Les fêtes


La nouvelle de l'altercation publique entre Mr Darcy et la duchesse de Devonshire ne manqua pas de circuler aussi rapidement qu'une traînée de poudre. L'incident avait soulevé les rumeurs et en quelques jours, on ne parla plus que de cela dans tous les salons de Londres. On ne s'attendait pas à une confrontation aussi directe, particulièrement dans un endroit public et fréquenté comme l'était le théâtre, et partout on murmurait, on commentait, on comparait, on critiquait, bref : on prenait parti.

Les gens ne savaient trop ce qui était le plus choquant à leurs yeux. Pour commencer, l'incident avait eu lieu entre deux personnages fort respectés de la société et l'on ne comprenait pas que quiconque ait pu oser s'en prendre à la duchesse de Devonshire. Même si ses années de gloire étaient maintenant loin derrière elle, la duchesse était restée une incontournable célébrité qui bénéficiait d'une réputation inattaquable, et quoique que Darcy soit tout aussi respectable en tant que riche propriétaire terrien, il avait toujours été nettement plus discret, beaucoup moins facile d'approche, et était loin de bénéficier de la même popularité. Dans l'ensemble, les gens semblaient d'ailleurs bien plus choqués par la violence de sa réaction à lui, tout simplement inconcevable lorsqu'on connaissait sa froideur et son imperturbable maîtrise de lui-même, que par l'injure lancée par la duchesse.

Ce n'était effectivement pas la première fois que Lady Cavendish s'opposait publiquement à quelqu'un, mais elle avait tant d'influence et un époux si haut placé que personne, jusque là, ne s'était jamais permis de critiquer ouvertement ses opinions, qu'elles fussent ou non discutables. Que Darcy ait osé moucher ainsi un tel personnage – et en public, qui plus est ! – paraissait donc inimaginable et l'on ne savait trop ce qui était le plus surprenant, de s'attaquer ainsi de front à la duchesse ou bien du fait que cette dernière n'ait même répliqué.

Si tous les ragots de Londres n'avaient maintenant plus que leurs noms aux lèvres, repassant et déformant toujours plus les détails d'une scène à laquelle la plupart n'avaient même pas assisté, Darcy, lui, semblait avoir définitivement enterré le sujet. Il n'en avait plus jamais reparlé et agissait désormais comme si de rien n'était. En revanche, ses gestes envers son épouse aient clairement perdu de leur naturel et Elizabeth avait observé ce changement d'attitude avec perplexité d'abord, puis inquiétude. Elle qui s'était réjouie d'avoir réussi à briser la timidité qui avait marqué les premières semaines de leur mariage, elle retrouvait maintenant le sombre et impénétrable Mr Darcy qu'elle avait connu en Hertfordshire et elle avait la cruelle impression de se retrouver plusieurs mois en arrière, ayant perdu tout ce qu'elle avait réussi à gagner jusque là.

Pour couronner le tout, peu de temps après ce fameux soir à l'opéra, Darcy dut s'absenter pour plusieurs jours, laissant Elizabeth sans réponses et de plus en plus anxieuse, seule avec Georgiana à qui elle ne pouvait même pas se confier. La jeune femme se rendait compte qu'au-delà de sa propre honte, ce soir-là, elle allait maintenant devoir assumer le fait que son époux se soit mis en danger en son nom : c'était son honneur à elle qu'il avait défendu aux yeux de tous, allant sans hésiter jusqu'à mettre en péril sa propre réputation en s'attaquant à l'inattaquable. Loin d'être flattée, la jeune femme s'affolait maintenant à l'idée que ce geste puisse avoir sur son mari des conséquences irréversibles et qu'elle en soit tenue pour responsable. L'exil social pouvait prendre bien des formes...

Elle en était là de ses réflexions, bien plus préoccupée par l'évident changement de comportement de son époux que par les chuchotements qu'elle pourrait éventuellement entendre sur son passage dans les rues de Londres, lorsqu'elle reçut un mot de Mrs Blackmore qui l'invitait à venir prendre le thé chez elle, un après-midi. Soulagée de constater qu'elle n'était pas pestiférée au point de ne plus pouvoir au moins compter sur quelques amis fidèles, Elizabeth se rendit donc chez les Blackmore en espérant que les autres invités, s'il y en avait, soient eux aussi cléments à son égard.

Mais il n'y avait pas d'autres invités. Mrs Blackmore était seule à la maison et reçut la jeune femme avec une gentillesse toute simple qui lui fit chaud au cœur. Les deux femmes prirent place dans un petit salon, confortablement installées près du foyer, et Elizabeth se détendit peu à peu grâce au bavardage agréable de son hôte. Il aurait toutefois été bien surprenant que ce salon fût le seul de Londres à ne pas parler du sujet du moment, aussi ce dernier ne mit-il pas longtemps à revenir dans la conversation.

_ Vous semblez troublée par ce qui s'est passé à l'opéra, chère Elizabeth, fit Mrs Blackmore alors que la jeune femme prenait quelques gorgées de thé, après avoir épuisé les sujets de conversations les plus anodins. Je vous ai connue plus vive et enjouée, tandis qu'aujourd'hui vous me semblez éteinte…

_ On le serait à moins, répondit la jeune femme. J'ai peur d'avoir été trop loin et de m'être fermé définitivement bon nombre de portes.

_ Avez-vous fait quoi que ce soit de répréhensible ?

_ Moi, non, je suppose, à part de n'être pas assez bien née au goût de la duchesse et de bien d'autres. Mais Mr Darcy, lui, a pris ma défense et je crains qu'il n'en subisse les conséquences...

_ Voyons, ma chère, j'espère bien qu'il a pris votre défense ! Avait-il une autre alternative ? Il aurait été un bien piètre mari s'il ne l'avait pas fait, ne croyez-vous pas ?

_ Sans doute, mais peut-être aurait-il été plus sage pour lui de… Oh, je ne sais pas… D'être moins virulent, en tout cas.

Mrs Blackmore eut un sourire attendri.

_ Dans quelques temps, mon enfant, vous regretterez certainement les chères années où la fougue de votre époux vous prouvait à quel point il vous était attaché. Ne soyez donc pas si pressée de voir arriver le temps de la bienséance et de la tranquillité dans votre ménage, car il y a quelque chose de si vrai et de si fort à se sentir ainsi défendue !

_ Vous avez raison. Mais je serais bien égoïste de ne songer qu'à moi, alors que William a tendu le cou pour qu'on le lui coupe…

_ Oh, ne vous en faites pas pour sa réputation. La duchesse a le bras long, il est vrai, mais elle ne peut vous atteindre que si vous lui donnez raison. Et puis Londres se repait de ce genre d'incidents et il ne faudra pas longtemps pour qu'un autre fasse les manchettes, et alors votre histoire disparaîtra aussitôt. Cette ville a la mémoire courte, croyez-moi.

Elizabeth poussa un profond soupir et lança un pauvre sourire à son hôte, avant de reprendre :

_ Je vous remercie de votre sollicitude, madame, vous êtes bien la première à me tendre la main alors que je sens derrière moi tous ces regards qui attendent impatiemment de me voir échouer...

_ C'est que je vous aime bien, Elizabeth, répondit Mrs Blackmore en posant sa main sur la sienne en un geste encourageant. Je vous vois aller, pleine d'idéaux et d'entrain, et je me revois à votre place, au même âge. Soyez sans crainte, les épreuves ont toujours une fin et vous rirez de celle-ci lorsqu'elle sera derrière vous.

_ Savez-vous si la duchesse a répondu d'une quelconque façon à… au commentaire de Mr Darcy ?

_ Non, d'ailleurs il semble qu'elle n'en ait pas reparlé depuis, à ce que l'on dit. En ce qui me concerne, je pense d'ailleurs qu'elle en restera là. Quel intérêt aurait-elle à entrer en guerre avec un de ses plus proches voisins ? Et puis sachez aussi qu'elle a toujours apprécié ceux qui avaient le courage de maintenir leurs opinions, elle aime la franchise pour la pratiquer elle-même avec assiduité. Un peu trop, d'ailleurs, parfois… Si elle n'a pas répondu à votre époux sur le moment, je crois donc qu'elle ne le fera plus. Cela n'aurait pas de sens.

_ J'avoue que je suis un peu perdue. Je ne la connaissais pas avant ce soir-là et j'ignore tout de son caractère.

_ Hé bien, quant à moi, je ne l'ai jamais fréquentée, mais je l'ai vue évoluer dans la société. Elle a énormément fait parler d'elle, à une époque.

_ Est-elle estimée ?

_ Oui, beaucoup. Elle a toujours été très populaire, charmant les foules par sa beauté et la vivacité de son esprit, même si les hommages qu'elle reçoit maintenant ne sont plus ce qu'ils étaient. C'est une femme intelligente, mais qui, je pense, a toujours été malheureuse, particulièrement dans son mariage. On disait, à l'époque, que le duc de Devonshire était le seul homme en Angleterre qui n'appréciait pas la duchesse…

_ Il l'a pourtant épousée !

_ Oui, bien entendu ! fit Mrs Blackmore avec un petit rire, amusée par la réaction d'Elizabeth. Pour sa naissance, pour ses terres et pour avoir des héritiers, comme cela se doit dans la noblesse. Mais cela ne l'empêche pas, à ce qu'on dit, de vivre désormais avec une autre femme, ou d'exiger de son épouse qu'elle élève les enfants qu'il a eus hors mariage.

_ Oh… J'ignorais tout cela.

Mrs Blackmore prit une gorgée de thé. Ses yeux tranquilles semblaient posséder la sagesse d'une femme qui a beaucoup vécu et beaucoup observé, et Elizabeth devinait en eux un esprit vif, mais tempéré par l'âge. À certains égards, elle lui rappelait sa tante Gardiner, sauf que Mrs Blackmore avait visiblement une plus grande expérience des hautes sphères de la société et, surtout, des réflexes de citadine parfaitement accomplie.

_ La duchesse est une personne de bien, reprit cette dernière en reposant délicatement sa soucoupe, et à certains égards j'admire sa volonté et son courage. Mais il est vrai qu'elle a toujours eu une haute estime des gens bien nés et je comprends qu'elle ait pu être choquée par votre mariage avec Mr Darcy. Ce qui la choque le plus, d'ailleurs, est peut-être le fait que certains hommes soient capables d'aller contre la société pour assumer et vivre leur amour, alors qu'elle-même n'en a jamais eu la possibilité. Je suppose qu'au fond la malheureuse doit haïr ce qu'elle envie le plus.

_ Vous semblez beaucoup la plaindre, Mrs Blackmore.

_ En effet. De nos jours, plus l'on naît haut dans la société et moins l'on a la possibilité de choisir ses amis, encore moins ses amours. La liberté est une chose précieuse, Elizabeth, prenez-en bien soin...


Cette visite chez la tranquille Mrs Blackmore eut un extraordinaire effet apaisant sur Elizabeth, mais plus encore ce fut la surprise qu'elle eut en rentrant chez elle ce soir-là qui lui permit de se changer les esprits.

_ Jane !

Mr et Mrs Bingley se tenaient en effet dans le salon principal, arrivés depuis une heure et bavardant avec Georgiana en attendant le retour de la maîtresse de maison. Les deux sœurs, qui ne s'étaient pas revues depuis le mariage de Lizzie, tombèrent dans les bras l'une de l'autre et n'eurent de cesse de s'embrasser et de rire pendant un bon moment.

_ Comment as-tu osé ne pas m'annoncer que tu étais à Londres ? s'écria Elizabeth en disputant gentiment son aînée.

_ C'est une décision que nous avons prise au dernier moment, il nous restait quelques achats à faire. Je t'ai envoyé une lettre, mais visiblement nous sommes arrivés avant elle ! répondit sa Jane. Ton époux n'est pas là ?

_ Il s'est absenté pour quelques jours, il ne rentrera pas avant demain. Oh, Jane, je suis tellement contente de vous avoir ici ! Je vais tout de suite appeler Mrs Godfroy, afin qu'elle vous prépare une chambre...


Ce séjour en périphérie de Londres était prévu depuis plusieurs semaines, mais Darcy ne put s'empêcher de penser qu'il arrivait bien à propos, à un moment où il avait justement besoin de s'éloigner un peu de son épouse pour tenter de remettre calmement de l'ordre dans ses pensées.

Accompagné de son régisseur, Mr Lewis, il était parti visiter quelques fermes qu'il possédait près de Brentwood, en Essex. Ces fermes – qui avaient été apportées en dot par sa mère et dépendaient désormais du domaine de Pemberley malgré leur éloignement – avaient eu cette année des récoltes catastrophiques : les blés avaient été fauchés et pourris par plusieurs orages successifs, et les fermiers réclamaient le soutien financier de leur maître pour pouvoir endurer l'hiver. Les quelques heures de route que Darcy avait passées en compagnie de Mr Lewis dans la voiture, puis la visite de deux premières fermes pour constater l'étendue des dégâts et discuter des suites à donner à l'affaire, avaient temporairement focalisé son attention sur des problèmes matériels et concrets. Mais dès qu'il se retrouvait seul, son esprit se mettait à nouveau à vagabonder librement et retournait invariablement au même sujet…

En cette époque georgienne où l'on était jugé et accepté sur sa naissance et sa conduite, son altercation avec la duchesse étaient loin d'être anodine. Pour la première fois depuis son entrée dans le monde il avait la sensation d'avoir fait un faux pas qui pourrait avoir des répercutions fâcheuses, tant sur lui-même que sur ses proches.

Il ne se reconnaissait plus. Tenir tête à sa tante était une chose – et il avait d'ailleurs retiré un sentiment de grande liberté à lui imposer le choix de son épouse au lieu de se soumettre aux projets qu'elle avait pour lui –, mais provoquer délibérément la célèbre duchesse de Devonshire en était une autre. On ne disait pas à la duchesse qu'on se moquait de son opinion, c'était une insulte aussi grave que celle qu'elle-même avait lancée à l'encontre d'Elizabeth, et pourtant il l'avait fait. Lorsque Lady Cavendish s'en était prise à sa femme, il avait vu rouge instantanément et n'avait pu retenir ses paroles, aussi passionnées et déplacées soient-elles.

Darcy était conscient que certaines personnes malintentionnées, qui ne considéraient pas Lizzie autrement que comme une impertinente de mauvaise naissance, n'allaient pas manquer de dénoncer la détestable influence qu'elle pouvait exercer sur son mari. Lui-même ne pouvait nier qu'elle avait effectivement sur lui une influence notable, mais, loin d'être néfaste, celle-ci lui permettait seulement de faire évoluer sa propre personnalité et d'agir avec plus de naturel et de spontanéité. Il s'en réjouissait, d'ailleurs.

Mais à bien y réfléchir, il se rendait compte qu'en ce qui concernait cette affaire, la raison de son emportement était ailleurs et n'avait même rien à voir avec Elizabeth.

En dénigrant sa femme, la duchesse avait tout simplement ouvertement critiqué ses choix et son discernement à lui.

Il ne s'agissait donc pas d'influence, bonne ou mauvaise, il ne s'agissait pas non plus de rébellion contre le carcan social, il ne s'agissait même pas de prendre la défendre de la femme qu'il aimait.

Ce n'était rien d'autre que son propre orgueil qui avait été piqué au vif.

En effet, si on lui avait enseigné toute sa vie à se comporter de manière civilisée en toute situation et à courber l'échine devant ceux qui se trouvaient plus haut placés que lui dans l'échelle de la société, on lui avait aussi inculqué l'amour-propre et la fierté de ses origines et il ne savait trop aujourd'hui s'il devait s'en féliciter. Après avoir, avec une certaine mauvaise-foi, reproché à Elizabeth son orgueil lorsqu'elle lui avait refusé sa main la première fois qu'il la lui avait demandée, il se trouvait à son tour pris en défaut. Trop fier pour baisser les yeux devant la duchesse, il avait fait fi de sa réserve habituelle et s'était laissé emporter, sauvant la face jusqu'au bout en soutenant malgré elle une Elizabeth chancelante.

Pourtant, une fois passée la colère du moment, son éducation avait aussitôt repris le dessus. Son premier réflexe ait été de regretter ses paroles, mais surtout, honteux d'avoir songé à sa propre fierté avant même la réputation de sa femme, Darcy s'était soudain senti mal à l'aise en sa présence et il savait qu'elle l'avait remarqué. Tôt ou tard, il allait devoir s'en expliquer s'il ne voulait pas que la situation ne s'envenime lentement. Reconnaître ses faiblesses n'était jamais chose agréable, mais il allait bien falloir qu'il s'en ouvre à Elizabeth, en espérant qu'elle le comprenne assez pour ne pas le juger, s'en offusquer et le lui reprocher ensuite. C'était un risque à courir.

Tout plutôt que laisser la censure de la société ternir son mariage.


Le soir de son retour à Londres, Darcy eut l'agréable surprise de trouver son ami et sa belle-sœur confortablement installés chez lui pour quelques jours. Mr Bingley avait toujours la conversation facile et franche, Jane était un modèle de douceur et de délicatesse, et Georgiana, ravie de toute cette visite, sortait de sa solitude pour se mêler aux conversations. La soirée fut donc tout à fait plaisante, bien qu'Elizabeth lui lance de temps à autres des regards perplexes auxquels il ne savait comment répondre. Il détournait alors le regard, conscient de ne pas répondre à ses attentes.

En montant dans sa chambre, après avoir passé la fin de la soirée à bavarder au coin du feu avec Bingley, Darcy trouva sa femme déjà couchée et les bougies éteintes. Il se déshabilla à la lueur du foyer, mais lorsqu'il vint s'asseoir sur le lit, il vit qu'Elizabeth ne dormait pas. Ses grands yeux noirs l'observaient en silence.

William se mordit les lèvres, puis il se jeta à l'eau.

_ Lizzie, je n'ai pas été très correct avec vous, ces derniers temps, et je m'en excuse, commença-t-il doucement.

La jeune femme se redressa sur ses oreillers. Visiblement, elle n'attendait qu'une seule chose, c'était qu'il lance la conversation qu'ils auraient dû avoir il y avait déjà plusieurs jours.

_ Vous avez été troublé par l'incident de l'opéra, tout autant que moi, mais je pense que nous aurions dû en parler au lieu de nous enfermer dans je-ne-sais quel malentendu, répondit-elle.

_ Vous avez sans doute raison.

_ Je m'excuse, moi aussi, de vous causer du tracas, William. Je suis parfaitement consciente que nous avons contracté une mésalliance et je ne veux pas être la cause de...

_ Lizzie, la coupa-t-il aussitôt avant qu'elle ne se reproche encore une fois d'être mal née, je ne vous aurai pas demandé votre main à deux reprises si je n'étais certain de mon choix. Croyez-moi, j'ai longuement réfléchi aux conséquences que cette décision pourrait avoir sur ma réputation et celle de ma famille. Mais je vous l'ai dit, j'étais prêt à passer outre et c'est ce que j'ai fait. Je ne le regrette pas.

_ Alors peut-être que, la prochaine fois que vous voudrez vous en expliquer, vous pourriez être plus... diplomate ?

William se mit à rire.

_ C'est certain. Mais la duchesse est une femme forte et elle m'a touché sur un point sensible qui, je dois vous l'avouer, n'était même pas mon amour pour vous...

Elizabeth fronça les sourcils.

_ Comment cela ?

_ C'est... Lizzie, je pensais chacun des mots que j'ai dis à la duchesse, et même si je reconnais qu'ils étaient déplacés, je ne les renie pas. En revanche, j'ai beaucoup de mal à entendre critiquer mes choix et je crois que c'est surtout mon orgueil qui, sur le moment, a été terriblement froissé...

Il attendit sa réaction, s'attendant à se voir moqué et pris en flagrant délit de fierté.

_ Je suppose que tout est question d'orgueil entre nous, mon amour, répondit enfin Elizabeth, avec une voix très douce. Étant moi-même une grande pécheresse en ce domaine, je ne saurai vous en tenir rigueur...

Elle lui sourit et William se détendit.

Le malentendu, ce soir-là, se régla entre les draps.


La silhouette de la maison apparut enfin au bout du chemin, légère et vaporeuse, blanche de brouillard et de neige. Elizabeth sentit son cœur réagir aussitôt. Ses yeux retrouvaient un paysage mille fois parcouru, où chaque arbre, chaque buisson et chaque pierre semblait avoir sa place, un paysage vibrant de souvenirs, si plein de vie et pourtant aussi immuable qu'une peinture. Elle était de nouveau chez elle après seulement quelques mois d'absence qui lui avaient pourtant semblé être une éternité.

À peine eut-elle posé le pied sur le perron qu'elle perçut, amusée, le brouhaha et l'agitation à l'intérieur de la maison. "Ils sont là ! Ils sont là !", lui sembla-t-il entendre derrière la lourde porte principale. Mais elle n'eut pas la patience d'attendre qu'on lui ouvre, comme à une invitée : elle poussa le verrou au moment même où son père tirait la porte à lui.

_ Ma chère fille ! s'écria Mr Bennet en lui ouvrant les bras.

Mrs Bennet, elle aussi, accourait depuis la cuisine et pendant un moment tout le monde s'embrassa avec effusion. Même les domestiques vinrent serrer la main de leur ancienne jeune maîtresse. Derrière elle, Darcy et Georgiana furent emportés dans la valse des manteaux que l'on enlève, des invités que l'on pousse jusqu'au salon, des bienvenues cent fois répétées et des nouvelles que l'on échange.

La maison n'avait pas changé et Lizzie retrouva instantanément ses réflexes d'habitante des lieux, un peu gênée de se voir traitée en invitée et reçue solennellement au salon, au lieu de grimper quatre à quatre les marches de l'escalier pour s'en aller retirer dans sa chambre ses vêtements de voyage. Mais surtout, elle remarqua pour la première fois que la maison de son enfance avait une odeur bien à elle, faite de bois lustré, de bougies de mauvaise cire, de quelques relents de cuisine et de beaucoup d'humidité. Cette odeur lui semblait si imprimée dans sa tête et son corps qu'elle s'étonnait de la découvrir seulement maintenant.

_ Comment s'est passé le voyage, Mr Darcy ? demanda Mr Bennet à son gendre tandis qu'on servait le thé.

_ Fort bien, monsieur. J'avais avec moi deux compagnes de voyage tranquilles et délicieuses.

Mr Bennet eut un sourire. Il ne savait que trop bien ce que représentaient des heures de route dans une voiture à cheval en compagnie de ses filles et d'une Mrs Bennet qui considérait les silences comme de mauvaise augure et se faisait un plaisir de les combler à chaque seconde, quitte à répéter éternellement les mêmes sujets. En comparaison, Lizzie et miss Darcy semblaient être des anges.

Mrs Bennet, quant à elle, trop heureuse d'avoir enfin de nouveaux interlocuteurs avec qui ressasser les informations du pays et en apprendre de nouvelles, ne quittait pas sa fille d'une semelle.

_ Ma chérie, racontez-moi tout : comment est votre vie à Pemberley ? Etes-vous satisfaite ?

_ Oh oui, Maman, tout à fait ! Mr Darcy est le meilleur des époux et miss Darcy m'a fait le plaisir de me considérer comme sa sœur avant même que nous ne soyons mariés...

_ Vous disiez dans votre dernière lettre que vous étiez à Londres pour l'hiver ? Comme je vous envie ! Toutes ces jolies boutiques à visiter ! Et puis toutes ces connaissances que vous devez avoir ! J'imagine que vous devez passer vos soirées entières à inviter ou visiter vos amis ?

_ À dire vrai, la maison de Londres est assez paisible, mais il est vrai que nous avons de très chers amis. D'ailleurs, ma tante Gardiner a dû vous en parler, puisqu'elle est venue me voir...

_ Oui, bien entendu, mais il n'y a rien de plus plaisant que de vous entendre raconter tout cela par vous-même, dans le menu détail ! Vous devez avoir tellement de nouvelles choses à découvrir ! La vie d'une jeune mariée est toujours si pleine d'inconnus et de rebondissements, ne trouvez-vous pas ? Oh, et d'ailleurs, nous avons entendu dire récemment qu'une dame s'était comportée de façon peu courtoise, envers vous, à Londres. J'espère bien que vous avez su vous faire respecter, mon enfant, car Dieu sait si les gens sont portés à médire sur leurs semblables et il ne faut jamais leur en laisser l'occasion !

En entendant cela, Mr Bennet se mit à rouler de gros yeux en direction de sa femme, mais toutes ses mimiques ne suffirent pas à la faire taire. Mrs Bennet avait un certain don pour aborder sans le moindre tact les sujets délicats et il était difficile de l'interrompre lorsqu'elle était lancée.

Elizabeth, de son côté, avait légèrement blêmi. Elle ne pensait pas que la nouvelle de son altercation avec la duchesse parviendrait jusqu'à Longbourn, mais visiblement rien ne pouvait jamais échapper à sa mère. Elle ne put s'empêcher de jeter un regard à son mari, s'attendant à ce que celui-ci se renfrogne de devoir à nouveau affronter le sujet, mais à sa grande surprise il n'en fut rien. Au contraire, il s'avança vers sa belle-mère et lui dit doucement, avec un sourire aimable et presque complice :

_ Rassurez-vous, Mrs Bennet, j'ai veillé personnellement à ce que l'honneur de votre fille n'en soit pas tâché. Et nous savons tous, ici, qu'Elizabeth a la force de caractère nécessaire pour résister à toutes les rumeurs qui peuplent Londres...

Était-ce le ton dans sa voix, le sourire agréable ou les mots de Darcy eux-mêmes ? Toujours est-il que Mrs Bennet ne cacha pas sa surprise de se faire répondre de la sorte et ne sut plus quoi répliquer.

_ De quoi s'agissait-il ? demanda alors innocemment Georgiana, remerciée du regard par Kitty, dont le visage était soudain dévoré de curiosité. Elizabeth, vous ne m'aviez jamais rien dit de cet incident !

_ Non, effectivement, car cela n'avait pas la moindre importance, répondit cette dernière. Cela s'est passé il y a plus de deux semaines, déjà.

_ Oh, il est vrai que les nouvelles tardent tant à nous parvenir de la ville ! reprit Mrs Bennet qui revenait déjà de sa stupeur. Ainsi, nous ne l'avons appris qu'hier, avec le retour de miss Woodfield qui était à Londres elle aussi. Mais c'est à mon tour de vous apporter des nouvelles des environs qui ne sauraient vous parvenir, si loin que vous êtes maintenant : savez-vous que miss King s'est fiancée ? Elle va épouser le deuxième fils du notaire, Mr Fiennes.

_ C'est une excellente nouvelle, j'en suis très heureuse pour elle.

_ Oh, bien sûr, elle ne sera jamais aussi confortable que vous pourriez l'être, vous et votre sœur Jane, mais, ma foi, c'est un assez bon parti pour une jeune fille comme elle. Je crois qu'ils vont attendre le printemps pour se marier...


Les époux Bingley, après leur court séjour à Londres, étaient rentrés à Netherfield, où ils comptaient héberger les Darcy et recevoir la famille au complet pour la veillée de Noël. Mr et Mrs Gardiner avaient eux aussi faits le déplacement pour l'occasion, après un important détour jusqu'à Birmingham où ils étaient passés prendre Lydia. La jeune fille venait en effet sans son mari – resté en service du côté de Newcastle – et, malgré ses protestations énergiques, elle avait été soigneusement chaperonnée par sa tante et son oncle après avoir parcouru une partie de l'Angleterre en compagnie d'un couple d'amis de Wickham.

Lizzie s'était sentie profondément soulagée que le jeune lieutenant décline cette réunion familiale, bien qu'elle sache qu'ils n'allaient pas pouvoir s'éviter éternellement. Georgiana, au moins, serait à nouveau épargnée et pourrait faire connaissance avec Lydia sans avoir à endurer des démonstrations d'affection pour un homme qui lui avait jadis promis monts et merveilles. La jeune sœur de Darcy semblait s'être remise de sa triste aventure, mais elle était assez discrète pour qu'Elizabeth ne sache pas encore exactement quels étaient ses sentiments. Quant à Lydia, elle se comporta comme lors de sa dernière visite, en papillonnant, bavardant avec légèreté et jouant à la grande dame. Elle n'avait pas revu ses sœurs depuis le courant de l'été, n'ayant pu assister au mariage ni de l'une ni de l'autre, et elle ne manqua pas de jeter quelques remarques sur leurs robes, ni de leur emprunter aussitôt à l'une un mouchoir brodé et à l'autre un joli peigne d'écailles, qu'elle finirait probablement par ne jamais rendre. Ses aînées, tolérantes, se laissèrent faire sans rien dire.

Le soir de Noël, la famille au grand complet s'était rendue au service religieux. Mrs Bennet ne cachait pas sa fierté devant les pelisses et autres fourrures de ses filles, faisant mille sourires à ses voisines et allant chercher d'elle-même les regards envieux si par malheur les gens faisaient mine de ne pas remarquer leur arrivée. Marier deux de ses filles à d'excellents partis était une chose délicieuse, mais démontrer à toute la ville quelle sécurité et quel confort matériel cela leur avait apporté lui semblait visiblement tout aussi délectable. Et tandis qu'elle les escortait vers leurs bancs, suivie de son époux et de ses gendres, elle ne tarissait pas d'éloge sur le confort des voitures, la délicatesse des manchons de fourrure ou sur les broderies des robes, d'une voix un peu trop forte pour paraître naturelle.

La neige s'était remise à tomber lorsqu'ils étaient sortis un peu plus tard. Après la glaciale humidité de l'église, c'est avec un soulagement général que tous s'installèrent dans la grande salle à manger de Netherfield, où une table avait été royalement dressée. Partout ce n'était que candélabres délicatement ciselés, porcelaine fine et argenterie, sans compter de ravissants bouquets de fleurs séchées. Luxe ultime, une orange avait été distribuée à chaque convive et Elizabeth, qui n'en avait encore jamais mangé, ne s'était pas privée de ce plaisir.

Après le délicieux festin qui leur avait été servi, copieusement abreuvé de vins de France et d'Italie, toute la famille s'était installée dans le grand salon. Mr Bennet, qui était pourtant toujours impassible et ironique, contemplait l'assemblée avec un sourire sincère et des yeux rendus pétillants par le bon vin, tandis que les joues de Mr Gardiner semblaient plus rubicondes encore qu'Elizabeth les avait jamais vues. Mise à part Caroline Bingley, qui conservait toujours son attitude dédaigneuse et légèrement moqueuse, tout le monde était d'humeur très gaie et détendue, et l'on avait échangé des présents dans une atmosphère chaleureuse, peuplée de rires et de débordements affectueux dignes des meilleures veillées de la famille Bennet. Darcy avait même osé voler un discret baiser à son épouse, qui échappa à tous sauf au regard furibond de miss Bingley.

La soirée s'étira mollement.

Confortablement installée dans un canapé avec une tasse de thé à la main, Mrs Bennet soupirait d'aise, picorant de temps à autres dans l'assiette remplie de douceurs qu'elle avait posée près d'elle. Mr Gardiner, repus, s'assoupissait sur son fauteuil tandis que sa femme, Caroline, Jane et Mary regardaient un livre d'illustrations. Georgiana était au piano, Lydia et Kitty s'étaient enfuies en riant pour s'échanger des confidences dans une pièce voisine, et les hommes terminaient leurs verres en bavardant tranquillement. Elizabeth, enfin, se tenait près de sa mère, et profitait simplement de la chaleur du foyer et du piano de Georgiana.

Soudain, au détour de la conversation, on entendit un grand éclat de rire et Mrs Bennet sursauta, comme piquée par une petite bête. L'air interloqué, elle se retourna pour constater que c'était Darcy qui avait ri de la sorte, pour la plus grande fierté de Mr Bennet qui avait réussi à placer un de ses bons mots. Elizabeth jeta à sa mère un regard amusé : pour un peu, la brave femme en aurait laissé tomber sa tasse de thé.

_ Ma chérie, dit Mrs Bennet en se tourna de nouveau vers elle, j'ignorais que votre époux pouvait se montrer d'aussi bon caractère ! Je crois bien que c'est la première fois que je l'entends rire ainsi !

_ Croyez-moi, Maman, Mr Darcy est bien loin du personnage sombre et terrible que nous avions toutes imaginé, à une époque, répondit paisiblement sa fille.

_ Je vois cela, en effet. D'ailleurs, je me demande encore comment vous avez fait pour vous en rendre compte ! Est-il toujours ainsi, à la maison ?

_ Oui, toujours, lorsqu'il se trouve en compagnie de gens familiers et qu'il apprécie...

_ Ma foi, votre père semble en tout cas l'avoir en haute estime. Il ne cesse de m'en parler ! Je crois qu'il le préfère à Mr Wickham et même à ce cher Mr Bingley, qui est pourtant d'humeur tellement affable et plaisante ! D'ailleurs, si je le pouvais, je viendrais à Netherfield tous les jours, mais votre sœur est tellement affairée... Toutefois, elle et son mari nous font le plaisir de venir souper de temps en temps à Longbourn, Dieu merci, sans quoi je ne saurais ce que je deviendrai ! La maison est si calme, maintenant que vous trois êtes parties...

Elizabeth retint un sourire et laissa sa mère s'égarer dans son babillage. Elle comprenait qu'elle puisse se sentir seule maintenant qu'il ne lui restait plus que la sage Mary et l'insouciante Kitty avec qui bavarder, mais elle imaginait aussi sans peine les stratagèmes que Jane devait probablement inventer pour éviter la présence continuelle et envahissante de leur mère dans sa nouvelle maison.


Les Darcy restèrent plusieurs semaines chez les Bingley, et pendant tout ce temps, Elizabeth et Jane ne se quittèrent pas. Même si elles intégraient de temps à autres Caroline et Georgiana dans leurs conversations, les deux sœurs se suffisaient à elles-mêmes la plupart du temps et Lizzie retrouvait avec un immense plaisir la complicité qu'elle avait toujours eue avec son aînée, d'autant plus qu'elles s'étaient mariées au même moment et partageaient donc maintenant les mêmes préoccupations et petits soucis ménagers.

Si Jane était depuis toujours louée pour sa douceur et sa beauté, Lizzie, quant à elle, avait trop souvent été considérée comme assez insignifiante et elle fut surprise – et passablement embarrassée – de constater qu'elles étaient toutes deux devenues pour un temps les coqueluches du pays. On les invita à de nombreuses reprises, en étalant pour elles les plus beaux atours comme si elles étaient de la grande visite, même dans les maisons qui les connaissaient pourtant depuis leur tendre enfance.

Lydia, elle, devait rester en Hertforshire jusqu'au mois de mars. Hébergée chez ses parents, elle ne cessait de se lamenter sur son cher Whickam qui lui manquait tant, et elle répétait à l'envi qu'elle ne rêvait que de rentrer chez elle, dans le nord. Et Kitty qui, aussitôt reprise par son admiration pour sa sœur, recommençait comme elle à jouer les grandes dames.

Enfin, on prépara le départ pour Londres.

Une après-midi, Elizabeth s'attela donc à la tâche de remplir ses malles, aidée d'une des femmes de chambre de sa sœur. Elle s'affairait depuis un bon moment quand Lydia parut par le cadre de la porte.

_ Alors te voilà déjà sur le point de repartir ? demanda-t-elle, observant la chambre en désordre et les malles ouvertes.

_ Oui. Mr Darcy doit rentrer pour ses affaires.

_ C'est une bien jolie robe, que tu as là... reprit-elle en caressant le tissu d'une robe étalée sur le lit. Qui aurait cru que tu serais devenue coquette, Lizzie, tu donnais tellement l'impression d'être au dessus de tout cela ! On dirait bien que les frivolités ne te semblent plus si futiles, à présent...

_ Ce n'est pas parce que j'ai de jolies robes que je passe mon temps à en changer ou que je passe des heures à me préparer le matin, Lydia.

_ Mais tu dois certainement changer de toilette au moins pour le souper du soir, non ?

_ Non.

Lydia leva les yeux au ciel, avec un air dramatique.

_ Lizzie ! Tu ne seras donc jamais une vraie dame ! Tu ne peux pas te présenter devant ton mari vêtue de tes vêtements de jour, voyons !

Elizabeth haussa un sourcil devant l'emportement de sa sœur, mais elle ne se laissa pas troubler le moins du monde.

_ Darcy ne me l'a jamais reproché et j'ai bien autre chose à faire que de songer à tout cela en permanence, tu sais.

_ Pourtant, contrairement à moi, tu n'as pas grand chose à faire d'autre. En tout cas pour le moment...

_ Que veux-tu dire ?

_ Oh, rien... Lizzie, me donnerais-tu ce joli collier ? Ces petites verroteries sont ravissantes !

_ Non, Lydia, dit sèchement Elizabeth en reprenant aussitôt le bijou des mains de sa sœur, c'est un collier qui appartenait à la mère de Darcy. Et ces petites verroteries, comme tu dis, ne sont rien d'autres que des pierres véritables. Mais que voulais-tu dire lorsque tu parlais d'avoir autre chose à faire que de te faire belle pour ton mari ?

_ Hé bien, par exemple, me nourrir soigneusement et faire très attention à ma santé. Et puis, je vais avoir tellement de couture et de broderies à faire ! Rien que d'y penser, cela m'ennuie déjà !

_ Pourquoi donc, Lydia, explique-toi ! insista Lizzie, agacée.

Lydia, qui ménageait son effet sans la moindre subtilité, prit alors un petit air supérieur et regarda son aînée.

_ Mais parce que je vais bientôt avoir un bébé.

Elizabeth ne put retenir sa stupéfaction.

_ Comment ? s'exclama-t-elle. Mais... Depuis quand ?

_ Je le sais depuis quelques semaines. Wickham et moi sommes absolument ravis, bien évidemment...

_ En as-tu parlé à Maman ?

_ Bien sûr que non ! Et d'ailleurs je t'interdis de le faire ! Je n'ai pas envie qu'elle m'étouffe encore plus qu'elle ne le fait déjà ! Je le lui écrirai lorsque je serai rentrée à Newcastle... Il va d'ailleurs falloir que je m'occupe de trouver bientôt une nourrice, car je n'ai pas l'intention de supporter longtemps un petit paquet de chiffons qui pleurera toutes les nuits. Il nous faudra certainement un logement plus grand, aussi. J'aimerais assez un petit cottage, où je pourrais recevoir mes amies pour le thé, avec une voiture et au moins deux chevaux, pour les promenades et les visites...

Pendant que Lydia parlait, Elizabeth tentait d'assimiler la nouvelle et de revenir de sa surprise. Elle prit un instant pour congédier d'un geste la femme de chambre, qui était jusque là toujours occupée près d'elle et qui avait tout entendu. Lydia n'avait visiblement pas assez de discrétion pour mettre l'annonce de sa grande nouvelle à l'abri des oreilles indiscrètes : si Mrs Bennet n'était encore au courant de rien, elle n'allait pas tarder à le savoir de façon détournée, par les bavardages des domestiques.

_ Une nourrice ? reprit-elle après que la porte se soit refermée. Et un cottage ? Mais avec quel argent, Lydia ? Ce n'est pas la solde de lieutenant de Wickham qui pourra payer tout cela !

_ Il sera bientôt promu capitaine, j'en suis certaine.

_ Mais voyons, réfléchis ! On ne devient pas capitaine en six mois, il faudra certainement plusieurs années avant qu'il change de grade !

_ Ah, qu'importe ! Je suis fatiguée de devoir toujours penser à l'argent, ce ne sont pas mes affaires. Wickham m'aime trop pour ne pas se soucier de mon confort et de celui de son enfant à naître, aussi je suis certaine qu'il trouvera une solution ! Et à ce propos, tu devrais suivre mon exemple, Lizzie. Après tout, mettre au monde un héritier, n'est-ce pas la seule chose que ton mari pourrait jamais attendre de toi ?