Note de l'auteur :

Mes plus sincères excuses à toutes celles qui m'ont lue et ont apprécié mon histoire, ainsi qu'à celles qui ont pris le temps de poster des reviews ou de m'envoyer des messages personnels. Cela fait… deux… trois ? Mon Dieu ! au moins trois ans que j'ai laissé cette fic en chantier !

Pour ma défense (;p), j'étais en train d'écrire mon premier roman : 2 tomes qui ont été publiés en 2011 et 2012. À celles qui aiment mon style d'écriture et que ça intéresse, il s'agit d'un roman intitulé « La Cantatrice - La jeunesse d'Emma Albani » et qui raconte l'histoire d'une jeune fille issue d'un milieu modeste, qui se passionne pour l'opéra et se bat pour réussir à y faire carrière. Elle deviendra une des plus grandes divas de l'époque victorienne, durant la période qu'on a appelée l'âge d'or de l'opéra (1850-1900). Pour info, c'est un roman historique basé sur la vie de la véritable Emma Albani, une cantatrice québécoise qui a bel et bien existé : c'était un peu la Céline Dion de son époque, elle a eu le même genre de succès international hallucinant. Je mélange donc le réel et le fictif tout au long de l'histoire, et bien sûr il y a des histoires d'amour, et bien sûr il y a des rebondissements... ;)

Pour en lire un extrait (en .pdf) ou le commander, allez voir dans la description de mon profil, j'y ai mis des détails…

Bref, c'était un gros projet, qui m'a occupée pendant 2 bonnes années, et c'est la raison pour laquelle j'avais abandonné « La Renaissance de Pemberley ».

Après cette première expérience – concluante ! –, je me lance maintenant dans un second roman (une trilogie, et toujours au XIXème siècle), sauf que cette fois, je reprends aussi les rênes de « La Renaissance de Pemberley » pour terminer cette fic en beauté, comme j'ai toujours voulu le faire.

Et maintenant, je me tais, et je vous laisse profiter… Bonne lecture !

(PS : j'ai aussi révisé et remis à jour tous les chapitres déjà disponibles sur ce site : l'histoire elle-même n'a changé, mais j'ai reformulé plein de petites choses pour ajouter un peu de subtilité)(et surtout, j'ai enfin ajouté les séparations d'une scène à l'autre – qui avaient disparu – ce qui rend le tout beaucoup plus compréhensible et agréable à lire !)


Le premier hiver


Les routes gelées étaient en assez bon état et le retour à Londres s'était effectué sans encombres, malgré le froid humide et pénétrant que le capitonnage de la voiture ne parvenait pas à contrer. Les briques chaudes refroidissaient trop vite et les Darcy avait dû faire de fréquentes et longues pauses dans les auberges du bord de la route pour se réchauffer les doigts autour du poêle, avant de retrouver finalement – et avec quels délices ! – le confort de leur maison londonienne.

Toutefois, l'esprit d'Elizabeth n'était pas en paix. Elle ne cessait de repenser à l'annonce de Lydia. Si elle avait respecté son vœu de ne pas en parler à leur mère, elle n'avait pas pu s'empêcher de le dire à Jane, avec qui elle avait pris l'habitude de correspondre chaque semaine. Jane, toujours calme et tranquille, s'était contentée de se réjouir et d'espérer que tout se passe pour le mieux, là où Elizabeth entrevoyait déjà des complications possibles.

Bien sûr, puisque Lydia était mariée, personne ne s'offusquerait qu'elle donne des enfants à son mari. C'était bien là le but ultime du mariage, après tout. Mais Elizabeth avait toujours eu la sensation que leur mère avait toujours cherché avant tout à assurer à ses filles une position sociale et financière, et qu'elle n'avait eu de cesse de leur trouver des maris que pour les "placer", bien avant de se soucier du rôle de femmes mariées qu'elles devraient tenir par la suite. L'important pour Mrs Bennet avait toujours été le mariage et le bon assortiment du couple, parlant peu des enfants qui, selon ses propres dires, « viendraient en leur temps ».

Elizabeth elle-même, mariée depuis quelques mois à peine, était encore bien trop accaparée par sa relation avec William et par le rôle qu'elle devait assurer à ses côtés pour songer encore beaucoup à la vie de famille qui l'attendait un jour ou l'autre. L'annonce de Lydia l'avait donc frappée de plein fouet, à un moment où elle ne s'y attendait pas, et cela avait soudain fait surgir plusieurs craintes, tant pour elle-même que pour sa sœur.

Car, seize ans, c'était tout de même bien jeune pour mettre un enfant au monde. Lydia ne semblait pas se rendre compte des bouleversements que cela allait apporter dans son fragile foyer, ainsi que des risques pour sa santé. L'accouchement était toujours délicat et, pour une jeune fille encore adolescente, les risques de complication étaient élevés. Là où Lydia ne voyait rien d'autre qu'un nouveau jeu, Elizabeth, elle, s'inquiétait déjà du futur sort de sa sœur et de son enfant à naître.

Ce fut William qui lui apporta le soulagement qu'elle espérait. Il n'avait en effet pas mis longtemps à se rendre compte que son épouse se rongeait les sangs, et lorsqu'elle lui avait fait part de la nouvelle il l'avait rassurée :

_ Ne vous en faites pas, Lizzie, votre sœur est assez têtue pour tirer son épingle du jeu d'une façon ou d'une autre. Et puis Wickham n'est pas idiot. Il sait bien que sa position est encore précaire et qu'il peut perdre gros s'il ne se comporte pas de façon acceptable.

_ Mais qui l'empêchera de délaisser Lydia dès que les premiers soucis se présenteront ?

_ Personne. Pour vous donner mon opinion, je pense d'ailleurs que cela arrivera tôt ou tard, et peut-être même que cela permettrait à Lydia de remettre les pieds sur terre. C'est encore une enfant, mais il faudra pourtant bien qu'elle apprenne...

_ Mais Wickham ne s'intéresse pas à elle, il serait capable de la jeter à la rue, si elle l'encombrait trop !

_ Bien sûr que non ! protesta Darcy. Je le crois en effet très capable de rendre votre sœur malheureuse, mais au pire ce sera en reprenant sa passion pour le jeu. Et, Lizzie, vous savez bien que s'il arrivait quoi que ce soit à votre sœur ou son enfant, elle peut compter, malgré son attitude ingrate, sur une famille aimante et soudée qui ne la laissera jamais dans le besoin. Que ce soit à Pemberley ou à Netherfield, deux bouches de plus à nourrir ne feraient pas une grosse différence...

Sur ces mots, l'effervescence dans l'esprit d'Elizabeth se calma peu à peu. Lydia était définitivement inconsciente de la chance inouïe qu'elle avait d'avoir auprès d'elle une famille tolérante qui ne la laisserait jamais livrée à elle-même, car malgré les frasques et les paroles blessantes qu'elle pouvait avoir parfois, son aînée avait toujours été soucieuse de son bien-être. Après tout, Elizabeth se souvenait bien de l'enfant charmante que sa sœur avait été, toujours gaie et enjouée, et cherchant à faire rire les gens autour d'elle. Même si l'insouciance, chez Lydia, se transformait souvent en sottise, elle était rarement méchante.

Toutefois, malgré les commentaires rassurants de Darcy, Elizabeth accrut sa surveillance autour de la trop jeune Mrs Wickham. Elle se mit à en entretenir une correspondance encore plus serrée avec Jane, qui lui faisait part de chaque nouvelle arrivant de Longbourn, où Lydia séjournait encore. Ainsi, ce fut Jane qui lui apprit que leur sœur avait finalement annoncé sa grossesse à leurs parents, et que si Mr Bennet avait froncé les sourcils et laissé un pli amer se former au coin des lèvres, Mrs Bennet, elle, avait prit le parti de s'en réjouir.

Parfois, Elizabeth se demandait si le comportement de sa mère n'était pas tout simplement une façon d'apaiser des angoisses plus profondes.


Un matin, alors qu'Elizabeth sortait de la bibliothèque, frissonnant sous le brusque changement de température et serrant autour de ses épaules le châle qu'elle portait, elle aperçut Mr Lewis, au milieu du hall, qui enfilait son épais manteau tout en discutant avec Darcy. Deux commis emportaient une grosse malle sanglée de cuir, et par la porte entrouverte la jeune femme remarqua la neige qui tombait et la voiture qui attendait dans la rue.

Elle s'approcha.

_ Mr Lewis, vous nous quittez déjà ? demanda-t-elle poliment.

L'homme, qui allait répliquer à Darcy sur une question que ce dernier lui avait posée, jeta un regard fuyant à sa maîtresse et se tut brusquement. Malgré tous les efforts de la jeune Mrs Darcy, elle n'était pas encore parvenue à amadouer le régisseur de son mari, qui, sans qu'elle sache pourquoi, la considérait toujours avec méfiance et ne lui répondait jamais que du bout des lèvres. Heureusement, cela ne dérangeait pas Elizabeth, qui ne le croisait que fort peu, et qui, amusée par ce comportement, ne s'était jamais départie face à lui d'une irréprochable et aimable politesse.

_ Mr Lewis rentre à Pemberley, ma chérie, répondit Darcy. Il y a quelques problèmes à régler là-bas, avant notre retour du printemps.

_ Rien de grave, je l'espère ? continua Elizabeth.

_ Rien qui concerne les dames, en tout cas... madame, répondit Lewis.

_ Je vois…

_ Monsieur, reprit le régisseur en se tournant vers Darcy, je vous écrirai dès mon arrivée, lorsque j'aurais constaté par moi-même la situation et ce que nous pourrons faire pour y remédier.

_ Bien entendu, Mr Lewis. Je vous souhaite un bon voyage, nous nous reverrons dans quelques semaines.

Le régisseur s'inclina une dernière fois, puis remonta son manteau le plus haut possible et quitta la maison. Darcy observa son départ, puis passa un bras affectueux à la taille de sa femme.

_ Hé bien, mon cher, j'ignore ce que j'ai fait à ce pauvre Mr Lewis, mais il ne semble jamais très à l'aise en ma compagnie.

Darcy eut un léger rire.

_ Oh, ne vous en faites pas pour lui, ce n'est qu'un vieux bougon. J'ai pu constater qu'il agit de la sorte avec toutes les femmes qu'il croise.

_ Vraiment ? Et n'y a-t-il pas une Mrs Lewis pour adoucir un peu ce mauvais caractère ?

_ Non, je crois que le brave homme ne s'est jamais marié. Il est vrai qu'il n'aime pas beaucoup la compagnie des dames et se conduit avec elles comme un véritable ours, mais je dois dire en revanche qu'il est particulièrement intelligent, travaillant et fidèle. Je ne sais ce que je deviendrai sans lui !

Ils quittèrent enfin le hall glacial et Elizabeth suivit son mari dans son bureau. Alors qu'elle se réchauffait les mains devant le foyer, elle s'exclama soudain par dessus son épaule :

_ Mon Dieu, mais l'absence de Mr Lewis signifie-t-elle que je vais enfin vous avoir tout à moi ?

Darcy, qui s'était mis à ranger quelques papiers, leva la tête vers elle, se mit à rire et vint glisser ses bras autour d'elle.

_ Mais oui, mon amour, je suis tout à vous... chuchota-il en glissant un baiser dans son cou.


De fait, Darcy fut, les jours suivants, bien plus disponible qu'il ne l'avait été depuis leur retour du Hertfordshire, lorsqu'il avait repris ses visites chez ses fermiers. Si la jeune Georgiana semblait avoir l'habitude de ces absences prolongées et de ces heures entières passées dans le bureau sans qu'on puisse le déranger, Lizzie, elle, se languissait de l'ambiance animée – voire agitée ! – de la maison Longbourn et du monde qui tournoyait en permanence autour d'elle. À l'époque, elle cherchait le plus souvent à s'isoler dans la lecture ou le grand air, mais maintenant qu'elle vivait dans ces maisons si majestueuses et si calmes, le joyeux remue-ménage de son enfance lui manquait.

Une après-midi, alors qu'une épaisse couche de neige fraîche recouvrait les trottoirs et qu'un soleil éclatant baignait Londres d'une lumière vive, Lizzie proposa une promenade au parc.

_ Par ce froid ? s'exclama Georgiana. Ne ferions-nous pas mieux de rester bien au chaud auprès du feu ?

_ Georgiana, ne me dites pas que vous ignorez ce plaisir ! Se promener sous un beau soleil comme celui-ci, en respirant de l'air bien frais et vivifiant, il n'y a rien de tel pour vous faire aimer l'hiver !

Darcy intervint.

_ J'avoue que je n'ai jamais beaucoup aimé laisser Georgiana sortir par ce temps, de peur qu'elle ne prenne quelque coup de froid.

_ Sottises ! Le grand air renforce la santé, au contraire, et ce sont les petites choses chétives et trop prudentes qui souffrent de faiblesses à force de ne s'exposer à rien...

Son mari fronça les sourcils.

_ C'est toute une opinion que vous avez-là, ma chère Lizzie… dit-il sur un ton grave, comme il avait l'habitude de le faire de temps à autre pour rappeler sa femme à l'ordre.

Cette dernière, réalisant alors que ses paroles pouvaient effectivement blesser sa belle-sœur, se rattrapa aussitôt.

_ Oh, excusez-moi Georgiana, ce n'est certainement pas vous que j'inclus au nombre des petites choses chétives, dit-elle en serrant affectueusement le bras de la jeune fille.

_ Pour en revenir à votre proposition, reprit Darcy, je trouve malgré tout que c'est une excellente idée : nous pourrions nous habiller chaudement et nous rendre jusqu'au parc.

La jeune Georgiana, qui ne sortait de la maison qu'en de rares occasions et le plus souvent accompagnée de sa gouvernante, s'emmitoufla exagérément dans des fourrures qui faisaient disparaître la moitié de son joli visage mutin. D'abord un peu méfiante, craignant la neige, elle finit pourtant par se détendre très rapidement, laissant son caractère encore enfantin reprendre le dessus. En l'espace d'une demi-heure, réchauffée par la marche sur les trottoirs enneigés, elle se débarrassa de son manchon et du col de fourrure qu'elle avait noué serré sur sa gorge. Un rouge plein de vie lui était monté aux joues et ses yeux pétillaient des larmes que le froid provoquait. Elle souriait sans cesse et faisait parfois de petits sauts de cabri pour éviter un amoncellement de neige.

Derrière elle, une main passée au bras de son mari, Elizabeth marchait elle aussi avec plaisir et entrain, ravie de voir qu'elle était parvenue à sortir ses deux Darcy du cocon où ils avaient tendance à s'enfermer, même lorsque Darcy ne travaillait pas. On aurait dit parfois qu'il était frileux d'affronter la ville – sans que cela n'ait rien à voir avec la température extérieure ! – alors qu'Elizabeth, en revanche, devenait folle à rester enfermée trop longtemps dans la maison.

Arrivés au parc, ils se promenèrent un moment autour du petit étang gelé. La neige était tombée deux jours auparavant et seules les allées principales avaient été dégagées, laissant sur les étendues d'herbe une épaisseur moelleuse où batifolaient quelques enfants et à laquelle Elizabeth ne résista pas longtemps. Un des enfants, maladroit, envoya une boule de neige qui tomba sur le sentier, tout près d'elle. Interdit, s'attendant visiblement à se faire disputer, le jeune garçon s'immobilisa et bredouilla quelques excuses. Et au lieu d'une remontrance, Elizabeth lui adresse un sourire canaille : quittant le bras de son mari – qui ne manqua pas de protester en la voyant faire – elle oublia un moment sa tenue, son rang et sa dignité de Mrs Darcy, et remonta sans ménagement ses jupons pour s'enfoncer dans la neige épaisse et poursuivre le garçon qui s'enfuit en riant aux éclats.

_ Elizabeth ! Vous allez abîmer votre robe ! lui cria Georgiana.

_ C'est sans importance ! Venez ! répondit celle-ci en riant, et en lançant de la neige en direction de l'enfant qui courut se protéger derrière un de ses camarades de jeu.

Laissant les enfants à leurs jeux, Elizabeth abandonna sa poursuite et revint vers Georgiana et Darcy, en pataugeant dans la neige.

_ Elle est extraordinaire ! cria-t-elle en désignant la neige au sol. Toute molle et toute légère, on dirait de la farine fraîchement moulue ! Venez, vous verrez !

Dans l'allée du parc, sa belle-sœur trépignait, visiblement partagée entre l'envie de rejoindre Elizabeth et le devoir de rester convenable. Elle lança plusieurs coups d'œil en direction de son frère.

_ Allons, soupira Darcy d'un air faussement désolé, allez donc la rejoindre…

Georgiana, un large sourire aux lèvres, ne se fit pas prier et leva à son tour ses jupons pour s'enfoncer jusqu'à mi-mollet dans la neige en poussant de petits cris de plaisir.


Les deux jeunes femmes s'amusaient dans la neige depuis un moment, sous le regard patient de Darcy qui les suivait de loin, dans l'allée principale, lorsqu'un couple de passants s'arrêta auprès de lui et engagea la conversation.

Aussitôt, Elizabeth fit signe à Georgiana qui, absorbée dans sa contemplation d'un buisson aux feuilles élégamment recouvertes de glace, n'avait rien remarqué.

_ Je crois que votre frère a retrouvé des amis, lui dit-elle. Nous devrions aller les saluer.

Docilement, Georgiana emboîta le pas à sa belle-sœur et toute deux rejoignirent le sentier, en peinant dans la neige molle. Elles arrivèrent auprès de Darcy complètement essoufflées, les joues rouges et les jupes crottées.

En les entendant, Lord et Lady Hastings tournèrent vers elles un regard d'abord soupçonneux, puis stupéfait lorsqu'ils les reconnurent, et enfin légèrement dégoûté en voyant leur tenue. Mais bien vite, ils se composèrent l'un et l'autre un air aimable et les saluèrent poliment.

_ Mrs Darcy, votre époux nous disait justement combien vous aimiez le grand air. Il semble vous réussir à merveille, fit Lady Hastings avec un sourire.

_ En effet, répondit Elizabeth en essayant de reprendre une voix normale malgré son essoufflement. Et je suis en train de convertir ma sœur, ajouta-t-elle avec un sourire en direction de Georgiana.

_ Mr Darcy, vous devez être bien heureux que votre sœur ne soit plus seul, fit lord Hastings. À son âge, le piano ne suffit plus, il lui fallait bien une dame de compagnie pour partager ses petits secrets de jeune fille... Comptez-vous bientôt la faire entrer dans le monde ?

La façon avec laquelle il avait insisté sur le « votre sœur » et comparé la jeune maîtresse de Pemberley à une simple dame de compagnie fit aussitôt comprendre à Elizabeth qu'il la corrigeait vertement. Sous des dehors affables, Lord Hastings soulignait en réalité d'un trait acéré le fait que Georgiana était avant tout la véritable sœur de Darcy, et non pas celle d'Elizabeth.

Une façon détournée de montrer que seule la jeune fille était une véritable Darcy.

Toutefois, ce fut dit avec tant de finesse que les convenances étaient respectées. Elizabeth accusa donc le coup en se mordant les lèvres sans rien dire, heureuse de voir que l'innocente Georgiana ne se rendait pas encore compte de ce genre d'attaques. Mr Darcy, en revanche, jeta un coup d'œil à sa femme. Lui aussi avait parfaitement saisi l'allusion.

La conversation continua pourtant d'un ton léger, voguant ici et là sur les banalités d'usage, et Elizabeth en profita pour reprendre son souffle et se calmer. Elle remit sur son visage le sourire charmant qu'elle utilisait toujours pour faire face avec élégance à ce genre de pique.

Mais, elle rangea mentalement Lord et Lady Hastings dans la catégorie des adversaires, cette fois pour de bon.


Elizabeth n'entendit reparler qu'une seule fois de Lady Cavendish. C'était un après-midi où elle avait réussi à emmener son mari passer l'après-midi en ville et où ils se reposaient un moment dans un salon de thé.

Ils croisèrent, à une table voisine, un couple de connaissances de Darcy. Cette fois irréprochable dans sa tenue et son attitude, face à des gens qu'elle rencontrait pour la première fois, Elizabeth se sentait plus à son aise que lors de la rencontre avec les Hastings. Aussi se montra-t-elle tout à fait détendue, gaie et charmante, leur faisant visiblement la meilleure impression.

Puis, au détour d'une conversation anodine, l'homme laissa échapper un commentaire au sujet de Lady Cavendish, dont tout Londres savait qu'elle se préparait pour sa cure de printemps à Bath. Généralement, c'était l'occasion pour une partie de la société de la suivre afin de se refaire une santé dans les sources chaudes, après un hiver en ville.

L'homme, qui avait parlé innocemment, reçut un coup de coude de la part de son épouse et réalisa aussitôt sa bévue. Il avait totalement oublié qu'il s'adressait à Mr Darcy, dont l'altercation avec la duchesse avait fait grand bruit plusieurs semaines auparavant. Le pauvre essaya bien maladroitement de se tirer d'affaire en essayant de faire dévier le sujet sur Bath et ses occupants, mais Darcy profita de l'occasion.

_ Ma foi, comment se porte la duchesse ? demanda-t-il aimablement. L'avez-vous croisée récemment ?

_ Mon épouse était justement chez une de ses dames de compagnie la semaine passée. N'est-ce pas, ma chère ?

_ Oui, oui. Elles m'ont affirmé que la duchesse se portait comme un charme. D'ailleurs, nous ne manquerons pas de la voir, nous nous rendons à Bath le mois prochain…

_ Je suis heureux de l'entendre, continua Darcy. Saluez-la pour moi, voulez-vous ?

Elizabeth ne dit rien, mais elle admira l'habileté avec laquelle son mari enterrait à la fois la hache de guerre et les rumeurs. La scène qui venait de se dérouler n'allait pas manquer de se répandre à Londres aussi bien qu'à Bath, et de ce scandale on ne retiendrait plus, finalement, que la dignité de gentleman de Mr Darcy.


Comme elle avait l'habitude de le faire parfois, lorsque son mari passait la journée à travailler, Elizabeth, ce matin-là, s'était installée dans son bureau, près de lui. Assise dans un des fauteuils qui faisaient face à la cheminée, elle lisait paisiblement sans le déranger. Darcy n'avait pas besoin de lui faire la conversation pour qu'elle aime profiter de sa présence : ces longues journées tranquilles et silencieuses, peuplées uniquement des bruits familiers de la maison et du piano de Georgiana, étaient pour la jeune femme tout aussi agréables que les sorties en ville ou les échanges parfois animés qu'elle pouvait avoir avec son mari ou sa belle-sœur.

Darcy, à la recherche d'un papier qu'il ne trouvait pas, avait étalé sur son bureau un énorme fouillis et grommelait de temps à autres lorsqu'il pensait avoir enfin mis la main sur ce qu'il cherchait et s'apercevait qu'il s'agissait encore d'autre chose.

_ Il vous vaudrait un secrétaire particulier, lui avait dit sa femme en lui proposant une aide qu'il avait refusée.

_ Je n'ai pas besoin de secrétaire, avait-il aussitôt répondu avec l'air de celui qui veut se montrer en contrôle de la situation. Mr Lewis et moi avons nos habitudes et tout fonctionne très bien lorsqu'il est là. Je ne comprends pas… Il a dû emporter ce fichu reçu en oubliant de me le dire…

Elizabeth s'était tue et l'avait laissé fouiller dans ses papiers en le regardant du coin de l'œil, amusée.

Darcy avait ouvert une armoire remplie de livres et de cahiers. Il s'y était enfoui d'un air concentré, les sourcils froncés, lorsqu'on frappa un discret coup à la porte. Le majordome entra, portant sur un plateau le courrier qui venait d'arriver.

_ Monsieur est occupé, fit Elizabeth en se levant. Laissez, je vais lui porter.

Elle prit des mains le plateau chargé de lettres et congédia le serviteur.

_ William ? fit-elle doucement. Où voulez-vous que je pose tout cela ?

_ Sur le bureau, répondit-il sans se déconcentrer.

Levant un sourcil perplexe, Elizabeth observa le bureau recouvert de papiers en tous genres. Puis elle posa le plateau en plein milieu.

_ Oh, votre tant vous écrit, fit-elle en reconnaissant le cachet de Rosings Park sur la lettre qui se trouvait en haut de la pile.

Darcy ne répondit pas.

_ Cela fait longtemps que vous n'avez pas eu de ses nouvelles, continua Elizabeth sur un ton léger. J'espère qu'elle se porte bien.

_ Elle se porte très bien.

Cette fois, il avait répondu d'un ton un peu sec qui montrait à quel point le sujet restait sensible. Fermant l'armoire, il revint vers sa femme et soupira.

_ Elle m'écrit presque chaque semaine depuis notre mariage, avoua-t-il enfin. Je suppose qu'elle m'invite encore à Rosings Park.

_ Pourquoi ne me l'avez-vous jamais dit ?

_ Parce qu'elle évite toujours soigneusement de vous inviter, vous, et que je ne me présenterai nulle part où mon épouse ne sera pas elle aussi acceptée. Et puis je ne veux pas que Lady Catherine fasse partie de la nouvelle famille que nous formons, même en tant que simple sujet de conversation, répondit-il.

_ William !

Elizabeth ne put s'empêcher de disputer son mari.

_ Vous avez tort. Lady Catherine fait partie de notre famille, que vous le vouliez ou non.

_ J'ai juste voulu vous épargner, Lizzie…

_ Je comprends votre intention, et je vous en remercie, mais vous avec tout de même tort. Plus vous éviterez de lui rendre visite et plus elle vous en voudra. C'est votre tante, après tout, la sœur de votre mère ! Vous lui devez votre loyauté !

Darcy, debout derrière son bureau, prit dans ses mains la lettre de Catherine et la tritura un instant, sans l'ouvrir.

_ Si je vais à Rosings Park, ce sera sans vous, Lizzie…

_ Je le sais bien. Mais croyez-vous vraiment que je vais m'en formaliser ? Je connais l'opinion de votre tante à mon sujet et je n'ai pas l'intention de me battre contre elle. Qu'elle agisse donc comme elle le souhaite. Quant à moi, je pourrais profiter de l'occasion pour rendre visite à Charlotte, qu'en dites-vous ?


Deux semaines plus tard, finalement convaincu, Darcy laissa sa sœur à Londres et partit pour le Kent en compagnie de son épouse.

Ils s'installèrent à l'auberge du village, Darcy ayant refusé de loger seul à Rosings Park. Charlotte avait spontanément proposé de les accueillir chez elle, mais en sentant la tension que cela pourrait créer entre Lady Catherine et les Collins, Elizabeth avait aussitôt refusé. « Lady Catherine me considère comme une pestiférée », avait-elle écrit à son amie, « et à ses yeux je suis contagieuse. Mieux vaut que tu restes en bons termes avec elle et que toi et ton mari gardiez une position neutre dans cette affaire. »

Mr Collins, en effet, était mortifié rien qu'à l'idée qu'Elizabeth – à propos de qui il avait entendu les pires horreurs dans les salons de Rosings Park – ose se montrer dans le comté et se permette de rendre visite à Charlotte. Heureusement, cette dernière tint bon : si elle accepta finalement qu'Elizabeth soit logée à l'auberge, elle refusa catégoriquement qu'on l'empêche de la voir et de l'inviter à prendre le thé chez elle.

Ainsi, les deux amies se revirent régulièrement pendant toute la durée du séjour des Darcy dans le Kent. La neige n'avait pas encore fondu et la terre était dure sous les pieds, mais cela n'empêcha pas les deux jeunes femmes de se promener dans la campagne, revenant au bout d'une heure ou deux, le nez et les doigts gelés, pour se réchauffer autour d'une bonne tasse de thé en bavardant.

_ Lizzie, dit Charlotte dès le deuxième jour, il faut que je vous annonce quelque chose…

Elizabeth tressaillit, devinant déjà de quoi il s'agissait.

_ Je vais avoir un enfant, acheva son amie.

La jeune Mrs Darcy s'en était réjouie et avait pris son amie dans ses bras en lui souhaitant tout le bonheur possible, mais son cœur à elle s'était serré en songeant à Lydia qui allait accoucher au début de l'été. Sans compter qu'avec tous ces mariages qui s'étaient produits depuis moins d'un an, elle devait bien s'attendre à ce que sa sœur Jane lui annonce la même chose prochainement. Ou bien à ce que ce soit son tour à elle de tomber enceinte.

Et elle n'était pas certaine de vouloir partager William pour le moment. Les seuls rôles d'épouse et d'amante lui convenaient très bien.


Le matin, lorsque Darcy partait passer la journée à Rosings Park et que Charlotte vaquait à ses occupations quotidiennes, Elizabeth quittait l'auberge pour aller se promener seule dans le sous-bois auquel le village était accoté. Il n'avait pas neigé ces derniers jours et le chemin qui traversait la forêt avait été suffisamment emprunté par les voitures et les charrettes pour qu'il soit praticable à pieds sans demander de gros efforts.

La jeune femme marchait depuis un moment lorsqu'elle entendit derrière elle le bruit d'un attelage. Se retournant, elle aperçut une voiture d'un noir lustré, attelée de deux bêtes, qui avançaient au petit trop, sans se presser. Une promenade, sans doute. Habituée, Elizabeth s'enfonça alors de quelques pas dans la neige du bas-côté pour laisser passer l'attelage sans lui prêter plus d'importance. Puis elle reprit son chemin.

Un moment plus tard, elle retrouva la voiture noire en haut d'un petit promontoire. Deux dames, vêtues de sombre, en étaient descendues et se délaissaient les jambes en admirant le petit panorama qu'on avait de là-haut. Ce ne fut qu'en approchant encore de quelques dizaines de pas qu'Elizabeth reconnut sur la voiture les armoiries dorées de Rosings.

Devant elle se trouvait Anne, en compagnie de sa gouvernante.

Un instant la jeune femme hésita. Si Lady Catherine avait été présente, elle aurait sans doute attendu que l'austère comtesse tourne d'elle-même les talons – ce qu'elle n'aurait probablement pas manqué de faire. Mais Anne n'était pas sa mère, et de toute façon, quoiqu'il arrive, Elizabeth était désormais liée à la famille de Bourgh et ne pouvait décemment pas les ignorer.

Elle continua donc son chemin. Le cocher la vit arriver, mais il se contenta de la suivre d'un regard curieux tandis qu'elle approchait des deux dames. Absorbées par le paysage, ces dernières ne l'avaient pas encore remarquée.

_ Quel plaisir de vous revoir, Miss Anne ! fit-elle avec engouement et bonne humeur. Mr Darcy me disait hier qu'il vous avait trouvée en grande forme, et je suis heureuse de pouvoir le constater moi aussi… C'est un paysage, magnifique, n'est-ce pas ?

Anne de Bourgh, en reconnaissant Elizabeth, rougit violemment et ses lèvres tremblèrent un moment tandis qu'elle cherchait ses mots.

_ En effet, madame, finit-elle par dire d'une voix timide. C'est un endroit que j'aime beaucoup.

_ Avec raison ! renchérit aussitôt Elizabeth pour lui montrer qu'elle ne lui tenait pas rigueur de son hésitation et qu'elle ne cherchait qu'à bavarder innocemment. D'ailleurs, ce doit être magnifique en été ! Vous me semblez beaucoup aimer les promenades au grand air, est-ce que je me trompe ?

Anne esquissa un vague sourire. Quant à sa gouvernante, elle s'était discrètement éloignée pour laisser aux deux femmes un peu d'intimité.

_ En voiture seulement... Ma mère me conseille de toujours user modérément de la marche à pieds, elle dit que trop d'effort est mauvais pour le cœur.

_ Il faut dire que votre attelage est magnifique, ce doit être un véritable plaisir, répondit gentiment Elizabeth.

Malgré les réticences et le malaise de Miss de Bourgh, l'enthousiasme et la gentillesse d'Elizabeth parvinrent peu à peu à détendre l'atmosphère. C'était la première fois que les deux femmes bavardaient ensemble, car Anne s'était montrée parfaitement silencieuse lors du passage d'Elizabeth à Rosings, il y avait de cela près d'un an. Toutefois, soucieuse de ne pas imposer sa présence trop longtemps, Elizabeth dernière échangea encore quelques amabilités, s'informa poliment de la santé de Lady Catherine, puis elle souhaita une excellente journée et s'en revint vers le village.

Ce fut visiblement la bonne attitude à adopter pour ne pas effaroucher la timide Anne de Bourgh, car dès le lendemain les deux jeunes femmes se croisèrent de nouveau au même endroit. Cette fois, Anne fit arrêter la voiture à la hauteur d'Elizabeth. Bien qu'elle ne propose pas à la jeune Mrs Darcy de monter, elles bavardèrent tout de même agréablement pendant quelques minutes. Le surlendemain, elles se croisèrent à nouveau, toujours à la même heure et au même endroit, au point qu'Elizabeth éclata de rire en notant à quel point elles étaient – aussi bien l'une que l'autre – attachées à leurs habitudes et destinées à se voir tous les jours. Cela fit rire Anne aussi, qui se permit même de descendre de voiture et de marcher un moment aux côtés d'Elizabeth.

La jeune femme, sous ses robes sombres et son air triste, cachait effectivement une grande mélancolie et un profond malaise. Elle ne parlait d'elle et de ses activités qu'en fonction de ce que sa mère en pensait : Lady Catherine était omniprésente dans les conversations. Pour la détourner un peu de cette ombre écrasante qu'était la comtesse, Elizabeth se mit à parler plus souvent de son mari, et du colonel Fitzwilliam qu'elle aimait beaucoup et qui avait visiblement une influence apaisante sur la jeune héritière de Rosings. Parler de ses cousins la détournait – au moins pour un moment – de sa mère trop présente.

Curieuse de savoir si son nom circulait à Rosings, Elizabeth parla à Darcy de ses rencontres avec Anne. Celui en fut réellement surpris.

_ Vous avez réussi à lui parler ? s'étonna-t-il.

_ Bien sûr, voyons. Elle est d'un caractère timide, cela va sans dire, mais elle a tout de même une langue pour répondre à mes questions !

_ Ce n'est pas ce que je voulais dire, corrigea Darcy. Il se trouve juste que… disons que vous êtes une personne dont on doit éviter de parler devant la comtesse, et j'aurais plutôt pensé que Miss Anne, en vous croisant par hasard, aurait eu tendance à s'enfuir.

_ Alors elle n'a jamais dit que nous nous étions rencontrées ces derniers jours ?

_ Non, elle n'en a pas soufflé un mot.

Élizabeth était resté songeuse. Elle ne cherchait qu'à se faire accepter – ou au moins tolérer – par la famille et les amis de son mari, mais elle savait qu'elle devait rester prudente et jouer finement.

_ Croyez-vous que je doive cesser de la voir ? Si sa mère l'apprenait et lui en voulait…

_ Je ne pense pas, répondit-il après avoir pris un moment pour y réfléchir. Après tout, Miss Anne n'est plus une enfant. C'est à elle de décider si elle vous accepte ou non.

Il ne croyait pas si bien dire.

Les deux jeunes femmes se revirent une dernière fois, peu avant le retour des Darcy pour Londres. Cette fois, comme si elle regrettait déjà sa compagnie, Anne se montra envers Elizabeth plus encline aux confidences.

_ Depuis votre mariage, à mon cousin et vous-même, ma mère cherche à tout prix à me marier. Chaque semaine nous avons un invité à table, il s'agit chaque fois d'un célibataire…

_ Et vous, Anne ? N'avez-vous pas envie de vous marier ? Vous pourriez quitter Rosings Park et vivre enfin votre propre vie.

_ Ma vie, je la voudrais au couvent. Je crois que j'y serais plus à ma place, mais Mère ne voudra jamais.

_ Au couvent ? s'exclama Elizabeth.

_ Oh, ne vous moquez pas, je vous en prie. Que voulez-vous que je fasse d'un mari ?

Elles marchèrent un instant en silence, puis Elizabeth demanda doucement.

_ Regrettez-vous de ne pas avoir pu vous marier avec Mr Darcy ?

Anne baissa les yeux.

_ Je ne sais pas. C'est mon cousin, je le connais depuis l'enfance. Et puis il a toujours été gentil avec moi…

_ Je regrette de vous l'avoir pris, dans ce cas.

_ Oh, ne regrettez rien ! Il a l'air si heureux, si tranquille, depuis qu'il vous a épousée ! Vous lui faites certainement un très grand bien.

_ Alors je vous souhaite de trouver un jour un mari tel que celui-là, ne put que conclure Elizabeth en essayant de consoler la jeune femme.

Elles se quittèrent peu après. Mais alors qu'elles approchaient de la voiture – où attendait la gouvernante d'Anne – cette dernière s'arrêta et prit le bras d'Elizabeth.

_ Madame, dit-elle, puis-je vous demander une faveur ?

_ Bien entendu !

_ Seriez-vous assez gentille pour m'écrire ? Je serai heureuse d'avoir de vos nouvelles…

Elizabeth, flattée par cette demande, embrassa Anne sur la joue et lui répondit avec chaleur :

_ Bien entendu, je vous écrirai avec grand plaisir…


Au grand dam de sa tante, Darcy était venu plusieurs fois rendre visite aux Collins en compagnie de son épouse. Contrairement à ce qu'Elizabeth avait longtemps cru, il n'avait pas de mépris envers les gens plus simples que ce à quoi il était habitué : sa froideur première n'était que l'effet de sa réserve naturelle, et il avait depuis longtemps compris que la valeur des individus ne se mesurait pas à leur niveau dans la société. S'il était capable d'endurer les épanchements parfois déplacés de Mrs Bennet, il pouvait parfaitement supporter quelques heures les sermons de Mr Collins. Et puis en comparaison des heures austères passées en compagnie de sa tante, le cottage du pasteur lui semblait toujours bien accueillant. Lady Catherine avait beau respecter tous les usages envers son neveu, il y avait entre eux un froid terrible qui faisaient de chaque visite à Rosings Park une contrainte. Darcy ne s'y rendait que pour se plier à ses devoirs de neveu… et aux conseils de sa femme.

Darcy n'était pas le seul à trouver agréable les moments passés en compagnie des Collins. En dehors de son amie Charlotte, qui était évidemment l'intérêt principal pour Elizabeth, celle-ci se laissa attendrir bien malgré elle par Mr Collins, qui attendait l'arrivée de son premier enfant avec impatience. Le cousin Collins lui avait toujours paru un homme servile et un peu bête, trop occupé à plaire aux autres, mais elle se rendait compte qu'il entourait Charlotte de petites attentions charmantes et qu'il faisait déjà pour son futur enfant – un fils, il en était persuadé – des projets extraordinaires. Au quotidien, Mr Collins restait ancré dans ses convictions rigides, mais n'en était pas moins touchant.

_ Lady Catherine doit être satisfaite d'apprendre que tu es enceinte, avait dit un jour Elizabeth à son amie, elle qui est toujours si préoccupée de la situation personnelle de son pasteur…

Charlotte avait haussé les épaules.

_ Détrompe-toi, elle ne se préoccupe absolument pas de mon état. Pour elle, un enfant n'a d'intérêt que lorsqu'il peut hériter de quelque chose et devenir un instrument politique.

Elizabeth en avait ouvert une bouche toute ronde de surprise. Un tel discours, chez Charlotte, la stupéfiait.

_ Ne crois pas que je sois dupe de ce que je vis ici, ma chère Lizzie. Je sais très bien où est ma place et à quoi m'en tenir. Mais je t'assure que cet enfant-là ne manquera jamais de l'affection de sa mère, même s'il ne fera jamais un gros héritage…