Disclaimer :
L'univers et les personnages de St Seiya ne m'appartiennent pas. Ils sont la propriété de Masami Kurumada, la Toei et la Shueisha.
Les personnages originaux de cette fanfic m'appartiennent.
L'image de couverture appartient à Sakino Saku 茶久人
Merci à Horod et à SanTanaka pour leur aide et leurs conseils.
Warning :
Le rating est M pour la violence de certains passages et de certaines actions.
Description d'événements physiquement et psychologiquement difficiles subits par des enfants en bas âge.
C'était un Saga boudeur, les yeux encore rouges et le souffle hoquetant, que Winona des Gémeaux portait depuis qu'elle avait quitté son temple.
Si elle aurait aimé profiter de la montée de l'escalier d'Or pour commencer l'entraînement de son jeune disciple, elle avait dû faire face à un imprévu de taille et devait maintenant presser le pas, et donc porter son élève, pour ne pas être en retard à son entrevue avec le Pope.
Avec un soupir, elle réajusta la position de l'enfant sur sa hanche, s'attirant un chouinement mécontent auquel elle ne prêta aucune attention.
Tout s'était trop bien passé, jusque-là.
La facilité avec laquelle les jumeaux avaient accepté de venir avec elle, puis de suivre son entraînement malgré la contrainte de devoir cacher l'un d'entre eux. Leur potentiel presque inespéré, et le peu de plainte qu'ils avaient émis malgré les dures conditions auxquelles elle les avait confrontés... Tout cela était trop beau. Même elle, qui ne côtoyait les enfants que de loin, pouvait voir que les deux frères étaient beaucoup trop dociles pour leur âge.
Puis était venu le temps de devoir les séparer.
Un frisson glacé parcouru son dos à ce simple souvenir qui ne datait pourtant que de quelques heures, et où tout l'Enfer de devoir s'occuper d'enfants lui était apparu.
Il avait juste fallu emporter Saga seul pour qu'elle puisse présenter au Pope son nouvel apprenti et potentiel futur Chevalier des Gémeaux, tandis que Kanon resterait au troisième temple, caché. Juste ça ! La base de ce qu'allait être leur vie à partir de maintenant. Mais pour les deux garçons, cela avait été la fin du monde.
Il y avait eu des cris, des pleurs et des colères, à tel point qu'elle avait dû céder à plusieurs reprises pour que toute cette agitation ne révèle pas si tôt le secret qu'ils venaient de sceller tous les trois. Pire, elle s'était vue forcée par moment d'activer le labyrinthe des gémeaux pour que les cris perçant des deux frères ne résonnent pas dans les falaises alentours. Et rien n'avait pu les calmer, ni menace, ni cajolerie, ni punition, ni paroles raisonnable. Il avait fallu attendre que la crise les épuise pour qu'ils cèdent enfin.
C'était pour le moins problématique. Cette relation fusionnelle, cette dépendance que ses deux nouveaux élèves entretenaient l'un pour l'autre était un grain de sable conséquent dans les rouages de ses projets. Si cela expliquait pourquoi ils acceptaient tant de choses à condition de rester ensemble, c'était un sérieux handicap quant à laisser penser qu'ils n'étaient qu'un seul et même enfant.
Arrivée aux portes de la maison de Lion, elle corrigea sa posture pourtant toujours parfaitement guindée, et passa les colonnes comme une reine.
Elle en avait déjà fait la désagréable expérience lors de la traversé de la précédente maison : ses frères d'armes verraient le fait qu'elle porte son disciple comme une faiblesse de son caractère de femme, forcément trop doux et maternel. Aussi serra-t-elle les dents et retint ses commentaires devant le regard amusé du Chevalier d'Or du Lion lorsqu'il la laissa passer.
A quoi cela servait-il qu'elle porte un masque pour faire oublier sa féminité si aucun d'entre eux ne la voyait comme un pair et jugeait le moindre écart comme une preuve que son genre était plus faible et moins apte à se battre ? Elle était pourtant leur égal, et distançait même en force la plupart d'entre eux.
Une fois de retour à la lumière du jour, elle s'autorisa à se relâcher un instant, avant de continuer.
Dans ses bras, Saga ne hoquetait plus, résigné et épuisé. Il était à présent totalement appuyé sur l'adulte, la tête reposant sur l'épaulière de l'armure dorée.
Contrairement à ce à quoi il aurait pu s'attendre, le métal n'était pas froid. Il vibrait d'une douce chaleur qui ne venait pas seulement de sa porteuse ou du soleil du printemps grecque. Instinctivement, l'enfant pouvait sentir la vie et la force qui courrait dans l'armure. Il appréciait le contact, se calmant et s'apaisant au doux chants de cosmos qu'il ressentait sans vraiment en avoir conscience.
Petit à petit, son chagrin s'apaisa malgré l'absence de Kanon. Il savait bien qu'il le retrouverait d'ici quelques heures, mais la séparation n'en restait pas moins difficile. Le manque de son frère le rendait nerveux, inquiet. Ce n'était pas normal d'être loin de lui, pas habituel. Comme lorsque leurs parents partaient. Comme lorsqu'ils n'étaient pas revenus.
L'angoisse remonta dans la gorge de Saga, tandis que des larmes perlèrent de nouveau au coin de ses yeux. Et doucement, à nouveau, le contact de l'armure apaisa sa crise avant que ses sentiments ne débordent.
Au bout d'un moment, il fut même assez serein pour faire attention à ce qui l'entourait : l'escalier qu'ils montaient était gigantesque, et d'une blancheur presque irréelle. Parfois, ils passaient un bâtiment aussi grand et impressionnant que celui qui servait de demeure à la femme qui le portait. Et tout le long du chemin, il pouvait profiter d'une vue imprenable sur ce lieu si particulier qu'ils avaient à peine devinés en arrivant. Des temples et des falaises, des arbrisseaux secs et des colonnes… L'endroit semblait étrange, à la fois présent et passé. Comme si les ruines de l'antiquité reprenaient vie dans la clarté presque éblouissante du marbre et du calcaire. Et le tout était baigné dans un sentiment de chaleur et de protection.
Saga s'imprégna du lieu. De sa lumière, de sa chaleur, de sa beauté, de ce sentiment de paix et d'apaisement qui y régnait. À tel point que lorsqu'ils arrivèrent à destination, lorsqu'il fut déposé à terre, il resta un moment tourné vers les escaliers qu'ils venaient de gravir. Parfaitement calme à présent, il ne pouvait détacher les yeux de ce paysage auquel il se sentait déjà irrémédiablement attaché, et qu'il aimait profondément sans vraiment comprendre pourquoi.
Cet instant magique, comme suspendu dans le temps, prit fin avec le bruit métallique des talons de son maître sur le marbre. Revenant aussitôt à la réalité, le garçon ne tourna la tête que pour voir la Chevalier des Gémeaux s'éloigner.
Peu désireux de perdre le seul individu un tant soit peu familier qui se trouvait à proximité de lui, le tout nouvel apprenti Chevalier se mit alors à trottiner à sa suite, faisant de son mieux pour rattraper puis suivre les grandes enjambées de l'adulte qui ne faisait pas mine de prendre son rythme.
Il ralentit néanmoins en passant les premières colonnes du bâtiment. Si les autres temples étaient impressionnants, celui-ci était écrasant par sa taille et sa majesté. Il était plus grand, plus finement travaillé. Les colonnes étaient gigantesques à ses yeux d'enfants. Les bas-reliefs et les peintures aux couleur vive des murs l'effrayaient autant qu'elles le fascinaient. Scènes de batailles, d'actes de bravoure épique, ou au contraire de cérémonie ou de miséricorde. Il n'arrivait à détacher les yeux de l'une d'entre elle que pour se retrouver happé, oppressé par une autre. À tel point que, bientôt, une main rugueuse et ferme vint le pousser dans son dos, manquant de le faire trébucher sur l'épais tapis bordeaux. Son maître s'impatientait de sa lenteur, et le pressait d'accélérer. Aussi, Saga vint accrocher ses petites mains à la cape qui flottait à côté de lui, concentré sur ce contact et sur ces plis pour ne pas s'étourdir devant la profusion du lieu.
Un claquement brusque le fit sursauter. Celui de soldats gardant une porte démesurée, saluant l'apparition de la Chevalier d'Or. Cela ramena l'attention de l'enfant à ce qui lui faisait face, et plus spécialement à l'accès gardé. L'ouvrage était gigantesque, comme tout en ce lieu. Magnifique, décoré de moulures dorées, massif. Un instant, le garçon se demanda si cette porte pouvait réellement s'ouvrir, mais la réponse lui fut apportée dès que les gardes s'activèrent à faire pivoter les deux panneaux pour dégager le passage à son maître.
Et alors Saga se cacha pour de bon entre les replis du tissu qu'il tenait. Car la nouvelle pièce était du même acabit que tout le temple : majestueuse et écrasante. Ce fut la silhouette qui se dessinait au fond, devant un gigantesque rideau blanc, qui le poussa à se faire encore plus petit qu'il ne l'était déjà.
Là, sur un trône massif, se tenait assis un être isolé que d'office, de par sa position, l'enfant devinait comme une personne importante. L'aura du lieu devint plus étouffante, oppressante, même alors qu'il suivait à l'aveugle les mouvements de sa professeure. La perspective de se trouver devant le maître d'un tel lieu, et le vide sur lequel se referma sa main dans le geste instinctif qu'il eut d'en chercher une autre, lui rappela l'absence de son frère. Le manque de sa présence, de son soutien. Une boule se forma dans sa gorge, alors qu'un vertige le prit devant la réalisation de sa solitude. Il était toujours plus rassurant d'affronter d'effrayantes nouveautés à deux. Mais là, il ne pouvait plus se reposer sur cette présence si familière. Il était seul et vulnérable...
Il sentit la femme qui le guidait s'arrêter, puis se mettre à genoux. Il s'arrêta aussi, presque contre elle, et ferma les yeux de toutes ses forces pour se forcer à se calmer, pour s'empêcher de pleurer comme le petit garçon apeuré qu'il était. Une conversation sembla s'engager entre la personne sur le trône et Winona des Gémeaux, mais il n'y fit pas attention. Avec un peu de chance, on ne lui demanderait rien. Il avait juste à être là, puis il repartirait sans avoir à sortir de sa cachette.
Mais ses espoirs s'envolèrent bien vite lorsque que sa dite cachette se tourna vers lui pour le prendre doucement mais fermement par le bras et le forcer à venir se montrer. Malgré la chaleur, le retour à l'air libre le fit frissonner. Maintenant obligé de faire face, il jeta d'abord un regard perdu sur le visage inexpressif du masque de son maître, qui lui indiqua alors par un mouvement de tête de se concentrer sur la personne en face d'eux.
Alors Saga rassembla tout son petit courage à deux mains, osa tourner les yeux et doucement les lever vers l'être devant qui quelqu'un d'aussi fort et puissant que son maître se mettait à genoux. L'aura que dégageait la personne était douce et apaisante, mais, à l'image de ce lieu, elle était également assommante de force et de puissance. La toge ample, le masque à l'allure froide et sévère, et le casque surmonté par cette créature effrayante, achevèrent de faire trembler l'enfant. Les larmes au bord des yeux, il chercha néanmoins, sous l'insistance de la main de son maître sur son bras, à dire quelque chose. Mais aucun son ne sortit de sa bouche ouverte, et aucun mot ne lui vint en tête.
Mais c'est alors qu'un rire discret et amusé, affectueux même, lui répondit avec la voix éraillée et fatigué qui avait dialogué plus tôt avec sa professeure.
« Je te fais si peur que ça ? »
Piqué au vif, l'enfant se redressa de toute sa fierté malgré ses petits membres tremblants et ses larmes à peine retenues. Il secoua vivement la tête, outré, en un mensonge qu'il voulait pourtant crédible, déclenchant un nouveau rire attendrit.
« Alors tu as avalé ta langue ? »
Nouveau déni, plus vigoureux encore que le précédent, sans pour autant que le moindre son ne sorte des lèvres du garçon. Alors l'adulte tendit doucement une main, le sourire caché par son masque s'entendant dans sa voix.
« Tu veux bien venir ici, dans ce cas ?»
Saga eu une longue hésitation, durant laquelle son regard alla de la Chevalier des Gémeaux à l'inconnu, cherchant dans l'attitude de la première un indice quant au comportement à tenir face au second. Mais la femme qui était maintenant sa tutrice et son maître ne fit aucun geste, que ce soit pour l'encourager ou au contraire lui indiquer de rester là où il était. Aussi, l'enfant entreprit une lente et prudente ascension des marches menant au trône devant lui, timide comme un chaton. À chaque marche, il se tournait pour voir la réaction de la femme derrière lui ou de l'homme à l'opposé. À chaque marche, il ne trouva d'un côté comme de l'autre qu'un masque inexpressif.
C'est donc toujours aussi hésitant qu'il arriva enfin devant le majestueux siège, regardant par en dessous son occupant, qui l'accueillit en venant poser sa main sur la tête du tout jeune apprenti.
« C'est bien ! Tu es un bon garçon ! Tu accepterais de me donner ton prénom, s'il te plaît ?»
Saga prit le temps d'observer cette main qui lui caressait doucement les cheveux pour l'encourager. Elle était chaude, mais aussi vieille. Plus que celle de Foma. Plus que toutes celles qu'il avait pu voir. Si elle était encore forte malgré son âge apparent, elle n'en donnait pas moins une impression de grande fragilité, comme si elle aurait pu se briser à tout instant. La peau parcheminée semblait si fine aussi, comme un vêtement trop usé, doux mais prêt à se déchirer. Le tout était frais sur sa tête, mais irradiait tout de même de cette chaleur que tous ici semblaient posséder.
Cela suffit à l'enfant pour avoir moins peur. Pour se rendre compte que derrière le masque, le casque, la tenue et le rang, il y avait quelqu'un. Et il parvint à retrouver sa voix, même si celle-ci restait timide et peu assurée.
« Je m'appelle Saga, Monsieur.»
La main sur sa tête accentua légèrement sa pression, comme pour le récompenser.
« C'est un joli nom, ça. Et original.»
Il y eut un silence, durant lequel l'enfant souffla un merci, s'éclairant d'un sourire timide.
Il eut néanmoins un instant de perplexité lorsqu'il sentit faiblement qu'on le « sondait ». Il n'aurait pu expliquer cette sensation. Il se sentait scruté, mais pas visuellement.
Puis l'homme repris la parole d'une voix plus ferme et autoritaire qui était destinée à la femme restée au bas des marches.
« Il a vraiment une grande sensibilité au cosmos. Tu as fait un bon choix, Winona. Ses capacités latentes pourraient faire de lui un excellent Chevalier.»
Il ébouriffa les cheveux bleu du garçon, continuant son inspection, avant de s'arrêter brusquement.
« Tu es certaine qu'il n'a aucun frère et sœur ?»
Saga se tendit sous la question, alors que derrière lui, son maître répondait sans aucune hésitation.
« Aucun. J'ai demandé à avoir accès à ses papiers avant d'effacer les traces de son existence des registres habituels.»
L'homme sous le masque semblait néanmoins hésiter, gardant son geste suspendu. Puis, après un moment qui parut une éternité à l'enfant, la main quitta sa tête pour revenir sur l'accoudoir du trône.
« Bien. Dans ce cas, je n'ai aucune objection a ce que ce garçon soit entraîné par tes soins pour être ton successeur.»
Son attention sembla revenir sur l'enfant, et sa voix se radoucit.
«Sois le bienvenu au Sanctuaire, jeune Saga. Je compte sur toi pour faire de ton mieux, et suivre scrupuleusement les instructions de ton maître. Si tu y mets tout ton courage, tu seras peut-être le premier chevalier d'Or de la génération à venir.»
Les paroles du Pope étaient pourtant teintées de quelque chose de nouveau. En disant ces mots, il s'était légèrement voûté, et semblait plus fatigué, plus triste.
Un pli vint marquer le front de Saga lorsqu'il remarqua la nuance, tandis qu'il cherchait à comprendre le pourquoi. L'esprit du vieil homme, encore un peu présent dans le sien, lui laissait un goût amer, et la sensation de regrets et de culpabilité.
Soudain, une bouffée de sympathie lui vint pour cet homme qui lui avait fait si peur quelques minutes encore auparavant. Dans cet élan, il vint poser ses petites mains sur la grande fripée du Pope, s'attirant un moment d'hésitation de la part de ce dernier.
Il avait juste voulu consoler ce vieil homme, et l'avait fait en touchant la seule partie visible de sa personne. Il l'avait fait comme il aurait pris son frère dans ses bras, ou comme ses parents lui prenaient la main pour qu'il ne se perde pas. Il avait joint à son geste un regard déterminé vers le masque rouge, comme pour promettre qu'il serait sage et qu'il n'y avait pas à s'inquiéter pour lui.
Puis la main du Pope se libéra pour venir sur l'épaule de l'enfant. Le geste était juste un remerciement, une réponse à celui de Saga. Cela dura un instant, puis l'homme se redressa de nouveau sur son trône pour mettre fin à la rencontre.
La Chevalier d'Or des Gémeaux salua alors, avant de se relever. Son disciple se retourna pour revenir vers elle, mais dû s'arrêter un moment. Il n'avait pas remarqué ce point de vue jusqu'à présent, mais du haut des marches, la gigantesque salle d'audience était impressionnante, lui donnant presque le vertige tant l'enchaînement des colonnes donnait une perspective étourdissante. De cette place, le palais ne l'impressionnait plus, mais lui donnait un sentiment de force et de puissance qu'il n'avait jamais connu jusqu'alors.
Puis son nom résonna sous le masque de son maître comme un rappel. Aussitôt, Saga dévala les marches pour venir se placer à ses côtés.
La sortie du temple se fit bien plus sereinement que l'entrée, même si le garçon devait toujours trottiner près de son instructrice pour réussir à la suivre. Il n'y eut aucune parole, aucun commentaire sur ce qui venait de se passer. Winona restait silencieuse, comme perdue dans ses pensées, ignorant les regards en coin de son disciple qui semblait attendre sa validation, pour savoir s'il s'était bien comporté.
Après l'ombre du palais, le soleil grec parut plus brillant et plus chaud lorsqu'ils sortirent enfin, obligeant Saga à s'arrêter un instant pour habituer ses pupilles à la luminosité. Clignant des yeux, il finit par retrouver la vue pour voir sa professeure commencer la descente. Cette fois, il ne serait pas porté. Néanmoins, il courut de bon cœur pour la rattraper. Bientôt, il retrouverait enfin Kanon, et il avait beaucoup de choses à lui raconter.
Kanon hoqueta encore faiblement. Cela faisait plusieurs heures que son maître était parti avec son frère. Cela faisait plusieurs heures qu'il alternait les phases de pleurs et celles de calme relatif.
Encore une fois, il tenta de se concentrer sur son économe et sur la carotte que Foma lui avait donné à éplucher. Encore une fois, ce dernier dû reprendre son geste en voyant qu'il y avait plus de chair que de peau qui se retirait du légume.
Kanon n'aimait pas ce qu'il était en train de faire. L'activité l'avait occupé quelques minutes, mais il s'en était très vite lassé. Néanmoins, le serviteur de la maison des Gémeaux semblait décidé à le faire participer à la préparation du repas, et le ramenait à sa corvée dès qu'il faisait mine de faire autre chose.
Kanon avait râlé, protesté, pleuré. Kanon s'ennuyait. Kanon s'était coupé. Kanon voulait son frère. Mais Kanon devait apparemment continuer à éplucher ces maudites carottes.
Autant dire que le rythme d'épluchage était lent. Surtout que Foma l'obligeait à ramasser tout ce que sa maladresse enfantine laissait tomber entre chaque tubercule. Avec un énième soupire de fin du monde ponctué par un reniflement, il repensa tristement à sa journée.
Il avait en grande partie dû rester caché, et cela s'était finalement avéré bien plus compliqué que prévu. Un véritable branle-bas de combat se déclenchait dès qu'un garde ou qu'un serviteur approchait. Dans ces cas-là, il devait se tenir prêt, ne faire aucun bruit, rester attentif et attendre que les intrus passent sous les arches de la Maison des Gémeaux, sans faire surtout le moindre bruit. Mais parfois, ces personnes se dirigeaient vers les appartements. Dans ces moments, Foma le poussait sans ménagement dans la chambre qu'il occupait avec son frère, et il devait y rester sans faire de bruit, en bougeant à peine. Alors il s'asseyait sur le lit, retenait ses larmes et ses reniflements. C'était dans ces moments que Saga lui manquait le plus. Dans ces moments qu'il sentait le poids réel d'une solitude à laquelle il n'était pas habitué. Alors il fixait la fenêtre, espérant y voir une quelconque activité. Mais il n'y avait rien. Rien d'autre que cette falaise blanche et abrupte bien trop proche qui ne laissait presque aucune lumière passer dans la pièce. Cela ne faisait qu'une seule journée qu'il avait passé en temps qu'ombre de son jumeau, et il détestait déjà la vision de cette roche. À dire vrai, et bien qu'il n'ait pas pu vraiment le voir lors de leur arrivée, c'était ce lieu en entier qu'il haïssait. Il le trouvait triste, aride, sans vie. Trop silencieux comparé à Athènes d'où ils venaient, alors que paradoxalement il devait apprendre à craindre chaque son. Mais au moins restait-il avec son frère, malgré ce lieu triste et vide.
Du moins autant que possible.
Un énième soupir passa ses lèvres alors qu'une nouvelle carotte achevait de perdre une grande partie de sa circonférence entre ses mains. À quoi cela servait-il de faire tant d'effort, si c'était pour tout de même être loin de Saga ?
De nouvelles larmes menacèrent de perler de ses yeux, alors que la peur qui lui serrait les entrailles depuis le départ de son frère revenait à la charge.
Il sentit la présence de Foma derrière lui, l'entendit soupirer et s'apprêter à ramasser encore ses épluchures pour lui faire récupérer ce qui pouvait l'être encore dessus, lorsqu'un son venant des escaliers derrière le temple les firent se figer.
Le bruit régulier du métal sur la pierre, et celui, plus erratique, d'une respiration sifflante et épuisée.
Kanon se leva aussitôt et commença à vouloir se diriger vers la porte, poussé par la certitude qu'il s'agissait de leur maître et de Saga qui revenaient. Mais il fut presque aussitôt coupé dans son élan par la poigne du vieux serviteur vissé à son épaule, le forçant a changer de direction et à aller vers la chambre. Il voulut protester, mais la main passa de son épaule à sa bouche, l'empêchant de produire le moindre son. Une nouvelle fois, il fut poussé vers la petite pièce, cette fois-ci accompagné d'un claquement de doigts, d'un geste vers sa destination, et de sourcils froncés.
Kanon hésita un long moment, son regard allant de la porte des appartements à celle de la chambre d'apprentis, mais il n'eut finalement pas le temps de se décider. Sans ménagement, il fut attrapé par son vêtement et presque littéralement jeté hors de la salle commune avant d'entendre la porte claquer derrière lui.
Il retint son cri et ses larmes, amer, avant de se précipiter vers le panneau de bois, décidé à ressortir. Sa main se posa sur la poignée, puis il se figea. Une angoisse nouvelle tordit ses entrailles, un doute. Les paroles de son maître résonnèrent dans sa tête, lui rappelant ce qu'il risquait s'il était découvert. Le doute était trop fort. Beaucoup trop fort. La peur d'être séparé de Saga trop présente.
Il lâcha la poignée, avant de se laisser tomber assis par terre et d'attendre.
Même lorsqu'il reconnut distinctement la voix de la Chevalier des Gémeau, il ne bougea pas.
Le doute, le risque, la peur…
Enfin, la porte s'ouvrit comme les fois précédentes sur Foma.
Alors, et seulement alors, il se précipita dehors à la recherche de son frère, qu'il trouva à genoux sur le sol à la recherche de son souffle.
Son premier élan fut d'aller à ses côtés, mais cette fois encore, il fut retenu.
Il en avait marre ! Marre qu'on ne lui laisse rien faire, qu'on le force à faire ce qu'il ne voulait pas. Marre qu'on l'enferme ! Marre qu'on le pousse ou le retienne !
Il n'était qu'un enfant. Il n'avait jamais eut de cadre aussi rigide. Il s'était ennuyé, il était resté enfermé sans bouger. Il était triste, n'avait pas joué, n'avait pas vu son frère. Alors il en avait marre !
Il chercha à se libérer de la poigne qui l'enserrait en criant et en pleurant, succombant à la crise de nerfs qui menaçait depuis quelques heures maintenant. Mais personne ne réagit. Rien ne changea. Seul Saga avait réussi à se relever en entendant ses hurlements, mais leur maître le retint à son tour. Alors Kanon cria de plus belle devant l'interdiction, devant l'inaction de son frère, devant les larmes que ses plaintes déclenchaient chez ce dernier et qu'il retenait tant bien que mal. Il ne comprenait pas pourquoi son jumeau ne le soutenait pas. Il ne comprenait pas sa mine cireuse et épuisée, son regard voilé au bord de l'évanouissement, ses jambes qui le soutenaient à peine.
Et toujours personne ne bougeait, personne ne réagissait malgré ses cris. Il n'y avait que le masque froid de Winona, et la main implacable de Foma qui l'empêchait d'avancer ou de bouger. Et ça non plus, il ne le comprenait pas.
Il finit par s'épuiser rapidement, déjà vidé par ses nombreuses crises de larmes de la journée. Ce n'est que lorsqu'il cessa de crier, la voix éraillée et la gorge douloureuse, et qu'il cessa de se débattre, vaincu, secoué de hoquets et de sanglots, que leur maître parla enfin.
"Vous devez apprendre le respect envers votre maître et la politesse qui y est lié. C'est un aspect important de l'apprentissage de tout combattant. Un guerrier sans respect et sans honneur n'est qu'un animal sauvage. Alors j'attends de vous tous les égards qui me sont dû, du fait que je prenne la peine de vous instruire. Aussi, lorsque je reviens, j'attends avant toute autre action d'être saluée et accueilli, peu importe la situation. Est-ce bien clair ?"
Kanon hocha la tête entre deux hoquets, penaud. Il ne comprenait pas l'importance du geste, ni même la moitié des mots utilisé par la femme Chevalier.
Il savait juste qu'il devait obéir pour enfin être relâché, pour enfin pouvoir retrouver son frère à ses côtés. Alors il tenta maladroitement la première phrase qui lui vint, forçant sur sa voix.
"Bon retour, maître…"
La seule réponse qu'il obtint fut un soupir, ainsi qu'un geste en direction du serviteur du temple des Gémeaux.
Enfin il fut libre, enfin il put courir vers Saga et le prendre dans ses bras, surpris par le manque d'énergie que ce dernier lui donna en retour, heureux de l'entendre soupirer de soulagement.
"Dans votre chambre en attendant le repas. Je ne veux plus voir !"
Kanon se retint de fusiller la femme du regard en réponse au ton las et agacé de sa voix, de peur d'un nouveau sermon. Au lieu de cela, il traîna son jumeau à sa suite, trop heureux de pouvoir enfin le retrouver, ne relevant pas que ce dernier le suivait plus par automatisme que par véritable volonté.
Contrairement à toute les autres fois de cette journée, refermer la lourde porte était un soulagement et non pas une angoisse. Cette fois, il n'était plus seul ! Cette fois, il n'allait pas s'ennuyer ou trembler de peur. Saga était là ! Il n'allait pas partir, lui aussi !
Mais lorsqu'il se tourna pour enfin partager ses plaintes et ses craintes avec son frère, il trouva ce dernier effondré au pied du grand lit, déjà profondément endormis alors qu'il n'avait fallut qu'un instant pour fermer l'huis.
Le petit Kanon se figea, hésitant un long moment à réveiller Saga pour enfin pouvoir profiter de sa présence. Mais les tremblements des membres de son jumeau, et les larmes au coin de ses yeux le dissuadèrent.
Sans un mot, il s'assit à côté de lui, posa sa tête contre son épaule, et ferma les yeux. Après tout, il était fatigué lui aussi.
Et ils pourraient toujours parler et jouer demain… N'est-ce pas ?
