs Foster prit brusquement conscience de ce que Darcy venait de dire et s'arrêta aussitôt, la bouche ouverte sur le flot de paroles qu'elle venait de ravaler. Un silence tomba brusquement, brisant instantanément la détente familière qui régnait dans le salon.

_ Oh, dit-elle d'une petite voix étranglée.

_ Je ne vois pas pourquoi, intervint alors Mr Foster. Nous savons tous que votre tante a souvent eu de bien grands projets pour vous, mais il y a longtemps que vous êtes devenu un homme capable de décider par lui-même et je ne doute pas que votre choix ait été mûrement réfléchi...

_ En effet, répondit paisiblement Darcy, il l'a été. J'ai choisi de privilégier notre bonheur, à Elizabeth et moi-même, plutôt qu'une alliance avantageuse.

Elizabeth tressaillit. Elle était très consciente que son mariage avec Darcy, au-delà de leur vie privée, serait vertement jugé par la société et qu'elle devrait faire ses preuves pour s'y faire respecter. Si elle approuvait la décision de son mari de ne rien cacher de leur situation pour le moins déséquilibrée, alors que les commérages de toutes sortes auraient de toute façon vite fait de parvenir du Hertfordshire jusqu'ici, elle ne s'attendait pas à devoir d'ores et déjà se défendre alors qu'elle n'était mariée que depuis deux jours.

Il y eut un court silence durant lequel elle put lire sur le visage de ses deux invités qu'ils mesuraient pleinement la délicatesse d'une telle situation. Ils avaient désormais compris, sans nul doute possible, qu'ils faisaient face à une jeune fille de basse condition qui s'était brutalement haussée dans la société par le biais d'un mariage plus que profitable, et elle soutint leur regard, ne changeant rien à son attitude tranquille ni à son sourire aimable.

Ce fut Mr Foster qui donna finalement le ton.

_ Hé bien, mon cher, à voir votre charmante épouse et le sourire sur votre visage, je n'ai aucun doute sur le fait que vous ayez fait le bon choix.

Sans mot dire, cette fois, Mrs Foster approuva vigoureusement de la tête, mais elle plongea le nez dans sa tasse de thé.


Elizabeth ne parvenait pas à fixer son attention sur le livre qu'elle avait pris dans la bibliothèque. Elle finit par le laisser reposer sur ses genoux. Près d'elle, Darcy était assis à sa table de travail, et elle se laissa bercer un moment par le crépitement du feu et celui de sa plume sur le papier. Elle goûtait cette seconde soirée à Pemberley, s'imprégnant de tous les petits bruits de cette grande maison, et imaginant sans peine les notes du piano de Georgiana volant jusqu'aux plafonds.

Les Foster avaient pris congé rapidement, un peu trop, d'ailleurs, pour que cela parût naturel. La situation d'Elizabeth les avait choqués, et elle se demandait combien de temps cela prendrait avant que la nouvelle ne fasse le tour du pays.

_ Vous me semblez bien songeuse, Lizzie.

Elle n'avait pas remarqué que le bruit de la plume avait cessé : Darcy s'était laissé aller contre le dossier de sa chaise, abandonnant ses travaux, et la regardait avec attention.

_ Oh... Non, ce n'est rien, un peu de fatigue, seulement.

_ Vous songez aux Foster, je suppose ?

Elle sourit. William semblait déjà bien la connaître.

_ Hé bien, reprit-elle, je devais m'y attendre, voilà tout. Ce ne sera ni la première, ni la dernière fois que les gens me regarderont de cette façon.

_ Laissez-leur le temps de se faire une idée, ils ne vous connaissent pas encore. Et soyez sans crainte en ce qui concerne les Foster : ce sont de très agréables personnes qui laissent parler leur cœur bien plus que leur raison. Dans quelques temps, Mrs Foster vous aura définitivement adoptée et vous deviendrez sans nul doute la nouvelle héroïne de Pemberley !

_ Vous le croyez vraiment ?

Darcy s'interrompit et la regarda de nouveau, cherchant visiblement à sonder son esprit. Il se leva et vint s'asseoir auprès d'elle, sur le sofa.

_ Cela vous inquiète-t-il, Elizabeth ? Je vous sais pourtant assez forte pour résister aux pressions de la société, vous me l'aviez bien fait comprendre le jour où je vous ai demandé votre main, à Rosings Park.

_ Je ne suis pas inquiète pour moi, mais pour vous. Je voudrais tant que...

Elle s'interrompit, se trouvant soudain un peu mal à l'aise de se livrer ainsi, mais Darcy insista doucement du regard.

_ Je voudrais seulement que vous soyez fier de moi, acheva-t-elle tout bas.

Il eut un sourire d'une douceur extraordinaire et se pencha vers elle.

_ Je le suis déjà, Lizzie. Et je gage qu'il ne s'écoulera pas longtemps avant que la meilleure société du Derbyshire et de Londres le soit avec moi...


Mr Bennet reposa la lettre sur son bureau et se laissa aller en arrière, contre le dossier de son fauteuil, en poussant un profond soupir.

Il pouvait entendre quelques poules caqueter sous ses fenêtres, ainsi que les bavardages de sa femme qui conversait avec Betsy tout en étendant le linge au dehors, mais il se surprit à constater que pour une fois les planchers de Longbourn ne résonnaient pas sous une demi-douzaine de talons féminins. Maintenant qu'il avait marié trois de ses filles, la maison était bien plus calme que d'ordinaire et, quoiqu'il se félicite de cette nouvelle tranquillité, plus propice à ses diverses études, il ne s'y était pas encore complètement habitué.

Bien sûr, il était souvent arrivé que ses filles s'absentent quelques semaines, en visite dans la famille, par exemple, mais elles partaient rarement plus d'une à la fois et il savait qu'il pouvait attendre leur retour et retrouver bientôt leurs rires et les froufrous de leurs jupes. Cette fois, c'était différent. Ses deux aînées n'étaient pas parties depuis un mois, mais elles lui manquaient déjà.

Il reprit la lettre entre ses doigts et examina la cire rouge qui la scellait. Le sceau de Pemberley, tout en finesse et en délicates arabesques, représentait un griffon entouré d'une couronne végétale et surmonté d'inscriptions que ses yeux fatigués ne parvenaient pas à déchiffrer complètement. Il allait lui falloir s'habituer à l'idée que sa fille était devenue la maîtresse d'un aussi imposant domaine et que la société de Meryton ne cesserait pas avant longtemps de considérer avec un respect envieux celui qui avait réussi à la marier à un aussi beau parti.

Il n'avait pourtant rien entrepris ni réussi du tout, n'aspirant qu'à une paisible vie à la campagne, loin des rumeurs et des troubles du voisinage, et ne se mêlant surtout pas des affaires d'entremetteuses de sa femme. Il avait pourtant toujours su que la place de ses filles dans la société passait par le mariage et, en cela, il n'avait jamais rien eu d'autre à l'esprit que leur bonheur avant tout. Après toutes les péripéties autour de Mr Bingley, la demande en mariage inattendue de Jane l'avait rempli de satisfaction, persuadé qu'elle, au moins, serait heureuse en ménage.

S'il avait pu s'attendre, alors, à ce qui s'était produit le lendemain…

Mr Bennet se mit à rire doucement en se remémorant ce petit matin, pareil à tous les autres, où il était tranquillement descendu dans la salle à manger et avait eu la surprise d'y trouver Elizabeth, en compagnie de Mr Darcy. Il était très tôt et s'il était concevable que sa fille ne soit pas encore habillée, Mr Darcy semblait lui aussi ne pas s'être trop préoccupé de son apparence : les cheveux en désordre, sans cravate et les bottes boueuses, il lui avait alors, d'un ton aussi neutre et strict qu'à son habitude, demandé un entretien privé.

Il le revoyait encore, ce grand et bel homme, entrant dans son bureau alors que le soleil – trop jeune – n'avait pas encore eu le temps de réchauffer la pièce. Respectueusement, Darcy avait gardé le silence et laissé son hôte s'asseoir dans son fauteuil et entamer la conversation.

_ Mr Darcy, je ne me doutais pas que j'aurais le plaisir de vous accueillir chez moi de si bon matin, avait commencé Mr Bennet.

_ Je vous prie d'excuser ma présence, monsieur, mon intention n'était aucunement de gêner votre maison avant l'heure des visites.

_ Vous deviez donc avoir de bien impérieuses raisons pour vous présenter ici à cette heure. Puis-je vous demander en quoi je peux vous être utile ?

Darcy avait gardé le silence un court instant, comme s'il cherchait à assembler ses mots.

_ Je suis venu vous demander la main d'Elizabeth.

Réalisant au bout d'une seconde qu'il avait oublié l'élémentaire formule de politesse, il avait ajouté rapidement, en s'inclinant :

_ … monsieur.

Mr Bennet en était resté bouche bée. Cet homme, du haut de ses richesses et de sa digne lignée familiale, s'était présenté chez lui au petit matin, d'une façon pour le moins cavalière, et lui avait, ni plus, ni moins, demandé sa fille. Sa fille préférée.

_ J'ignorais que mes filles pouvaient constituer pour vous un parti intéressant, Mr Darcy, avait-il commencé.

_ C'est Elizabeth que je souhaite épouser, monsieur, et nulle autre.

_ Vous n'êtes pas sans ignorer que ma famille est plutôt... humble. Je m'étonne que vous soyez prêt à conclure une telle entente.

_ C'est une décision que j'ai longtemps réfléchie.

_ Bien. Je suis heureux de vous voir aussi convaincu. Avez-vous… Avez-vous parlé à Elizabeth ?

_ Oui, monsieur.

_ Et qu'a-t-elle dit ?

Mr Bennet, un instant, s'était demandé si Elizabeth accepterait un tel mariage. Si elle avait su renvoyer vertement le pauvre petit Mr Collins et ses avances, comptait-elle maintenant sur son père pour la protéger d'un mariage dont elle ne saurait que faire ? Pourtant, il les avait vus ensemble, dans la salle à manger. Sa fille, malgré son caractère bien affirmé, s'était-elle laissé éblouir par la perspective d'une vie remplie de richesses ? Quoique décevant de sa part, cela ne serait pourtant pas impossible…

_ Elle m'a accepté, avait simplement répondu Darcy.

Mr Bennet en était resté perplexe. Bien qu'il soit conscient du faste qu'un tel mariage apporterait à la famille, qu'adviendrait-il de la jeune fille aux côtés d'un tel homme, beau et riche, certes, mais aussi tellement froid et orgueilleux ? Deviendrait-elle une de ces indifférentes éteintes, évoluant dans des décors majestueux, mais le sourire gâché par un mariage malheureux ? Pouvait-il ne serait-ce qu'envisager de refuser de céder la main de sa fille ? Et pouvait-on, d'ailleurs, refuser quoi que ce soit à un Mr Darcy ? Cela lui paraissait d'autant plus improbable qu'Elizabeth semblait avoir fait son choix en toute connaissance de cause, même si ce choix lui semblait, à lui, proprement inconcevable.

_ Monsieur, avait-il finalement repris, le bonheur de ma fille compte plus que tout à mes yeux. C'est à elle que revient la décision et, quelle qu'elle soit, je la respecterai. Elle sait mieux que quiconque ce qui est bon pour elle. Avant de me prononcer, je souhaiterai donc entendre son avis.

_ Bien entendu, monsieur, avait répondu Darcy en s'inclinant à nouveau.

Mr Bennet avait été frappé de le voir si humble, presque soumis. Ce matin, debout dans ce petit bureau de Longbourn, Darcy avait perdu de sa superbe : était-ce là ce qui avait pu émouvoir Lizzie ?

_ Alors nous sommes d'accord. Puis-je ainsi vous demander de la faire entrer ?

_ À l'instant, monsieur. Et... je vous remercie de m'avoir accordé de votre temps.

Ils s'étaient salués mutuellement, avec la plus neutre politesse, puis Darcy avait tourné les talons et quitté le bureau. À peine la porte était-elle ouverte que la cadette des Bennet entrait en trombes.

_ Fermez la porte, je vous prie, Elizabeth.