L'affront
_ Lizzie ?
William ouvrit la porte du salon de lecture, la pièce préférée de sa femme qui en avait fait son petit espace personnel, séduite par ses dimensions réduites et sa position à une des extrémités de la maison, où personne ne venait la déranger. Ces derniers jours, avec la température qui baissait inexorablement à mesure que l'on approchait de l'hiver, elle y passait le plus clair de son temps.
Le feu brûlait doucement dans l'âtre, un livre avait été abandonné sur le sofa, et l'on pouvait entendre, au loin, les notes du piano de Georgiana, mais la pièce était vide.
Darcy la chercha pendant un moment, d'abord dans la bibliothèque, puis dans le jardin d'hiver et dans quelques autres pièces encore, demandant à tous les domestiques qu'il croisait, mais la jeune femme ne se trouvait nulle part. En désespoir de cause, il alla trouver sa sœur.
_ Georgiana, savez-vous où est Lizzie ? Je la cherche partout…
_ Je ne sais pas, répondit la jeune fille en interrompant son morceau. Elle disait ce matin qu'elle voulait aller déposer des fleurs sur la tombe de Maman, que cela lui ferait prendre l'air. Elle s'y est peut-être rendue ?
_ Mais c'est à plus de trois miles ! Avec toute cette pluie, ce serait de la folie !
Georgiana eut un sourire et Darcy se rendit compte de l'inutilité de sa remarque. Effectivement, cela ressemblait bien à sa jeune épouse de disparaître sans crier gare et ni la distance ni le mauvais temps n'avaient jamais été excuses suffisantes pour l'empêcher de sortir si elle l'avait décidé.
À tout hasard, il descendit à l'écurie pour s'enquérir si la jeune femme avait pris la voiture, et la réponse qu'il reçut, si elle ne le surprit pas le moins du monde, lui fit froncer les sourcils : Elizabeth était bel et bien partie à pieds, il y avait plus de deux heures, malgré l'insistance du cocher de faire atteler pour elle. Avec la pluie froide qui tombait depuis un bon moment et qui semblait s'intensifier, son épouse devait maintenant être trempée, frigorifiée et couverte de boue, quelque part au milieu des collines ou des bois...
_ Faites seller mon cheval, demanda-t-il aussitôt. Je pars la chercher.
Il remonta rapidement dans sa chambre pour se vêtir chaudement, emporta au passage un manteau supplémentaire, puis, aussi furieux qu'inquiet, il enfourcha son cheval et partit au galop. Connaissant sa femme et son engouement pour l'exercice, si elle avait effectivement décidé de se rendre sur la tombe de feue Anne Darcy, elle était certainement passée à travers champs, coupant par le raide petit sentier qui grimpait la colline pour se rendre directement jusqu'à la chapelle auprès de laquelle étaient enterrés plusieurs générations de Darcy, au lieu de prendre la route qui contournait la colline un bon moment avant d'aboutir au même endroit.
Depuis son arrivée, la jeune femme montrait beaucoup d'intérêt pour les ancêtres de Pemberley, mettant des noms sur chacun des portraits accrochés aux murs et cherchant à mieux comprendre l'histoire de la famille. Elle montrait notamment un intérêt et un respect tout particuliers envers l'ancienne maîtresse de Pemberley, Anne, la mère de William, sur la tombe de laquelle elle s'était déjà recueillie à quelques reprises, et dont elle avait fait déplacer un des cadres pour l'accrocher dans son petit salon.
Darcy, lui, ne voyait dans ces portraits solennels que des souvenirs de jeunesse et la réserve imposée par ses parents. Hormis les douces et innocentes années de la petite enfance, il ne lui était jamais arrivé de serrer sa mère dans ses bras, encore moins lorsque le difficile retour de couches de la naissance de Georgiana l'avait peu à peu affaiblie, jusqu'à l'éteindre tout à fait. Le fantôme de la mort rôdant autour d'Anne avait éloigné d'elle les pleurs du nourrisson, emporté dans les bras des nourrices, tout autant que les larmes de William, qu'on avait écarté de la chambre maternelle et envoyé se réfugier dans les livres et le grand air. Le dernier souvenir qu'il emportait de sa mère avait été ce baiser qu'on l'avait invité à venir donner sur un front déjà trop tiède, alors qu'elle reposait, les yeux fermés, dans sa chambre aux fenêtres fraîchement voilées de noir.
Elizabeth, pourtant, semblait accrocher d'autres visages sur le portrait peint de la précédente Mrs Darcy. Curieuse, elle avait interrogé les domestiques, les connaissances, le colonel Fitzwilliam, et semblait avoir découvert dans leurs témoignages une femme à part entière, une épouse et une mère. Son destin tragique – elle était décédée avant même d'avoir trente ans – trouvait visiblement écho dans les pensées de son héritière.
Le cheval galopait toujours sans que Darcy, plongé dans ses pensées, ne fasse grand chose pour le diriger. La bête connaissait la route même si, avec la pluie, on ne voyait pas à vingt pas.
Finalement, une silhouette émergea du brouillard ambiant.
_ Lizzie !
Elle marchait vite, ses bras étroitement serrés contre elle et le menton baissé, fouettant de ses pas les herbes trempées qui bordaient le chemin trop étroit. La capeline protégeait un peu ses épaules, mais de lourdes gouttes dégoulinaient sur son visage, ses jupons et ses souliers étaient pleins de boue et elle semblait frigorifiée. En entendant son mari l'appeler, elle leva vers lui un visage soulagé.
_ Folle que vous êtes de sortir par un temps pareil ! lui jeta-t-il avec mauvaise humeur, en arrêtant son cheval. Vous allez attraper la mort !
_ Il ne pleuvait pas quand je suis partie...
Darcy, pour toute réponse, lui lança un regard lourd de reproches avant de passer autour d'elle l'épais manteau qu'il avait eu la présence d'esprit d'emporter. Puis il lui tendit une main et l'aida à monter en croupe derrière lui avant de repartir en sens inverse. Lorsqu'ils arrivèrent dans le hall de Pemberley, la jeune femme grelottait toujours. La maison était glacée, car on ne chauffait désormais que les pièces à vivre principales, et William n'hésita pas.
_ Je l'emmène se réchauffer dans mon bureau, dit-il à Mrs Godfroy qui, flanquée de deux soubrettes, jetait des regards inquiets à sa jeune maîtresse. Qu'on lui apporte du linge et des serviettes pour se sécher… Ah ! Et du thé bien chaud, aussi !
Ces derniers temps, Darcy passait toutes ses journées dans son bureau, aussi était-ce une des seules pièces de la maison qui soit chauffée en permanence. Le feu ronflait plus que jamais lorsqu'ils y entrèrent enfin et qu'il aida Elizabeth à se débarrasser de ses bas trempés. La jeune femme soupira d'aise en s'asseyant sur le tapis et en approchant de l'âtre ses orteils blancs et glacés.
_ Mon dieu, dit-elle, mes pieds vous seront éternellement reconnaissants de leur avoir évité deux miles supplémentaires dans cette boue glacée...
_ Vous auriez dû faire atteler, Lizzie, ou mieux : rester confortablement dans votre salon ou auprès de Georgiana.
Elle eut un sourire mais ne put empêcher un frisson de la traverser. Ses jupes étaient lourdes d'eau et le froid remontait.
_ Vous savez que vous ne pourrez jamais m'enfermer, William, répondit-elle en essayant de retenir le tremblement compulsif de sa mâchoire.
_ Je le sais, bien entendu, bougonna celui-ci d'une voix attendrie.
Maintenant que son épouse était en sécurité auprès de lui et recommençait à faire de l'esprit plutôt que de serrer des bras tremblants et glacés autour de lui, comme elle l'avait fait tantôt, à cheval, Darcy se détendit. À moins que la jeune femme ne tombe malade, tout était rentré dans l'ordre et il n'y avait plus d'inquiétude à avoir.
Un discret coup à la porte le fit réagir. Une des soubrettes se tenait sur le seuil du bureau, portant un paquet de vêtements, des souliers, ainsi que d'épaisses serviettes.
_ Merci, Fanny, dit-il en prenant lui-même les affaires qu'elle portait avant de refermer la porte.
À son air interloqué, la jeune fille s'attendait certainement à être appelée auprès de sa maîtresse plutôt que d'être ainsi congédiée, mais William ne s'en préoccupa pas. Pour rien au monde il n'aura laissé une domestique prendre soin de son épouse après le tracas qu'elle lui avait donné et si un bureau n'était probablement pas un lieu aussi approprié qu'un cabinet de toilette pour se déshabiller, il n'en avait cure. Elizabeth avait froid et devait passer des vêtements secs, c'était tout ce qui lui importait pour le moment.
_ Levez-vous, Lizzie, vous devez vous débarrasser de vos robes trempées et sécher vos cheveux. Je crains que vous n'ayez déjà attrapé quelque chose...
La jeune femme obéit sagement et laissa William défaire les lacets du dos de sa robe avant de faire tomber au sol le tissu boueux. L'eau avait pénétré jusqu'à sa chemise, que William lui fit aussitôt passer par dessus tête, sans se préoccuper du fait qu'elle était maintenant à demi-nue devant la cheminée de son bureau. Il lui frictionna énergiquement le dos puis lui repassa une nouvelle chemise et une robe de laine délicate qu'il noua assez adroitement, avant de la faire asseoir sur un fauteuil pour, cette fois, frictionner ses pieds et ses mollets avec la même énergie.
Lizzie se laissait faire avec délices, goûtant le plaisir de voir William s'affairer autour d'elle et s'agenouiller sur le tapis pour prendre ses petits pieds glacés dans ses mains chaudes, souffler dessus et les frotter sans relâche. Il ne s'interrompit même pas lorsqu'un second coup résonna à la porte.
_ Entrez ! dit-il sans se lever.
Mrs Godfroy s'avança dans la pièce, portant un plateau chargé de thé et de quelques tranches de gâteau qu'elle vint poser sur une petite table près du fauteuil où Lizzie était assise. Elle versa deux tasses, puis elle se redressa et resta un moment interdite, visiblement troublée par le spectacle assez intime de son maître, à genoux sur le sol, occupé à masser et caresser doucement les pieds de son épouse.
_ Monsieur... Monsieur et Madame désirent-ils autre chose ?
_ Non, merci, Mrs Godfroy, ce sera tout, répondit William sans même lever la tête.
La gouvernante ressortit donc en silence, l'air encore un peu plus rigide qu'à son habitude, non sans jeter un dernier regard au jeune couple.
Une fois la porte refermée, Elizabeth se mit à rire.
_ Qu'y a-t-il ? demanda William.
_ Oh, rien, je ne faisais que songer à la tête de Mrs Godfroy.
_ Hé bien ? Qu'avait-elle donc ?
Elizabeth rit encore et se réchauffa les doigts sur une tasse de thé brûlant.
_ Je crois qu'elle ne s'attendait pas à ce que vous soyez si... plein d'attentions pour moi.
Darcy réalisa alors qu'effectivement, dans les maisons pompeuses où on lui avait appris à vivre de façon toujours raisonnable, on laissait aux domestiques les tâches ingrates, comme le linge boueux et les pieds humides et glacés. À une autre époque, il se serait poliment informé de la santé de son épouse et l'aurait laissé aux bons soins d'une femme de chambre, mais depuis qu'il vivait avec Elizabeth, il lâchait de plus en plus la bride aux élans de spontanéité et de naturel qu'elle éveillait chez lui. Et il se moquait bien de ce qu'en pensaient les domestiques qui travaillaient pour lui.
Il lui lança un sourire malicieux avant de chuchoter :
_ Alors que dirait Mrs Godfroy de ceci ?
Il prit dans ses mains un des pieds de la jeune femme et se mit à couvrir sa cheville de petits baisers. Dans le bureau de Mr Darcy, on n'entendit alors plus que des éclats de rires.
Cela faisait maintenant près de deux mois que Lizzie était installée à Pemberley. L'hiver commençait, les champs et les jardins blanchissaient chaque matin, le brouillard mettait toujours longtemps à se dissoudre, et dans la maison on s'affairait à préparer le départ des maîtres pour Londres.
_ Qu'allons-nous bien pouvoir faire, à Londres ? Si la neige tombe autant qu'à Longbourn, l'hiver ne nous laissera pas beaucoup de répit, déclara Elizabeth un matin, alors qu'elle se blottissait contre son mari pour rester bien au chaud.
_ Mon Dieu, Lizzie, avez-vous donc une si pauvre expérience de la ville ? Aurais-je donc épousé une indécrottable pay... campagnarde ?
_ William !
Faussement outrée, la jeune femme voulut lui jeter un oreiller à la figure, mais le temps qu'elle se redresse, il avait déjà refermé ses bras autour d'elle en riant.
_ William, je vous ai parfaitement entendu ! Vous alliez m'appeler une indécrottable « paysanne » !
_ Mais ce n'est pas ce que j'ai dit, alors l'honneur est sauf, n'est-ce pas ?
_ Non pas ! Il ne le sera que lorsque vous aurez lavé l'offense de la seule façon acceptable qui soit...
_ Vraiment ? Et de quoi s'agit-il ?
Elizabeth ne répondit pas, mais elle se mit à mordiller un coin de sa lèvre d'un air provocant et cela suffit visiblement à faire passer le message. William, le sourire aux lèvres, la renversa sur les oreillers.
Ils reprirent leur conversation un peu plus tard, toujours aussi peu pressés de sortir du lit et d'affronter la froideur qui avait envahi la chambre maintenant que le feu s'était assoupi.
_ Certaines de nos connaissance ne vivent pas très loin de la maison, nous pouvons nous y rendre à pieds, expliqua Darcy. Et puis lorsque la neige permet de circuler dans les rues, nous pouvons aller au parc pour profiter du grand air. Mais j'avoue que la plupart du temps nous restons bien au chaud à la maison et en profitons pour accueillir la visite.
_ J'ai peine à croire que vous invitiez tant de monde chez vous, William.
_ Et vous avez raison, je l'admets. J'ai plutôt tendance à me rendre aux invitations qu'on m'envoie plutôt qu'à inviter moi-même...
_ En parlant de visite, où comptez-vous passer les fêtes ?
_ Hé bien, d'ordinaire Georgiana et moi les passons seuls ou avec quelques amis. Mais cette année est un millésime tout particulier : j'en ai déjà fait part à Mr Bingley et il me semble évident que Netherfield – ou même Longbourn – serait la destination idéale pour passer les fêtes en famille.
Au vu de la fougue des baisers de son épouse, William ne put qu'en conclure que cela avait été une sage décision...
Mrs Reynolds, qui serrait bien fort son châle autour de son cou, leur fit un dernier au revoir de la main tandis que la voiture s'éloignait. Elle composait avec son mari le couple de gardiens de Pemberley, et elle allait passer tout l'hiver ici, probablement recluse au coin du feu, dans les communs, en compagnie de la vingtaine d'autres domestiques qui restaient aussi. Les grands salons seraient nettoyés une dernière fois, puis tendus de draps, avant d'être fermés pour plusieurs mois, comme chaque année, et ne s'animeraient plus que par les flocons de neige qui n'allaient pas manquer de tomber en quantité le long des hautes fenêtres.
Elizabeth répondit encore une fois au salut de Mrs Reynolds. Elle se remémorait leur première rencontre, lorsqu'elle avait visité Pemberley en compagnie de ses oncle et tante Gardiner, et où la passion et l'attachement avec lequel Mrs Reynolds avait parlé de son maître lui avaient fait réaliser qu'elle l'avait peut-être mal jugé. Au vu de la petite larme à l'œil qui semblait perler au coin des paupières de la brave dame, la dévotion de Mrs Reynolds pour son maître était toujours aussi forte.
Confortablement installée dans la voiture, serrée contre Georgiana et les pieds posés sur les briques chaudes enveloppées de linges qu'on avait préparées à cet effet, Elizabeth répondit au doux sourire de son époux, assis en face d'elle. Ils partaient tous trois pour leur maison de Londres, suivis d'une respectable cohorte de domestiques, menés par la non moins respectable gouvernante, Mrs Godfroy.
En l'espace de quelques jours à peine, Lizzie ne reconnut plus les murs dans lesquels elle avait passé sa première nuit en tant que Mrs Darcy. La maison, qui lui avait alors semblé si calme et si tranquille, s'activait maintenant dans toutes les pièces : les domestiques faisaient d'innombrables allées et venues pour alimenter les cheminées ou balayer la neige qui recouvrait désormais tout Londres, apportaient le thé, bassinaient les lits, accrochaient aux fenêtres de lourdes tentures de velours pour empêcher le froid des vitres de se propager. En peu de temps, avec les dimensions réduites des pièces, il se mit à régner partout une confortable chaleur et une ambiance douillette, bien loin des hivers humides et désagréables de Longbourn.
En plus de s'organiser pour les fêtes qui approchaient – et Lizzie, émerveillée bien malgré elle par toutes les jolies choses qu'elle voyait dans les vitrines des magasins, se fit un plaisir de gâter sa famille – les Darcy reçurent quelques visites. Miss Bingley, de passage en ville après un séjour à Netherfield, se comporta envers Elizabeth avec une froide civilité, se contentant de lui donner au compte-goutte quelques nouvelles des jeunes époux Bingley. Mr et Mrs Gardiner furent aussi invités à plusieurs reprises, pour le plus grand bonheur de leur nièce, ainsi que l'agréable couple Blackmore qui passait lui aussi l'hiver en ville et quelques autres connaissances de Darcy. Pour Mrs Godfroy, la gouvernante, ce fut un plaisir évident et toujours renouvelé que d'éblouir chaque fois un peu plus les invités, fussent-ils venus uniquement pour prendre le thé, exposant la précieuse porcelaine de Chine, faisant étinceler toute l'argenterie de la maison, sortant les nappes immaculées et empesées et cirant les boiseries du sol au plafond. Comme pour excuser ce soudain engouement, elle expliqua un jour à Lizzie que Mr Darcy n'avait jamais autant reçu que depuis qu'il s'était marié et qu'il était bien temps de montrer à la bonne société londonienne à quel point, chez les Darcy, on savait recevoir.
Décembre était déjà bien avancé lorsque William proposa une sortie au théâtre, où l'on donnait « Abdelazer ou la revanche du Maure », un opéra de Henry Purcell. Lizzie, qui n'avait jamais été à l'opéra et qui, bien que médiocre pianiste, avait l'oreille très fine en matière de musique, se mit à trépigner, impatiente comme une petite fille, pour le plus grand plaisir de son mari.
Ce soir-là, elle choisit avec soin ses plus beaux atours : à Londres, l'opéra était aussi sacré qu'un bal à la cour du roi et il fallait y briller. William lui avait tout naturellement offert les bijoux de sa mère et elle se décida ce soir-là pour de lourdes boucles d'oreilles ornées de rubis et de grenats, relevant ses cheveux en une savante coiffure et laissant son cou et ses épaules bien dégagés. La blancheur de sa peau contrastait avec le pourpre de sa robe et le jaune d'or de l'écharpe de soie qu'elle portait à son bras. Darcy l'avait voulue flamboyante, prêt à attirer sur elle tous les regards pour que chacun se souviennent de son entrée dans la société de Londres, et elle avait relevé le défi avec brio, même si elle ne comprenait pas qu'il insiste tant pour qu'elle se fasse si voyante.
Elle ne le comprit que lorsqu'elle entra pour la première fois dans le grand hall du théâtre. Les deux larges volées de marches de l'escalier principal semblaient plus faites pour mettre en valeur les toilettes des dames, dans un dénivelé parfait qui permettait à tous de profiter du spectacle, qu'à mener réellement les gens vers leurs loges. Partout, ce n'était que soieries, plumes et aigrettes, perles, boucles, rubans et dentelles. À côté de cette assemblée, les invités du bal de Netherfield semblaient bien ternes et Lizzie se laissa éblouir sans complexes, réalisant que la tenue qu'elle avait jugée trop voyante en l'essayant lui allait maintenant à ravir et la plaçait tout juste sur un rang d'égalité avec toutes les belles dames qui évoluaient autour d'elle.
_ Mrs Darcy ! Je suis ravie de vous trouver ici, je ne m'y attendais pas !
Mrs Blackmore fendait la foule, suivie de son époux, pour venir saluer le jeune couple. Elizabeth laissa échapper un soupir de soulagement, ravie de reconnaître au moins ces visages-là parmi tous ceux qui grimpaient et descendaient les marches en bavardant, d'autant plus qu'elle aimait beaucoup Harriet Blackmore, qui s'était toujours comportée envers elle comme une tante bienveillante.
_ Hé bien, chère Mrs Darcy, que pensez-vous de notre joli théâtre ? demande Mrs Blackmore en prenant le bras d'Elizabeth alors qu'ils montaient tous les quatre vers leurs loges. Je crois savoir que vous n'y êtes jamais venue...
_ Non, pas plus que je n'ai écouté d'opéra. William m'a fait un grand plaisir en m'emmenant ici !
_ Vous devriez adorer cela. Moi-même je suis déjà venue écouter cet opéra il y a dix jours et je l'ai tellement aimé que je n'ai pu m'empêcher d'y assister de nouveau !
_ Vraiment ? Vous deviez être réellement conquise.
_ Réellement, oui, et d'ailleurs, je...
Mrs Blackmore s'interrompit alors qu'un brouhaha se faisait entendre près de l'entrée. Les deux femmes, qui étaient presque parvenues en haut des marches, se retournèrent pour voir de quoi il s'agissait.
_ Oh ! s'exclama-t-elle. C'est Lady Cavendish !
Une femme d'une quarantaine d'années venait de faire son entrée, largement chapeautée de plumes et de pierreries. Elle était encore très belle, sa fine silhouette étroitement sanglée dans un corset – de ceux que l'on ne portait plus guère désormais –, le cou fin et gracile, et une aisance dans les gestes qui montraient à quel point elle avait l'habitude d'être admirée en société.
_ Qui est-ce ? demanda Elizabeth.
_ Comment, vous ne le savez pas ? Mais c'est en quelque sorte votre plus proche voisine ! Lady Georgiana Cavendish est la duchesse de Devonshire, et si votre époux possède la moitié du Derbyshire, soyez assurée que c'est elle qui en possède l'autre moitié…
_ N'avez-vous pas dit qu'elle était duchesse de Devonshire ?
_ Tout à fait, par son mari le 5ème duc de Devonshire. Ce qui ne l'empêche pas de posséder de nombreuses terres en dehors de son duché, ainsi que d'importantes mines de cuivre. Elle a été très populaire, à une époque, et elle s'est même quelque peu mêlée de politique.
_ Elle semble encore être très populaire... remarqua la jeune femme en notant les sourires et la déférence qu'avaient envers elle tous les gens qui se trouvaient à proximité.
_ En effet. À Londres, elle est toujours incontournable.
Puis la foule avança, libérant les dernières marches, et les deux femmes rejoignirent leurs époux qui les attendaient. Le couple des Blackmore s'éloigna peu après pour rejoindre sa propre loge, après s'être promis de se retrouver plus tard.
Darcy possédait dans ce théâtre une loge qu'il louait à l'année, bien qu'il n'y vienne pas assez souvent à son goût. Derrière une étroite petite porte, le long du balcon du premier étage, étaient disposée quatre confortables chaises, ainsi qu'un petit guéridon. De là on avait une vue superbe sur la scène et la salle. Elizabeth, amusée, observa un moment les gens qui s'agitaient dans les autres loges ou sur le parterre, s'envoyaient des salutations et des courbettes, et les dames sortaient déjà leurs éventails pour se soulager de la chaleur de la foule.
L'opéra commença enfin et, pendant plus d'une heure, Lizzie ouvrit tout grand ses yeux et ses oreilles, perdue dans la magie des décors, des costumes et des voix des artistes lyriques. Darcy, lui, se tenait toujours calme et tranquille, mais il serrait la main de son épouse dans les siennes et elle pouvait le sentir réagir, lui aussi sensible aux musiques qu'il entendait. En revanche, la surprise fut totale lorsque le rondeau d'Abdelazer commença : leurs yeux se croisèrent en même temps, chacun ayant reconnu dès les premières notes la musique sur laquelle ils avaient dansé ensemble pour la première fois, lors du bal de Mr Bingley, à Netherfield. Ils étouffèrent un rire et purent cette fois profiter pleinement de la musique plutôt que sur les couteaux qu'ils s'étaient lancés durant tout le temps de la danse, il y avait de cela plus d'un an.
Les actes se succédèrent, entrecoupés d'entracte, et la magie reprit chaque fois. Enfin, l'opéra terminé, les gens commencèrent à quitter leurs sièges dans un joyeux tumulte. On réveillait les dormeurs, on déplaçait les chaises pour permettre aux dames d'extirper leurs robes, et l'on sortait par les couloirs jusqu'au grand hall principal, où l'on accostait les amis et connaissances, on s'attardait, on commentait le spectacle et, surtout, on se faisait voir.
Alors qu'ils attendaient patiemment dans le couloir que la foule se soit suffisamment écoulée pour que l'on puisse à nouveau circuler, Elizabeth et Darcy furent rejoints une fois de plus par les Blackmore, comme durant les entractes.
_ Mrs Darcy, maintenant que vous avez vu l'œuvre au grand complet, je peux enfin vous poser la question : quelles sont vos premières impressions ? demanda Mrs Blackmore.
_ Mon Dieu, cet opéra était tout simplement fantastique !
La voix de la jeune femme dut trahir son excitation, car, en entendant cela, Mr Blackmore se mit à rire et s'adressa à Darcy.
_ Quel bonheur que de pouvoir s'émerveiller à ce point, n'est-ce, mon cher ami ? Mrs Darcy, je vous envie : je donnerai cher pour retrouver les sensations des premiers opéras auxquels j'ai assisté et qui m'avaient tellement impressionnés !
_ Je gage qu'Elizabeth, avec la sensibilité qui est la sienne en ce qui concerne les arts, se laissera émerveiller encore bien longtemps, Mr Blackmore, répondit Darcy. Elle lit beaucoup trop pour ne pas avoir une imagination fertile qui lui permette de s'immerger chaque fois dans un univers fictif et d'y trouver toujours un nouvel enchantement.
_ Dites-moi, chère amie, n'aviez-vous pas cette ravissante écharpe, tout à l'heure ? reprit Mrs Blackmore en s'adressant à Elizabeth.
_ Mon dieu, je pense que je l'ai oubliée dans la loge ! s'écria Elizabeth en réalisant qu'elle ne portait plus ladite écharpe.
Darcy réagit aussitôt.
_ Je vais vous la chercher.
_ Attendez-moi, William, je viens avec vous. Je me sens bien trop bête de l'avoir oubliée pour vous laisser aller la chercher seul.
_ Bien, alors, nous nous retrouverons dans le hall, conclut Mrs Blackmore.
Elizabeth et Darcy firent aussitôt demi-tour. Ils circulaient un peu plus librement maintenant que le gros de la foule s'était répandu dans le hall, aussi ne mirent-ils pas longtemps à revenir sur leurs pas et à retrouver l'écharpe de soie, qui avait effectivement glissé à terre.
Alors que Darcy refermait pour la seconde fois la petite porte de la loge, ils entendirent des froufrous de jupes et de talons et Lizzie tourna la tête. Lady Cavendish, la duchesse de Devonshire en personne, s'avançait au bout du couloir, évoluant gracieusement parmi la foule d'un pas vif et assuré, accompagnée de deux dames de ses amies qui restaient en retrait avec une attitude mêlée de respect et de soumission.
En apercevant Darcy, puis Elizabeth, la duchesse hésita visiblement, ralentit le pas et sonda du regard les autres personnes qui se trouvaient là, comme si elle cherchait une échappatoire. Mais toute duchesse qu'elle était, elle ne pouvait décemment pas passer devant Darcy sans le saluer, et elle finit donc par se diriger droit sur eux, tendant une main sur laquelle Darcy s'inclina aussitôt respectueusement.
_ Mon cher Mr Darcy, il y a si longtemps que je ne vous ai vu au théâtre ! Qu'avez-vous pensé de cet opéra ? commença-t-elle sur le ton léger du babillage mondain.
_ Je l'ai trouvé excellent, Votre Grâce, répondit Darcy, et je ne pensais pas avoir le plaisir de vous y croiser. Cela me donne d'ailleurs l'occasion de vous présenter…
_ Les artistes étaient assez bons, je le reconnais, le coupa-t-elle aussitôt, avec le plus grand naturel. En revanche, quels costumes hideux, ne trouvez-vous pas ? Je ne manquerai pas d'en glisser un mot au propriétaire du théâtre, il se fera un plaisir, j'en suis sûre, de corriger tout cela pour les prochaines représentations.
_ Je n'en doute pas, je suis tout à fait certain que Sa Grâce a un goût absolument exquis en ce domaine.
_ En effet, sans cela va sans dire. Seul mon époux ne semble pas s'en rendre compte.
_ Précisément, à ce sujet, je...
_ Mais dites-moi, Mr Darcy, comment les choses vont-elles, en Derbyshire ? Vous êtes un voisin tellement exquis que mon époux n'a jamais eu à se plaindre de la gestion de nos terres voisines, et c'est pourquoi cela fait bien longtemps que je n'y ai mis les pieds.
_ Le pays est toujours tel que dans vos souvenirs, et vous lui manquez beaucoup, sans aucun doute.
_ Hé bien, peut-être viendrai-je y passer quelques semaines, l'été prochain, si je parviens un jour à me lasser des sources de Bath… Et puis mes chers enfants sont bien assez grands, désormais, pour se passer de moi quelques temps, n'est-ce pas ? ajouta-t-elle avant de lancer un rire cristallin.
Il était évident, désormais, après ces quelques instants de conversation, que la duchesse ignorait délibérément la présence d'Elizabeth. Elle ne lui avait pas jeté un regard, avait repoussé volontairement les tentatives de Darcy pour la lui présenter, et s'était tournée de manière à faire face à Darcy, en excluant Elizabeth du cercle de la conversation, tout comme elle le faisait avec les deux amies qui la suivaient sans s'en formaliser. Elle parlait d'un ton fort et clair, pour se faire entendre de tous, et un léger malaise ne tarda pas à se faire sentir, auquel seule la duchesse semblait insensible. Les conversations des gens qui se trouvaient autour d'eux diminuèrent nettement, les visages se tournèrent : le petit groupe semblait soudain être devenu le centre d'intérêt de cette partie du couloir.
Lizzie, d'abord calme et patiente, se sentit bouillonner intérieurement.
_ Mais je vais y songer, continuait Lady Cavendish. Il est vrai que l'air de la campagne me ferait le plus grand bien…
_ Certainement, et nous serions tous heureux de vous recevoir lors de votre passage. D'ailleurs, je crois que je ne vous ai pas encore présenté mon épouse, Votre Grâce, Mrs Elizabeth Darcy.
Il y eut une demi-seconde, pendant laquelle la duchesse eut l'air de chercher ses mots. Son regard glissa sur Elizabeth comme si elle ne la voyait pas, puis elle détourna franchement la tête.
_ Oh, mais je n'ai que faire de votre épouse, Darcy, lança-t-elle sur le même ton léger et badin qu'elle avait adopté. Je ne m'occupe jamais des vulgaires parvenus…
Un épouvantable silence tomba brutalement sur l'assemblée, figeant les visages et les corps tandis que la phrase semblait encore voler au dessus d'eux dans une sorte d'écho. Lizzie avait viré au rouge pivoine et crispé ses doigts sur son écharpe. Cette attaque, en public, et par une dame si haut placée, lui avait soudain fait perdre tous ses moyens et elle sentit la tête lui tourner.
Triomphante, le menton relevé, la duchesse jetait maintenant sur Elizabeth un regard glacial et plein de mépris.
Darcy, lui, était blanc de rage. Il serrait les poings et les mâchoires, mettant à contribution toute sa volonté pour parvenir à se contrôler. Il parvint toutefois à prendre le temps nécessaire pour ordonner ses pensées avant de regarder la duchesse droit dans les yeux et de répliquer, d'une voix un peu sifflante mais parfaitement claire et posée :
_ Madame, si vous aviez été un homme, je vous aurais demandé réparation sur-le-champ. J'ai pour vous le plus grand respect, mais je ne vous permettrai pas d'insulter mon épouse.
Lady Cavendish, interdite, était visiblement déstabilisée d'être ainsi directement confrontée. Darcy continuait, implacable et sans même élever la voix :
_ J'aime Elizabeth et elle m'aime en retour, ce qui fait de moi le plus heureux des hommes. J'ai fait un mariage dont personne ne me fera jamais rougir et que je me moque de votre opinion.
Plantant là la duchesse, ses amies et la foule stupéfaite, il prit fermement Elizabeth par le bras et s'éloigna d'un pas décidé. Lizzie, sans forces, se laissait presque porter.
Au détour d'un couloir, Darcy la mena au fond d'une alcôve discrète, à demi masquée par une lourde tenture et la fit s'asseoir sur le fauteuil qui s'y trouvait, s'agenouillant auprès d'elle.
_ Lizzie, mon amour, est-ce que vous allez bien ? demanda-t-il, serrant ses mains dans les siennes.
_ Bien, non, je n'irai pas jusque là…, répondit la jeune femme d'une voix faible. Mais je suppose que je ne suis pas encore morte non plus.
_ Je suis navré, vraiment, je ne m'attendais pas à ce qu'elle vous attaque ainsi...
_ Emmenez-moi, William, rentrons à la maison.
_ Bien entendu, ma douce, à l'instant même. Mais avant de rentrer, nous devons passer par le hall et y faire bonne figure.
_ Oh non, pitié, William, je ne pourrai plus supporter les regards de ces gens, ce soir ! Il y a certainement quelque porte dérobée par laquelle nous pourrions nous enfuir !
_ Nous enfuir ?... Nous enfuir ? Et pourquoi cela ? Avons-nous quoi que ce soit à nous reprocher ?
_ Non, mais…
_ Lizzie, écoutez-moi et, pour l'amour du ciel, mettez toute votre foi en mes paroles. Je suis fier de vous. Je suis fier que vous soyez ma femme et je suis fier de vous avoir à mon bras. Alors allons montrer tout cela à la société de Londres, et que Lady Cavendish s'en retourne donc à Bath si ça lui chante...
En entendant ce nom, les épaules de Lizzie tressaillirent sous le flot de larmes amères et douloureuses qui montaient. Darcy lui prit aussitôt le menton et le releva.
_ Non, ne pleurez pas, je vous en prie ! Ne leur faite pas ce plaisir... Venez avec moi et traversons ce hall, sourions aux gens, échangeons quelques mots agréables et montrons-leur à quel point nous sommes heureux et parfaitement assortis. Ensuite, nous attendrons tranquillement qu'on nous amène notre voiture et nous rentrerons chez nous. Là, et là seulement, vous pourrez pleurer toutes les larmes de votre corps, si vous en avez encore envie...
C'est ce qu'ils firent, finalement, après que Lizzie eut pris quelques instants pour se calmer et retrouver un semblant d'assurance. En descendant le grand escalier, se frayant un chemin parmi la foule qui bavardait avec animation, ils échangèrent quelques saluts et quelques mots, retrouvèrent un moment le sourire réconfortant des Blackmore et firent appeler leur voiture. Elizabeth regardait fixement droit devant, trop occupée à conserver son sourire aimable, et elle ne vit pas la duchesse de Devonshire descendre elle aussi et s'attarder. Elle n'entendit pas son rire éclater à plusieurs reprises, pas plus qu'elle ne sentit l'effet d'attraction universelle et de popularité que la présence de la duchesse semblait générer de nouveau. Elle ne voyait que les yeux tranquilles et doux de Mrs Blackmore, n'entendait que la voix calme et pleine d'assurance de William, et le remue-ménage des chapeaux, des cannes ou des manteaux qu'on réclame et des cochers qu'on interpelle.
Ils ne dirent rien, dans la voiture qui les ramenait à la maison. Le chemin était long, la nuit noire, la neige tombait en épais flocons et le cocher ne pouvait éviter les ornières qu'il ne voyait plus. Ils ne dirent rien, mais Darcy, soudain, s'approcha de sa femme et il la prit, là, sur la banquette, écartant ses jupons et ses cuisses avec un sorte d'urgence et de brutalité dans les gestes, passionné et ardent comme jamais.
Comme pour laver l'affront.
Comme pour lui prouver qu'il ne désirait qu'elle, quand bien même l'Angleterre au complet le lui aurait interdit.
