Le commencement


_ Elizabeth ! Elizabeth !

La voiture ne s'était pas encore totalement immobilisée que Georgiana ouvrait la portière et sautait à terre, courant déjà vers la jeune femme dans un élan des plus spontanés. Prenant conscience qu'elle ne pouvait peut-être pas se permettre encore trop de familiarité, elle s'arrêta brusquement et un peu maladroitement, hésitant soudain à se pendre au cou de sa toute nouvelle sœur. Elizabeth, le sourire aux lèvres, coupa court à ce moment de gêne en venant l'embrasser sans plus de manières.

_ Georgiana, je suis ravie de vous revoir ! dit-elle avec entrain. Avez-vous fait bon voyage ?

_ Oh oui, le colonel est si gentil ! Il a toujours pour moi des attentions charmantes. Figurez-vous qu'il m'a même fait faire le tour du domaine à cheval avec lui, et j'avais même la permission de galoper un peu ! Quel plaisir nous avons eu !

Darcy, qui se tenait auprès d'Elizabeth, eut un petit sourire.

_ Hé bien, Georgiana, ne venez-vous pas m'embrasser, moi aussi ? Lizzie, ma chère, je crois que je viens de descendre d'un cran dans les priorités de ma jeune sœur, dit-il d'un air faussement affecté. Quelle cruelle souffrance que de se voir ainsi écarté !

Georgiana se mit à rougir et s'interrompit aussitôt pour aller embrasser son frère en riant. Le colonel Fitzwilliam, qui était descendu de voiture à son tour, baisa respectueusement la main d'Elizabeth en la complimentant sur son charme rayonnant, puis il se tourna vers son cousin.

_ Darcy, mon ami, vous êtes un homme comblé, à ce que je vois. Peu d'hommes peuvent s'enorgueillir de susciter tant d'amour dans le cœur non pas d'une, mais de deux jeunes femmes !

Darcy jeta à son épouse un coup d'œil en coin avant de répondre avec un large sourire :

_ Oui, il est bien vrai que je suis un homme comblé...

Le souper, ce soir-là, fut vivement animé par la présence de Georgiana. Si la jeune fille était habituellement calme et tranquille, la présence d'Elizabeth et la perspective d'avoir désormais une amie et une confidente pour égayer ses journées à Pemberley l'excitaient au plus haut point. Son frère dut même la rappeler à l'ordre une ou deux fois pour qu'elle cesse d'importuner la jeune femme avec son babillage, bien qu'Elizabeth se défende vivement d'être ennuyée, habituée qu'elle était d'avoir de jeunes sœurs autour d'elle.

Quant au colonel Fitzwilliam, son caractère agréable et bienveillant en faisait un invité très apprécié de la famille. En vieil habitué des lieux, il connaissait tous les domestiques par leurs noms et raconta tout d'abord à Elizabeth les grands moments qui avaient marqué l'histoire de la maison de Pemberley, avant de céder au plaisir de raconter des anecdotes cocasses sur l'enfance de Darcy, qui firent beaucoup rire sa femme et sa sœur. Darcy, lui, protestait et se défendait faiblement pour justifier notamment certaines bêtises qu'il avait commises étant enfant, mais finalement il se mit à rire encore plus que les autres.

_ C'était une charmante soirée, commença Elizabeth alors qu'elle remontait le grand escalier au bras de son époux. Le colonel est vraiment un homme plaisant et d'excellente compagnie.

Georgiana était allée se coucher un peu plus tôt, sur l'insistance de son frère, puis le colonel s'était à son tour éclipsé, marquant ainsi la fin de la veillée. Le jeune couple montait maintenant à l'étage, dans la grande maison silencieuse.

_ Fitzwilliam est appelé en service dans deux semaines, répondit Darcy. Je lui ai proposé de rester ici jusqu'au moment du départ, ainsi nous pourrons tous profiter de sa conversation.

_ C'est une excellente idée, en effet, car la maison semble un peu déserte lorsque nous ne sommes que tous les deux.

_ L'aimez-vous, Lizzie ? Vous sentez-vous bien, ici ?

_ Oui, bien sûr ! Mais pour être tout à fait franche, je me sens bien surtout parce que vous êtes là. Je ne connais pas les lieux depuis suffisamment longtemps pour m'y sentir encore complètement chez moi, et puis j'ai toujours eu beaucoup de monde en même temps autour de moi, alors la maison me semble un peu vide...

_ Je peux le comprendre. Ce n'est qu'une question de temps, je suppose, avant que vous vous sentiez aussi heureuse ici que je puis l'être moi-même.

_ Certainement. Et je suppose que je dois aussi m'habituer à vivre dans une maison aussi somptueuse. Certaines pièces me paraissent encore... euh...

_ Oui ?

_ Disons que je trouve certains endroits de la maison trop solennels et graves. J'ai été habituée à des lieux plus restreints, plus chaleureux.

Darcy ne répondit pas tout de suite et Lizzie se demanda si elle l'avait vexé. Ils étaient parvenus en haut des marches et s'étaient tout naturellement arrêtés dans le couloir, devant leurs portes respectives.

_ Que voudriez-vous changer pour vous sentir plus à votre aise ? reprit Darcy d'une voix douce. Je peux mettre des moyens à votre disposition, si vous souhaitez réaménager certaines pièces, ou bien...

_ Oh non, l'interrompit tout de suite sa jeune épouse. Je vous remercie de cette attention, William, mais je n'ai pas l'intention de bouleverser l'environnement auquel vous êtes habitué, et je ne suis pas assez frivole pour me préoccuper de refaire inutilement la décoration de ma maison juste pour passer le temps.

_ Mais vous êtes en droit de prendre des décisions concernant le train de vie de celle-ci, en revanche. Vous êtes la maîtresse de Pemberley, désormais, et tout le monde s'attend à ce que vous en preniez les rênes, moi le premier. C'est pourquoi, si vous avez la moindre envie de changer quelque chose, vous pouvez vous sentir tout à fait libre de le faire.

À vrai dire, Elizabeth se sentait hésitante à ce sujet. La maison l'impressionnait, et puis tous les domestiques savaient précisément ce qu'ils avaient à faire sans qu'elle ait besoin d'intervenir en quoi que ce soit. Pour le moment, son rôle d'épouse se limitait à tenir simplement compagnie à son mari.

_ Je crois qu'il n'y a qu'un seul point qui me gêne vraiment dans le train de vie habituel de Pemberley.

_ Lequel ?

Elle se mordit les lèvres, hésita encore un instant, puis se jeta à l'eau.

_ Le fait que nous devions dormir dans des chambres séparées.

Darcy fronça les sourcils d'un air perplexe. Il ne voyait là rien que de très naturel et se braqua légèrement, se demandant si l'esprit aventureux et libre de son épouse n'allait pas bouleverser inutilement un état des choses établi depuis longtemps.

_ En quoi cela vous pose-t-il problème ? demanda-t-il.

_ Je trouve cela inutilement compliqué. Chaque soir je me demande si je peux me permettre de vous rejoindre, ou bien si vous-même allez le faire, ou encore si je dois m'inquiéter de votre absence à un moment ou à un autre. Et puis je me souviens des conversations tranquilles que j'entendais lorsque je passais devant la porte de la chambre de mes parents, tard le soir, qui se racontaient leur journée et partageaient leurs menus tracas, et je les envie, maintenant...

_ Mais c'est pourtant ainsi que mes propres parents ont toujours vécu, et leurs parents avant eux.

_ Et alors ? Devez-vous pour autant faire la même chose ?

Darcy était conscient qu'elle le provoquait délibérément, mais il devait bien admettre qu'elle avait touché juste. Il ne s'était tout simplement jamais posé de questions jusqu'à présent et avait vécu de la façon qu'on lui avait enseignée, sans jamais chercher à la remettre en question. Cela ne l'empêchait pas, malgré tout, de se sentir désagréablement pris en défaut.

_ Devrions-nous vraiment discuter de tout cela dans le couloir ? demanda Darcy, agacé de se trouver ainsi à cours d'argument.

_ Cette question ne se poserait pas, justement, si nous n'avions pas avoir à choisir chaque soir entre votre chambre ou la mienne…

Il allait répondre d'un ton un peu plus sec quand il se rendit compte du ridicule de son entêtement et de la justesse du raisonnement. Après quelques secondes, il se mit tout simplement à rire.

_ Lizzie, vous êtes impossible ! Mais vous avez raison, je pense. Et puis je dois dire que…

Il baissa le ton et la prit par la taille, les yeux pétillants.

_ ... la perspective de vous trouver dans mon lit chaque soir me paraît plutôt séduisante.

Elizabeth étouffa un sourire triomphal : elle avait gagné la bataille.


Pourtant, si William s'était finalement laissé convaincre assez facilement, il n'en fut pas de même pour Mrs Godfroy, la gouvernante générale de la maison. Lorsqu'Elizabeth lui fit part de sa demande, dès le lendemain, la brave dame prit un air scandalisé et ne put s'empêcher de s'exclamer :

_ Mon Dieu ! Dans la chambre de Mr Darcy ? Mais, madame, cela ne s'est jamais fait, dans cette maison !

_ Hé bien, ce sera une première, voilà tout.

_ Cette pièce n'est pas du tout prévue pour accueillir deux personnes ! Je ne saurais autoriser un tel changement...

_ Oh, croyez-moi, elle est bien assez grande ! Et puis elle communique avec mon cabinet de toilette, aussi nous n'aurons pas à déménager toute la maison…

_ Mais que vont dire les gens, madame ?

Elizabeth se pinça les lèvres, essayant de trouver une répartie qui ne choque pas trop la gouvernante, mais par ailleurs elle se sentait aussi une certaine volonté de s'affirmer et d'imposer ses décisions.

_ Je ne me soucie guère de ce que vont dire les gens, Mrs Godfroy. Je suis ici chez moi et j'entends bien y vivre à ma convenance, en autant que Mr Darcy approuve mes choix.

Aussitôt, sentant qu'on la remettait gentiment mais fermement à sa place, la gouvernante s'inclina et obéit, quoiqu'avec une mauvaise volonté évidente. Elle avait beau être choquée par la demande de la jeune femme, elle ne devait effectivement pas oublier qu'elle s'adressait à la nouvelle maîtresse des lieux et qu'elle n'avait pas à discuter ses ordres. Elizabeth put donc retourner vers son mari avec la sensation d'avoir quelque peu marqué son autorité.

On s'occupa dans la journée même de déplacer les affaires de la nouvelle Mrs Darcy – peu nombreuses, en vérité – et de les porter chez son mari, tandis que ses appartements de dame étaient nettoyés et rangés, puis fermés. Elizabeth n'aurait finalement vécu là que quelques semaines, à peine, mais le sujet allait encore alimenter pendant un bon moment les conversations des domestiques. Si certains étaient proprement outrés que l'on trouble ainsi les habitudes de la maison et que l'on sous-entende de façon si évidente qu'il y avait une vie intime entre leurs maîtres, d'autres, plus simples et pragmatiques, ne s'étonnaient pas qu'un jeune couple amoureux souhaite passer tout son temps ensemble et se félicitaient au contraire de les voir si unis.


Elizabeth était restée à table, ce matin-là, après que Georgiana et le colonel se furent levés pour vaquer à leurs occupations. Elle aimait ces moments où elle restait en silence auprès de son époux, finissant tranquillement sa tasse de thé et perdant son regard par les fenêtres, tandis que Darcy consultait le courrier du jour apporté chaque matin par le majordome. La veille, il y avait eu pour Lizzie une lettre de son père et une autre de sa sœur Jane, mais elle s'étonnait toujours de la quantité de missives que son mari, lui, recevait quotidiennement.

Elle n'aurait pas remarqué son trouble si elle n'avait levé les yeux vers lui au moment précis où il prenait une enveloppe encore cachetée. Il avait légèrement blêmi.

_ Est-ce que tout va bien, mon chéri ? lui demanda-t-elle doucement.

Darcy se ressaisit aussitôt et reprit une contenance qui se voulait tranquille et rassurante. Il lui sourit.

_ Mais oui, tout va bien, répondit-il en décachetant l'enveloppe.

Son froncement de sourcil, alors qu'il parcourait les lignes manuscrites, semblait pourtant indiquer le contraire, mais Elizabeth n'insista pas et attendit patiemment qu'il termine sa lecture.

Un instant plus tard, alors qu'il reposait la lettre par-dessus la pile de celles qu'il avait déjà lues, Darcy remarqua qu'elle ne l'avait pas quitté des yeux et que l'air naturel et détendu qu'il avait adopté ne semblait pas faire illusion. Il poussa alors un soupir.

_ C'est Wickham qui m'écrit.

Ce fut au tour d'Elizabeth de perdre ses couleurs. Ni l'un ni l'autre n'avait reparlé de Wickham ni de Lydia depuis leur mariage, enterrant d'un accord tacite ce sujet pour le moins épineux.

_ Et… que dit-il ? demanda-t-elle avec une légère inquiétude dans la voix.

_ Il nous envoie ses félicitations pour notre mariage.

_ Oh.

Elle resta silencieuse un instant, mais comme Darcy ne semblait pas disposé à en dire plus, elle finit par insister.

_ Est-ce... Est-ce tout ?

La jeune femme était consciente que la fraternité qui unissait désormais les deux hommes ouvrait à Wickham une nouvelle porte sur Pemberley et pouvait par là-même ramener le trouble entre ces murs. Le jeune lieutenant n'était pas homme à laisser passer l'occasion de profiter des largesses d'autrui, ni même à les réclamer de force si elles ne lui étaient pas offertes de bonne volonté, et la récente union des familles Bennet et Darcy ne pouvait que lui paraître un opportunité alléchante à saisir.

_ Oui, c'est tout, répondit son mari. Sa lettre est pour le moins formelle. J'imagine qu'il ne cherche pour le moment qu'à s'assurer que la porte ne lui soit jamais complètement fermée, et je m'attends à recevoir d'autres messages plus… pressants dès qu'il se sentira dans le besoin. Ce qui, vu son train de vie, peut se produire à n'importe quel moment.

_ Oh, William, ne vous sentez pas obligé à quoi que ce soit ! Wickham ne mérite pas l'attention qu'il réclame et l'affaire de Lydia, que vous avez heureusement sauvée du désastre, lui a déjà fermé nombre d'entrées dans le Hertfordshire. Je suis aussi méprisante que vous quant à son attitude, et je ne voudrais pas que parce que Lydia est ma sœur, vous…

_ Détrompez-vous, Lizzie, la coupa-t-il. Je n'accepte plus ses écarts et je me suis assuré qu'il comprenne que ce n'est pas parce que j'ai assumé les frais de son mariage et lui ait offert une place d'officier qu'il peut envisager de me réclamer encore autre chose. Il est d'ailleurs bien conscient que je n'ai pas agi dans son propre intérêt, mais dans le vôtre uniquement, au travers de votre sœur. Malgré tout, ne croyez pas que je sois méprisant envers Wickham : si je n'excuse pas son comportement, je le comprends, d'une certaine façon.

Stupéfaite, Elizabeth ne trouva aucune répartie et Darcy, voyant sa surprise, eut un sourire.

_ Cela vous surprend beaucoup, visiblement…, fit-il paisiblement.

_ Oui, j'imaginais plutôt que vous étiez avec lui comme chien et chat.

_ Oh, c'est le cas ! Je peux difficilement endurer de le voir après ce qu'il a fait, et il se passera longtemps avant que je l'autorise à remettre les pieds dans cette maison. Wickam m'a déçu, comme tant d'autres, et... je dois avouer qu'il a toujours eu une certaine compétition entre lui et moi pour obtenir l'attention de mon père, ce qui nous a dressé l'un contre l'autre il y a des années de cela.

Elizabeth était consciente d'avancer en terrain inconnu et pour le moins délicat. Elle avait compris que Darcy avait été blessé dans sa jeunesse, notamment en ce qui concernait feu Mr Darcy, mais il n'en avait jamais parlé franchement et elle n'avait pas osé aborder ce sujet.

_ Wickham m'a dit que votre père le préférait, dit-elle. Mais je me suis rendue compte par la suite qu'il déformait complètement la réalité, ce qui fait que j'ignore, au bout du compte, si cela est vrai.

_ Ça l'est, en un certain sens. Wickham est à peine plus jeune que moi et nous étions à l'époque les deux seuls enfants de toute la maisonnée. Nous étions choyés et protégés par tous, et nous passions énormément de temps ensemble. J'ai moi-même longtemps considéré Wickham comme un frère, je ne m'étonne donc pas que mon père, lui, ait pu le considérer comme un second fils.

_ Alors comment en êtes-vous venus à vous détester de cette façon ?

_ En grandissant, nous avons commencé à nous battre pour nous accaparer son attention et son affection. Des faveurs sont apparues, mon père lui passait des caprices qu'à moi il refusait implacablement...

_ Mais pourquoi ?

L'expression de Darcy s'adoucit. Il semblait s'être replongé dans des souvenirs doux-amers, mais avait visiblement pris un recul qui lui permettait maintenant de les revoir avec une certaine tendresse plutôt que du ressentiment.

_ J'imagine que cela se passe ainsi dans toutes les familles. Il était en quelque sorte le deuxième enfant tandis que j'étais, moi, l'aîné. En tant qu'héritier légitime, mon père devait s'assurer qu'une fois adulte je sois capable de tenir les rênes de Pemberley et de tout le domaine. Je suppose que cela faisait beaucoup de responsabilités à inculquer à un jeune enfant et que pour lui il n'y avait pas de temps à perdre en enfantillages. Tandis que Wickham, qui n'aurait jamais à tenir un tel rôle, était un véritable fils affectif avec qui mon père pouvait se permettre d'être plus souple et tolérant.

_ Mais il n'était pourtant pas son véritable fils !

_ Cela n'a pas d'importance, quand on aime, Lizzie. Et puis cela faisait sans doute une raison de plus qui faisait de Wickham un enfant à chérir librement et sans contrainte. Comme parrain et protecteur, il lui a donc offert l'éducation d'un gentilhomme, mais plus il donnait et plus Wickham se montrait capricieux et difficile. Depuis peu j'ai commencé à comprendre pourquoi Wickham, malgré la bonne étoile qui semblait s'être penchée sur lui, a pu... comment dire... mal tourner. En vérité, c'est en vous observant, vous et vos sœurs, que j'ai compris certaines choses.

Elizabeth s'étonna.

_ Vraiment ?

_ Oui. Je vous voyais évoluer toutes les cinq, chacune avec un caractère bien différent. Il est évident que vous êtes toutes très unies, mais il m'a semblé aussi que chacune cherchait à se démarquer, à se faire aimer pour elle-même et non en comparaison avec les autres – ce qui semble tout naturel quand on y réfléchit un instant. Si j'applique ce comportement à Wickam, le seul frère que j'aie jamais eu, je me rends compte que nous cherchions tous deux à prouver à mon père à quel point nous étions capables et dignes de son affection et que nous voulions nous aussi être reconnus pour ce que nous étions réellement. Mais le cher homme, lui, était déjà préoccupé par notre sort futur. Il s'affairait à nous préparer une place dans le monde, au lieu de se soucier de nos batailles d'enfants, pourtant si importantes à nos yeux. C'est ainsi, je pense, que le gouffre s'est peu à peu formé entre Wickham et moi.

_ Je vous admire, William, d'être si serein face à ce que cet homme vous a fait endurer.

_ Serein ? Non, je ne le suis pas. Je n'oublie pas l'offense faite à ma sœur, qui a mis plusieurs mois à se remettre de sa déception. Je pense d'ailleurs qu'elle n'a jamais saisi toute l'ampleur qu'aurait pu prendre cette affaire si Wickham l'avait convaincue de s'enfuir avec lui et la façon dont il a tenté de la manipuler. Elle est simplement persuadée qu'il l'aimait tendrement, mais qu'il s'est laissé tourner la tête par une autre. Alors non, je ne suis pas serein face à Wickham et à ce qu'il a fait endurer à cette famille, ainsi qu'à la vôtre, mais si je refuse désormais d'avoir quoi que ce soit à faire avec lui, je ne le méprise pas non plus. Je pense simplement qu'il a été gâté, comme l'a certainement été votre sœur Lydia, et qu'en réalisant tout ce qui lui avait été offert et qu'il a dédaigné, il regrette maintenant de se trouver dans une situation des plus précaires, aux crochets des autres.

_ Il l'a pourtant bien cherché ! Qu'il s'en accommode donc, maintenant !

Darcy se mit à rire et la conversation s'arrêta là. Sa jeune épouse, pour aussi intelligente et cultivée qu'elle soit, avait par moment des réactions spontanées un peu trop évidentes et faciles, qu'il attribuait à sa jeunesse et à l'entièreté de son caractère. La vie, qui n'était jamais si simple, se chargerait avec les années de lui apprendre à tempérer ses opinions.


Elizabeth était installée à Pemberley depuis quelques semaines lorsqu'elle reçut une invitation officielle à souper chez les Leicester. Après les Foster, elle avait reçu quelques visites de voisins proches et commencé à faire connaissance avec la société du Derbyshire, mais jusque là aucune famille n'avait encore pris l'initiative de les inviter chez elle.

Georgiana n'ayant pas encore fait son entrée dans le monde, c'est donc en compagnie de son mari et du colonel Fitzwilliam qu'Elizabeth monta en voiture, un peu nerveuse d'avoir à faire bonne impression et se préparant déjà à défendre sa position s'il le fallait. Contrairement à William, qui surmontait difficilement sa timidité face aux inconnus et la cachait derrière une froideur excessive, Elizabeth n'avait jamais eu peur de rencontrer de nouveaux visages, elle avait la conversation facile et savait s'adapter à ses interlocuteurs avec aisance pour leur être agréable. Mais elle ne s'était jusque là jamais trouvée dans la position d'une femme mariée, encore moins dans celle d'un mariage difficilement accepté par la haute société, et elle se savait en situation délicate. Elle devait tenir fermement ses positions pour ne pas se laisser piétiner, tout en se montrant charmante et irréprochable pour s'attirer la bienveillance de tous. Ses premiers pas dans la société du Derbyshire seraient certainement décisifs pour les prochaines années à venir.

Quoiqu'elle n'ait toujours été que modérément coquette, elle avait tout de même un gout très sûr en matière de chiffons et la perspective de devoir faire honneur à son époux lui avait fait choisir ce soir-là une tenue tout à la fois simple et élégante. Sa robe, dans un tissu blanc cassé finement rayé de plusieurs tons de violet, semblait faite pour rehausser l'éclat du seul bijou qu'elle portait, un bracelet constitué de plusieurs rangs de perles mettant en valeur une belle améthyste, que William lui avait offert quelques jours après son arrivée à Pemberley. Si elle se devait de montrer son rang social, elle souhaitait pourtant rester sobre pour ne pas donner l'occasion aux commères des environs de médire sur son mariage et sur les avantages matériels qu'elle pouvait en tirer.

_ Mr Darcy, Mrs Darcy et le colonel Fitzwilliam, annonça cérémonieusement le majordome des Leicester lorsque leurs invités parurent au salon.

_ Mr Darcy ! Enfin vous voilà ! Et voici, je suppose, votre charmante épouse, Elizabeth…

La dame qui s'était levée pour venir à leur rencontre était la maîtresse des lieux, Mrs Leicester en personne. Elle pouvait avoir entre quarante et cinquante ans et était parée d'un certain nombre de bijoux qui brillaient sur sa robe de soie grise. Veuve depuis plusieurs années maintenant, elle vivait avec ses deux filles et son fils, tous trois dans la vingtaine, et mettait un point d'honneur à voir passer la bonne société du Derbyshire dans son salon plusieurs fois par mois. Dans les environs, elle était incontournable.

Les messieurs étaient debout, un verre à la main, et les dames assises bien droites sur les sofas, leurs jupes élégamment disposées autour d'elles. En plus du trio de Pemberley et de ses propres enfants, Mrs Leicester avait réuni ce soir-là le couple des Foster, qu'Elizabeth connaissait déjà, ainsi que Mr Blackmore, sa femme et leurs deux fils, et enfin Lord et Lady Hastings, deux fiers représentants de la petite noblesse des environs.

Pendant quelques minutes, tout le monde s'échangea force courbettes et politesses tandis que la nouvelle venue était officiellement présentée à tous les invités, puis elle fut invitée à s'asseoir avec les dames. Darcy et Fitzwilliam rejoignirent leurs compagnons masculins.

_ Chère Mrs Darcy, nous avions tellement hâte de vous connaître ! commença Mrs Leicester.

_ Oh oui, Mrs Foster nous a beaucoup parlé de vous, et je vois que ses compliments étaient à la hauteur ! reprit Lady Hastings avec un sourire agréable.

Un serviteur vint proposer à Lizzie un vin de Madère et quelques biscuits, et le reste de la conversation se perdit en galanteries toutes féminines.

_ Hé bien, Darcy, lança Mr Blackmore après un moment, vous avez donc enfin rejoint le collectif des hommes mariés ! Dieu sait si ma chère femme m'a suffisamment parlé de votre insupportable célibat !

_ Je suppose que ce célibat aura été plus pénible pour mon entourage que pour moi-même, répondit Darcy, puisque j'ignorais jusque là le bonheur qu'il y a à vivre en compagnie d'un être aimé. Ce n'est que maintenant que je l'ai découvert que je constate à quel point il m'a effectivement cruellement manqué pendant tout ce temps.

_ Encore pour cela faut-il rencontrer une jeune fille qui sache éveiller en vous de tels sentiments, intervint le colonel Fitzwilliam. En ce qui me concerne, le célibat ne me semble pesant que si l'on a sous les yeux l'objet de ses convoitises.

_ Ou bien si on ne l'a plus, enchaîna Mrs Leicester en mêlant ainsi les femmes à la conversation des hommes. Depuis la mort de mon pauvre mari, la maison ne m'a jamais semblé aussi vide... Je ne sais ce que je serai devenue si mes chers enfants n'étaient là pour soulager mon fardeau.

_ Vous avez parfaitement raison, madame, reprit Darcy. Le célibat ne saurait être plus pesant que lorsqu'on a rencontré et apprécié l'objet de nos désirs, et qu'il nous devient soudain inaccessible.

Elizabeth, qui avait reconnu là son refus devant sa première demande en mariage, se sentit rougir. Cela aura pu passer inaperçu si tant d'yeux n'avaient de cesse de l'observer discrètement depuis son arrivée.

_ Voyons, Mr Darcy, contenez vos propos, il semble que vous troublez votre épouse ! fit Lady Hastings avec un petit rire.

Darcy regarda Elizabeth et lui sourit tendrement. Mrs Foster, à son tour, s'immisça dans la conversation.

_ Rendez-vous compte ! Ils se connaissaient depuis un an avant de se fiancer ! Oh, Elizabeth, comme vous avez dû faire souffrir ce pauvre Mr Darcy pendant tout ce temps !

_ N'allez surtout pas croire que je l'ai fait intentionnellement, se défendit la jeune femme. J'ignorais tout des sentiments de Mr Darcy pour moi.

_ Il est vrai que notre ami est tellement discret… Que cela vous serve de leçon, Darcy ! On n'obtient rien que l'on ne demande franchement ! dit Mr Blackmore en riant.

Darcy ne répondit pas, mais son sourire s'élargit encore et le regard qu'il échangea avec Elizabeth était sans équivoque. Il avait demandé, effectivement, sous le pavillon de Rosings, mais il n'avait rien reçu pour autant.

_ Patience est mère de sûreté… finit-t-il par répondre. Il m'aura fallu le temps nécessaire, mais comme vous le voyez j'ai finalement réussi à obtenir ce que je souhaitais si ardemment.

Tout le monde se mit à rire et l'on changea de sujet.


Elizabeth, justement, fut le principal sujet de conversation pendant une bonne partie du souper. Ses hôtes et nouveaux voisins voulaient tout savoir d'elle et de son installation à Pemberley, mais si les questions rituelles sur sa famille lui furent aussi posées – et elle y répondit tout à fait franchement –, elle sentait que l'on préférait éviter le sujet. La nouvelle de la mésalliance de Darcy avec une jeune fille de basse condition semblait avoir fait le tour du pays, et quoique l'on se comporte envers elle de manière tout à fait courtoise et civilisée, elle se doutait parfaitement que l'on devait la juger de manière peu favorable.

Elle en eut d'ailleurs la preuve, un peu plus tard dans la soirée. Après le repas, ayant repris place au salon, on joua d'abord aux cartes, mais les hommes s'en désintéressèrent rapidement et s'isolèrent dans la bibliothèque pour un verre de cognac et quelques conversations politiques. Mrs Leicester en profita pour s'occuper de sa nouvelle jeune voisine et, laissant les dames à leurs bavardages, la prit par le bras pour lui montrer quelques unes des merveilleuses pièces d'art qu'elle possédait. Lizzie eut ainsi l'occasion de découvrir les petits salons qui composaient le rez-de-chaussée de la maison, appréciant au passage certaines toiles de bonne facture et d'admirables statues de bronze.

Alors qu'elles se trouvaient toutes deux dans la galerie des portraits de famille, un jeune serviteur vint chercher sa maîtresse pour lui parler d'une affaire d'importance concernant les domestiques. Mrs Leicester dut alors s'excuser auprès de son invitée.

_ Je suis navrée, Mrs Darcy, je dois m'absenter un moment. Pouvez-vous retourner seule au salon ?

_ Bien entendu, je saurai me retrouver.

_ Je vous remercie. Je vous y retrouve dès que possible.

Son pas léger faisant peu de bruit sur les planchers, Elizabeth s'en retournait donc vers le salon lorsqu'elle surprit, en arrivant près de la porte, les conversations qui s'y tenaient. Curieuse, elle s'immobilisa et tendit l'oreille.

_ … et vraiment, disait Lady Hastings, j'ai peine à comprendre comment Mr Darcy a pu prendre pareille décision. Avec sa fortune, il aurait pourtant pu prétendre à de si belles alliances !

_ Ce n'est pourtant pas un homme futile ou irréfléchi, continua Mrs Foster. Il a toujours été parfaitement conscient de sa naissance et de sa position. D'ailleurs, il semble que depuis cette affaire, sa tante, Lady De Bourgh, soit proprement furieuse après lui !

_ Cela peut se comprendre aisément, car, si mes souvenirs sont bons, elle avait l'intention de l'unir à sa propre fille. Quelle déception pour elle...

_ Et pour nous toutes avec ! s'écria Grace, la seconde fille de Mrs Leicester. Quel besoin avait-il d'aller chercher une épouse si loin du Derbyshire, alors qu'il aurait très bien pu trouver son bonheur ici, parmi des gens de sa condition ?

_ Il est vrai, ma chère enfant, que vous aviez vous-même tout pour plaire à un tel gentleman. Dieu sait ce qui lui sera passé par la tête lorsqu'il s'est entiché de cette Elizabeth…

_ Elle n'est même pas si jolie, reprit Grace, avec un ton légèrement méprisant dans la voix.

_ Elle n'a pas vos ravissantes boucles blondes et ni vos si beaux yeux clairs, intervint Mrs Blackmore d'un ton tranquille, mais je la trouve très agréable tout de même. Il y a quelque chose de noble et de gracieux dans ses traits, ne trouvez-vous pas ?

_ Absolument pas ! dit Grace d'un air buté. Elle est aussi brune qu'un morceau de charbon !

_ Vous exagérez, mon enfant. Quant à moi, je la trouve assez agréable, c'est vrai, reconnut Mrs Foster. Au moins, elle a de la conversation et semble intelligente et cultivée.

_ Connaissant Mr Darcy, je ne suis pas surprise qu'il ait pu être séduit par un esprit vif et alerte tel que le sien, renchérit Mrs Blackmore.

_ Tout de même, reprit Lady Hastings, ses atouts personnels ne sont pas seuls à peser dans la balance. Mr Darcy devrait être conscient qu'une jeune fille de son milieu n'est pas préparée à s'occuper d'un domaine tel que Pemberley. Il paraît même qu'elle a commencé à y apporter des changements, c'est leur gouvernante, Mrs Godfroy, qui l'a dit à mon intendant.

_ Quel genre de changements ? dirent aussitôt Mrs Foster et Grace, dans un bel ensemble.

Elles ne rougirent même pas de leur curiosité, qui trahissait pourtant de la part de l'une et de l'autre un incroyable attrait pour les ragots indélicats.

_ Hé bien, reprit Lady Hastings sur le ton des confidences, il semblerait qu'ils fassent désormais chambre commune...

Un « Oh » général parcourut le petit groupe. Chacune mesurait à sa façon l'importance d'une telle information et Elizabeth, amusée, s'imagina sans peine les idées qui leur passaient par la tête.

Lady Hastings reprit, avec une autorité et un aplomb qui rappelaient à la jeune femme Lady Catherine :

_ Enfin, ce n'est, je suppose que le début d'une nouvelle ère pour Pemberley... Tout de même, j'espère au plus profond de moi que Mr Darcy ne la laissera pas tout gâcher ! Après tant de générations à agrandir et faire prospérer le domaine, ce serait une honte pour la famille !

_ Je pense que nous devrions lui laisser un peu de temps avant de juger si elle s'en tire bien ou mal, tempéra Mrs Blackmore. Il faut toujours du temps à une jeune mariée pour trouver ses repères et conduire sa maisonnée. Nous sommes, je crois, toutes passées par là.

_ En attendant, c'est un des plus beaux partis du pays qui nous a été enlevé par une vulgaire étrangère ! siffla Grace.

Cette fois, Elizabeth, insultée, décida de ne pas en entendre davantage. Elle repartit jusqu'au bout du couloir, prit le temps de se calmer et de se composer une expression douce et tranquille, puis elle revint en faisant un peu de bruit pour annoncer sa venue. Lorsqu'elle entra dans le salon, une demi-douzaine de visages aimables se tournèrent vers elle et l'accueillirent poliment. Grace Leicester évitait toutefois de croiser son regard et conservait une expression de colère contenue. À l'opposé, sa sœur aînée, Isabel, qui était assise un peu plus loin avec un travail de broderie et n'avait pas pris part aux commérages, fut la seule à offrir à Elizabeth un sourire vraiment chaleureux et sincère. Par chance, les hommes revinrent au salon peu de temps après, accompagnés de Mrs Leicester, ce qui fit diversion.


La soirée était déjà bien avancée lorsque la conversation dériva sur les livres, sujet de prédilection d'Elizabeth, où elle prit un malin plaisir à faire étalage de ses connaissances, en particulier face à Grace Leicester dont la culture générale n'était pas aussi étendue. Elle n'oubliait pas le mépris qu'elle avait entendu un peu plus tôt dans sa voix et elle ne se sentait aucune honte à s'en venger. Grace n'était visiblement pas dupe de ce petit manège, pas plus que Darcy, dont le regard allait de l'une à l'autre, et qui ne mit pas longtemps à comprendre qu'une certaine rivalité venait de naître entre les deux jeunes femmes – quoiqu'il ne sache pas encore exactement pourquoi.

_ Oh, mais savez-vous que Mrs Leicester dispose de plusieurs livres très rares ? dit Mr Blackmore. Darcy, vous qui êtes familier de cette maison et de sa bibliothèque, vous devriez les montrer à votre épouse, si Mrs Leicester le permet.

_ Bien entendu, mon cher, bien entendu ! s'exclama la dame en question. Vous devriez lui montrer mon exemplaire de l'Hippias Majeur, de Platon, qui se trouve comme à son habitude sur le pupitre. Ses enluminures sont absolument exquises !

_ Quelle bonne idée, Mrs Leicester, je vous remercie infiniment, dit Elizabeth.

_ Oh, ce n'est rien, ma chère. Allez donc, Mr Darcy !

Elizabeth se leva avec un sourire et s'inclina, puis elle rejoignit son époux et ils sortirent de la pièce.

_ Venez, Lizzie, c'est par ici.

Darcy ouvrit une haute porte et ils pénétrèrent dans la bibliothèque. Il y flottait encore l'odeur de tabac des hommes qui y avaient passé une partie de la soirée. Lors de leur départ, on avait enlevé la plupart des lumières, si bien que la pièce était maintenant plongée dans une chaude pénombre, où luisaient doucement de hauts rayonnages remplis de livres aux reliures dorées.

_ Comment se passe votre soirée ? demanda William une fois la porte refermée.

_ Plutôt bien, je dois dire. Ces gens sont charmants, répondit Elizabeth en passant volontairement sous silence les persifflages qu'elle avait surpris à son sujet. Mrs Leicester et le couple des Blackmore sont très agréables.

Darcy eut un sourire amusé.

_ Le fait que vous ne citiez que ceux-là signifie-t-il que vous avez déjà retiré votre approbation aux autres ?

_ Oh non, répondit précipitamment Elizabeth, soucieuse de ne pas tracasser son époux avec ses petites batailles personnelles, simplement je les connais encore peu et je n'ai pas pu me faire une idée très précise sur les caractères de chacun. Les Foster sont eux aussi parfaitement plaisants, comme j'avais déjà pu m'en rendre compte.

_ C'est une réponse joliment tournée... Mais vous oubliez que je suis votre mari et que je suis au fait de la situation. Je ne pouvais pas, par exemple, manquer les regards furibonds que miss Grace vous jetait.

_ Oh, mais, William, tout cela est de votre faute ! répondit Lizzie en riant. J'ignorais que vous aviez brisé tant de cœurs en m'épousant !

Il se mit à rire, lui aussi, pour masquer son trouble. Il se sentait toujours gêné lorsqu'il se rendait compte de l'attention que les jeunes filles lui portaient, d'autant qu'ici, en Derbyshire où il avait grandi, il était connu depuis son enfance et la stricte froideur qu'il adoptait en compagnie des autres ne passait jamais pour de la fierté et ne rebutait pas lesdites jeunes filles.

_ Je n'ai jamais pensé à cela, en vérité, répondit-il. Je m'en moquais même éperdument puisque je n'avais que vous en tête.

Flattée, Lizzie s'approcha. Même s'ils se trouvaient dans une maison étrangère, ils étaient seuls, cachés derrière des rayonnages de livres, et pouvaient enfin se laisser aller à un peu plus d'intimité, loin de la rectitude absolue qu'ils se devaient de tenir en public. Elle ne se gêna donc pas pour l'attraper par les pans de son veston et l'attirer vers elle.

_ Et je ne peux que m'en réjouir maintenant, dit-elle doucement, en lui tendant ses lèvres.

Darcy, un peu embarrassé de n'être pas en sécurité chez lui, s'était raidi devant cette proposition délicieusement indécente, mais la jeune femme insista.

_ Ne soyez pas timide, Mr Darcy... Embrassez-moi, murmura-t-elle avec un sourire gourmand.

Il ne résista pas longtemps. Habitué à se tenir toujours impeccablement formel lorsqu'il se trouvait en société, il n'avait jamais imaginé voler des baisers à sa femme en se cachant dans les alcôves, et pourtant, une fois le pas franchi, il y trouvait quelque chose de particulièrement excitant. À tout moment, un serviteur ou un invité pouvait entrer et les surprendre, et quoiqu'il n'y ait rien de scandaleux à embrasser son épouse légitime, on lui avait appris à réserver ces comportements pour des lieux et des moments plus appropriés, loin des regards. Le fait de transgresser cette règle essentielle le rendait maintenant presque euphorique.

Elizabeth étouffa un rire en cachant son visage dans son cou et en serrant ses bras plus étroitement autour de lui. Les mains de William s'étaient mises à courir le long de son dos, son souffle lui chatouillait le cou, et la chaleur de son corps contre le sien réveillait en elle les incontrôlables désirs qu'elle ressentait toujours lorsqu'il la serrait un peu trop fort. Elle n'avait cherché qu'un simple baiser, mais elle avait ouvert la porte à bien d'autres possibilités et, après le sobre et irréprochable Darcy qu'elle avait couvé du regard pendant une partie de la soirée, elle retrouvait le William enflammé habituellement réservé à l'intimité de leur chambre à coucher. Le jeune homme pouvait effectivement se montrer aussi démonstratif en privé qu'il était froid en public, et le contraste entre ces deux caractères la surprenait toujours.

Elle eut un hoquet de surprise quelques minutes plus tard, lorsqu'il remonta sa jupe et glissa une de ses mains le long de sa cuisse, et ce fut probablement cette réaction qui ramena Darcy à la réalité. Voler un baiser à sa femme était une chose, la coucher sur une banquette en était une autre et, pour le coup, ce n'était ni le lieu ni le moment pour ce genre de cabrioles.

Leurs yeux se croisèrent, brillants d'excitation, et tous deux se rendirent compte qu'ils glissaient sur une pente un peu trop dangereuse. Sans un mot, Darcy laissa donc aussitôt redescendre la jupe, se redressa et poussa un profond soupir, comme pour se donner une contenance et retrouver son calme. De son côté, Elizabeth abandonna un dernier baiser sur un coin de ses lèvres et s'écarta de lui pour aller vérifier dans un miroir qu'elle était toujours présentable. Seul le rouge qui lui était monté aux joues trahissait l'affolement de ces dernières minutes. Toujours sans mot dire, Darcy la prit par la main et ils quittèrent la pièce.

Ce n'est qu'en retournant au salon qu'Elizabeth se rendit compte qu'elle n'avait à aucun moment songé à ce fameux exemplaire de l'Hippias Majeur.